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12/04/2015

L'homme de Kiev Bernard Malamud

l'homme de kiev,bernard malamud,romans,romans américains"Tous les hommes participent à l'histoire, mais certains plus que d'autres, les juifs en particulier", et Yakov, le héros de cette fiction, l'est, juif, ce qui lui vaudra de participer intensément à l'histoire, à son corps défendant.

On est en Russie, avant la révolution bolchévique, Nicolas II maintient une autocratie où la bureaucratie verrouille la justice, où les pogroms menacent, où l'antisémitisme moyenâgeux maintient les tueurs de jésus Christ et les buveurs de sang d'enfant dans des zones réservés dans les campagnes, des quartiers insalubres dans les villes.

Yakov, réparateur de son pauvre état, vient d'être quitté par sa femme, sans enfant, il décide de quitter sa cabane pour tenter sa chance à Kiev. Depuis, longtemps, il a perdu la foi, se dit libre-penseur depuis qu'il a lu Spinoza. Moitié inculte et complètement misérable,  il s'est rasé la barbe pour ressembler à un goy et, monté sur un âne rétif, prend la route de la seconde chance. 

On pourrait croire au départ à une fable un peu saugrenue, sur la tonalité de cette littérature judaïque si prompte à se moquer d'elle et à se caricaturer : un beau-père un peu Mangeclou de Cohen, un chemin cahotant, sans héroïsme et sans gloire, des tribulations peu romanesques. Le propos semble brouillon ...

Mais non, il faut suivre Yakov pas à pas. De hasards en mauvaises décisions, (mais avait-il le choix des bonnes ?), le personnage s'enfonce dans un mensonge honnête en cachant son identité juive qui lui colle à la peau, il choisit de la mettre entre parenthèse pour entrer au service d'un propriétaire de briqueterie, alcoolique et veuf mélancolique, affublé d'une fille à tendance nymphomane ...

Quelques livres, une chambre, beaucoup de solitude, de silences, Yakov se fait tout petit. Mais pas assez pour ne pas être rattrapé par les tribulations de l'histoire, il suffira d'un ouvrier mécontent, d'un gosse chapardeur, d'un pan de chemise, d'un vieux juif égaré, pour que les millénaires superstitieux ne le broient de leurs mâchoires mécaniques, bien huilées de leur haine du juif. Viscérale. Yakov redevient alors la bête immonde, l'infâme porc qu'il faut condamner.

L'accusation est rapidement bouclée, l'étau mis en place, il ne reste plus qu'à le faire avouer, le juger, le Yakov, petit grain de poussière, coupable d'office. Sauf que ... victime expiatoire, Yakov résiste. De prisons en prisons, de cachots en cachots, d’humiliations en tortures morales, de mauvais traitements en faux témoignages, il décide de rester homme pensant, et libre.

Le texte devient alors sacrement puissant, réquisitoire, non tant contre l'antisémitisme, mais contre les mécanismes ancestraux et ataviques qui fabriquent du bouc émissaire, et en faveur de l'homme qui résiste, sans force et sans fausse foi. Yakov se met alors en marche vers une incroyable dignité, et la fin du livre répond à la première citation que "pour ce qui est de l'histoire, il existe des moyens de renverser la vapeur". Et toc !

 Une lecture commune avec Ingannmic, à partir d'un conseil de Sandrine.

Commentaires

Ce roman est vraiment très fort, je suis ravie qu'il plaise et j'espère que ça encouragera les éditeurs à nous proposer plus encore de ce genre de rééditions.
En te lisant, je me souviens de ma lecture de "Mangeclous" il y a très longtemps : qu'est-ce que j'ai ri quand le type apprend à nager dans une bassine sur son balcon ! Faudrait que je relise ça aussi...

Écrit par : Sandrine | 12/04/2015

Merci de ton conseil en tout cas, ce n'est pas un roman dans lequel je me serait lancée sans ton avis. Rien que la référence à Roth m'aurait retenue. je sais qu'il est sûrement un grand écrivain, mais j'ai du mal avec cette univers entre farce et moralisme ( de bon aloi ...). Au départ, j'ai crains quelque chose du même genre ici. ce qui m'a vraiment convaincue, c'est la descente aux enfers qui mène à la dignité du personnage. Un roman très fort.
Je me souviens moi aussi de cette scène dans "Mangeclous" ! je me demande quand même si je n'avais pas préféré "Les valeureux" dans cette veine de Cohen ? Ah, ne pas avoir peur de relire ....

Écrit par : Athalie | 12/04/2015

Et encore une LC fructueuse, une !!
C'est vrai, ce que tu écris, à propos du début du roman, et du coup, la suite n'en est que plus glaçante, tu ne trouves pas ?
On passe d'un ton qui évoque en effet une fable un peu bonhomme, pour tomber dans une routine carcérale cauchemardesque dont la vraisemblance nous refroidit complètement..

Écrit par : ingannmic | 12/04/2015

Très fructueuse cette LC, c'est certain ! j'étais pratiquement sûre que tu allais aimer ce livre, ce pourquoi, je me suis accrochée, parce que franchement le départ, je n'y croyais pas, et comme j'avais à peine le temps de lire, je peinais d'autant plus. Mais comme tu le soulignes "la routine carcérale cauchemardesque" donne une mesure au roman que je n'attendais pas, un truc de l'homme de tout petit qui devient grand, juste parce qu'il dit non. Un non à sa mesure, de petit homme.

Écrit par : Athalie | 12/04/2015

il est sur mon étagère depuis sa réédition je prends mon temps mais il est certain que je le lirai

Écrit par : Dominique | 12/04/2015

Là, je suis quasi certaine que tu vas aimer. Un roman qui demande de prendre son temps, mais le sien viendra où il descendra de l'étagère ....

Écrit par : Athalie | 12/04/2015

C'est un auteur que je veux découvrir depuis très longtemps. Il y a une génération d'écrivains juifs américains assez exceptionnelle quand on y pense. Je ne sais pas si tu as déjà lu Jérôme Charyn par exemple...

Écrit par : jerome | 13/04/2015

Je ne savais pas que Charyn faisait partie de cette génération d'écrivains juifs américains, je ne savais d'ailleurs pas qu'il y avait une génération ... Je loupe des trucs, moi !
Sauf que Charyn ne m'a jamais convaincue, je ne sais pas vraiment pourquoi, disons que je comprends pas vraiment ses intrigues ? Son écriture ne me touche pas, non plus. Trop elliptique.
Pour ce titre, il est assez exigeant pour que tu l'apprécies.

Écrit par : Athalie | 13/04/2015

Dans ma LAL depuis que Sandrine en a parlé!

Écrit par : keisha | 13/04/2015

Sandrine, ..... une grande pourvoyeuse de fond (et de LAL, comme toi d'ailleurs) ,et là il y en , du fond .Tu devrais aimer, je pense.

Écrit par : Athalie | 13/04/2015

Les commentaires sont fermés.