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05/06/2016

Grossir le ciel, Franck Bouysse

les2pontsB.jpgLe ciel pèse plus lourd qu'ailleurs dans le fin fond des Cévennes. Pas les Cévennes du soleil, celles que l'on trouve de l'autre côté du gardon et de la Vallée française, mais les Cévennes du nord, où le touriste, même randonneur, se fait variété rare tant le sol y est rude au bâton, même en descente, et la terre froide, même en été, quand se baigner sous le Pont de Montvert vous donne une idée du pôle nord. L'eau y est pourtant claire, aussi claire que l'habitant est taiseux, voire suspicieux.

Gus pourrait en être l'archétype de ses taiseux. Figé sur sa terre comme si elle était son lot d'éternité, il ne voit pas plus loin que son nécessaire, l'horizon embrumé du bout de ses champs, à savoir seulement passer un jour après l'autre, que les vaches doivent traites à l'heure et la clôture réparée.

C'est un drôle de type, dans un drôle de temps, arrêté comme lui, solitaire et glacé comme la neige qui fabrique des empreintes, les empreintes, toujours les mêmes, les siennes et celles de son chien. La violence de l'enfance, celle d'un amour perdu aussi, perdu avant même d'avoir existé, il y a si longtemps, reviennent comme les flocons qu'il chasse d'un revers de main, comme les mouches s'accrochaient en été au papier gluant de la cuisine, l'unique pièce de la ferme, où grésille la télé, à l'image aussi ouatée que le ciel est bas.

Allez savoir pourquoi, c'est le jour de l'annonce de la mort de l'abbé Pierre que cela lui prend à Gus, de se sentir ainsi tout chose, à remuer ses flocons de souvenirs, à se sentir un peu comme un orphelin, alors qu'en vrai, orphelin, il l'est déjà depuis un bon moment. Et le moins que l'on puisse en dire, est qu'il ne le regrette pas. Et on le comprend.

Mais le voilà d'autant plus tout chose que son unique voisin et ami, Abel, autant que l'on puisse être amis entre deux célibataires taiseux et cévenols du nord, se met à faire des cachotteries, de celles qu'on pourrait ne pas remarquer si depuis tellement d'années, le papier à musique de leur relation n'avait pas gardé la même tonalité qu'un texte à trous.

Gus et Abel se cherchent, entre taiseux, cela peut-être violent ... et l'intrigue déroule un fil simple et presque ténu de vieilles rancœurs dont on retrouve les traces dans la neige, pas à pas, mais bien tassés les tas ...

Ce qui tient vraiment le bouquin, j'ai trouvé, est la cohérence du paysage, du décor et du style. Dans un lieu où chaque geste a sa place, chaque flocon son poids, les phrases et les mots sont ici placés pareils, avec une place et une attention à cette place. Chaque mot construit les gestes, nécessaires, lourds et pointilleux et vains en même temps, de Gus. Ils transpirent de sa fatigue et finalement, de sa peine, toute simple et jamais dite ainsi, de ne pas avoir été aimé.

Aussi simple, clair et froid que l'eau du Pont de Montvert. Et dieu sait si elle est claire et froide cette eau du Tarn ...

 

Lire aussi l'avis de Sandrine qui m'avait donné l'envie de lire ce titre, aussi rude que le pays, la Lozère, qu'il raconte. Une pensée pour Prades et Castelbouc ...

Commentaires

Ah zut, on aurait pu faire une LC, je l'avais moi aussi acheté suite à l'avis de Sandrine. Du coup j'ai lu ton billet en diagonale..

Écrit par : ingannmic | 05/06/2016

C'est vrai que cela fait un moment que l'on ne s'est pas programmé une LC ! En plus ta note de ce jour aurait pu en faire une autre ... Mon index n'est pas du tout remis à jour, je vais m'y coller pour qu'on puisse se refaire une petite aventure livresque (non, Mauriac n'a pas eu notre peau !)
Pour ce titre, je manque d'objectivité, et je comprends bien que tu lises ma note en diagonale, je fais la même chose en général quand je sais que je vais lire le bouquin. Par contre, je suis très curieuse de savoir ce que tu vas en penser ( du titre, évidemment, pour ta note, je suis certaine qu'une fois de plus, tu sauras mettre des mots justes là où je batifole dans des impressions!)
Bonne soirée !

Écrit par : Athalie | 06/06/2016

Avec plaisir (pour la LC) : fais-moi signe quand ta pile est à jour (et sinon, j'ai encore un Banks qui traîne dans la mienne, et que tu n'as pas lu, je crois = Continents à la dérive)..

Écrit par : ingannmic | 06/06/2016

Quel vibrante chronique. Tout y est: l'atmosphère, les taiseux et ce lieu sans égal.
Une claque, ce roman.

Écrit par : Marie-Claude | 05/06/2016

Merci pour le terme "vibrante", j'ai tenté de dire ce ce que fait résonner ce roman, mais comme ce sont des vibrations très personnelles, je ne savais pas si ça allait passer, si oui, tant mieux. Pour la claque, je ne l'ai pas ressentie, sans doute parce que ce paysage m'est intime et que donc je le voyais, je le retrouvais, et le Gus, quelque part, je le connaissais déjà !

Écrit par : Athalie | 06/06/2016

Pour moi, pure citadine qui bave d'envie devant la ruralité, ce fut une claque, oui!

Écrit par : Marie-Claude | 08/06/2016

Quel plaisir de lire ton billet. Non seulement pour le souvenir du livre, mais aussi, tu le sais, pour la Lozère... que je suis triste quand je pense que les miens se soucient de ce petit coin du monde comme d'un caca de pigeon... mon petit paradis à moi qui n'est que souvenirs... peut-être qu'un jour je comprendrai pourquoi cet amas de cailloux me fait tant d'effet, pourquoi je me souviens même de son odeur (son odeur !) alors que je me suis tellement ennuyée là-bas étant enfant...
Merci pour la page souvenirs Athalie, merci de ne pas oublier Castelbouc !

Écrit par : Sandrine | 06/06/2016

Evidemment, en le lisant, j'ai beaucoup pensé à toi et à notre échange sur la Lozère. N'empêche que le bouquin, il doit être sacrément bon, parce que rapidement j'ai oublié les souvenirs personnels pour rentrer complètement dans cette atmosphère "lourde et lente" de ces taiseux même pas magnifiques. Je crois que c'est vraiment lié à l'écriture.
Quant à la Lozère, les gorges et le Tarn, tu sais que je suis aussi atteinte que toi d'amour pour ce tas de cailloux ...

Écrit par : Athalie | 07/06/2016

j'ai beaucoup aimé ce livre lu il y a déjà plusieurs mois, j'ai à lire le second et je m'en réjouis

Écrit par : Dominique | 06/06/2016

Je ne savais pas que l'auteur avait écrit un autre titre, merci, je le lirai sûrement, quelque soit le sujet ( et même si il n'y a la Lozère dedans !) car l'écriture est très convaincante.

Écrit par : Athalie | 07/06/2016

C'est ça, un vrai roman d'atmosphère, froid, gris et pesant comme le ciel bas d'un hiver Cévenol. J'en garde un souvenir inoubliable.

Écrit par : Jerome | 06/06/2016

Un titre à recommander "chaudement" ^-^

Écrit par : Athalie | 07/06/2016

Trop belle, trop bonne note : je viens de l'acheter sur un site de livres très décrié mais qui permet en un clic jouissif d'être sur la liste des prochains conquis à 20h 01 un lundi soir plein de boulot et de cours et de copies et de perles d'élèves !
Exemple : qui peut me donner des exemples de robinsonnades ?
Un mignon comme tout : Vendredi 13 ou la vie sauvage !!! Remarque il était un peu cannibale le vendredi en question ....

Écrit par : A au carré | 06/06/2016

Tu devrais le dévorer ( vendredi 13 ou pas !) ce titre, je pense ! Et je te rejoins sur le clic jouissif ... qui ne remplace pas le tas compulsif chez Le Failler quand même ...

Écrit par : Athalie | 07/06/2016

@ Marie Claude,
alors il faut que tu découvres la Lozère !

Écrit par : Athalie | 09/06/2016

Il m'attend sur mes étagères... J'ai hâte de découvrir cet auteur...!

Écrit par : Noukette | 15/06/2016

Une très bonne découverte, tu verras !

Écrit par : Athalie | 18/06/2016

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