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28/06/2014

Le manoir de Tyneford Natacha Solomons

Tyneham 2012 054.JPGC'est un livre qui a un goût de "Rebecca" (celle Hitchcock, parce que celle de Daphné, je ne l'ai pas encore relue, mais c'est prévu pour cet été), et c'est un fort bon goût, un peu sucré, mais genre caramel salé, avec un peu d'embruns fourrés dedans.

La narratrice est Elise Landeau, une jeune fille gâtée par le sort social, à priori, et culturel, aussi, tant qu'à faire. Elle est la petite dernière d'une famille d'artistes viennois, un peu fin de siècle décadent, libres d'esprit, mais pas trop, avec des principes et des valeurs morales. La mère, Anna, est une Diva d'opéra, le père, un écrivain à l'originalité reconnue, la soeur, une musicienne douée de naissance. Tous les trois sont, beaux, intelligents, doués, admirés, admirables, raffinés, aimés, aimants ... Même la bonne est parfaite. Trop beau pour être vrai et crédible ? Ben ouiiiiiais un peu quand même, mais pas trop ...

Dans cette famille de papier glacé verso people intellos, Elise est, soit, l'enfant gâtée, mais aussi un peu, le vilain petit canard ( enfin, un vilain petit canard tout relatif quand même ...), pas particulièrement douée pour la musique, pas particulièrement belle (moins que sa soeur, et surtout moins que sa mère, son parangon de l'excellence, la si aimée, si sublimée Anna)

Bon, évidemment, pas de petites histoires sans la grande, surtout quand on est une famille d'artistes, oui, mais d'artistes juifs même pas pratiquants, à Vienne juste après l'Anchluss. Le doux et précieux cocon d'Elise doit se déchirer, les tableaux commencent à disparaître des murs de l'appartement jusque là si douillet, les bijoux tendent à intégrer les doublures plutôt qu'orner les cous, et les robes de soie sont portées pour la dernière fois. Les temps pressent et Elise doit partir la première. Elle est poussée hors du nid pour être mise en sécurité, et doit joindre l'Angleterre pour être embauchée comme domestique dans un domaine dont elle ne sait rien. En attendant que l'horizon soit un peu plus ouvert et qu'elle puisse rejoindre sa famille, pour l'instant en attente des visas salvateurs pour les USA. 

Elise part, la valise lestée d'un violon alto contenant le dernier roman de son père, de quelques perles et d'une robe d'Anna, d'un livre de cuisine confié comme un sésame pour sa nouvelle vie et le coeur gros comme un chocolat viennois version Big Mac. 

Pour la petite viennoise sucrée à la praline, le choc de la domesticité est rude, son anglais rudimentaire enchaîne les gaffes, sa connaissance du service se limitant à celui que sa bonne lui prodiguait. Sauf que, elle n'est pas tombée dans n'importe quel domaine et pas dans les papattes de n'importe quel(s) maître(s) ....

La suite est assez prévisible, mais pas que .... On croise aussi de beaux paysages, une contrée presque elfique, des personnages rigides et friables à la fois, sans tomber dans la caricature sentimentale, un peu eau de rose, mais un plus soutenu et un délicieux moment de lecture, si on en accepte les codes, évidemment.

Merci à Galéa, sans son avis enthousiaste, je n'aurais jamais mis les doigts de ce pot de confiture ...

25/06/2014

Vert secret Max Ducos

vert secret,max ducos,littérature jeunesse,albums,pépitesQuand je fais la liste de mes emplettes à "Étonnants Voyageurs", je ne mentionne pas les quelques trouvailles ramenées pour fifille et fiston. En général, je ne les lis pas. Exception faite de temps en temps, comme pour "Le miroir brisé" de Jonathan Coe ( mais bon, c'est Jonathan Coe), et il y a déjà quelque temps, pour "Jeux de piste à Volubilis" du même Max Ducos. Un album découvert grâce aux conseils fort avisés d'une libraire lors de ce même festival.

Cette année, alors que nous commencions à arpenter, ma copine A. et moi, les allées du salon jeunesse et que je lui vantais la beauté du dit volubilis, voilà t'y pas, que, comme par magie, apparait sur un rayonnage copieux, l'album en question, entouré de tout un tas d'autres du même auteur. Me ruant vers eux, je me rends compte que l'auteur en personne était derrière les tas. Je l'ai encensé ( saoulé ?) et il m'a conseillé. Pas évident, j'ai fini par me décider pour "Vert secret", parce qu'il y a plein de jardins dans cette histoire et que fifille aime bien les fleurs et les jardins. L'auteur s'inspire, entre autres, de celui du château du Villandry, qui avait enchanté fifille et moi, moins. J'ai du mal avec les jardins tirés au cordeau, y'a qu'à voir la tête du mien pour comprendre ... Donc, fifille et "Vert secret", j'étais sûre de mon coup.

Petite déception, me dit-elle, lis-le. Vu qu'elle me l'a fourré dans mon lit, puis sur mon canapé de lecture, puis sur mon fauteuil de lecture, j'ai bien compris que je n'y échapperai pas.

Légère déception, je la comprends, mais seulement parce que l'histoire est plus convenue que dans le Volubilis, jolie, juste plus attendue. Flora est une petite fille dessinée à croquer. En vacances chez sa grand-mère, elle découvre dans le grenier à trésors, une marguerite en métal, dont la provenance, mystérieuse, aurait quelque chose à voir avec la légende du château du coin, le château de la Mirandole. Le duc farfelu du même nom, amoureux d'une jeune Marguerite en aurait dessiné les jardins en cadeau à la belle indifférente et y aurait même caché un trésor. Flora, bien sûr, va partir à la recherche du secret, en compagnie d'un jeune garçon, Paolo, fils du jardinier et fin connaisseur des lieux, autant qu'agaçant petit pitre ... 

Convenue, soit, la recherche d'un trésor et la naissance d'une peut-être enfantine amourette, mais que cet album est beau ! dessiné de couleurs tendres et d'une harmonie somptueuse. Les jardins tirés au cordeau, je n'aime pas trop m'y promener, mais dessinés par Max Ducos, c'est juste un moment de délicatesse ravie pour les yeux, un royaume poétique de perspective. On y voit le soleil se jouer des verts tendres et des petites pétales se glissent aux pieds des statues qui mènent les enfants au secret ... Et le cadeau d'amour révélé ferait rêver plus d'une Marguerite indélicate ... Une trouvaille ou deux enchante l'histoire ... Les dessins enchantent tout court ...

Pour aimer d'autres jardins en vrai, il y a à Chalons sur Loire, un endroit magique, le festival des jardins, un pur moment de charmes drolatiques ou vénéneux où sont mis en fleurs et autres compositions, les sept péchés capitaux. A voir absolument.

 

 

22/06/2014

La petite boutique des rêves Roopa Farooki

la petite boutique des rêves,roopa farooki,romans,romans angleterre,pépitesLucky, Delphine, Zaki, Jinan, père mère, grand-père-fils, fils-père, des parentés et des vies dans le désordre, dont les trajectoires en biais s'organisent au gré d'un trait d'esprit d'Oscar Wilde ; " Dans ce monde, il n'y a que deux tragédies. La première est de ne pas obtenir ce que l'on veut, et la seconde est de l'obtenir".

L'histoire est celle d'une famille, plutôt recomposée et assez mal assortie. A l'origine, il y a un coup de foudre en Inde pour une belle lavandière d'un jeune homme qui ne voulait qu'une chose, ne pas être commerçant comme papa. Son rêve est ailleurs, à Paris, dans une vie de bohème ... Par un drame du hasard, il est en Angleterre et tient une boutique aux horaires variables, c'est le grand-père, Zaki, bel homme, joueur, excentrique et père aussi, beau père ... Son rêve, il ne sait plus trop où il l'a rangé, il a oublié de le chercher, depuis le temps.

Lucky, le petit fils, matiné franco-paki ( ce qui a son importance) rêve de football, son père, Jinan, de liste de courses et de tâches à faire, et aussi de garder sa femme, la belle Delphine. Football, maternité, carrière, amour, amour surtout, amour de sa femme, de son fils (ou pas ...), de sa belle belle fille, les quatre personnages courent dans ce désordre comme les chats tournent après leur queue. Le ton est est mi joyeux, mi tristounet, mi grave, mi ritournelle. On ne change point d'amours dans ce roman, on change de point de vue, on l'attaque sous un autre angle ... Les personnages changent à peine de partenaire, ils changent de rêves, courent après l'ancien, le cache ou le retrouve, en attrape un autre au vol, en espérant que cette fois-ci, ce soit le bon ...

Delphine, entre autre, incarne ce mouvement d'oscillation perpétuelle. Pour son rêve de carrière, elle a tout fait. En détestation de son coin bourbeux des landes, elle est montée à paris, montée à Londres, montée en grade hiérarchique, et est montée en taxi, en une soirée d'averse ... Elle avait pourtant tout planifié ...

Même son beau mari, plus jeune qu'elle, en adoration devant elle, bel appartement, bel gueule, belle situation, mais voilà delphine tourne en rond dans son bocal, elle a beau se vernir les ongles des pieds avec application, il lui manque quelque chose ... Un autre rêve ? 

Son fils, Lucky rêve d'un but, un but ultime, celui qui fera gagner la coupe du monde à l'Angleterre, un rêve qui l'obsède car il s'arrête avant le tir et ne dit pas si le ballon rentre, ou pas, dans les filets ... Avant de le savoir, d'autres rêves le croisent, il tombe en amour et son grand-père, Zaki, dans la Tamise.

Si la première partie est si trépidante et attachante qu'on en a le cœur qui bat, la deuxième est un peu plus ronronnante, mais bon, maintenir le rythme aurait peut-être aussi gâché l'ensemble, qui fonctionne très bien, entre coup de baguette magique, coup de hasards, coups de cœurs, coups du sort. sans que on en lâche le leitmotiv d'Oscar Wilde, comme le refrain d'une fantaisie dramatique. 

Merci à Keisha, sans son avis positif, je serai passée à côté de ce beau moment de lecture.

 

19/06/2014

Sale temps pour le pays Mickaël Mention

51823_leeds_leeds_en_angleterre.jpgSur fond de grisaille de villes industrielles anglaises et de turbulences politiques de fin de règne , se détache un sérial killeur et un enquêteur : tous les deux sont hors norme. Alors que les instances policières sont secouées par des relents de corruption et que Thatcher grogne à la porte du pouvoir, le très compétent Georges Knox enquête. Ou plutôt, il tente d'enquêter, il tente de faire avancer l'enquête, mais l'enquête n'avance pas, un pas en avant et deux en arrière. La faute à un peu tout et un peu tout le monde .... Le tueur reprend, s'arrête, change de lieu, et presque de victimes, le plus souvent quand même des prostituées occasionnelles, il fait évoluer son mode opératoire, s'améliore, presque ... Il y a d'abord un lieu, Leeds, puis deux, puis, il revient, s'efface, ne laisse pas de traces, ou si peu que quand on les croise, le portrait robot ne donne rien non plus ... Des fausses pistes, des riens qui ne se mettent pas bout à bout, qui glissent à côté, ne se mettent pas dans le puzzle.

D'où vient un roman policier qui piétine nous fasse si bien marcher ? Peut-être à cause de l'enquêteur qui a tout et rien du super héros solitaire (surtout les Ray ban, en fait), il s'englue et s'obsède, méprisant les flics plus ordinaires, même celui qui aurait pu être son allié, Mark, plus jeune et moins aguerri, bloqué à l'heure du ska ...

Peut-être cette atmosphère, de l'impuissance face au sordide et aux contingences de l'histoire, qui n'est pas tant celle du sérial killer, mais du moment et du pays qui a permis ce sérial killer.

Peut-être des trouvailles d'écriture, l'insertion des bruits d'une machines à écrire, des sonneries des téléphones, du silence de ces fax qui ne marchent que sur un pied ... Comme on est souvent pris par surprise, ces discordances fonctionnent pas mal du tout, on sursauterait presque !

Peut-être du rythme, car si l'enquête n'avance pas, il n'y a pas de temps morts pour les phrases, sèches et efficaces, sans empathie, qui donnent à voir les personnages et pas les victimes ( et pourtant il y en a un certain nombre ...). Les fins de chapitres claquent et ferment des portes.

Et puis me voilà sans autre hypothèses, mais j'ai fini un sacré bon bon bouquin, dans le genre ...

A lire, l'avis de Sandrine, par qui ce titre arriva chez moi . Un grand merci !

 

17/06/2014

L'emprise Marc Dugain

l'emprise,marc dugain,romans,romans français,déceptionsDirais-je déception ? ben oui, car c'en est quand même une, une petite, mais une quand même. J'aime beaucoup ce qu'écrit Dugain, mais là, le sujet ne me disait pas grand chose, tant pis, c'est Dugain, je me lance avec pas mal d'enthousiasme et je me coltine la présentation des personnages. Et des personnages, il y en a un certain nombre.

D'abord, Lorraine, elle a des soucis de communication avec son papa et un fils autiste ... Est-ce par clin d'oeil que l'auteur en a fait une spécialiste des écoutes et des filatures à garder discrètes ? Une espionne au service d'une nébuleuse organisation étatique ? Je ne sais.

Ensuite, arrive Launay, le candidat favori aux futures élections présidentielles et peut-être futures primaires avant, lui aussi a des problèmes de communication avec son papa. Est-ce un autre clin d'oeil ? je ne sais pas. Pour l'instant, son souci majeur est qu'il est favori et qu'il compte bien le rester. Ce n'est pas qu'il ait un programme à défendre ou des idées, voire des ambitions. Nenni, c'est juste qu'il veut être président, qu'il est fait pour tenir cette place, ou plutôt l'obtenir, parce qu'après, c'est le grand flou.  Il y en a deux autres qui ne veulent pas qu'il y arrive : son rival au sein du parti, pas plus politisé que lui, mais juste un peu plus cynique et corrompu, et sa femme, parce qu'elle l'en juge indigne vu que déjà, il n'a pas été un bon papa.

On croise aussi la route de Lars Sternfall, un syndicaliste genre poisson froid qui a le malheur de se prendre pour une torpille dans son entreprise, Aréna, qui vient de fusionner électricité et nucléaire et que du coup, ça a fait des étincelles entre un candidat au record du monde de la traversée en planche de surf en solitaire et un porte contenaire chinois qui se sont télescopés au dessus du sous marin de Saban, qui n'y était pour rien. Il pensait à sa femme, en fait.

Il y a aussi Corti, un corse qui aime la moto et assure la sécurité intérieure du pays entre deux bouchées d'aubergine à l'huile d'olive et deux trois entourloupes qu'il fait passer à coup de pots de vin (rouge, la plupart du temps ...), en la maquillant en pièges à journalistes véreux. Enfin, je crois que c'est ça, à peu près ...

Un couple croise la route de Lorraine, enfin, surtout la femme, Li, une artiste photographe chinoise, son gros patron d'amant, Delaire, a l'air d'y tenir (aux chinois, je veux dire).

Il y a d'autres personnages, mais j'arrête là parce que j'ai un peu le tourni, et que finalement, je me dis que je n'ai pas compris toutes les ficelles de ce roman-là. Fichtrement bien écrit, ceci dit et fichtrement désabusé, sans être lourdingue pour autant, mais tortueux. La course à la présentielle ne repose que sur la volonté de gagner, sans idéologie et sans illusions, vu que la mondialisation nous mange tout cru. La corruption est insidieuse et généralisée, les intérêts des uns et des autres sont de de juste continuer .... Soit, soit, soit, je me dis ... mais était-ce bien la peine que je me perde dans la ronde des personnages et que je me noie dans la mare d'un verre d'eau, pour qu'on me livre cette vision, dont je ne doute pas du réalisme, vu que du strapontin où je sieds, je le vois bien que le manège du grand pouvoir là-haut, il est grippé.

J'ai bien aimé Lorraine et son fils, enfin, surtout ce que Lorraine dit de son fils. Mais c'est annexe.

14/06/2014

Une enfance à l'eau bénite Denise Bombardier

une enfance à l'eau bénite,denise bombardier,autobiographie,littérature québecUne lecture vers laquelle je ne me serai jamais tournée sans l'avis de Luocine. Pourquoi ? Ben parce que j'ai plein d'à-prioris, et qu'à priori, l'enfance malheureuse d'une jeune canadienne québécoise française dans les années 50, à l'esprit conformaté par le pire des catholiscismes, celui qui bride les coeurs et flagellent les corps au nom d'une morale rétrograde qui fait que les esprits les plus curieux se contorsionnent de culpabilité, moi ce n'est ni mon crédo, ni mon chapelet. Cette lecture est pourtant passionnante, aussi passionnante, que finalement exotique ... Denise Bombardier m' a causé d'un autre monde ...

L'auteure y retrace, chapitre par chapitre, chacune de ses années de scolarité chez les soeurs, de la docilité à la révolte, encore timide, mais radicale : comment le carcan s'est levé. Sur ses premiers bancs, elle est sage, croyante sincère et même passionnée, puriste, elle aime les soeurs qui la gouvernent, pleine d'une affection éperdue pour ces femmes stupides, incultes et bornées. Ce que la petite fille ne voit pas. Elle croit dur comme fer ce qu'elles racontent, comme quoi les nègres mangent leurs enfants et qu'il est bon et bien, de son devoir même, de participer à une croisade pour les racheter ... L'enseignement de l'histoire, entre autres, se borne à la révération des martyrs, les saints colons français venus en terres sauvages pour y apporter la seule foi possible.

Sa foi se double d'une farouche volonté de réussir par l'école, d'être dans les premiers, d'avoir le meilleur pupitre, être dans les bien vues, les régardées, les aimées, vu que chez elle, ce n'est pas vraiment cela. Son milieu modeste lui fait honte et elle le cache.

Sa mère la soutient, lui paye les cors de diction qui vont l'élever vers le beau mariage, la belle maison. Le père les conspue, les "culbéquois" qui se laissent mener par la religion et sont exploités par les Anglais, les vrais patrons que mère et fille méprisent. Elle cache son père, si peu aimant qu'il ne lui adresse jamais la parole, ne dit pas son prénom, sauf saoul. Même pas violent, juste terriblement indifférent, incroyant et blasphémateur. Elle ment, s'en invente un autre, pour être plus pure, plus digne des soeurs.

Cette contradiction intime ira grandissant et déchirante, chaque année apporte son lot d'écorchures à cette foi hypocrite qui ne fait que conduire les "pures jeunes filles" à se délecter de sermons sur la pureté, qui allument les premiers frissons des désirs interdits ... 

Une autobiographie étonnante, moi qui suis peu amatrice du genre, ça se lit comme un roman, en fait (qui pourrait inventer, par exemple, un sujet de rédaction pareil : "Vous êtes dans votre cercueil. Racontez ce que vous pourriez entendre dire par les personnes venues se recueillir autour de vous" ... ? Un sadique ?).

10/06/2014

Noire avec blanche : Lola Lafon et Ayana Mathis

photo.jpgSur un plateau d"’Étonnants voyageurs", il y avait Lola Lafon ( "La petite communiste qui ne souriait jamais) et Ayana Mathis ("Les douze tribus d'Hattie) : elles sont femmes, et le titre de la rencontre était "Destins de femmes". Normal. A "Étonnants voyageurs", on aime bien les thèmes généralistes. S'en méfier, dès fois, ils cachent des poncifs. Or, là, on a été loin des poncifs du côté des deux auteures .  On a été contre.

Le jeu de cette note, c'est qui a dit quoi ? (Bon, c'est un peu fastoche en même temps ...) 

Une a dit qu'elle parle de l'exode de plus de six millions de noirs du sud vers le nord dans les années 20 aux USA. Elle dit qu'elle veut dire l'impact de cet exode, qui était peut-être un exode vers la liberté, mais pas sûr, qui était aussi un exil.

Une dit qu'elle veut parler du corps féminin, de son rapport avec le pouvoir, avec la confrontation des pouvoirs, en ce temps de la guerre froide, et qu'à travers l'histoire de ce corps, c'est l'histoire de l'Europe, et l'histoire de l'Europe et des USA qui regarde un corps féminin et qui ne veut pas le voir grandir. C'est l'histoire d'un regard politique qui frise la pédophilie. Un regard masculin, le même d'est en ouest. Un regard qui nie le corps réel et veut le voir fantasmé, pur et enfantin à jamais, figé.

L'autre dit que le corps de la femme noire  dans la littérature américaine ( je donne un indice, là ...) se résume à deux clichés ; le corps hypersexualisé, la beauté black, et l'autre, celui de la mama, est le corps sans sexualité, le tablier à la main, la maternité au ventre et les kilos en trop. ( je surajoute un peu pour les kilos en trop, mais c'est l'idée, je pense.)

L'autre dit que c'est pareil, que quand on dit "filles de l'est" on voit dans notre tête les prostituées sur des grands boulevards français, aux corps offerts, ou alors des mannequins à la perfection "slave". Et que lorsque l'on dit "femmes de l'est", on voit la vieille avec le fichu, qui égrène des haricots sur le pas de sa porte. (on tout cas moi, je vois bien la porte, et la beauté de la misère qui est impudique à crier ... ). Dans les deux cas, la femme est niée, réduite aux regards portés sur elle et aux mots collés dessus par le regard masculin. Elle dit qu'elle a voulu raconter un corps qui échappait à cette frontière fabriquée et caricaturale.

L'une dit alors que pour donner à voir le côté des femmes, elle a juste voulu créer un personnage complet, avec sexualité, pas hypersexe,  avec des envies, et qui soit au centre de sa propre histoire. 

L'autre ajoute et complète en évoquant la violence du titre de "Libé" lors des jeux de Moscou où Nadia Comanecci a 17 ans : " La petite fille s'est changée en femme : verdict ; la magie est tombée". La salle frémit, moi aussi, je n'avais pas compris cette violence, j'avais cru au culte de l'innocence. Bêta que je suis.

Il me reste à lire les deux livres après avoir été convaincue par les paroles de ces deux femmes qui, et, c'était pour cela une rencontre juste, parlant de leur livre ne faisaient pas de promo : elles s'écoutaient et nous faisaient entendre deux voix au delà du féminisme revendicatif. (Je n'ai rien contre les revendications féministes, évidemment, mais là c'était mieux dit.)

 

09/06/2014

Étonnants voyageurs 2004 (3)

photo.jpgPour cause de fatigue des pieds, j'ai laissé ma liste et mes scoops débiles en suspens. Redescendue de mon nuage de mots d'auteurs, et les pieds reposés, je reprends mon envol ...

"Les douze tribus d'Hattie" d'Ayana Mathis, parce que impossible de passer devant le stand de Gallmeister sans repartir avec un titre de cette maison d'édition. En plus, cette année, fallait que je cause avec l'éditeur qui m'avait promis, juré, l'année dernière en ces mêmes lieux  qu'il allait rééditer dans l'année les oeuvres complètes de Dorothy M.Johnson..... N'ayant rien vu venir, je suis allée pointer mon sac en moitié vide (en papier ce jour-là, vu que l'autre avec les grandes anses pratiques, et en tissu, avait un trou dans le fond, et du coup, perdait beaucoup de sa fonction première, celle de garder les livres à l'intérieur ...). Je suis repartie avec le volume de "Contrée indienne" et la promesse écrite dessus de la main de ce (remarquable) éditeur que d'ici la fin 2015, promesse serait tenue. (En fait,, c'est moi qui m'étais embrouillée dans les dates, évidemment, pas lui ...). Mention spéciale à la patience de ce messieur qui voit surgir devant lui une lectrice inconnue et lui signe sans sourciller un pacte de lecture ... (mais toujours pas de trace des fameux tee-shirts avec le totem de l'édition dessus, pas osé lui demander quand même, j'ai mes limites ...)

J'ai quand même aussi vu des plateaux de rencontres, pas que arpenté les allées du salon carte bleu en main et revendications à la bouche ... Notamment celle entre Lola Lafon (juste d'une pertinence convaincue qui a balayé mes à-priori sur le succès de "La petite communiste qui ne souriait jamais") et de, donc, Ayana Mathis. Les deux dames se haussant à la pointure l'une de l'autre, ce fut juste, un ton juste. L'animateur faisant un lapsus flatteur en s'adressant à Ayana Mathis, la renommant "Toni" (ben oui, l'auteure est noire et écrit sur la ségrégation aux USA ...), il lui fut aimablement rétorqué, que oui, elle était flattée, soit, mais que l'on ne comparait jamais Delillo et Philippe Roth, même si il écrivaient dans les deux sur les complexes d'hommes blancs ... Bien vu, et la salle a souri, complice ...

"L'homme qui avait soif" d'Hubert Mingarelli, parce que "Un repas en hiver" fait juste froid dans le dos, et qu'il n'y avait pas "Quatre soldats", et que de toute façon, je suis bien partie pour lire tout.

"Inyenzi ou les cafards" et "La femme aux pieds nus" de Scholastique Mukasonga, parce que "Notre dame du Nil". J'en profite pour mentionner l'ordre de lecture (scoop) préconisé par l'auteure : en premier, c'est "Inyenzi ou les cafards", ensuite, "La femme aux pieds nus" et après "Notre dame du Nil" parce que l'ordre va vers l'arrière ( remonte dans le temps, je veux dire). Du coup, je me retrouve dans la queue, vu que j'ai commencé par le dernier. Pas grave, je me suis lancée dans "La femme aux pieds nus" entre deux attentes de plateaux dans un couloir surchauffé. Quitte à être dans le désordre, autant poursuivre, me suis-je dis. Et dans la file d'attente pour rentrer dans la salle, là au moins, je n'ai pas perdu ma place. C'est déjà ça.

Tant qu'on est dans l'ordre de lecture, j'ai découvert un truc dans l'oeuvre de Joseph Boyden ( bon, je ne l'ai même pas découvert toute seule, en fait, c'est ma copine A. qui me l'a soufflé à l'oreille ...), c'est l'histoire de la même famille, en fait, les Bird .... Donc, en un, c'est le dernier paru : "Le grand cercle du monde" quand Bird se disait encore "Oiseau" en indien huron, évidemment (les origines), en deux, c'est "le chemin des âmes", l'arrière-petit fils, je crois ... et enfin, c'est "Les saisons de la solitude", l'arrière, arrière Bird ... ce qui fait que j'ai acheté les nouvelles "Là-haut vers le nord"( et aussi parce que c'est le seul titre qui n'était pas encore en train de faire crouler mes étagères). Je ne sais pas où les caser, il va falloir que je les relise avant, avec l'oeil avisé qui est maintenant le mien ...

 Le même Joseph Boyden, interrogé sur les motivations qui pouvaient être celles des Indiens canadiens pour venir se battre sur le sol français lors de la première guerre mondiale, a raconté ce qu'un ancien lui avait dit alors qu'il lui posait la même question : "T'imagines, on me donne un fusil et on me dis, vas-y, tire sur les blancs, tu penses bien que j'y suis allé". Cela ne fit pas que faire rire la salle attentive ...

Et enfin, "Karitas" de Kristin Marja Baldursdottir, parce que le jeune libraire du stand des éditions Gaïa fut terriblement efficace, et si charmant ....

 

Spéciale dédicace à la photographe attitrée des A. à l'apéro ...

08/06/2014

Étonnants voyageurs 2014 (2)

5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpgMe voilà de retour .... j'ai les mains moites et les pieds poites, mais les fesses dans dans mon fauteuil. Deux jours sous les sun lights des auteurs, dans le brouhaha des hourras : "Bravo les lectrices, vous êtes les meilleures ! " - "Athalie, tu veux une coupe ?" - "Non merci, je passe direct à la bouteille" - Tapis rouge déployé et bracelet (celui qui prouve que vous avez payé) au poignet, j'ai arpenté les allées, distribuant les bisous et les dédicaces virtuelles à tous les auteurs qui murmuraient " Ecris sur moi, Athalie" .... Je ne vous dis pas, je suis crevée !

Bref, "Étonnants voyageurs", quoi. Sauf qu'en vrai, j'ai juste mal aux pieds. (et les fesses dans mon fauteuil). J'ai fait le plein de bouquins, de scoops débiles, de copines pas mieux que moi, de soleil ( premier scoop, il a fait beau à Saint Malo, sauf que j'avais un peu oublié mes sandales, vu que d'habitude, il pleut. Deuxième scoop.)

Mon panier est plein :

"L'amour à Versailles" d'Alain Baranton, parce que Sissi for ever, et "Sacrifices" de Lemaitre parce que "Au revoir là-haut", c'est rudement bien et que que avec l'achat de deux poches, on gagnait un sac en toile avec des grandes anses qui est, aussi, rudement bien pour mettre les autres livres que l'on va acheter après. sauf que, je ne veux pas critiquer, mais le mien, à la fin du premier jour, il était tout décousu. Les copines m'ont dit que c'était parce qu'il avait trop de livres dedans. Moi, je ne suis pas sûre, parce qu'il y avait aussi des livres qui n'étaient pas dans le sac. 

"Jésus et Tito" de Vélibor Colic, parce que que une copine A me l'avait prêté et que du coup, je ne l'avais pas sur mes mes étagères qui croulent. Et que là, ça frôlait l'urgence. "Ederlezi" du même, parce qu'il vient de sortir que ce n'est pas possible autrement. En dédicace, monsieur Colic a dessiné un accordéoniste au lieu de la mosquée habituelle. J'ai demandé pourquoi. Il m'a dit que là, il fallait un accordéoniste vu que ça cause de Tziganes. ( troisième scoop).

" D'un extrême l'autre" de Hakan Günday parce que une de mes copines A. m'a dit qu'il était bien et que j'obéis toujours à mes copines. ( c'est un jeune écrivain turc, quatrième scoop).

"Les douze enfants de Paris" de Tim Willocks parce "La religion" c'est juste plein de sang, de larmes, de capes, d'épées, de tripes, de merde, de sexe et que le Willocks, une sorte de colosse sud-texan anglais, champion de karaté, psychiatre aussi à ses heures spécialisé en drogués divers, quand il vous fait une dédicace, se lève de sa chaise et vous dit en français : "Bonjour, comment vous appelez-vous ?" On dirait un baise main venu du Moyen Age.

"La petite communiste qui ne souriait jamais" de Lola Lafon, parce que je croyais que vu le "buzz" autour de ce livre,  c'était un truc genre "La liste mes envies" et que là, après l'avoir entendue, je suis sûre que non. (cinquième scoop). D'ailleurs, l'auteure confirme.

Le reste des scoops pour demain, parce que j'ai les pieds et les mains trop poites. Et la liste est encore longue ...

 

 

05/06/2014

Dans le grand cercle du monde Joseph Boyden

dans le grand cercle du monde,joseph boyden,romans,romans américains,canada,amerindiens.Deux voix indiennes et une voix jésuite (on ne peut pas dire européenne, le jésuite étant avant tout jésuite), forment ce cercle de paroles qui se suivent et se superposent. Chacune leur tour, elles racontent ce qu'elles savent, ou ce qu'elles croient savoir, les unes sur les autres, chacune dans le monde qu'elle comprennent. C'est classique comme narration, un peu systématique, mais efficace. On est juste avant le grand chambardement de la colonisation du Canada par les Français et les Anglais. Ils sont déjà là, mais on les voit encore peu, on est juste avant la main mise du blanc civilisé sur l'indien sauvage, avant que l'ancien monde, baptisé le nouveau, ne soit réduit au silence.

 La force et la justesse du livre n'est pas d'en faire des gentils contre les méchants, ni des Indiens, ni des Jésuites ( oui, au départ, il n'y en a qu'un, mais après, ils sont trois, enfin, deux et demi, parce qu"il y en a un qui va salement morflé). Les trois personnages principaux, le valeureux guerrier Huron, Oiseau, sa fille adoptive "Chutes de neige", et le "Corbeau" (le jésuite), apparaissent comme des alliés éphémères, involontaires, durant ce court moment d'avant la meute blanche. Chacun campe dans son bon droit, et ils ne verront pas vraiment venir ce qu'ils voulaient empêcher.

La destruction est en marche, elle est déjà là, elle veille à implanter un nouvel ordre des choses. Les colons sont encore peu nombreux, retranchés derrière les barricades du camp Champlain, assez pouilleux, oubliés de la métropole pour l'instant et, déjà, pourtant, oublieux des Hurons avec lesquels, ils ont établis une fragile et temporaire alliance commerciale. Ils ont beau être peu nombreux, les ravages ont commencé. Des maladies inconnues déciment les tribus, les famines les suivent, les Anglais arment les Iroquois et les Iroquois tombent sur les Hurons, et les Hurons regardent le jésuite de travers. Ce fut le moins qu'ils puissent faire ...

 Boyden ne fait pas de ses héros, des héros. Il ne fait pas non plus dans le documentaire, ni dans le réquisitoire. Il lève un voile pour que l'on puisse pénétrer un peu dans le monde des longues maisons, dans les longs hivers peuplés de rêves, dans les nuits de longues tortures, dans ses longs rites d'adieu aux morts, dans ce monde qui était de cycles et de songes. De vengeances aussi, de violences ritualisées comme des messes, entre deux tribus pourtant soeurs mais unis surtaout par les crimes anciens, ceux de la femme et des enfants d'Oiseau, par exemple.

Ce qui fait qu'Oiseau va massacrer la famille de "Chutes de neige", avant de l'adopter pour fille, la jeune indienne lui fera d'ailleurs quelques misères au passage, avant de l'accepter comme sien. Une longue histoire d'amour, étrange pour notre regard, évidemment.

Le jésuite, lui, n'aime que Dieu, et aussi un peu les Indiens qui le supportent, plus ou mieux bien, et uniquement quand ils acceptent de se renier. Ce qui n'est pas gagné. La confrontation entre les croyances est plutôt marquée, faut dire, allez essayer de convaincre des hommes que depuis le début que leur monde est  leur monde, ils vont bouillir en enfer, sans le savoir ... Et qu'il leur faut laisser la place, les ancêtres, la terre, les coutumes à ceux qui veulent les effacer et les remplacer.

Sans tomber dans le larmoyant, ni dans le systématisme, c'est une lecture foisonnante, et parfois dérangeante sur l'impuissance. Pas la fatalité, juste l'impuissance.

04/06/2014

La classe de neige Emmanuel Carrère

la classe de neige,emmanuel carrère,romans,romans français,pépites,famille je vous haisUn petit garçon part en classe de neige. A priori, rien de très romanesque, ni de très exotique. Pas de quoi en faire un roman. Ben si. Et un drôlement bien, en plus.

Nicolas doit avoir 9 ou 10 ans, petit garçon un peu à part, c'est le rêveur. Craintif, dévoré de doutes, surprotégé, il ne sait pas se défendre de ses peurs. Et des peurs, il y en a cachées partout ... Il faut dire que ses parents lui en ont collé beaucoup, des peurs, peur de l'enlèvement, peur des méchants messieurs qui font du mal aux enfants, même les très sages, peur des trafiquants d'organes qui guettent les petits frères dans l'ombre des fêtes foraines ...

Le père de Nicolas, surtout, fait rempart contre le mal, qu'il voit partout. Il est voyageur de commerce, tout le temps sur les routes, il alimente la collection de bons de Nicolas. Avec les bons, il pourra avoir un bonhomme dont on peut enlever la peau en plastique pour voir les os. Quand il n'est pas sur les routes, il vacille, avachi de sommeil, dans le petit appartement, où jouent silencieusement, Nicolas et son petit frère et où la mère n'ose pas répondre au téléphone. C'est dire si on ne rigole pas ...

Alors une classe de neige, avec les copains et la maîtresse, ce devrait être une bouffée d'air, un truc à courir partout. Et bien non. Nicolas, douze jours loin de chez lui, c'est l'angoisse, angoisse de ne pas savoir faire, de faire mal, au milieu des autres dont il ne maîtrise pas les codes. Et le séjour commence mal. Alors que le groupe est parti en autocar, c'est son père, qui le lendemain amène Nicolas au chalet, il en repart avec la valise de son fils. Première humiliation, le pyjama ... 

La valise ne revient pas, et le séjour s'embourbe. Nicolas s'accroche à tous les protecteurs possibles, surtout à Patrick, le grand moniteur sympa, avec la queue de cheval blonde, qui le prend un peu sous son aile. Et puis, aussi, Hodman, un grand pour la classe, singulier, lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons que Nicolas. Lui, il n'a même pas peur de son ombre. Seulement, son amitié est imprévisible, à double tranchant ...

Dire que ce livre est angoissant serait le moindre des mots. On sent l'étau sur Nicolas, bien avant qu'il ne se referme,on guette le coup qui va l'atteindre. Dans sa tête, la mort entrechoque la petite sirène qui peine à devenir femme, le club des cinq traque les trafiquants d'organes, un rêve de manèges et de vie heureuse plane, mais les phares éblouissent les lapins sages ...

Quand la bombe éclate, que le vrai danger tombe, le texte s'ouvre vers un blanc sans fond.

Une lecture commune avec Ingannmic, j'espère aussi convaincue que moi !