Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28/04/2014

Le sillage de l'oubli Bruce Machart

le sillage de l'oubli,bruce machart,romans,romans américains,western et compagnieDans la communauté tchèque, au coeur des terres noires de Lavaca County ( comprendre des fermiers frustres qui triment dans le trou du cul du Texas), un père, Vaclav Skala, enterre sa femme, sa Klara, la seule qui le fit sourire, ce qui fait qu'il ne sourira plus.

Ce père, quatre fils, un peu plus tard. Quatre fils aux cous tordus par le joug de la charrue qu'ils tirent sur les terres de plus en plus vastes de Vaclav, les chevaux, eux, restent à l'écurie, car ce sont des chevaux de prix, de beaux chevaux de course avec lesquels le père gagne ses terres. Karel est le plus jeune, celui dont la naissance a coûté la vie de la mère bien aimée. Il a un statut particulier dans la fratrie, il est le plus détesté, sûrement, mais aussi celui qui monte le cheval lors des nuits de paris sous la lune, les paris qui augmentent les terres du père au détriment de celles de son voisin, pas toujours très honnêtement gagnées, d"ailleurs.

Un autre père débarque, riche et mexicain, mais seulement trois filles, belles, sensuelles, provocantes, offertes comme monnaie d'échange contre les terres du père, mais aussi pour les fils comme une promesse d'un avenir hors du joug haineux du père, comme une promesse de douceur et de savon propre .... Une, surtout, retient le regard de Karel, mais il n'y a que trois à distribuer et il est le dernier à pouvoir être servi.

Une autre nuit de pari, une nuit folle de course, de pluie, de désirs, d'éclairs, d'éclairs de désirs d'une ombre de poitrine naissante, d'une cambrure d'amazone, une nuit hallucinée et irrémédiable. Ce que l'on en sait avant le superbe récit au ralenti de ce moment où le drame bascule dans la tragédie, c'est que Karel est resté avec le père et que depuis les frères ne le sont plus vraiment. Seules leurs exploitations, plutôt florissantes, se touchent, et se croise leur trafic d’alcool, chacun sur son territoire, enfin, plutôt Karel sur le sien.

Avant le récit de cette nuit d'orages, Karel, propriétaire de la ferme du père disparu, conduit sa bonne et sage femme, Sophie, et ses filles, à la fête du village voisin. Une deuxième nuit où une femme accouche d'un fils. Mais Karel, lui, ne l'est pas, sage, et va vivre sa nuit de son côté, au lieu d'être là où il devrait être. Il boit trop, et embauche pour le seconder pendant son absence forcée  de sa ferme, les jumeaux Knedlick. Jumeaux et peut-être parricides, il y en a un qui parle, et l'autre non. L'autre, il lit. Et ces deux jumeaux-là, ils vont commencer à tricoter la perte de Karel, presque sans le faire vraiment exprès en mêlant les fils du trafic et du passé qui tord toujours Karel. De faux-pas en erreurs, cahotant entre passé et présent, le récit conduit son lecteur haletant vers, peut-être, un apaisement du désir et du regret ....

 Un roman drôlement bien construit, entre passé et présent, chaque chapitre ouvre et ferme une porte, certaines claquent, d'autres restent entrebâillées et le personnage de Karel s'intensifie, se brouille, se dépouille aussi de ses pelures, de celles qui lui restaient sous les ongles. Une bonne machine narrative, à l'écriture dense et droite, de cette droiture qui va au but en vous baladant ailleurs, le verbe est haut, d'action, les descriptions fouillées, entre réalisme quasi magique par moment et solide roman social et psychologique.

Une bien belle lecture commune avec Ingannmic.

24/04/2014

Lulu femme nue Davodeau

Lulu femme nue, Davodeau, romans graphiques, bandes dessinéesLulu est une femme ordinaire, plus qu’ordinaire même, une femme transparente, négligée, du genre qu’on ne regarde plus depuis longtemps et qui s’est perdue de vue. Après 16 années de femme au foyer, elle cherche un emploi, mais ce temps passé entre trois enfants et un mari imbuvable l’ont voûtée, pliée. Lulu a les cheveux en berne, le jean informe, les rides qui lui tombent comme des cernes sur l’âme.

A la suite d’un entretien d’embauche humiliant, dont on devine qu’il n’est pas le premier, Lulu ne rentre pas chez elle. Pourquoi ? Ce n’est pas dit, on peut penser qu’elle a juste besoin de vide, ou de dire non, ou d’agir pour elle, ou les trois à la fois. Modeste dans sa révolte, Lulu passe la nuit dans un hôtel, sans bagage et sans suite. Une autre solitude ordinaire croise la sienne, celle d’une voyageuse de commerce, et Lulu s’en va alors un peu plus loin. Lulu fait une fugue au bord de la mer, à son âge, ce n’est pas raisonnable. Avec son vague à l’âme toujours flottant et le jean toujours en berne, Lulu va sur la plage, vers des moments à elle, va regarder les paysages et les autres. Elle ouvre la parenthèse de la générosité et des rencontres. Et comme elle a, quand même, de la chance, elle va en faire deux belles, d’amour et d’amitié, avant de retourner, sans doute vers sa normalité qui l’appelle, comme si d’invisible, elle devenait indispensable ...

Bref, un road movie de l’âme de celle qui ne savait plus qu’elle en avait une.

Pour tendre un peu son fil narratif, Davodeau divise son récit en périodes : chacune est connue et racontée, par un seul des personnages de l’assemblée de ses amis, réunis chez elle, sur la terrasse, autour de sa fille adolescente et de ses deux fils qu’il s’agit de coucher, en attendant. En attendant quoi ? Ben, justement ... Lulu n’est pas sur la terrasse, son affreux mari lamentable non plus ( car autant on s’attache à Lulu, autant on lui collerait bien une série de peux de bananes sous les béquilles à celui là ....) et on comprend rapidement que c’est dans la maison que se tient le fin mot de l’histoire.

Même si j’ai été moins touchée par cet histoire que par « Chute de vélo », du même auteur, c’est par pure subjectivité, car c’est un album fin, très fin, une histoire de gens ordinaires qui défaillent, un temps, de l’infra ordinaire. Ils sont regardés un peu autrement et l’auteur leur donne une épaisseur généreuse (mis à part au Tanguy, donc la rédemption n’est pas gagnée). En deux tomes, à lire impérativement à suivre, sous peine de frustration énervée.

 

20/04/2014

Opération Sweet Tooth Ian Mac Ewan

Ian Mac Ewan, , romans, romans angleterre, Séréna a été élevée à l’ombre d’une cathédrale protestante, dans une petite ville anglaise. Elle et sa sœur appelaient leur père "l’évêque". Il a toujours semblé de ne pas les voir. La mère est une sorte de dame des bonnes œuvres. Séréna grandit là, elle est belle et bonne en maths. Sauf que sa passion depuis  toujours, est de lire, le tout venant si possible de la littérature sentimentale à l’eau de rose (donc, pas Jane Austen, la pauvre, mais elle y viendra, quand même ... ). Séréna veut s’identifier. Curieusement, elle ne cherche pas vraiment, dans la vraie vie, le prince charmant. Alors qu’elle pensait faire des études classiques de littérature, sa mère, dans un élan de féminisme, lui imposera les maths. Et si elle s’émancipe peu des principes de son éducation rigoriste ( c’est sa sœur qui prendra en charge les dérives « peace and love », pas elle, pas tentée), elle collectionne quand même les amants.  De l’étudiant au professeur, la voilà embauchée au M12, une branche bureaucratique du contre espionnage anglais. Séréna est au bas de l’échelle mais, elle y croit, elle est une patriote, véritablement convaincue de la justesse de la guerre froide et de la lutte à mener contre le communisme. Sauf que, Séréna n’a pas que des lectures de cœur d’artichaut, elle est un cœur d’artichaut.

Il faut dire aussi qu’elle est sexy, le genre de beauté qui attire les hommes et les ennuis, assez sexy pour qu’il soit confié à cette lectrice une opération d’infiltrage assez hallucinante, dans l’intimité des auteurs dont le romanesque pourrait servir la bonne cause. On ne peut guère en dire plus sous peine de ruiner l’édifice construit par Mac Ewan et qui se met en place, doucement, tout doucement, voire très doucement ...

Doucement n’est pas ennuyeux, le lisse personnage de Séréna permet de camper les traits d’un monde nébuleux, comme scotché dans la poussière idéologique, dans une autre logique que celle du réel qui va vers la chute du mur, sans que ces ombres qui manipulent Séréna ne voient que leur combat est d’arrière garde, que les forces du mauvais côté sont déjà bien ravinées, et que celles du bon côté ne vont pas tellement mieux. Séréna, se croit du côté de la liberté, sans en remarquer la déliquescence aussi,  plongée dans le double mensonge de l’espionnage et de l’écriture.

D’ailleurs, les rapports entre l’écriture et la lecture sont plus le sujet du livre que la lutte contre la guerre froide, en fait, le rapport entre la lectrice, le livre, le livre et l’écrivain en chair et os, voire plus si affinités. Et il y a de l’affinité ... Mac Ewan marque à la culotte les limites et les déformations de la lecture empathique, biographiste, lire n’est pas dans la recherche pointilliste du vécu, écrire non plus. Mais où alors ? pas de réponse, évidemment. Le livre se joue des pirouettes et des enchâssements, des histoires dans l’histoire, des strates possibles de la lecture du sens sur le sens, justement de la création littéraire, tout en ayant pas l'air d'en causer ...

Si Séréna est la lectrice qui s’identifie, on ne peut justement s’identifier à elle, conservatrice, voire réactionnaire, admiratrice et muse à la courte vue. On a envie de lui gratter le poil, et que la couche de vernis s’écaille. Ce qui finit par arriver, mais un peu en pied de nez fabriqué, j’ai trouvé. Bref, pas un grand Mac Ewan pour moi, il manque un peu du rouleau compresseur de « Délire d’amour », ou de la dissection au scalpel de ces mouvements de l’âme qui sont si troublants dans « Samedi » ou « Expiation », et surtout dans "Sur la plage de Chesnil", mais juste un bon bouquin.

16/04/2014

Lady Susan Jane Austen

Jane Austen, Lady Susan, nouvelles, a cup of tea timeVoulez-vous croquer un peu de Jane Austen, en passant, juste une gorgée ... Humer un peu de ce vitriol si suavement distillé qu’on en reprendrait bien une petite goutte ? Alors, posez le pavé au poivre du jour, pour une petite tranche de toast au chorizo à l’anglaise.

Une très courte nouvelle épistolaire fait se croiser la correspondance de Lady Susan et de ses ennemis, hôtes et parents, les femmes d’un Sir respectable et d’un riche banquier, où l’hypocrisie est de mise, et celle d’avec son amie, aussi perfide et sincèrement vôtre que la Lady au cœur de pierre.

Lady Susan est juste veuve, dix mois à peine que son mari lui a débarrassé le plancher, et Lady Susan cherche un autre toit, fortuné, si possible, et avec agréments sociaux en bonus. Ce qui n’est pas si facile vu la réputation qu’elle porte dans ses jupons ... Lady Susan est perfide, dangereuse et vengeresse, mais ça, c’est en dessous. En dessus, Lady Susan est belle, intelligente, charmante et charmeuse. Lady Susan a sûrement dans les trente cinq ans, mais elle en paraît dix de moins. Lady Susan est un vrai piège à mouche que l’on prend avec du vinaigre. Elle attrape les cœurs masculins comme un aimant de mauvaise foi.

En bref, Lady Susan est une (adorable, pour nous, lecteurs(trices) de la plume acerbe de Jane Austen) vraie salope. Dans la société victorienne, elle joue la mouche du coche. Elle connaît les codes de la respectabilité et des bienséances, s’en gausse et s’en joue. Car Lady Susan, sans fortune et sans mari, doit tirer la toile de la séduction à elle. Lequel de ces jeunes lords si gauches, si naïfs, si jeunes lords à la noix, si fortunés aussi, va-t-elle réussir à berner jusqu’au mariage qui lui faut ? Sa réputation est telle que sa simple approche fait trembler les voilettes des sœurs et des mères et résonner la voix de stentor du père,  affolés les uns et les autres à l’idée que l’araignée pourrait tomber dans l’escarcelle de leur dignité. Ou alors, peut-être va-t-elle réussir à gagner le gros lot, le monsieur Mauwaring, le vrai élu de son cœur, mais marié à la pauvre madame Mauwaring, si laide et si maigre ? Lady Susan est passée par chez eux et depuis le torchon de dentelles brûle. Pour la dernière touche du tableau, mère indigne, elle a déjà massacré sa fille, sa douce et belle victime, si conforme, elle, qu’on en rigole.

Lady Susan est une vraie salope, mais les autres sont de fieffés hypocrites ...

Un régal, pour une cup of tea time.

14/04/2014

Les liens du sang Thomas H. Cook

les liens du sang, Thomas H. Cook, romans, romans policiers, romans américainsTout ce que l’on sait au départ, c’est qu’un certain David est en prison. Et que ce David, ma foi, a l’air, un peu comme tout le monde, normal et donc angoissé de se retrouver là. Mais si lui sait pourquoi, pas nous. Ce que l’on sait aussi, c’est que le sang a coulé ; lequel ? De qui ? Si lui le sait, il ne le dit pas (évidemment). Et ce que l’on sait enfin, c’est que le sang a déjà coulé et qui cela commence à faire beaucoup. La structure est donc classique pour un polar, il y a un passif, plus  un crime, et on va nous donner les éléments au fur et à mesure et en alternance ; la confession de David à l’inspecteur Pétrie, assis devant lui, genre Bouddha qui prend des notes, et ce qui est confessé, en partant du départ et en louvoyant quand même un peu pour qu’on ne devine pas trop vite ( Moi, je n’ai rien deviné, mais je ne suis pas un critère, dans les polars, ce que j’aime, c’est l’attente, pas la solution.)

On découvre quand même rapidement l’arrière plan du drame non-dit. David est un petit avocat d’une petite ville de province, sans ambition, marié, une fille bien sous tout rapport, une sœur, Diana, celle par qui le drame arrive. Non seulement David n’a rien d’extraordinaire, mais en plus, il en est profondément convaincu. . Il faut dire que lorsque les dernières paroles que vous avez entendues de la bouche de votre père ont été ; « Tu n’es que poussière pour moi », on peut comprendre que l’estime de soi en prenne un coup. Surtout qu’avant celles-là, ce n’est pas d’affection que David a été nourri mais de livres et de folie. Le Vieux, le père, n’était que haine, il dressait des listes des noms de ses ennemis, les tapait à la machine, les hurlait dans la maison, voire au dehors, passait des coups de fils rageurs, vociférant sa paranoïa à coup de citations livresques. Ambiance de peu d’enfance.

La grande sœur de David, Diana, était meilleure que lui en citations, elle en connaissait des pages et des pages et c’était elle qui calmait le vieux, à coup de récitations, jusque la nuit de sa mort ... Après la mort du vieux fou, Diana s’est mariée à un jeune chercheur très scientifique et très prometteur et Diana a mis Jason au monde. Sauf que Jason n’était pas vraiment un enfant comme les autres, la folie du Vieux avait coulé dans ses veines, version pacifiste, mais quand même ... Et Jason est mort. Un accident dit le tribunal ( pas d’inquiétude, je suis toujours sur le premier chapitre ...), mais pas Diana.

Et Diana dérape ... ou pas ? Elle cherche des pistes, trouve rapidement un coupable, dirige ses foudres vers lui et Diana sait y faire, question foudre. Elle fouille dans des meurtres ancestraux, se trouve une alliée dans la gentille fille-fille de David. David dérape, qui protéger ? Quels liens du sang coulent dans les veines ? Qui sait de qui la folie guette-elle la raison ?

C’est marqué thriller. C’en est un. De bonne facture, de ceux dont ne peut rien, rien dire, ce qui fait ma foi, une note courte pour une fois !!!

11/04/2014

Regarde les lumières mon amour Annie Ernaux

regarde les lumières mon amour, annie ernaux, essaisAnnie Ernaux tient son journal de super marché. Un super qui est un hyper, un hyper qui a tout de l’ogre, tapi dans son antre de centre commercial vorace, il clignote de toutes ses lumières et brillent de tous ses feux de mica glacé, pour avaler les âmes dociles qui viennent y remplir leur caddie de denrées, ni fragiles ni périssables n’aurait pas dit le  Ponge du « Parti-pris des choses », elle prend les partis pris des gens, le nôtre.

Annie Ernaux n’étant pas sociologue (pour mon plus grand bonheur, déjà que normalement, je ne lis que de la fiction, il m’a fallu que ce soit elle pour que je lise cette très (trop ?) courte, analyse de moi ou mes doubles, allant faire les courses, déjà que je n’aime pas ça, faire les courses, je veux dire) mais écrivain, ses analyses ne sont ni pointues ni ennuyeuses, juste un reflet mieux dit de notre quotidien. Le genre de quotidien que l’on n’analyse pas, parce que déjà, on fait ses courses, alors si on se met à faire le « cogitum » en pleine file d’attente, on va faire ralentir la cadence du tapis. Et les autres dans  la file, allez leur dire ; « non, je ne passe pas le pack de lait, j’analyse mon passage du pack du lait à la caisse » ... On risque l’émeute pro-consumériste.

Annie Ernaux nous livre donc son regard affûté sur des scènes banales, livrées hors de toute consommation frénétique. J’adore la cliente maladroite face aux caisses automatiques, pistolet en main (j’ai appris que le truc qui lit les code-barre, il s’appelle comme cela, ce qui n’est pas anodin...) : « C’est un système éprouvant, terroriste, où l’on doit suivre à la lettre des indications pour réussir à emporter la marchandise ». J’adore surtout cette formule «  réussir à emporter la marchandise » comme un gain contre la machine, alors que normalement, c’est nous les chefs, non ? Ben non. Finalement, c’est la voix qui gagne, vous rend stupide, et vous docile, elle répète « Posez l’article sur la balance. Présentez le code barre » autant de fois que l’on n’obéit pas ( ...) Aujourd’hui, n’ayant eu à subir aucun rappel à l’ordre de la voix, par une vanité de bon élève, j’ai le sentiment d’avoir fait, en somme, un sans faute » dit Annie Ernaux. Je me suis souvenue alors de ma première confrontation avec une machine qui parle pour juste mettre de l’essence dans la voiture. « Veuillez sélectionner votre carburant » - « Oui merci, je t’ai pas attendu ma grande, pour savoir que je mets du quoi, déjà ? mince, du coup, j’ai un doute ... » - « Veuillez retirer votre carte »- « Veuillez retirez votre carte » « Deux secondes » lui dis-je. (Depuis, je ne lui parle plus)

Annie Ernaux parle de choses aussi ténues que vécues : l’exposition de sa privée sur le tapis roulant (mais comment peut-on manger autant de surgelés ?), des rapports de forces entre clients, ceux du dessus et ceux du dessous, des regards, sur la caissière la plus rapide, sur le caddie le moins rempli, ce qui n’est pas non plus un gage de rapidité, de « cette goutte d’attente en trop » qui met nos nerfs à l’épreuve parce que celle d’avant met trop de (notre ) temps à ; sortir sa carte bleue, remplir son chèque, trouver son sac gratuit, le remplir, alors quand on est un bon élève, on fait vite, on laisse sa place aux autres, on met la barre haute pour être une cliente attentive ... Et efficace.

Elle parle aussi de ce télescopage des temps dans l’hyper ; c’est toujours le temps des fêtes, de l’étalage du festif, puis du rebut des mêmes objets, plus festifs du tout, le lendemain même de ce qui était prisé la veille, les guirlandes de Noël dans les bacs à soldes dès la veille de Noël, parce que après, les rayonnages doivent claironner l’Epiphanie. Ou alors, un temps arrêté, un temps artificiel parce qu’il ne s’arrête, il recommence. Moi, j’ai souvent aussi ce sentiment quand je rentre dans ce genre d’espace, on dirait que l’on a pas louper d’épisode Les espaces intérieurs sont vus aussi ; notamment comment l’espace librairie devient le « coin presse », celui où « nos » clients  n’ont pas le droit de lire, à comment « nos » clients ne peuvent plus rien lire du tout, parce qu’il n’y a plus rien à lire et que le classement des meilleures ventes des fictions :  « les meilleures ventes s’affichent sur trois mètres de large, numéroté de 1 à 10, comme ceux des courses à Longchamp », même celui-là disparaît  au profit des pratiques jardinage et cuisine. ( Je n’ai rien contre « accommodez les restes » de Gisèle Mattiot , au contraire, mais il ne faut pas en abuser non plus.)

Et l’on peut maudire Bourdieu d’avoir eu trop souvent raison, et remercier Annie Ernaux de justement l’avoir fait mentir (Lire « La place", absolument !) . Mais la reproduction sociale de la représentation du monde et des rêves qui fait dire à une jeune maman : « regarde les lumières mon amour » en désignant les ampoules qui tombent du plafond de l’escalator comme autant d’étoiles brillant dans le ciel de Noël, ne fait même pas peur, tant le regard d’Annie Ernaux est tendre et sans jugement.

Pas un livre à charge, ni du lieu, ni de ses consommateurs, juste un constat d’un monde microscopique, où faire ses courses devient un acte social mais où les différentes classes se côtoient, pour une fois, mais ne se voient pas.

Un livre pas cher, à mettre devant toutes les caisses,  pour faire passer le temps de l’attente acrimonique.

08/04/2014

Le braconnier du lac perdu Peter May

le braconnier du lac perdu, peter may, romans, romans angleterre, séries policièresComme j’ai lu les deux premières enquêtes ("L'île des chasseurs d'oiseaux" et "L'homme de Lewis" ) de Fin Macleod et que j’ai bien aimé me trouver engoncée dans l’atmosphère brumeuse et venteuse à souhait de l’île écossaise (pléonasme par rapport à brumeuse et venteuse), embarquée par un enquêteur tourmenté, mais pas alcoolique et presque pas dépressif, je ne pouvais pas ne pas lire le dernier opus de la trilogie. Dont on se doute qu’elle n’aura pas de suite, vu la densité démographique du lieu et sa superficie, pas facile d’imaginer quinze morts mystérieuses au kilomètre carré.

Une trilogie peut-elle aller en se bonifiant ? là, j’ai trouvé que oui. Comme dans les deux précédents, les ficelles de l’intrigue sont un peu tordues, surtout vers la fin, et ici aussi, on retourne les têtes des personnages vers l’arrière pour gonfler un peu le temps présent de l’enquête insulaire, qui, sinon, serait bien mince, limitée à l’atavisme insulaire, donc toujours. Cependant, ce coup là, j’ai trouvé que l’articulation entre les deux était plus riche et les personnages secondaires plus denses, surtout celui du braconnier, Whistler, un ami de Fin, depuis la tendre enfance, deux enfances qui n’eurent, évidemment, rien de tendre. (où l’on découvre la tante adoptive de Fin sous un autre angle que celui de la tristesse, d’ailleurs)

La découverte d’un avion et d’un corps disparus depuis quinze ans donne le point de départ. Fin et Whistler, menés dans la lande par une course poursuite dont on ne saura la cause que plus tard, tombent sur l’épave, découverte hors du lac où elle était censée rester, mais bon, la tourbière a encore glissé et l’épave est sortie de l’oubli. Ils y découvrent le corps de Roddy dans un drôle d’état, un état décomposé du genre bizarre quand même. Whistler s’enfuit à toutes jambes, Fin s’interroge. Tous deux connaissait Roddy, ( qui ne se connaît pas sur cette île ?), d’autant plus qu’ils faisaient partie du même groupe de musique, celui qui prit pour nom Solas, après une autre histoire de course poursuite. D’abord insulaire, le groupe a pris son envol interplanétaire, et même la disparition du beau et talentueux Roddy, ne lui a pas brisé les ailes. Fin en était le roady, et Whistler, le flûtiste, plus ou moins intermittent. Et tous les deux, comme les autres, sont encore hantés par le beau visage de la chanteuse, Mairead, celle qui enchaîna les cœurs, et déchaîna les jalousies en son temps de jeunesse, et maintenant encore. Les deux moments se superposent, et les récits se succèdent, montrant ce qui reste des amours et ambitions perdues et revenues. Fin est dévoilé, ami fidèle, amant infidèle, en des choix qui lui ont échappé et des regrets, aussi, de continuer à les voir disparaître. Il a « fini » flic, et maintenant, garde forestier ... Chasseurs de trafiquants invibles, et de souvenirs. Whistler, lui, n’a pas suivi le succès du groupe, il a choisi de rester sur l’île et se bat maintenant avec son silence pour regagner l’amour de sa fille, à sa façon. Donald, le pasteur, ex-manager du groupe, ex-fêtard, ex-beau cœur volage, doit se justifier à son tour d’avoir tué pour sauver des vies (avoir le volume précédent en tête pour ce personnage-là, pour les autres aussi d’ailleurs ...) Marsaili est toujours là, elle aussi, toujours belle, elle accroche le linge en attendant que Fin lui revienne vraiment, à elle, et elle à lui. Si possible.

L’enquête ? si, si, il y en a une ...  surtout à la fin, en fait, et bon, ce n’est pas ce que le roman fait de mieux, la fin, mais avant, c’est bien, et nostalgique à croquer, voire un peu crépusculaire, May ne laisse pas les fantômes repartirent indemnes des linceuls de la mémoire.

Un polar de facture atmosphérique, non trépidant, pour amateurs (trices) des deux premiers uniquement.

05/04/2014

J'aurai ta peau Dominique A., Arnaud Le Gouëfflec, Olivier Balez

J'aurais ta peau Dominique A., Arnaud Le Gouëfflec, Olivier Balez, bande dessinéePas idée d’être un chanteur de variété sans l’être vraiment, pas idée d’avoir un manager de moins de cinquante ans qui picole comme un trou, pas idée d’avoir un fan sosie qui vous colle à la peau,  pas idée de vouloir faire ses courses tranquillement, pas idée de se perdre dans les coulisses, pas idée d’avoir un prénom aussi commun que Dominique, ce qui fait que dans le métro, on vous reconnaît sans mettre le bon dessus votre crâne rasé, Daniel ? Etienne ? Christophe ? (j’avais un bon copain qui était assez connu de visage dans les seconds rôles au cinéma et qui a renoncé aux transports en commun par fatigue d’entendre « Je vous ai vu dans le dernier, comment déjà ? Vous vous souvenez, un nom qui finit par « ouche » ? » - « Lelouch ? » - « Non, pas ça, un plus connu. » Ceci dit, il n’avait jamais tourné avec Lelouch , mon copain. Ni avec des plus connus non plus) Pas idée donc d’être célèbre, mais pas trop, pas partout, pas par tout le monde, et de l’avoir choisi. Pas idée, enfin d’avoir une lettre à la place d’un nom entier, si cela ne vous place pas en tête des ventes, en tout cas, cela vous place en haut de l’alphabet. (Ce qui m’a fait penser à ses entreprises de taxis qui  prennent le nom de compagnie AAAA, ce qui n’a rien à voir avec le choix de Dominique A, enfin, je ne pense pas, il n’avait pas vraiment besoin d’être appelé au milieu de la nuit, je suppose ...). Le A. fournit aussi le prétexte à ce petit road movie en bulles autour de la célébrité et de l’anonymat, enfin, je crois que ça parle de ça, et aussi de Dominique A.

Du coup, une B.D qui limite quelque peu son champ d’action à ceux qui connaissent Dominique A et qui apprécie le parcours et la figure de ce chanteur, un peu atypique, mais pas trop décalé ( ce qui est mon cas, évidemment, je ne crois pas que j’aurai lu une BD qui s’appellerait «  Sheila j’aurai ta peau » et qui montrerait la chanteuse en prise avec ses fans à couettes, enfin, on ne sait jamais, hein ...) . Donc, le chanteur est menacé de mort par une lettre anonyme, ce qui n’est pas sans l’intriguer, ni sans intriguer son entourage, il n’a pas vraiment le profil John Lennon. Il porte plainte quand même,  l’occasion d’un savoureux dialogue entre lui et la police réaliste, trouve refuge auprès d’un Philippe Catherine aussi déjanté qu’on puisse l’imaginer, on jette un œil en curieux dans les coulisses : « Tiens Dominique A. et Philippe Catherine sont amis, j’aurais pas cru ». Bon, ça ne change pas la face du monde, non plus, hein ..Un amusement, qui sans hagiographie aucune, vous campe un chanteur de bonne foi qui a pris plaisir visiblement à l’exercice de la duplication graphique. Très réussie, il faut le dire, en noir et vert .... ( je craignais un peu l’aspect verdâtre, mais non, ça passe plutôt bien)

Seul bémol, cette lecture a réactivé mon addiction à la version du chanteur des « Enfants du Pirée », je crains que l’overdose ne guette fiston, à qui j’ai entrepris de faire connaître la « bonne chanson française  à texte », après la « bonne littérature jeunesse sérieuse »,. Pour mon homme, la palme est à la mélancolie des oiseaux », et puis, il y a « Les éoliennes », aussi.

 

Spéciale dédicace aux A :

02/04/2014

Un petit boulot Iain Levison

Iain levison, un petit boulot, roamans, romans américainsDepuis le temps que je voyais le nom de cet auteur encensé partout et quasi sans bémol, je me faisais un petit régal d’avance de cette aventure de la découverte. Un auteur super bien jamais lu, je me cale dans mon plaid. Et j'ai ressors un brin échaudée, pas complètement envahie d’admiration éperdue, un peu tiédiasse même.

C’est bien écrit, c’est tout ce que j’aime en général ; la saloperie de la société qui plante ses laissés pour compte en soldes sur le carreau du profit, la vengeance souterraine de ces anonymes, crasseux dans l’âme parce qu’on leur a piqué leur dignité à coup de rentabilité venue d’en haut ....

C’est cinglant, clairement cinglant, c’est carré, ce peut être drôle : sarcastique, iconoclaste, provocateur, radical ( non, je ne suis pas en train de recopier les adjectifs louangeurs de la quatrième de couverture ...), ça balance, ça casse, ça grince, et je coince quand même.

Jack habite une petite ville (USA) qui se délabre depuis que la fabrique a été fermée. Une fabrique qui faisait vivre quasi tout le coin, qui faisait peu de profits, m’enfin, qui en faisait quand même. Elle a été fermée quand même et Jack, qui trouvait sa dignité dans son travail bien fait,  a la rage au ventre, il est rempli d’une noire colère nourrie d’injustice : colère qu’il ne retourne contre rien, parce que dans la ville, il n’y a plus grand-chose encore debout : les gosses traînent, les hommes boivent, les maisons se barricadent, les commerces ferment après s’être vidés. Jack parie sur des équipes de foot, perd, reparie et reperd. De paris perdus en paris reperdus, il doit une sacrée somme au bookmaker du coin.

Jack n’a plus de petite amie, elle est partie avec le vendeur de voitures, dans l' ailleurs inaccessible où l’on achète encore des voitures. Il n’a plus d’abonnement au câble, plus de télévision, une vieille voiture pire que celle d’avant. Bref, plus rien de ce qui faisait son rêve de devenir un homme. L’aspiration suprême de Jack était d’être un homme moyen, une femme, des gosses, un boulot. Une dignité moyenne, mais une dignité, il pensait y avoir droit.

Comme la crise est profonde, dans tous les sens du terme, Jack perd aussi son âme, tant qu’il y est, tenté par son bookmaker qui lui propose un contrat : l’effacement de sa dette contre l’assassinat de sa femme. Pas plus gêné que cela, Jack accepte, tue aussi le chien, par hasard, et se sort de cette affaire quasi tout neuf. Il s’est (re)trouvé une âme, tueur à gage, et même sans gage, puisqu’il va prendre un certain goût, voire un goût certain, à liquider les quidams qui l’énervent, symbolisent les causes de sa rage, le gênent, tout simplement. Jack devient un tueur au sang froid, et toujours raisonnant de son bon droit à tuer, y (re)trouve une légitimité.

Toujours raisonnant, c’est peut-être ce qui m’a gêné, parce que c’est l’auteur qui raisonne derrière, pas possible autrement, c’est trop bien raisonné, trop bien légitimé, ce gars à la rage raisonnante, je n’y ai pas cru, voilà. Je me suis sentie téléguidée, et je n’aime pas qu’on me téléguide, qu’on me dise qu’une société sans scrupule engendre des êtres abjects, soit. Mais pas qu’on me le démontre en mode américain moyen. Jack ne veut que cela, être ce qu’il aurait dû être, un américain moyen, tenir bobonne par la main, gagner de quoi vivre dans le magasin du coin avec son bon copain, ranger les paquets de chips où il veut et nous pas où on lui dit de les mettre. Bon diou ! quelle révolte à la petite semaine ... Jack, on dirait un peu comme un poisson rouge torpilleur lâché dans un bocal d’autres poissons rouges et qui les flinguent au lieu de viser les piranhas.

Bon, en même temps, c’est de la littérature, pas un traité de sociologie, non plus.