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31/08/2013

Au plaisir de dieu Jean D'Ormesson (2)

2-_Paul_Poiret_-_robes-e6d96.jpg"Au plaisir de dieu" est la devise de la vieille famille d'aristocrates qui se dilue dans l'histoire. C'est dilution, ses causes, ses frémissements qui font le sujet de ce livre. Moi, bêtement, j'ai cru que c'était l'histoire de la famille DOrmesson, vu que le narrateur dit "je", enfon "nous", surtout parce qu'il se fond dans cette entité, celle de la famille, ce qui ne correspondait pas à l'image que j'avais de Jean D'Ormesson, plutôt peu versé selon mes préjugés, dont j'ai déjà causé, dans la modestie. Il semblerait que ce ne soit pas complètement autobiographique malgré tout.

Le "Nous" majuscule se constitue du grand -père, des ascendants orgueilleux depuis toujours, simples à leur façon particulière, paternalistes sans le savoir, attachés aux valeurs de la terre, la leur, hein, pas la France, mais leurs champs, leur chateau, leur domaine qui inclut aussi leurs gens, comme on dit ( enfin, comme ils disaient). Dans les valeurs, il y a aussi la religion, comprenant les premiers rangs à l'église dans les fauteils rouges, et le repas avec le curé qui aime les pets de nonne.

Et puis, ce dont il ne manque pas ce "nous", c'est de la conscience de sa représentation et de légitimité, à être "Nous", en attendant que le roi revienne, le légitime. Le roi, la famille, dieu, c'est un peu la même chose pour ces gens-là. Ils ne sont d'ailleurs pas si désagréables que cela, la tante Gabrielle, l'oncle Paul, l'oncle Pierre, la tante allemande psycho-rigide, les cousins Pierre, Paul, Jacques, mais ils sont peu incarnés et ils se dissolvent dans le temps, la modernité, qui les rattrape, les submerge, leur fait des croche-pattes par derrière. La modernité est en marche, le temps s'accélère et n'est plus le leur, ce temps moderne qui est celui de l'argent, l'argent qu'ils avaient et du coup, qui n'avait pas beaucoup d'importance, l'argent qu'ils ont de moins en moins vu qu'ils ne savent pas en faire, eux les ancrés dans l'histoire, dans le passé immobile, et du coup, l'argent qui fuit et la famille qui se disperse.

On passe avec eux un moment, puis ils disparaissent.

J'ai été interressée par cette (longue quand même) présentation de, et réflexion sur, ce monde surrané, et j'ai  un scoop, j'ai un point commun avec D'Ormesson, comment la grande Histoire fait faire des bulles à la petite, me passionne. Cependant, la petite histoire, je la préfère plus incarnée dans des gens, plus décrits, plus anecdotiques, moins vagues, moins esquissés. On voit bien que c'est volontaire, pour faire photo de groupe de fantômes, mais quand même, une coiffure par si, une robe de chez Poiret, décrites en plus ne m'auraient point gêné. Une évation d'un temps perdu plutôt agréable à lire, D'Ormesson écrit bien, c'est un fait (M'enfin, n'est pas Proust, juste proustien ...)

 

30/08/2013

La vie devant ses yeux Laura Kasischke

la vie devant ses yeux,laura kasischke,romans,romans américainsLa première scène est courte, c'est la clef de voûte. Pour une fois ( du moins dans ce que j'ai lu pour l'instant de cette auteure prolixe), le cable de tension super volt est branché directement sur le cerveau du lecteur, au lieu d'arriver en douce, en frôlant l'épiderme de loin en loin jusqu'à ce que l'on succombe. Non, là c'est direct l'électrochoc. Dans les toilettes d'un lycée américain, deux amies, une blonde une brune, minaudent devant le miroir dans le cliquetis de leurs bracelets. Des bruits dans le couloir, on comprend vite ce que cache le tac-tac-tac, des cris, un prof peut-être ... Le tueur ouvre la porte : ne tire pas, fait (un peu) durer, complique sa tuerie. Il en tuera une des deux, mais elles doivent d'abord choisir : l'une ou l'autre, et le lui dire "Tue la", "Ne me tue pas", "tue moi", ce qu'elles font. Fin des cinq premières pages.

La perversité, c'est sa tasse de verveine à la Kasischke, et comme je n'en suis pas à mon premier essai, je m'y attendais un peu, donc je me suis pris le court jus dans le transat, sans même renverser mon horchata. Et j'ai continué. Dès la page suivante, on fait un saut dans le temps en avant, la survivante a quarante ans, elle se nomme Diana. Elle n'est pas tombée dans le trou temporel, elle s'est donnée une vie parfaite et lisse, une "vraie-fausse" vie de mère et de femme de la middle-class américaine (une autre tasse de verveine pour Kasischke et un autre verre d'orchata pour moi). Diana conduit son monospace, Diana va chercher sa petite fille parfaite à l'école, Diana a un mari parfait (sauf qu'il ne débarrasse jamais son petit déjeuner, mais j'imagine que c'est pas exprès, ça lui fait une occupation à Diana, quand elle rentre), Diana a une maison parfaite, dans un quartier tout ce qu'il a de plus parfait aussi. Diana n'a jamais quitté la ville, Diana passe donc devant le monument commémoratif où le nom de son amie est inscrit parmi les autres. Cela ne lui fait rien. Diana a acheté les rocking chair qu'elle enviait aolescente, du haut de son immeuble et les a mis sous son portique à elle, avec son mari assis dessus qui lui fait des coucous quand elle rentre. Diana a quarante ans, mais pas encore trop de rides, Diana rentre encore dans sa jupe en jean. Diana est une artiste, elle dessine, rien qu'en noir et blanc, des dessins dans son atelier.

Sauf que Diana dérape, Diana commence à voir des images en mode décalé et grossissant, les paquerettes se répandent en mode putride dans le jardin,, le poney en plastique au fond du jardin lui fait les yeux doux, le dessin de la veille n'est plus tout à fait celui du lendemain, les voisins ont changé de forme, le facteur se démultiplie ... Les choses qui l'entourent s'aggripent à ses regards, puis le tremblement se rapproche, la petit fille gentille et le gentil mari s'éloigne, son monde lui échappe, des pièges se mettent sous ses pieds, Diana vacille. Sa jupe en jean est-elle vraiment convenable ou juste obscènement trop courte ? Qui écrit la vraie histoire dans les devoirs de la petite fille ? Tout devient trouble, le mystère opaque envahit le conte de fée ... Mais il y a-t-il seulement conte de fées ? Où est la sorcière ? Diana elle même ? La religieuse castratrice ? Le professeur de science que l'on disait amoureux du squelette de jeune fille qu'il avait accroché dans la salle de classe ? Le mari ?

 La narration alterne entre ces visions troublées et les flashs back, quand elles étaient deux et qu'elle avait des bracelets au bras qui cliquetaient.

Même si je resterai une lectrice de Laura Kasischke, celui-ci m'a un peu lassée finalement après un départ en fanfare électrique et une écriture toujours aussi incisive, trop de mystères entretenus a fini par noyer le fil conducteur dans le flou. Reste à découvrir l'avis de Eeguab, avec lequel cette lecture était commune.

 

29/08/2013

Au plaisir de dieu Jean D'Ormesson (1)

9782040162115.jpgJe ne fais pas que des lectures communes avec Eeguab, je lui pique des idées de bouquins aussi, dont celui-ci.

Ceux qui me connaissent dans la vraie vie et qui m'ont vue avec ce livre en main ont eu un sursaut de surprise ... (ils ne sont pas beaucoup, deux, en fait) : "Tu lis du D'Ormesson, toi ?", presque dans un hoquet inquiet, redoutant peut-être que ce soit là le symptôme d'une métamorphose radicale qui me changerait en lectrice assidue du "Figaro" voire de "L'expansion". Je rassure tout le monde, je ne lis pas Jean D'Ormesson, je lis le livre de Jean D'Ormesson qu'Eeguab m'a donné envie de lire, ce qui n'est pas la même chose du tout.

Pourquoi ce sursaut soupçonneux ? J'explique.

Jean D'Ormesson, pour moi, c'est forcément les yeux bleus horizon d'"Apostrophe", ce phraseur lissé dont le verbe faisait le bonheur de Pivot, ces joutes verbales polies de toutes les coutures, l'anti Modiano ( qui, certains s'en souviendront, ne pouvait, lui, articuler une phrase complète, ça me serrait le coeur ...), les rayon UV, les pattes d'oie frisottantes là où il faut, l'écrivain de droite qui l'assume, l'admirateur de Chateaubriand, le garant de toute une littérature moraliste et classique ( comprendre ringarde, pour moi, à l'époque) portée par la tradition scolaire et découpée en tranches dans le Lagarde et Michard. Je conspuais Chateaubriand par principe, ne l'ayant jamais lu, et le Lagarde et Michard par expérience subie sur ma chaise de cours, les fesses et l'esprit ankiilosés par la sainte parole du manuel. (Il faudrait que je retrouve le volume consacré au XVIIème, il y avait un truc sur le Télémaque de Fénelon à se rouler par terre). Inutile de préciser que je conspuais aussi en gros, Télémaque, Fénelon, la morale du siècle dit grand et que mes rêves se portaient bien davantage vers l'autre, celui qui disait qu'on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. (Mais est-ce bien sérieux de se coltiner Télémaque à dix sept ans ...). Donc, forcément, je conspuais D'Ormesson, logique, je n'en avais pas lu une ligne et j'ai continué depuis cet été, où tout, ou presque, a changé, puisque j'ai lu D'Ormesson. Je possède quand même un livre de lui, son anthologie de la littérature française, qu'un ami farceur m'avais offert et que j'avais vaguement parcourue avant de m'en gausser, je ne l'ai jamais vraiment lue, évidemment, je préfère lire directement Fénelon, à présent ( là, je blague, hein, je peux renier mes ex-ennemis mais sans être maso quand même).

C'est dire si je partais de loin en ouvrant "Au plaisir de dieu", calée dans le transat, sous le regard perplexe de mon homme qui dévorait "La griffe du chien" en me disant : "Mais c'est drôlement bien, ça". "Ben oui, c'est bien, je te l'ai dit, c'est d'ailleurs pour celà que tu le lis, là maintenant".

Quant à ce que j'ai pensé du livre, alors là, c'est encore une autre histoire !

27/08/2013

Wilderness Lance Weller

detail porte bleue.jpgCe roman est construit comme une boucle fermée avec des cercles  à l'intérieur, de plus en plus profonds les cercles, ils creusent vers le fond, et le fond est un champ de bataille, ou plutôt une forêt ravagée, striée de coups de canons et de baïonettes où s'enchevêtrent les corps mutilés, sciés, brûlés, fendus, percés des soldats qui firent la guerre de Sécession, des deux côtés. Le héros, Abel Truman, n'était pas dans le bon n'y a laissé finalement qu'un bras et un peu son reste d'âme, déjà que la vie lui en avait pris pas mal avant. La boucle, c'est lui qui va l'accomplir, mais ce n'est pas par lui qu'elle commence, la vie d'Abel est un gouffre où l'on s'enfonce bien plus lentement que cela.

Le premier cercle commence par la fin : Jane Dao-ming Poole est une vieille femme aveugle, à présent en maison de retraite d'où elle n'oublie pas le bruits des choses qu'elle n'a jamais vu, ni ses trois pères : le premier est mort, le second et le troisième aussi. Le second a été Abel, quelques heures et le troisième, Glen, quelques années.

On rentre dans le deuxième cercle, toujours par la fin, Abel est un viel homme qui tousse ses poumons sur une plage du Pacifique. Il y vit depuis la fin de la guerre, il s'est posé là comme on se pose en exil de la vie. Depuis quatre ans, un chien l'accompagne, plus tout jeune lui non plus, et quelques souvenirs : une jeune femme qui fut la sienne, un bébé, un pot de peinture bleue qui s'étale sans fin, et la guerre aussi après, ses éclats qui l'écorchent toujours. Un jour, la mer ne voudra pas de son corps las et couturé, alors commencera le périple pour retrouver une certaine porte bleue. C'est dans ce deuxième cercle que deux saligauds vont les pister, lui et le chien, puis l'inverse, en un chassé croisé qui n'a rien d'une charge héroïque mais des accents de convoi funèbre, en espérant que justice soit malgré tout rendue.

Dans le troisième cercle, celui du fond, Abel est soldat, du mauvais côté donc, celui des Rebelles de l'armée du sud, qui se battent contre ceux de l'Union et l'idée qu'un homme noir est aussi un homme. Au fond du dernier cercle de la mémoire d'Abel, il y a donc l'enfer de Wilderness, une bataille pour dire toutes les autres, un condensé qui s'avance doucement, par lambeaux pourrait-on dire, avant que lui et ses deux plus proches "amis" ,ne soient plongés dans la marmitte. Brisés, crasseux, déjà avant que n'explose la forêt et la conscience d'Abel, ce n'est pas qu'il y croyait vraiment à la cause de l'inégalité entre les races, mais cela lui permettait d'avancer sans comprendre et sans voir, jusque là.

De cette tuerie initiatique et finale, Abel a gardé quelques souvenirs, comme des petits cailloux qu'il va égrainer au long de son dernier voyage ; un crucifix en os, un médaillon avec une photo, une lettre qui disait la peine d'un soldat d'en face de devoir tuer des hommes, juste parce qu'ils sont dans l'erreur. Celle-là, elle le hante encore et l'image d'une autre jeune femme qui ne fut pas sienne et qui lui donna pourtant sa vie. Elle était noire, et Glenn aussi, un beau personnage de type qui se bat, après le guerre pour pouvoir aimer la femme blanche qui souffre à ses côtés, Helen. Puis, la petite fille et peut-être, pour celui qui était du mauvais côté et qui a voulu l'oublier, la rédemption; allez savoir ...

 Un roman superbe, qui prend force et ampleur en même temps qu'on s'enfonce dedans.

 

23/08/2013

La resquilleuse Mary Wesley

la resquilleuse,mary wesley,romans,romans angleterrePoursuivant ma quête éperdue d’une lecture légère, digne de ce l’on pourrait qualifier de lecture de vacances : un roman facile mais drôle, bien ficelé, sans prétention mais bien écrit, et après mon échec d’avec Loving Franck, je me suis tournée vers l’Angleterre, valeur sûre où grouille les vieilles dentelles au goût d’arsenic et les roses  pivoines piquantes qui laissent un arrière goût de cup of tea time (parce que les enfants enfermés dans des placards, les adolescentes vouées à l’échec, les cow-boy mourant d’un cancer du cul et j’en passe,  ce n’en pas que je m’en lasse, non, mais disons que parfois, un bol d’air hors du chaos du monde ne peut nuire.) En plus, je me délectais à l’idée de la découverte d’une nouvelle auteure. Autant le dire tout de suite, ce roman est peut-être drôle, mais moi, je n’ai pas ri, il est peut-être piquant, mais je n’ai pas été atteinte, j’ai donc sniffé mes relents d’arsenic, sans qu’ils me fassent grand effet.

Matilda est une dame dans la cinquantaine, un peu originale, comme on aime les vieilles anglaises qui vivent à la campagne,  entre travaux du jardin et petits villages de cottages au bord de la mer où tout le monde se connaît, où tout est conforme  à l’attente de sa lectrice. Matilda n’aime que les animaux, enfin, celui qui lui reste, un jars, nommé Gus, qui fiente sur sa robe quand il est content et qui une fois a vu la mer, ce qu’il a bien aimé, d’ailleurs. Autrement, il aime le maïs. Dès fois aussi, il pince. Le chat, le chien, sont morts, le mari aussi, les uns après les autres, le mari en premier. Le mari, elle l’aimait, le chat et le chien aussi. Il lui reste ses enfants, mais elle les aime peu, et ils semblent bien lui rendre cette indifférence un peu retorse. En ce jour où commence le roman, Matilda a décidé de se suicider.

En femme excentrique qui se doit à ses manies, elle a tout prévu, elle a nettoyé la maison de ses toiles d’araignées, et de toutes les traces qui pourraient donner aux enfants un souvenir d’elle, a confié le jars à un autre foyer, elle a acheté des petits pains, du fromage et du beaujolais pour son pique-nique sur son rocher plat, au bord de la mer, avant de se jeter dedans lestée de quelques barbituriques, pour aider. Evidemment, elle ne pourra mener à bien ce plan A, à cause d’un barbecue de jeunes. En tentant un plan B, elle va littéralement se jeter dans les bras de Hugh, un matricide en fuite, celui dont parle tous les journaux et dont le grand nez s’étale à la une. Qu’importe ! Matilda le tope à la vue de tous, comprenant vaguement parce qu’elle a voulu parfois faire de même quand elle était jeune ( comprendre, elle a eu envie de tuer sa mère) et donc bras dessus, bras dessous, qu’elle va te le prendre sous son aile. Ce qui quasiment lui redonner une envie de vivre.

Ben oui, c’est aussi simple de cela, la vie de Matilda, un matricide sous son toit, après un incestueux, le jars, le jars qui pince, c’est tout sur le même niveau de légèreté. Du coup, elle m’a crissé sous la langue, l’anglaise excentrique, j’avais envie de la baffer et aussi très vite envie de finir le récit de ses aventures de mère indigne et de femme encore désirable mais décalée ….  La machine, pour moi, a tourné à vide : même les saillies drôlatiques  répétées ne m’ont pas fait battre un cil : le matricide vu partout en Europe alors qu’il est sous nos yeux,  l’éternel retour de l’homme qui a mangé en ragoût le chien de sa femme, le voisin  qui détient le secret les OVNI et bien d’autres, l’ énigmatique mari disparu  protéiforme, les vieux amis snobs et méchants …

Très tarte à la crème anglaise !

20/08/2013

Sarajevo Omnibus Vélibor Colic

sarajevo omnibus,vélibor colic,romans,romans historiques,romans bosnieAprès un roman « a capela », « Archanges », Vélibor Colic ( prononcer « tcholitch ») dit avoir fait un roman en forme d’  « omnibus cinématographique » : il transporte effectivement pas mal d’images et comporte cinq wagons : un pont, un archiduc, un livre sacré, un salaud de la pire espèce, et enfin, un affabulateur mirifique, entre autres voyageurs dans le temps. L’espace, lui est immobilisé : Sarajevo.

Moi, je dirai plutôt ( n’en déplaise à l’auteur) que c’est un livre vitrail avec des vitraux qui tournent comme un kaléidoscope. (Mais non, cela ne donne pas le

Et pourtant, c’est autour d’un fait que l’on relie plutôt  généralement à la grande histoire occidentale que l’auteur brode sa toile de petites silhouettes aux couleurs vives : l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et de sa femme, la toute germanique Sophie. Cette journée, elle est tournée dans tous les angles, vues par les à-côtés, abordée tournis, parce que c’est drôlement bien fait, ça danse). En tournant autour d’un même évènement, Vélibor Colic multiplie les facettes de l’histoire en la concentrant dans la ville de cette ex-Yougoslavie qui est en réalité ( dans le livre, donc) une civilisation à elle toute seule. Je ne sais pas à quoi ressemble Sarajevo, mais ici, c’est le lieu de l’orient aux accents européens : juifs séfarades, musulmans, chrétiens s’y croisent et s’y côtoient mêlant leurs héritages.sous tous les angles des morts, les deux célèbres, plus une autre anonyme, ou plutôt oubliée par la Grande Histoire de l’Occident. L’auteur la rattrape par la petite, toute aussi grande.

Il commence par un premier tableau d’un livre d’images, ou plutôt d’enluminures presque effacées : la construction du pont latin, le lieu où ripèrent les cinq balles bien des siècles plus tard, où le ton est plus sûrement celui d’un apologue, oriental, toujours, que celui d’une fresque historique. Il se termine par une morale qui m’a fait sourire : « Dieu nous donne des mains, mais il ne bâtit pas de ponts »

Puis l’auteur se rapproche de la chronique historique. Il s’en va faire resurgir le groupe des comploteurs de « La main noire », à l’origine de l’attentat, son fondateur, Apis, buveur et fumeur de cigarettes à bouts dorés, un comparse, futur écrivain prix Nobel, égaré en ce monde, l’instigateur russe, vieux beau d’un monde finissant avec lui, et puis celui qui va tirer, Gavrilo Princ. Puis, il zoome sur ceux qui étaient là, sur le pont, qui ont vu quelque chose ou ne se sont doutés de rien : un curé, ex-fêtard converti, un imam qui a peur de sa femme, et surtout le rabbin, Abramovicz. Le rabbin, il s’est réveillé ce matin là dans les brumes des plumes des rêves sans savoir que ce jour serait celui où il recevrait la cinquième balle, celle qui a été perdue par l’histoire. Ce rabbin est le gardien de la Haggadah, le livre venu à Sarajevo avec l’exil des juifs, depuis l’Espagne, depuis ce qui a paru être une terre d’exil à une autre terre de paix. Il a une âme d’enfant et une barbe blanche. Sa sagesse lui vient des temps d’avant. On va même jusque dans la voiture impériale, pour boucler la boucle et repartir dans l’avancée de l’histoire, de la ville et donc du monde.

Le fil que tire ensuite Vélibor Colic est celui du deuxième gardien du livre, la toujours Haggadah, le tapis magique de l’histoire. Cette fois, il est poursuivi par la folie nazie incarnée dans un sinistre sire à la pâle figure, Ernst Rosembaum. Face à lui, l’auteur plante la figure du martyr, Daoud Cohen,  et d’un Imam, complice d’un sauvetage livresque qu’Indiana Jones n’aurait pu imaginer (trop simple pour un vrai héros).

Toute la simplicité de la fraternité perdue se déploie dans le dernier fil, la fable historico-épico-burlesque du grand père maternel de l’auteur, revue et corrigée par lui-même, une légende dorée qui  parle de femme serpent que les, d’une montre perdue telle Jonas dans les flots, de multiples morts toutes plus héroïques les unes autres, et d’une traversée de l’Italie en vélo.

Tout cela en peu de pages, c’est dire si on en a pour ses quelques sous d’Histoire et d’histoires pas historiques mais malaxées d’odeurs d’un temps qui était celui d’avant, celui que Vélibor Colic reconstruit comme un pont, à son tour : « Ce n’est qu’une fiction. J’ai voulu l’imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence, chaque roman est vrai ». Et toc !

17/08/2013

Mélo Frédéric Ciriez

mélo,frédéric ciriez,romans,romans françaisOn suit trois personnages, un par partie, reliés par peu de chose, le lieu unique où ils évoluent, Paris, deux objets, un portable et des SMS, un briquet rouge à lèvres qui a pour principale fonction de projeter quasi grandeur nature des images de femmes nues où on le souhaite, les murs, sa peau, le creux de sa main, le long de sa cuisse. Des femmes en vrai mais pas vraies, pour tous les goûts, de toutes les races, de toutes les couleurs, de peaux ou de cheveux, comme dans le fond des petits verres de saké.

Chaque personnage est marqué par l’obsession, sous différentes formes, de soi.

Le premier personnage est tout ce qu’il a de fade. Syndicaliste de bureau, solitaire et dépressif ( il n’a même pas le droit au substitut sexuel du briquet lumineux, lui, pourtant, c’est peut-être lui qui en aurait eu le plus besoin …), il est mort dans sa voiture, une Xantia blanche, ce qui semble avoir une importance à cause du nom de la voiture. Avant, il a eu une vague enfance, de vagues heures d’étudiants, il vaque à une fête, et surtout, il conduit sa voiture sur le périphérique en écoutant la radio raconter une histoire de légende urbaine. De lui, on ne sait pas grand-chose de plus, ce qui fait qu’on ne regrette pas vraiment de l’avoir connu vivant, ( d’ailleurs, l’a-t-il vraiment été ?).

Le second personnage est relié au premier par la connaissance en vrai, ce sont juste donc des connaissances, le second envoie au premier  des SMS sans savoir qu’il est déjà mort pour que le syndicaliste vienne assister au triomphe du deuxième, un sapeur congolais qui se nomme de lui-même Parfait.  Parfait, il se veut, Parfait il se fait, pour cette nuit là qui va être celle de son triomphe. Avant, dans la vraie vie, il est conducteur de camions poubelles, dans le dixième arrondissement de Paris. Il se parfume à Anteus de Chanel  pour tenir le rythme. Puis, il se sape et se prend pour le roi, cette nuit là doit être celle de son apothéose.

Le troisième personnage est une jeune fille, Barbara, son obsession à elle, c’est la vente directe, dans les rues de Paris qu’elle sillonne en rollers, à titre expérimental et individuel  pour l’instant mais son rêve est d’inonder les trottoirs de jeunes vendeuses à tee-shirts  et à roulettes, paniers sur l’épaule. Son panier, elle l’appelle  « Gloryfier », les briquets à femmes nues, c’est elle qui les vend (elle les utilise aussi un peu, mais pas autant que Parfait qui s’en sert en miroir ….), au milieu du fatras de camelote qu’elle refourgue avec bénéfices aux touristes : brumisateurs, parasols de tête,  qu’elle tient d’une main de maître sur ses épaules qu’on imagine frêles, même si la jeune fille est de tête de jambes solides, et un peu de courses folles, aussi.

Un roman très bien écrit ( trop ?), drôlement intelligent, truffés de petites trouvailles narratives originales, mais seule Barbara m’aura vraiment entraînée dans son sillage. L’originalité des situations pourtant simples et quotidiennes sont indéniables : les bureaux du syndicaliste au-dessus de l’agence de mannequins « Elite », la description de Paris vue par ses poubelles, les silhouettes de ces femmes nues venues d’ailleurs qui éclairent un moment un coin d’escalier, un studio minable relooké, un coin de peau …. Des digressions sont glissées  dans cet « infra-ordinaire » scruté à la loupe ; les noms de voitures qui portent des noms de déesses anciennes et oubliées …

Des agacements aussi, surtout lors de l’interminable logorrhée de Parfait, le sapeur imbu de lui-même au point que l’on n’en puisse plus de lui-même ( je me doute bien que c’est l’effet voulu), et au hasard de quelques tournures répétées ( c’est voulu aussi, je me doute) jusqu’au systématisme, c’est travaillé au quart de poil de mots près, (trop ?)

Cependant malgré mes quelques froideurs, ( mais ce n'est pas un roman qui se veut chaud non plus) chaudement recommandé par Manou, et par Maylis de Kérangal ( oui, je frime un peu, mais c'est juste que Manou m'en parlait et que Maylis de Kérangal était devant nous sur le stand du salon du livre de Saint Malo et était d'accord avec elle, je ne pouvais donc résister ...)

16/08/2013

D'acier Sylvia Avallone

d'acier,sylvia avallone,romans,romans italie,famille je vous haisD’acier, tout est d’acier ou de béton dans le microcosme de cette cité italienne de Pimbino,  au bord de la mer sans être balnéaire, industrielle et loin d’être florissante. Pimbino, dont l’étymologie doit venir de plomb comme horizon plombé.  Tout est d’acier même l’amitié entre deux très jeunes filles treize ans, bientôt quatorze dont les deux jeunes corps s’ébrouent dans les vagues à l’assaut  des sensations brûlantes dont elles font l’objet. Objets de tous les regards, la blonde Francesca la brune, Anna, sont les stars Lolita de leur carré de sable envahi l’hiver par les ordures, lo’été par les tas d’algues que les services municipaux ne viennent pas déblayer. A Pimbino, il n’y a pas de touristes,  que la plage, les barres de HLM et l’usine d’acier, une boite de nuit où de vagues filles dénudées se déhanchent sur des barres verticales, le bar du coin, des vieux paumés qui rêvent d’Ukrainiennes volées, des pères indignes,  défaillants, violents, des mères fatiguées par les tournées de spaghettis ou de tornioles, des télés branchés sur des rêves de pacotille.

Anna et Francesca sont les reines éphémères (mais elles ne le savent pas encore) de cet été brulant , de leur pâté de sable et de HLM, à la vie à la mort depuis la maternelle, elles s’aiment, s’enlacent, brillent de leurs feux. En l’espace d’un été, l’acier de cette amitié va se fissurer, peut-être parce que l’une aime trop l’autre, peut-être parce qu’un marin pas très net va venir traîner ses guêtres dans le coin … Le béton va se fissurer, éclater, envoyer des morceaux pas très loin, car leur monde est petit, tout petit, mais à leur dimension, ce sont des bombes sismiques.

Tout va déraper doucement, comme hors de leur contrôle, elles ne savent comment faire face, elles rêvent d’un autre bord, pas tout à fait le même, mais presque : pour Francesca, la bombe atomique à retardement, le rêve est Elbe, l’île d’en face, le côté soleil de luxe de leur soleil de pauvre, Miss Italia, starlette haut de gamme pour échapper à la surveillance intrusive, abusive, des jumelles de son père, toujours prêtes du haut de son HLM à s’attarder sur sa bretelle de maillot de bain et à lui faire payer cher  le moindre regard, autre que le sien.  Anna, elle, c’est la bonne à l’école, son rêve, c’est le droit ou quelque chose comme cela, avocate, présidente.  En attendant, elles jouent ensemble des regards assassins et jaloux, meurtrières frivoles des cœurs qui les indifférent, hors d’elles mêmes, pas de salut. Elles veulent être enfin grandes et danser ailleurs que devant la glace de leur salle de bain. Et puis il y a aussi le frère d’Anna, le beau Alessio qui se fond avec l’acier de l’usine qui coule dans ses veines comme la cocaïne, à coup d’amour perdu pour la belle bourgeoise, lui, il a déjà perdu son paradis.

Tout est sali, sur fond de la grande usine dont les cheminées fondent la fin des possibles et les hautes tours la fin des illusions, les limites des rêves, des ambitions, des amours. Les plages regorgent de chats affamés et les cabines de bain de préservatifs, d’attouchements et de copulations vite fait sans autre perspective que celle d’accoucher trop vite et trop jeune, et de grossir ensuite, à l’ombre des chaises sous les HLM pendant que les hommes cousent d’autres histoires louches en bar du coin d’en bas.

Ce n’est peut-être pas un grand roman, mais il met à jour la véritable misère, dans les lumières sordides du bordel , l’eldorado du samedi soir et les paillettes d’un rose Barbie triste à pleurer, une Italie loin des clichés, une plongée dans la besrcolunitude. Triste et presque pourtant  presque flamboyant.

 

 

13/08/2013

Loving Franck Nancy Horan

loving franck,nancy horan,romans,romans américains,déceptionsAprès une série de lectures où le sordide côtoie le tragique, je me suis dit qu’il faudrait  que je m’accorde à l’été, avec un roman léger et sans souci, un roman avec de l’amour dedans, un peu de guimauve mais pas trop, un amour impossible, évidemment, je ne vais pas me changer, avec un petit arrière fond historique, histoire de justifier …

«  Loving Franck », c’est exactement cela, sauf que je me suis un peu ennuyée quand même, finalement.

Au début du XXème siècle, à New-York, Mamah ( prononcer «  May-ma », mais moi, je n’y suis pas arrivé dans ma tête et du coup, mama faisait hiatus avec le personnage, c’est bête, hein, à quoi cela tient l’adhésion à un personnage) s’est mariée de raison, mais d’elle-même, au tranquille Edwin. Femme aimée, comblée, elle mène un train de vie pépère à l’aise. Intelligente, cultivée ( elle parlait trois langues en primaire), elle a été une femme fille militante pour le droit des femmes, bibliothécaire et indépendante. Puis, elle s’est rangée dans le mariage et la vie de famille, comme on se lasse d’un tricot que l’on n’arrive pas à finir.

Edwin veut « une maison du bonheur » où tout ne serait qu’ordre et harmonie (volupté, par contre, ce n'est pas sur), et elle se laisse convaincre.

Et c’est alors que lui tombe dessus le grand Amour, Franck, l’architecte de génie, l’original, le révolté, l’ARTISTE qui vit son art comme il respire. Il refuse les canons classiques et professe une architecture organique, une architecture qui serait « Américaine ». Il conçoit donc des « maisons jardins » en totale harmonie avec le milieu naturel où il les fait pousser ( en quoi est-ce typiquement américain ? Je ne le sais, surtout que pour l’instant, il les construit en ville ses maisons de la nature, mais bon, passons …).

Il n’y a pas qu’en architecture qu’il renie les conventions, en amour aussi, l’artiste est hors des contingences normales dit-il, surtout lui vu qu’il apporte déjà son génie au monde, alors celui-ci n’a pas à lui demander des comptes. Et toc. Mais bon, il faut bien croûter ma bonne dame, et nourrir sa nombreuse famille, qu’il aime, et sa femme qu’il n’aime plus trop mais qui est la mère de ses enfants. Mamah, deux enfants, une gouvernante pour les élever, une sœur pour confidente, se sent inaccomplie de l’intérieur et va le réaliser en rencontrant donc, Franck, le Grand Amour auquel elle ne peut échapper sous peine de se trahir elle-même. D’où le dilemme qui  se veut tragique, soit elle se trahit elle, et son intérieur de femme libre, soit elle trahit tout les autres. Ce sera donc tous les autres. Elle se voue à son amour en se réalisant elle-même, ou l’inverse, bref, c’est compliqué et ça lui fait des cas de conscience.

Ils vont s’enfuir en Europe, vivre à Berlin, Florence, en passant par Paris, s’acheter de belles choses. Franck ne peut y résister, la beauté doit l’entourer, quel qu’en soit le prix. Non, ils ne sont pas égocentriques, non, il n’est pas  imbu de lui-même, enfin si un peu quand même, mais il ne peut pas faire autrement, le pauvre, et elle non plus. Ce qu’il n’empêche qu’ils aiment leurs enfants ( au cas où le lecteur finirait par en douter, les personnages le répètent), mais ils sont rejetés de la société, et toujours, ma bonne dame, quand on a un destin hors norme à réaliser, on ne peut pas toujours regarder à la dépense, quitte à frôler la malhonnêteté.  Sans arrêt, ils n’ont pas un sous, mais traversent l’Atlantique comme si c’était du beurre, logent dans un palace berlinois, dans des villas à Florence,  rencontrent philosophes et artistes,  et lui crée et elle réalise son intérieur … Et puis, il y a le final, la réalisation de la maison idéale en plein Wisconsin. L’auteure ne doit avoir aucune idée du prix du bois de construction et du coût des pommiers, moi je dis.

Je sais, c’est trivial, je suis passée à côté du grand amouresque, ces incohérences financières bassement matérialistes sont indignes d'une lectrice, mais l’alignement des grands discours sur les artistes incompris et géniaux et les sacrifices de leur muse , moi, ça m’a lassée.

11/08/2013

Le tireur Glendon Swarthout

colt 2.jpgUne légende se meurt mais ne se rend pas, pas comme elle aurait dû disparaître en tout cas. Entre en scène un vrai dur de l’Ouest, à cheval et monté sur un coussin rouge, volé dans un bordel, comme il se doit. Sauf que ( désolée …) la légende a drôlement mal au cul. La légende se nomme J.B Brooks, selon les visions, il est un assassin ou « un tireur ». Mais de toutes les façons, il est la légende de l’ancien Far-West qui se meurt aussi, celui des saloons, des bordels à frou frou, des stetsons percés d’un trou, des parties de poker qui se dissolvent dans les balles des tirs croisés. Il y a même un tramway à cheval dans les rues de Santé Fé d’après le Rio Grande, c’est dire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la légende n’est pas vraiment la bienvenue dans cette ville qui voudrait bien en faire un fantôme plus rapidement encore qu’il ne tire. On dit qu’il a tué trente hommes. Il dit qu’il n’a pas eu le choix, il a défendu sa vie et a toujours vécu selon son code d’honneur qui ne souffre que peu de contradictions. Sa marque de reconnaissance, les deux révolvers dans les poches cousues de sa redingote. Il meurt juste après la reine Victoria. Il l’a lu dans le journal . Sauf qu’elle et lui n’auront pas la même place dans l’histoire, sans compter que, un cancer du colon, ça manque de classe et de gloriole pour le dernier meilleur tireur de l’Ouest. L’homme n’est pas vieux mais il est au bout de sa course vaine, et c’est la dernière. Dans le journal, aussi, des échos de ce monde qui change, qui n’est plus le sien ; la mode des bloomers pour les new yorkaises le concerne peu. Sa décrépitude, il va la vivre en solitaire, de plus en plus coincé dans la chambre de la pension de madame Rogers, veuve, flanquée d’un fils qui se rêve en vieux dur. Il n’a rien acquis, ce n'est qu'une fois sûr de sa fin prochaine, qu' il va tenter de la maitriser, de la mettre en scène, d’abord pour sa réputation, puis pour un drôle de sentiment d’amitié pour sa logeuse. Il croit pouvoir faire des choix, il ne fera que ceux qu’on lui laissera faire. Les seuls hommages qu’il reçoit sont ceux des profiteurs de sa future mort : un journaliste qui voudrait reconstruire la légende, un photographe qui va vendre son image, le croque mort, sa dépouille, et une ancienne maitresse qui brade tout. Ils se succèdent et le tireur à l'agonie orgueilleuse pense encore que c’est lui qui les roule en détournant pour un autre profit, pour une fois presque altruiste, les gains de la mort de sa légende en carton pâte.

« Roman crépusculaire » écrit au cordeau du sujet-verbe-complément, peu d’images, les faits s’alignent, sont pointés dans un « c’est comme cela » efficacement lié au personnage : une dernière chevauchée où seuls trainent quelques restes d'une gloire que s’arrachent les chacals. Seule la logeuse aurait pu sauver quelque chose mais c’est trop tard pour tout le monde. Le Far Ouest disparait dans une dernière mise en scène qui ne fait rêver qu’un jeune homme un peu paumé.

Un texte court et sec comme un dernier souffle du Rio Grande.

Merci à Jérôme et à bien d'autres amateurs (et une trice) du genre et des éditions Gallmeister pour le très bon conseil.

09/08/2013

Room Emma Donoghue

dora.jpgJack est un extra terrestre, il vient d’une autre planète, « La chambre », c’est le seul univers qu’il ait connu  jusqu’à ses cinq ans révolus, qu’il fête au réveil des premières pages du roman avec le seul autre être qui habite la même planète que lui, se mère de 27 ans, dont on ne saura jamais le nom, normal, elle est maman et c’est tout. Elle n’a pas d’autre identité pour lui. Le Grand Méchant Nick est leur seul prédateur. Il vient de l’Extérieur, du Dehors qui n’existe pas. Jack est né dans la chambre, il n’en connait que les limites et les rituels.

Dans madame Télé, vivent d’autres extraterrestres, aussi vrai s pour Jack que Dora l’exploratrice, qu’il salue de la main et de la voix et  Dylan, le plus costaud des maçons qui chante avec lui. Ce sont ses amis, ils viennent le voir. La réalité qui existe, c’est lui, Jack et sa maman, et cette réalité serait parfaite si il n’y entrait pas le bip bip qui annonce l’arrivée du Grand Méchant Nick qui n’apporte pas toujours le cadeau du dimanche et parfois fait mal à maman.

La perfection pour l’enfant de ce monde clos est la construction  de la mère de Jack pour qu’il ne sache rien de ce qui est évidemment une séquestration. Pour elle, mais donc lui n’en voit rien.

On comprend quand même rapidement qu’elle a été enlevée à l’âge de dix neuf ans et enfermée dans une cabane de jardin transformée en prison  hermétique de l’intérieur. Dans le désespoir immobile et contraint qui est le sien, la naissance d’acquérir dans sa prison une forme d’équilibre, artificiel. Jamais elle ne le voit comme son fils à lui, il est uniquement son fils à elle, son monde. Le « père », d’ailleurs, n’a pas le droit d’approcher, de voir, ni de toucher son « fils », l’éloigner du mal pour que le mal n’existe pas. La nuit, dans petit dressing, Jack s’endort en comptant les coups de boutoir de ce qu’il ne sait pas être des viols.

Pour son fils, qu’elle veut « normal », la jeune fille a inventé depuis cinq ans un monde fait de rituels, autant de protections de l’ennui et du vide, à heures fixes et jours fixes : petit déjeuner en comptant les céréales, déjeuner avec des légumes pour éviter les carences, se brosser les dents, se laver en entier, laver le linge et jouer. Jouer à n’en plus finir, avec des jouets bricolés à la mesure de ce qu’il possède, de ce qu’ils peuvent demander au grand méchant loup. Elle compte tout, car tout pour lui est faveur, un rouleau de scotch, un bout de ficelle, une épingle …

De temps en temps, elle part dans l’Ailleurs, ne joue plus, ne compte plus, dort, le cou tuméfié. Mais le plus souvent, elle tient son programme et le violeur aussi.

Cependant, à partir du jour des cinq ans de Jack, la mère sent que le danger va encore changer de nature, va sortir de sa routine qui lui a permis de tenir et de mentir à Jack. Le grand méchant loup se fait plus inquiétant encore, il tente de les écraser, pauvres petites miettes qu’ils sont dans leur boîte, entre impuissance et inconscience. Alors, elle va trouver une solution dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est de la dernière chance désespérée avant que le loup ne souffle sur la cabane de jardin et la fasse disparaitre comme deux fétus de paille.

Au départ, la narration assumée uniquement par l’enfant m’a un peu gênée, l’écriture se mettant (mais c’est logique) à la dimension de son vocabulaire et de son monde si restreint que les répétitions de madame télé, madame table, monsieur tapis, madame plante, madame lucarne qui laisse passer le visage de dieu ( comprendre la lumière du jour), maman qui donne du doudou lait,

sont si fréquentes qu’elles semblent tourner en rond ( mais c’est logique aussi). Et de logique en logique, on en arrive à un roman assez étonnant, sur un vécu insondable de sordide et d’horreur, où les réalités inversées disent un traumatisme avec une innocence touchante de plein cœur.

07/08/2013

L'adversaire Emmanuel Carrère

l'adversaire,emmanuel carrère,romans,romans français,dans le chaos du mondeC’est le premier roman d’ Emmanuel Carrère que je lis, et du coup, ce n’est même pas un roman, enfin, pas vraiment une fiction puis que l’auteur y retrace à la fois la trame d’un fameux fait divers tragique et quelques moments de la genèse de ce texte entre lui et Lui, L’Autre, celui que l’on ne comprend pas ( D’ailleurs, je n’ai pas non plus compris le titre, L’adversaire intérieur ? L’auteur contre le personnage ? Aucune de ces interprétations ne me paraît pourtant correspondre à la démarche de l’auteur.) Emmanuel Carrère retrace le parcours biographique de Jean Claude Romand, le mensonge fait homme, la schizophrénie incarnée, le monstre, le Diable, capable pendant dix ans de mener une double vie à la barbe de tous ses proches, ses plus intimes. Un homme double face intérieure. Côté pile : un jeune homme effacé, voire fade, peu enclin à l’aventure, studieux et ennuyeux, transparent jusqu’à l’insignifiance qui devient un chercheur brillant, bien payé, marié, deux enfants, école catholique pour eux, femme au foyer pour elle, quartier plutôt chic, amis respectables, homme respecté, une maîtresse, presque malgré elle, adulée et qui fera, par hasard chapoté le fragile échafaudage. Face sombre : un escroc de pâle figure, un arnaqueur des occasions qui se présentent, un oncle atteint du cancer, un beau-père qui tombe de l’escalier, des parents qui l’adulent, et puis le meurtrier du seul cocon qu’il s’était fabriqué par amour ? peur ? le tueur de ses enfants, de sa femme, de ses parents, l’incendie de sa maison, la tentative de meurtre de sa maîtresse, son suicide : orchestré ? véridique ? petit mystère insignifiant tant est insondable l’abîme de cette « vie » incompréhensible et que l’auteur ne cherche pas vraiment ni à comprendre, ni à nous faire comprendre. Il donne les éléments biographiques, les vérifiables, laisse les points d’interrogation où ils sont. Il s’efface, reprend les rênes de temps en temps, pour nous montrer qu’il les tient même si il ne sait pas trop où il va et l’assume sa tagente. Il prend de la distance, ne rentre ni dans l’empathie, ni dans la haine viscérale. Au bord du gouffre, il regarde patauger celui qui ne sortira pas du sien. Cette position instable, il la tient très bien. Témoin qui ne se veut pas privilégié, il écrit à Romand, reproduit sa lettre et sa réponse, les quelques prise de contact qui ont été indispensables à la réalisation du projet d’écriture. Il dit avoir été sur certains lieux, sans les hanter, les parkings où Romand attendait le moment de rouvrir la porte de sa façade. Il dit comment elle se fissure, puis s’écroule sur ceux que le tueur dit avoir tellement aimé qu’il les a tué. L’auteur hasarde : pour qu’ils continuent à toujours l’aimer lui, le encore vivant, ne pouvant faire autrement, eux morts ? Carrère fait court et efficace. Du procès dont il fut le témoin, il ne donne que quelques témoignages, évite le grandiloquent et les effets de manche des désespoirs, qu’il a dû voir, dont il ne dit rien. Reste celui d’une visiteuse de prison, qui voit en Romand l’incarnation de la Rédemption chrétienne et celui de l’institutrice de son fils qui avoue avoir lié avec lui, alors déjà meurtrier, une relation sentimentale …. Que ces deux visions de l’homme démon qui se ferait ange de douleur troublent toute réponse m’a semblé participer à la démarche de l’auteur. Il n’y a pas de réponse, pas de ce monde en tout cas, du coup peut-être dans l’autre, si on croit en l’autre, évidemment. Sinon, on reste coi. Comme moi, quoi. Merci à Ingannmic, qui m’a donné ( une fois de plus ….) envie de lire ce livre ( dont mon homme a dit : « Il est très bien »)

05/08/2013

Cette vie Karel Schoeman

cette vie,karel schoeman,romans,pépites,romans sud africainsC'est un livre où poussent les zygophyllums. ( Avec ma flemme habituelle quand je lis un livre qui me plait vraiment, je ne suis pas allée voir de quoi il s'agissait, en fait, cela n'a pas beaucoup d'importance dans l'histoire, c'est juste un rythme de plus, et accessoirement une fleur qui pousse dans le désert). On comprend vite que la floraison en est constante et régulière dans les paysages australiens du Roggeveld, comme la poussée de la mémoire de la vieille femme qui se meure, qui attend la mort, tranquille, dans l'obscurité de la nuit. Elle est allongée sur son lit, de retour dans sa ferme du pays aride du fin fond de l’Afrique du sud des colons Boers. Rudes à la tâche, avares de mots.

Autour d’elle, grouillent des ombres dont elle redessine les contours flous. Rien de mordide pourtant, juste beaucoup de sécheresse et pas que dans les paysages, dans les cœurs aussi de cette famille aux drames enfouis dans les pierres sèches des murets ou des stèles. Ils ont tous disparus ceux dont elle parle, elle, la vieille fille un peu folle, un peu autre et déjà ailleurs, depuis longtemps.

Elle est la troisième des enfants qui ont vécu ici, au milieu des champs conquis par les grands parents, puis par les parents, pas toujours justes, pas toujours honnêtes, réunis plutôt qu’unis dans la vieille maison obscure et froide, sans confort, sans trop d’amour non plus. La mère est tendue vers un but, faire oublier d’où elle vient, sèche comme un coup de trique, le père, un peu plus affable, ne le fait que peu savoir. Les deux frères, Caïn et Abel de l’éternel trio amoureux, s’opposent avant même que la jolie pomme de discorde n’apparaisse, le taciturne Jakop, le lumineux Pieter.

Pendant cinquante ans, la narratrice va s’effacer ou être effacée de la scène principale dont elle n’apercevra que des murmures. En cette nuit, elle tente de leur redonner sens, de les lier, de les relier, ces quelques scènes de vie des autres volées par son regard de petite fille discrète, de jeune femme docile, de vieille célibataire méprisée par ceux qui restent. Elle raconte par bouffées, comme des expirations : l’arrivée de Sofie, la femme de Jakob, si belle, si lumineuse, elle l’appelait petite sœur » et de temps en temps, lui prêtait attention, entre deux portes. Sofie, pour la petite fille, c’est l’apparition de la joie en ce foyer sombre, dans sa robe de soie noire, un papillon éphémére. Sofie, Jakob, Pieter, une valse à trois temps qui a des accents de tragédie camouflée.

Le récit des drames étouffés sort ce soir-là, rythmé par le retour des souvenirs, un peu les mêmes toujours, ressassés comme des vagues de brouillard ou de retour des zygophyllums, selon l’hiver, le printemps, l’été (je sais il en manque une mais dans le roman aussi), les transhumances, les disparitions … Au trio se mêle aussi l’ambition de la mère, l’ascension sociale arrachée aux médisances des voisins, Stieni, à la volonté vorace et vide, et le dernier de la lignée, l’héritier placide du domaine.

Peu de personnages, presque un huis-clos dans les images oubliées, qui peinent à revenir.  La narratrice se répète, nous répète qu’il y a si peu de preuves, qu’elle ne sait pas, qu’elle aurait dû demander. Au début, cette constante rengaine m’a lassée, du genre, « Ben oui, j’ai compris », alors que non, je n’avais rien compris. Les répétitions, elles finissent par faire corps avec les paysages dont les descriptions sont elles aussi des bouffées d’air intérieur.

Bluffée, je fus, et à la fin, pas loin d’écraser une larme sous les étoiles, penchée au-dessus d’un chariot de far-west perdu de misère, sans les accents de trémolos d’un harmonica.

Pour moi, un grand roman.

 

04/08/2013

Le turquetto Metin Arditi

romans,romans suisses,romans historiques? le turquetto,metin arditiConstantinople 1531, un lieu une date, un rêve, celui d’Elie, petit juif à face de rat de devenir peintre, et une honte. Elie a honte de son père, un vieillard encore jeune, malade et épuisé qui se pisse du sang dessus et va mourir. Le père est pourvoyeur d’esclaves, il va vendre de belles caucasiennes pour les sérails, aidée par la vieille Arsiné, qui a tendu le sein au petit Elie et a éduqué bien des jeunes femmes aux services des autres corps. Mais son temps est fini. Mais Elie est aussi une honte pour son père, sa communauté. Dans sa religion, celle du livre, du mot, on ne doit pas reproduire les figures humaines, ni évidemment celle de Dieu. Or Elie dessine tout ce qu’il peut et tout ce qu’il voit : les belles esclaves dénudées, les volutes, les fresques, même celles des églises catholiques : la vierge qui va au ciel et les anges byzantins des plafonds. La peinture, il ne connait pas, il utilise de l’encre pour les pleins, les déliés, les profondeurs, de la belle encre que fabrique l'artisan puriste de la rue des fabricants d'encre, de celle qui ne s'effacera pas ... Elie embellit les visages, les caresse de sa plume, les recréé.

Elie caresse même l’idée d’entrer dans un couvent, pas pour la gloire de Dieu, n'importe lequel, se convertir ne le gêne pas si on le laisse reproduire ce qu’il voit. Sans honte. Elie n’est pas très religieux en ces temps où pourtant, elle conditionne tous les statuts, les rangs et les droits, surtout on le sait celle des communautés juives. Et c’est en s’engouffrant dans une brèche de l’histoire qu’Elie le juif deviendra le Turquetto, peintre chrétien, à Venise.

S’engouffrer dans une brèche de l’histoire, c’est ce que Metin Arditi a fait aussi. Il est parti d’une particularité d’un tableau, « L’homme aux gants », longtemps attribué au Titien, dont il s’avère que la signature est en deux temps : un T, en gris foncé, et ignacianus, ajouté ensuite, en gris bleu. Ce qui laisse supposer que le tableau ne serait pas du grand maitre, mais d’un de ses élèves, passé à l’obscurité. C’est là où se glisse l’ombre d’un Elie oublié. L’auteur ne cherche pas à résoudre l’énigme, il brode autour, une bien belle toile surgit alors, avant de boucler la boucle et de laisser se refermer les destins : une Venise d’intrigues, de rivalités religieuses, de coups en douce et d’apogée de l’art, où les communautés s’affrontent à coup de commandes de « Cènes » et de « Vierges à l’enfant ». Ainsi s’étalait la puissance de l’église Catholique sous couvert de messes basses dans les ruelles des canaux et de coups tordus dans les ateliers des peintres et les refectoires des couvents … Une Venise de l’intolérance aussi bien qu’un objet d’art où l’on croise le Titien et une bien belle modèle rousse.

Le personnage du Turquetto se faufile entre les silhouettes rehaussées, sur cette trame bien brossée de rédemption et de toute honte bue et révolue. ( quelques bémols pour l’accession à la rédemption quand même, le chemin de croix est un peu gros, mais bon, tant pis, le reste est si bien)

02/08/2013

Les sélectionnés sont ....

5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpgD' accord, je pars en vacances, mais ce n'est pas une raison pour les laisser derrière moi, tous seuls sur une étagère, avec personne pour les lire, ils seraient tristes, si ça se trouve, ils se liraient entre eux, sans moi, et en rentrant, j'aurais des jérémiades, alors je les amène tous faire un tour, dans une grande boite : "Il m'a poussé", "Il est passé avant moi alors que j'étais là avant", "Il a eu droit à la lecture du soir alors que moi, j'étais du matin", " Quand tu m'as lu j'étais encore tout mouillé", "Moi, tu m'as lu dans la voiture, ça ne compte pas, t'es pas concentrée dans la voiture, on te connait, tu lèves le nez toutes les cinq minutes pour contrôler la vitesse du camion devant". ... Chut les bébés ...

 

Avalone Silvia : D'acier

Banks Russel : Américain Darling

Brotherson Moetai : Le roi absent

Carrère Emmanuel : L'adversaire

Chaon Dan : Cette vie ou une autre

Chirbes Rafael : La belle écriture

Ciriez Frédéric : Mélo

Colic Vélibor : Sarajevo omnibus

Cook Kenneth : Le koala tueur et autres histoires du bush

Dewitt : Les frères sisters

Dexter Pete : Spooner

Donoghue Emma : Room

Duff Alan : Un père pour mes rêves

Du Maurier Daphné : Ma cousine Rachel

Fletcher Susan : Avis de tempête

Gorode Déwé : "Tâdo, Tâdo, wéé ! ou "No more baby"

Horan Nancy : Loving Frank

Kasischke Laura :  La vie devant ses yeux

Kerangal ( de) Maylis : Ni fleurs ni couronnes

Khadra Yasmina : L'attentat

Korman Cloé : les hommes couleurs

Marais Sandor : La soeur

Maynard J. : Les filles de l'ouragan

Morrison Toni : Home

Noort Saskia : D'excellents voisins

O'Dell : Le temps de la colère

O' Connor Joseph : Inishowen

Ormesson d' Jean : Au plaisir de dieu

Swarthout Glendon : Le tireur

Van Reybrouck : Congo

Wasmoo H. : Cent ans

Weller L. : Wilderness

Wesley Mary : La resquilleuse

Whartout : Le tireur

Willocks Tim : Green River

 

Chut .... On est bientôt arrivés ... après, je vais vous aligner bien tous en rang, les gros mélangés avec les petits, les primo arrivants mélangés avec les éternels voyageurs, tout le monde aura sa chance ... A bientôt et surtout soyez sage dans la voiture ...

 

01/08/2013

La liseuse Paul Fournel

la liseuse,paul fournel,romans,romans françaisSi on s'en tenait au titre, l'héroïne de ce roman ( ou plutôt de cet essai sous forme de fiction) serait la tablette noire, froide, insensible, inodore, trop petite ou trop grande qui échoit à monsieur Dubois, liseur de manuscrits professionnel travaillant dans l'édition depuis bien longtemps. Il aurait pu s'en faire une ennemie, à priori le numérique, c'est pour les jeunes, les branchés, les non lecteurs quasi.

Comme on la lui impose, comme une épreuve de modernité imposée, il finit par l'apprivoiser, non sans la soumettre à une série d'expériences, destinées à l'humaniser, traces de doigts du boucher, traces de crème patissière ... Elle lui tombe sur le coin du nez, il la trimballe dans toutes les positions possibles, tente de l'aveugler dans la lumière, et puis non, la liseuse n'étant pas soluble dans le Brouill, il finit par l'adopter, sans la vénérer, il en voit les limites, mais puisqu'elle est là, cette machine sans bruit, sans poids, sans odeurs, autant lui faire une place à côté d'une belle assiette de cervelle meunière. Voire lui imaginer une fonction littéraire.

Ce qui fait que finalement,  l'héroïne de ce roman-essai est la lecture, ou plutôt la passion pour la chose écrite et à éditer, numérique ou papier, ce qui fait que je parle d'essai vu que, si je me trompe, l'auteur, Paul Fournel est lui même de la partie, et est aussi oulipien (il fait même appel à ce que Pérec aurait fait de ce nouveau joujou en terme de potentiel de création, ce qui évidemment ne peut que me réjouir vertement). Il construit donc son personnage, monsieur Dubois, comme un éditeur à "l'ancienne", attaché à la chose écrite, à la qualité de ce qui est marqué dedans mais aussi rompu aux tactiques mercantiles nécessaires et non réfractaire à ces fameuses "nouvelles technologies". On échappe donc au :  "ça va nous tuer le livre, ma bonne dame" ... Et monsieur Dubois confie à une bande de stagiaires, avec la complicité de ses écrivains maison, et dans le dos de son grand patron, Meunier, qui le prend pour un "has been" un peu couillon, l'exploration du potentiel numérique comme potentiel littéraire de qualité s'il vous plait et cette mignonne jeunesse mijote aux petits oignons une série d'applications dont on aimerait qu'elle existent vraiment, regroupées "Au coin du bois" pour faire la nique à son grand chef et à pas mal d'idées reçues.

Délicieux pied de nez à la soit disant "révolution numérique", puisque l'auteur considère que la révolution est l'état normal de l'édition, d' autant plus délicieux même qu'il s'accompagne d'un tableau du monde de l'édition à croquer : la scène du show des auteurs devant les représentants de commerce qui vont sillonner les routes de France pour vendre leurs livres aux libraires surbookés est aux petits oignons, de même que le portrait des auteurs maison, à la fois fidèles, prêts à trahir, appâtés par le gain et tourmentés quand même par la qualité. Ce qui est réjouissant, est la position du personnage qui échappe aux hypocrisies avec légéreté : oui l'édition est affaire de rentabilité et de chiffres, oui l'édition est goût de la lecture et non, ce n'est pas incompatible avec les plateaux T.V. et les salons du livre à aligner. Ce qui n'empêche une certaine lassitude face à l'uniformité des textes à lire, en cela le numérique ne changera rien.

La fin, un peu tristounette, ne m'a pas gâché un délicieux moment de lecture avec clins d'oeil fournis en prime à l' ancêtre "Apostrophe", sans nostalgies inutiles.