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15/02/2014

Tableau de chasse Rafaël Chirbes

tableau de chasse,raphaël chirbes,romans,romans espagneComment peut-on aimer un livre qui met en avant la seule parole d’un salaud ? (et pourtant j'ai aimé, voire plus).  Qui plus est d’un salaud de la pire espèce, de ceux qui ne se repentent ni ne se considèrent comme tel. Au contraire, juste un homme de devoir, devoir s’enrichir et gravir l’échelle sociale, s’entend ...

Cet homme dont ne sait le nom raconte par grandes lignes et dans le désordre le flou de ses souvenirs. Fils d’un instituteur rouge, il a tiré un premier gros lot en pénétrant dans une famille aristocratique, mais ruinée, par le biais du frère handicapé, pour épouser la fille, Eva. L’a-t-il manipulé, ce premier échelon de l’échelon de l’échelle, cogité ? Orchestré ? On ne le sait. Lui dit que non. Mais la sincérité de sa parole est si souvent mise à mal ...

Ainsi, sans doute a-t-il juré fidélité à Eva, ce chasseur, ce prédateur de femmes, ce soiffard de sexe ( n’attendez pas non plus des scènes torrides, hein, c’est par brides ...). Comme sa réussite financière, ces semi aveux ne sont qu’hypocrisie. Il met la famille respectable d’un côté, les parties fines de l’autre. Un monde cloisonné qu’il légitime. Sa réussite sous le franquisme triomphant a été fait dans les magouilles et les passe-droit, même si le narrateur se garde bien de le dire comme cela. Là aussi, il cloisonne, laisse le couvercle, à vous d’imaginer les marmites des scandales qui couvent en dessous de sa parole.

Eva, la femme qu’il a épousé, la belle Eva qu’il dit avoir tant aimée, si fine, si délicate, si diaphane, l’accompagne dans les étapes vers la, puis les, nouvelles maisons. Elle sera sa caution à la famille et la beauté. Elle reçoit dans son salon madrilène les franquistes respectables, même quelques artistes, se fend de goûts modernistes. Elle aussi fait dans la veulerie, mais en sourdine. Ses trahisons ne sont que les fêlures discrètes d’une bourgeoise qui s’ennuie.

La face cachée de la réussite, c’est Ort, le gros Ort, Ort, le vulgaire, qui manque de classe, celui qui fournit les jeunes filles qu’on s’envoie comme des caramels mous, pour se boucher une dent creuse, entre deux « affaires », sûrement à la fois louches et juteuses. Ort, le complice, l’ami du narrateur, qui lui a mis le pied dans la casserole sera évincé quand il fera trop tâche dans le salon d’Eva. Le narrateur s’en souvient parfois ...

De ce passé divisé, le personnage vieillissant ne garde que peu de choses, ses enfants sont des ombres dans son tableau et Eva aussi a fini accrochée au mur.

Dans la grande maison vide, reste Ramon, le domestique à demeure, et dans la grande villa du bord de mer, la revanche du fils de pauvre sur son passé, ne résonne plus aucun bruit.

L’écriture est, comme la parole du personnage, toute en subtiles nuances d’apparences. On cherche la faille, le secret, la révélation, la punition. On ne fait qu’entrevoir l’opacité de l’aveuglement volontaire ( y a-t-il aveuglement d’ailleurs ?). La punition ? Elle n’est que dans la solitude de l’absolue certitude d’avoir eu malgré tout, raison ... ce qui fait que l’on peut ne pas aimer laisser le dernier mot du livre à ce salaud là.

Une lecture commune avec Ingamnnic dont je ne sais ce qu'elle va en dire tant on peut être mitigée sur cette lecture ...

Commentaires

Je ne sais pas si tu as lu mon billet... Mitigée, n'est peut-être pas le mot exact. Disons que comme je l'explique, j'ai aimé cette lecture sur le moment (l'écriture est fluide, et j'ai apprécié la subtilité dont fait preuve l'auteur pour nous faire deviner, sans l'écrire vraiment, à quel point son héros est détestable), mais une fois terminée, elle est rapidement sortie de ma mémoire !
Le résultat, c'est que ma critique est bien succincte...

Écrit par : Ingannmic | 15/02/2014

Une lecture qui m'a moins marquée que le premier titre de l'auteur "la belle écriture", avec lequel je l'avais découvert. Pourtant, j'en encore beaucoup apprécié l'écriture, fluide et subtile, c'est assez fort, je trouve. Ce qui m'a plus "mitigée", c'est que cette écriture soit la parole d'un héros fort méprisable ... Je file lire ce que tu en dis, j'ai juste eu le temps de mettre le lien ce matin !

Écrit par : Athalie | 15/02/2014

Je suis un admirateur inconditionnel de L.F. Céline, pourtant un salaud de la pire espèce lui aussi. Il faut toujours faire la différence entre l'auteur et son oeuvre. Quand nous allons au restaurant, mieux vaut ne pas mettre les pieds dans la cuisine ! En littérature je pense que c'est la même chose. L'inverse est aussi vrai, on peut être une homme délicieux et écrire, peindre, sculpter de la merde....

Écrit par : Jeanmi | 15/02/2014

Bonjour, en vous lisant, du coup, je relis ma note et m'aperçois qu'elle n'est pas claire. Ce n'est pas Chirbes qui est un salaud ( je ne connais pas ce monsieur et ne me permettrai pas un tel jugement ... Sur Céline, si, alors que moi aussi, j'admire l'écriture et la puissance du "Voyage"), mais son personnage ...

Écrit par : Athalie | 17/02/2014

Voilà qui est tentant, surtout que vos avis sont divergents. Je note l'auteur que je ne connais pas encore, misère.

Écrit par : Sandrine | 16/02/2014

Misère ... C'est que je me dis aussi parfois en voyant un nouveau titre que tu recommandes ... Ceci dit pour cet auteur, découvert il y a peu, je recommanderai plutôt "La belle écriture", qui m'a plus touchée. Mais l'écriture est ici aussi ciselée aux petits oignons ...

Écrit par : Athalie | 17/02/2014

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