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23/03/2017

Tag coopératif, première mouture ...


5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpgVoici l'état actuel du tag que je bidouille à partir de vos commentaires ... 

Il a un côté complètement surréaliste qui est réjouissant, et prometteur de réponses inédites ! (enfin, je trouve). je le publie aujourd'hui tel quel, on peut encore faire des propositions ... 

Rappel du principe: Vous avez disparu du monde des blogs, mais pourquoi ?

Vous avez été engloutie dans votre dernière lecture, et vous faites dorénavant partie des personnages du roman que vous étiez  en train de lire... lequel ?

Prise de pitié devant  nos listes qui n'en finissent pas, vous voulez permettre à tout le monde d'écluser ses retards de lectures ... Avec quel titre faites vous votre retour  de super tentatrice ?

La blogueuse disparue s'est lancée dans la politique ....  Et vous, si vous deviez le faire, quel poste choisiriez-vous ? 

Vous recevez ce message dans une bouteille, disparue dans votre île déserte : "On t'attend de toute façon, on sera au rendez-vous de chaque billet", comment fêtez vous ce commentaire (votre île déserte est pourvue de tout le nécessaire ...)

Vous avez  été kidnappée par un auteur et vous avez adoré ça ! Que vous a-t-il fait ?

Cette année, c'est à vous qu'on a confié l'organisation du festival Etonnants Voyageurs (ou América ou le salon du livre ... ou autres, selon les festivals que vous fréquentez) , donc votre job est de prendre contact avec les auteurs... Mais, comme vous êtes joueuse, vous avez furieusement envie d'en égarer un dans les rayons. Lequel ?

Comme vous étiez partie à la recherche des programmes des candidats à la présidentielle... ça vous a pris un peu de temps... Surtout qu'en chemin, vous avez rencontré le lapin blanc d'Alice, que lui avez vous dit ?

Par contre, bonne chance pour les réponses ! Je m'y colle, mais si vous voulez me devancer, ce sera avec plaisir !

 

 

18/03/2017

Ben, où qu'elle est passée Athalie ?

C'est Racine qui l'a fichue au placard ? l'en avait marre de la voir s'esbrouée sous son  fallacieux pseudo ? Jonathan Coe l'a poussée au onzième dessous ? Elle a épousé Echenoz et est tenue au secret le plus strict, cause Gallimard l'a prise en otage depuis que Pennac est redevenu Malaussène ? Non, pire, elle se prend pour Malaussène ... depuis, elle a accouché de onze enfants, mais d'aucun article ? Elle a lu "L'amour et les forêts" et depuis, elle écume les brocanteurs pour savoir lequel est le bon ? (là, il y a une piste ...) ...

Blogueurs, blogueuses, vous qui passez encore en ces pages désertées, Athalie vous laisse le jeu des hypothèses dont elle compte bien faire un tag (mais pas sur elle, hein ...) qui aura pour thème " A la recherche de la blogueuse perdue" ... ou "La blogueuse à la perle", ou tout autre titre que vos réponses m'inspireront ...

Allez, et si on jouait un peu ...

 

07/03/2017

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé

ecoutez nos défaires,laurent gaudé,romans,romans français,dans le chaos du mondeCe roman met en scène les vainqueurs et les vaincus du passé et du présent, et laisse le goût amer d'une répétition stérile de victoires qui ne peuvent en être que pour les nations (et encore). Le passé le plus lointain est celui des guerres puniques, il prend la figure d'Hannibal, celui qui a cru pouvoir vaincre l'empire romain. La guerre de sécession est racontée par celui qui deviendra le général Grant, le boucher des confédérés sudistes, mais aussi celui de ses propres troupes. Les combattants du présent, eux, sont deux exécuteurs d'ordres à sang froid, ils n'ont pas de troupes à mener au massacre, à porter au triomphe amer de la victoire, qui est toujours une défaite pour les morts, et même pour les autres.

Les hommes du présent accomplissent les missions affectées comme le feraient des tueurs : Assem, pour la France et Sullivan Sicoh pour les USA : la dernière mission pour Assem étant d'évaluer Sullivan, devenu Job ( l'auteur maîtrisant parfaitement ses références bibliques symboliques). En effet, après l'opération ultime, celle qui a éliminé Ben Laden, Sullivan a vacillé, et il touche Assem au cœur de ses propres doutes. Qu'est-ce qu'une victoire ? Non pas les américains ont-ils eu raison ou tort de tuer l'incarnation du mal terroriste, ce qui serait une interrogation journaliste, mais cette autre corollaire de la même action, plus littéraire, évidemment, le meurtre d'un homme est-il une victoire ? Sullivan est devenu Job parce qu'il a passé une frontière, et que ce secret le hante, quelle est la différence entre un combat et un meurtre ?

Victoire et défaite, noble lutte ou déchéance et perte de soi, la frontière est aussi celle qui se glisse dans l'histoire d'Aïlé Sélassié. Héros dans la lutte pour la liberté de son pays contre l'invasion des fascistes italiens, Héros encore, seul contre tous, dans l'enceinte de cette société des Nations lâches à qui il dira ses quatre vérités, puis reviendra dans son pays à la faveur de la seconde guerre mondiale, et enfin, redevenu roi des rois, mènera une politique égocentrique et succombera à la chute de sa grandeur, sans grandeur.

 A côté de ses combattants, de la lumière historique ou de son ombre, un autre combat est mené par la seule femme du roman, Mariam. D'origine irakienne, elle est versée dans l'archéologie. Son combat est celui des vestiges, de la conservation et la préservation des preuves antiques de la mémoire des hommes, et de leur humanité. Elle les caresse mieux que la peau des hommes qu'elle croise dans les hôtels qu'elle sillonne, du Caire à Zurich. Un seul la touchera, Assem, parce qu'il a su mettre les mots de la poésie à la place de ceux de la raison.

La question de la perte est celle qui relie les différents personnages, mais alors que l'histoire, la vraie, est politique et collective, la perte est intime, dit la littérature de Laurent Gaudé. Sa reconstruction des personnages historiques dans ce roman, comme des deux "inventés", est cohérente, les vainqueurs et les vaincus officiels sont lucides et conscients d'avoir marché au delà des normes morales, une modernisation qui fonctionne plutôt juste. 

Et c'est ainsi que ce roman m'a convaincue, malgré quelques traces de mes agacements précédents à lire les phases de lyrisme épique auxquels l'auteur se laisse parfois aller ( ce qui m'avait fait tellement grincer des dents à la lecture de "Pour seul cortège"). Il y a ici plus de retenue, de recul, et les horreurs évidentes des guerres sont dépassées quand elles deviennent celles des civilisations dites "modernes", celles où Palmyre redevient un tombeau.

 

 

 

04/03/2017

Comment tout a commencé, Pete Fromm

comment tout a commencé,pete fromm,romans,romans américains,base ballMa lecture de ce roman fut entrecoupée de relectures fastidieuses et stériles du lexique du base ball, heureusement placé à la fin du volume. Il y a même un schéma. malgré cette sollicitude de l'éditeur, le seul truc que j'ai à peu prêt compris est que le rôle du lanceur est primordial vu que sur le schéma, il est au milieu du terrain, et même sur un monticule, et qu'en plus, les deux héros de ce roman pratiquent le lancé avec une sorte de frénésie incessante. Pour les noms des différents lancés et ce qui se passe après sur le terrain, je suis toujours aussi coite. 

Les deux héros sont frère et sœur, Abilène est la sœur aînée d'Austin. Elle est surtout son modèle, son entraîneur, son monticule et aussi son tortionnaire. Il est sa victime consentante et radicale. Comme la pratique du base ball, et surtout, donc, celle du lancer, constitue le moteur principal et destructeur de leur relation, je me suis sentie bien souvent exclue, et j'ai survolé pas mal de récits de leur entraînements, ce qui fait malgré tout une somme conséquente de pages sur l'ensemble du bouquin.

Petit à petit, on comprends qu'Abi a voulu être une lanceuse d'exception. Selon son frère, elle est la meilleure. tout ce qu'elle veut elle est que son frère soit le meilleur, qu'il écrase de sa supériorité tous les autres, et d'abord les joueurs et le coach de l'équipe du lycée qui l'ont laissée toute une saison sur la touche. Austin fera la carrière qu'elle n'a pas pu faire, réalisera match parfait sur match parfait, lancera la balle à une vitesse écrasante. Il le fera parce que Abi le veut et Austin veut ce qu'Abi veut, passionnément dans une fusion quasi amoureuse et parfaitement exclusive. Austin la suit, cloué par son amour inconditionnel sur le siège passager de sa camionnette qu'Abi lance la nuit à l'assaut du monde. De tout le monde.

Ils jouent tous les deux contre leurs parents : Abi et Austin se veulent extraordinaires contre ce couple ordinaire qui s'est établi à Pacos et ne voient pas quel mal il y a à cela, ni à vouloir vivre normalement. Le père radote bien un peu ses vieilles histoires de lune de miel, mais bon, pas de quoi susciter chez sa fille une telle haine et un tel mépris, qu'elle a communiqué à son frère. 

Ce que l'on comprend aussi petit à petit est qu'Abi est bipolaire, ce qu'Austin refuse de voir et d’admettre, même si elle devient de plus en plus dangereuse pour elle et sa famille au fur et à mesure de ses crises et de ses dérapages incontrôlés. Abi disparaît, de plus en plus radicalement, Austin le vit comme un abandon. Lorsqu'elle revient, c'est en tyran qu'elle change les règles du jeu d'un petit bonheur possible. Incapable de voir que la réalité de sa sœur est la maladie, Austin, à son tour charge le monde entier de sa colère, juste avant le craquage final.

Cet aveuglement obstiné face à la pourtant évidence, en plus de l'omniprésence de ce fichu sport auquel je je comprends rien, fait que j'ai eu l'impression d'un roman qui n'avançait pas, que c'était juste la même partie qui se jouait, juste en un peu plus fort à chaque fois.

 

26/02/2017

Numéro 11, Jonathan Coe

numéro 11,jonathan coe,romans,romans angleterre,satire,burlesque,au jour d'aujourd'huiC'est un roman melting-pot pot où l'auteur semble si à l'aise avec son oeuvre, qu'il emmêle les pinceaux et construit, avec une  communicative jubilation, un tableau final, hétéroclite et super malin. Il balade son lecteur dans différents sous sols, lecteur qui se retrouve sans cesse à se demander ce qu'il est en train de lire, motivant une attitude distanciée qui sert parfaitement le propos, si tant est qu'il n'y en ai qu'un ...

La tonalité dominante serait sans doute finalement, après méditation avec moi même, le roman social, mais un social modelé fantastique ou fantasque dont toutes les occurrences se rattachent à un seul personnage, Rachel. Ce qui fait un social échevelé (du coup, je crée la catégorie, mais elle ne va pas être vite remplie, parce que des comme cela, il n'y en a pas beaucoup quand même ...)

Dans la campagne anglaise, mais une campagne de pavillons et de petits jardins clos, (on oublie Austen),  Rachel, en vacances avec son frère chez ses grands parents, est une petite fille qui fait connaissance avec le mensonge, la peur et rencontre pour la première fois, la folle à l'oiseau. L'envers du décor ne lui en sera révélé que bien plus tard.

On la laisse pour suivre, plus ou moins, son amie d'adolescence, Alison, perdue de vue par Rachel, à cause d'une lettre manquante dans un message sur un réseau social éphémère. Et c'est à partir d'Alison, et de la mère de celle ci surtout, Val, qu'est permis une virée au vitriol dans l'univers de la télé réalité, en un épisode caricatural de l'attrape cœur de la célébrité qui mange les âmes, même de bonne volonté. Val y perdra les quelques illusions que sa vie d'ex chanteuse d'un succès, lui avait encore laissé dans son pavillon que la crise refroidit sans pitié.

Alison fait une autre cible de choix à la force destructrice du nouvel ordre social à l'anglaise. Handicapée, de couleur et homosexuelle, ( ben oui, il y en a qui abusent quand même ... ), elle ne voit pas fondre sur elle le bec et les ongles vernis de la fille d'Hilary Winshak (oui les affreux Winshak du Testament à l'anglaise), Joséphine, qui, pour conquérir sa marque de fabrique journalistique : "la crise c'est la faute des pauvres qui profitent des allocs", n'hésite devant aucune vilenie. Digne fille de sa mère, de son père, de sa caste de privilégiés cloîtrés dans un monde douillet qui plane, menaçant et invisible. 

Dans ce monde des riches, Rachel s'y retrouve coincée, par hasard. Elle est est la préceptrice des enfants Gunn ; un jeune homme, deux petites filles, un père ultra mondialiste, une mère bâtisseuse d'une étrange extension en sous sol de leur demeure ultra sécurisée de Goulcester Road, près de Hyde Park où Livia, réfugiée albanaise, exerce avec une sagesse toute orientale, le métier de promeneuse de chiens, chiens dont elle ne voit jamais les richissimes propriétaires, comme Rachel voit peu les parents Gunn, de l'autre côté des portes à codes de la maison. Mais dans les sous sols grouillent des invisibles ....

Même si certains personnages sont les descendants des méchants du fabuleux "Testament à l'anglaise", ce roman n'en est pas la suite, il est parfaitement autonome, même si dans la même veine, à la fois satirique et drolatique. Il extirpe du réel les mêmes saloperies de l'exploitation, la même indifférence de la richesse envers ce qui grouille à ses pieds ; le monde des petits boys, prêts à même devenir des menus-potiches vivantes lors d'un banquet surréaliste où un inspecteur, Nathan, digne de son but humanitaire, fait, quand même avancer un peu de justice et pousser la romance.

Hétéroclite, soit, mais pas foutraque, on y retrouve sans problème le Coe à la plume de vitriol, et ses dérapages contrôlés vers le burlesque qui décape.

Dois-je vraiment rajouter que j'ai adoré ?

 

22/02/2017

L'orangerie, Larry Tremblay

l'orangeraie,larry tremblay,romans,romans quebec,terrorismeL'histoire se déroule dans un pays en guerre. Ce pourrait être n'importe quel pays divisé par la frontière de la haine communautaire, n'importe quelle communauté, n'importe quelle haine, du moment qu'il y a haine, qu'il y a les autres et nous.

Dans le livre, nous, c'est la famille de Amed et Aziz, deux jumeaux de neuf ans, leur mère Tamara, soumise à la loi du père Zahed, soumis aux lois de la vengeance. Les autres sont de l'autre côté de la montagne, les ennemis, les voleurs de terres , sans doute, ce n'est pas dit, mais on devine, que ce sont les mêmes depuis des générations, invisibles et tapis dans la même haine de nous, que nous d'eux. Un jour, une des bombes des autres tombe sur la maison des grands parents de nous, et il n'en reste plus rien, que du seuil et de la colère, plus de colère que de deuil, presque.

Alors, quand arrive la jeep de Soulayed, avec les mitraillettes et la parole qui tue, accompagné du futur martyr, Halim, le père des jumeaux n'est pas contre l'honneur qui leur est fait, aux nous contre les autres : qu'un de ses fils, comme Halim, se fasse exploser chez les autres. Tamara pleure, mais ne remet pas le principe en cause, le seul souci est pour elle que le père choisisse le bon des deux frères.

Pour les jumeaux, la ceinture d'explosif laissée par Soulayed dans la remise, en attendant le jour du bon choix, est à la fois un objet de curiosité et de convoitise : aller rejoindre Halim, le martyr au paradis, est aussi logique pour eux que faire planer un cerf volant dans le même ciel que ses propres morceaux.

Le récit retrace donc le chemin qui mènera au choix du père, en dehors de toute contestation et contextualisation, jusqu'au dévoilement du mensonge qui n'est pas plus horrible que le chemin qui y mène. Ce qui fait la force de ce récit, mais aussi pour moi, sa limite : jamais ne sont posés qu'en termes abstraits, ce qui fait qu'un père, qu'une mère, des enfants, en arrivent à ne plus voir l'explosion de l'un des leurs que comme un honneur. La troisième partie du livre, plus théâtrale et extérieure au drame, termine le parcours linéaire d'un engrenage logique dans l'horreur. Mais on y reste confiné, à hauteur de vue des nous. 

Je n'ai bien évidemment aucune début ni bride de réponse aux questions que je me suis posées en lisant ce très court texte, qui vaut par son sujet de toute façon, lecture, mais j'avais aussi dans l'esprit le souvenir de la force taraudante  d'"Incendie", et de la représentation de ce qu'un enfant peut faire quand la guerre l'a modelé, quand on la lui a fait prendre pour un jeu, et quand il en devient aussi coupable que victime.

 

 

19/02/2017

Mrs Bridge, Evan S. Connel

mrs bridge,evan s.connel,romans,romans américains,vintageMrs Bridge est une femme américaine d'une banalité à faire pleurer de rire jaune. Parce que Mrs Bridge n'est pas que banale, du moins à l'intérieur, elle sent parfois comme un frémissement d’ailleurs qui palpite.

Mrs Bridge est mariée depuis longtemps à Mr Bridge. Très occupé par son travail, il assure à la famille une posture sociale de premier plan dans leur petite ville. Mrs Bridge fait partie des happy few. Mr Bridge semble toutefois n'ouvrir les yeux sur elle qu'une fois par an, à l'occasion de son anniversaire, il lui offre alors des cadeaux somptueux, dont elle n'a guère envie et qui l’embarrassent. Mrs Bridge n'aime guère que les regards se portent sur elle et s'efforce avec constance à n'avoir que la même opinion que tout le monde. Mrs Bridge aime disparaître dans la conformité de son milieu social.

Mrs Bridge a des amies comme elle. Femmes au foyer, elles sont occupées de ces mille et une choses qu'elles réalisent par devoir : comme disposer à chaque réception les serviettes pour invités dans les commodités, serviettes spéciales de taille et de forme, dont l'usage social veut qu'elles restent immaculées après le départ des dits invités. Il serait cependant inconcevable de ne pas les proposer, au moins à la vue, sinon à l'usage ... Parfois, Mrs Bridge se sent une envie d'apprendre, l'espagnol, du vocabulaire, un peu de musique ... Après achat des cassettes de conversation ou du manuel de leçons progressives, Mrs Bridge abandonne, par ennui ou parce que son emploi du temps finit par l'envahir : les déjeuners au country club, les réunions de parents d'élèves, la préparation des partys. La lecture assidue du Tattler, le journal mondain de Kansas City lui indique ce qu'elle a à faire : lecture publique d'une poétesse de passage, pièce de théâtre à voir, buffets et réjouissances organisés à la gloire d'une célébrité locale. Mrs Bridge meuble le vide sans voir qu'il est vide, ou alors un court instant, et cela lui fait si peur que pour un peu, elle se mettrait à faire le ménage elle même.

Mrs Bridge vieillit, et avec le temps le regard de ses enfants sur elle se fait de plus en plus distant et cruel. Elle ne comprend pas en quoi ses usages sont des carcans, elle se heurte sans cesse à ce "comment faire ?" qui finit par l’envahir, toujours les gants blancs cramponnés au volant de sa trop grande voiture qui la domine, mais qu'elle se doit de manœuvrer à l'aveugle. Tout Mrs Bridge est là, dans ce corset d'obligations qu'elle prend pour une route à tenir. Assaillie par les chocs et séismes que consistent pour elle toute nouveauté, Mrs Bridge est finalement touchante.

Un portrait ironique et finement croqué, dont je lirai le pendant masculin, celui de Mr Bridge. 

15/02/2017

Histoire de l'amour, Nicole Krauss

histoire de l'amour,nicole krauss,romans,romans américains,pépiteJe ne sais pas si on peut faire un titre plus nunuche que celui-là, pour torpiller un bouquin, il est juste parfait, mais alors que l'on s’attend à du suintant et du dégoulinant du sentiment, on trouve du touchant et du tranchant en même temps et une délicate mise en abîme dont les facettes prennent tour à tour vie. Il faut donc suivre un parcours sinueux à la poursuite d'un livre qui a pour titre "Histoire de l'amour", dont l'auteur n'a tiré aucune gloire mais la jeune fille qui porte le prénom de celle pour qui il a été écrit, Alma, raconte l'histoire d'Alma.

Alma bis raconte son histoire, celle de son frère Bird, celle de sa mère qui pourrait se nommer Pénélope. Au départ, il n'est pas question du livre, mais du père, solaire, aventurier, qui est mort et qui pèse lourd. Son ombre gère leur quotidien et la première quête d'Alma est celle d'une autre histoire pour sa mère. Il s'agit de la tirer de son engourdissement sentimental, car toujours amoureuse, elle se cantonne dans le fantasque dépressif. Pour Alma, la tâche est rude, trouver un amoureux pour une traductrice d'écrivains exclusivement morts, et qui reste en pyjama toute la journée, n'étant pas chose facile, quand on a quatorze ans, de la peine au coeur, sans compter un frère qui s'est pris pour un oiseau avant de se consacrer à une carrière exclusive d'élu du dieu juif. Alma complote des rendez-vous voués à l'échec mais qui vont la mettre sur la piste du livre qui parle de l'amour pour l'autre Alma.

Pas très loin de chez Alma, à Chinatown, vit Léo, vieux célibataire, bourru et asocial. Autrefois, dans un autre temps, celui d'avant l'extermination, et dans un autre lieu, la Pologne, il a été l'amoureux éperdu de la fille la plus aimée du monde. maintenant, il cohabite plus ou moins pacifiquement avec son voisin, Bruno, couple bancal dont le lointain passé est devenu flou.  Léo fut serrurier, il sait crocheter les secrets, même si le sien est enfoui depuis longtemps à l'intérieur d'un cœur fichu. Il tape une histoire sur une vieille machine et une fois par jour, il s'arrange pour que son vieux corps délabré soit vu, au moins une fois, être regardé. Ce qui n'est pas toujours du meilleur goût pour ses victimes, d'ailleurs ...

 Plus loin, beaucoup plus loin, un autre exilé, Zvi Litvinoff, cache un manuscrit, dont le voyage est peut-être achevé, alors qu'un autre écrivain est mort, tout près d'Alma, qui ne sait toujours pas ce qu'elle cherche, mais qui aurait pu le trouver. Du coup, le livre aurait été un conte de fées, mais finalement, c'est juste un poil trop tard pour tout le monde, même si c'est très bien comme cela, finalement.

Un livre qui raconte des rendez vous manqués en réussissant à être drôle, ce n'est pas courant. Rechercher des amours manqués à tâtons demandent un peu d'attention au lecteur, c'est sûr, mais la drôle de gravité des personnages mérite de les suivre dans leur quête un rien déjantée. Leurs histoires reconstruit un puzzle magique, auquel, comme tout puzzle normalement travaillé, il manquera finalement, une seule pièce.

 

 

 

12/02/2017

La petite femelle, Philippe Jaenada

pauline-dubuisson-press.jpgLecteur de bonne foi, passe ton chemin, car "la petite femelle", ce n'est même plus vraiment un roman, mais une entreprise résolue, convaincue ( et même de mauvaise foi, ce qui fait que j'adore) de réhabilitation de Pauline Dubuisson, et roman ou pas, c'est juste excellent.

Pauline Dubuisson, Philippe Jaenada la vit, l'impulse, lui souffle l'âme qu'elle avait perdue quelque part dans le crime de fait divers qui a fait sa chute de presque ange déchu, et aussi sa célébrité, pour que son malheur soit vraiment total.

L'auteur reprend la vie de cette jeune fille élevée à la sauce nietzschéenne par son père qui n'en avait retenue que la ligne du plus fort. Homme d'affaire installé à Saint Malo les bains, bourgade proche de Dunkerque, André Dubuisson est un homme de caste, plus que de convictions. La mère de Pauline existe à peine, dans une sorte d'ombre neurasthénique. Les deux frères sont plus âgés et lorsqu'arrive la guerre et les troupes d'occupation, la collaboration , il n'y a plus que Pauline dans cette sinistre famille. Son père instrumentalise son jouet consentant et à partir de ses treize et jusque la fin de la guerre, Pauline passe dans les bras de plusieurs amants allemands (deux seulement avérés selon l'auteur). La rumeur lui en prêtera bien davantage, alors Jaenada rétablit les comptes, comme plus tard, pour ses amours "libres" à Lyon où elle poursuivra contre sa destinée perdue d'avance des études de médecine.

De cette adolescence déséquilibrée, l'auteur fait le tremplin de ce qui mènera Pauline vers le crime de droit commun, une triste héroïne d'un fait divers qui aurait pu être banal, somme toute, le meurtre d'un amant qui l'avait éconduite.

Mais Pauline est hors normes, et surtout en dehors des normes. Belle, intelligente, déterminée, elle est vraiment cette petite femelle qui se débat contre elle même, et veut une route peu comprise. A coups d'arguments détaillés et convaincus, l'auteur livre son plaidoyer. Il décortique et explique le moindre de ses faux pas, tripatouille le moindre rapport établi à charge, dissèque les à priori et les failles du procès, remet à l'heure les enquêtes déficientes, déficientes car toujours basées sur la faille initiale, la liberté qu'elle a eu de son corps, jusqu'à en oublier une fameuse petite culotte et des protections intimes derrière elle, au pied des lits allemands.

Pour l'auteur, aucun doute, c'est bien la société bien pensante et corseté de l'après guerre qui a fait de Pauline une coupable, forcement coupable, dirait Marguerite, si elle était encore là.

Ce long plaidoyer n'est pas une sage biographie, l'auteur investit le texte, ne se prive pas de commenter à la première personne, d'intervenir, de juger coupable, de distribuer les mauvais points, d'insérer une anecdote en apparence peu pertinente, mais qui retombe finalement sur ses deux pieds. Il y a du plaisir dans l'écriture, de l'intensité, des vibratos féministes plein la plume. Il y a autant de goût à lire cette réhabilitation en règle. Jamais il ne la lâche sa Pauline, jusqu'au bout, jusque dans la tombe que le sable aurait dû effacer, il lui tient la main et lui relève la tête.

05/02/2017

Le chant des plaines, Kent Haruf

éolienne col.jpgBon, ce "chant des plaines",  ce n'est pas un chant choral non plus ( ce qui tombe bien, parce que les romans à chants chorals, je ne sais pas vous, mais moi, je sature un peu), celui qui sort de ces plaines , très plaines, n'est pas un chant symphonique avec harmonica et hululement de chouettes autour d'un feu de camp, on est dans une tonalité chuchotée, à peine triste, ni vraiment joyeuse, non plus une musique ordinaire sans être d’ascenseur, c'est ordinaire, pas formaté. Ce sont plutôt des champs, en fait.

Un monde ordinaire dans un coin paumé des USA, rarement lu aussi paumé, ou alors peut être chez Pollock, mais chez Pollock, ils sont tous dingos les ordinaires, alors que là on a des ordinaires normaux. Ça repose et ça se lit au rythme d'une balançoire au fond d'un jardin d'enfants dans le Colorado, à Holt, exactement là. Comme le centre d'un petit monde à lui tout seul.

Tom Guthrie est un simple professeur dans le lycée du coin, il connait quand même quelques soucis ; sa femme est dépressive, ne semble ne plus vouloir sortir de son lit ; voir le monde, même paumé, c'est quand même un monde, mais non ... et aussi avec les Beckman, fils, père et mère, tous unis contre lui dans la même connerie ignare. Ben oui, il fait juste son boulot en refusant de valider une note pour que le fils puisse quitter le lycée et que l'on en parle plus.

Par contre, ses deux fistons à lui, Ike et Bonny sont juste adorables, ils livrent les journaux avant d'aller à l'école et s'inquiètent pour maman. Leur innocence est ainsi teintée d'une tristesse latente qui ne les exempt pas d'une curiosité de bon aloi, avec un goût prononcé pour une vieille dame solitaire et en mauvais état.

Dans cette même petite ville, Victoria, jeune lycéenne, se découvre enceinte, ou plutôt, la mère de Victoria découvre que sa fille est enceinte. Ce qui fait qu'elle la jette à la rue sans délais ni recours. Victoria n'est pas une fanatique de la gaudriole, une lycéenne sage jusque là qui a un peu rêvé. Il y a eu juste l'été, un garçon qui passait par là, il n'était pas du coin paumé, il avait une voiture et un air de pas comme les autres.

Pour lier ces personnages, il y a Maggie Jones qui chercherait bien à consoler Tom, mais qui, en attendant, va se pencher sur le cas Victoria, et confier, faute de mieux, sa détresse de très jeune fille qui veut garder son bébé,  à deux vieux gars d'une ferme du coin, encore plus paumée que le coin lui même, les Mcpheron.

Comme on n'est pas dans un conte de fée mais dans l’Amérique profonde, profonde, les deux frères n'ont pas la tête de l'emploi du prince charmant, mais plutôt celui d'une bonne fée bicéphale aux mains noueuses et aux bottes crottées de fumier. Remettre l'utérus d'une vache à l'intérieur de la vache, ils savent faire, mais s'occuper d'une jeune fille enceinte, ça les dépasse un peu.

Dans ce monde ordinaire, se tissent des liens peu communs, mais d'une grande simplicité, d'une droiture d'écriture qui fait des bons sentiments des sentiments normaux, de belles actions un coup de main normal, entre humains. Dans l'apaisante nuit étoilée où aucun cow-boy solitaire ne serait laissé aux abois. Les Mcpherson lui ouvriraient la porte et lui prépareraient un coin de niche au chaud. Et oui, les deux ont l'hospitalité des gens un peu gauches. Comme tous les personnages de ce roman, ils sont en train d'apprendre à s’apprivoiser.

Un livre doux comme mon plaid d'où je poste cette note, clouée en dessus par un rhume dont je ne vous dirais pas des nouvelles ... 

01/02/2017

Le testament de Marie, Colm Toibin

Michelangelo's_Pieta_5450_cropncleaned.jpgL'idée du livre est juste de celles qui me font me précipiter sur un livre, l'histoire officielle retournée comme un gant et volte face vent debout aux constructions de la pensée, on culbute les mythes et on va voir sous leurs jupes.

Et ici, les jupes sont celles de Marie, la piéta, la mère des douleurs, celle qui a attendu sous la croix que le corps de son fils lui soit rendu, dans ce geste idéal de toute maternité souffrante qu'a sculpté Michel Age, figure éternelle de la tendresse humaine.

Sauf que Colm Toibin a pris le parti pris de laisser la piéta à Michel Ange et a pris en main une Marie humaine : elle a vu partir son Jésus avec ceux qu'elle dit être des fous, des laissés pour compte. Elle l'a croisé ensuite lors de certaines noces où on a crié au miracle, alors qu'elle dit qu'elle n'a trop rien vu, qu'il y avait bien trop de monde autour de lui,  et peut-être d'autres jarres de vin derrière. En tout cas, il était bien présomptueux ce jour là, son Jésus de fils, assez pour ne pas lui adresser la parole. Elle était venue le chercher, le prévenir de se cacher, les espions romains et juifs voulant sa perte. Ses discours et ses miracles font trop de bruit, il faut qu'il arrête ses paraboles auxquelles d'ailleurs, elle ne prête pas une oreille très attentive .... C'est juste que c'est son fils, qu'elle aime, comme elle a aussi aimé son père, Joseph, quoique les disciples de son fils, mort à présent, veulent lui faire dire dans sa maison solitaire à Ephèse. Elle, elle aurait quand même tendance à penser que la mort de son fils était programmée pour en faire le fils de dieu.

Marie subversive, Marie refusant de participer à la construction de la doctrine, Marie rétive à ces paroles de sanctification d'un mystère lui prenant fils et mari, l'idée était séduisante. 

Seulement voilà, le livre me laisse mi figue mi raisin. Marie résiste mais reste une figure nimbée de mysticisme. J'aurais adoré la voir lui fiche une bonne raclée à Paul (parce que cela ne peut être que lui qui vient ainsi la voir, tentant au passage de s’asseoir sur la chaise de Joseph). Des bons coups de battoirs qui lavent les voiles plus blanc et blanchit même les martyrs ...

Mais non, Marie, même mère plus que sainte, reste éthérée, insaisissable. Le halo de la sainteté ne se laisse pas soulever comme cela, mais bien tenté monsieur Toibin, on y est presque !

PS : pourtant, je persiste, il aurait bien mérité une bonne petite remise en cause le Paul. Depuis la lecture du Royaume, il m'énerve avec ses airs de monsieur je-sais-tout, celui-là ...

25/01/2017

La madone de Notre Dame, Alain Ragougneau

la madone de notre dame,alain ragougneau,romans,romans français,romans policiers,séries policièresUn crime a été commis dans le saint des saints de l'architecture religieuse. Et qui plus est, la victime est belle et lumineuse comme la vierge, un peu plus sexy et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup moins vierge. Un sale enquêteur, cynique, vulgaire, blasé, qui se nomme Landard, met ses pattes sur un coupable idéal, un jeune homme aux allures d'ange. Thibault est bien connu du personnel de la cathédrale pour ses assiduités quelque peu exaltées auprès de celle qui devrait être plutôt la mère du petit que le support de fantasmagories mystiques, mais bon, il n'est pas bien méchant, Thibault ... 

Un dame pipi, autre assidue de la cathédrale, plantée sous son pilier, jusqu'à ce que son surnom prenne un sens bien concret et physique, a bien une petite idée sur la question, mais encore faudrait-il qu'on l'écoute d'un peu plus prêt. Ceci dit, elle ne répand pas non plus vraiment une odeur de sainteté. Tout comme le SDF polonais qui joue les saint Bernard pour tirer le père Kern des pattes d'un cauchemar presque lubrique ( à son corps défendant !)

Le père Kern est l'envers du Landard : percé de doutes et perclus de douleur, il est presque le seul à douter de la culpabilité de Thibault et pour en être certain, il commence un chemin de croix vers la vérité qui manquera de peu le calvaire. En effet, Kern souffre d'une maladie articulaire qui le transforme en martyr de la vérité, taraudé par la culpabilité et le remords de n'avoir su sauver son tant aimé grand frère, tombé dans l'enfer de la drogue. A la place, il confesse les larrons, à Fresnes et trouve même auprès d'un criminel humaniste une forme de rédemption.

Ajoutez à cela une procureur qui doit cacher un lourd secret sous les deux couches de protection vestimentaire anti flirt dont elle s'affute et qu'une légère entorse aux règles de confidentialité ne gêne pas vraiment, et vous l'aurez compris, l'intérêt de ce polar n'est pas dans le fil conducteur de l'intrigue, assez classique, finalement, que dans sa galerie de personnages qui, tous à l'ombre des gargouilles et de la sainte préfecture toute proche, tentent d'en démêler l'écheveau.

Écheveau romanesque dont l'ambition mesurée et l'originalité de l'univers font que l'ensemble se tient honorablement, et les références, dont l'auteur se joue sans pesanteur, m'ont fait plusieurs fois sourire, et on voit bien qu'elles sont là pour cela ... La suite "Evangile pour un gueux" est annoncée dans les dernières de l'édition, et ma foi, j'en reprendrais bien un peu, puisque la messe n'est pas dite ....

22/01/2017

Zinc, David Van Reybrouck

moresnet04.jpgA force de ne pas me décider à entamer le pavé de Congo. Une histoire. du même auteur qui traîne en bonne place depuis cinq ans sur mes étagères, dans un acte de contrition plus ou moins conscient, pour me rattraper tout à fait hypocritement de mes achats, parfois compulsifs (l'auteur, il faut quand même le dire, n'a pas que la parole séduisante ...) qui prennent la poussière, je me suis régalée de ce tout petit bout d'histoire, d'un tout petit bout de pays, une sorte d'histoire oubliée d'un pays qui a à peine existé.

Ce territoire est celui d'un bout du Moresnet, entre la Belgique, les Pays Bas et l'Allemagne (enfin, la Prusse au départ), et sur ce territoire a vécu Emil Rixen. Emil n'a laissé aucune trace dans l'histoire, et ma foi, son petit pays non plus, il l'érudition sagace de David Van reybrouck pour nous le ressuciter un peu. En fait, le Moresnet est né d'une anomalie passagère de l'Histoire des grands pays qui découpent les frontières et qui sur ce coup là n'ont pas réussi à se mettre d'accord et puis, ont laissé tomber, jusque la guerre prochaine, ce qui fait que le Moresnet, entre la fin des guerres napoléoniennes et la première Grande, est un territoire neutre, coincé entre un Moresnet belge et un Moresnet prussien. Une anomalie, vous dis-je, puisque le bout laissé à lui même était assez riche, fondé autour d'une usine productrice de zinc, qui en ce démarrage de révolution industrielle galvanise les productions d'objets industrialisés, jusqu'aux crèmes pour les mains ...

Emil, lui aussi, a été laissé là par sa mère, enceinte et célibataire qui a sans doute cru trouver en cette neutralité oubliée, un refuge. La population de Moresnet est paisible et relativement prospère, Emil est l'un de ses 4660 habitants qui vaquent tranquillement à leur neutralité jusqu'à ce que la première guerre n'en fasse le pays d'Ubu;  l'enrôlement volontaire étant en effet conditionné par sa nationalité d'origine. Le retour à la paix signe la fin de Moresnet mais les débuts d'autres vicissitudes pour Emil et son petit pays, qui n'en est plus un d'ailleurs. 

Ce fut ma foi, une lecture passionnante, comme une longue blague belge un peu triste, comme sous la loupe d'un Goscinny,  David Van Reybourck nous montre un village qui loin de résister, est balloté d'une nationalité à l'autre, au gré des décisions politiques qui lui tombe dessus comme autant de couperets de l'absurde. 

Mon seul regret, est que une fois ces ombres d'Emil et des autres, ces habitants que l'auteur a fait un peu parlé, une fois qu'elles furent là, je m'y suis bien attachée, et que le texte est bien court ...

18/01/2017

Ciel d'acier, Michel Moutot

ciel d'acier,michel mourot,romans,romans français,amérindiensLe 11 septembre 2001, John Laliberté, dit Cat, assiste à l'effondrement des Twin Towers. Comme il est un "skywalkeur", un marcheur de ciel, un spécialiste des poutres d'acier qu'il faut monter pour construire la ligne d'horizon des buildings de Manhattan, il va aussitôt s'engager pour tenter de dégager des survivants du chaos. Dans les fumées toxiques et la chaleur insupportable, Cat découpe ce "mikado de l'enfer" à la plus grande vitesse possible de son chalumeau. Le roman dit l'urgence de ces premiers jours de la catastrophe, l'anéantissement immobile, la frénésie de la panique, puis la mise en route éberluée de ce chantier unique de désespoir. Cat y travaillera jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un bout de béton et de fer, et que Ground zéro pointe sous le cimetière des tours jumelles.

Cat est une sorte de super héros de l'ordinaire des indiens Mohawks qui montent depuis des générations " à l'assaut du ciel". Il appartient à la sixième, dans sa famille. Il a quarante cinq ans, et il tient le chalumeau en honneur de ce métier et des valeurs qui y sont, selon lui, attachées depuis que ses ancêtres reprennent le marteau des mains de leurs pères. Il a d'ailleurs peu connu le sien, seul mort indien du chantier de construction des tours. Cat symbolise ainsi la fierté de la communauté indienne de ceux qui ont le vertige mais qui montent quand même.

Dans le sens inverse de l'histoire, un autre narrateur prend en charge le récit du début de la légende des Mohawks canadiens et retrace comment ces hommes des réserves se sont retrouvés liés à l'acier pour survivre après la disparition de leur principale activité sur les rives du Saint Laurent, qui était la conduite des bois flottés dans les rapides, la drave. En 1886 commence l'ère des ponts qui enjambent le fleuve et changent les donnent de l'économie du pays et donc des réserves indiennes. Alors les hommes des tribus s'adaptent et montent sur les piles, y semblent y danser, et se construit la légende.

 Un roman à deux voix donc, celle de Cat qui perpétue la tradition, et celle de l'ancêtre qui la fait naître, quelque peu contraint et forcé quand même, ce que le roman appuie peu, du moins, pas assez de mon point de vue. J'ai pourtant, beaucoup appris de ce roman, bien documenté, et en ce sens, réussi, mais c'est sur ce point qu'il m'a paru un peu court en bouche, mettant davantage en évidence la fierté de Cat et des siens d'appartenir à une sorte d'aristocratie indienne, alors qu'il me semble que ces quartiers de noblesse sont bien peu reconnus comme tels par ceux qui les embauchent, voire qui les exploitent, pour monter toujours plus haut les symboles d'une richesse dont les indiens profitent bien peu au quotidien.

Roman d'une légende plus que d'une réalité sociale, un livre qui vaut plus par son thème que par le traitement qui en est fait.

 

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !

 

 

 

07/01/2017

Petit pays, Gaël Faye

petit pays,gaël faye,romans,romans français,rwandaBon, mon deuxième livre de la rentrée littéraire de septembre, on ne pourra pas dire que je ne fais pas des efforts en publiant des notes sur des livres que tout le monde a lu avant moi !

En vrai, j'avais une copine qui l'avait sous le bras, je n'ai donc eu qu'à tendre une main curieuse ...

 Mais autant le dire tout de suite, je ne partage pas l’enthousiasme général et ce n'est même pas par simple mauvaise foi ni pour exercer mon éternel esprit de contradiction, je le jure ! Bien sûr, c'est un bon roman, bon juste comme on les aime, court comme il faut, tragique comme il faut aussi, assez drôle, qui plus est, pour faire passer l'amertume de l'exil, très bien dite par dans le passage en italique qui suit le drolatique prologue, mais le côté "le petit Nicolas vous raconte un génocide", c'est pas passé.

Quand l'histoire commence, tout va encore à peu près bien. Michel, le père du narrateur, Gabriel est un colonial qui fait des affaires au Burundi, la mère est une exilée rwandaise. Un couple mixte qui ne se parle plus trop, même si Michel est loin du colonialiste raciste de base ( Jacques, l'ami de la famille, tient très bien ce rôle). Le mariage semble avoir usé son exotisme, de part et d'autre, et la guerre civile du Rwanda commence à bouger les frontières du paradis enfantin.

Gabriel a 10 ans, sa sœur, Ana, sept. Il a une correspondante française, Laure, qui lui écrit d'Orléans et dont il boit les lettres formatées comme si les bisous qui les signent étaient de véritables marques d'un intérêt sincère pour le petit noir qu'il est. Gabriel est donc bien naïf ...

Il a une bande de copains, Prothé, Donatien, Innocent, qui vivent comme lui dans l'impasse où poussent des mangues qu'ils kidnappent à leurs propriétaires légitimes et dont ils vont se gaver, du sucre collant plein les menottes, dans leur repaire, cachés des adultes et du monde qui s'agite. 

Les élections "démocratiques" au Burundi creuseront le premier pas vers le tombeau de l'enfance préservée, et le bruit des mitraillettes se rapproche de la ruelle de Gabriel, même si il ferme très fort les yeux pour ne pas les entendre. Tandis que le couple des parents se distancie de plus en plus, le Rwanda happant la douleur de sa mère, Gabriel assiste, sans trop en mesurer la portée, aux départ de ses oncles pour la guerre :  Alphonse, la fierté de la famille maternelle, puis le plus jeune au prénom de si bon augure, pourtant, Pacifique. Gabriel, lui, ce qui le tracasse, est qu'un intrus se faufile dans sa bande, un plus grand, qui a des relents de vrai dur.

Dans une forme de culture enfantine héritée des trois mousquetaires, Gabriel entrevoit la montée d'autres adolescences, plus violentes, celles qui attirent par la fascination des armes et transforme les bandes de voleurs de mangues en gangs d'enfants presque soldats, les nouveaux rois de la rue.

Les graines de la tragédie sont plantées mais on les suit pas jusqu'au bout, elles s'agitent puis passent comme des voiles qu'on écarte au profit d'un théâtre bien plus gentil, le petit garçon est figé dans sa gangue d'innocence, mais alors, pourquoi lui attribuer, comme en passant, la responsabilité de deux choix qui ne sont pourtant pas jolis jolis, et sont aussitôt évacués, d'un revers d'oubli ; la mère chassée, le fusil armé ?

C'est ce non écrit, ce non dit qui aurait pu faire sortir le Gabriel de la bergerie, avec des vrais dents littéraires qui mordent là où ça fait mal (je n'ai pas dit que le roman est mal écrit, hein ?) et prendre le sujet de face, celui de la culpabilité, plus que celui de l'exil, me semble-t-il ....

 

03/01/2017

California girls, Simon Liberati

california girls,simon libérati,romans,romans français,déceptions,dans le chaos du monde,famille mansonVoilà typiquement le genre de roman que je lis en me demandant pourquoi je le lis. J'ai quand même trouvé deux raisons en cours de route.

Raison numéro une : c'est un livre que l'on m'a prêté, et je lis toujours rapidement les prêts, (après, j'oublie de les rendre, mais c'est une autre histoire).

Raison numéro deux : un blog obscur comme le mien, inconnu des éditeurs, ne risque pas de parler d'un titre de la rentrée littéraire (oui, je sais, on en est à celle de janvier, mais par rapport à ma normale, je suis en avance ...), à moins qu'on ne me prête un livre de la rentrée littéraire. (je suis les indications de Sandrine pour faire remonter mon audimat)

Donc, j'ai lu California girls pour ces deux assez bonnes raisons mais qui ne contrebalancent pas complètement non plus mon interrogation principale : c'est quoi l'intérêt d'écrire un truc aussi plat sur un sujet aussi trash ?

Pour retracer l'itinéraire meurtrier, halluciné et pitoyable de la famille Manson, l'auteur prend le parti pris du métronome. On va de A à B pendant trois jours, le jour d'avant le jour J, le jour J, le jour d'après le jour J. Et il s'en tient là. Le jour J est, bien sûr,  (je me demande toujours pourquoi le jour J n'est pas celui du premier meurtre ... ) celui de l'assassinat de Sharon Tate et de ses amis, le 9 août 1969, dans la villa que la jeune actrice avait acquise pour y vivre d'amour avec Roman Polansky et leur futur bébé et où Susan, Patricia et Tex pénétrèrent, les considérant comme des cochons qu'il fallait saigner pour que prenne sens le cauchemar communautaire de leur gourou.

 La description de ces trois jours se fait sans mise en perspective. Manson commande, ses adeptes sous l'emprise de drogues obéissent, exécutent leurs victimes et reviennent au camp de base, comme on descend, visiblement d'un shut d’adrénaline.

Le point de chute de la famille est d'ailleurs longuement décrit, à défaut des motivations de ceux qui y vivent. Dans un ancien ranch pour séries télévisés devenu entreprise touristique plutôt minable, se côtoient des cows boys, un club de motards, un vieil homme aveugle et la communauté des hippies de Manson dont les mœurs très libres des filles permettent des orgies psychédéliques très dans l'air du temps. L'auteur s’intéresse tout particulièrement aux membres féminins, leur crasse et leur "esprit d'entreprise": voler du chou dans les poubelles, écarter les cuisses et s'occuper des enfants auprès de la cascade .... Rien que de très féminin tradi, finalement, nourrir, satisfaire le mâle dominant, materner ...

Leurs motivations pour rester moisir dans cette glauquitude se limite visiblement à la fascination sexuelle qu'exerce sur elles le gourou et à une forme de satisfaction sadique lors des meurtres, (dont le premier fut celui de Gary Hinman, un prof de musique un peu gay, qui avait eu la mauvaise occasion de côtoyer les modes de vie de ses meurtriers). Sinon, les filles, elles ont été cueillies sur la route ... et depuis, elle se droguent et elles s'envoient en l'air dès qu'elles le peuvent, sans même de petites culottes à enlever.

L'explication sexuelle ne fonctionne cependant pas pour Tex, ( l'auteur n'évoquant une possible attraction homo, mais peut-être parce qu'elle n'existait pas ....) le plus sauvage de la bande, mais aussi le seul homme, ce qui fait que d'explications, l'auteur n'en donne tout simplement pas. Ce qui est logique, vu le parti pris descriptif frustrant pour la lectrice que je suis.

Ce qui fait que dubitative, je reste. Au point que je me demande si je n'en ai pas appris autant en lisant les notices des personnages sur W. qu'en tournant les pages du livres, même si je le concède sans problème, le lyrisme noir autant que le pathétique aurait été de fort mauvais aloi pour évoquer la descente aux enfers du flower power, son pendant maléfique que fut, sans doute, la famille de Manson. L'aspect documentaire millimétré du roman ne m'a pas permis d'aller plus loin que l'immobilisme consterné devant les faits.

 

01/01/2017

Mister Brown, Agatha Christie

mister brown,agatha christie,romans,romans policiers,déceptionsAprès quelques vicissitudes informatiques, me revoilà ! Avec pour commencer cette nouvelle année de publications un titre bien dispensable parce que j'ai beau me triturer les méninges, je me demande bien ce qui m'a mis ce livre dans les mains, un Agatha Christie, et qui plus est, un Agatha Christie sans Hercule Poirot. Déja que je n'adore pas avec (enfin, pas depuis que je n'ai plus quinze ans, ce qui fait que mon goût date quand même un peu ...), mais alors sans, je ne vois pas, j'ai dû avoir un problème d'espace temps, une histoire d'escalier sombre où ma mémoire a grillé une ampoule ... Le fait est en tout cas que le titre ne m'a pas fait jouvence !

Deux jeunes gens entrent en scène, Timmy et Tuppence. Ils sont alertes et parlent dans un style aussi daté que des jeunes qui auraient avalé un bon de ravitaillement pour un kilo de naphtaline. Lui, c'est "mon petit vieux" et elle "ma vieille branche". Ils sont aussi fauchés l'un que l'autre dans cette immédiate après première guerre mondiale dans une Angleterre si compassée que s’interpeller dans la rue comme ils le font, ces deux jeunes étourdis, est un motif d'embouteillages pour passants à chapeaux melons et vieilles dentelles amidonnées.

Autour d'une tasse de bon thé, ils décident de faire fortune en passant une annonce, une petite dans les journaux, proposant leurs services de jeunes aventuriers à qui en voudrait bien. Du moment qu'ils y gagneraient une forte prime, ils sont prêts à toute mission, même déraisonnable. En fait de déraisonnable, on va être servi ; mystérieux commanditaire, mystérieux documents, enlèvements mystérieux, victime mystérieuse ( mais à double visage, faut faire gaffe pour suivre), paquet mystérieux (mais vide), clinique mystérieuse et cachettes secrètes derrière des rideaux.

Tant de mystères cache sûrement une affaire louche ... Me suis-je dis, fine mouche, rattrapant de justesse une paupière qui avait tendance à tomber et à me masquer la résolution de l'énigme, pourtant aussi évidente que les pièges où la pétillante Tuddence et son toujours bondissant acolyte foncent tête baissée toutes les 10 pages, alors que le toujours mystérieux mister Brown s'obstine à leur filer entre les doigts avant d'être pris la main dans le sac.... 

Evidemment, on ne peut reprocher à Agatha Christie d'écrire dans un style compassé une intrigue sans relief, ce mister Brown doit être un amuse bouche, que j'aurais dû prendre comme une curiosité paléontologique, plus que comme un vrai livre.

Pour une première publication 2017, j'aurais pu trouver plus attractif, mais promis, on ne m'y reprendra plus ....

10/12/2016

Le testament caché, Sébastian Barry

plume-plomb.gifCe roman pourrait être l'exemple parfait d'un récit où une invraisemblance en cachant une autre, on se retrouve pantois au début, et finalement, aussi à la fin.

La situation de début : Roseanne Mc Nulty a cent ans et elle est internée depuis ses vingt cinq ans dans un hôpital psychiatrique, en Irlande. Hôpital est mot trop moderne en réalité, il s'agit d'une institution, l'institution de Roscommon, dirigée par on ne sait qui, mais le fait est que les bâtiments tombent en ruine, que les rats y règnent, et que le personnel, un balayeur distrait qui se balade la braguette ouverte, n'est pas de la première fraîcheur non plus. Il a été décidé que les locataires vont être relogés dans des locaux moins vétustes, et que la modernité allait balayer la poussière du passé sordide de cet établissement. Cet exil nécessite qu'une opération diagnostique soit menée et c'est le seul docteur Grene qui s'y colle : il doit établir qui peut être rendu à la communauté des vivants, dans cette collectivité de fous, dont il se doute bien, vu les temps anciens irlandais, que beaucoup ont été internés pour raison "familiale", que leur folie a surtout été de ne pas cadrer d'avec les normes sociales en vigueur dans une Irlande à la morale rigoureusement moraliste.

Le truc qui m'a bloqué est, bêtement sans doute, l'âge de Roseanne. A 100 ans, me suis-je dit, toujours bêtement, sûrement, après 75 ans d'internement, à quels vivants cette femme pourrait-elle être rendue ? Je comprends bien que pour que le roman fonctionne, il faut que ce personnage soit complètement coupé du monde, mais alors pourquoi partir du supposé qu'elle pourrait y retourner, le genre de cogitations internes qui me fait relire trois fois la même phrase, parce que je reste collée à ma question. Et que je m'en fait une montagne, quand, en plus Roseanne décide d'écrire son journal intime, pour dire sa vérité à elle, toujours bêtement, je me dis qu'elle en a quand même mis du temps, et quand elle le cache du docteur sous les lattes du plancher, je n'y comprends plus rien à la logique romanesque du bouquin.

Il se trouve, par ailleurs que la plume de la centenaire est drôlement alerte, comme sa vélocité pour cacher le journal (mais bon admettons  ...) et que même si elle a quelques trous, quelques visions troubles de son enfance, de son père et d'une histoire de sacs de plumes et de sacs de plombs qui tombent d'une vieille tour, et d'une autre histoire d’exécution dans un cimetière, elle tient quand même drôlement la cadence du stylo.

Les trous et les embellies vont être rectifiés par le second journal intime, celui du docteur, qui mène l'enquête sur le passé de Roseanne, une recherche un peu longuette, vue qu'il se perd souvent dans son histoire de deuil à lui, celui de son couple, puis de sa femme, en enfin, en gros, de ses illusions.

Il découvre que la père de Roseanne n'est pas l'homme intègre, victime du destin malheureux qu'elle décrit. Sur fond de première révolution irlandaise, sa misère et sa triste mort furent les conséquences de trahisons et de hontes que sa fille boira, à sa tour. Elle connaîtra le destin des femmes trop jolies, brisées par la rigueur morale d'un prêtre et d'une société rétrograde où les apparences et les ragots, firent son malheur, abandonnée sans pouvoir se défendre, comme un souvenir dont même la trace a disparu. Elle avait cru pouvoir être heureuse, avec Tom, son jeune et amoureux mari, dans une nouvelle Irlande. Elle sera bannie, rejetée de la communauté pour une rencontre furtive qu'elle ne peut pas elle même expliquer, avec un homme lié aux remords de son père, ou peut-être parce qu'elle avait en elle de la folie de sa mère.

Il y a de beaux, très beaux passages, à l'irlandaise, des passages de pluies, de rayons de soleil, de baignades et de jeunesse, des tristesses, des rêves de légendes et de rédemption ... l'écriture suit les méandres des pensées des deux personnages, si bien qu'on s'y croirait ... J'avais presque réussi à passer outre les cent de Roseanne quand j'ai vu se profiler le noeud de la fin, si gros et si inutilement dramatique, qu'un saumon irlandais ne passerait pas par le chameau de l'aiguille.

07/12/2016

Mémoire assassine, Thomas H.Cook

mémoire assassine,thomas h cook,romans,romans policiers,famille je vous haisLa mémoire tue à petit feu ... Son absence aussi. Steve Farris avait neuf ans lorsque son père a tué sa mère, sa sœur et son frère. Les deux derniers corps, il les a laissés dans leur sang, le premier, il l'a couché dans son lit. Puis, il a attendu et il est parti. Les policiers ont cherché pendant des années, mais aucune trace, aucune explication et pas de procès. Seul reste Steve, persuadé que c'est lui que son père attendu, et que s'il a survécu, c'est parce qu'il était vraiment trop en retard, ce jour là.

Sa mémoire d'adulte est une terra incognita où règnent des dragons, ce qui fait qu'il n'y retourne plus depuis longtemps. Il a cessé de se heurter à l'énigme absolue, ce qui a amené son père à tuer. Il ne cherche plus pourquoi ils ne sont plus là ; Laura, la pétillante, la tant aimée grande sœur, Jamie, son frère, solitaire et taciturne, et sa mère qui est restée figée pour toujours en cette femme triste de trente sept ans, fanée dans sa vieille blouse rouge. Elle reste, comme son père, une énigme, cette femme qui lisait des romans d'amour, immobile dans sa lassitude d'être, sans eux et sans lui, le père quincaillier dont la passion consistait à remonter, de temps en temps, une bicyclette Rogder et Windsor rouge, tout seul dans son garage, là où il a tué sa femme.

La mémoire de Steve l'aurait peut-être laissé tranquille, dans sa vie adulte, reconstruite sur ce vide. D'ailleurs, il est architecte. Marié, un enfant, heureux autant qu'il puisse le penser, si Rebecca ne l'avait pas contacté. Elle est écrivain et récolte des témoignages à propos de ces hommes là, ceux qui ont tué leur famille et l'énigme du père de Steve l’intéresse beaucoup. Elle amené Steve à ouvrir la boite à souvenirs, et ils reviennent, des très précis, des plus vagues, auxquels Steve commence à donner sens, qu'il enchaîne. Les images des derniers mois, des derniers jours forment une chaîne, qui petit à petit l'enserre, lui et les siens. Steve perd pied, se laisse à penser, que, comme son père, il aurait pu vivre autre chose que sa vie, avec une autre femme, un autre fils, sans femme, voire sans famille ... La mémoire tue, quand on la cherche, mais peut-être pas qui on croyait !

Un bon polar, un noir plutôt, avec un poil dans la main à la fin quand même. Mais pas grave, ça gâche pas.