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16/02/2015

Mon holocauste Tova Reich

shoah-business.jpgAprès l'excellent "L'espoir cette tragédie" qui secoue aussi une certaine vision de la transmission de la mémoire de la Shoah, et sur le conseil de Sandrine, je me suis lancée dans la lecture de ce roman iconoclaste. Lancée puis un peu agrippée, il faut bien le reconnaître ...

Sur le ton de l'épopée burlesque, bienvenue dans la nouvelle campagne de promotion de la famille Messer, père et fils, spécialistes du marché du souvenir de l' Holocauste. Maurice, le père, est un survivant, le fondateur de l'entreprise familiale, Holocaust Connections, Inc,. Hableur, calculateur, sincère dans ses mensonges, truculent dans ses faux souvenirs de résistant, il met toute son énergie dans l'expansion de sa marque. Son fils, Norman, spécialiste autoproclamé du traumatisme de la seconde génération, le suit comme il le peut dans son nouveau projet grandiose : la construction du Musée de l'Holocauste de Washington. Et pour cela, il faut des fonds, beaucoup de fonds, et donc des donateurs pour édifier, dans le musée, le plus grand mur des donateurs possible.

Pour la bonne cause, Maurice a peu de scrupules, très peu. Il veut des cheveux pour ses futures vitrines, un wagon à bestiaux, des boites de zyklon B à exposer, et pour cela, il ferme les yeux sur les agissements illicites d'un de ses complices, un rabbin plus proche du mafieux que de la doctrine hébraïque.  Il a organisé une visite privée du camp d’Auschwitz-Birkenau pour la richissime Gloria et sa fille, Bunny. Une entreprise de drague, soutenue par la mise en scène des morts et poursuivie dans les suites d'un grand hôtel de Cracovie. En exclusivité pour la future donatrice,  les chambres à gaz, la cérémonie de l'incantation aux morts, le grand jeu des bons sentiments, pour Maurice, c'est son affaire.

De son côté, Norman tente de rendre visite à sa fille, la troisième génération, qui a, après avoir suivi les traces familiales, renoncé à n'être que d'un holocauste pour les embrasser tous en même temps en devenant nonne, sur les lieux mêmes de l'extermination, dans le couvent catholique établi tout près du camp. Sur le chemin de son Golgotha, il croise une faune qui grouille sur le camp et ses abords, commerce de reliques, commerce mystique ... Bonze de la réincarnation, incantateurs de la rédemption, profiteurs de la mémoire de toutes obédiences, tout ce petit monde est passé à la moulinette de l'absurde en une farandole débridée qui finira en apocalypse délirante.

Aucune concession dans ce livre, dont le propos n'est pas la Shoah, mais sa "récupération" religieuse ou idéologique qui finit, en utilisant dans tous les sens la mémoire de l'horreur, par la vider de son sens unique, non comparable, non assimilable, justement, à rien d'autre. Sinon, la mémoire est ouverte à tous les génocides, et se lisse.

Le récit ne met pas à mal le sanctuaire, mais ce qui en est fait, notamment par l'administration (polonaise ...) du camp qui fait la part  belle à l'assassinat des résistants polonais et oublie les silences assourdissants qui résonnent dans les baraques détruites de Birkenau. Le bois, c'est plus fragile que les briques ...

Beaucoup de scènes qui dérangent, que l'on aimerait pas voir exister, notamment celles du lac des cendres, où le dimanche, les voisins ordinaires du lieu viennent cueillir des champignons, parce qu'ils poussent là mieux qu'ailleurs ... Et pourtant, ce n'est que vrai.

Ce n'est donc pas le propos qui a fini par mettre à mal mon endurance de lectrice, mais son traitement, par trop loufoque et burlesque pour moi, il y a du Cohen, là dedans, de celui des "Valeureux" et de "Mangeclou", de l'écriture caustique, du personnage à la page, comme on tire à la ligne. Seulement voilà, j'ai plutôt une faiblesse marquée pour "Le livre de ma mère", et ses failles. Un trop plein d'invraisemblable dans l'histoire, un tourbillon clownesque qui a estompé pour moi, la justesse de certaines pages. Comme le dit Sandrine, "L'accumulation nuit à l'ensemble", il n'en reste pas moins que ....

 

 

Commentaires

Je reste quand même étonnée que ce livre ait eu si peu d'échos en France...
Et "L'espoir cette tragédie" est là, juste à côté de moi sur la table basse : son tour ne saurait tarder...

Écrit par : Sandrine | 16/02/2015

Je pense qu'il a peu d'échos parce qu'il est profondément dérangeant, je ne suis pas sûre que je l'aurais bien compris il y a quelques années avant d'aller moi même sur les lieux de Birkenau et d'y voir, en partie, ce qui est raconté dans ce livre, notamment sur la disproportion faite entre entre Auschwitz I et Birkenau. J'ai ressenti ce voyeurisme malsain en face des vitrines de cheveux, entre autre. Ce pourquoi, ce livre m'a parlé. Il y a des choses en nous que l'on n'a pas envie d'entendre. Ce livre les dit.
J'espère que "l'espoir, cette tragédie" te parlera tout autant qu'à moi. En attendant ta note, merci encore de ce conseil de lecture, car même si j'ai un peu décroché, ce livre me paraît nécessaire.

Écrit par : Athalie | 17/02/2015

ce livre est dans ma liste, mais j'ai toujours du mal avec le "loufoque" trop accentué , au début ça me fait rire et puis si cela devient systématique ça me lasse.

Écrit par : luocine | 16/02/2015

Il ne fait pas vraiment rire à vrai dire. Le problème est qu'il ne fait aucune part à l'émotion, à l'empathie, les personnages sont détestables, et si je n'avais pas adhéré au discours de fond, c'est sûr que je ne l'aurais pas terminé. Connaissant tes réticences sur "Un repas en hiver", franchement, je ne te le recommande pas vraiment ... Et le loufoque est systématique, même quand le propos derrière est sérieux. Tu peux le retrouver sur un mode historique dans les travaux d'Annette Wieviorka, une historienne fiable sur le sujet. Mais Sandrine et moi t'abreuvons assez de conseil sur ce sujet, tu dois saturer ... As-tu regarder le documentaire qu'elle te recommandait ? Moi, je n'en ai pas eu encore le courage ...

Écrit par : Athalie | 17/02/2015

je suis un peu réfractaire à ce type de livre car je trouve que l'auteur marche sur une corde raide, entre montrer du doigt des pratiques plus que douteuses et mettre en cause la défense de la shoah la barrière peut être fine non ?
je ne suis pas sûre de le lire

Écrit par : Dominique | 17/02/2015

Oui, la corde est raide, c'est le moins que l'on puisse dire ! Cette mise en cause de l'exploitation de la Shoah peut laisser penser que la Shoah elle même est douteuse, puisque exploitable commercialement (ce qui est pourtant vrai, mais est-ce dissible (et en même temps, pourquoi ne pas le dire puisque c'est vrai ?). C'est tellement risqué que Sandrine souligne l'origine juive de l'auteur, c'est aussi le cas pour "l'espoir cette tragédie", que j'ai beaucoup plus apprécié en tant que roman. "Mauss", que tu dois connaître commence cette réflexion ... Problématique ...

Écrit par : Athalie | 17/02/2015

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