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06/04/2012

Corps Fabienne Jacob

épilateur.jpgDès la première page, je me suis dit : "Mince (en pire), ça sent le Angot, ce truc ! ". Angot, je peux pas, j'ai lu deux pages il y a très longtemps mais je n'ai jamais oublié le goût qui me grince : les phrases courtes, le verbe comme comme un glas, le JE qui tonitrue l'intime glauque du JE, dressé comme un étendard phallique. Je peux pas.

Là, j'ai pu parce qu'il y a des moments pas trop Angot, mais d'autres si quand même.

La narratrice adulte (le "Je indéfini qui nous parle de nul part" ....) est esthéticienne : elle cotoie, malaxe, les corps des femmes qui ont pris rendez-vous pour (ce qui me fait froid dans le dos, moi aussi, je me fais épiler les gambettes par une spécialiste du poil, la prochaine fois, je vais la regarder autrement, me méfier, c'est un coup à retourner à l'usage du rasoir, je vous le dis les A. !). Elle n'a pas que du beau et jeune corps bien ferme qui défile sur la table ( d'opération ? de dissection ...), les flasques, les tout maigres, les gélatineux, les fripés aussi. Et quelques spécimens nous sont ainsi livrés : la bouchère, Adèle, Ludmilla, Grâce.... Elles passent par ses mains et son regard, scalpel silencieux et sentencieux qui sort des vérités premières à la vitesse à laquelle mon épilatrice à moi arrache les bandes de cire : "La perception des corps que j'ai est la mienne", " Je sais moi quand elles sont belles. Les femmes, c'est mon métier, elles sont belles quand elles sont dans leur vérité" ( J'en frissonne encore). Sans compter les classements péremptoires, les femmes qui ressortent de là tartinées de crème stigmatisante : quoi ? Il y en a qui regrettent leur peau lisse, n'acceptent pas leurs rides, ni leur cellulite, ni le flasque de dessous des bras. Honte à elles ! 

Elle se prend pour qui l'esthéticienne-philosophe ? j'en ai le poil qui se durcit.

 Et la bouchère, la pauvre bouchère, la potiche derrière le comptoir qui a perdu ses rêves d'enfants, tas de chair blanche, molle et frigorifiée, le boucher, lui ,évidemment et rustaud et rougeaud. Ben oui. Forcément. La bouchère littéraire devrait quand même se décider à faire une pétition pour avoir un mari bronzé, svelte et fan de Proust.

Pourtant, quand on sort de l'institut ( pas épilées mais bien rasées de près), il y a des moments qui font de la douceur : les deux soeurs ( la narratrice adulte et Else), en grande extase interrogative devant les bas de soie de leur mère, soigneusement étalés sur le couvre lit bien tiré du domaine conjugal, cherchant le mystère des draps froissés, le grand mystère de ce que font les parents la nuit ; la cinématographique Grâce, la grâce d'une route blanche et les deux yeux d'un phoque, la tristesse de Ludmilla, de ses caleçons moulants et du gloss juvénile, qu'elle ne devrait pas, soit, mais pour qui on a envie de demander grâce, pitié pour nous, pauvres corps livrés au sadisme de l'âge !

Si en plus, les esthéticiennes s'y mettent, je renonce à ma carte de fidélité et aux échantillons gratuits de crème anti-rides.

Athalie

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