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26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.

 

 

24/08/2016

Beloved, Toni Morrison

Garner_Margaret_.jpgDepuis ma découverte de cette auteure avec "Home", court texte juste sublime mais qui m'avait bien secouée, je voulais y revenir à la grande dame de la littérature, même si cette grandeur me fait toujours un peu peur. J'ai donc mis du temps à venir à Beloved, mais pas à le lire, et à vraiment apprécier de me faire encore un peu secouer.

"Beloved" est un texte plus complexe que "Home", plus déstabilisant car puisant davantage dans l'imaginaire de l'esclavage que dans une forme de reconstitution historique.

Beloved est le prénom de la petite fille que sa mère, Sethe, esclave en fuite, a assassiné alors que son maitre l'avait retrouvée et venait la reprendre dans son refuge. Avant, il y avait eu l'organisation ratée de cette fuite, elle y a perdu son mari, et ce qui lui restait de dignité. Beloved est aussi le nom du fantôme qui va se matérialiser auprès de Sethe, dix-huit ans après le drame. Entre les deux temps, beloved est l'esprit qui hante la maison, le refuge, le 124 à Cincinnati, où vivait la famille de Sethe, ses deux fils, sa fille née pendant la fuite, Denver, et la grand-mère. Les deux fils ont fini par partir, par fuir ce refuge qui n'en est plus un, où sévit le remords, la culpabilité et la honte, que rapelle sans cesse l'invisible esprit qui tourmente les travaux domestiques. Peut-être ont-ils aussi fui leur mère qui a tué et qui en a gardé les yeux vides.

La grand-mère, elle aussi, a abandonné la maison à la querelle. Rachetée par son fils, le mari disparu de Sethe, elle avait commencé une forme de reconquête d'une liberté inconnue. Mais, après le meurtre de Beloved, elle a laissé la place à la haine, et n'a plus vécu que pour voir quelques couleurs vives qui surnageraient du naufrage de soi qu'est l'esclavage, de ne pas connaître ses enfants, de ne même pas savoir où ils sont, de n'en avoir aucun souvenirs, qu'une ou deux images fugaces de viols et de pendaisons. C'est ce naufrage que Sethe a voulu éviter à ses enfants. Elle a tué par amour, mais le fantôme ne le lui pardonne pas.

 Quand arrive Paul D, un rescapé lui aussi, une autre vie serait peut-être possible, il pourrait peut-être chasser le fantôme. Paul D a connu Sethe avant sa fuite, avant l'évasion de la plantation du bon accueil, devenue un enfer comme les autres, après la mort du "bon maître", monsieur Garner, qui traitait ses esclaves presque comme des hommes. Mais ce petit avenir devra être arraché au fantôme de Beloved.

C'est une histoire contée avec lacunes car la douleur des personnages ne peut être dite avec une logique et une cohérence linéaire. C'est une histoire dont on comble les trous par des circonvolutions qui se répètent, et petit à petit, se complètent. Une histoire de personnages fracassés qui tentent de devenir des individus conscients, de pouvoir faire des choix. Mais, évidemment, lorsque l'on a jamais eu le droit d'être conscient et encore moins de faire des choix, la démarche ne va pas de soi, de recoller les morceaux.

La force du roman est le recours à une forme d'imaginaire magique qui est la seule manière de dire ce qui n'est que magma : l'histoire de l'esclavage vécue de l'intérieur des hommes et des femmes, ici, surtout des femmes, à qui était refusé d'être mère, épouse, que les maitres utilisaient comme reproductrices, bêtes à pondre d'autres esclaves gratuitement, à qui on mettait dans la bouche un mors, pour les mater, mors qui, à force d'être porté, pouvait donner aux bouches la grimace d'un sourire torturé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23/08/2016

Transhumance annuelle le retour ...

playas-y-calas2.jpgLe départ pour la transhumance annuelle vers mon petit Eden perso coincé entre soleil, mer, piscine, transat, patatas bravas y pan con tomaté, s'est avéré un peu plus compliqué que prévu. Ainsi, le problème du coffre de toit s'est résolu de lui même, par l'absence de toit ... le choix d'un autre moyen de locomotion que le véhicule à quatre roues a considérablement allégé la liste prévue, vu que je devais la porter à bout de bras, que j'ai faibles ...

Si l'appel du transat résiste à toutes les contingences matérielles, et que nous sommes arrivés à bon port, la connexion internet, qui, dans ce coin d'Eden est déjà habituellement aléatoire, a décidé cette année de fondre au soleil. Et le soleil étant généreux, ses rayons n'ont laissé aucune chance à la publication de mes notes et commentaires.

Si le soleil fut la cause de mon absence bloguesque, il a également eu raison de mes tentatives de rédaction futures sur les titres, pourtant lus, portés jusqu'au transat à bout de bras. Je pourrais mentir, et exagérer, prétexter, par exemple, une pénurie de papier, ou des crayons asséchés, mais l'exagération n'est pas mon fort (^-^) ...

Et puis, quand même, j'ai une super excuse. Le proprio de mon coin de paradis a changé toutes les toiles cirées de toutes les tables. Ben oui, c'est un fanatique des toiles cirées, et aussi des épingles à linge pour les faire tenir sur les tables. Ce qui déjà, les années précédentes, constituait un handicap à l'écriture car toile cirée + soleil écrasant même à l'ombre = sueur sous le coude et crayon qui glisse des doigts. Des toiles cirées neuves, qui plus est, accentuent la réverbération et ne sont point encore assez rapeuses. Les pinces à linge accrochent moins les coins et tombent plus facilement. En effet, le coude en sueur a pour effet d'accentuer la tendance naturelle de la toile cirée qui est de tomber du mauvais côté, et comme il y a quatre mauvais côtés sur une table, croyez moi, j'avais du mérite à écrire mes notes estivales, même avec les vieilles rapeuses.

J'avais bien tenté de convertir mon adorable proprio à l'usage des pinces à nappe, plus idoines, mais il a dû les reconvertir en pinces à autre chose, pas moyen de remettre la main dessus. Mon dictionnaire espagnol ne comportant pas l'idiome adéquat, j'ai laissé tomber l'affaire ... et je me suis replongée  dans la mer, la piscine, le transat, les patatas bravas y pan con tomaté, et les titres portés à bout de bras ....

Warlock

Le pique nique des orphelins

Souviens-toi de moi comme ça

L'authentique Pearline Portious

Les bateaux ivres

L'ami prodigieuse

Confiteor 

Trois semaines plus tard, je n'ai donc rien écrit, rien publié, rien commenté ... Les notes qui vont suivre cette semaine et les suivantes sont celles que j'avais écrites en juillet, les titres ci-dessus seront peut-être commentés d'ici Noël ; quant à la rentrée littéraire 2016, j'abandonne sans regrets aucun !

09/08/2016

Transumance annuelle

2153P1.jpgMon homme ayant trouvé que l'achat d'un coffre de toit était superfétatoire et disproportionné (GRRR ...), me voilà face à un choix cornélien face à ma pile, qui prendre, qui laisser, quitte à prendre le risque d'une longue attente ... Voire d'un oubli.

D'abord, je me suis dit, je vais prendre les plus anciens, les presque déjà oubliés, ceux pour lesquels l'envie s'est émoussée, à force d'être là, dans la pile. Mais justement, comme l'envie est émoussée, j'aurais eu l'impression de ne faire que mon devoir de rattrapage, alors, j'ai commencé à mixer, ce qui donne, plus ou moins par ordre d'ancienneté :

Warlock, Oakley Hall, à peu près un an et demi d'attente

Le mur invisible, à peu près un an,

Le pique nique des orphelins, Louise Erdrich, à peu près huit mois,

Puis, vient une partie de la dernière livraison d'étonnants voyageurs de cette année (oui, je sais j'en laisse sur l'étagère des livraisons antérieures, mais, je le rappelle, mon homme me refuse un coffre (une bibliothèque ?) de toit ...) :

Manuel d'exil, Velibor Colic

Souviens-toi de moi comme ça, Bret Anthony Johnston

L'authentique Pearline Portious, Kei Miller, et si vous êtes vraiment impatient de savoir de quoi il s'agit, en attendant de me lire, voici l'avis de Sandrine

Et de même pour Les bateaux ivres de Jean Pau Mari,

Et le dernier de la livraison malouine, Léonardo Padura, Passé imparfait.

L'ami prodigieuse d'Elena Ferrante, Confiteor de Jaume Cabré, et Mudwoman de Joyce Carol Oates n'attendent que depuis quinze jours, je sais, ce n'est pas juste pour les autres, mais là, j'ai trop envie (il va juste falloir que je m'empêche de commencer par eux, sinon, les plus anciens vont encore prendre un coup de vieux ...). J'ai donc rusé avec moi même en emportant deux pavés, un au début de la liste, et un autre à la fin, pour être certaine de participer au challenge de Brize.

Le pire, c'est qu'au dernier moment, je n'ai pas résisté à fourrer entre mes deux maillots de bain, Mémoire assassine de Thomas H. Cook (L'homme tournait le dos !)

 

 

 

26/07/2016

Auprès de l'assassin, Louis Sanders

auprès de l'assassin,louis sander,romans,romans policiers,romans français,romans angleterreUn couple d'anglais s'installe pour une nouvelle vie dans le Périgord, pas le coin le plus touristique, celui de Sarlat, mais dans un autre, du côté de Périgueux, un peu plus rural, avec même un côté encore brut, et pour eux, même, brutal. Des clichés de l'authenticité, ils en sont l'archétype, mais cette authenticité qu'ils recherchaient, ne va pas se révéler pour eux sous son meilleur jour.

Mark et Jenny ont acheté une vieille bâtisse "à rafraichir", ils ont un petit pécule pour voir venir et un projet, le kit vieille maison de caractère, jardin, pierres, cheminée, rivière, tout en main, ou presque pour transformer la grange en de délicieuses chambres d'hôtes avec enduit chaulé et décoration champêtre. D'ailleurs, Jenny hésite, faudra-t-il leur donner des noms de contrées anglaises ou s'inspirer de la botanique locale ? Pourtant, si Mark est enthousiaste, dès le premier jour, elle renâcle un peu à tout voir en rose ... Il y a des odeurs, des présences, une réalité que les magasines de décoration ne laissent pas pénétrer dans leurs pages. Jimmy, leur petit garçon, lui, a du mal à lâcher sa DS pour s’extasier aux charmes du champêtre.

Mark y croit dur, il prend sa petite famille par les sentiments pour aller faire connaissance avec leurs voisins, un drôle de couple que Martin et Georgette, du moins aux yeux des anglais. Les échanges tournent rapidement à l'angoisse de l'incompréhension entre le monde pasteurisé des nouveaux arrivants et la rusticité costaude de la ferme où l'on trait des vaches pour de vrai et où l'on composte le fumier. L'animosité se construit sur des échanges anodins ; un lapin offert, du lait que l'on ne boit pas. Mark, Jenny et leur fantasme s'écroule et leur déception se focalise sur la personne de Martin.

Alors que Jenny s'enfonce, Mark se lance dans l'intégration à tout prix et tente de faire couleur locale et copain copain avec Jean Louis, grande gueule, grand buveur et grand chasseur, bien illusoire rempart contre la paranoïa qui envahit le rêve anglais. D'un autre côté, les anglais locaux ne sont guère plus fiables, snobs, alcoolisés, ils forment un autre monde, à part, lui aussi.

Le tableau est acide et grinçant, de l'Eden à l'enfer, le récit franchit très (trop ?) vite le pas. L'atmosphère est oppressante à souhait, l’obsession de Mark est prégnante, et l'intérêt de l'intrigue est que l'on ne sait qui, des voisins, ou des anglais, dérapent, ni si il y a vraiment dérapage d'ailleurs, et quelle est la place du fantasme et de la sur interprétation entre les deux univers. En tout cas, un retour à la terre complétement loupé !

 

 

 

      

22/07/2016

Molosses, Craig Johnson

molosses,craig johnson,romans,romans policiers,western et cie,séries policières,romans américainsDans ce nouvel épisode des aventures du shérif Longmire, ne cherchez pas l'intrigue policière, elle est aussi mince que le minuscule bout de pouce découvert dans une glacière en plein dans la décharge tenue par la famille Adams, non, Stewart, car la famille Adams c'est de la roupie de sansonnet light à côté des Stewart.

Dans la famille Stewart, il manque des cartes, il reste le grand-père, Géo, Duane, le petit fils et Gina, sa toute récente femme, Morris, un oncle, mais qui n'arrivera qu'à la fin, pour reprendre le fil de la tradition, qui est dans cette famille, d'avoir plusieurs vies. Les molosses en font aussi parti, d'une certaine façon, avec un oiseau qui mange ses plumes de dépit, et des ratons laveurs. Mais ce sont surtout avec les deux chiens de garde de la décharge que Walt en aura le plus à découdre pour arriver à boucler cet épisode.

La première scène est d'anthologie, Géo y réalise une forme cascade inédite et rocambolesque qui aurait pu lui couter une des vies qui lui reste mais qui, moi, m'a fait gagner une crise de rire, et la dernière, des scènes, est juste génialissime ; une sorte de course poursuite au ralenti où la décharge prend des airs de compression géante (César est battu à plate couture).

Entre les deux, vous trouverez bien deux ou trois cadavres, un enlèvement, un trafic de substances illicites, quelques piqures de grand froid, quelques passages par l’hôpital et la case prison, des rancœurs et des morts par balle, mais ce sont surtout les aléas des personnages qui sont au premier plan, les déboires de Géo, donc, mais aussi de l'ancienne institutrice rigoriste de Walt et de l'Indien, qui cachait drôlement bien son jeu. Vic attend toujours son cadeau de la saint Valentin, et l'adjoint basque de Walt, Saizarbitoria, a du vague à son âme de flic super héros et de père de famille. Walt s'occupe de lui rendre de l'allant dans un plan de sauvetage atypique et à haut risque. Et Walt, ben, il se fait un peu réparer des dégâts corporels des épisodes précédents et cette enquête quasi pépère lui permet de ne pas perdre un autre bout de son anatomie ( ce qui serait dommage, me souffle cette obsédée de Vic).

Bref, un vrai plaisir de se laisser bringuebaler en 4X4, sous la neige qui glace le comté d'Absoraka dans le Wyoming et d'attendre avec Walt que l'Indien termine les préparatifs du mariage de sa fille.

Vivement le prochain épisode !

 

 

20/07/2016

La vérité sur Anna Klein, Thomas Cook

la vérité sur anna klein,thomas h. cook,romans,romans policiers,romans américains,romans historiques,déceptionsUn jeune journaliste rencontre un vieux monsieur, Thomas Danforth, une figure d'un autre temps des USA, celui de l'avant deuxième guerre mondiale, celui de la montée des périls en Europe, celui où, vue de Brooklyn, la ligne de partage entre les gentils et les méchants n'était pas encore clairement établie et où les nazis pouvaient encore passer pour un rempart contre le communisme.

Par hasard, en ce moment flottant, Thomas Danforth passera du côté des gentils, et du même coup, du statut de riche futur héritier et futur époux standard, à celui d'espion. Il intègre une mystérieuse organisation secrète qui a compris l'urgence de mettre en place un plan. Le problème étant lequel. Ben, à vrai dire, ce n'est pas clair, même à la fin du livre, je n'avais toujours pas saisi le fil. Ce qui est certain, par contre, c'est que la clef de voûte du plan qui n'existe pas encore est Anna Klein. Personnage protéiforme et insaisissable, venue du fin fond de l'Europe, elle semble déterminée à mourir. Mais on ne sait toujours pas pourquoi. Pas grave, elle fascine Thomas, juste pour ce mystère de cette détermination, et celui de ses origines, mi juive, mi turque, mi persécutée, mi machiavélique, (mi cochon d'inde ?), cette silhouette floue et très silencieuse entraine Thomas dans son sillage de bombe à retardement dans le fameux plan qui commence aux USA pour se poursuivre à paris, puis en Allemagne, toujours en quête d'un sens. pour elle, il tournera le dos à un destin tout tracé pour plonger dans l'inconnu sur les pas et dans la flamme d'Anna.

Mais que ce livre est lent ! Les chapitres languissent en alternance entre l'histoire de Thomas et d'Anna, et les remarques du journaliste sur le vieux monsieur qui raconte cette histoire en face de lui, lui-même louvoyant dans son passé en de longues circonvolutions ressassant le charme d'Anna, le mystère du charme d'Anna, ce qui finit par flinguer l'un et l'autre, le charme et le mystère, je veux dire ( et l'intérêt de la lectrice qui s'étire ...)

Les étapes de la formation d'Anna sur le sol américain n'en finissent pas de piétiner. On se dit qu'une fois sur le sol européen, il va bien falloir que ça s'accèlére, que ce famaux plan nous fasse vibrer d'angoisse. Ben, non, vu qu'il va s'agir d'assassiner Hitler, et que Hitler, on sait bien comment il finit, et que Anna n'y fut pour rien. On aurait pu alors frémir au tragique d'une grande passion d'amour déchirée par les affres de l'histoire, histoire de se rattraper aux branches. Ben, non, non plus, tant passions et trahisons sont diluées dans le flapi.

Bref, à mon grand dam, et contrairement à ce que m'a affirmé la libraire, tout n'est pas bon dans Thomas Cook, et m'en voilà fort marrie.

17/07/2016

Vernon Subutex, Virginie Despentes

vernon subutex,virginie despentes,romans,romans françaisVernon était un disquaire, un vrai, un de ceux qui savait ce qu'il vendait. "Le revolver" était un lieu d'écoute, mais aussi de rencontres. Mais ça, c'était à l'heure de son heure de gloire, son Nirvana disparu. Dans ses ex-clients habituels, il y avait Alex, un jeune homme devenu depuis un musicien autant adulé que controversé.

Tandis que Vernon faisait la culbute, Alex a atteint l'apogée des hits et des scandales. Étoile déboussolée, le musicien s'est fourvoyé dans artificiel et cela fait un moment qu'il a perdu sa route quand il recroise celle de son ex-mentor, Vernon. Une nuit d'excès, Alex enregistre chez Vernon quelques bandes ; musique ou intox, on ne le sait.

Alex disparait alors que Vernon se retrouve au plus bas. Lui qui ne sortait plus vraiment de chez lui, il s'en retrouve expulsé, pour cause de loyers impayés. Quelques chèques d'Alex lui avait permis de tenir sur la corde raide, mais là, c'est fini. Alors, ne reste à Vernon que quelques reliques de son glorieux passé et ces bandes enregistrées dont l'existence commence à faire bruisser le Landerneau parisien de la branchitude.

Pendant ce temps, Vernon entame son errance dans les vestiges de son carnet d'adresse, il se raccroche à toutes les branches pour se procurer le montant des impayés. Il fut un homme à femmes, il fut admiré, respecté, il puise donc dans le vivier de ce passé jusqu'à l'épuisement. D'échecs en déroutes, Vernon enchaine les hébergements précaires, sexuels ou musicaux, squatter de charme, il va malgré tout vers sa chute. Le lecteur traverse avec lui le panorama d'un microcosme où les branchés côtoient les ratés dans un univers urbain très rythmé.

Hystérique bourgeoise, réalisateur de séries télévisées frustré de long métrage, fêtard de la haute au nez poudré de cocaïne, journaliste débutante en quête de scoop, chercheuse de têtes sur internet au passé trouble, mannequin transsexuelle coincée ... défilent ... une galerie de personnages peu reluisants, autant de branches cassées ou peu fiables, Vernon épuise son carnet d'adresse, et ma foi, mon intérêt aussi. Même si le récit est rythmé, que les épisodes se succèdent rapidement, il m'a manqué d'adhérer aux personnages qui m'ont paru artificiels, comme l'intrigue, linéaire et prévisible vers la chute, m'a paru calculée pour un effet de manège qui tourne en rond.

13/07/2016

L'énigme des Blancs-Manteaux, Jean François Parot

l'énigme des blancs manteaux,jean françois parot,romans,romans français,romans historiques,romans policiers,séries policièresLe premier tome d'une série qui joue dans la cour des policiers historiques et présente tous les traits d'une série à suivre.

Nicolas Le Floch est tout droit sorti de sa Guérande natale où rien ne le prédisposait à une illustre carrière. Il est envoyé à Paris, sans rien y comprendre, mandaté par son parrain, auprès de Monsieur de Sartine, chef des affaires secrètes de Louis XV et aussi, grands collectionneur de perruques. Nicolas est du genre héros populaire, par ses origines, pour commencer. Enfant trouvé, il a cependant été bien élevé et choyé par un chamoine éclairé et sa fidèle servante qui l'a initié aux parfums culinaires. Il est plein d'autres qualités, honnête, perspicace, il attire naturellement la sympathie et les amitiés ... Son apprentissage dans le monde du crime va donc se faire à la mode exprès.

Bombardé espion de qualité, il se retrouve enquêteur muni des pleins pouvoirs, traitement exceptionnel qui permet à l'enquête de s'étoffer rapidement. Et elle est en fait plutôt touffue, d'autant plus que le cadre historique, le Paris du XVIII ème siècle, est reconstitué avec force détails, visuels et olfactifs. On se plait à suivre l'apprenti dans les différents milieux sociaux que son enquête l'amène à côtoyer ; de la maison bourgeoise à la maison de plaisir, en passant par la gueuserie des indicateurs ou des témoins, en flirtant avec le monde du jeu et de la corruption.

les personnages secondaires permettent aussi de pénétrer un peu plus l'esprit du temps ; on sent l'esprit philosophique qui s'incarne dans certains et se mêle aux fragrances du bon goût qui permettent de goûter, par procuration livresque, à un certain art de vivre, et de cuisiner ...

En effet Nicolas est fine gueule, en plus d'être fin d'esprit. Il débusque, avec quelques encombres quand même, la vérité derrière les cadavres qui s'accumulent .. mais seulement ceux des méchants, même des méchants innocents, ce qui assure une lecture fluide et sans à-coups dérangeants pour les cœurs sensibles. Il y a bien quelques autopsies et flatulences mortifères et macabres, mais rien de bien sordide finalement. Et à la fin, tout s'éclaire dans le meilleur des mondes possibles ...

Intrigue bien pensante, enquêteur de bonne foi, documentation de bon aloi, époque puissante en possibles rebondissements divers, variétés des plaisirs ... De bons ingrédients mitonnés par une plume classique et efficace, sans fioritures, soit, mais pourquoi ne pas suivre les routes bien tracées ?

09/07/2016

Bérézina, Sylvain Tesson

bérézina,sylvain tesson,récits de voyage,autobiographiessUne lecture dont j'ai adoré le côté sale gosse. J'adore les sales gosses, faut dire, les pieds de nez et le foutraque. Je ne dis pas que l'auteur est un sale gosse foutraque, je n'en sais fichtre rien et m'en contre fichtre. Mais ce bouquin là m' accroché comme cela, par quelques formules à l'emporte pièce, des généralités gratuites à deux balles : "Il y a comme cela des napoléons du minuscule ; en général, ils finissent sur les bateaux, le seul endroit endroit où ils peuvent régner sur des empires.", "La vodka est tellement plus efficace que l'espérance. Et tellement moins vulgaire." ou encore " En Russie, l'art du toast a permis de s'épargner la psychanalyse", d'autres qui frôlent le politiquement pas correct : " Nous étions fiers comme des tractoristes de la brigade numéro 12 décorés de la médaille du travail". Des formules de sale gosse d'occident, gâté par l'aventure et la construisant au besoin ... une forme de provocation snobissime, jusque chanter les louanges de l'Oural, la moto emblématique du savoir faire stalinien, qui devient ici le symbole de la résistance à la modernité et à la marche de la Russie vers le capitalisme le plus décomplexé. Décomplexé, l'auteur l'est aussi, son projet est de raconter le périple sur la fameuse Oural et son side car, conduite par lui-même, accompagné de deux acolytes français et de deux autres russes, périple qui suit les étapes (en gros) de la retraite de Russie, la der des ders de Napoléon.

On sort des sentiers battus de l'histoire pour accomplir un devoir de mémoire d'arrière garde. Voilà qui me plait. Sylvain Tesson, un ami à lui et son photographe se lancent donc sur les traces de Napoléon et des ombres de l'armée qui trouva, de Moscou à Paris, la triste fin de sa gloire. Tombe d'un règne auréolé aujourd'hui plutôt de sa légende noire que de sa légende dorée, la plume de Tesson tente une résurrection tardive au rythme brinquebalant d'une Oural et de son side car, dépassés sur les autoroutes par la modernité des camions multitonnes qui les noyent sous la neige fondue et crade des à-côtés de l'histoire officielle.

Un voyage sans gloriole, aux étapes rythmées par la vodka et les gueules de bois, les quelques souvenirs de ce qui fut la grande armée, surgissent au coin d'un bois ; pancartes dégradées par l'oubli, au bord d'un fleuve, monuments à une défaite qui fut, aussi, la victoire des vaincus, l'armée du Tzar. Ce qui explique, selon Tesson, le goût des Russes pour Napoléon ...

Le voyage se nourrit aussi de lectures historiques, qui sont assez peu développées, l'auteur balisant juste les principaux repaires pour que le lecteur s'y retrouve. De même, de temps en temps, il place une fresque de la débâcle, esquisse les silhouettes des moribonds en errance, la faim qui les fait dévorer les chevaux, le froid qui les consume.

Pas un roman historique, pas un essai non plus, un vagabondage, j'ai bien aimé ce côté feu-follet, franc-tireur et quasi jean foutiste des convenances.

 

 

06/07/2016

Américan darling, Russel Banks

américain darling,russel banks,romans,romans américains,dans le chaos du mondeHannah Musgrave n'est pas un personnage à-priori très chaleureux, ni très simple, et c'est bien cette complexité qui fait de son parcours atypique un sacré bon bouquin qui balaie les conventions au pied de sa porte et à la lettre.

Hannah commence le récit de sa vie à rebours. Elle a la cinquantaine tassée, mais pas blasée, elle dirige une ferme bio au milieu des monts Adirondacks, en compagnie de deux chiens et de ses employées, atypiques, elles aussi. Une nuit, elle rêve d'Afrique, de sa vie au Libéria, quand elle avait une maison à Monkoria, un mari, trois fils, un ainé et deux jumeaux, mi américains, mi libériens, surtout libériens en fait. Elle y dirigeait un sanctuaire pour chimpinzées, et avait encore, quelques convictions politiques. Même si c'était pour de mauvaises raisons, c'était le temps qui s'arrêtera avec les guerres civiles, les massacres et les peurs, les lâchetés et les abandons.

Hanna raconte les circonvolutions de ce qui se voulait être un parcours vers un monde plus juste et qui trouvera sa chute dans l'errance d'une série d'erreurs.

Fille d'un pédiatre réputé et d'un mère bon chic bon genre, plutôt "libéraux", fille gâtée et unique, elle était de la génération de la guerre du Vietnam et de l'égalité tout azimut. Ses engagements radicaux ontfait une proscrite et une clandestine en son pays. De cette première vie là, elle garde une paranoïa qui trouvera son alter égo au Libéria. Même si ce n'est pas en ligne droite, elle y tentera une deuxième vie. De femme indépendante, elle devient femme de ministre foyer, de femme à hommes et à femmes , elle devient soumise à des désirs qui ne sont pas les siens. Elle exploite cette nouvelle identité en étrangère à elle même, ne parvient pas à se sentir mère, lit dans les regards des chimpanzés, mais pas dans ceux de ses fils. Mariée à un libérien, elle n'arrive pas à y croire vraiment, la militante de l'égalité ne peut se fondre dans une identité noire qui lui échappe. Le Libéria, pourtant, lui convient, république singulière à la botte des américains, il est le cadre de ses facettes, et l'histoire du pays se tricote avec la sienne.

Le mécanisme de la violence politique, la corruption, la misère, sont les conséquences d'une colonisation cachée et hypocrite. Les ficelles sont tirées de bien plus loin que les hommes qui s'acharnent au pouvoir, un dictateur chassant l'autre au nom d'un nouvel ordre tout aussi sanglant. Hannah changera bien des fois d'identités, sans jamais en trouver une qui l'apaiserait et lui donnerait une cohérence. Comme le Libéria, finalement, elle est une petite volonté qui vacille quand l'histoire des "grands hommes" s'en mêle, à commencer par son père.

Un livre profond et grave, sans compromission, ni pour le personnage, ni pour le lecteur, un regard très clair sur l'impossible prise en main des "colonies" sur leur destin.

 

03/07/2016

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, Alex Beaupin

les gens dans l'enveloppe,isabelle monnin,alex beaupain,romans,romans français,pépitesUne lecture à cœur, de cœur, trois coups de cœurs pour une seule enveloppe.

Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur sur internet 250 photos, elle en fera un roman, puis retrouvera les vrais gens qui étaient dans l'enveloppe, Alex Beaupain en fera des chansons. C'est le projet en trois temps.

Les photos sont anonymes, sans noms, sans prénoms, sans dates, sans lieux. Elles ne sont ni belles, ni bien prises. Elles montrent des gens ordinaires et des moments infra ordinaires, de ces photos qui ne veulent rien dire de bien important, sauf, peut-être, pour ceux qui les ont regardées, avant de les jeter. On y voit un jardin, un champ, une cour avec des plates bandes en béton, les en arrondie qui devaient faire joli dans les rangées, bien rangées d'un potager, la tapisserie d'une salle à manger, celle à gros festons dorés et déjà fanés. Les mêmes personnes reviennent, mal cadrées ; une grand-mère, un homme plus jeune, qui porte une petite fille, la même qui tient d'une main un grand-père et de l'autre un vélo, elle doit l'avoir reçu en cadeau, elle ne le tient pas bien, une autre photo, cette année là, elle a reçu une guitare. Un portrait se détache, la petite fille porte un gros pull à rayures orange, la laine peluche déjà un peu. Elle a les dents un peu écartées et regarde ailleurs. Une autre photo montre le portrait peint de la petite fille au-dessus du cadre d'une cheminée, le regard affirmé. Et pourtant, c'est le même.

La grand-mère porte de grosses lunettes, de plus en plus foncées. La petite fille grandit. Séance pose au camping, devant un barbecue. Sa solitude enrobe l'âme des polaroïds.

Sur aucune photo, n'apparait la mère. Isabelle Monnin construit l'histoire autour de ce manque et anime le papier glacé, la petite fille attend près d'un téléphone à touches orange, Platini lui fait chanter "allez les bleus", la coupe du monde est en Argentine, très loin de la grand-mère, devenue mamie Poulet, loin de la toile cirée de la cuisine étriquée. Là-bas, il y a celle qui a pris le virage. Isabelle Monnin nomme la petite fille Laurence, le père, Serge, et la mère, celle qui les a quittés, Michelle.

Elle leur brode une histoire de désamour, et de rêves perdus, de tristesse sans plaintes, d'infinis riens ordinaires dans une bourgade des années 70 entre ruralité et usine et raconte une histoire de virages, de ceux que l'on ne prend jamais, ceux qui sont à 90 degrés. Une histoire de barrage et d'enfance grise aux couleurs passées de polaroids qui ne veulent plus rien dire au fond d'un tiroir.

Reste à faire la seconde partie, l'enquête et retrouver les vrais gens. L'auteure traine des pieds, moi aussi. Pas envie de savoir qui ils étaient vraiment ces gens dans l'enveloppe, si cela se trouve, Michelle, Serge, mamie Poulet et Laurence, en vrai, ils étaient moches, pas si tendrement abimés que dans le roman, pas si vrais dans leur vie où la banalité n'aurait pas l'excuse du romanesque. Mais voilà, "dans l'enveloppe, il y avait des gens biens" dit Isabelle Monnin. elle mesure sa chance, et moi aussi.

Serge devient Michel, Michelle devient Suzanne et Laurence reste Laurence. L'enquête bâtit d'autres portraits en échos des premiers et noue, pourtant, la même histoire ; la faille de l'enfance, le désamour et l'abandon, même si les rôles sont redistribués et que l'Argentine rêvée se dissout dans la réalité de Clerval, ancrée dans le Doubs. Reste la fragilité de Serge qui fait chavirer, une histoire de clocher et de cœur que l'on a oublié de prendre.

En enlevant les guillemets de la fiction, le lieu et les gens prennent corps et bruissent les voix qu'Alex Beaupin va alors mettre sur le CD, troisième écho où les vrais gens content alors les deux histoires et la leur. Les trois moments résonnent des mêmes notes frêles et friables comme des larmes à sécher.

 Un autre avis, un autre coup de coeur : monpetitchapitre

 

 

 

01/07/2016

Le Louvre insolent, Cécile Baron, François Ferrier

le louvre insolent,cécile baron,françois ferrier,essais françaisJe n'ai pas résisté longtemps  à me lancer, à la suite de Dominique et de Luocine, sur les traces de ce parcours dans le décalé du Louvre. Dans ce musée à revisiter, qui nous est proposé ici, ce ne sont pas les classiques que l'on nous invite à regarder, mais les ratés, un pas de côté pour voir  les nanars de l'art. Le nom de la maison d'édition de ce petit régal signifiant "tu marches avec moi", c'est donc assez naturellement que l'on emboite le pas de cette galerie des "perdus pour la gloire", en suivant des allées un peu cachées, et d'autant plus croustillantes des croutes ...

Des tableaux ratés où les puttis se gondolent, les musculatures se gonglent de l'orgueil du savoir-faire du maitre, les drapés n'en peuvent plus du pathétique et des envolées lyriques ... Mais aussi des oeuvres qui montrent que le bon goût d'une époque est ce qui passe le moins bien le temps qui passe, que l'académisme et le conventionnel mènent au ridicule , que ce qui est sacralisé ne demande qu'un clin d'oeil de l'histoire pour se dissoudre dans le sourire.

Les reproductions des tableaux sont accompagnés de courts textes qui appuient là où ça fait mal, recadrent les perspectives historiques et picturales, mais aussi, donnent quelques clefs pour apprécier un détail, un modelé, un drapé, sauvés du désastre d'ensemble.

Ce n'est jamais pédant, ni prétentieux, car c'est bien à un public lambda et néophyte que ce livre s'adresse. Il reste à souligner la qualité des reproductions, ce qui vu le format léger de cette publication, et son prix, tout aussi léger pour ce type de publication, d'art, malgré tout, est aussi étonnant qu'un hydre de Lerne réduit à l'état de paillasson sous les pieds d'un Henri IV qui ne semble toujours pas en revenir ...

 

27/06/2016

Les filles de Hallows farm, Angela Huth

IMG_6394.JPGC'est fou ce que la campagne anglaise peut avoir comme effet sur les jeunes filles anglaises : elle vous les retourne comme de la pâte à pan cakes ou vous les attendrissent comme de la crème du même nom, à moins que ce ne soit le lecteur (lectrice) qui ne se laisse prendre au charme mousseux des haies d'églantiers ...

Pendant la première guerre mondiale, elles ont trois volontaires, engagées dans le programme qui, face à la pénurie d'hommes dans les champs agricoles, propose de les remplacer par de jeunes citadines. Trois semaines de formation et un uniforme plus tard, elles se retrouvent à traire des vaches, tracer des sillons droits, chasser des rats, couper les haies (droit aussi), nourrir les poules, faire copine avec une truie des plus farouches, nettoyer le cul des moutons, et cela de six heures du matin à la nuit tombante, avec pluie, brouillard et autres animosités à convaincre de leur bonne foi et de leur grande bonne volonté ...

Durant un hiver et un été, Prue, Stella et Agatha vont être les volontaires, très volontaires de Hallow Farm. C'est la propriétaire, Mrs Lawrence, qui en a eu l'idée. Mr lawrence, lui, n'était pas trop pour, c'est un taiseux ombrageux. Leur fils, Joe, n'en a sûrement rien dit, mais n'en profitera pas moins ... Ratty, l'intendant en quasi retraite, encombré de sa femme irascible, n'a pas eu voix au chapitre. Mais chacun se transforme face à cette arrivée dans les champs et les étables, de cette féminité virevoltante de jeunesse et de charmes ...

La plus virevoltante est Prue. Coiffeuse de son état, elle porte contre l'adversité rurale haut les cœurs, l'usage intensif des rubans bouffants dans les cheveux et de l'eau de pluie en eau de jouvence pour cheveux ternes ... Pétillante et superficielle, elle est pourtant la reine du tracteur, qu'elle manie aussi fermement que le désir des hommes. Son rêve est de trouver le bon, mais seulement après la guerre. En attendant, elle tente toutes les occasions possibles. Stella, elle, croit déjà avoir trouvé le bon, une enseigne de vaisseau à peine croisé avant son départ à elle pour la ferme, et lui pour son vaisseau. Elle lui écrit des déclarations enflammées, parce qu'il faut bien aimer quelqu'un pour être romantique. Agatha, c'est l'intello du dortoir, la raisonnable qui raisonne, parfois trop, mais qui rêve parfois de recevoir, comme les autres, un peu d'amour d'une étoile très lointaine.

Trois jeunes filles dans une ferme isolée du Dorset, ça vous secoue les habitudes austères des fermiers mais comme c'est un pur roman de campagne anglaise, on y boit du petit lait. Évidemment, il ne faut pas y venir chercher trop de vraisemblance, et le pays des bisounours trouve ici une de ses plus charmantes incarnations, mais je n'aurais cru que le Dorset puisse être aussi plaisamment cultivé. Ses champs fourmillent de petites aventures énamourées et même une chasse aux rats peut être l'occasion de frémissements sensuels (en tout bien tout honneur ...) Très "sweet", mais les personnages, surtout les personnages secondaires, donnent corps à une peinture de moeurs même pas mièvre.

Par le plus grand des hasards, Hélène et Kathel ont publié une note sur ce même titre, il y a quelques jours, je vais enfin pouvoir aller les lire en entier !

20/06/2016

Scipion, Pablo Casacuberta

Hannibal-Crossing-Alps-War-Elephants.jpgScipion, dit Anibal de son vrai prénom, n'a rien d'un conquérant. Le poids de son père, historien émérite des âges antiques, l'a fait looser, et son prénom sonne plutôt le glas que l’oliphant des éléphants. De même, en terme de stratégie amoureuse et de carrière, le héros narrateur navigue à vue depuis des années. Le moins que l'on puisse dire est qu'en terme d'héritages, il n'est pas verni.

Le père est mort depuis déjà un temps certain, et même avant cette disparition, Anibal était écarté (s'était écarté, aussi ...) de toute forme de reconnaissance ou de communication d'avec le grand homme. C'est cet héritage que le héros découvre ( en partie ...) au début du roman, quand, enfin autorisé à pénétrer dans la maison qui fut celle de sa bien triste enfance ( la mère l'ayant désertée assez tôt et la sœur s'étant révélée aussi indéboulonnable qu'une statue de César stalinien), et c'est ainsi qu'il récupère trois boites à Pandore. Qui se révèleront à double fond. Persuadé qu'il ne fut pour son père qu'un objet de mépris, Anibal a dans ce sens là, toujours tout fait pour le satisfaire. Face aux boites, on s'attend donc à des révélations, mais que nenni, les premières découvertes ne sont que déceptives et cruelles réminiscences de leurs profondes divergences. Et même Alicia, la fraîche assistante de l'agence immobilière qui l'accompagne est une des admiratrices ferventes du lyrisme historique paternel. Anibal reste prisonnier de ses larmes, de déconvenues. Mais le ton est donné, et enfermé dans le point de vue du piteux narrateur, le lecteur se met à sourire et à douter, non, nous ne partirons pas à la quête du père ou du grand secret sans quelques tribulations burlesques.

En effet, le testament en cache un autre, un testament à épreuves. Pour accéder au confort que les richesses paternelles pourraient enfin assurer à notre héros malmené, ne serait-ce que lui permettre de sortir de la sordide pension où il cohabite avec un vieux fou déféqueur, voire de lui éviter de continuer à entretenir un alcoolisme latent et un défaitisme certain, Anibal va devoir écrire un livre. Et pas n'importe lequel, un livre d'histoire moderne, qui, de plus, devra être cautionné par les fourches caudines de l'institut paternel, gouverné par le fantasque avocat Manzini. Le testament est piègeux ...

De tribulations en faux espoirs, Anibal mènera son odyssée burlesque, et dans un naufrage surréaliste, retrouvera un sens à l'histoire, porté par sa seule rancœur dont on ne sait finalement, si elle est réalité ou fantasme, une justification à postériori de la suite de ses échecs.

Une quête des origines à tiroirs, qui semble aller à veau l'eau, puis, qui reprend pieds ... Comme le narrateur, j'ai failli m'égarer en route, puis comme lui, j'ai finalement compris que la route à suivre était de ne pas résister et ne pas céder à l'envie de tout savoir. Une très belle fin de roman, en tout cas, tout en douceur et délicatesse.

 Lire aussi l'avis de Keisha

18/06/2016

Le ravissement des innocents, Taiye Selasi

romans,le ravissement des innocents,taiye selasi,romans angleterre" Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de sa chambre", est la première phrase du roman. Kweku tombe d'un infarctus devant l'atrium de la nouvelle maison, celle qu'il a fait bâtir pour sa deuxième vie, son retour au Ghana. Après, il l'a trouvée trop vide, il y a alors installé une nouvelle épouse, mais pas d'enfants. Il a repris sa carrière de chirurgien réputé, et puis, ce matin-là, tout s'arrête sans réponse et l'atrium est la dernière chose qu'il verra.

Une mort soudaine qui laisse ses deux vies inachevées, la première a cassé, la seconde n'a rien reconstruit. Entre les deux, il y a un trou et du silence, beaucoup de silences. Les enfants de la première vie de l'autre côté du monde se partagent le choc, le père est mort, et il va falloir se retrouver, retrouver la mère et partir ensemble enterrer Kweku au Ghana, se confronter à ce nouveau père, celui de la deuxième vie, sans avoir compris l'ancien.

La première vie de Kweku, pourtant, s'annonçait plutôt bien, tout semblait devoir réussir à ce jeune étudiant en médecine parti aux USA avec au bras, Fola, sa superbe épouse, et dans ses mains de chirurgien un avenir radieux. Est né Olu, en premier, dont le prénom annonçait le bonheur, puis les jumeaux, puis Sadie, en entier, "Folasade", "la richesse me couronne". Entre les deux prénoms, cependant, l'avenir radieux a pris un coup dans l'aile, l'exil a marqué les parents. Se transmet aux enfants leurs silences et leurs deuils, jusqu'au plus assourdissant, le départ sans un mot de Kweku pour un retour solitaire dans un pays dont ils ne connaissent rien.

Le livre retrace leur parcours depuis l'annonce de la mort subite du père, l'onde de choc, pour remonter le temps, celui qui fut celui de l'admiration, du doute, du rejet, le temps de la défection de la mère, Fola, le temps du ressentiment et des failles, puis, peut-être, celui du presque pardon, ou du moins, celui de la connaissance, celle de ses origines, c'est déjà ça. Chacun des quatre s'est construit sur l'exil soudain de l'innocence de l'enfance et les promesses non tenues, des lézardes qui les grattent, chacun à leur façon. Et chacun de tenter face au silence de trouver un bout de réponse sur le sol du début et de la fin de l'histoire.

Un thème donc assez classique finalement, auquel la construction non linéaire du roman apporte quand même un certain souffle et un intérêt certain, et pourtant, il m'a manqué, je l'avoue, un je ne sais quoi de frisson pour les personnages ...

 

15/06/2016

Il faut tuer Lewis Winter, Malcolm Mackay

il faut tuer lewis winter,malcom mackay,romans,romans écosse,romans policier,séries policièresGlasgow, de nos jours, dans ce polar, a des airs de Chicago underground des années 50. Pas un seul kilt à l'horizon, pas un fantôme, pas un château hanté, quelques banlieues, quelques bars, une urbanité  en clair obscur à peine esquissée, le décor juste nécessaire à planter l'histoire : la préparation minutieuse d'un meurtre par un tueur à gage.

Ce tueur se nomme Calum Maclean, et même si il est encore très jeune, il est considéré comme talentueux, efficace, un animal à sang glacé qui tue comme on fait un métier, sans prise de risques inutile ni questions de conscience. La seule conscience qu'il connaisse est celle de bien exécuter le contrat. Par ailleurs, il tient à sa liberté, ne réalise que les commandes indispensables pour gagner sa vie, sans plus. Il ne sort jamais de son monde, et analyse faits, gestes, causes et conséquences comme un caméléon du crime.

Le prochain contrat est sur Lewis Winter, un trafiquant plutôt minable qui semble mordre sur d'autres plates bandes que les siennes. Pour l'instant, il se fait mener par le bout du nez par Zara, une jeunette aguerrie dans le milieu de la pègre, ce qui donne un couple de guingois. Ce qui n'est pas le souci de Calum Maclean, mais qui deviendra celui de l'enquêteur, côté police, après l'intervention du professionnel. Un enquêteur très mal embouché, mais qui s'annonce être la mouche du coche ...

Si vous voulez changer de carrière, c'est le livre qu'il vous faut. Vous y trouverez tout ce qu'il faut savoir pour devenir (et rester) un tueur efficace ; préparation, gestion des risques, évaluation des tensions à prévoir, évacuation des tensions ... Le tout en un kit très dépouillé du style. Très sec. Très phrases courtes, sujet-verbe-complétement, comme le dit tueur. Un minimum est consacré aux causes du meurtre, et rien sur les motivations de Calum, type par ailleurs parfaitement équilibré et sans cynisme aucun ...

Cette sécheresse a fait que j'ai mis quelques pages à me sentir à l'aise dans cet univers du crime, très rationalisé et sans affect. Mais finalement, je m'y suis faite assez rapidement, et me suis même surprise à basculer aussi froidement du côté du tueur. L'intérêt est aussi relancé par l'enquête qui démarre, menée par un policier aussi sympa qu'un fil de rasoir, et qui s'apprête à malmener les jolies ficelles de Zara ( comme c'est une trilogie, son sort reste en suspens !)

A suivre sans doute ...

 

11/06/2016

Le violoniste, Mechtild Borrmann

le violoniste,mechtild borrmann,romans,romans historiques,romans policiers,roman allemandsBon, j'avoue, je n'ai pas tout compris, je me suis un peu paumée dans les pères et les grands pères et leurs potes apparatchiks vieillissants, mais c'est aussi parce que quand je lis un polar, je mets mes neurones de côté, ça leur fait du bien et à moi aussi. Sauf que dans ce polar là, il en faut quand même deux ou trois pour retenir qui est qui et qui a fait quoi dans les noms russes. pourtant, ils ne sont pas trop compliqués puisque le héros, Sacha Genko, a perdu une partie du sien, Ossipovitch. Enfin, c'est son père qui l'a perdu, en arrivant de Russie quasi post soviétique, en Allemagne, et avant lui, le grand père avait perdu son violon, un stradivarius légué par son grand-père à lui, un prodige musical, aimé du tzar. Il est donc indubitable, dès le départ, que nous avons là une famille où il y a beaucoup de pertes. Et encore, je ne les dis pas toutes, juste le point de départ.

1948, Ilia Genko se fait arrêter par la police secrète et son mode lui tombe sur la tête, à lui, musicien aveugle au régime, ne vivant que par la musique, planant de concerts en concerts (même à l'étranger, il n'a pas entendu parler des exilés), sans rien voir, pas même que le communisme stalinien allait lui couper les ailes ( et les doigts aussi, mais, c'est pour plus tard). Et c'est là que le violon s'égare.

Sa femme, la belle actrice, Galina, vivait dans le même cocon et Ilia, va, sans le savoir, l'entrainer dans sa chute vers la sous humanité des camps glacés et perdus.

Deux générations plus tard, Sacha, ni musicien, ni surdoué mais un peu paumé, car il porte en lui l'atavisme de la perte de soi et de ses repères, n'a par contre jamais entendu parlé de celle du violon. Il se pensait fils d'émigrants russes, plus paysans qu'artistes. Un appel de sa sœur, perdue, elle aussi, et il se retrouve à remonter le fil vers son illustre ancêtre à la mémoire disparue (ben oui), et souillée, à l'aide d'une lettre écrite au verso d'une étiquette de boite de conserve du goulag, et de l'aide bienveillante de son mystérieux patron pour lequel, il craquait, jusqu'ici gentillement, des logiciels informatiques de surveillance.

Dire que ce titre m'a emballée serait quelque peu mentir, trop d'invraisemblances politiques et finalement peu d'atmosphère. Sacha va très vite dans sa retombée vers le temps de ses ancêtres, du moins trop vite pour moi qui aime les chemins de traverse et le glauque historique sans fond. J'ai eu l'impression d'un saupoudrage, une fine couche de KGB et quelques pointes de stalag pour la couleur locale et un ancrage minimum pour faire tenir debout la course poursuite au violon. Qui court vite et bien, mais un peu dans le vide quand même ...

07/06/2016

Indian creek, Pete Fromm

IMG_20151010_115811.jpgTout d'abord, j'ai toujours eu du mal avec Robinson. Vendredi (13) ou pas, mythe ou pas mythe, le Robinson, il a quand même un arrière goût d'individualiste petit bourgeois, dirait fiston, qui n'a pas lu Robinson, mais moi oui. L'île déserte avec la survie qui mène à la réussite de l'entreprise, ce n'est pas mon truc.

En plus, là, c'est un Robinson du froid, dans le Montana, avec des lynx, des caribous et des cerfs et des tas de bois à couper. Les lynx, les caribous et autres bestioles du froid, ce doit être très beau, dans la neige. Si grandiose d'ailleurs, que je ne vois pas l'utilité d'aller déranger toute cette infinitude avec mes lunettes de soleil, ma tenue d'intérieur-extérieur en ces débuts de beaux jours, et mes questions existentielles menées du fond de mon jardin. (Ben oui, j'ai migré du canapé au transat. Faut pas croire, je suit les saisons.)

La vie sauvage pour moi, se limite aux tentatives désespérées de mon chat pour intimider ma poule quand elle chasse le vers de terre au milieu de ma plate bande de fraisiers. Ce qui est déjà d'une violence à la limite du supportable, vu que je n'ai que deux fraisiers. Surtout à cause de la tête de mon chat, qui en général, vit un moment de honte suprême, vu que la poule s'en fiche et il revient alors se coucher près du transat, et je lis la mortification du grand fauve dans ses yeux verts.

 Donc, un livre dont le sujet est l'hibernation volontaire d'un jeune homme inconscient à l'intérieur d'une tente de toile rectangulaire, au croisement de deux rivières en plein cœur du parc de la Selway-Bitterot ( au nord de Missoula, à des centaines de kilomètres du premier habitant capable de parler d'autre chose que de la chasse aux caribous, car là-bas, même les écrivains sont nature). Le Robinson novice s'embarque pour six mois glacés avec pour mission de dégeler une fois par jour un bassin d'élevage de deux millions et demi d’œufs de saumon, implantés là pour voir si ils vont survivre. J'avais déjà la réponse, en gros, pour la survie des futurs saumons, c'est dire qu'aucun frémissement n'a agité ma tong du fond de mon jardin.

Et pourtant, j'aurais eu bien tort de ne pas suivre ce conseil de lecture d'une adorable libraire ( officiant à Étonnants voyageurs sur le stand des éditions Gallmeister mais basée normalement dans la librairie "livres in room" à Saint Pol de Léon.). D'abord, parce que lorsqu'on vend des livres au royaume du chou-fleur, on est un vrai Robinson et que une île déserte remplie de livres, c'est un royaume que je peux concevoir, et ensuite, parce que ce livre est drôle.

Peter Fromm s'y moque beaucoup de lui même, de son rêve d'aventurier de l'extrême né au contact de sa fréquentation naïve des récits des trappeurs épiques, de sa confrontation avec la solitude qu'il combat à grands coups d'entreprises pharaoniques d'abattage de bois de chauffage, sa frénétique compulsion à s'occuper, dans le vide de cette immensité, pourtant peuplée de quelques aficionados de la chasse aux lynx.

L'auteur, tout en maltraitant, avec le sourire, sa juvénile inconscience, construit un roman d'apprentissage fort sympathique, mêlant ses états d'âme et son amour naissant pour l'état solitaire, qui de subi, devient choisi.

Évidemment, je ne suis pas revenue de ce voyage en terre glacée avec l'envie irrésistible de chevaucher une moto neige, mais avec quand même une petite idée du plaisir qu'on pouvait y trouver. Et surtout, j'ai trouvé ce qui manque à mon chat dans sa poursuite effrénée de la poule sur mon carré de pelouse, c'est l'exaltation des grands espaces et l'urgence de la survie ...

05/06/2016

Grossir le ciel, Franck Bouysse

les2pontsB.jpgLe ciel pèse plus lourd qu'ailleurs dans le fin fond des Cévennes. Pas les Cévennes du soleil, celles que l'on trouve de l'autre côté du gardon et de la Vallée française, mais les Cévennes du nord, où le touriste, même randonneur, se fait variété rare tant le sol y est rude au bâton, même en descente, et la terre froide, même en été, quand se baigner sous le Pont de Montvert vous donne une idée du pôle nord. L'eau y est pourtant claire, aussi claire que l'habitant est taiseux, voire suspicieux.

Gus pourrait en être l'archétype de ses taiseux. Figé sur sa terre comme si elle était son lot d'éternité, il ne voit pas plus loin que son nécessaire, l'horizon embrumé du bout de ses champs, à savoir seulement passer un jour après l'autre, que les vaches doivent traites à l'heure et la clôture réparée.

C'est un drôle de type, dans un drôle de temps, arrêté comme lui, solitaire et glacé comme la neige qui fabrique des empreintes, les empreintes, toujours les mêmes, les siennes et celles de son chien. La violence de l'enfance, celle d'un amour perdu aussi, perdu avant même d'avoir existé, il y a si longtemps, reviennent comme les flocons qu'il chasse d'un revers de main, comme les mouches s'accrochaient en été au papier gluant de la cuisine, l'unique pièce de la ferme, où grésille la télé, à l'image aussi ouatée que le ciel est bas.

Allez savoir pourquoi, c'est le jour de l'annonce de la mort de l'abbé Pierre que cela lui prend à Gus, de se sentir ainsi tout chose, à remuer ses flocons de souvenirs, à se sentir un peu comme un orphelin, alors qu'en vrai, orphelin, il l'est déjà depuis un bon moment. Et le moins que l'on puisse en dire, est qu'il ne le regrette pas. Et on le comprend.

Mais le voilà d'autant plus tout chose que son unique voisin et ami, Abel, autant que l'on puisse être amis entre deux célibataires taiseux et cévenols du nord, se met à faire des cachotteries, de celles qu'on pourrait ne pas remarquer si depuis tellement d'années, le papier à musique de leur relation n'avait pas gardé la même tonalité qu'un texte à trous.

Gus et Abel se cherchent, entre taiseux, cela peut-être violent ... et l'intrigue déroule un fil simple et presque ténu de vieilles rancœurs dont on retrouve les traces dans la neige, pas à pas, mais bien tassés les tas ...

Ce qui tient vraiment le bouquin, j'ai trouvé, est la cohérence du paysage, du décor et du style. Dans un lieu où chaque geste a sa place, chaque flocon son poids, les phrases et les mots sont ici placés pareils, avec une place et une attention à cette place. Chaque mot construit les gestes, nécessaires, lourds et pointilleux et vains en même temps, de Gus. Ils transpirent de sa fatigue et finalement, de sa peine, toute simple et jamais dite ainsi, de ne pas avoir été aimé.

Aussi simple, clair et froid que l'eau du Pont de Montvert. Et dieu sait si elle est claire et froide cette eau du Tarn ...

 

Lire aussi l'avis de Sandrine qui m'avait donné l'envie de lire ce titre, aussi rude que le pays, la Lozère, qu'il raconte. Une pensée pour Prades et Castelbouc ...