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06/01/2012

L'art de pleurer en choeur Erling Jepsen

L-Archange-Gabriel.jpgUn livre qui m'a rappelé une très ancienne lecture qui m'avait fichu des frissons, Le dîner de moules de Birgit Vandebeke : même oppression familliale d'autant plus oppressante qu'elle est confinée et normalisée sous la plus lisse apparence de la banalité, quand le monstrueux est la norme et la jauge. Mais, autant qu'il m'en souvienne, dans Le dîner de moules, le rideau de la scène familiale met un peu plus de temps à se dévoiler, alors que dans L'art de pleurer en choeur, ce qui est troublant, c'est que le décalage est d'emblée posé comme rassurant.

C'est parce que le narrateur, jamais nommé, est le plus jeune fils d'une famille de trois enfants et de parents complèment déjantés. Sauf que lui, il trouve le déjanté normal, je veux dire que le normal c'est pas déjanté, c'est le normal, c'est ceux qui font autrement qui font mal, qui agissent avec "mauvais goût".

Il a onze ans, des préoccupations plutôt de son âge ; être bien vu de sa maîtresse, aimé de ses camarades et soigner ses lapins. Innocent et naif, il ne voit pas toujours pourquoi les autres le regardent parfois d'un drôle d'oeil, sauf ses lapins, cela va sans dire. C'est par sa voix déformée, par le trou de cette serrure, que le lecteur va distinguer, vaguement ou par brusques à-coups, les contours d'une réalité aux facettes de plus en plus glauques. Entre deux mondes, le narrateur y maintient le lecteur qui croise les fausses innocences et les vrais fils : à l'image de l'ange gardien que le narrateur s'invente : un Tabriel aux ailes d'anges et au short léopard, étrange hybride de super Gabriel et d'unTarzan peu pacifique.

La figure centrale, au milieu de la scène, c'est son père, son héros, admiré inconditionnellement par son fils pour son "pouvoir des mots", pouvoir dont il se sert principalement pour débiter des inepties moralistes qui pour le narrateur ont force de lois morales et de hautes valeurs à respecter. Auprès de la communauté villageoise, ça marche un peu moins bien, sauf pendant les enterrements où le père fait preuve, en un numéro bien rôdé, d'une éloquence visant à arracher larmes et explosions de tristesse dans l'assistance. Quand  le discours déclenche des déluges (et notamment grâce à l'aide de son fils, en cas de défaillance), il y gagne aussi un cigare, un peu de considération et des clients qui affluent à nouveau vers son épicerie, qui, cette manne se déglonflant au bout de quelques jours, risque à nouveau la faillite. En plus, il faut au père cette satisfaction d'amour propre pour calmer sa dépression hystérique, et ses succès  apportent un moment de calme dans la vie familiale où la tension est constante, car en milieu clos, le "héros" se targue moins de paroles que de coups et de consolations malsaines.

C'est ainsi que l'idée surgit chez l'enfant :  pour que le paternel brille, il faut qu'il ait des morts, et des morts bien choisies, pour aider l'éloquence. Quitte à y laisser un peu de sa propre innocence et à calquer, ou couvrir, les manoeuvres hypocrites de son modèle. Parce qu'il l'aime ce père, même humilié, même humiliant, même frappé, même frappant. Pour le satisfaire, pour qu'"il soit bien", le petit garçon se plie volontiers, voire anticipe, favorise, la satisfaction de des pauvres et minables ambitions et statégies paternelles. Et il élève alors l'immoralité en posture angélique.

Ne pas oublier la mère qui, elle, fournit les petits pains comme des pains bénis, les prières comme des ritournelles et se réfugie à la cave quand les choses commencent à vraiment mal tourner ... La grande soeur, Nasse, tente de se sortir du canapé mais comme il n'est pas question qu'elle parle de ce qui s'y passe, va se faire piquer dans les grandes largeurs. Un grand frère passe vaguement, sans vraiment mettre le nez dans l'engrenage.

Troublant, donc, une sorte de Il faut qu'on parle de Kévin, mais à l'envers.

Athalie

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