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20/11/2013

Kinderzimmer Valentine Goby

Ce livre n'est pas un livre de plus sur la déportation, sur les camps de concentration et sur l'horreur, toujours là, toujours indicible, toujours dite. En même si, d'ailleurs, un livre de plus ne peut ici être un livre de trop, je crois, je crois aussi que ce qu'il aurait de toute façon le plus à craindre, c'est qu'il n'y ait plus assez de lecteurs pour ce sujet ...

Comme "Le rapport de Brodeck" ( un Claudel qui fleure l'excellente littérature sur la pourriture de l'âme humaine, et elle fleure sévère), "Kinderzimmer" raconte les faits, en sortant du témoignage "brut", pour s'interroger dessus, ou plutôt sur le comment dire le brut maintenant qu'il s'éloigne, que les témoignages directs, se feront, pour cause naturelle, de plus en plus rares. Et sans pathétique. Pour moi, je trouve que c'est important le non-pathétique. C'est une de mes amies qui me l'a appris, elle dit que si tu cherches à faire pleurer dans les chaumières avec ta crasse et ton malheur, ce n'est pas la compréhension que tu obtiendras, ni même des larmes. Elle ne dit pas "crasse", vu qu'elle l'a assez vécue ( c'est une ancienne déportée, juive hongroise, elle est passée par la tente de Ravensbrück, pour ceux qui ont lu le livre, cela en dira assez, je pense.)

Il y a un récit dans "Kinderzimmer", l'histoire de Suzanne à Ravensbrück et des fragments qu'elle a pu connaître de celle des femmes du même coin de son block, des françaises, déportées politiques, comme elle. Suzanne est jeune, très jeune. Dans la résistance, elle codait des messages avec des notes de musique. Un soir, elle est restée coincée avec un messager inconnu dans un réduit du magasin. De cette nuit là, elle est enceinte. Trois mois plus tard, elle est arrêtée, quelques jours plus tard, elle est à Ravensbrück. Rien ne peut laisser présager ce lieu ni ce qu'il peut y arriver, une grossesse y est une anomalie dans un monde inconnu.

L'histoire de Suzanne est peut être vraie, et sans doute pas, pas vraiment, sûrement inspirée du témoignage de Marie Josée Chambart de Lauw ( résistante déportée et affectée à la zindezimmer, elle est remerciée à la fin du livre par l'auteure). Elle sonne juste. De l'horreur de tomber pendant les appels, de la terreur de se lever, de celle de ne plus y arriver, de la terreur et de l'envie de survivre, de la tentation de se laisser glisser, de s'en remettre à la fatigue et à la saleté, de s'en remettre au chien pour arrêter, de s'en remettre au hasard, finalement, de croire en la survie possible d'un bébé ; dans la Kinderzimmer, elle est de trois pour des bébés vieillards.

Avant, pendant et autour de la naissance de James, il y a d'autres femmes, des soutiens ou des ombres dangereuses, plus de soutiens quand même, même si, Suzanne le comprend, l'amour dans les camps peut faire mourir. Elle aime, soutient dans la mesure où c'est juste possible. Un récit en grande retenue.

Cependant, ce qui m'a aussi vraiment touchée, ce sont les reflexions initiales sur les mots et le dire. Suzanne devenue témoin de l'horreur, devant une classe, achoppe sur une phrase, qu'elle a pourtant si souvent prononcée : "Nous marchions jusqu'à Ravensbruck", parce qu'elle réalise que ce n'est pas possible à dire ça, que dans l'ignorance du lieu et de ses "règles", de ses mots singuliers, les mots d'après n'ont pas de sens. Ils reconstruisent ce qui n'était qu'inconnu. Ils ne peuvent être partagés, pas même au retour. Les mots de Ravensbrück désignent une réalité à jamais étrangère.

Oui, vraiment touchée, parce que moi, face aux mots que disent ceux qui sont revenus, j'en finis par comprendre que le poids de leur véracité, l'écho qu'ils me renvoient, je le comprends, oui, je le comprends, et je ne comprends rien à ce que sont réllément ces mots là, cette réalité là.

 

Un livre que je joins à la proposition de non challenge de Galéa.

 

Commentaires

Il est beau ce roman mais pas seulement. Il est éprouvant, j'en suis sorti lessivé. Parce que la faim, le froid, la douleur et tout le reste je les ai ressenti avec une de ces forces, c'était impressionnant. Et sans pathétique, tu as bien raison de le préciser. C'est ce qui fait que l'ensemble tient debout et résonne autant il me semble.

Écrit par : jerome | 20/11/2013

C'est un beau roman. J'avoue que je ne l'ai pas trouvé éprouvant, peut-être parce que les horreurs décrites le sont avec une certaine pudeur, finalement, et une certaine retenue. Comme je le dis dans le billet, j'ai une amie qui est passée dans la tente de Ravensbrück. Elle en est sortie vivante. Après, on ne peut plus rien en dire.

Écrit par : athalie | 22/11/2013

je ne sais pas si je le lirai un jour pour le moment je suis très réservée car un roman sur ce genre de sujet ça doit être manié avec beaucoup de précautions

Écrit par : Dominique | 21/11/2013

Je comprends parfaitement tes réticentes, ce sujet traité en mode romanesque demande recherches, justesses, tout est piège pour les négacionnistes, la moindre erreur, le moindre faux pas, peut être traqué. En même temps, je me dis que les témoignages directs se feront de plus en rares, et même si les photos, les films d'époque resteront est-ce-que cela suffira à dire, ou à tenter de faire comprendre ? Le romanesque peut prendre le relais, me semble-t-il.

Écrit par : athalie | 22/11/2013

Un très grand roman de cette rentrée littéraire (je l'ai joint aussi au non-challenge de Miss Galéa). Bises

Écrit par : Philisine Cave | 22/11/2013

Un bon roman sur un sujet qui tient de l'indicible, à transmettre, à remettre sans cesse dans le fil de l'histoire, à dire que ce n'est pas parce que c'est un roman que ce n'est pas vrai, que c'est vrai. Même si on aimerait que cela ne le soit pas.

Écrit par : athalie | 22/11/2013

Quel magnifique billet, ce livre donne leur plus belle plume aux blogueurs, merci de l'avoir intégré au non-challenge, c'est très beau, et j'ai de plus en plus envie de le lire.

Écrit par : sous les galets | 22/11/2013

Je ne pouvais mettre "pépites" dans l'article, un mot totalement incongru vu le sujet. Et pourtant ...

Écrit par : athalie | 22/11/2013

Ce roman m'a été prêtée par des amis parisiens et je n'avais pas osé t'en parler tant le sujet avait été sensible il y a quelques temps. Je n'avais pas non plus encore osé le lire mais après lecture de ton billet, je le fais remonter d'un rang dans ma pile de livres en attente.

Écrit par : Anne M. | 27/11/2013

Tu peux le faire remonter, mais il peut secouer, même si l'auteure choisit de mettre l'accent sur la fraternité entre les détenues, il y a quand même une réalité qui saute à la gorge. De ceux que j'ai lu sur ce sujet, je trouve qu'il rend juste, sans "voyeurisme du cadavre" comme dirait mon historien préféré.

Écrit par : Athalie | 28/11/2013

Comme Dominique, je suis un peu sur la réserve concernant les romans qui abordent ce sujet. J'ai pourtant lu un extrait convaincant dans le Magazine Littéraire.
Mais je viens de relire et d'étudier des extraits de Primo Levi, et après cela, je dois dire qu'il me faut déjà un moment pour m'en remettre... alors ce roman, ce ne sera pas pour les semaines qui viennent !

Écrit par : Margotte | 27/11/2013

C'est tout le problème de ce sujet, il faut le lire, il faut l'enseigner, tenter de rendre compte, et ne pas tomber dans les certitudes du "je sais déjà" (mon expérience personnelle parle-là, j'ai cru que j'avais compris, que je savais, je ne savais rien, maintenant je le sais, on ne comprendra pas, pas moi, en tout cas ...). Ce livre est honnête, je trouve, ne se dit pas ni témoignage, ni reconstitution. J'ai particulièrement apprécié les remarques du début et de la fin sur l'impossibilité de transmettre, justement.

Écrit par : athalie | 28/11/2013

Encore un billet qui me donne envie de lire ce livre et également le Claudel qui est dans ma PAL !

Écrit par : manU | 30/11/2013

Ils ont le même sujet, des traitements très différents, plus réaliste chez Goby qui s'inspire je pense de témoignages directs, regroupés sans doute et qui donne une image très précise d'une expérience de déportation. Pour Claudel, le travail est plus métaphorique, il transpose davantage. De toute façon, deux romans d'une grande force, j'avoue une grande ferveur admirative pour celui de Claudel.

Écrit par : Athalie | 01/12/2013

oui tout est dit , dans ton billet comme dans les commentaires, il faut que je trouve le courage de le lire, je sais que je le ferai mais peut être aux beaux jours.. on n'a pas tous les courages
Luocine

Écrit par : luocine | 01/12/2013

Une lecture qui m'a prise un peu par surprise, je n'avais pas vraiment fait attention au sujet ... Il faut le faire me diras-tu, vu le titre, un aveuglement involontaire sans doute .... peut-être que si j'avais vraiment réalisé, j'aurais attendu un peu aussi. Cependant,je trouve que l'écriture permet de lire l'impensable de la situation.

Écrit par : Athalie | 01/12/2013

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