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27/09/2014

En finir avec Eddy Bellegueule Edouard Louis

"En finir", le titre l'annonce, est le récit d'un combat (pas d'une revanche, du moins, je ne l'ai pas lu comme cela), le combat d'Eddy contre lui même, contre son corps, plus précisément,  corps qui se déhanche quand il marche, quand il court, mains qui s'agitent trop quand il parle, voix qui s'élève dans les aigus et semble trembler de larmes, souvent. Eddy se sent dans un corps de fille et ce désordre se voit dans ce quart-monde du nord qui est son monde à lui. Eddy se sent une fille et voudrait être un dur, comme les autres garçons du village, comme le voudrait son père, sa mère, comme unique modèle à atteindre pour lui, alors que les autres n'ont pas d'efforts à faire. La connerie n'est pas génétique dans ce livre, mais c'est un atavisme social.

Un dur rote fort, parle fort, en picard, ne se lave pas les dents, joue au foot, regarde la télévision sans dégoût avant d'aller à l'école, un dur n'aime pas l'école, il y échoue, il passe son permis avant d'engrosser la première venue ou presque de son village, voire du village voisin, un dur ne quitte jamais son village, il travaille à l'usine, il trime, boit trop, fume trop, se bat à la sortie du bar avec ses copains, et recommence, un dur est raciste et pauvre. Un dur ne sort pas de là, ce sont les pères, les frères, les cousins, les copains. Eddy est le contraire d'un dur, il est attiré par tout ce qu'il faut mépriser pour l'être et le corps des hommes.

C'est dire si le combat va être difficile, contre lui-même, contre les mots qu'on lui lance, contre les coups qu'on lui porte, victime parfois consentante de l'engrenage qu'il s'impose, devenir un autre et que personne ne sache, même plus lui, se renier et faire taire son corps.

Le combat est social et intime, un combat qui n'est pas sans tendresse, malgré quelques scènes "coups de poing". Comme il voudrait bien les aimer, ces parents qu'il méprise, comme il voudrait leur plaire alors qu'ils l'humilient et le nient. Il en dresse un portrait terrible de désamour, ressasse leur bêtise crasse, leur inculture fière de l'être, leurs paroles de clichés nourries de la haine de ceux qui ont plus qu'eux et nourries, mais, aussi, de la honte d'être ce qu'ils sont. Honte que la mère transforme en fierté, parfois, pour sauver la face, parce qu'elle n'a pas le choix. Le narrateur la fait parler dans ses contradictions, de sa fierté : elle aurait pu faire des études, de ce qu'elle nomme ses erreurs, l'enfant trop vite arrivé, ses chances gâchées.

Ce roman m'a fait penser à La place d'Annie Ernaux, malgré la différence dans la violence des propos, c'est l'histoire de celui qui va renier ceux qu'il aurait dû aimer. Mais ici, l'acuité du regard est dérangeante car il a peu de place en littérature ce quart monde, surtout jugé de l'intérieur, par un des leur, c'est un regard d'exilé, volontaire, soit, mais souffrant du vide qu'à laissé une forme de reniement.

Un récit plus complexe que la seule confession nombriliste à laquelle je pensais avoir affaire ...

Commentaires

C'est intéressant ta lecture de Bellegueule, je ne l'ai pas ressentie de la même manière.

Parce que je n'ai pas eu le sentiment qu'il se sentait "fille" mais plutôt garçon qui aime les garçons, et je ne le vois pas comme un exilé volontaire, plutôt comme un exilé forcé, chassé par les siens de son monde. Et même si ce livre m'a vraiment dérangé (plus que La Place qui avait le recul que n'a pas Edouard Louis), je trouve quand même qu'il y a des moments de nuances au sujet de ses parents (sa mère qui lui offre le blouson qu'il jette à la poubelle, ou ce qu'il sous-entend de son père avant, lors de son séjour dans le Sud).

Malgré tout, de mon point de vue, je trouve qu'il y a trop de haine dans ce livre et une volonté de salir quelque chose, même si je suis certaine qu'il est littérairement important (justement à cause de ce que tu appelles ce "quart-monde du nord").

Tu sais qu'il devrait en sortir un autre bientôt, cet automne je crois, dans lequel, j'espère nous aurons quelques éclaircissements sur des zones d'ombres qui m'ont gênée (l'école surtout).
Un bon week-end Athalie.

Écrit par : sous les galets | 27/09/2014

Je te rejoins sur bien des points mais avec des divergences : "trop de haine", oui, mais de la haine de lui-même, comme s'il détestait ses parents par procuration, les moments de nuance sont importants, notamment ceux que tu soulignes, et oui, encore, il y a du sale, du pas beau, de l’écœurement même : la scène dans la grange m'a été éprouvante, mais là, il n'est pas question de ses parents, mais de lui-même et de son plaisir, la saleté est la sienne. Mépriser ce d'où l'on vient, ce à quoi on appartient, et ce que l'on est, être dedans et en-dehors, en souffrir ... ce pourquoi, je ne le vois pas non plus comme un exilé volontaire ! ce texte m'a vraiment touchée, et interrogée. Je ne sais pas si "la suite" apporte des réponses, il y en a-t-il ?

Écrit par : Athalie | 27/09/2014

Je crois oui, on errait savoir ça bientôt (je ne sais pas si c'est une suite, ou complètement autre chose)

Écrit par : sous les galets | 30/09/2014

Bon, apparemment ce livre ne laisse pas indifférent ! Je le lirai sans doute quand on en parlera moins... Histoire de me faire ma propre opinion!... On en reparlera peut-être à l'occasion ;)

Écrit par : Carnets du sous-sol | 27/09/2014

J'ai l'impression (mais j'ai lu peu de notes sur ce livre, tellement on en parlait que j'avais envie de garder ma curiosité intacte, parce que j'en étais quand même curieuse ...) que la lecture en est très personnelle, effectivement. Peut-être parce que c'est un texte, assez peu littéraire, tout dans le ressenti à priori du moins. Et puis, ce n'est peut-être pas que cela, un cri de rage, il y a de la construction là-dedans.

Écrit par : Athalie | 27/09/2014

J'ai tant détesté ce roman qu'en parler fut impossible, je ne pouvais entendre ce que les autres avaient à me dire pour défendre ce que je considérais comme un amas de haine. Et puis, je l'ai écouté au Festival America, sa vulnérabilité m'a touchée et je n'ai plus envie d'être virulente.
Je ne peux que souhaiter à cet auteur de panser ses plaies, quelles qu'elles soient (celles de son passé, celle d'avoir renié les siens, celles d'avoir été la cible des journalistes après avoir été la révélation des média).

Écrit par : Valérie | 27/09/2014

"Amas de haine", peut-être, mais haine de qui ? de quoi ? Plusieurs fois, on est renvoyé à la situation sociale de "ces gens-là", qui n'est pas complètement de leur fait. Pour parodier la mère Beauvoir : "on ne naît pas inculte, raciste, macho, et pauvres alcoliqueq, on le devient" ou on le leur fait devenir ? ... je n'en sais rien, mais il me semble que ce texte a, au moins, le mérite de poser la question.
J'ai lu ta note sur ta rencontre avec l'auteur, et franchement, bravo pour ton honnête ressenti.

Écrit par : Athalie | 27/09/2014

Pour moi, comme pour toi un livre absolument indispensable.
J'ai été bouleversé par son livre, comme beaucoup de lecteurs , j'attends qu'il s'apaise et j'espère que ce livre l'a aidé ;mais ce qu'il a écrit à propos de son milieu social est remarquable et aide grandement à la compréhension de notre société.
Luocine

Écrit par : luocine | 27/09/2014

Il y a chez Sandrine une vidéo de l'auteur que je te recommande, s'il tu ne l'as pas déjà vue et écoutée. Je te rejoins, ce qu'il dit dans ce livre de son milieu social est un éclairage que l'on a pas l'habitude de lire. On lit (et faisons lire), Germinal et la misère sociale sociale et culturelle d'avant, comme si elle n'existait pas ici et maintenant, comme si ce sujet ne devait pas avoir droit à la littérature, la publiée. Je ne sais pas si ce livre a été une thérapie pour l'auteur, mais pour moi, une lecture éclairante, et pas malsaine.

Écrit par : Athalie | 30/09/2014

J'attends l'auteur sur un roman mais une autobiographie. Bises

Écrit par : Philisine Cave | 03/10/2014

Il y marqué "roman' sur le livre, mais on comprends vite que c'est un roman très autobiographique. Le second livre de cet auteur sera sûrement très attendu, en espérant que cela soit sans trop de préjugés.

Écrit par : Athalie | 03/10/2014

Une lecture que j'ai appréciée mais dont je suis tout de même ressorti mitigé...
J'attends vraiment de voir avec quoi il va nous revenir...

Écrit par : manU | 07/10/2014

Mitigé, je le comprends, même si cela n'a pas été mon cas, plus j'y pense et en parle, plus je me rends compte que ce livre sera important pour moi. Sûrement pour des raisons plus personnelles que littéraires, mais c'est ainsi ! Pour le prochain, il est attendu au tournant : polémique or not polémique ? Le mieux serait que le livre soit reçu au même titre qu'un simple second roman ....

Écrit par : Athalie | 08/10/2014

C'est drôle, j'ai parlé de ce livre avec une amie tout à l'heure. Elle me le recommandait ; je lui disais que ce qui me faisait peur était toute cette critique qu'il a reçu, qu'il règle ses comptes avec ses parents - et elle m'a répondu en deux phrases ce que tu écris merveilleusement bien. Ton article est, sans flatterie aucune, le premier qui me donne vraiment envie de le lire !

Écrit par : Manou | 11/10/2014

Merci ! Si ton amie a réussi en deux phrases à te convaincre, merci à elle aussi. La polémique, si elle ne tourne que sur le simple règlement de compte entre l'auteur et ses parents, n'a, à mon humble avis, aucune raison d'être. D'abord parce qu'il ne règle pas ses comptes, il tente même souvent de les expliquer, de les comprendre, et même si c'était le cas, une intention de l'auteur fait-elle d'un livre un bon livre ? Il me semble que le "Lagarde et Michard", ça date un peu non ? Bref, lis-le. Il gratte où ça fait mal, mais le mal n'est pas dans la haine des autres ....

Écrit par : Athalie | 12/10/2014

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