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13/09/2015

Quattrocento, Stephen Grenblatt

437px-CaravaggioEcceHomo.jpgIl est très rare que je sorte du romanesque, que je mette un pied dehors, que je m'aventure vers l'essai, que je me risque dans la non fiction. Je crains la glue du réel. Celui que je vois à travers mes écrans, et dans la vraie vie, à travers mes lunettes de soleil, voire sans lunettes du tout, même pas de vue, me suffit. Lire dans "Le monde" cet été le calvaire (le terme est faible et galvaudé, je n'en trouve pas de plus juste, il y a-t-il un mot juste ?) de Khaled Al-Assad, l'ancien directeur des antiquités de Palmyre, m'a juste médusée. Au sens propre, figée, atteinte, glacée. "Ece homo", disait l'autre. Et l'autre n'a pas toujours tort....

Mais bon, le Quattrocento italien, d'abord, c'était il y a longtemps, et puis, à ma connaissance, le fanatisme catholique a fait quand même quelques pauses, et puis, enfin, une histoire d'érudit qui part à la recherche de livres antiques, ça peut quand même ne pas déclencher trop de bûchers ? (j'ai dis "pas trop", hein !).

Et de ce fait, Le Pogge ne sera même pas brûlé pour avoir découvert le manuscrit du "De rerum natura" de Lucrèce et avoir permis à l'épicurisme de distiller son venin sous roche poétique à travers une Europe qui n'est pas prête à l'accueillir. Le livre, si, il sera mis à l'index accusé de tous les maux, mais Le Pogge, non. Le Pogge est un étrange personnage qui passe à travers les gouttes de l'inquisition papale, faisait commerce de sa découverte, négociant le Lucrèce comme un rente. Etrange personnage dans une étrange époque où l'on peut servir un pape et porter à la connaissance du monde très chrétien une philosophie païenne qui en sape les fondements. Etrange époque de découvertes, d'égarements, d'obscurités, de pertes et de contradictions, pour nous étonnantes, où des moines recopient pour la postérité venue jusqu'à nous, des vers qui nient l'existence et la possibilité même d'un dieu unique et vengeur (alors que les tympans des églises de ces mêmes moines érigent des doigts de majesté qui brandissent la menace de l'enfer), la réalité d'un paradis rédempteur. Ils faisaient là preuve soit d'aveuglement crasse, soit d'une tolérance non parvenue jusqu'à nous.

Si Le Pogge fait partie des premiers découvreurs, Christophe Colomb de l'ancien monde, il ne semble pas vraiment se soucier des conséquences des théories épicuriennes, et entre les manques et le savoir, ce livre retrace surtout les découvertes successives de ce textes de Lucrèce par les érudits européens en passe de devenir des humanistes. Même si, parfois, je me suis en peu perdue en route, dans les circonvolutions du labyrinthe des intrigues papales, l'auteur arrive à nous faire déambuler aux côtés du Pogge, dans les allées complexes du commerce des livres antiques, en parfait érudit de l'épicurisme, érudit et didactique sans être ennuyeux.

Et puis, pour finir ce long article, un livre qui affirme que "les religions sont toujours cruelles. Elles promettent l'amour et l'espoir, mais leur nature profonde est la cruauté" ne peut que relever d'une fulgurante clairvoyance, une prophétie hélas véridique, confirmée par les hommes qui mettent en œuvre ces dites religions. 

Un réel qui ne fait même pas mal ? 

 

 

 

Commentaires

un livre qui m'avait infiniment plu, l'érudition sans lourdeur qui aiguise la curiosité

Écrit par : Dominique | 13/09/2015

Absolument ! et c'est presque un roman d’aventures ! Je l'avais d'ailleurs découvert chez toi, ce titre, et moi, pour me faire aller vers l'essai, faut être balèze.

Écrit par : Athalie | 13/09/2015

Une découverte que je dois à Dominique moi aussi et qui m'a absolument subjuguée. Un talent fou pour nous faire revivre une époque et nous faire poser des questions sur la pensée humaine

Écrit par : luocine | 14/09/2015

Parfaitement d'accord notamment sur les questions à se poser sur la pensée humaine ... Le rôle de la religion notamment, en ces temps contemporains, où l'on pensait quelque peu béatement que l'église était séparée de l'état....

Écrit par : Athalie | 14/09/2015

C'est vrai qu'il y a beaucoup de lucidité dans le dernier extrait que tu cites. Rien que pour cela je pourrais être tenté.

Écrit par : jerome | 15/09/2015

Et des réflexions comme celle là, il y en a plein, et bien plus longues et bien plus intelligentes que ce court extrait qui m'a frappé à cause de sa correspondance avec l'actualité, mais comme cette actualité est finalement de tout temps, c'est tout le livre qui est intelligent !

Écrit par : Athalie | 15/09/2015

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