Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/06/2013

Paulina 1880 Pierre Jean Jouve

imagesCAYLNC3U.jpgCe livre résonne d'échos littéraires d'un autre temps, il en devient un écrin exotique pour une histoire baroque, courte, exaltée et tragique, un destin de femme hors du commun et de tout naturalisme.

Paulina est la quatrième enfant d'une famille d'aristocrates italiens. La mère ne compte pas, elle s'est retirée en religion. Le père et un des trois frères veillent sur la jeune fille. Passionnée, excessive, elle brûle d'un romantisme noir, adore les images pieuses conmme d'autres les sacrifices païens et sanglants.

Riche et belle descendante, elle grandit, vouée au mariage, elle est convoitée, et donc surveillée et (bien) gardée. C'est un trésor que l'on enferme le soir à clef au fond du vieux palais où plus personne ne frissonne. Sauf que, le désir va venir gratter à la porte interdite en la personne de Michelle Cantarini, un comte ami de la famille de Paulina, de vingt ans son aîné, marié. Et Paulina va ouvrir la porte et trahir son père, et trahir son dieu. Amoureuse et sensuelle, la passion interdite des corps se heurte à la passion de la foi et cela fait des étincelles ...

Le texte se met au diapason de cette fiévreuse descente de l'âme dans les tourments de la culpabilité : étau mystique entre Lui et Lui, Paulina se hante elle-même. Les très courts chapitres alternent la voix exaltée et tendue de la jeune fille, au rythme frénétique, grave et comme possédé, très fin de siècle diabolique, et celle d'un narrateur extérieur qui reprend en écho la lutte entre aimer la chair et aimer le sang du christ. Les phrases courtes, le rythme saccadé qui souffle sur les braises ardentes de la tragédie, donnent un ton vraiment singulier à cette histoire à la thématique d'un autre temps mais j'ai vraiment apprécié cette impression surannée.

Paulina rejoint les grandes figures de ses femmes, "dandyes de la passion" que l'on peut retrouver dans "Les chroniques italiennes" de Stendhal, notamment, qui s'engouffrent dans le malheur d'un fait divers tragique comme d'autres se délectent d'un verre de lave fondue. Très décadent .....

Une lecture commune avec eeguab, grâce à qui je me suis enfin lancée dans ce roman noté depuis longtemps chez Ingannmic

25/06/2013

Tout ce que j'aimais Siri Hustvedt

tout ce que j'aimais,siri hustved,romans,romans américains,pépites,famille je vous haisAttention, livre intello à la Paul Auster virant au thriller psycho sans prévenir : quelque chose autour de la création, de l'art, d'où ça vient, de ses rapports avec le mensonge, l'aveuglement, la patermaternité, l'amour et l'amitié, des trucs contagieux qu'on ne choisit pas, ni sa forme, ni sa cible, ni son abandon, ni sa fin.

Première partie : livre qui cause d'art, donc, d'amour et d'amitié. Quatre intellos pur jus s'aiment d'amour et d'amitié tendres. ( Bon, il y a bien une empêcheuse de tourner en rond, la sorcière qui va leur jeter des sorts, mais je vais la nommer X, parce que j'ai la flemme de retrouver son nom) X. est la première femme de Bill, il l'a aimée par erreur. Mais pour l'instant, il ne le sait pas. Le narrateur est Léo, ancien prof d'histoire de l'art, il a perdu sa vision centrale et ne voit plus que sur les côtés. Léo, dans son fauteuil de bureau d'appart new yorkais lit les cinq lettres de Violet. Violet est la deuxième femme de Bill, celle qui ne va pas l'aimer par hasard. Bill est est un peintre, mais au début était aussi un peintre en bâtiment. Bill a maintenant un atelier, un loft sale, mais n'est pas encore un artiste reconnu par l'intelligensia des critiques d'art. Il ferait dans le néo réalisme, la honte. Violet est une sorte de belle érudite en hystérie européenne, celle des femmes de Charcot à la Salpétrière. Une super douée de l'analyse des analyses sociologiques. Erica est la femme de Léo, nerveuse, mouvante, changeante, belle, tendue, amoureuse, aimante et douce, elle pond des essais sur James Joyce.

A l'heure où Léo écrit leur histoire à tous les quatre, le vieux monsieur est seul et reprend le fil de leur vingt ans d'histoire : leurs rencontres, leurs amours, leurs amitiés, les longues discussions sur l'art, l'hystérie, le marché de l'art, les créations de Bill, leur genèse, leur vacances. Il décrit les oeuvres de Bill, son exigence et sa façon de tenir une ligne droite bien à lui, de construire son univers. Léo en ami fidèle soutient. Les oeuvres fictives de Bill sont si pertinentes et si habilement décrites que l'on voudrait bien qu'un vrai artiste les ait réalisées en vrai. Elles passent le miroir du littéraire pour s'incarner en cubes magiques à double face, où des fenêtres obscures s'ouvrent, elles racontent souvent la même variation : l'histoire de l'enfant sage que l'ogre, ou la sorcière, a volé pour le transformer en vilain petit canard.

C'est super bien écrit, super intelligent, fin, concis, ça analyse l'admiration, la fidélité, l'envie ... Les deux couples marchent de concert, les deux lofts sont voisins. Ce beau monde travaille, crée, dîne dans l'atelier du peintre ou dans le cliquetis des machines à écrire ou des enregistrements, très loin du New-York underground qui grouille pourtant sous les profondeurs ...où se révèlent les ombres clandestines des âmes pures et l'effroi qui en nait. C'est brillant comme une analyse de maître es-psychologie et ça prend aux tripes comme un thriller psycho aussi.

Chaque couple a un enfant, né quasi en même temps, ( mais Bill avec X, en fait, pas avec Violet), deux M, Matt et Max, M § M, ou M vs M. Deux doubles, l'enfant sage et l'enfant perdu. Mais là, c'est pour la deuxième partie, celle qui glisse vers d'autres profondeurs et d'autres pertes que que celle du cocon des doux amours loftés et lovés dans les galeries d'art et les canapés profonds.

Un livre deux en un quoi. Superbe des deux côtés. 

24/06/2013

La liste de mes envies Grégoire Delacourt

la liste de mes envies,g. delacourt,romans,romans français,cup of tea timeEt justement, celui-là, il n'en faisait pas parti de mes envies (facile...) Trop entendu parler de lui, trop loué ... La libraire en me le prenant des mains qui ajoute, "Mérite pas tant", avec l'air de lui en vouloir personellement au bouquin. Je m'apprêtais à ne pas aimer du tout, donc, ce qui fut fait. Pourquoi lire ce livre alors ? Ben, parce que ce jour là j'avais des bus à prendre et beaucoup de temps à attendre entre les bus et que j'avais oublié "Tout ce que j'aimais" chez moi ( le titre que j'avais commencé la veille) et que un livre court et qu'on ne va pas aimer est tout simplement un choix logique quand on va prendre le bus et que l'on passe devant une librairie qui le vend en poche.

Qui plus est, il se trouva être parfaitement adapté à mon moyen de transport. Comme il a été beaucoup lu, encensé, etc ... il m'a donné droit à un ou deux sourires, à un ou deux regards sous-entendus, un coup à vous transformer le bus urbain en blog de lecture de fans de "La liste de mes envies". Enfin, toutes proportions gardées, la plupart des passagers normaux continuant quand même à lire leurs textos et à téléphoner pour dire à quelle station ils en étaient de leur trajet .... Faut pas rêver de tant de bonheur ni d'idéalisme naïf.

Or d'idéalisme naïf, ce livre ne s'en montre pas avare. Et ron et ron, il était une mercière, et ron et ron, il était un petit patachon qu' était contente d'être une mercière patachon. Une mercière qui ne gagne pas un rond, qui est sur le retour d'âge, dont le corps se laisse aller, dont le mari, son Rudolf Valentino à elle, s'enfile des Tourtel devant son téléviseur Radiola, après lui avoir craché sa colère à la figure et lui avoir fait toucher le fond à sa moitié, cause que ce serait sa faute à elle si le dernier bébé était mort né. Mais la mercière cache des beautés secrètes, notamment un coeur pur, dirait l'ermite de Manu, et un blog de tricot qui remonte le moral à des tas de petites vieilles,  et deux super copines coiffeuses, jumelles en quête d'homme (s) pour toujours, à la cuisse légère, qui lui font des manucures gratos, vu qu'elles n'ont pas beaucoup de clientes non plus et un peu pitié d'elle aussi. Mon dieu ... Pour un peu, j'en serais devenue pro capitaliste, par esprit de contradiction...

La mercière, elle va gagner une fortune au loto, mais elle ne va rien dire, non, non .... au lieu de grimper aux rideaux du luxe et de la facilité, elle va choisir de garder son petit coin à elle de tapis en classe éco. Elle qui rêvait d'être l'Ariane de Solal et qui n'a eu droit qu'aux bruits de la chasse d'eau de l'amour et au camping avec attractions en plastique, ben finalement, elle se rend compte que c'est ce qu'elle préfère, et d'égrener la liste de ses envies, à elle, bien modestes, de ses envies à lui, de pacotilles. Elle veut garder ce qu'elle a et continuer à aimer ce peu là, avec juste des petits trucs en plus, mais qui ne dérangeraient pas son ronron pataton.

On comprend alors le goût pour ce livre, si à contre courant des "choses modernes" : il égrène quelques jolies images de l'enfance de Jo (la mercière), de sa mère artiste, de son père qui l'aimait, mais on se croirait dans les années 50 côté condition féminine et vision du couple, Jo sort d'une sorte de roman photo à l'envers ; finalement, hein, contentons-nous de ce la vie nous donne, et puis ma bonne dame, l'argent ne fait pas le bonheur, il ferait même le malheur, le saligaud, si on le laissait faire...

Honneur donc à la mercière qui fait de la résistance à l'appât du gain et à la consommation de luxe facile... une nouvelle femme libérée va enfin naître ! Vive Moulinex et à bas la libération sexuelle ! ( j'exagère un peu parce qu'à la fin, on a quand même droit au coup du prince charmant et à la crapaude qui renait de ses cendres ...)

22/06/2013

La patrouille de l'aube Don Winslow

windan-sunset.jpgAprès la baffe énorme de  " La griffe du chien"j'avais bien envie de retâter des biceps de cet auteur, et puis un bon petit polar ne fait jamais de mal à sa bergère revenue (ravie) du marathon de la relecture "Retour à la terre" ...

Donc, armée de lunettes de soleil fictives, je suis partie pour la Californie, San Diego, spots de rêve, Beach Boy, sea sex and sun, avec l'enthousiasme de la néophite. Le surf pas en bandouillère quand même, j'ai horreur des combi qui collent. J'ai aussi horreur des lexiques, or là, il y en a un au début, un lexique des termes de surf + des termes hawaÏens de surf et autres. J'ai horreur des lexiques, tant à la fin qu'au début d'ailleurs, j'ai horreur d'avoir à consulter dix fois le sens du même mot pour le confondre avec un autre de toute façon dix lignes après. Ainsi, sans vouloir savoir ce qu'est un guns ni un pachero, je me suis lancée à l'assaut de la marée montante.

A vrai dire, je suis descendue très vite de la vague et failli jeter le wax à la baille.

La patrouille de l'aube est constituée d'une bande d'amis soudés à la vie à la mort et dont le passe temps favori est d'être assis sur une planche dans l'eau en clapautant des banalités de la vie, à savoir si l'ordre des priorités de l'existence est de manger un taco ou de mater une Betty. Sans compter que le narrateur nous les présente un à un ( un par chapitre), genre défilé de mode à la sauce club des cinqs ...

Sunny : la seule fille, blonde étincelante, surdouée en surf mais condamnée à attendre la vague de sa vie pour devenir autre chose que serveuse dans un rade de surfeurs machos (pléonasme ?)

Dave : le sauveteur de la plage, grand et bronzé, surnommé " le dieu de l'amour", parce qu'il est beau et qu'il drague toutes les Betty de la plage ( ben ouais !)

Jonny : le flic honnête de service, surnommé "Bonzaï", d'origine japonaise ( ben ouais, "bonzaï", ça vient de "bonze", non ?)

Et le héros, Boone, meurtri par la vie, ex-meilleur petit ami de Sunny, détective privé à l'apparence nonchalante mais à l'efficacité aussi tranchante qu' attachante ( forcément) ...

Comme la patrouille est amie pour la vie, je passe les autres, ce sont tous des bras droits du héros, il n'y a pas de pieds gauches.

Boone, for ever, est fils de surfeurs, donc surfeur, for ever. Boone ne connait que la plage, for ever aussi, tant qu' à faire, la plage, le poisson qu'on grille dessus à la fraîche, dans la lueur du soleil couchant ( non, l'histoire ne dit pas ce que l'on fait des combis collantes de sable qui grattent par en-dessous). Mais, attention, Boone n'est que cela, non non non, ce serait trop facile ... Ex flic, lourdé pour une faute qu'il n'avait pas commise, rongé par le remords d'une petite fille morte et le fantôme d'un pédophile, il est devenu détective privé, super, super, super efficace sous sa couche de bronzage nonchalant. Faut pas croire, Boone cache super bien son jeu, il lit aussi !

Arrive Petra, (non, ce n'est pas la fin, c'est juste le début de l'histoire, après les présentations des personnages et je fais super long parce qu'il n'y a pas de raison) une avocate arriviste, brune et pâle, une sorte de vampire froid et aveugle aux  mérites de Boone, qui les lui cache super bien ( mais bon, on sait comment ça se termine le coup de la belle vamp dégoûtée par le balourd de la plage ...). Petra embauche Boone pour retrouver ( tenez vous bien, la phrase va être super longue) une streap-tiseuse qui doit témoigner lors d'un procès à charge contre son ex-petit ami qui aurait monté une arnaque à l'assurance, le problème étant que le procès est le lendemain et que la stripteause a disparu, mais le lendemain, c'est aussi le jour de l'arrivée d'une houle historique sur la côte, et du triomphe annoncé de super Sunny.

Une super journée pour tout faire : l'intrigue ne tient pas debout, même pas sur un pied, et encore moins un pied lesté d'une planche de surf. Mais c'est drôlement bien, d'abord parce que cela va à toute vitesse et que l'on a peine le temps de se rendre compte que c'est n'importe quoi, ensuite parce que c'est n'importe quoi très bien fait, ( mine de rien on apprend plein de trucs sur l'urbanisme de San Diego, à priori, je m'en fiche de l'urbanisme de san Diego, ben, là, non ...) enfin, parce que les super héros, c'est drôlement bien en technicolor, que, mine de rien les super copains, c'est super chouette, et que les super méchants vicelards et fourbes, j'adore.

 

 

 

20/06/2013

Tout sera oublié, Mathias Enard, Pierre Marquès

tout sera oublié,mathias enard,pierre marquès,romans graphiques,dans le chaos du mondeCe livre est un projet, disait Mathias Enard à "Etonnants voyageurs". Soit. Un texte de lui et les dessins de Pierre Marquès. Ce qu'il en disait était super intelligent et ne je n'en ai retenu que des brides : traces, mémoire, oubli, monument à dresser pour ( contre ?) l'oubli, la commémoration : qu'est-ce que l'on célèbre quand on commémore ? la paix ?  Les morts, les noms ? Les anonymes ? Quelle tête elle a la paix entre les Serbes, les Bosniaques, les croates ? Quelle tête un architecte venu d'ailleurs peut-il lui donner ?

M. Enard racontait aussi qu'à Mostard, les autorités voulait un monument du genre consentuel, un sondage a été organisé parmi les habitants pour désigner l'heureux vainqueur. Ce fut Bruce Lee. Ce qui peut être drôle, ou pas.

"Tout sera oublié" est donc un texte illustré. Surtout illustré en fait. Le texte est en gros en dessous. En très gros, parce qu'il n'y en a pas beaucoup. Les illustrations prennent tout la place, et c'est tant mieux. Des sortes d'images-photos- sanguines, crayonnées des fois par dessus les couleurs grises, ocres qui jouent avec un sépia recolorisé pastel. C'est juste superbe. Celles des immeubles de Sarajevo surtout, sont d'une urbanité humaine, lépreux et ridés, craquelés, fissurés, des témoins du temps d'avant, fatigués d'être restés dans le pendant et qui vont peut-être se laisser tomber dans l'oubli de cette guerre pas terminée.

Quant au texte ........... ben, il raconte l'histoire du type auquel l'union européenne à commandé le fameux monument et qui n'y arrive pas. Il fait un tour par Cracovie et Sélibor,  histoire de voir comment le vide résonne là-bas, et il renonce à construire quoique ce soit. A la place, il propose de laisser les ombres et les vivants envahir la mémoire de la ville et les murs se taguer de témoignages spontanés, puis que les loups et les corbeaux envahissent la ville. Bof, quoi. Sauf, toujours sur les images où la métaphore est juste paradoxalement belle.

Un peu flouée ( rapport texte/prix, ça fait mesquin, mais j'aurais bien aimé un poster à encadrer avec ... ), je note malgré tout deux trois aphorismes révélateurs du projet énoncé, mais sans l'image, ils vont tomber à plat : " On ne peut que continuer à boire sur des ruines, en bavardant", "Laisser la destruction parler pour elle même. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse à son tour", et une anecdote grinçante sur un violeur humaniste dans les montagnes du Montenégro. Je me demande quand même ce qu'en dirait l'archange de Vélibor Colic.

 

Du même auteur sur ce même blog : "La perfection du tir"

 

 

 

17/06/2013

Notre-Dame du Nil Scholastique Mukasonga

apparitions_kibeho.jpgCe n'est pas une histoire qui se déroule lors du génocide des Tutsi par les Hutus, comme je le croyais, c'est une histoire de l'avant, de l'entre-deux, de la préparation de la chute du décor dans le fracas des armes blanches. Moboutou est encore au pouvoir, la révolution sociale a imposé la pratique des quotas et fixé le nombre de Tsusi autorisés à travailler ou à étudier. Le lycée de jeunes filles de Notre-dame du Nil semble loin des remous alors qu'il en bruisse.

"Il n'y a pas de meilleur lycée que le lycée de Notre-dame du Nil. Il n'y en a pas de plus haut non plus (...). on est si prêt du ciel", dit la mère supérieure en joignant les mains". et pas loin de l'enfer non plus, ce qu'elle se garde bien de voir.

Dans ce lycée, donc, il doit être formé l'élite féminine du Nouveau Rwanda, des femmes lettrées pouvant être actives, et aptes à l'emploi, efficaces, modernes ... Mais sous la direction des soeurs chrétiennes, cela fait comme une drôle de dichotomie ... Elles, elles sont  garantes du respect des bonnes moeurs de la civilisation blanche coloniale. Les jeunes filles portent l'uniforme, et la confection des bandes hygiéniques reste un art du non-dit.

Ce monde est clos ; les soeurs veillent à la garantie morale et virginale des jeunes filles, du moins, en apparence, l'aumonier à leur pratique de la charité ( même celle à son égard) et chaque année l'intendante distribue le même nombre égal de boites de Fanta lors du pélerinage annuel au pied de la vierge qui surplomble la source mythique du Nil. C'est une vierge de Lourdes dont le visage a été repeint en noir pour faire local. Du coup, elle a le nez droit des Tutsi.

Le roman commence dans cette ambiance surannée où deux idéologies se superposent, le temps semble s'être arrêté avant la ruée au meurtre. Les professeurs sont des belges compassés que les élèves cotoient de loin, ou de jeunes français en rupture de ban après 68 qui portent guitare, cheveux longs et lisent "Salut les copains", objets de scandale et de curiosité ... Les jeunes filles sont majoritairement hutus. Filles de ministres, de haut fonctionnaires, leurs études haut de gamme ne sont que le prétexte donné à la "modernité" du nouveau régime. Bien loin d'être actives ou efficaces, elles seront données comme vitrine à celui que choisira leur père, pour la fierté de la famille et du clan. Elles le savent et jouent le jeu.

Gloriosa est la jeune fille la plus puissante du lycée,  convaincue  des méthodes politiques qu'elle a vu pratiquer : on règne par la peur et le mensonge, on les orchestre et on lâche les chiens. Elle est Hutue, bien sûr. Véronica et Virginia sont Tusti, elles sont là par le biais du quota, elles ont réussi la sélection du concours national. Ells sont là pour être les meilleures du lycée avant d'être exclues des postes, vu que le diplôme n'est rien sans la carte d'identité.

Véronica rêve d'être actrice, peut-être en Europe, peut-être grâce au vieux fou blanc, l'ancien planteur de café qui voit en elle la réincarnation d'Isis, la reine des Tutsis, venus d'Egypte dans le temps sacré d'avant. Virginia est la gloire de sa mère qui croit malgré tout que le diplôme gagnera sur la carte d'identité.

C'est une histoire de jeunes filles prises entre plein de feux différents, naïves ou manipulatrices. Elles naviguent entre la fascination pour la grosse moto d'un petit ami, les cheveux blonds d'un prof, le chapeau de la reine Victoria, les légendes de leurs mères, la cuisine de leurs champs, les boites de corneed beaf, les fantas à l'orange, les pouvoirs des guérisseurs, en attendant les crocs des chiens lâchés.

J'ai donc adoré ce titre tout comme Manou

 

 

 

14/06/2013

Etoiles Simonetta Greggio

cldubonheur.jpg"Etoiles": de chef étoilé et de Stella,  princesse au petit pois ...  

C'est cousu de fil blanc, c'est une harlequinade, mais une qui en fait exprès, se coule dans le moule d'un croustillant de tomates bien mûres qui fondent dans la bouche, sans se soucier des morceaux de chataignes qui flottent dedans (ma comparaison peut semble tirer sur le roussi, mais c'est un des plats qui se concoctent dans le livre, et les tomates et les chataignes, j'aurais pas cru que ça passait ensemble, du coup j'ai retenu. Ceci dit, je ne vois pas comment on fait pour faire tenir de la chataigne dans un croustillant de tomates. Ceci dit, je ne sais pas non plus comment on fait tenir de la tomate dans un croustillant. Pour finir, je ne sais pas ce qu'est un croustillant, non plus).

De toute façon, il nous en passe sous le nez plein d'autres de saveurs goûtues dans cette histoire. Normal, le héros est un grand chef, le futur successeur de Bocuse, se murmure-t-il dans la planète des reconnaissances culinaires. Il s'est élevé de ses petits doigts au Panthéon, puis bousté par sa belle femme blonde et son "coach", a atteint le firmament, tout en ayant cure des bien-être matériels qui le cotoyent ( c'est elle qui a voulu, lui, c'est les valeurs simples du terroir).

Mais voilà, Gaspard va prendre un gros coup sur sa tête de chef aux trois étoiles, claquer deux portes de sa vie et jeter la clef aux orties, partir sans savoir où, au volant de son beau 4X4, celui que la belle blonde aux calculs affutés lui avait mis entre les mains. Gaspard fuit, et dans sa fuite, s'égrène sa carte bleue en Gold, Gaspard n'a plus rien. Sauf que la baguette magique de sa vie le guide vers son royaume à lui, "Chez tonton j'ai faim", une guinguette de guingois perdue dans la garigue de Pagnol au parfum de retour aux sources. Sans cuisine high tech, mais avec des graines magiques qui poussent de son patoger à la vitesse des U.V provençaux, il va se remonter les bretelles, retrouver le goût de l'amour en même temps que celui des produits simples revisités quand même par l'huile d'olive de chez sa voisine qui la pile avec les doigts.

C'est articiel et rafraichissant comme du rosé pamplemousse, où l'on assiste à la transformation de de feuilles de Basilic géantes en feuilles cristallisées saupoudrées d'une miette de poutrarque ( des oeufs de mulet fumés, simple et du terroir, on a dit ...) et à celle de la belle Stella aux longues jambes croisées en kidnappeuse du passé de Gaspard, dont elle ne fera qu'une bouchée ...

Merci à jardin buissonnier. (pour le rosé pamplemousse, c'est quand tu veux ...)

10/06/2013

Archange Vélibor Colic

michel-ange-jugement-dernier.jpg" La teinte du papier sur lequel cet ouvrage a été imprimé est le résultat d'une recherche soucieuse d'un plus confort de lecture : le coéfficient de lisibilité est en effet jugé optimal, sous condition d'un bon éclairage ambiant". Normalement, quand j'ai fini un roman, je le sais, je ne reste pas les yeux fixés sur le numéro d'impression, ni sur le code barre, je ne cherche pas où peut bien se situer Mercuès (France) qui abrite l'imprimerie France Quercy. Normalement. Seulement là, j'ai relu au moins deux fois ces quelques lignes expliquant le choix du papier rose, au lieu du blanc. Puis, j'ai fini par comprendre, que ça parlait du rose, pas du confort de lecture de ce que raconte les lettres sur le rose, et que l'éclairage ambiant, je l'avais dans le baba.

Ce n'est donc pas un livre normal. C'est un roman a capella, à quatre voix successives. La première est celle d'un presque mort, un homme devenu singe crouteux mangé par sa vermine du corps et de la tête. Un sale type, dégueulasse qui s'est cru être un homme pendant la guerre de l'ex-Yougoslovie. Maintenant, il est clochard sur un banc, à Nice, on le prend pour un fou, on le surnomme "le Russe". Il n'est plus rien qu'objet de dégoût. Avant la guerre, il était ministre et poète. Pendant la guerre, il était un tueur illuminé. C'est un type qui dit : " Le baratin sur le crime et le châtiment, mon oeil, rien qu'une fable inventée pour les victimes" (pas "par", "pour"). C'est un type qui dit qu'il pourrait compter jusque 100, 200, mille, ses crimes, les "orgasmes concentrés à la pointe de (son) couteau, les seins et les oreilles qu''il) a coupé comme s'(il) avait taillé la tendresse". Mais il parle du premier, le numéro un, il est hanté par lui, l'histoire de la jeune fille violée, celle qui avait l'air d'une fleur.

Le second homme qui parle, qui geint plutôt, c'est Le Duc. Celui qui avait dit "Une fleur mon cul" et qui était passé en deuxième, justement, alors que le premier avait à peine fini et qu'elle avait déjà les ailes coupées.Le Duc est à présent réduit à un tronc, dans un hopital. Il tête un biberon en cherchant à mordre la main qui le lui tient. C'est un type qui dit : " Je suis un tronc, il n'y a pas de chances qu'un jour j'attrape des rhumatismes. Ou que je pue des pieds. Avant la guerre, il était au gouvernement. Pendant, il avait décoré son chien et parfois il le chevauchait, pour rire. Maintenant dans ses rêves, un ange vient pour le baiser et l'enculer. Mais le rêve s'arrête avant.

Le quatrième est le fils du troisième. Celui-là, il est mort, alors il apprend l'enfer, en attendant mieux. Il était passé en troisième. Elle était déjà morte.

La troisième voix est celle de l'ange, Seuka. Elle dit : " Avant, j'avais les yeux d'une biche, la taille d'une guêpe et la bouche d'une fraise mûre". Maintenant, " je suis cette merde qu'on appelle une âme. Je pue ... Dieu existe et c'est un chien". Elle erre entre les deux mondes, l'Enfer et son bourreau, ses bourreaux et ses victimes.

Les mots des quatre voix s'enlassent et s'entrelassent en  une poèsie qui serait morbide si elle n'était incantatoire. Il faut juste ne pas fermer les yeux pendant quelques pages, comme quand on a envie de fermer les yeux parce que les lumières sont trop fortes et éclairent ce que l'on ne voudrait surtout pas voir pour après se retrouver encore vivant. C'est un roman aussi écorché que lumineux, un roman qui raconte le temps d'après celui de "Jésus et Tito", les deux côtés de l'histoire. 

 

Mémoires du duc de Saint Simon (2)

1004964-Louis_XIV_par_Rigaud.jpgQuand ses enfants ( les illégitimes) foutent la honte à papa Louis XIV.

Les trois soeurs ( issues de Louis et de la Montespan) n'en finissent pas de se prendre la tête. L'aînée est vraiment laide, mais comme c'est l'aînée, papa Louis XIV a ordonné aux deux autres de lui montrer le respect en l'appelant "Madame". Il y en a une qui se moque et désobéit à l'injonction royale en lui donnant du "Mignonne" ... Monsieur (le frère de Louis) qui passait par là, rapporte le mot à Louis. Rapporter ce n'est pas bien, c'est sûr, mais Monsieur a souvent un petit côté faux derche, il faut bien l'avouer ... Il faut dire qu'il traînait tellement de casseroles derrière lui que le soutien de son frère valait bien quelques entourlupes aux peu de principes qu'il avait déjà.

Le coup bas porte toujours ses fruits et la moqueuse se fait vertement rappeler aux ordres de sa majesté. Vexées, les trois soeurs se rabibochent le temps de leur vengeance et font éclater moult pétards sous la fenêtre du vilain rapporteur. Son sommeil en fut troublé. C'est dire l'importance de la chose.

Mais ce n'est point tout, loin s'en faut ... pendant ce temps-là, un des fils illégitimes se ridiculise à la tête de son escadron lors d'une opération guerrière offensive où il semble qu'il aurait quelque peu tourné le dos à l'ennemi, ce qui ne serait pas si grave si cela ne s'était su. De rage, plutôt que de tancer le fautif, le royal papa en casse sa canne sur le dos d'un valet qui passait par là, et s'en moque comme de son premier cure-dent.

C'est dire l'importance des hommes.

Du même auteur sur ce même blog :

Mémoires du duc de Saint Simon (1)

 

09/06/2013

Le retour à la terre 5. Les révolutions, Jean Yves Ferri, Manu Larcenet

Deux révolutions à mener pour ce dernier tome :

Côté vie intime : Manu doit s'autogérer. Mariette a repriLe retour à la terre, les révolutions, Manu Larcenet, Jean Yves Ferris la fac, Mariette a sa vie à elle, Mariette travaille, Mariette laisse Manu à la merci de ses affres intérieurs ... Manu fabrique une chatière, une qui s'ouvre des deux côtés pour l'émancipation de Speed, et la sienne. Manu en est fier, même si la chatière finalement a quelque chose en commun avec une boite à Pandore inter Atlantes, que Speed peine à en accepter l'ingérence dans son libre arbitre, la révolution, il s'en méfie. Pas Capucine, qui s'en sort pas mal d'avec son libre arbitre et tient des conversations sybillines avec madame Mortemont, toujours là, à veiller à un futur grain possible. Petit à petit, Manu reprend du poil de la bestiole, fer à repasser bien en main et nouveau look de la Redoute un poil vintage fromage de chèvre sur le dos.

Côté village : la campagne municipale bat son plein d'escarmouches ; tracts, pétitions, intimidations, dénonciations et chantages, intérêts personnels. On dirait presque une vraie, à la mesure du microcosme entre rond-point des champs et supermarché des prés. Larcenet et Ferri s'amusent comme des petits fous à flirter avec ce qui pourrait presque être une forme de bande dessinée engagée. Manu s'entraîne à la résistance, Capucine accrochée à la manche du bras, celui qui ne tient pas le crayon ou le fer à repasser. Manu s'apaise, quelques Atlantes farfouillent encore dans le frigidaire, la nuit, mais elles font moins de bruit, les tensions se font plus discrètes  ...

Et la série se termine dans une fête à la Astérix, un joyeux tintamare de réconciliation avec soi et les autres. L'air de rien ...

Cinquième et dernier épisode de la relecture de la série avec Hélène. Il ne me reste plus qu'à retourner voir ailleurs, en résistant à l'envie, pour le moment de relire l' autre série géniale du même auteur "Le combat ordinaire".

08/06/2013

Le retour à la terre 4. Le déluge, Jean Yves Ferri, Manu Larcenet

Le-retour-a-la-terre-tome-4.jpgL'intégration à la campagne, on peut dire que c'est quasiment acquis, celle à la mise en abîme du retour à la terre aussi, reste celle à la paternité et là Manu rame un peu. Les Atlantes lui envahissent le peu de sommeil que lui laisse Capucine. Le monde bloguesque qui s'ouvre lui offre une relecture plus rose de son quotidien, quelques nostalgiques visions d'une fiancée exotique d'un temps d'avant et Mariette veut retourner à la fac.

Chez Dargaud, on s'inquiète ... Et c'est qui m' a valu mon moment préféré dans ce tome, le voyage en avion de Manu avec Madame Mortemont, on est rêvait, Larcenet l'a fait : le choc des titans : madame Mortemont contre le reste du monde, où l'on apprend que Capucine (la vieille, celle au foulard, pas la neuve, celle au papillon) aurait des "vues" de reconversion et que son défunt mari avait le sperme clair, entre autres petites choses ... Un Manu reconcilié avec la prophétesse rurale.

Mais un Manu qui craque, une Mariette qui s'émancipe et prend les choses à coeur, les canards qui s'en mêlent, et monsieur Henri aussi, empoignant l'accordéon au son d'une singulière poèsie où l'on apprend, mais seulement que, non seulement "le lombric est un loustic" mais aussi que "son pantalon est élastique". On ne peut que ne pas regretter la non parution de ses oeuvres complètes, on se demande si monsieur Henri n'aurait pas lui aussi quelque vues pertinentes sur les Atlantes, côté alambic et eau de feu, vue l'effet que le lombic fait à Manu ( l'alambic et l'eau de feu y sont aussi pour quelque chose.)

Un tome peut-être un plus disparate que les autres, mais tout aussi excellent mélant ( et il faut être balèze), le sarcasme tendre, quelques jolies choses sur l'amour tout bête et le quotidien qui s'en dépêtre comme il peut, avec une pudeur de l'intime. Je vais devenir aussi attendrie qu'un accordéon qui couine, moi ...

Quatrième épisode d'une relecture toujours aussi savoureuse avec Hélène

06/06/2013

Le retour à la terre, 3. Le vaste monde Manu Larcenet, Jean Yves Ferri

Le-retour-a-la-terre-tome-3.jpg" Croise une chenille, tu auras une fille", "Papillon orange, deux garçons en lange", " Feuilles à tes trousses, fille blonde ou rousse". Autant de dictons ne peuvent tromper le lecteur assidu, madame Mortemont est toujours là, foulard au vent, et Manu va être papa. Ou plutôt "Mariette a commencé". Manu, lui se déstresse à l'avance de sa future paternité à coup de "J'attends un enfant" de Pernoud dont il a une lecture très personnelle, il va sans dire, quelque peu nombriliste pour le moindre . Pour se protéger de l'angoisse de "la mort subite du père du nourrisson", Mariette l'envoie au festival de Bande dessinée de "Chateau Moignon, rire et pognon".

La peinture des tribulations alcoolisées de Manu, vue du côté de la salle polyvalente, se croise avec celle du desespoir retenu mais quand même des parents de Mariette, dubitatifs peu avertis de la chose créatrice de leur beau-fils. Au salon, quelles pointes qui sentent le crayon papier vécu, tant du côté auteurs, que lecteurs et éditeurs ... Mine de rien du tout, se lit une vision croquignole de ceux qui se veulent artistes et de ceux qui les lisent, ou qui les vendent. D'autant plus drôle que traitée avec le dérisoire décalé qui sied au vainqueur du festival, Manu, évidemment ( ayons une pensée émue pour Sfarr qui ne repartira pas lui, avec une gueule de bois de quelques kilos de plomb et le trophée, une gomme en fonte, qui a vraiment l'allure d'un chauffe-plat, ou d'une marche-pied, c'est selon les visions, entre celle de madame Mortemont et celle de  Mariette ...)

Deuxième partie : fini de rire sans entraves, foin du triomphe de Manu, Mariette prend tranquillement la place et met au monde Capucine (le prénom de madame Mortemont, c'est dire si l'intégration progresse ...). La dame au foulard et la dent proéminente amorce d'ailleurs sa transformation humaniste. La petite Capucine fait d'ailleurs son apparition la nuit de la fuite du sanglier aux grandes dents et aux yeux de feu : " Le sang lié", quoi, dixit l'ermite, le fantôme du père, pour ceux qui auraient naïvement cru que cette bande dessinée n'était que du Mickey ... Et Manu et Ferri acouchent du premier tome du "Retour à la terre". Si ce n'est pas du psy, ça, je mange madame Mortemont (oui, je sais, je fais une fixation sur ce personnage. Je vais donc clore ce tome pour aller voir mon ermite du fond de mon jardin.)

"Tro de tchoc Fa mon chou", comme on dit là-bas.

Troisième épisode d'une relecture commune avec Hélène

05/06/2013

Le retour à la terre 2. Les projets, Jean Yves Ferri, Manu Larcenet

le-retour-a-la-terre-tome-2-_-les-projets-1957.jpgLes projets, il y en a deux, un potager et un bébé. Deux projets, cela fait beaucoup pour Manu qui se mélange un peu les pieds dedans avec sa dépression qui traîne les pieds dans la barbe de l'ermite. Madame Mortemont se rapproche dangereusement d'un pronostique vital pour le futur bébé en instance de discussion entre un Manu terrorisé et une Mariette dont le paillon virevoltant commence à voir rouge , et monsieur Henri au potager modèle veille en silence sur Manu qui se débat avec les limaces et les promotions de bulbes de tulipe. ( c'est juste qu'il faut les planter les tulipes).

D'autres petites bêtes s'incrustent : un lézard géant et sûrement cannibale, un gamin au chien à son tonton, le chien aura quand même le mérite notable de sortir Speed de sa léthargie cartonnesque, un cochon de lait vivant dont on ne sait encore si il est vraiment propre.

Côté intégration, Manu progresse quand même, à petits pas vers de grands autres projets : l'affiche pour la fête du cochon, ce pourquoi il lui faut de nouvelles gommes, des blanches parce que les roses elles trouent le papier. l'épicerie de Loupiot révèle à cette occasion ses réserves de dialogues surréalistes et Manu une capacité d'adaptation à l'esthétique du grand méchant loup dont on le savait pas encore capable ... Se révèle aussi la mise en abyme, Ferri c'est le double qui se cache derrière Manu pour faire croire que Manu n'est pas Manu ...Ce qui fait que le retour à la terre est en train de s'écrire.

Pour reprendre mes esprits avant le troisième tome, je sens que je vais aller faire un tour au garage Picaud, vous savez, le multi servive sur la route de Calvayre, il parait qu'ils ont des recharges de vis platinées pour projet de bébé qui patinent dans la peur de devenir grand.

Une relecture toujours aussi savoureuse ...

 

Deuxième étape d'une relecture commune avec Hélène

 

 

Le retour à la terre 1. La vraie vie Manu Larcenet, Jean Yves Ferri

retour-a-la-terre_la-vraie-vie.jpgFerri, c'est celui qui fait les scénarios, Manu Larcenet, c'est celui qui dessine les scénarios, qui les inspire aussi. Ils doivent être bien potes tout les deux pour tenir ce va-et-vient sans faute drôlissime, et cocasse et tendre.

Premier volume : "La vraie vie". Manu est dessinateur, Manu a toujours vécu à Juvisy. Manu aime : le bruit de la ville, l'agitation de la ville, la musique forte, l'ordinateur, la fausse vie de la pas nature. Manu aime Mariette, ce pourquoi, Manu émigre aux Ravenelles avec sa trouille de la campagne et d'un peu plein d'autres choses, son ordinateur, et leur chat, Speed.

Les Ravenelles, c'est une maison au milieu des champs, pas loin d'un petit village, la campagne en plein bien paumée, à l'écart de toute la civilisation selon Manu, la jungle, sa terrae incognita à lui, une civilisation avec des fleurs mortelles qui poussent en vrai dedans, une vraie boulangerie avec du vrai pain et une vraie boulangère. C'est si grand, si vrai et si silencieux bourré de silences dedans que Manu stresse. Le chat déprime. Les cartons servent de refuge quand la vraie vie se fait trop vraie.

Pour eux, l'adaptation en milieu naturel n'est pas simple, alors que Mariette vit sa vie de Mariette, son petit papillon flottant tranquillement au-dessus de sa tête. De son décor de cartons vides où seuls ont poussé un ordinateur, un téléphone, une télévision, un canapé et un lit, Manu multiplie les tentatives d'intégration en milieu rural, craignant quand même la contamination par l'eau de vie de monsieur Henri, l' imprégnation de Francis Cabrel, les parties de coupes de bois avec les gars du coin et ceux qui n'en reviennent peut-être pas de l'aventure ....

La transformation de Manu vers la ruralité n'est pas simple. Aux Ravenelles, l'hiver est rude dit-on et il y a une histoire d'anglais dont on ne sait trop ce qu'ils sont devenus. C'est Madame Mortemart qui l'a dit, elle fait un peu peur quand même, celle-là à apparaître derrière la vitre de la fenêtre sans crier gare, la communication passe mal parfois ... et dans les bois rôde, monsieur Lachingue, le chasseur de Pivert, un truc un peu comme dans "Shining", quoi, mais en plus drôle. Tip-Top, le frère de Manu, qui passait par là n'y restera pas, trop dur les vrais bruits, les vrais gens, et la déprime s'installerait entre les cartons si une mystérieuse rencontre dans les bois ne rendait au "coeur pur" de Manu, un peu de psychanalyse à sa mesure : c'est l'ancien maire, devenu ermite chevelu en haut d'un arbre après un (mystérieux) contrôle fiscal.

Le premier tome de cinq délicieuses tranches de pain beurre-cornichon-saucisson sec, caustique des deux côtés.

Première étape d'une relecture commune avec Hélène

01/06/2013

Knockemstiff Donald Ray Pollock

knock2.jpgToute la saleté, la crasse, la raclure, la merde, la bêtise, l'ennui, l'humiliation, le désespoir, la honte, la saloperie, l'ignoble, l'ignominie, la violence, la violence des trempes, à soi, aux autres, aux fils, aux pères, aux pères par les fils mais surtout aux fils par les pères, aux filles, aux mères, à ceux qui restent, qui s'enfoncent, qui s'engluent, toute cette fange, cette lie boueuse à n'en plus pouvoir d'être fangeuse, s'est concentrée sous le scalpel de Pollock à Knockemstiff. Et, ce n'est pas beau à voir, les cloaques de l'Amérique profonde des laissés pour compte, des sans voix, des sans repères, des oubliés de la terre. Je n'ai jamais lu Dante, mais les cercles de l'Enfer, version rock and roll à la Nick cave, c'est par ici que ça se passe. Pas beau à voir et une claque à lire pour le lecteur (Jérôme), et la lectrice (moi, après "Le diable tout le temps") qui aiment se frotter l'esprit au papier émeri numéro 10, double face, s'il vous plait.

"Knockemstiff" est un recueil de dix huit nouvelles ( publiées aux USA avant "Le diable tout le temps"). Ce sont des nouvelles cul-de-sac, qui ne mènent à rien, ne mènent nulle part ses personnages rebuts, menés eux par un sexe de pulsions, soutenu par n'importe quelle substance avalée pourvu qu'elle détruise le peu d'humain qui restait dans ces sacs à viande. Et certains terriblement, si terriblement touchants, pourtant ...

" La vie en vrai" ouvre le bal des vampires : une famille tente une sortie au cinéma en plein air de la ville. Travelling avant en cinémascope, ouvrez les papilles .... : " Le bâtiment en parpaings au milieu du drive grouillait de mode. Le projecteur faisait un raffut pas possible juste devant, le stand à confeseries était au milieu, et les chiottes à l'arrière. Dans les toilettes, une rangées d'hommes et de gamins était alignée, la bite sortie au-dessus d'un longe auge en métal peinte en vert. Ils regardaient tous droits devant eux un mur couleur de boue."

La seconde "Dynamite Hole" pulvérise la moindre trace de ce qu'il pouvait rester encore de la pureté d'une petite fille.

Après, il y a l'histoire de l'amoureux de Tina Elliot, la pin-up du coin, un truc maquillé à la poupée barbie pour ploucs, le short très court et le tee shirt au slogan aussi romantique que méditatif " Fais-le à ton voisin et tire-toi".... Une ultime séance photo dans la station service et la belle se tire avec son prince charmant vers son rêve d'ailleurs, une caravane au bord d'un champ de pérole au Texas. L'amoureux reste. Amoureux de sa fée, même si si tous les péquenots du coin lui était passés dessus, à sa fée. C'était son rêve à lui, Tina.

Et cela continue. Dès fois, j'aurais bien aimé ne pas commencer l'histoire suivante, ou ne pas aller vers la fin de celle qui commençait. Pas bien, mais quand même ...  " On achève bien les chevaux" à la sauce Tabasco déliquescent, sperme à gogo, came et alcool. Le décor est toujours le même, mobil home, tôle, banquettes de drive ouvert la nuit, banquettes de vieilles voitures abandonnées, banquettes de vieilles voitures où une vieille tante ramène sa conquête du soir, matelas tâchés.

Plus personne ne tient debout là-dedans, les pères s'effritent, les mères s'oublient, pâles fantômes frappés, les ados se cognent aux paluches trop attentionnées des routiers alors qu'ils voudraient s'enfuir des tôles et des trempes de ces hommes brisés dans les veines desquels ne coulent que bière, rage et rancoeur, qui n'aiment pas ceux de leurs fils qui ne se coulent pas dans leur propre naufrage.

La dernière nouvelle "le dernier round", laisse juste filtrer une lumière rase, face à un père qui ne survit que par la haine, tenu à sa pitoyable survie par des tuyaux et une télé qui hurle des matches où les noirs perdent, ce qui lui permet de se penser en race supérieure, tuyaux dans le nez et bière à la main, la dernière phrase dit : "Le combat était presque fini". "presque", ça laisse un goût de presque victoire, un sens à donner au manège des bêtes brutes qui tournent en rond dans l'espace qui leur a été laissé par la misère.

 Je ne sais pas. Mais si Donald Day Pollock continue à me fiche des claques comme celle-là, je vais finir par avoir de vrais bleus à l'âme.