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31/01/2016

Le sagouin, Mauriac

4412968_Fotor.jpgGuillou est un petit garçon qui a la lèvre pendante et la morve facile. Il est né de l' unique étreinte d'une femme qui avait voulu devenir baronne et du fils attardé de la vieille baronne, qui est toujours là, des années après, elle aura même loupé le titre, la Paule, née Meulière. Elle surnomme son fils le sagouin, il la dégoûte, tout la dégoûte d'ailleurs, à commencer par son pauvre sort. Elle boit seule, le soir, enfermée là, dans la rancœur. Un jour, un jeune prêtre a posé la tête sur son épaule et la rumeur fut dite et son sort un peu plus scellé.

Paule distille sa haine, gifle Guillaume qui ne peut pas apprendre, lire, écrire, un peu compter ... On ne sait qu'en faire, d'un fils de bonne famille qui renifle et ne sait pas se tenir propre, ni se défendre, ni se battre contre sa propre mère ... La vieille domestique le débarbouille et son père se tait. On tente l'instituteur du village. Rétif, il ne veut rien avec à faire avec le château. Puis, cette femme, hystérique mais habile, le flatte. C'est que ses désirs à elle le travaille, si lui, ne voit rien, elle y projette son fantasme, c'est sourd et tout pourri de l'intérieur les adultes, pourrait se dire le Guillou ... sauf qu'il ne se dit rien.

Juste un soir, l'instituteur va le garder deux heures, chez lui, dans la chambre de son propre fils, si doué, Jean Pierre. Un moment, le sagouin va se sentir un peu regardé, le temps de quelques pages de Jules Verne, un rien de compassion, une gentille parole, un livre à lire. Mais les adultes ont des convictions, l'instituteur est un rouge, alors Guillou passe à la trappe. Cela aurait pu ne rien lui faire, si il avait été un vrai sagouin, un attardé du sentiment. Le refus sonne comme un glas et les eaux se referment sur le secret d'un père et d'un fils.

Une vague silhouette insignifiante et débile se faufile dans un horizon plombé d'égoïsmes même pas grandioses. Un titre qui clôture très justement notre aventure de relectures avec Ingannmic. Vous trouverez son avis ici.

26/01/2016

Je lis donc je suis

5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpgBen oui, je l'aime bien, celui-là, il a un côté bout de ficelle de cadavre exquis qui donne des coqs à l'âme drôles et assez de guingois ...  J'ai tenté de ne pas tricher, je n'ai choisi que des titres lus cette année et que j'ai aussi aimé (critère que je me suis rajoutée), ce qui a un peu compliqué l’exercice de style de l'auto portrait ...

Comment te sens-tu ? Zaï zaï zaï

Décris où tu vis actuellement ? Le village évanoui au Cher pays de notre enfance ?

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? Ederlezi

Ton moyen de transport préféré ? La terre qui penche

Ta meilleure amie ? Bérénice 34-44, un amour impossible .... par conséquent ....

Toi et tes amies, vous êtes ? sur L'île du point Nemo

Quel est ton moment préféré de la journée ? Constellation

Qu'est- la vie pour toi ? Le petit livre des couleurs

Ta peur ? Titus n'aimait pas Bérénice ....

Quel est le conseil que tu as à donner ? Fuyez le guide

La pensée du jour ? Toujours "fuyez le guide" !

Comment aimerais-tu mourir ? Le cœur qui tourne

Les conditions actuelles de ton âme ? Miséricorde ....

Ton rêve ? Le royaume avec une plage au pôle nord

A suivre avec Noukette, phillisine cave, Aifelle, katel et sûrement bien d'autres passés et à venir !

 

 

 

 

24/01/2016

Quoi ?

 Athalie.jpgQuoi ? D'accord, je ne regarde jamais "La grande librairie" (mais pour le jeu des lunettes, je ne crains personne, sauf que les miennes, elles sont roses, normal, je suis une fille, et même pas presque chauve pour faire intello) , je ne lis plus Télérama depuis au moins dix ans, pour cause d’incompatibilité de bonhommes qui sourient, je survole les suppléments livres de Libé qui encensent l'auto fiction que j'abhorre (oui, je sais, j'ai plutôt  aimé le dernier Angot, preuve que même les préjugés les plus tenaces peuvent vaciller, ceci dit, je ne suis pas certaine de persévérer dans la repentance ), mais je lis les blogs littéraires, avec attention et considération, avec assiduité voire componction, j'ai lu toutes les notes sur la rentrée littéraire de janvier. Je n'ai rien noté vu que la rentrée de janvier 2010, je l'ai pas encore finie, et que celle de l'an 2000 m'attend de ses deux pieds fermes).

Et voilà qu'il a fallu un passage éclair dans la cuisine où mon homme, le dimanche soir écoute encore "le masque et la plume", malgré mes commentaires acerbes et d'une mauvaise foi tenace, (oui, je cause à la radio, Garcin fait semblant de ne pas m'entendre) mauvaise foi qui fait que même quand je ne sais pas de quoi il est question, je ne suis pas d'accord, pour apprendre que le dernier Echenoz était sorti .... Je ne sais pas ce qui a pu en être dit, j'ai fui dans mon antre en maudissant d'être dimanche soir, je n'ai quand même pas le courage d'aller braquer une vitrine de librairie. En plus, il faisait froid.

Mais ça y est, je l'ai, "Envoyée spéciale" ..... ( Du coup, j'ai rajouté le dernier Edouard Louis Histoire de la violence, et le Louise Erdrich, Le pique-nique des orphelins et deux trois sorties en poche au passage, il fallait bien fêter cela,  vu qu'il n'en sort pas souvent des bouquins le Echenoz !)

 

 

 

 

 

23/01/2016

Les suprêmes, Edward Kelsey Moore

les suprêmes,edward kelsey moore,romans,romans américainsPourquoi un livre dont les personnages principaux sont des femmes noires et dont le titre évoque irrésistiblement celui du nom d'un groupe musical " à voix black" des années soixante, qui se déroule justement dans ces années là et justement au USA, parlerait de la lutte des femmes noires dans une Amérique encore largement influencée par le ségrégationnisme ? Ou de chanteuse aux cheveux tellement lissés qu'on dirait des perruques ?

Finalement, c'est le premier mérite de ce livre où les trois femmes-héros sont noires ; et que d'ailleurs elles ne le seraient pas que ce serait quasi la même histoire. Quasi, parce que quand même, l'histoire se déroule dans cette communauté et que le racisme ordinaire, elles en connaissent les conséquences. Mais ce ne  sont que des à-côtés du noyau central, qui est juste une histoire d'amitié extraordinaire de trois femmes très ordinaires et même pas héroïques. Ou alors d'un héroïsme ordinaire, une amitié forte et solide comme le sycomore où est né Odette. Clarice, elle, fut le premier bébé noir à voir le jour à l'University Hospîtal, chez les bébés blancs. Le snobisme de sa mère ayant vaincu les différences de couleur de peau, elle marquera ainsi l'histoire. Les deux filles grandissent, Odette, la pas très belle et la pas très aimable, Clarice, la pianiste talentueuse qui aurait pu tomber amoureuse de mieux. Barbara jean, qui devient la troisième suprême, est celle qui avait tiré la plus mauvaise carte de départ ; la mère la plus alcoolique, la misère la plus crasse, les tenues les plus vulgaires, mais aussi le physique des plus canons, genre bombe montée sur talons. Celle aussi qui a fait le plus beau mariage des trois et traîne dans sa grande maison vide un ennui qui lui fait vider les bouteilles de gin en solitaire.

Clarice est passée à côté de sa vie mais garde la tête digne de celle qui n'a rien vu, et Odette est en proie à des bouffées de chaleur qui la laisse pantoise, en pleine conversation dans la cuisine avec le fantôme de sa mère. Cinquante ans ont passé depuis que les trois jeunes filles ont été baptisées les Suprêmes, lors des soirées passées chez Earl père, au son du juke box et au goût de banana split, elles se connaissent sur le bout des ongles vernis de Barbara Jean et se retrouvent flanquées de leur mari respectifs, le dimanche après l'office, chacune dans son église, autour d'une table chez Earl fils. Le lieu n'a pas trop changé, juste une histoire de nappes ...

Le roman se coule dans leur petite histoire à ces trois femmes, entre illusions perdues, désillusions et fidélité, finalement, à ce qu'elles étaient et chacune l'une à l'autre, miroirs et béquilles. Les fantômes d'Odette se rapprochent quand même, surtout celui de Eléonor Roosevelt, qui a la fâcheuse tendance à boire un coup de trop et à s'accrocher aux basques des futurs morts. Ainsi, le roman flotte entre gravité et légèreté, et se lit sans déplaisir aucun, même si la trame en est fine et plutôt convenue.

Cependant, j'ai trouvé que  c'était son charme principal, que de prendre le sérieux de biais, sans trémolos ni tralalas. Juste une histoire du temps qui passe, parfois fait mal avec un coup de trop, de femmes ordinaires dont il se dégage une chaleur sans longs discours moralisateurs.

19/01/2016

Séraphine, Françoise Cloarec

medium_SERAPHINE_DE_SENLIS_02_SEPIA.jpgVoilà un titre qui m'a déçu, non pas qu'il soit décevant, c'est juste que je l'avais pris pour un roman, et que c'est un essai, enfin, une monographie, un biopic, un hommage ? En tout cas, pas ce que je pensais qu'il était, c'est-à-dire une biographie romancée de l'histoire singulière de Séraphine de Senlis, bonne à tout faire et peintre. J'attendais une sorte de reconstitution, un récit qui aurait bouché mes trous, et que je suis restée avec mes trous. Moins quand même, parce que je partais avec un trou de taille, j'ignorais absolument tout de l'histoire de Séraphine, je ne savais même pas qu'elle avait existé en vrai ( je sais, il y a un film avec Yolande Moreau, mais non seulement je ne l'ai pas vu, mais en plus, je ne savais pas que ça parlait de la même). Pour combler le tout, mes connaissances sur l'art brut se limitent à quelques tableaux du Douanier Rousseau. Je sais que l'on dit aussi art naïf, ou art des primitifs modernes, et voilà. Maigre bagage.

La première interrogation posée dans le livre ( qui en pose plus qu'il n'y répond, mais ça, je ne le savais pas au départ, évidemment) est de savoir si Séraphine porte un prénom prédestiné. Le coup de la prédestination des prénoms, pour une psychologue ( ce qu'est l'auteure), je me suis dit que cela ne faisait pas très sérieux, et moi, ça me hérisse le poil, le côté toc du mysticisme ; séraphine, séraphin, donc des anges, sauf que Séraphine peint des fleurs. je me suis dit que l'auteur avait abusé du Lacan, mais non finalement, la prédestination, elle l'écarte. Ouf.

Françoise Cloarec s'attache donc au mystère Joséphine par d'autres angles. Comment une femme inculte, solitaire, sans doute un peu limitée aussi dans sa croyance immodérée dans les pouvoirs de la saint Vierge a-t-elle pu se mettre à peindre ces étranges et sublimes tableaux ? A rependre sans filet et sans connaissances ces fleurs et feuilles colorées sur tous les supports passant à la portée de ses pinceaux enduits de ripolin ? A rester une bonne à tout faire le jour, et se sublimer en peintre la nuit ?

On peut prendre l'hypothèse mystique. Séraphine a entendu la voix d'un ange lui dire de se mettre à peindre, et elle aurait obéi. L'auteure la rejette rapidement. C'est la raison donnée par Séraphine, mais elle n'est pas recevable, ouf. Vient l'hypothèse d'un don spontané. Là encore, l'auteure l'écarte et rappelle à plusieurs reprises que Séraphine a inventé sa technique, qu'elle a commencé par de petits formats, des nature mortes maladroites, puis a évolué. C'est donc qu' il y a eu travail, même en autodidacte. Le talent, le génie (les deux mots sont d'ailleurs soigneusement évités) ne lui sont pas tombés tout droit sur la palette. Reste l'hypothèse de la folie créatrice. Facilité que l'auteure évite encore. La folie ne crée pas, elle détruit. D'ailleurs, elle fait remarquer que la peinture a cessé quand la folie a envahi la peintre, comme Camille Claudel a cessé de sculpter une fois enfermée à l'asile, les deux femmes sont d'ailleurs contemporaines, même si leur enfermement n'a pas les mêmes causes ( fichu Paul, quand même ...).

Ce qui fait que, finalement, il n'y a pas d'explications à l'explosion de couleurs sur les tableaux de Séraphine, à leur composition en vitraux du Moyen Age, aux fleurs exubérantes qui ressemblent à des plumes de paon couvrant l'espace de ces toiles, remplissant le vide de l'espace d'une hypertrophie de formes enchevêtrées.

Alors quoi ? Reste une domestique un peu fantasque, prise d'une crise de peinture comme d'une atypique logorrhée, remarquée par un amateur d'art allemand, Wilhem Uhde, qui l'encouragea, lui permis d'accéder à une certaine notoriété, puis, la chute, l'internement, la mort et la fosse commune.

L'auteure l'aime bien sa Séraphine, elle la connait très bien, mais ne nous en donne que des morceaux. Elle nous la fait voir, cheveux teints aux henné, jupes noires poussiéreuse, arpentant les rues de Senlis, mais, et c'est sans doute la limite de l'essai sur le roman, elle m'est restée une silhouette, sans vibrations.

14/01/2016

Un vent de cendres, Sandrine Collette

un vent de cendres,sandine collette,romans,romans français,romans policiers,déceptionsMalo et Camille sont frère et sœur, jeunes et beaux. Ils ont aussi un sale caractère, ce qui est dit, soit, mais n'est pas en soi une singularité suffisante pour faire d'un personnage de papier un personnage de papier suffisant. Ils ont décidé, sur les conseils de leur ami Henri d'aller vivre un sacré moment, une semaine de vendanges en Champagne. Sacré moment, soit encore ... Ils arrivent dans un village, frappé de désertification rurale, et sont installés dans un domaine quelque peu à part.

Le chapitre d'avant, c'est le prologue. On nous y raconte l'accident de Laure, d'Andréas et d'Octave, jeunes et beaux, eux aussi. Andéas aime laure qui glisse son petit corps par le toit ouvrant de la voiture, dans la tièdeur de l'air. Le vent souffle dans ses cheveux avant qu'un gros camion ne la décapite. Octave aimait sans doute aussi Laure. Fin du prologue, où il est aussi glissé qu'Andréas possède des vignes, ce qui fait que le lecteur, pas bête, réalise que Octave + Andréas + Camille, on avoir du reveal dans les cépages.

Ce qui devait être sera. Rapidement, les cadences imposées par l'affreux contremaître provoquent coups de gueules, tensions et courbatures. Rapidement, entre le frère et la sœur, des incompréhensions se tissent. Camille possède une beauté étrange, elle a les cheveux si blonds qu'il en paraissent blancs. Cette frêle blancheur attire Octave, rescapé de l'accident, balafré et boiteux. Dans les corridors sombres du domaine, Andréas se terre. La balafre attire la belle Camille, la belle frôle la bête et la charogne attire le papillon. Malo, le frère au sale caractère en profite pour en faire preuve, se fâche tout rouge et disparaît, laissant sa sœur dans le bouillon.

Une blonde attirée par un balafré, un frère mal embouché, un amour momifié, donnent un polar très efficace, sans âme, mais très efficace. La mécanique fonctionne parfaitement, on court après Camille, Camille cherchant son frère, Octave poursuivant Camille, le tout à l'intérieur d'un huis-clos de regards, de frôlements, de désirs malsains à souhait. Mais quoi ? les rouages manquent de couinements et de grincements. Y'a trop d'huile, ça glisse sur les personnages, qui nous glissent entre les doigts, trop fin du papier ... y'a rien sous le malsain, pas de densité grouillante avec des vrais monstres dedans. Il faut juste courir plus vite que le monstre qui est caché derrière la porte avec un gros couteau à trancher les petites blondes ....

Même si ce deuxième titre m'a quand même plus convaincue que le premier, "Les noeuds d'acier", où j'avais dû me pincer pour me convaincre d'avoir peur, car ici, la situation est quand même plus crédible et plus cohérente, je reste dubitative ....

(Mon exemplaire me permettant de jeter un œil sur le début du troisième " Six fourmis blanches", j'y découvre un Mathias, gardien de chèvres qui se prend pour un sacrificateur, et une innocente Lou, qui a tout de la chèvre de monsieur Seguin. Je crois que je vais prendre la tangente !)

10/01/2016

Les mots qu'on ne me dit pas, Véronique Poulain

les mots qu'on ne me dit pas,véronique poulain,autobiographiesL'amie qui m'a prêtée ce livre me l'a tendu en m'avertissant : " C'est assez dur, comme mots, sur le handicap, elle ne les mâche pas". Je m'attendais donc à sursauter, à m'indigner sur une certaine forme de "mauvaise pensance" à propos de la surdité, à râler face à un discours inutilement iconoclaste et provocateur. Et bien, ce n'est pas du tout ce qui m'est arrivé, non seulement je n'ai pas sursauté du tout mais j'ai ri, souri, à la lecture de ces saynettes autobiographiques qui respirent l'amour à plein nez, le vrai, celui qui est un peu tordu et de travers, celui où l'on a pas pitié du handicap, où on ne parle pas du respect de la différence avec des mots moites, mais avec des mots sans fard.

Véronique Poulain est entendante, née de parents sourds. Dans sa famille, d'ailleurs, qui comprend tante, oncle et cousins, les adultes sont en majorité sourds et les enfants entendants. Ce qui brouille les frontières entre les rôles, les enfants se retrouvant en possession d'un savoir qui n'est pas celui de leurs parents. L'auteure ne dit pas tout, on le sent bien, mais ce qu'elle dit est suffisant pour que l'on entende morsures intimes, révoltes et conflits entre les deux mondes. Elle focalise surtout sur le moment de son adolescence, déjà un moment entre deux mondes, qui se double pour elle de deux autres, celui des sourds et celui des entendants. ça fait donc quatre en tout, ce qui est beaucoup pour une seule ado, fille unique, qui plus est.

Ses parents sont sourds, mais pas muets, et pas honteux non plus, ils ne rasent pas les murs, ne baissent ni les yeux, ni la voix. loin de là, ce qui fait parfois sa honte, à elle. Car le plus surprenant dans ce livre est de comprendre que les sourds, qui ne s'entendent pas, font énormément de bruits divers et variés, en mangeant, en allant aux toilettes, en faisant l'amour. Ces bruits de l'intimité du corps qui gêne les entendants leur sont inconus et ce sont eux surtout qui envahissent l'auteure adolescente, ils forcent son silence et lui font entendre ce qu'elle ne voudrait pas entendre, ce que les enfants des entendants n'entendent pas.

Dans le métro, à la boulangerie, au restaurant, leur voix stridente et déformée appellent des regards sur eux qui la révolte, elle voudrait les protéger, elle voudrait en avoir des normaux, et pourtant, elle est fière d'eux, tout cela en même temps.

Elle raconte aussi les entourloupes, comment elle et ses cousins profitent des avantages d'avoir des parents sourds pour contourner les convenances, comme truquer les signaux lumineux de l'appartement, juste pour rire. Les situations sont parfois à double tranchant, comme la nuit que sa cousine a passé sur le balcon pour avoir voulu fumer en cachette. Son père ne pouvant l'entendre lui demander de rouvrir la fenêtre ...

S'ils ne sont pas encore entendus, les parents de Véronique Poulain n'en revendiquent pas moins la singularité de leur culture et son autonomie par rapport à celle des entendants. Son oncle Guy est d'ailleurs convaincu que les entendants sont particulièrement cons par rapport aux sourds, puisqu'ils ne comprennent pas la langue des signes. Ce qui n'est d'ailleurs pas complément faux.

Plus qu'un livre sur les sourds, c'est un livre qui dit simplement, avec humour et énormément de tendresse, qu'avoir des parents sourds, ce n'est pas simple, qu'il faut tout le temps avoir un oeil sur eux pour les comprendre, des mains pour traduire une langue crue et très corporelle, fort peu sentimentale et sans implicite, sans sous entendu, et qu'être entendant, n'est pas toujours être disponible de l'écoute. A lire pour se déboucher les oneilles et les neurones et s'ouvrir les zygomatiques.

 

 

 

08/01/2016

Bel Air, Lionel Salaün

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Les hasards de mes pioches de lecture sur mon étagère des "pas encore lus" m'ont conduite à ma replonger dans l'atmosphère des "années de plomb", enfin, des pré-années de plomb. on est au tout début des "évenements d'Algérie" et cette guerre qui n'a pas encore de nom plane sur la cité de Bel-Air, ses ados, son café du même nom et ses habitués.

La cité de Bel-Air est de celle qui ont été construite en carton-plâtre, et d'ailleurs, le roman commence et se termine dans la boucle de sa destruction. Dans le temps où la cité vivait encore, c'est-à-dire dans le temps de l'essentiel du récit, la cité est le domaine des ouvriers, des employés, des artisans, des gens de peu. Elle a été construite au-dessus de la vraie ville, celle des notables et des belles façades, non pour la surplomber, mais pour la séparer. Un boulevard peut y conduire, et le descendre ou le remonter, marque la frontière. Franck, dit Jacky, à cause de son nom de famille pollack ainsi francisé, y vit avec sa mère. Le père est parti depuis longtemps, laissant à son fils quelques vagues souvenirs et à la mère des kilos d'amertume. Leur appartement est petit, comme tous les autres, et il s'y croisent autour de la table en formica pour des moments de ressassements et reproches aigris de part et d'autre. Le seul luxe y est une salle à manger, sanctuaire d'une certaine forme de réussite sociale pour elle.

Franck, son domaine à lui, est la cité et sa bande de copains ; il y a Antoine, qui rêve de vitesse sur sa mobylette, Roger, la future star du football local, Serge qui prolongera le chemin de son père en montant son propre restaurant, plus tard, et surtout Gérard, le quasi frère de Franck, son ami pour la vie. Il est le fils du bistrot, son destin à lui aussi est ainsi tracé. Franck, lui, ne rêve pas à grand chose, il semble attendre que quelque chose lui arrive, entre le collège qui l'ennuie, sa mère qui l'irrite, et ce monde de la cité qui l'étreint.

Et dans ce monde de la cité, il y a le bistrot qui en est une sorte d'émanation, de prolongement, de pouls, aussi. Y trône le père Letreux. Derrière son comptoir en bois ciré, sous le lustre à cinq tulipes, il distribue les petits blancs et les sentences patriotiques à coups de grande gueule, chatouilleux à l'extrême de l'honneur de la France, lui qui n'a pas pu le défendre armes à la main, en son temps, à cause d'un malencontreux mal de dos. C'est une baraque qui fait le coup de sang en mots et ses mots font de son fils le même que lui. Gérard se prend à rêver d'être para, de casser de l'arabe. Passent d'autres personnages, tous englués là, entre zinc et terrasse, l'Adjudant, qui a fait l'Indochine, la mère Letreux qui tricote et écosse les haricots sur le coin d'un table entre les les deux coups de feu, celui de l'apéro du midi et celui de l'apéro du soir, Chantal, la seule fille de la bande ...

La cité est un microcosme où tout se sait et tout s'entend, où il y a des codes d'intégration, où le racisme y est ordinaire et coule de source. Les filles y semblent interchangeables, nattes et jupes plissées, alors que les garçons modèlent dans leur rêve le corps de Gina Lolobrigida. Leur destin semble tracé par le chemin pris par leur père, il feront juste un peu mieux.

Des années plus tard, les juke box se sont tus, le formica rouge rutilant des tables du bistrot a bien mal vieilli, et Gérard et Franck s'y retrouve dans le café cerné par les bulldozers pour se retrouver autour du secret de ce qui n'a jamais eu lieu.

Plus que l'histoire de ce secret, ce roman vaut par celle de Franck, qui finira par chercher une impossible sortie de la route tracée quand on est de la cité, celle du couvercle social, des déterminismes acceptés, de la quête d'un conformisme rassurant, l'envers des trente glorieuses qui ne l'étaient pas forcément pour tout le monde. Et se cassera salement la tronche sur des illusions.

Clara en parle aussi, très clairement, plus que moi en tout cas !

 

04/01/2016

Cher pays de notre enfance, Etienne Davodeau, Benoit Collumbart

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Quand Davodeau se met à croquer de la figure politicienne, ça décape au Karcher les images convenues de l'ORTF en noir et blanc, loin des échos de la "voix de son maître" et des scopitones de la douce France, pays de notre enfance, peut-être, pays encore tout proche de l'après guerre et surtout de la guerre d'Algérie, dont les traces sanglantes trainent encore un peu partout. Et comme le montre la couverture de cette bande dessinée, le noir et blanc, ça fait ressortir les traces de rouge.

Davodeau et son comparse journaliste font ici preuve de dépoussiérage de la mémoire gaullienne ( gaulliste ?) qui voudrait ne voir que le blanc du grand homme et de la loi restaurée, ils font œuvre de restauration de la mémoire, œuvre de salubrité politique. Ils ressortent deux vieux dossiers.

Le premier est celui de l'assassinat du juge Renaud. Crime jamais élucidé, affaire classée. le juge était un membre atypique du barreau lyonnais en un temps où celui-ci était tout pourri par sa collusion avec le grand bantitisme, un temps où l'on n'ouvrait pas certaines enquêtes, un temps où les liens entre l'argent et les partis politiques étaient si explosifs qu'il valait mieux fermer les yeux et faire taire les oreilles, où la poudre faisait se taire les langues.

Ce sont ces langues si lontemps retenues que les deux enquêteurs vont aller rechercher, un peu partout en France, des proches, des témoins, jamais entendus, ou alors si peu, d'autres journalistes, d'autres fouilleurs qui ont osé aller voir derrière les portes que l'on ne leur ouvrait pas.

D'un crime non élucidé à l'autre, on arrive à l'affaire du ministre Boulin, retrouvé noyé dans un étang, dans quelques centimètre d'eau stagnantes. Et stagnantes est un bien piètre mot. La thèse du suicide est livrée, clef en main à la famille et la presse. Mais la clef ne tourne pas vraiment dans la serrure. Et les documents qui donneraient la bonne sont encore bien serrés, ficelés, ou alors disparus.

Le fil conducteur est le SAC. Pour moi, ces trois initiales ne font surgir du passé que le visage et l'accent d'un baron du gaullisme (et du chiraquisme ...), bien oublié, Charles Pasqua, que d'ailleurs les deux enquêteurs tenteront en vain de rencontrer ... Les auteurs montrent comment les membres du SAC se retrouvaient à tous les niveaux du pouvoir et de son idée du maintien de l'ordre ; colleurs d'affiches, casseurs de syndicalistes, garde du corps de presque tous les bords, videurs de coffre fort, braqueurs au nom de la République et surtout du fonctionnement des partis. La carte bleue blanc rouge de l'organisation, en grande partie occulte, valait sésame et liait les langues. Ses racines prenaient ancrage dans la guerre d'Algérie, l'OAS, la peur de la gauche au pouvoir, et comme une certaine pieuvre, les tentacules ratissaient large. Vraiment très large et en marge ....

Entre deux plongées dans les méandres politiques des deux affaires, les auteurs se mettent en scène, expliquent leur démarche, se gaussent des obstacles, livrent les silences qu'ils n'ont pu faire parler, tentent de dire pourquoi, et c'est juste passionnant, documenté, clair et direct. Ce qui constitue une forme d'exploit de vulgarisation politique vue la complexité des réseaux à découdre. Ils jouent franc jeu, du dessin comme de la plume, une collaboration efficace et à mettre entre toutes les mains.

PS: Bon, celles de fiston, quinze ans et tout mouillé ont un peu lâché quand même ...

01/01/2016

Titus n'aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai

GZBMou95YF7LjUpAOLUzTTtXMO8.jpgVous ai-je déjà dit que mon nom de scène n'a, paradoxalement, rien à voir avec mon amour inconditionnel pour la langue de Racine ? Ni avec ma suffocation lorsque je relis pour la mille et une et quelques fois les aveux de Phèdre (les trois à suivre, peux pas m'arrêter au premier, je risque la suffocation du souffle, et en plus, dès fois, je recommence du début, je zappe ceux d’Hippolyte à Aricie, franchement, le fils de l'amazone a le vers plus faible  ...).

Ce qui fait que j'ai dû lire de traviole la note de Dominique qui présentait ce titre, puisque je pensais découvrir une réécriture de la pièce dudit Racine, une réinterprétation des deux lignes de Suétone d'où tout est parti : "Aussitôt, Titus éloigna la reine Bérénice de Rome malgré lui et malgré elle", ce "malgré lui et malgré elle" qui feront les cinq actes languissants et lyriques, tendus et tendres à en presque mourir, que va construire ce type, Racine, visiblement peu enclin au lyrisme et la tendresse dans sa vraie vie, comme le démontre ce livre.

En effet, il s'agit d'une biographie romancée. La réécriture se réduit à une portion congrue qui surgit de temps en temps, au début, au milieu et à la fin, de façon, pour moi, un peu incongrue ; une Bérénice moderne, lâchée par un Titus qui choisit sa femme, Roma (oh ! les gros sabots !), plutôt que sa maitresse, la Bérénice,  qui se prend à relire Racine pour se guérir de son chagrin de la Bérénice de tous les temps, (et là, dans la vraie vie, on se dit qu'il aurait mieux qu'elle se tire directement une balle dans le pied.)

Maitresse abandonnée, Bérénice fouille et trifouille Racine, là où le mystère demeure, Port Royal, l'austère et silencieuse abbaye qui résonne comme un fantôme dans l’œuvre de celui de ses enfants qui lui tourna le plus le dos, renia ses maîtres et leurs principes. L'ingrat, nourrit de l'enseignement de ces messieurs, en sortira ce dieu caché qui éreinte les princesses tragiques du dramaturge, laisse Phèdre pantelante, finalement, et sort dans le silence de la vie du théâtre.

Port Royal, étrange histoire que celle de cette communauté religieuse infime, tant détestée par Louis XIV, ce roi à qui Racine pliera toute son ambition, jusqu'à lui tendre, notamment dans Bérénice, le plus glorieux des miroirs, le sacrifice de l'amour à la raison d'état. L'auteur est ambitieux, on le savait, arrogant, ce titre le montre ainsi, soucieux de sa gloire, certain de son talent. Boileau dit ses vers tordus, Racine lui réplique qu'il ne les plie pas pour plaire, mais pour faire résonner une langue parfaite, pure, par lui créée. L'épure, le rien.

Pour l'essentiel, on le sait, Racine marcha sur tout, non seulement sur ses premières amours, mais aussi sur Corneille, sur Molière, les deux vieux tremblotants dont il se servira comme faire-valoir. Il triomphera. Puis, le silence après Phèdre. Puis, la main dans la main avec Boileau, il couvrira de gloire les guerres du roi. Puis, après le silence du théâtre, il obéira à la Maintenon, pour deux tragédies bibliques, mais, puis,  et ce sans raison aucune, écrira encore Port Royal, y reviendra, y gagnera la disgrâce.

Ce titre pourrait donc être plutôt "Racine et Port Royal", sondant ce mystère, il lui donne une résonance romanesque posée et nourrie, se confronte aux ombres d'un créateur. Le sujet est rude et austère, le roman en sort une voix très habilement simple.

PS : le livre a été présenté au "masque et la plume", ne pas écouter le "masque et la plume", me croire, moi !