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14/04/2012

Brothers Yu Hua

1002016-Bruegel_lAncien_les_Mendiants.jpgOu comment mettre sous cloche, sous boule de verre, un village, ses habitants et plusieurs décennies d'histoire chinoise, de la Révolution culturelle à la modernisation du capitalisme déguisé par les rouages corrompus du parti des "Masses", un concentré de la métamorphose des choses et de ce que les choses font aux gens.

Le microcosme, c'est le village des Liu, les deux spécimens principaux sont deux frères que rien ne lie par le sang mais tout par l'enfance, frères de coeur et de survie. Li Gangtou pourrait être la face noire : vantard jusqu'aux mensonges de bonne foi, hâbleur, obsédé par le sexe jusqu'à orgasmer les poteaux électriques, vulgaire, excessif en tout, aveugle à ce qui n'est pas satisfaction de ses désirs, forcément réalité. Mais pas toujours, ce serait trop facile : il peut aussi mettre tous ses défauts au service d'un bon sentiment : organiser un pélérinage " tout confort", rembourser ses dettes à ceux qui n'en attendaient pas tant ... Song Gang, le deuxième frère n'est pas la face blanche, plutôt l'agneau, doux jusqu'à l'impuissance, fidèle à la parole donnée jusqu'au don de soi, sensible, faiblard, se contentant des restes, il donne parfois envie de lui cogner des beignes, ce que ses décisions ne manquent parfois pas de faire, en un cruel boomerang.

Leur histoire pourrait être l'épopée burlesque de deux trajectoires ratées ; la figure fondatrice serait le père, le vrai pour un, le pas vrai pour l'autre, même on finit par ne plus savoir pour lequel. Le vrai de Li Gangtou a fait de sa mort l'humiliation de sa femme,  noyé dans la fosse des excréments pour avoir voulu trop mater les fesses des femmes du village. Li Gangtou est élévé dans l'obscurité de la honte jusqu' à ce que, le nouveau père apparaisse au détour d'un cortège d'enterrement ( des cortèges, d'ailleurs, il y en a souvent, sorte de point d'orgue, ils dégénèrent en bagarres cruelles, poussièreuses ou franchement drôles, ça dépend). Cet homme-là, c'est un soleil, grand, fort et bon, il va lui faire relever le regard, à cette femme qui ne sortait plus que la nuit, prendre tout le monde sous son aile, et  marquer le seul drunk de toute l'histoire du village. Mais la Révolution culturelle arrive et de conquérant, il va passer accusé " propriétaire terrien", la pancarte au cou et le balai à la main, un écrasé des circontances au sourire sans faille, à la parole fidèle.

Les deux héros  se dépatouillent dans les rues du village. Li Gangtou, le voyou, Song Gang le frère fidèle, "l'âme damnée" bien malgré lui. Le premier a déjà une légende, une solide réputation depuis que, comme son père, il s'est régalé des fesses des femmes dans les toilettes publiques. Sauf que lui, non seulement il n'en est pas mort, mais il a fait commerce de la beauté du postérieur de la sublime Ling Hong, la beauté du village, celle qui fait fantasmer la bande des "fidèles" : amis ou ennemis selon les circonstances et la politique qui tourne , les accolytes qui sont la deuxième strate du roman, ceux qu'avec les héros on suivra dans les étapes de la grande marche vers la modernisation, liés  ou déliés, témoins ou complices des entourloupes de l'un, de sa course à la gloire autoproclamée, de sa réussite autogérée, du bonheur tranquille de l'autre, Song Gang, dont la seule gloire sera de posséder une bicyclette, pour conduire sa femme, conquise sans le vouloir sur son frère, à la porte de l'usine, même quand les vélomoteurs prendront le pas sur son bonheur passé.

C'est un livre de parades, conduites de main de maître, jubilatoires et cocasses qui se succèdent et qui mènent à l'échec : ni la quête de la vierge, ni celle de l'amour pur, seul un escroc en faux hymens tire son épingle du jeu. Et encore, il n'y a même pas de leçon, juste pas de pitié pour les faibles ( et encore), juste aux queutards, aux chanceux, aux profiteurs, aux jouisseurs ( et encore). Il colle aux doigts, parfois gras et sale, ça pue, ça rôte et ça pète. D'un anti-romantisme primaire mais génial.

Athalie

Ps : merci à Ingannmic !

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2011/10/brothers-yu-h...

Athalie

Commentaires

Bonjour,

Merci pour le lien.
J'aime beaucoup ce billet, qui rend parfaitement l'atmosphère du roman.

A bientôt.

Écrit par : Ingannmic | 15/04/2012

Bonsoir !
Voilà qui me fait bien plaisir, et votre commentaire et cette bien dense mais revigorante lecture.
A bientôt !
Athalie

Écrit par : Athalie | 17/04/2012

Que dire de plus, sinon qu'il faut absolument lire ce bouquin terrifiant et jouissif à la fois. Terrifiant car cette fable sur la mondialisation en dit beaucoup plus que pas mal de commentaires d'experts patentés régulièrement invités à pérorer sur nos chaînes et nos ondes. Jouissif parce que les itinéraires burlesques et tragiques des principaux protagonistes sont racontés avec un humour dévastateur et désespéré. Excusez les superlatifs mais Brothers les mérite. Je vais apprendre le chinois pour savoir dire: "matter les fesses des filles".
Anonymous

Écrit par : Anonymous | 18/06/2012

Les commentaires sont fermés.