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19/02/2017

Mrs Bridge, Evan S. Connel

mrs bridge,evan s.connel,romans,romans américains,vintageMrs Bridge est une femme américaine d'une banalité à faire pleurer de rire jaune. Parce que Mrs Bridge n'est pas que banale, du moins à l'intérieur, elle sent parfois comme un frémissement d’ailleurs qui palpite.

Mrs Bridge est mariée depuis longtemps à Mr Bridge. Très occupé par son travail, il assure à la famille une posture sociale de premier plan dans leur petite ville. Mrs Bridge fait partie des happy few. Mr Bridge semble toutefois n'ouvrir les yeux sur elle qu'une fois par an, à l'occasion de son anniversaire, il lui offre alors des cadeaux somptueux, dont elle n'a guère envie et qui l’embarrassent. Mrs Bridge n'aime guère que les regards se portent sur elle et s'efforce avec constance à n'avoir que la même opinion que tout le monde. Mrs Bridge aime disparaître dans la conformité de son milieu social.

Mrs Bridge a des amies comme elle. Femmes au foyer, elles sont occupées de ces mille et une choses qu'elles réalisent par devoir : comme disposer à chaque réception les serviettes pour invités dans les commodités, serviettes spéciales de taille et de forme, dont l'usage social veut qu'elles restent immaculées après le départ des dits invités. Il serait cependant inconcevable de ne pas les proposer, au moins à la vue, sinon à l'usage ... Parfois, Mrs Bridge se sent une envie d'apprendre, l'espagnol, du vocabulaire, un peu de musique ... Après achat des cassettes de conversation ou du manuel de leçons progressives, Mrs Bridge abandonne, par ennui ou parce que son emploi du temps finit par l'envahir : les déjeuners au country club, les réunions de parents d'élèves, la préparation des partys. La lecture assidue du Tattler, le journal mondain de Kansas City lui indique ce qu'elle a à faire : lecture publique d'une poétesse de passage, pièce de théâtre à voir, buffets et réjouissances organisés à la gloire d'une célébrité locale. Mrs Bridge meuble le vide sans voir qu'il est vide, ou alors un court instant, et cela lui fait si peur que pour un peu, elle se mettrait à faire le ménage elle même.

Mrs Bridge vieillit, et avec le temps le regard de ses enfants sur elle se fait de plus en plus distant et cruel. Elle ne comprend pas en quoi ses usages sont des carcans, elle se heurte sans cesse à ce "comment faire ?" qui finit par l’envahir, toujours les gants blancs cramponnés au volant de sa trop grande voiture qui la domine, mais qu'elle se doit de manœuvrer à l'aveugle. Tout Mrs Bridge est là, dans ce corset d'obligations qu'elle prend pour une route à tenir. Assaillie par les chocs et séismes que consistent pour elle toute nouveauté, Mrs Bridge est finalement touchante.

Un portrait ironique et finement croqué, dont je lirai le pendant masculin, celui de Mr Bridge. 

15/02/2017

Histoire de l'amour, Nicole Krauss

histoire de l'amour,nicole krauss,romans,romans américains,pépiteJe ne sais pas si on peut faire un titre plus nunuche que celui-là, pour torpiller un bouquin, il est juste parfait, mais alors que l'on s’attend à du suintant et du dégoulinant du sentiment, on trouve du touchant et du tranchant en même temps et une délicate mise en abîme dont les facettes prennent tour à tour vie. Il faut donc suivre un parcours sinueux à la poursuite d'un livre qui a pour titre "Histoire de l'amour", dont l'auteur n'a tiré aucune gloire mais la jeune fille qui porte le prénom de celle pour qui il a été écrit, Alma, raconte l'histoire d'Alma.

Alma bis raconte son histoire, celle de son frère Bird, celle de sa mère qui pourrait se nommer Pénélope. Au départ, il n'est pas question du livre, mais du père, solaire, aventurier, qui est mort et qui pèse lourd. Son ombre gère leur quotidien et la première quête d'Alma est celle d'une autre histoire pour sa mère. Il s'agit de la tirer de son engourdissement sentimental, car toujours amoureuse, elle se cantonne dans le fantasque dépressif. Pour Alma, la tâche est rude, trouver un amoureux pour une traductrice d'écrivains exclusivement morts, et qui reste en pyjama toute la journée, n'étant pas chose facile, quand on a quatorze ans, de la peine au coeur, sans compter un frère qui s'est pris pour un oiseau avant de se consacrer à une carrière exclusive d'élu du dieu juif. Alma complote des rendez-vous voués à l'échec mais qui vont la mettre sur la piste du livre qui parle de l'amour pour l'autre Alma.

Pas très loin de chez Alma, à Chinatown, vit Léo, vieux célibataire, bourru et asocial. Autrefois, dans un autre temps, celui d'avant l'extermination, et dans un autre lieu, la Pologne, il a été l'amoureux éperdu de la fille la plus aimée du monde. maintenant, il cohabite plus ou moins pacifiquement avec son voisin, Bruno, couple bancal dont le lointain passé est devenu flou.  Léo fut serrurier, il sait crocheter les secrets, même si le sien est enfoui depuis longtemps à l'intérieur d'un cœur fichu. Il tape une histoire sur une vieille machine et une fois par jour, il s'arrange pour que son vieux corps délabré soit vu, au moins une fois, être regardé. Ce qui n'est pas toujours du meilleur goût pour ses victimes, d'ailleurs ...

 Plus loin, beaucoup plus loin, un autre exilé, Zvi Litvinoff, cache un manuscrit, dont le voyage est peut-être achevé, alors qu'un autre écrivain est mort, tout près d'Alma, qui ne sait toujours pas ce qu'elle cherche, mais qui aurait pu le trouver. Du coup, le livre aurait été un conte de fées, mais finalement, c'est juste un poil trop tard pour tout le monde, même si c'est très bien comme cela, finalement.

Un livre qui raconte des rendez vous manqués en réussissant à être drôle, ce n'est pas courant. Rechercher des amours manqués à tâtons demandent un peu d'attention au lecteur, c'est sûr, mais la drôle de gravité des personnages mérite de les suivre dans leur quête un rien déjantée. Leurs histoires reconstruit un puzzle magique, auquel, comme tout puzzle normalement travaillé, il manquera finalement, une seule pièce.

 

 

 

12/02/2017

La petite femelle, Philippe Jaenada

pauline-dubuisson-press.jpgLecteur de bonne foi, passe ton chemin, car "la petite femelle", ce n'est même plus vraiment un roman, mais une entreprise résolue, convaincue ( et même de mauvaise foi, ce qui fait que j'adore) de réhabilitation de Pauline Dubuisson, et roman ou pas, c'est juste excellent.

Pauline Dubuisson, Philippe Jaenada la vit, l'impulse, lui souffle l'âme qu'elle avait perdue quelque part dans le crime de fait divers qui a fait sa chute de presque ange déchu, et aussi sa célébrité, pour que son malheur soit vraiment total.

L'auteur reprend la vie de cette jeune fille élevée à la sauce nietzschéenne par son père qui n'en avait retenue que la ligne du plus fort. Homme d'affaire installé à Saint Malo les bains, bourgade proche de Dunkerque, André Dubuisson est un homme de caste, plus que de convictions. La mère de Pauline existe à peine, dans une sorte d'ombre neurasthénique. Les deux frères sont plus âgés et lorsqu'arrive la guerre et les troupes d'occupation, la collaboration , il n'y a plus que Pauline dans cette sinistre famille. Son père instrumentalise son jouet consentant et à partir de ses treize et jusque la fin de la guerre, Pauline passe dans les bras de plusieurs amants allemands (deux seulement avérés selon l'auteur). La rumeur lui en prêtera bien davantage, alors Jaenada rétablit les comptes, comme plus tard, pour ses amours "libres" à Lyon où elle poursuivra contre sa destinée perdue d'avance des études de médecine.

De cette adolescence déséquilibrée, l'auteur fait le tremplin de ce qui mènera Pauline vers le crime de droit commun, une triste héroïne d'un fait divers qui aurait pu être banal, somme toute, le meurtre d'un amant qui l'avait éconduite.

Mais Pauline est hors normes, et surtout en dehors des normes. Belle, intelligente, déterminée, elle est vraiment cette petite femelle qui se débat contre elle même, et veut une route peu comprise. A coups d'arguments détaillés et convaincus, l'auteur livre son plaidoyer. Il décortique et explique le moindre de ses faux pas, tripatouille le moindre rapport établi à charge, dissèque les à priori et les failles du procès, remet à l'heure les enquêtes déficientes, déficientes car toujours basées sur la faille initiale, la liberté qu'elle a eu de son corps, jusqu'à en oublier une fameuse petite culotte et des protections intimes derrière elle, au pied des lits allemands.

Pour l'auteur, aucun doute, c'est bien la société bien pensante et corseté de l'après guerre qui a fait de Pauline une coupable, forcement coupable, dirait Marguerite, si elle était encore là.

Ce long plaidoyer n'est pas une sage biographie, l'auteur investit le texte, ne se prive pas de commenter à la première personne, d'intervenir, de juger coupable, de distribuer les mauvais points, d'insérer une anecdote en apparence peu pertinente, mais qui retombe finalement sur ses deux pieds. Il y a du plaisir dans l'écriture, de l'intensité, des vibratos féministes plein la plume. Il y a autant de goût à lire cette réhabilitation en règle. Jamais il ne la lâche sa Pauline, jusqu'au bout, jusque dans la tombe que le sable aurait dû effacer, il lui tient la main et lui relève la tête.

05/02/2017

Le chant des plaines, Kent Haruf

éolienne col.jpgBon, ce "chant des plaines",  ce n'est pas un chant choral non plus ( ce qui tombe bien, parce que les romans à chants chorals, je ne sais pas vous, mais moi, je sature un peu), celui qui sort de ces plaines , très plaines, n'est pas un chant symphonique avec harmonica et hululement de chouettes autour d'un feu de camp, on est dans une tonalité chuchotée, à peine triste, ni vraiment joyeuse, non plus une musique ordinaire sans être d’ascenseur, c'est ordinaire, pas formaté. Ce sont plutôt des champs, en fait.

Un monde ordinaire dans un coin paumé des USA, rarement lu aussi paumé, ou alors peut être chez Pollock, mais chez Pollock, ils sont tous dingos les ordinaires, alors que là on a des ordinaires normaux. Ça repose et ça se lit au rythme d'une balançoire au fond d'un jardin d'enfants dans le Colorado, à Holt, exactement là. Comme le centre d'un petit monde à lui tout seul.

Tom Guthrie est un simple professeur dans le lycée du coin, il connait quand même quelques soucis ; sa femme est dépressive, ne semble ne plus vouloir sortir de son lit ; voir le monde, même paumé, c'est quand même un monde, mais non ... et aussi avec les Beckman, fils, père et mère, tous unis contre lui dans la même connerie ignare. Ben oui, il fait juste son boulot en refusant de valider une note pour que le fils puisse quitter le lycée et que l'on en parle plus.

Par contre, ses deux fistons à lui, Ike et Bonny sont juste adorables, ils livrent les journaux avant d'aller à l'école et s'inquiètent pour maman. Leur innocence est ainsi teintée d'une tristesse latente qui ne les exempt pas d'une curiosité de bon aloi, avec un goût prononcé pour une vieille dame solitaire et en mauvais état.

Dans cette même petite ville, Victoria, jeune lycéenne, se découvre enceinte, ou plutôt, la mère de Victoria découvre que sa fille est enceinte. Ce qui fait qu'elle la jette à la rue sans délais ni recours. Victoria n'est pas une fanatique de la gaudriole, une lycéenne sage jusque là qui a un peu rêvé. Il y a eu juste l'été, un garçon qui passait par là, il n'était pas du coin paumé, il avait une voiture et un air de pas comme les autres.

Pour lier ces personnages, il y a Maggie Jones qui chercherait bien à consoler Tom, mais qui, en attendant, va se pencher sur le cas Victoria, et confier, faute de mieux, sa détresse de très jeune fille qui veut garder son bébé,  à deux vieux gars d'une ferme du coin, encore plus paumée que le coin lui même, les Mcpheron.

Comme on n'est pas dans un conte de fée mais dans l’Amérique profonde, profonde, les deux frères n'ont pas la tête de l'emploi du prince charmant, mais plutôt celui d'une bonne fée bicéphale aux mains noueuses et aux bottes crottées de fumier. Remettre l'utérus d'une vache à l'intérieur de la vache, ils savent faire, mais s'occuper d'une jeune fille enceinte, ça les dépasse un peu.

Dans ce monde ordinaire, se tissent des liens peu communs, mais d'une grande simplicité, d'une droiture d'écriture qui fait des bons sentiments des sentiments normaux, de belles actions un coup de main normal, entre humains. Dans l'apaisante nuit étoilée où aucun cow-boy solitaire ne serait laissé aux abois. Les Mcpherson lui ouvriraient la porte et lui prépareraient un coin de niche au chaud. Et oui, les deux ont l'hospitalité des gens un peu gauches. Comme tous les personnages de ce roman, ils sont en train d'apprendre à s’apprivoiser.

Un livre doux comme mon plaid d'où je poste cette note, clouée en dessus par un rhume dont je ne vous dirais pas des nouvelles ... 

01/02/2017

Le testament de Marie, Colm Toibin

Michelangelo's_Pieta_5450_cropncleaned.jpgL'idée du livre est juste de celles qui me font me précipiter sur un livre, l'histoire officielle retournée comme un gant et volte face vent debout aux constructions de la pensée, on culbute les mythes et on va voir sous leurs jupes.

Et ici, les jupes sont celles de Marie, la piéta, la mère des douleurs, celle qui a attendu sous la croix que le corps de son fils lui soit rendu, dans ce geste idéal de toute maternité souffrante qu'a sculpté Michel Age, figure éternelle de la tendresse humaine.

Sauf que Colm Toibin a pris le parti pris de laisser la piéta à Michel Ange et a pris en main une Marie humaine : elle a vu partir son Jésus avec ceux qu'elle dit être des fous, des laissés pour compte. Elle l'a croisé ensuite lors de certaines noces où on a crié au miracle, alors qu'elle dit qu'elle n'a trop rien vu, qu'il y avait bien trop de monde autour de lui,  et peut-être d'autres jarres de vin derrière. En tout cas, il était bien présomptueux ce jour là, son Jésus de fils, assez pour ne pas lui adresser la parole. Elle était venue le chercher, le prévenir de se cacher, les espions romains et juifs voulant sa perte. Ses discours et ses miracles font trop de bruit, il faut qu'il arrête ses paraboles auxquelles d'ailleurs, elle ne prête pas une oreille très attentive .... C'est juste que c'est son fils, qu'elle aime, comme elle a aussi aimé son père, Joseph, quoique les disciples de son fils, mort à présent, veulent lui faire dire dans sa maison solitaire à Ephèse. Elle, elle aurait quand même tendance à penser que la mort de son fils était programmée pour en faire le fils de dieu.

Marie subversive, Marie refusant de participer à la construction de la doctrine, Marie rétive à ces paroles de sanctification d'un mystère lui prenant fils et mari, l'idée était séduisante. 

Seulement voilà, le livre me laisse mi figue mi raisin. Marie résiste mais reste une figure nimbée de mysticisme. J'aurais adoré la voir lui fiche une bonne raclée à Paul (parce que cela ne peut être que lui qui vient ainsi la voir, tentant au passage de s’asseoir sur la chaise de Joseph). Des bons coups de battoirs qui lavent les voiles plus blanc et blanchit même les martyrs ...

Mais non, Marie, même mère plus que sainte, reste éthérée, insaisissable. Le halo de la sainteté ne se laisse pas soulever comme cela, mais bien tenté monsieur Toibin, on y est presque !

PS : pourtant, je persiste, il aurait bien mérité une bonne petite remise en cause le Paul. Depuis la lecture du Royaume, il m'énerve avec ses airs de monsieur je-sais-tout, celui-là ...

25/01/2017

La madone de Notre Dame, Alain Ragougneau

la madone de notre dame,alain ragougneau,romans,romans français,romans policiers,séries policièresUn crime a été commis dans le saint des saints de l'architecture religieuse. Et qui plus est, la victime est belle et lumineuse comme la vierge, un peu plus sexy et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup moins vierge. Un sale enquêteur, cynique, vulgaire, blasé, qui se nomme Landard, met ses pattes sur un coupable idéal, un jeune homme aux allures d'ange. Thibault est bien connu du personnel de la cathédrale pour ses assiduités quelque peu exaltées auprès de celle qui devrait être plutôt la mère du petit que le support de fantasmagories mystiques, mais bon, il n'est pas bien méchant, Thibault ... 

Un dame pipi, autre assidue de la cathédrale, plantée sous son pilier, jusqu'à ce que son surnom prenne un sens bien concret et physique, a bien une petite idée sur la question, mais encore faudrait-il qu'on l'écoute d'un peu plus prêt. Ceci dit, elle ne répand pas non plus vraiment une odeur de sainteté. Tout comme le SDF polonais qui joue les saint Bernard pour tirer le père Kern des pattes d'un cauchemar presque lubrique ( à son corps défendant !)

Le père Kern est l'envers du Landard : percé de doutes et perclus de douleur, il est presque le seul à douter de la culpabilité de Thibault et pour en être certain, il commence un chemin de croix vers la vérité qui manquera de peu le calvaire. En effet, Kern souffre d'une maladie articulaire qui le transforme en martyr de la vérité, taraudé par la culpabilité et le remords de n'avoir su sauver son tant aimé grand frère, tombé dans l'enfer de la drogue. A la place, il confesse les larrons, à Fresnes et trouve même auprès d'un criminel humaniste une forme de rédemption.

Ajoutez à cela une procureur qui doit cacher un lourd secret sous les deux couches de protection vestimentaire anti flirt dont elle s'affute et qu'une légère entorse aux règles de confidentialité ne gêne pas vraiment, et vous l'aurez compris, l'intérêt de ce polar n'est pas dans le fil conducteur de l'intrigue, assez classique, finalement, que dans sa galerie de personnages qui, tous à l'ombre des gargouilles et de la sainte préfecture toute proche, tentent d'en démêler l'écheveau.

Écheveau romanesque dont l'ambition mesurée et l'originalité de l'univers font que l'ensemble se tient honorablement, et les références, dont l'auteur se joue sans pesanteur, m'ont fait plusieurs fois sourire, et on voit bien qu'elles sont là pour cela ... La suite "Evangile pour un gueux" est annoncée dans les dernières de l'édition, et ma foi, j'en reprendrais bien un peu, puisque la messe n'est pas dite ....

22/01/2017

Zinc, David Van Reybrouck

moresnet04.jpgA force de ne pas me décider à entamer le pavé de Congo. Une histoire. du même auteur qui traîne en bonne place depuis cinq ans sur mes étagères, dans un acte de contrition plus ou moins conscient, pour me rattraper tout à fait hypocritement de mes achats, parfois compulsifs (l'auteur, il faut quand même le dire, n'a pas que la parole séduisante ...) qui prennent la poussière, je me suis régalée de ce tout petit bout d'histoire, d'un tout petit bout de pays, une sorte d'histoire oubliée d'un pays qui a à peine existé.

Ce territoire est celui d'un bout du Moresnet, entre la Belgique, les Pays Bas et l'Allemagne (enfin, la Prusse au départ), et sur ce territoire a vécu Emil Rixen. Emil n'a laissé aucune trace dans l'histoire, et ma foi, son petit pays non plus, il l'érudition sagace de David Van reybrouck pour nous le ressuciter un peu. En fait, le Moresnet est né d'une anomalie passagère de l'Histoire des grands pays qui découpent les frontières et qui sur ce coup là n'ont pas réussi à se mettre d'accord et puis, ont laissé tomber, jusque la guerre prochaine, ce qui fait que le Moresnet, entre la fin des guerres napoléoniennes et la première Grande, est un territoire neutre, coincé entre un Moresnet belge et un Moresnet prussien. Une anomalie, vous dis-je, puisque le bout laissé à lui même était assez riche, fondé autour d'une usine productrice de zinc, qui en ce démarrage de révolution industrielle galvanise les productions d'objets industrialisés, jusqu'aux crèmes pour les mains ...

Emil, lui aussi, a été laissé là par sa mère, enceinte et célibataire qui a sans doute cru trouver en cette neutralité oubliée, un refuge. La population de Moresnet est paisible et relativement prospère, Emil est l'un de ses 4660 habitants qui vaquent tranquillement à leur neutralité jusqu'à ce que la première guerre n'en fasse le pays d'Ubu;  l'enrôlement volontaire étant en effet conditionné par sa nationalité d'origine. Le retour à la paix signe la fin de Moresnet mais les débuts d'autres vicissitudes pour Emil et son petit pays, qui n'en est plus un d'ailleurs. 

Ce fut ma foi, une lecture passionnante, comme une longue blague belge un peu triste, comme sous la loupe d'un Goscinny,  David Van Reybourck nous montre un village qui loin de résister, est balloté d'une nationalité à l'autre, au gré des décisions politiques qui lui tombe dessus comme autant de couperets de l'absurde. 

Mon seul regret, est que une fois ces ombres d'Emil et des autres, ces habitants que l'auteur a fait un peu parlé, une fois qu'elles furent là, je m'y suis bien attachée, et que le texte est bien court ...

18/01/2017

Ciel d'acier, Michel Moutot

ciel d'acier,michel mourot,romans,romans français,amérindiensLe 11 septembre 2001, John Laliberté, dit Cat, assiste à l'effondrement des Twin Towers. Comme il est un "skywalkeur", un marcheur de ciel, un spécialiste des poutres d'acier qu'il faut monter pour construire la ligne d'horizon des buildings de Manhattan, il va aussitôt s'engager pour tenter de dégager des survivants du chaos. Dans les fumées toxiques et la chaleur insupportable, Cat découpe ce "mikado de l'enfer" à la plus grande vitesse possible de son chalumeau. Le roman dit l'urgence de ces premiers jours de la catastrophe, l'anéantissement immobile, la frénésie de la panique, puis la mise en route éberluée de ce chantier unique de désespoir. Cat y travaillera jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un bout de béton et de fer, et que Ground zéro pointe sous le cimetière des tours jumelles.

Cat est une sorte de super héros de l'ordinaire des indiens Mohawks qui montent depuis des générations " à l'assaut du ciel". Il appartient à la sixième, dans sa famille. Il a quarante cinq ans, et il tient le chalumeau en honneur de ce métier et des valeurs qui y sont, selon lui, attachées depuis que ses ancêtres reprennent le marteau des mains de leurs pères. Il a d'ailleurs peu connu le sien, seul mort indien du chantier de construction des tours. Cat symbolise ainsi la fierté de la communauté indienne de ceux qui ont le vertige mais qui montent quand même.

Dans le sens inverse de l'histoire, un autre narrateur prend en charge le récit du début de la légende des Mohawks canadiens et retrace comment ces hommes des réserves se sont retrouvés liés à l'acier pour survivre après la disparition de leur principale activité sur les rives du Saint Laurent, qui était la conduite des bois flottés dans les rapides, la drave. En 1886 commence l'ère des ponts qui enjambent le fleuve et changent les donnent de l'économie du pays et donc des réserves indiennes. Alors les hommes des tribus s'adaptent et montent sur les piles, y semblent y danser, et se construit la légende.

 Un roman à deux voix donc, celle de Cat qui perpétue la tradition, et celle de l'ancêtre qui la fait naître, quelque peu contraint et forcé quand même, ce que le roman appuie peu, du moins, pas assez de mon point de vue. J'ai pourtant, beaucoup appris de ce roman, bien documenté, et en ce sens, réussi, mais c'est sur ce point qu'il m'a paru un peu court en bouche, mettant davantage en évidence la fierté de Cat et des siens d'appartenir à une sorte d'aristocratie indienne, alors qu'il me semble que ces quartiers de noblesse sont bien peu reconnus comme tels par ceux qui les embauchent, voire qui les exploitent, pour monter toujours plus haut les symboles d'une richesse dont les indiens profitent bien peu au quotidien.

Roman d'une légende plus que d'une réalité sociale, un livre qui vaut plus par son thème que par le traitement qui en est fait.

 

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !

 

 

 

07/01/2017

Petit pays, Gaël Faye

petit pays,gaël faye,romans,romans français,rwandaBon, mon deuxième livre de la rentrée littéraire de septembre, on ne pourra pas dire que je ne fais pas des efforts en publiant des notes sur des livres que tout le monde a lu avant moi !

En vrai, j'avais une copine qui l'avait sous le bras, je n'ai donc eu qu'à tendre une main curieuse ...

 Mais autant le dire tout de suite, je ne partage pas l’enthousiasme général et ce n'est même pas par simple mauvaise foi ni pour exercer mon éternel esprit de contradiction, je le jure ! Bien sûr, c'est un bon roman, bon juste comme on les aime, court comme il faut, tragique comme il faut aussi, assez drôle, qui plus est, pour faire passer l'amertume de l'exil, très bien dite par dans le passage en italique qui suit le drolatique prologue, mais le côté "le petit Nicolas vous raconte un génocide", c'est pas passé.

Quand l'histoire commence, tout va encore à peu près bien. Michel, le père du narrateur, Gabriel est un colonial qui fait des affaires au Burundi, la mère est une exilée rwandaise. Un couple mixte qui ne se parle plus trop, même si Michel est loin du colonialiste raciste de base ( Jacques, l'ami de la famille, tient très bien ce rôle). Le mariage semble avoir usé son exotisme, de part et d'autre, et la guerre civile du Rwanda commence à bouger les frontières du paradis enfantin.

Gabriel a 10 ans, sa sœur, Ana, sept. Il a une correspondante française, Laure, qui lui écrit d'Orléans et dont il boit les lettres formatées comme si les bisous qui les signent étaient de véritables marques d'un intérêt sincère pour le petit noir qu'il est. Gabriel est donc bien naïf ...

Il a une bande de copains, Prothé, Donatien, Innocent, qui vivent comme lui dans l'impasse où poussent des mangues qu'ils kidnappent à leurs propriétaires légitimes et dont ils vont se gaver, du sucre collant plein les menottes, dans leur repaire, cachés des adultes et du monde qui s'agite. 

Les élections "démocratiques" au Burundi creuseront le premier pas vers le tombeau de l'enfance préservée, et le bruit des mitraillettes se rapproche de la ruelle de Gabriel, même si il ferme très fort les yeux pour ne pas les entendre. Tandis que le couple des parents se distancie de plus en plus, le Rwanda happant la douleur de sa mère, Gabriel assiste, sans trop en mesurer la portée, aux départ de ses oncles pour la guerre :  Alphonse, la fierté de la famille maternelle, puis le plus jeune au prénom de si bon augure, pourtant, Pacifique. Gabriel, lui, ce qui le tracasse, est qu'un intrus se faufile dans sa bande, un plus grand, qui a des relents de vrai dur.

Dans une forme de culture enfantine héritée des trois mousquetaires, Gabriel entrevoit la montée d'autres adolescences, plus violentes, celles qui attirent par la fascination des armes et transforme les bandes de voleurs de mangues en gangs d'enfants presque soldats, les nouveaux rois de la rue.

Les graines de la tragédie sont plantées mais on les suit pas jusqu'au bout, elles s'agitent puis passent comme des voiles qu'on écarte au profit d'un théâtre bien plus gentil, le petit garçon est figé dans sa gangue d'innocence, mais alors, pourquoi lui attribuer, comme en passant, la responsabilité de deux choix qui ne sont pourtant pas jolis jolis, et sont aussitôt évacués, d'un revers d'oubli ; la mère chassée, le fusil armé ?

C'est ce non écrit, ce non dit qui aurait pu faire sortir le Gabriel de la bergerie, avec des vrais dents littéraires qui mordent là où ça fait mal (je n'ai pas dit que le roman est mal écrit, hein ?) et prendre le sujet de face, celui de la culpabilité, plus que celui de l'exil, me semble-t-il ....

 

03/01/2017

California girls, Simon Liberati

california girls,simon libérati,romans,romans français,déceptions,dans le chaos du monde,famille mansonVoilà typiquement le genre de roman que je lis en me demandant pourquoi je le lis. J'ai quand même trouvé deux raisons en cours de route.

Raison numéro une : c'est un livre que l'on m'a prêté, et je lis toujours rapidement les prêts, (après, j'oublie de les rendre, mais c'est une autre histoire).

Raison numéro deux : un blog obscur comme le mien, inconnu des éditeurs, ne risque pas de parler d'un titre de la rentrée littéraire (oui, je sais, on en est à celle de janvier, mais par rapport à ma normale, je suis en avance ...), à moins qu'on ne me prête un livre de la rentrée littéraire. (je suis les indications de Sandrine pour faire remonter mon audimat)

Donc, j'ai lu California girls pour ces deux assez bonnes raisons mais qui ne contrebalancent pas complètement non plus mon interrogation principale : c'est quoi l'intérêt d'écrire un truc aussi plat sur un sujet aussi trash ?

Pour retracer l'itinéraire meurtrier, halluciné et pitoyable de la famille Manson, l'auteur prend le parti pris du métronome. On va de A à B pendant trois jours, le jour d'avant le jour J, le jour J, le jour d'après le jour J. Et il s'en tient là. Le jour J est, bien sûr,  (je me demande toujours pourquoi le jour J n'est pas celui du premier meurtre ... ) celui de l'assassinat de Sharon Tate et de ses amis, le 9 août 1969, dans la villa que la jeune actrice avait acquise pour y vivre d'amour avec Roman Polansky et leur futur bébé et où Susan, Patricia et Tex pénétrèrent, les considérant comme des cochons qu'il fallait saigner pour que prenne sens le cauchemar communautaire de leur gourou.

 La description de ces trois jours se fait sans mise en perspective. Manson commande, ses adeptes sous l'emprise de drogues obéissent, exécutent leurs victimes et reviennent au camp de base, comme on descend, visiblement d'un shut d’adrénaline.

Le point de chute de la famille est d'ailleurs longuement décrit, à défaut des motivations de ceux qui y vivent. Dans un ancien ranch pour séries télévisés devenu entreprise touristique plutôt minable, se côtoient des cows boys, un club de motards, un vieil homme aveugle et la communauté des hippies de Manson dont les mœurs très libres des filles permettent des orgies psychédéliques très dans l'air du temps. L'auteur s’intéresse tout particulièrement aux membres féminins, leur crasse et leur "esprit d'entreprise": voler du chou dans les poubelles, écarter les cuisses et s'occuper des enfants auprès de la cascade .... Rien que de très féminin tradi, finalement, nourrir, satisfaire le mâle dominant, materner ...

Leurs motivations pour rester moisir dans cette glauquitude se limite visiblement à la fascination sexuelle qu'exerce sur elles le gourou et à une forme de satisfaction sadique lors des meurtres, (dont le premier fut celui de Gary Hinman, un prof de musique un peu gay, qui avait eu la mauvaise occasion de côtoyer les modes de vie de ses meurtriers). Sinon, les filles, elles ont été cueillies sur la route ... et depuis, elle se droguent et elles s'envoient en l'air dès qu'elles le peuvent, sans même de petites culottes à enlever.

L'explication sexuelle ne fonctionne cependant pas pour Tex, ( l'auteur n'évoquant une possible attraction homo, mais peut-être parce qu'elle n'existait pas ....) le plus sauvage de la bande, mais aussi le seul homme, ce qui fait que d'explications, l'auteur n'en donne tout simplement pas. Ce qui est logique, vu le parti pris descriptif frustrant pour la lectrice que je suis.

Ce qui fait que dubitative, je reste. Au point que je me demande si je n'en ai pas appris autant en lisant les notices des personnages sur W. qu'en tournant les pages du livres, même si je le concède sans problème, le lyrisme noir autant que le pathétique aurait été de fort mauvais aloi pour évoquer la descente aux enfers du flower power, son pendant maléfique que fut, sans doute, la famille de Manson. L'aspect documentaire millimétré du roman ne m'a pas permis d'aller plus loin que l'immobilisme consterné devant les faits.

 

01/01/2017

Mister Brown, Agatha Christie

mister brown,agatha christie,romans,romans policiers,déceptionsAprès quelques vicissitudes informatiques, me revoilà ! Avec pour commencer cette nouvelle année de publications un titre bien dispensable parce que j'ai beau me triturer les méninges, je me demande bien ce qui m'a mis ce livre dans les mains, un Agatha Christie, et qui plus est, un Agatha Christie sans Hercule Poirot. Déja que je n'adore pas avec (enfin, pas depuis que je n'ai plus quinze ans, ce qui fait que mon goût date quand même un peu ...), mais alors sans, je ne vois pas, j'ai dû avoir un problème d'espace temps, une histoire d'escalier sombre où ma mémoire a grillé une ampoule ... Le fait est en tout cas que le titre ne m'a pas fait jouvence !

Deux jeunes gens entrent en scène, Timmy et Tuppence. Ils sont alertes et parlent dans un style aussi daté que des jeunes qui auraient avalé un bon de ravitaillement pour un kilo de naphtaline. Lui, c'est "mon petit vieux" et elle "ma vieille branche". Ils sont aussi fauchés l'un que l'autre dans cette immédiate après première guerre mondiale dans une Angleterre si compassée que s’interpeller dans la rue comme ils le font, ces deux jeunes étourdis, est un motif d'embouteillages pour passants à chapeaux melons et vieilles dentelles amidonnées.

Autour d'une tasse de bon thé, ils décident de faire fortune en passant une annonce, une petite dans les journaux, proposant leurs services de jeunes aventuriers à qui en voudrait bien. Du moment qu'ils y gagneraient une forte prime, ils sont prêts à toute mission, même déraisonnable. En fait de déraisonnable, on va être servi ; mystérieux commanditaire, mystérieux documents, enlèvements mystérieux, victime mystérieuse ( mais à double visage, faut faire gaffe pour suivre), paquet mystérieux (mais vide), clinique mystérieuse et cachettes secrètes derrière des rideaux.

Tant de mystères cache sûrement une affaire louche ... Me suis-je dis, fine mouche, rattrapant de justesse une paupière qui avait tendance à tomber et à me masquer la résolution de l'énigme, pourtant aussi évidente que les pièges où la pétillante Tuddence et son toujours bondissant acolyte foncent tête baissée toutes les 10 pages, alors que le toujours mystérieux mister Brown s'obstine à leur filer entre les doigts avant d'être pris la main dans le sac.... 

Evidemment, on ne peut reprocher à Agatha Christie d'écrire dans un style compassé une intrigue sans relief, ce mister Brown doit être un amuse bouche, que j'aurais dû prendre comme une curiosité paléontologique, plus que comme un vrai livre.

Pour une première publication 2017, j'aurais pu trouver plus attractif, mais promis, on ne m'y reprendra plus ....

10/12/2016

Le testament caché, Sébastian Barry

plume-plomb.gifCe roman pourrait être l'exemple parfait d'un récit où une invraisemblance en cachant une autre, on se retrouve pantois au début, et finalement, aussi à la fin.

La situation de début : Roseanne Mc Nulty a cent ans et elle est internée depuis ses vingt cinq ans dans un hôpital psychiatrique, en Irlande. Hôpital est mot trop moderne en réalité, il s'agit d'une institution, l'institution de Roscommon, dirigée par on ne sait qui, mais le fait est que les bâtiments tombent en ruine, que les rats y règnent, et que le personnel, un balayeur distrait qui se balade la braguette ouverte, n'est pas de la première fraîcheur non plus. Il a été décidé que les locataires vont être relogés dans des locaux moins vétustes, et que la modernité allait balayer la poussière du passé sordide de cet établissement. Cet exil nécessite qu'une opération diagnostique soit menée et c'est le seul docteur Grene qui s'y colle : il doit établir qui peut être rendu à la communauté des vivants, dans cette collectivité de fous, dont il se doute bien, vu les temps anciens irlandais, que beaucoup ont été internés pour raison "familiale", que leur folie a surtout été de ne pas cadrer d'avec les normes sociales en vigueur dans une Irlande à la morale rigoureusement moraliste.

Le truc qui m'a bloqué est, bêtement sans doute, l'âge de Roseanne. A 100 ans, me suis-je dit, toujours bêtement, sûrement, après 75 ans d'internement, à quels vivants cette femme pourrait-elle être rendue ? Je comprends bien que pour que le roman fonctionne, il faut que ce personnage soit complètement coupé du monde, mais alors pourquoi partir du supposé qu'elle pourrait y retourner, le genre de cogitations internes qui me fait relire trois fois la même phrase, parce que je reste collée à ma question. Et que je m'en fait une montagne, quand, en plus Roseanne décide d'écrire son journal intime, pour dire sa vérité à elle, toujours bêtement, je me dis qu'elle en a quand même mis du temps, et quand elle le cache du docteur sous les lattes du plancher, je n'y comprends plus rien à la logique romanesque du bouquin.

Il se trouve, par ailleurs que la plume de la centenaire est drôlement alerte, comme sa vélocité pour cacher le journal (mais bon admettons  ...) et que même si elle a quelques trous, quelques visions troubles de son enfance, de son père et d'une histoire de sacs de plumes et de sacs de plombs qui tombent d'une vieille tour, et d'une autre histoire d’exécution dans un cimetière, elle tient quand même drôlement la cadence du stylo.

Les trous et les embellies vont être rectifiés par le second journal intime, celui du docteur, qui mène l'enquête sur le passé de Roseanne, une recherche un peu longuette, vue qu'il se perd souvent dans son histoire de deuil à lui, celui de son couple, puis de sa femme, en enfin, en gros, de ses illusions.

Il découvre que la père de Roseanne n'est pas l'homme intègre, victime du destin malheureux qu'elle décrit. Sur fond de première révolution irlandaise, sa misère et sa triste mort furent les conséquences de trahisons et de hontes que sa fille boira, à sa tour. Elle connaîtra le destin des femmes trop jolies, brisées par la rigueur morale d'un prêtre et d'une société rétrograde où les apparences et les ragots, firent son malheur, abandonnée sans pouvoir se défendre, comme un souvenir dont même la trace a disparu. Elle avait cru pouvoir être heureuse, avec Tom, son jeune et amoureux mari, dans une nouvelle Irlande. Elle sera bannie, rejetée de la communauté pour une rencontre furtive qu'elle ne peut pas elle même expliquer, avec un homme lié aux remords de son père, ou peut-être parce qu'elle avait en elle de la folie de sa mère.

Il y a de beaux, très beaux passages, à l'irlandaise, des passages de pluies, de rayons de soleil, de baignades et de jeunesse, des tristesses, des rêves de légendes et de rédemption ... l'écriture suit les méandres des pensées des deux personnages, si bien qu'on s'y croirait ... J'avais presque réussi à passer outre les cent de Roseanne quand j'ai vu se profiler le noeud de la fin, si gros et si inutilement dramatique, qu'un saumon irlandais ne passerait pas par le chameau de l'aiguille.

07/12/2016

Mémoire assassine, Thomas H.Cook

mémoire assassine,thomas h cook,romans,romans policiers,famille je vous haisLa mémoire tue à petit feu ... Son absence aussi. Steve Farris avait neuf ans lorsque son père a tué sa mère, sa sœur et son frère. Les deux derniers corps, il les a laissés dans leur sang, le premier, il l'a couché dans son lit. Puis, il a attendu et il est parti. Les policiers ont cherché pendant des années, mais aucune trace, aucune explication et pas de procès. Seul reste Steve, persuadé que c'est lui que son père attendu, et que s'il a survécu, c'est parce qu'il était vraiment trop en retard, ce jour là.

Sa mémoire d'adulte est une terra incognita où règnent des dragons, ce qui fait qu'il n'y retourne plus depuis longtemps. Il a cessé de se heurter à l'énigme absolue, ce qui a amené son père à tuer. Il ne cherche plus pourquoi ils ne sont plus là ; Laura, la pétillante, la tant aimée grande sœur, Jamie, son frère, solitaire et taciturne, et sa mère qui est restée figée pour toujours en cette femme triste de trente sept ans, fanée dans sa vieille blouse rouge. Elle reste, comme son père, une énigme, cette femme qui lisait des romans d'amour, immobile dans sa lassitude d'être, sans eux et sans lui, le père quincaillier dont la passion consistait à remonter, de temps en temps, une bicyclette Rogder et Windsor rouge, tout seul dans son garage, là où il a tué sa femme.

La mémoire de Steve l'aurait peut-être laissé tranquille, dans sa vie adulte, reconstruite sur ce vide. D'ailleurs, il est architecte. Marié, un enfant, heureux autant qu'il puisse le penser, si Rebecca ne l'avait pas contacté. Elle est écrivain et récolte des témoignages à propos de ces hommes là, ceux qui ont tué leur famille et l'énigme du père de Steve l’intéresse beaucoup. Elle amené Steve à ouvrir la boite à souvenirs, et ils reviennent, des très précis, des plus vagues, auxquels Steve commence à donner sens, qu'il enchaîne. Les images des derniers mois, des derniers jours forment une chaîne, qui petit à petit l'enserre, lui et les siens. Steve perd pied, se laisse à penser, que, comme son père, il aurait pu vivre autre chose que sa vie, avec une autre femme, un autre fils, sans femme, voire sans famille ... La mémoire tue, quand on la cherche, mais peut-être pas qui on croyait !

Un bon polar, un noir plutôt, avec un poil dans la main à la fin quand même. Mais pas grave, ça gâche pas.

03/12/2016

La dernière fuigitive, Tracy chevalier

la dernière fuigitive,tacy chevalier,romans,romans américains,romans historiques,quakersHonor Bright est quaker, elle appartient à la communauté des Amis de Bridport, en Angleterre. Et avant de partir, de traverser l'Atlantique à bord de l'Adventurer, elle fait don de tous ses quilts, et patchworks, et n'en garde qu'un, dont elle aura d'ailleurs bien besoin, mais cela elle ne le sait pas encore. D'ailleurs, elle ne sait pas grand chose, Honor, sauf qu'elle accompagne sa sœur Grace vers l'inconnu d'une maison en bois, bâtie par son futur beau-frère, Adam Cox, à Faithwello, Ohio. Une lettre est partie de l'autre côté de l'océan pour prévenir qu'elles seront deux, au lieu d'une. Avec une seule attendue par un futur mari, quaker comme il se doit.

Honor se dit qu'elle pourra toujours revenir, mais la traversée lui a fait tellement rendre tripes et boyaux que l'océan devient un espace monstrueux, qui se dresse définitivement entre elle et son passé. Lui reste sa sœur et l'inconnu, et rapidement, il n'y a plus que l'inconnu, car Grace succombe à une fièvre maligne et c'est donc seule, sans statut et sans béquille qu'Honor débarque chez Adam. Qui lui même a perdu son frère, il reste Agibail, la belle soeur, dans la fameuse maison en bois, à Faithwello, Ohio.

En chemin, la décence a fait faire une halte à Honor, dans la petite ville voisine. Elle y a rencontré Belle, une modiste qui n'a pas froid aux yeux et le whisky facile, et qui a aussi un frère, Donovan, un redouté chasseur d'esclave en fuite qui sur la route, a commencé à faire des yeux doux à l'apeurée Honor, qui n'y comprend goutte, à l'esclavage. Mais dans la maison de Belle, des bruits clandestins se font entendre derrière les cloisons de la remise, les oreilles d'Honor se deshillent petit à petit, pendant que son don pour la couture lui fait réaliser des chapeaux hauts en couleur où naissent les bouquets de fleurs en tissus, et des oiseaux aussi, alors qu'elle ne porte que le modeste bonnet qui est de mise. Silencieuse, discrète, la jeune quaker noue cependant avec la fantasque modiste des liens dont la solidité lui seront bien utiles.
Le livre raconte la maturation de l’héroïne, échouée dans un monde où tout le monde parle haut et fort, où des esclaves noirs sont en fuite, alors que d'autres choisissent les tissus les plus moirés dans le magasin d'Adam, qu'elle a fini par rejoindre pour découvrir un monde sans horizon, fermé et hostile. Car dans la maison en bois, elle doit se caser dans les coins, pièce inattendue du patchwork qu'Abigail avait commencé à coudre dans le dos d'Adam, fiancé sans fiancée, alors qu'elle est la belle sœur sans frère et Honor la troisième roue d'un autre avenir possible ... Les tensions montent, larvées, alors que Donovan ne la quitte pas des yeux ... Mais en vaillante petite héroïne, Honor se fait une des places possibles.

Finalement, un quilt bien cousu, bien serré, peut tenir aussi chaud qu'un bon vieux bouquin !

 

 

 

27/11/2016

Vertige, Franck Thilliez

vertige,franck thilliez,romans,romans français,thrillers,romans noirs,romans policiersMon premier Franck Thilliez me laisse un goût assez mitigé, un arrière goût même d'un truc un peu trop poisseux pour être vraiment à mon goût. Pourtant, j'aime bien quand ça poisse dru et sévère, et pour cela, il faut en convenir, ce titre offre une version de trois hommes dans un bateau totalement dépourvue d'humour.

Les trois hommes ne sont d'ailleurs pas dans un bateau et encore moins dans une situation drolatique. Ils sont dans une grotte, enfermés sans savoir par qui, pourquoi, comment et combien de temps. Le narrateur se nomme Jonathan Touvier. A sa dernière connaissance, il était au chevet de sa femme, Françoise, qui se meurt d'un cancer à l’hôpital. Il fut un alpiniste chevronné, et des souvenirs d’ascension lui reviendront régulièrement et finiront par faire partie de l'histoire. Mais, en attendant de voir des bribes d'explication se former, il est enchaîné par le poignet droit sous une tente, avec juste assez de chaîne pour tourner autour. Il a aussi avec lui son chien, mi chien mi loup d'ailleurs, mais un chien, c'est aussi de la viande. Comme ses deux compagnons aussi. Le premier qu'il découvre est Michel, libre de toute entrave mais la tête enserrée dans une cagoule de fer, et le second est Farid, le plus jeune, qui lui en entravé par la cheville. Des instructions et consignes sont accrochées sur leurs vêtements et sur les parois de toile. La cagoule explosera si Michel s'éloigne trop des deux autres, et les voilà donc liés pour le pire. Autour de la tente, quelques ressources, un peu d'eau, un réchaud, mais aussi un vieux mange disque ... Il va donc falloir survivre à défaut de pouvoir sortir.

Le jeu à jouer est cruel, une fois que l'on admet, rapidement, qu'une grotte est froide, obscure, offre peu de ressources à cultiver, et que c'est donc le lieu d'une torture lente, où il reste pour les trois acteurs à décider si ils tiendront le rôle du bourreau ou de la victime, en alternance avec les deux autres, trois hommes dans un huis clos de glace, de sang et de rage. En fait, on se retrouve dans un remake de "l'enfer c'est les autres" de Sartre à la sauce thriller glauque. Sauf que chez Sartre, il n'y avait pas de chien, entre autre différence. Chaque personnage campe une des faces possibles et sordides de l'homme placé en conditions extrêmes, lorsque la folie rode et qu'un secret honteux se fait jour, dont la grotte ne serait peut-être, finalement, qu'un avatar un peu plus honteux que la vérité. Bon, pas de quoi convoquer Platon non plus.

 

 

23/11/2016

Cent ans, Herborg Wassmo

jardin.jpgEntre 1868 et 1870, le pasteur Fredrick Jensen a peint un retable représentant Jésus dans le jardin des oliviers, mais le véritable sujet en est l'ange auquel Jésus confie son angoisse d'avant la chute. Et cet ange a les traits de Sara Suzanne Krog, née Binglind, le 19 janvier 1842 à Kjopsvik dans le Nordland. Et Suzanne est l'arrière grand mère de la narratrice et la grand mère d'Elida, et celle de sa soeur, celle qui n'a pas eu d'enfants, et Elida est la mère de Hjordis, et alors la narratrice, on comprend à la dernière ligne du roman qu'elle n'est autre que l'auteure, Herborg, qui repart en arrière pour dire le destin de ces femmes du Nordland, entre neige ordinaire, froid et naufrage, pêche et maternité, fermes à tenir et mari à vivre, autant que faire ce peut.

Sara Suzanne est la sixième enfant. Elle a les cheveux roux. A la mort de son père, elle a six ans. Elle aurait bien voulu faire quelques études, mais ce n'est pas le genre de la famille. Elle tâte un peu de la carrière de gouvernante d'enfants à la ville, puis se voit guider fermement vers le droit chemin ordinaire et se marie avec un des frères Krog, le jeune Johannes, pêcheur de son état, dur à la tache et aimant. La demande en mariage fut un peu longue car le fiancé bégaye si douloureusement qu'il préfère se taire. Il a de l'ambition, des projets, des rêves. Et Suzanne les adopte car dans ce Nordland là, ce n'est pas dans le cœur des femmes de faire un vrai mariage d'amour. Elle sera bonne épouse et bonne mère, comme elle a été bonne fille. Il y a bien ce pasteur, Frédrick Jensen, de l'autre côté de la baie, qui l'a choisie pour être le modèle de l'ange. Un homme si triste, qui ne la touchera que du bout de son pinceau, en lui torturant l'âme d'une flamme inconnue et impossible.

Cent ans plus tard, l'auteure reprend à partir de ce pinceau, sa propre histoire, qui alterne avec celle d'Elida, la fille de Suzanna, celle de ses enfants et de sa soeur. Elida en a dix, des enfants. Elle a épousé Fredick ( non, ce n'est pas le même ...) et elle aussi, à son tour, les rêves de son homme, qui lui est si fragile, qu'elle devra laisser partir certains de ses enfants, dont une sera élevée par sa propre soeur, et Elida d'accepter de devenir celle qui les a abandonnés. 

Les souvenirs personnels de la narratrice commencent à la fin de la seconde guerre mondiale, chez sa grand-mère, et aussi sa tante et en même temps qu'elle dit son histoire, elle reconstruit la leur. Le récit n'est donc pas chronologique et l'alternance des époques permet de planter la prégnance des lieux et des caractères qui, si ils se succèdent, se répondent et s'unissent : femmes à l'amour solide, dans les frimas et les aléas des bonnes années, dans les fissures de la misère. Toutes portent leurs hommes comme elles ont porté leurs enfants, comme elles portent un fardeau, bien calé sur leurs hanches qu'on devine larges, comme on porte un panier de linge ou comme on touille une confiture.

Ces femmes sont parfois trop grandes pour les hommes qu'elles accompagnent, qui peinent à les comprendre, quand ils y pensent ... ce sont elles pourtant qui poussent pour que la roue tourne, toujours ou presque, du bon côté de la vie, celui où les coqs trépassent, mais où l'on continue à écraser les myrtilles sur les tartines. De femmes en femmes, la modernité avance pourtant, mais à très petits pas, sans vraiment troubler l'ordre immuable de l'univers. 

La dernière phrase donc, révèle que cette très belle fresque sociale et intime est aussi un hommage à ces déterminations vigoureuses qui ont coulé jusqu'à elle, Herborg Wassmo.

 

19/11/2016

Compagnie K, William March

compagnie k,william march,romans,romans américains,dans le chaos du monde,première guerre mondialeCe roman est à la limite du roman. Il s'agit en effet d'une succession de très courts textes, vrais faux témoignages de soldats américains engagés dans la première guerre mondiale. Ils appartiennent à la même compagnie et c'est ce qui fait le lien entre ces compte rendus individuels, chacun faisant part d'une anecdote, sombre, absurde, drolatique si cela pouvait se dire, de leur guerre, leur engagement, leur retour. Certains se répondent, la plupart non. Un ou deux noms reviennent, la plupart non.

Ils en restent anonymes ces jeunes gens que l'on ne retrouvera plus, profondement humains, parce que leur expérience, la seule dite, est souvent très simple, très concrète. En se succédant, ces fragments d'histoire forment un tableau, troué, décousu, incomplet, et d'autant plus à l'image des fusées éclairantes qui fusant au-dessus des tranchés, labourant les sols, ne laissait qu'une image confuse, à hauteur d'hommes.

Selon la postface,, que je n'ai aucune raison de ne pas croire, ces historiettes réalistes seraient inspirées de l'expérience de l'auteur. March fut un de ces engagés, combattant lors des grandes offensives de l'armée américaine, dans les tranchées, il a vécu l'arrière, l'hopital, le retour au front, puis le retour au pays. Dans son cas, ce fut avec médailles et décorations pour actes de bravoure, mais aussi semble-t-il une forme de traumatisme qui lui fera prendre ses distances avec toute forme d'héroisme.

Les gars qu'il fait parler ne furent pas forcément braves, pas forcément lâches. La majorité n'est pas à sa place, se trouve là où il ne devrait pas être, pas au bon moment. Ainsi Sydney Borstead fut affecté à la cuisine, parce qu'il était couturier dans le civil, deux métiers de mains, selon son sergent, Wadsworth est le soldat qui voulait rester chaste, au nom d'un serment donné de fidélité, et qui ne retrouvera jamais sa belle, Peter Stafford, blessé, commettra l'impair de confondre la reine d'Angleterre avec sa bonne voisine, il ne manquait que le bonnet ...

Le plus souvent, elles sont tragiques, ces percées dans le vécu du réel de la guerre, macabres, accablantes de bêtise ou de cruautés volontaires ou involontaires. La guerre rend les hommes laids, on le sait, mais l'auteur ici nous épargne toute morale. Personne ne vient tirer les leçons, ou soumettre au patriotisme de longs discours, sauf au retour, les officiels américains qui congratulent des soldats hébétés à qui la guerre a pris une main et la musique, un avenir avec une femme, la raison, les yeux, et pas mal d'illusions.

15/11/2016

Manuel d'exil, Vélibor colic

velibor colic,manuel d'exil,autobiographie,yougoslavieQuand Vélibor Colic est arrivé à Rennes, il s'est mis à pleuvoir au dessus du banc où il était assis, dans le parc des Tanneurs et il regardait les cailloux blancs de l'allée comme si il étaient neufs. Il a un sac, il a 28 ans, il est soldat, même si il est un ex-soldat de l'ex-armée de l'ex-Yougoslavie, un déserteur croate de l'armée bosniaque, un traître pour tous, et un soldat qui ne veut plus tirer. Son village n'existe plus, sa maison n'existe plus, son passé n'existe plus et sa langue est celle de la douleur. En exil et sans papiers, mais un exilé qui se voit royal, car il est poète. Un poète à la cosaque, à la yougo, entre deux ivresses et une immense tristesse qui le fait royal dans ses rêves, et paumé dans la vie.

Vélibor Colic dit ici, dans cette autobiographie de l'exil, alors que son carnet de soldat n'a pas encore l'écriture des "Bosniaques", ses premières années en France, de son arrivée en 1992, à Strasbourg en 2000, puis un peu plus tard, en Hongrie, en Italie, à Paris, en ces années où la Yougoslavie est à la mode et lui en colère et perdu. Il balade son errance de villes en villes, de cafés en serveuses, il pointe la solitude de celui qui vit dans l'ombre, dans la petitesse, chambres minuscules, suintantes et glaciales pour un espace à peine privé, espaces publics trop vastes, rues arpentées dans ses vieilles bottes en daim quand on ne sait où aller, dans ses vêtements entassés, de tellement seconde main qu'il font que rien n'est à soi. Et même son corps, son visage, surtout, qu'il ne reconnait plus. Avant, il était quelqu'un, maintenant il a la coupe à la mode des années 80, "le joueur de foot est-allemand". Dans cet exil, Vélibor Colic croise d'autres figures d'étrangers, tziganes voleurs, roi de la débrouille, un ex-déporté d’Auschwitz qui cultive son jardin, un concierge d'immeuble qui les soirs d'ivresse fait sa valise de retour, et dont la femme ressuscite le goût des poivrons à l'ail : " Dans mon pays c'est encore la guerre, mais il semble que je suis toujours vivant."

Vélibor Colic a le slave facile, sa nostalgie prend souvent des airs de violons qui beugle aux étoiles, avant de se noyer dans une blague absurde, un pied de nez, une forme d'auto dérision constante qui joue les contre pieds. Il nous égratigne peu, finalement, nous qui regardions les images du siège de Sarajevo, les philosophes et les écrivains qui péroraient sur les plateaux où il fut, une ou deux fois, invité avec eux, eux qui avaient tant à dire sur sa guerre à lui, lui qui peine à transformer sa rage en écriture. "Mother Funker" n'est alors qu'une ébauche, et le solaire de "Jésus et Tito" est encore loin de pointer son nez.

Le sous titre " comment réussir son exil en 25 leçon" est bien réducteur, ce sera mon seul bémol, en annonçant une sorte de pirouette humoristique sur le thème. Pourtant, il n'y a nulle rancœur dans le fil des souvenirs choisis par l'auteur à l’image de son alter égo, ce jeune poète en colère, qui dans la case "projet" de la fiche à remplir pour suivre les cours de français pour adultes analphabètes, écrivait "Goncourt".

Monsieur Vélibor, vous n'avez pas encore eu le Goncourt, mais vous êtes un poète aux étoiles, de ces étoiles qui disent l'exil comme peu.

12/11/2016

La huitième vibration, Carlo Lucarelli

figura-12-533x375.jpgDans ce roman noir, que l'auteur associe dès l'épigraphe à l'oeuvre de Joseph Conrad, "Au cœur des ténèbres", tout vibre, comme vibre une terre, des âmes, noires ou blanches, chauffées à blanc, comme vibrent les accents des dialectes italiens et éthiopiens. Sans cesse, les sonorités de ces langues se heurtent, rajoutent à la rocaille du désert qui entoure les murs immobiles et aveuglants de Massoua, la ville coloniale où s'agitent, moites, les multiples personnages des colonisateurs sanglés dans leurs uniformes collant de sueur.

Les Italiens règnent en maîtres factices dans une Érythrée de pacotille dont ils ont corrompus les femmes et les mœurs. Ils sont sardes, vénètes, pouilleux, engagés volontaires, ou forcés, et le livre retrace leur quête sans grandeur, d'argent, de justice, d'amour ou de haine, jusqu'à la bataille finale d'Adoua, la première où les forces du Négus vont faire un carnage des troupes coloniales mal entraînées, stupidement engagées sur un terrain dont ils méconnaissent les reliefs, qui leur seront autant de pièges.

Il est souvent fait référence également dans ce livre à ces photos, format sépia, où une madame noire pose avec son officier blanc, ou encore le simple gradé blanc, de première ou seconde classe, avec son fusil, où le blanc vibre sur le noir, mais c'est un livre où le noir l'emporte sur le blanc : galerie de portraits de salauds corrompus ou de salauds idéalistes, ou de salauds tout courts : Amara, celui qui rêve d'héroïsme, Cappa, celui qui pratique la magie de la corruption, Cicogna, l'ordonnance des basses besognes du major Flaminio, fantoche drogué, et halluciné, rejeton vicié et décadent d'une Italie qui tient son unique colonie comme un trophée dont elle ne sait que faire.

Les quelques personnages honnêtes sont aussi moites que les autres, et c'est un livre où l'on respire court, au rythme saccadé des chapitres, qui étirent d'abord le temps du vide colonial, le temps de sa fatuité sexuelle, puis, ils se remplissent des crimes, les plus mesquins comme les plus vicieux, vains et poisseux des petites ambitions, l'envers du décor d'opérette des photos sépia du soldat colonial, et de la colonisation, d'ailleurs, en général.