Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/09/2016

L'authentique Pearline Portious, Kei Miller

l'authentique pearline portious,kei miller,romans,romans jamaïquePearline Portious est une crieuse de vérité jamaïcaine échouée en Angleterre. Monsieur Gratte Payé écrit son histoire, à sa façon, qui ne plait pas toujours à la vieille femme. Parce que si monsieur Gratte Payé l'écoute, il transforme, arrange, à sa manière d'écrivain qui n'y connait rien à la Jamaïque, deux journées en une, deux lieux en un. Il veut que Pearline Portious retrouve son histoire perdue dans une mémoire que l'Angleterre a prise pour celle d'une simple folle. Seulement, monsieur Gratte Payé ne le lui a pas dit.

D'ailleurs, à commencer par son nom, depuis le temps qu'elle le dit, qu'elle ne s'appelle pas Pearline Portious mais Adaminte. Pearline Portious, c'était sa mère, celle qui lui a donné naissance dans une léproserie parce qu'elle n'arrivait pas à vendre ses napperons violets. Alors, de fil de couleur en fil de couleur, elle s'est installée avec les derniers malades grâce à qui les napperons sont devenus bandages et les malades arc en ciel. Et puis, un homme est passée par là et maman Lazare a dû repousser sa mort pour veiller sur Adaminte.

Le réalisme magique marque les pages de ce début de roman en Jamaïque. Entre songe et superstitions, les dons vous tombent dessus comme autant de malédictions. C'est ainsi qu'Adaminte est devenue crieuse de vérité. Et même si on se trimbale une paire de ciseaux au cou pour couper les fils des esprits qui s'emparent des âmes, et même si on est la reine des égorgements de poulets, en Jamaïque ou pas, quand on dit une vérité que personne ne veut entendre, on est rarement crue.

Adaminte ou Pearline, l'atmosphère en Angleterre est moins propice au réalisme magique qui a tendance à s'étioler, non seulement pour le personnage, mais aussi pour son histoire. Et ce qui fonctionne parfaitement dans un univers finit par faire hiatus dans l'autre.

Alors, même si c'est un chouette premier roman, avec un style maitrisé, parsemé d'exotiques expressions qui fleurent bon le créole, qu'y sont aussi semées de belles remarques sur les rapports entre le romanesque et la réalité, les épisodes liés au récit de la déchéance d'Adaminte dans le réalisme sordide m'ont moins convaincue. La brume et les frimas londoniens atténuent les couleurs d'un personnage qui devient simple figurante d'un triste fait divers.

A lire l'avis d'Ys, qui a aussi animé le plateau de cette rencontre sur le réalisme magique, avec la Carole Martinez en grande forme, même si elle est arrivée super en retard ! mais bon moi, je lui pardonne tout ... Et avis aux lectrices bretonnes, elle serait en recherche d'un village autochtone avec un bureau de poste de poste dedans ! Quant à savoir ce qu'elle veut en faire !!!!

21/09/2016

L'amie prodigieuse, Elena ferrante

l'amoie prodigieuse,elena ferrante,romans,romans italie,romans adolescenceLila est l'amie prodigieuse d'Elena : prodigieuse car modèle et rivale, complice et bourreau, prodigieuse, car Lila se donne tous les droits, qu'Elena suit comme de nouvelles lois, même si elles ne sont pas toujours fiables.

Elles sont filles de familles très modestes, dans la banlieue de Naples, et elles n'ont jamais vu la mer. Leur milieu est tout petit un quartier, quelques immeubles, la violence banale, la promiscuité des rancœurs, des appartements. Leurs mères sont fanées depuis longtemps, les pères sont vendeurs de fruits et légumes, épiciers, menuisiers. Le père d'Elena est portier à la mairie, celui de Lila, cordonnier. De petites vies où aucun rêve ne vient briser les chemins tracés des garçons, qui mettront leurs pas dans les pauvretés de leur père, et les filles les leurs dans les rides de leur mère.

 Lila est autre. A l'école, elle défie les règles et comprend plus vite que les autres, sans aucune bonne conduite, elle ne suit pas les codes. Elena est la jolie poupée blonde, bonne élève protégée par la maitresse, pourtant rude. Lila est la petite maigre souillonne. Et pourtant, dans la poussière de la cour de l'immeuble, les deux fillettes se frôlent d'amitié, chacune de son côté du soupirail, et cela devient pour toujours, ensemble.

Comme on ne voit jamais Lila que par les yeux et les mots d'Elena, on ne saura jamais vraiment ce que voulait vraiment l'amie prodigieuse, si l'inconditionnelle admiration, stimulation, entre les deux est véritablement le partage de cette volonté de sortir du milieu qui les contient autant qu'il les retient. Sans doute que oui, même si les chemins pour y parvenir se séparent : Elena suivant le chemin des études, vaille que vaille, alors que Lila, prisonnière du quartier, se crée d'autres rêves ...

 Grandir, changer, se mépriser, se trouver laide, apprendre la latin, le grec, entourée de la peur de l'échec, contre l'atavisme social, et contre son propre découragement ; pour Elena, sortir du quartier, c'est aussi s'éloigner de Lila, ne plus vraiment la comprendre, mais comprendre, par contre, le mépris des jeunes garçons riches pour ses amis à elle, comprendre qu'il y a des frontières, que le chic des filles du quartier n'est aux yeux d'autres que vulgarité criante, que même Lila endosse le rôle de la Barbie, en quête d'une autre voie que la sienne.

Plus que l'histoire de l'amitié, ce qui retient l'attention dans ce livres est son évolution, qui suit celle de leur quartier, de l'immédiate après guerre, à des années un peu plus d'abondance, où l'on peut rêver de robinet à eau chaude et de baignoire.

Il semblerait que la suite vienne de sortir, à en croire les blogs que je suis, avec toujours un certain retard ....

 

17/09/2016

Hilarion, Christophe Estrada

185-RECTO.JPGJ'ai décidé de poursuivre la série commencée par ma lecture de "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, et poursuivie par un premier conseil d'Ys, "La baronne meurt à cinq heures" de Lenormand. Il s'agit ici de son deuxième conseil, et donc de ma troisième lecture à suivre d'un roman policier historique ayant pour cadre le XVIIème. J'ai un peu craint le surdosage au départ, et puis non.

Dans ce roman, le XVIIIème est quasi finissant, du moins se teinte-il d'une certaine amertume, pourtant ce n'est que le début du règne du nouveau Louis XVI. Géographiquement, ce roman sort aussi du cadre des deux précédents, strictement parisien ou presque, pour plonger dans la province, entre Aix en Provence et Toulon, il se passe de drôles de choses ... peu philosophiques. La classe sociale mise en scène n'est pas pour rien dans l'intérêt de ce roman, point d'élite intellectuelle, mais une moyenne aristocratie provinciale qui grouille d'envies, soucieuse de ses privilèges, campée dans ses certitudes, rivée sur une réputation familiale à tenir et un rang à perpétrer, sauf que ça va être plus compliqué que prévu, étant donné l'état des fils des bonnes familles ....

J'ai d'abord cru que j'avais commencé par le second de la série, car le chevalier Hilarion, arrive, héros de cape, mais surtout d'épée, en Aix, chez sa tante, charmante snob, tout auréolé d'une gloire et d'une réputation acquise par l'habilité de sa lame et sa force de caractère : il vient de réprimer, sans coup férir, la révolte des pénitents rouges, confrérie aristocratique qui s'était soulevée contre l'absolutisme royal. Aussi beau, que jeune, orgueilleux et habile, et un peu tourmenté quand même, Hilarion jouit d'un statut privilégié, puisqu'en dehors de toute institution, directement mandaté par le roi, lorsque le scandale éclate, il garde les mains libres et le sauf conduit pour farfouiller dans le caca, un sacré merdier en réalité qu'inaugure un premier meurtre de fils de bonne famille.

Et le fiston est dans un sale état, pas aristocratique du tout, assassiné et émasculé, retrouvé dans une ruelle puante, recroquevillé comme un bébé dans une fontaine asséchée. Sa réputation n'était pas sans tâche à ce jeune nobliau, mais les éléments très scabreux de son exécution, révèlent les pratiques honteuses des jeunes militaires, appelés à servir dans la marine du roi, mais qui conquièrent surtout les garçons au cul ferme qui en font commerce, faute de pouvoir faire carrière.

La construction de l'enquête est simple, mais rigoureuse ; un meurtre, qui annonce une série, des motivations obscures qui conservent une certaine nébulosité jusqu'à la fin, une complexité des personnages secondaires qui garantit l'intérêt du lecteur. Sans contexte, ce titre gagne la palme sur les deux précédents, surtout par l'atmosphère historique qui fourmille de détails plus psychologiques et sociaux que dans les deux précédents. Il ne s'agit plus seulement de faire véridique, mais surtout de faire comprendre un fonctionnement social et ses désuétudes, ses clivages d'orgueil, ses bouffissures vaniteuses qui vont faire tomber les têtes perruques comme Hilarion fait tomber les masques.

Un très bon conseil d'Ys, à suivre ....

 

 

11/09/2016

La baronne meurt à cinq heures, Frédéric Lenormand

la baronne meurt à cinq heures,romans,séries policières,romans policiers,romans françaisEn commentaire de ma note sur "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, Sandrine recommandait deux autres séries du même genre, policiers historiques, et qui plus est, se déroulant à la même période, le dix huit siècle : "Voltaire mène l'enquête" série de Frédéric Lenormand, donc, et "Hilarion" de Christopher Estrada. Piquée par la curiosité et mon goût immodéré pour le dix huitième ( quand ce n'est pas le dix septième qui est en scène, je me contente du suivant), je me suis donc lancée dans une entreprise comparative entre ses trois visions historiques et écritures policières.

Dans "La baronne meurt à cinq heures", on découvre un Voltaire sautillant et encore entre deux chaises à Paris. En 1933, il n'a pas encore publié ses "Lettres anglaises" et se prend pour un grand tragédien. Il tient donc une place non négligeable dans les débats et salons mondains, mais pas tout à fait celle qui sera la sienne en devenant l'épine dans le pied du pouvoir. Il a encore pignon sur rue, enfin presque ... Puisqu'il s'agit de trouver un nouveau protecteur, vu que M. de Maisons, qui lui assurait jusque là gite et couverts, a eu la malencontreuse idée de disparaître subitement.

La Providence vient en aide à celui qui sait en tirer profit, et ce Voltaire là (comme le vrai, sûrement d'ailleurs), sait fort bien y pourvoir, et elle se matérialise sous les traits de Madame Fontaine Martel, baronne, riche, veuve, peu pieuse, mais de fort peu d'esprit et plutôt pingre. Voltaire s'en accommode et lui monte un salon littéraire correct, histoire de point trop s'ennuyer en cette rude compagnie et de continuer à fignoler son image publique.

Seulement voilà, on lui assassine sa baronne ... Pressé par la nécessité qui fait lui fait loi de trouver le coupable, à moins d'être lui-même désigné par un piètre mais tenace policier, Voltaire caracole de soupçons en soupçons, car la baronne souffrait quand même d'une famille en panier de crabe : une fille janséniste, une vague cousine arriviste et une autre jeune fille, fort dévote en sciences botaniques ... En chemin, il croise celui d'Emilie Du Chatelet, enceinte jusqu'au yeux, alors que mariée à un fantôme, ce qui lui laisse, tout doucement, le temps de succomber aux charmes tout relatifs du philosophe.

L'image est d'Epinal mais ce n'est pas déplaisant du tout, car truffé de bons mots et de clins d’œil. Ce Voltaire, enquêteur malgré lui, est campé avec ses torts et ses travers ; brillant mais arriviste, libertin mais prudent, iconoclaste mais hypocondriaque, profiteur, et même quelque peu usurier sur les bords. L'époque est, elle aussi très bien amenée, et l'enquête classique, coule de source sûre, égrainant les détails pittoresques que chaque suspecte permet de suivre, chacune dans son domaine.

Un bon conseil, très facile à suivre !

 

 

 

07/09/2016

Les bateaux ivres, Jean Paul Mari

lrm8zm-HC.jpgJ'ai été tentée par ce titre lors d'un plateau à Etonnants Voyageurs, festival du livre de Saint Malo, lors d'un plateau animé par Ys. Animé n'est d'ailleurs pas le bon mot, ce serait plutôt accompagné, car elle lance l'auteur très rapidement, et du coup, il se lance tout seul, du moins, c'est ce qui s'est passé pour Jean Paul Mari ( y'en a un qui a résisté, mais je ne me souviens plus de son nom, et ce n'était pas la faute d'Ys si il s'est mis en boucle ...). Le sujet de Mari est l'immigration clandestine, son attitude est la compassion sans mièvrerie. Lui aussi, il accompagne. Est-ce pour cela que les applaudissements, généralement de pure forme dans ce type de manifestation, ont pris ce jour-là la chaleur d'une vraie sincérité, au point que l'auteur en a relevé les yeux, semblant lui-même étonné de ce qu'il venait de soulever chez nous ? Spectateurs parfois blasés, quand ce n'est lassés, du drame humain à répétitions des migrants, des vagues d'indignation qui retombent plus vite que la pluie à Calais, ces images si répétitives qu'on dirait le même scénario joué d'avance. Alors, parfois, nous ne levons plus un sourcil pour voir, nous ne prenons plus les lunettes pour lire le dernier naufrage écrit en petit, nous perdons le fil des chiffres, nous ne comprenons plus que ce sont de vrais gens qui meurent, pas des pixels médiatiques sur écran plat : " cette formidable capacité que nous avons développée, à accepter l'inacceptable" écrit Jean Paul Mari à la fin d'un éditorial publié sur grands reporters.com, site qu'il a contribué à créer et où son parcours professionnel est retracé : un grand reporter résolument engagé dans le réel de la guerre et puis, comme une dérive vers la suite, cette forme sordide de l'Odyssée de ceux qui ne sont pas les nouveaux Ulysse de civilisations pourtant guerrières. Mais la guerre a changé les héros en migrants, et les migrants en victimes. Pourtant, Mari ne les voit pas comme cela.

Ce livre est entre le témoignage, l'essai et le documentaire, et c'est vraiment ce qui en fait l'intérêt et la facilité de lecture. "Noyés dans les larmes de la Méditerranée" ou réussissant à poser le pied sur les rivages européens, l'auteur individualise en quelques parcours recomposés et morcelés, le flot de ces hommes, femmes, enfants qui ont fui la misère, la guerre, le fanatisme religieux, tout simplement qui rêvent d'être un peu plus vivants que la mort lente des illusions qui les attend si ils restent : Robiel, noyé à Calais, venu d'Ethiopie, si près de réussir, Fassi, le gamin de Guinée, parti football au cœur, Zachiel, l'imam qui ne voulait pas prêcher le Djihad, sa femme, ses enfants, les plages turques, les passeurs, puis Lesbos. Pour quelques uns, qui peuvent respirer mieux, combien de cadavres sont rudoyés par les courants ...

Ce que montre aussi Jean Paul Mari est à quel point le lieu d'arrivée détermine la réussite ou l'échec de l'exil volontaire et désespéré ; Lampedusa et son accueil plutôt humaniste, alors qu'Athènes est un cul de sac de la misère.  Le mur européen n'est pas le même partout, et les migrants se ruent toujours pour se déchirer sur les barbelés de Ceuta ou Mellila.

 Et toujours, comme un ressassement indigné, l'auteur en revient à ce qui fut une mer bleue, à cette odyssée d'ici et maintenant, dont les héros ne sont plus Ulysse et hector, mais des survivants qui en tremblent encore, et c'est l'Europe qui loin de chanter leurs exploits, tissent la toile des morts sans linceul.

 A lire, la note de Ys

 

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

29/08/2016

La traversée du continent, Michel Tremblay

CN002643_l.jpgRhéauna, dite Nana, dix ans, va traverser le continent canadien en trois étapes et trois rêves.

Elle part de sainte Maria de Saskatchewan, une petite communauté francophone, loin de toute urbanité, perdue au milieu des champs de blés d'Inde. Et pour cette petite fille, le déchirement est immense, si intense même, qu'il n'y a presque pas de mots à mettre dessus. En tout cas, elle n'arrivera pas à les dire à ceux qu'elle doit quitter à jamais, elle le sait ; sa grand-mère et son grand père, Joséphine et Méo. Nana vit chez eux depuis toujours, ou presque. Comme ses deux soeurs plus jeunes, elle n'a aucune souvenir de sa vie d'avant, avec sa mère dont elle ne garde même pas trace du visage. Fille rebelle de Joséphine et Méo, elle avait fui le confinement rural pour aller gagner une vie qu'elle rêvait plus large à Providence, USA.

Trois filles et un mari disparu en mer plus tard, la mère a jeté l'éponge, et les filles ne l'ont jamais revue.

A Sainte maria, elle ne leur manque d'ailleurs pas, les petites se régalent de tendresse, des plats de Joséphine, du coucher de soleil de Méo, et des confiseries du dimanche. Elles ont grandi là, au milieu des bruits du blé d'Inde qui pousse à son rythme. Alors, la demande de la mère, que Nana vienne vivre auprès d'elle à Québec, tombe comme un couperet. Sans recours ni explication.

Le départ et la traversée sont organisés et ont fait connaissance avec les membres de la famille Desrosiers qui jalonnent l'itinéraire ferroviaire de Nana : trois de ses tantes qui l’accueillent tour à tour dans trois maisons et trois villes, de plus en plus grandes, de plus en plus modernes. La solitude de la petite fille et sa tristesse se mêlent à sa curiosité et à sa découvertes des contradictions énigmatiques des adultes.

Régina Desrosier, d'abord, est la tante qui ne s'est jamais mariée. Sèche, revêche, pingre et amère, elle se révèle pourtant artiste échevelée de musique au piano. L'énigme d'un étrange concert se referme au matin. La seconde halte est prise en main par sa sœur, la terrible Babette. Elle est célèbre pour ses saperlipopettes aussi efficaces que redoutés, mène son monde comme un chef d'orchestre survolté et nourrit sans trêve un mari pachydermique, dont le regard supplie la fin. de cette énigme là, non plus, Nana n'aura pas la clef, mais elle commence à voir que les failles des adultes sont aussi douloureuses que complexes, et réalise que le cocon du départ est de plus en plus inaccessible. La dernière tante est Ti-Lou, la louve d'Ottawa, qui sent fort le gardénia et le scandale, ce dont elle n'a cure. Le trajet s'achève sur le quai de Québec, face à l'inconnue qu'est sa mère et à la désillusion des quelques espoirs que la petite fille avait réussi à se forger.

Une itinérance prégnante, écrite dans une bien belle langue, ponctuées d'expressions et de tournures qui fleurent bon la langue française de l'autre côté de l'Atlantique. L'identité du pays est ainsi marqué, de même que les figures de ces femmes, des grandes figures que Nana scrute avec autant d'acuité que les voitures, les immeubles à étages, l'animation des rues. Pour elle, tout est neuf et nouveau, et tout est complexe à appréhender, d'un bain chaud, à trop de beurre sur le maïs, trop de parfum autour d'une trop belle femme.

La diaspora des Desrosiers est un cycle qui comporte neuf tomes, nul doute que le second, "La traversée de la ville" fera partie de mes prochaines lectures, laisser Nana sur le quai m'a fendu le cœur !

26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.

 

 

24/08/2016

Beloved, Toni Morrison

Garner_Margaret_.jpgDepuis ma découverte de cette auteure avec "Home", court texte juste sublime mais qui m'avait bien secouée, je voulais y revenir à la grande dame de la littérature, même si cette grandeur me fait toujours un peu peur. J'ai donc mis du temps à venir à Beloved, mais pas à le lire, et à vraiment apprécier de me faire encore un peu secouer.

"Beloved" est un texte plus complexe que "Home", plus déstabilisant car puisant davantage dans l'imaginaire de l'esclavage que dans une forme de reconstitution historique.

Beloved est le prénom de la petite fille que sa mère, Sethe, esclave en fuite, a assassiné alors que son maitre l'avait retrouvée et venait la reprendre dans son refuge. Avant, il y avait eu l'organisation ratée de cette fuite, elle y a perdu son mari, et ce qui lui restait de dignité. Beloved est aussi le nom du fantôme qui va se matérialiser auprès de Sethe, dix-huit ans après le drame. Entre les deux temps, beloved est l'esprit qui hante la maison, le refuge, le 124 à Cincinnati, où vivait la famille de Sethe, ses deux fils, sa fille née pendant la fuite, Denver, et la grand-mère. Les deux fils ont fini par partir, par fuir ce refuge qui n'en est plus un, où sévit le remords, la culpabilité et la honte, que rapelle sans cesse l'invisible esprit qui tourmente les travaux domestiques. Peut-être ont-ils aussi fui leur mère qui a tué et qui en a gardé les yeux vides.

La grand-mère, elle aussi, a abandonné la maison à la querelle. Rachetée par son fils, le mari disparu de Sethe, elle avait commencé une forme de reconquête d'une liberté inconnue. Mais, après le meurtre de Beloved, elle a laissé la place à la haine, et n'a plus vécu que pour voir quelques couleurs vives qui surnageraient du naufrage de soi qu'est l'esclavage, de ne pas connaître ses enfants, de ne même pas savoir où ils sont, de n'en avoir aucun souvenirs, qu'une ou deux images fugaces de viols et de pendaisons. C'est ce naufrage que Sethe a voulu éviter à ses enfants. Elle a tué par amour, mais le fantôme ne le lui pardonne pas.

 Quand arrive Paul D, un rescapé lui aussi, une autre vie serait peut-être possible, il pourrait peut-être chasser le fantôme. Paul D a connu Sethe avant sa fuite, avant l'évasion de la plantation du bon accueil, devenue un enfer comme les autres, après la mort du "bon maître", monsieur Garner, qui traitait ses esclaves presque comme des hommes. Mais ce petit avenir devra être arraché au fantôme de Beloved.

C'est une histoire contée avec lacunes car la douleur des personnages ne peut être dite avec une logique et une cohérence linéaire. C'est une histoire dont on comble les trous par des circonvolutions qui se répètent, et petit à petit, se complètent. Une histoire de personnages fracassés qui tentent de devenir des individus conscients, de pouvoir faire des choix. Mais, évidemment, lorsque l'on a jamais eu le droit d'être conscient et encore moins de faire des choix, la démarche ne va pas de soi, de recoller les morceaux.

La force du roman est le recours à une forme d'imaginaire magique qui est la seule manière de dire ce qui n'est que magma : l'histoire de l'esclavage vécue de l'intérieur des hommes et des femmes, ici, surtout des femmes, à qui était refusé d'être mère, épouse, que les maitres utilisaient comme reproductrices, bêtes à pondre d'autres esclaves gratuitement, à qui on mettait dans la bouche un mors, pour les mater, mors qui, à force d'être porté, pouvait donner aux bouches la grimace d'un sourire torturé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23/08/2016

Transhumance annuelle le retour ...

playas-y-calas2.jpgLe départ pour la transhumance annuelle vers mon petit Eden perso coincé entre soleil, mer, piscine, transat, patatas bravas y pan con tomaté, s'est avéré un peu plus compliqué que prévu. Ainsi, le problème du coffre de toit s'est résolu de lui même, par l'absence de toit ... le choix d'un autre moyen de locomotion que le véhicule à quatre roues a considérablement allégé la liste prévue, vu que je devais la porter à bout de bras, que j'ai faibles ...

Si l'appel du transat résiste à toutes les contingences matérielles, et que nous sommes arrivés à bon port, la connexion internet, qui, dans ce coin d'Eden est déjà habituellement aléatoire, a décidé cette année de fondre au soleil. Et le soleil étant généreux, ses rayons n'ont laissé aucune chance à la publication de mes notes et commentaires.

Si le soleil fut la cause de mon absence bloguesque, il a également eu raison de mes tentatives de rédaction futures sur les titres, pourtant lus, portés jusqu'au transat à bout de bras. Je pourrais mentir, et exagérer, prétexter, par exemple, une pénurie de papier, ou des crayons asséchés, mais l'exagération n'est pas mon fort (^-^) ...

Et puis, quand même, j'ai une super excuse. Le proprio de mon coin de paradis a changé toutes les toiles cirées de toutes les tables. Ben oui, c'est un fanatique des toiles cirées, et aussi des épingles à linge pour les faire tenir sur les tables. Ce qui déjà, les années précédentes, constituait un handicap à l'écriture car toile cirée + soleil écrasant même à l'ombre = sueur sous le coude et crayon qui glisse des doigts. Des toiles cirées neuves, qui plus est, accentuent la réverbération et ne sont point encore assez rapeuses. Les pinces à linge accrochent moins les coins et tombent plus facilement. En effet, le coude en sueur a pour effet d'accentuer la tendance naturelle de la toile cirée qui est de tomber du mauvais côté, et comme il y a quatre mauvais côtés sur une table, croyez moi, j'avais du mérite à écrire mes notes estivales, même avec les vieilles rapeuses.

J'avais bien tenté de convertir mon adorable proprio à l'usage des pinces à nappe, plus idoines, mais il a dû les reconvertir en pinces à autre chose, pas moyen de remettre la main dessus. Mon dictionnaire espagnol ne comportant pas l'idiome adéquat, j'ai laissé tomber l'affaire ... et je me suis replongée  dans la mer, la piscine, le transat, les patatas bravas y pan con tomaté, et les titres portés à bout de bras ....

Warlock

Le pique nique des orphelins

Souviens-toi de moi comme ça

L'authentique Pearline Portious

Les bateaux ivres

L'ami prodigieuse

Confiteor 

Trois semaines plus tard, je n'ai donc rien écrit, rien publié, rien commenté ... Les notes qui vont suivre cette semaine et les suivantes sont celles que j'avais écrites en juillet, les titres ci-dessus seront peut-être commentés d'ici Noël ; quant à la rentrée littéraire 2016, j'abandonne sans regrets aucun !

09/08/2016

Transumance annuelle

2153P1.jpgMon homme ayant trouvé que l'achat d'un coffre de toit était superfétatoire et disproportionné (GRRR ...), me voilà face à un choix cornélien face à ma pile, qui prendre, qui laisser, quitte à prendre le risque d'une longue attente ... Voire d'un oubli.

D'abord, je me suis dit, je vais prendre les plus anciens, les presque déjà oubliés, ceux pour lesquels l'envie s'est émoussée, à force d'être là, dans la pile. Mais justement, comme l'envie est émoussée, j'aurais eu l'impression de ne faire que mon devoir de rattrapage, alors, j'ai commencé à mixer, ce qui donne, plus ou moins par ordre d'ancienneté :

Warlock, Oakley Hall, à peu près un an et demi d'attente

Le mur invisible, à peu près un an,

Le pique nique des orphelins, Louise Erdrich, à peu près huit mois,

Puis, vient une partie de la dernière livraison d'étonnants voyageurs de cette année (oui, je sais j'en laisse sur l'étagère des livraisons antérieures, mais, je le rappelle, mon homme me refuse un coffre (une bibliothèque ?) de toit ...) :

Manuel d'exil, Velibor Colic

Souviens-toi de moi comme ça, Bret Anthony Johnston

L'authentique Pearline Portious, Kei Miller, et si vous êtes vraiment impatient de savoir de quoi il s'agit, en attendant de me lire, voici l'avis de Sandrine

Et de même pour Les bateaux ivres de Jean Pau Mari,

Et le dernier de la livraison malouine, Léonardo Padura, Passé imparfait.

L'ami prodigieuse d'Elena Ferrante, Confiteor de Jaume Cabré, et Mudwoman de Joyce Carol Oates n'attendent que depuis quinze jours, je sais, ce n'est pas juste pour les autres, mais là, j'ai trop envie (il va juste falloir que je m'empêche de commencer par eux, sinon, les plus anciens vont encore prendre un coup de vieux ...). J'ai donc rusé avec moi même en emportant deux pavés, un au début de la liste, et un autre à la fin, pour être certaine de participer au challenge de Brize.

Le pire, c'est qu'au dernier moment, je n'ai pas résisté à fourrer entre mes deux maillots de bain, Mémoire assassine de Thomas H. Cook (L'homme tournait le dos !)

 

 

 

26/07/2016

Auprès de l'assassin, Louis Sanders

auprès de l'assassin,louis sander,romans,romans policiers,romans français,romans angleterreUn couple d'anglais s'installe pour une nouvelle vie dans le Périgord, pas le coin le plus touristique, celui de Sarlat, mais dans un autre, du côté de Périgueux, un peu plus rural, avec même un côté encore brut, et pour eux, même, brutal. Des clichés de l'authenticité, ils en sont l'archétype, mais cette authenticité qu'ils recherchaient, ne va pas se révéler pour eux sous son meilleur jour.

Mark et Jenny ont acheté une vieille bâtisse "à rafraichir", ils ont un petit pécule pour voir venir et un projet, le kit vieille maison de caractère, jardin, pierres, cheminée, rivière, tout en main, ou presque pour transformer la grange en de délicieuses chambres d'hôtes avec enduit chaulé et décoration champêtre. D'ailleurs, Jenny hésite, faudra-t-il leur donner des noms de contrées anglaises ou s'inspirer de la botanique locale ? Pourtant, si Mark est enthousiaste, dès le premier jour, elle renâcle un peu à tout voir en rose ... Il y a des odeurs, des présences, une réalité que les magasines de décoration ne laissent pas pénétrer dans leurs pages. Jimmy, leur petit garçon, lui, a du mal à lâcher sa DS pour s’extasier aux charmes du champêtre.

Mark y croit dur, il prend sa petite famille par les sentiments pour aller faire connaissance avec leurs voisins, un drôle de couple que Martin et Georgette, du moins aux yeux des anglais. Les échanges tournent rapidement à l'angoisse de l'incompréhension entre le monde pasteurisé des nouveaux arrivants et la rusticité costaude de la ferme où l'on trait des vaches pour de vrai et où l'on composte le fumier. L'animosité se construit sur des échanges anodins ; un lapin offert, du lait que l'on ne boit pas. Mark, Jenny et leur fantasme s'écroule et leur déception se focalise sur la personne de Martin.

Alors que Jenny s'enfonce, Mark se lance dans l'intégration à tout prix et tente de faire couleur locale et copain copain avec Jean Louis, grande gueule, grand buveur et grand chasseur, bien illusoire rempart contre la paranoïa qui envahit le rêve anglais. D'un autre côté, les anglais locaux ne sont guère plus fiables, snobs, alcoolisés, ils forment un autre monde, à part, lui aussi.

Le tableau est acide et grinçant, de l'Eden à l'enfer, le récit franchit très (trop ?) vite le pas. L'atmosphère est oppressante à souhait, l’obsession de Mark est prégnante, et l'intérêt de l'intrigue est que l'on ne sait qui, des voisins, ou des anglais, dérapent, ni si il y a vraiment dérapage d'ailleurs, et quelle est la place du fantasme et de la sur interprétation entre les deux univers. En tout cas, un retour à la terre complétement loupé !

 

 

 

      

22/07/2016

Molosses, Craig Johnson

molosses,craig johnson,romans,romans policiers,western et cie,séries policières,romans américainsDans ce nouvel épisode des aventures du shérif Longmire, ne cherchez pas l'intrigue policière, elle est aussi mince que le minuscule bout de pouce découvert dans une glacière en plein dans la décharge tenue par la famille Adams, non, Stewart, car la famille Adams c'est de la roupie de sansonnet light à côté des Stewart.

Dans la famille Stewart, il manque des cartes, il reste le grand-père, Géo, Duane, le petit fils et Gina, sa toute récente femme, Morris, un oncle, mais qui n'arrivera qu'à la fin, pour reprendre le fil de la tradition, qui est dans cette famille, d'avoir plusieurs vies. Les molosses en font aussi parti, d'une certaine façon, avec un oiseau qui mange ses plumes de dépit, et des ratons laveurs. Mais ce sont surtout avec les deux chiens de garde de la décharge que Walt en aura le plus à découdre pour arriver à boucler cet épisode.

La première scène est d'anthologie, Géo y réalise une forme cascade inédite et rocambolesque qui aurait pu lui couter une des vies qui lui reste mais qui, moi, m'a fait gagner une crise de rire, et la dernière, des scènes, est juste génialissime ; une sorte de course poursuite au ralenti où la décharge prend des airs de compression géante (César est battu à plate couture).

Entre les deux, vous trouverez bien deux ou trois cadavres, un enlèvement, un trafic de substances illicites, quelques piqures de grand froid, quelques passages par l’hôpital et la case prison, des rancœurs et des morts par balle, mais ce sont surtout les aléas des personnages qui sont au premier plan, les déboires de Géo, donc, mais aussi de l'ancienne institutrice rigoriste de Walt et de l'Indien, qui cachait drôlement bien son jeu. Vic attend toujours son cadeau de la saint Valentin, et l'adjoint basque de Walt, Saizarbitoria, a du vague à son âme de flic super héros et de père de famille. Walt s'occupe de lui rendre de l'allant dans un plan de sauvetage atypique et à haut risque. Et Walt, ben, il se fait un peu réparer des dégâts corporels des épisodes précédents et cette enquête quasi pépère lui permet de ne pas perdre un autre bout de son anatomie ( ce qui serait dommage, me souffle cette obsédée de Vic).

Bref, un vrai plaisir de se laisser bringuebaler en 4X4, sous la neige qui glace le comté d'Absoraka dans le Wyoming et d'attendre avec Walt que l'Indien termine les préparatifs du mariage de sa fille.

Vivement le prochain épisode !

 

 

20/07/2016

La vérité sur Anna Klein, Thomas Cook

la vérité sur anna klein,thomas h. cook,romans,romans policiers,romans américains,romans historiques,déceptionsUn jeune journaliste rencontre un vieux monsieur, Thomas Danforth, une figure d'un autre temps des USA, celui de l'avant deuxième guerre mondiale, celui de la montée des périls en Europe, celui où, vue de Brooklyn, la ligne de partage entre les gentils et les méchants n'était pas encore clairement établie et où les nazis pouvaient encore passer pour un rempart contre le communisme.

Par hasard, en ce moment flottant, Thomas Danforth passera du côté des gentils, et du même coup, du statut de riche futur héritier et futur époux standard, à celui d'espion. Il intègre une mystérieuse organisation secrète qui a compris l'urgence de mettre en place un plan. Le problème étant lequel. Ben, à vrai dire, ce n'est pas clair, même à la fin du livre, je n'avais toujours pas saisi le fil. Ce qui est certain, par contre, c'est que la clef de voûte du plan qui n'existe pas encore est Anna Klein. Personnage protéiforme et insaisissable, venue du fin fond de l'Europe, elle semble déterminée à mourir. Mais on ne sait toujours pas pourquoi. Pas grave, elle fascine Thomas, juste pour ce mystère de cette détermination, et celui de ses origines, mi juive, mi turque, mi persécutée, mi machiavélique, (mi cochon d'inde ?), cette silhouette floue et très silencieuse entraine Thomas dans son sillage de bombe à retardement dans le fameux plan qui commence aux USA pour se poursuivre à paris, puis en Allemagne, toujours en quête d'un sens. pour elle, il tournera le dos à un destin tout tracé pour plonger dans l'inconnu sur les pas et dans la flamme d'Anna.

Mais que ce livre est lent ! Les chapitres languissent en alternance entre l'histoire de Thomas et d'Anna, et les remarques du journaliste sur le vieux monsieur qui raconte cette histoire en face de lui, lui-même louvoyant dans son passé en de longues circonvolutions ressassant le charme d'Anna, le mystère du charme d'Anna, ce qui finit par flinguer l'un et l'autre, le charme et le mystère, je veux dire ( et l'intérêt de la lectrice qui s'étire ...)

Les étapes de la formation d'Anna sur le sol américain n'en finissent pas de piétiner. On se dit qu'une fois sur le sol européen, il va bien falloir que ça s'accèlére, que ce famaux plan nous fasse vibrer d'angoisse. Ben, non, vu qu'il va s'agir d'assassiner Hitler, et que Hitler, on sait bien comment il finit, et que Anna n'y fut pour rien. On aurait pu alors frémir au tragique d'une grande passion d'amour déchirée par les affres de l'histoire, histoire de se rattraper aux branches. Ben, non, non plus, tant passions et trahisons sont diluées dans le flapi.

Bref, à mon grand dam, et contrairement à ce que m'a affirmé la libraire, tout n'est pas bon dans Thomas Cook, et m'en voilà fort marrie.

17/07/2016

Vernon Subutex, Virginie Despentes

vernon subutex,virginie despentes,romans,romans françaisVernon était un disquaire, un vrai, un de ceux qui savait ce qu'il vendait. "Le revolver" était un lieu d'écoute, mais aussi de rencontres. Mais ça, c'était à l'heure de son heure de gloire, son Nirvana disparu. Dans ses ex-clients habituels, il y avait Alex, un jeune homme devenu depuis un musicien autant adulé que controversé.

Tandis que Vernon faisait la culbute, Alex a atteint l'apogée des hits et des scandales. Étoile déboussolée, le musicien s'est fourvoyé dans artificiel et cela fait un moment qu'il a perdu sa route quand il recroise celle de son ex-mentor, Vernon. Une nuit d'excès, Alex enregistre chez Vernon quelques bandes ; musique ou intox, on ne le sait.

Alex disparait alors que Vernon se retrouve au plus bas. Lui qui ne sortait plus vraiment de chez lui, il s'en retrouve expulsé, pour cause de loyers impayés. Quelques chèques d'Alex lui avait permis de tenir sur la corde raide, mais là, c'est fini. Alors, ne reste à Vernon que quelques reliques de son glorieux passé et ces bandes enregistrées dont l'existence commence à faire bruisser le Landerneau parisien de la branchitude.

Pendant ce temps, Vernon entame son errance dans les vestiges de son carnet d'adresse, il se raccroche à toutes les branches pour se procurer le montant des impayés. Il fut un homme à femmes, il fut admiré, respecté, il puise donc dans le vivier de ce passé jusqu'à l'épuisement. D'échecs en déroutes, Vernon enchaine les hébergements précaires, sexuels ou musicaux, squatter de charme, il va malgré tout vers sa chute. Le lecteur traverse avec lui le panorama d'un microcosme où les branchés côtoient les ratés dans un univers urbain très rythmé.

Hystérique bourgeoise, réalisateur de séries télévisées frustré de long métrage, fêtard de la haute au nez poudré de cocaïne, journaliste débutante en quête de scoop, chercheuse de têtes sur internet au passé trouble, mannequin transsexuelle coincée ... défilent ... une galerie de personnages peu reluisants, autant de branches cassées ou peu fiables, Vernon épuise son carnet d'adresse, et ma foi, mon intérêt aussi. Même si le récit est rythmé, que les épisodes se succèdent rapidement, il m'a manqué d'adhérer aux personnages qui m'ont paru artificiels, comme l'intrigue, linéaire et prévisible vers la chute, m'a paru calculée pour un effet de manège qui tourne en rond.

13/07/2016

L'énigme des Blancs-Manteaux, Jean François Parot

l'énigme des blancs manteaux,jean françois parot,romans,romans français,romans historiques,romans policiers,séries policièresLe premier tome d'une série qui joue dans la cour des policiers historiques et présente tous les traits d'une série à suivre.

Nicolas Le Floch est tout droit sorti de sa Guérande natale où rien ne le prédisposait à une illustre carrière. Il est envoyé à Paris, sans rien y comprendre, mandaté par son parrain, auprès de Monsieur de Sartine, chef des affaires secrètes de Louis XV et aussi, grands collectionneur de perruques. Nicolas est du genre héros populaire, par ses origines, pour commencer. Enfant trouvé, il a cependant été bien élevé et choyé par un chamoine éclairé et sa fidèle servante qui l'a initié aux parfums culinaires. Il est plein d'autres qualités, honnête, perspicace, il attire naturellement la sympathie et les amitiés ... Son apprentissage dans le monde du crime va donc se faire à la mode exprès.

Bombardé espion de qualité, il se retrouve enquêteur muni des pleins pouvoirs, traitement exceptionnel qui permet à l'enquête de s'étoffer rapidement. Et elle est en fait plutôt touffue, d'autant plus que le cadre historique, le Paris du XVIII ème siècle, est reconstitué avec force détails, visuels et olfactifs. On se plait à suivre l'apprenti dans les différents milieux sociaux que son enquête l'amène à côtoyer ; de la maison bourgeoise à la maison de plaisir, en passant par la gueuserie des indicateurs ou des témoins, en flirtant avec le monde du jeu et de la corruption.

les personnages secondaires permettent aussi de pénétrer un peu plus l'esprit du temps ; on sent l'esprit philosophique qui s'incarne dans certains et se mêle aux fragrances du bon goût qui permettent de goûter, par procuration livresque, à un certain art de vivre, et de cuisiner ...

En effet Nicolas est fine gueule, en plus d'être fin d'esprit. Il débusque, avec quelques encombres quand même, la vérité derrière les cadavres qui s'accumulent .. mais seulement ceux des méchants, même des méchants innocents, ce qui assure une lecture fluide et sans à-coups dérangeants pour les cœurs sensibles. Il y a bien quelques autopsies et flatulences mortifères et macabres, mais rien de bien sordide finalement. Et à la fin, tout s'éclaire dans le meilleur des mondes possibles ...

Intrigue bien pensante, enquêteur de bonne foi, documentation de bon aloi, époque puissante en possibles rebondissements divers, variétés des plaisirs ... De bons ingrédients mitonnés par une plume classique et efficace, sans fioritures, soit, mais pourquoi ne pas suivre les routes bien tracées ?

09/07/2016

Bérézina, Sylvain Tesson

bérézina,sylvain tesson,récits de voyage,autobiographiessUne lecture dont j'ai adoré le côté sale gosse. J'adore les sales gosses, faut dire, les pieds de nez et le foutraque. Je ne dis pas que l'auteur est un sale gosse foutraque, je n'en sais fichtre rien et m'en contre fichtre. Mais ce bouquin là m' accroché comme cela, par quelques formules à l'emporte pièce, des généralités gratuites à deux balles : "Il y a comme cela des napoléons du minuscule ; en général, ils finissent sur les bateaux, le seul endroit endroit où ils peuvent régner sur des empires.", "La vodka est tellement plus efficace que l'espérance. Et tellement moins vulgaire." ou encore " En Russie, l'art du toast a permis de s'épargner la psychanalyse", d'autres qui frôlent le politiquement pas correct : " Nous étions fiers comme des tractoristes de la brigade numéro 12 décorés de la médaille du travail". Des formules de sale gosse d'occident, gâté par l'aventure et la construisant au besoin ... une forme de provocation snobissime, jusque chanter les louanges de l'Oural, la moto emblématique du savoir faire stalinien, qui devient ici le symbole de la résistance à la modernité et à la marche de la Russie vers le capitalisme le plus décomplexé. Décomplexé, l'auteur l'est aussi, son projet est de raconter le périple sur la fameuse Oural et son side car, conduite par lui-même, accompagné de deux acolytes français et de deux autres russes, périple qui suit les étapes (en gros) de la retraite de Russie, la der des ders de Napoléon.

On sort des sentiers battus de l'histoire pour accomplir un devoir de mémoire d'arrière garde. Voilà qui me plait. Sylvain Tesson, un ami à lui et son photographe se lancent donc sur les traces de Napoléon et des ombres de l'armée qui trouva, de Moscou à Paris, la triste fin de sa gloire. Tombe d'un règne auréolé aujourd'hui plutôt de sa légende noire que de sa légende dorée, la plume de Tesson tente une résurrection tardive au rythme brinquebalant d'une Oural et de son side car, dépassés sur les autoroutes par la modernité des camions multitonnes qui les noyent sous la neige fondue et crade des à-côtés de l'histoire officielle.

Un voyage sans gloriole, aux étapes rythmées par la vodka et les gueules de bois, les quelques souvenirs de ce qui fut la grande armée, surgissent au coin d'un bois ; pancartes dégradées par l'oubli, au bord d'un fleuve, monuments à une défaite qui fut, aussi, la victoire des vaincus, l'armée du Tzar. Ce qui explique, selon Tesson, le goût des Russes pour Napoléon ...

Le voyage se nourrit aussi de lectures historiques, qui sont assez peu développées, l'auteur balisant juste les principaux repaires pour que le lecteur s'y retrouve. De même, de temps en temps, il place une fresque de la débâcle, esquisse les silhouettes des moribonds en errance, la faim qui les fait dévorer les chevaux, le froid qui les consume.

Pas un roman historique, pas un essai non plus, un vagabondage, j'ai bien aimé ce côté feu-follet, franc-tireur et quasi jean foutiste des convenances.

 

 

06/07/2016

Américan darling, Russel Banks

américain darling,russel banks,romans,romans américains,dans le chaos du mondeHannah Musgrave n'est pas un personnage à-priori très chaleureux, ni très simple, et c'est bien cette complexité qui fait de son parcours atypique un sacré bon bouquin qui balaie les conventions au pied de sa porte et à la lettre.

Hannah commence le récit de sa vie à rebours. Elle a la cinquantaine tassée, mais pas blasée, elle dirige une ferme bio au milieu des monts Adirondacks, en compagnie de deux chiens et de ses employées, atypiques, elles aussi. Une nuit, elle rêve d'Afrique, de sa vie au Libéria, quand elle avait une maison à Monkoria, un mari, trois fils, un ainé et deux jumeaux, mi américains, mi libériens, surtout libériens en fait. Elle y dirigeait un sanctuaire pour chimpinzées, et avait encore, quelques convictions politiques. Même si c'était pour de mauvaises raisons, c'était le temps qui s'arrêtera avec les guerres civiles, les massacres et les peurs, les lâchetés et les abandons.

Hanna raconte les circonvolutions de ce qui se voulait être un parcours vers un monde plus juste et qui trouvera sa chute dans l'errance d'une série d'erreurs.

Fille d'un pédiatre réputé et d'un mère bon chic bon genre, plutôt "libéraux", fille gâtée et unique, elle était de la génération de la guerre du Vietnam et de l'égalité tout azimut. Ses engagements radicaux ontfait une proscrite et une clandestine en son pays. De cette première vie là, elle garde une paranoïa qui trouvera son alter égo au Libéria. Même si ce n'est pas en ligne droite, elle y tentera une deuxième vie. De femme indépendante, elle devient femme de ministre foyer, de femme à hommes et à femmes , elle devient soumise à des désirs qui ne sont pas les siens. Elle exploite cette nouvelle identité en étrangère à elle même, ne parvient pas à se sentir mère, lit dans les regards des chimpanzés, mais pas dans ceux de ses fils. Mariée à un libérien, elle n'arrive pas à y croire vraiment, la militante de l'égalité ne peut se fondre dans une identité noire qui lui échappe. Le Libéria, pourtant, lui convient, république singulière à la botte des américains, il est le cadre de ses facettes, et l'histoire du pays se tricote avec la sienne.

Le mécanisme de la violence politique, la corruption, la misère, sont les conséquences d'une colonisation cachée et hypocrite. Les ficelles sont tirées de bien plus loin que les hommes qui s'acharnent au pouvoir, un dictateur chassant l'autre au nom d'un nouvel ordre tout aussi sanglant. Hannah changera bien des fois d'identités, sans jamais en trouver une qui l'apaiserait et lui donnerait une cohérence. Comme le Libéria, finalement, elle est une petite volonté qui vacille quand l'histoire des "grands hommes" s'en mêle, à commencer par son père.

Un livre profond et grave, sans compromission, ni pour le personnage, ni pour le lecteur, un regard très clair sur l'impossible prise en main des "colonies" sur leur destin.

 

03/07/2016

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, Alex Beaupin

les gens dans l'enveloppe,isabelle monnin,alex beaupain,romans,romans français,pépitesUne lecture à cœur, de cœur, trois coups de cœurs pour une seule enveloppe.

Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur sur internet 250 photos, elle en fera un roman, puis retrouvera les vrais gens qui étaient dans l'enveloppe, Alex Beaupain en fera des chansons. C'est le projet en trois temps.

Les photos sont anonymes, sans noms, sans prénoms, sans dates, sans lieux. Elles ne sont ni belles, ni bien prises. Elles montrent des gens ordinaires et des moments infra ordinaires, de ces photos qui ne veulent rien dire de bien important, sauf, peut-être, pour ceux qui les ont regardées, avant de les jeter. On y voit un jardin, un champ, une cour avec des plates bandes en béton, les en arrondie qui devaient faire joli dans les rangées, bien rangées d'un potager, la tapisserie d'une salle à manger, celle à gros festons dorés et déjà fanés. Les mêmes personnes reviennent, mal cadrées ; une grand-mère, un homme plus jeune, qui porte une petite fille, la même qui tient d'une main un grand-père et de l'autre un vélo, elle doit l'avoir reçu en cadeau, elle ne le tient pas bien, une autre photo, cette année là, elle a reçu une guitare. Un portrait se détache, la petite fille porte un gros pull à rayures orange, la laine peluche déjà un peu. Elle a les dents un peu écartées et regarde ailleurs. Une autre photo montre le portrait peint de la petite fille au-dessus du cadre d'une cheminée, le regard affirmé. Et pourtant, c'est le même.

La grand-mère porte de grosses lunettes, de plus en plus foncées. La petite fille grandit. Séance pose au camping, devant un barbecue. Sa solitude enrobe l'âme des polaroïds.

Sur aucune photo, n'apparait la mère. Isabelle Monnin construit l'histoire autour de ce manque et anime le papier glacé, la petite fille attend près d'un téléphone à touches orange, Platini lui fait chanter "allez les bleus", la coupe du monde est en Argentine, très loin de la grand-mère, devenue mamie Poulet, loin de la toile cirée de la cuisine étriquée. Là-bas, il y a celle qui a pris le virage. Isabelle Monnin nomme la petite fille Laurence, le père, Serge, et la mère, celle qui les a quittés, Michelle.

Elle leur brode une histoire de désamour, et de rêves perdus, de tristesse sans plaintes, d'infinis riens ordinaires dans une bourgade des années 70 entre ruralité et usine et raconte une histoire de virages, de ceux que l'on ne prend jamais, ceux qui sont à 90 degrés. Une histoire de barrage et d'enfance grise aux couleurs passées de polaroids qui ne veulent plus rien dire au fond d'un tiroir.

Reste à faire la seconde partie, l'enquête et retrouver les vrais gens. L'auteure traine des pieds, moi aussi. Pas envie de savoir qui ils étaient vraiment ces gens dans l'enveloppe, si cela se trouve, Michelle, Serge, mamie Poulet et Laurence, en vrai, ils étaient moches, pas si tendrement abimés que dans le roman, pas si vrais dans leur vie où la banalité n'aurait pas l'excuse du romanesque. Mais voilà, "dans l'enveloppe, il y avait des gens biens" dit Isabelle Monnin. elle mesure sa chance, et moi aussi.

Serge devient Michel, Michelle devient Suzanne et Laurence reste Laurence. L'enquête bâtit d'autres portraits en échos des premiers et noue, pourtant, la même histoire ; la faille de l'enfance, le désamour et l'abandon, même si les rôles sont redistribués et que l'Argentine rêvée se dissout dans la réalité de Clerval, ancrée dans le Doubs. Reste la fragilité de Serge qui fait chavirer, une histoire de clocher et de cœur que l'on a oublié de prendre.

En enlevant les guillemets de la fiction, le lieu et les gens prennent corps et bruissent les voix qu'Alex Beaupin va alors mettre sur le CD, troisième écho où les vrais gens content alors les deux histoires et la leur. Les trois moments résonnent des mêmes notes frêles et friables comme des larmes à sécher.

 Un autre avis, un autre coup de coeur : monpetitchapitre

 

 

 

01/07/2016

Le Louvre insolent, Cécile Baron, François Ferrier

le louvre insolent,cécile baron,françois ferrier,essais françaisJe n'ai pas résisté longtemps  à me lancer, à la suite de Dominique et de Luocine, sur les traces de ce parcours dans le décalé du Louvre. Dans ce musée à revisiter, qui nous est proposé ici, ce ne sont pas les classiques que l'on nous invite à regarder, mais les ratés, un pas de côté pour voir  les nanars de l'art. Le nom de la maison d'édition de ce petit régal signifiant "tu marches avec moi", c'est donc assez naturellement que l'on emboite le pas de cette galerie des "perdus pour la gloire", en suivant des allées un peu cachées, et d'autant plus croustillantes des croutes ...

Des tableaux ratés où les puttis se gondolent, les musculatures se gonglent de l'orgueil du savoir-faire du maitre, les drapés n'en peuvent plus du pathétique et des envolées lyriques ... Mais aussi des oeuvres qui montrent que le bon goût d'une époque est ce qui passe le moins bien le temps qui passe, que l'académisme et le conventionnel mènent au ridicule , que ce qui est sacralisé ne demande qu'un clin d'oeil de l'histoire pour se dissoudre dans le sourire.

Les reproductions des tableaux sont accompagnés de courts textes qui appuient là où ça fait mal, recadrent les perspectives historiques et picturales, mais aussi, donnent quelques clefs pour apprécier un détail, un modelé, un drapé, sauvés du désastre d'ensemble.

Ce n'est jamais pédant, ni prétentieux, car c'est bien à un public lambda et néophyte que ce livre s'adresse. Il reste à souligner la qualité des reproductions, ce qui vu le format léger de cette publication, et son prix, tout aussi léger pour ce type de publication, d'art, malgré tout, est aussi étonnant qu'un hydre de Lerne réduit à l'état de paillasson sous les pieds d'un Henri IV qui ne semble toujours pas en revenir ...