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27/06/2016

Les filles de Hallows farm, Angela Huth

IMG_6394.JPGC'est fou ce que la campagne anglaise peut avoir comme effet sur les jeunes filles anglaises : elle vous les retourne comme de la pâte à pan cakes ou vous les attendrissent comme de la crème du même nom, à moins que ce ne soit le lecteur (lectrice) qui ne se laisse prendre au charme mousseux des haies d'églantiers ...

Pendant la première guerre mondiale, elles ont trois volontaires, engagées dans le programme qui, face à la pénurie d'hommes dans les champs agricoles, propose de les remplacer par de jeunes citadines. Trois semaines de formation et un uniforme plus tard, elles se retrouvent à traire des vaches, tracer des sillons droits, chasser des rats, couper les haies (droit aussi), nourrir les poules, faire copine avec une truie des plus farouches, nettoyer le cul des moutons, et cela de six heures du matin à la nuit tombante, avec pluie, brouillard et autres animosités à convaincre de leur bonne foi et de leur grande bonne volonté ...

Durant un hiver et un été, Prue, Stella et Agatha vont être les volontaires, très volontaires de Hallow Farm. C'est la propriétaire, Mrs Lawrence, qui en a eu l'idée. Mr lawrence, lui, n'était pas trop pour, c'est un taiseux ombrageux. Leur fils, Joe, n'en a sûrement rien dit, mais n'en profitera pas moins ... Ratty, l'intendant en quasi retraite, encombré de sa femme irascible, n'a pas eu voix au chapitre. Mais chacun se transforme face à cette arrivée dans les champs et les étables, de cette féminité virevoltante de jeunesse et de charmes ...

La plus virevoltante est Prue. Coiffeuse de son état, elle porte contre l'adversité rurale haut les cœurs, l'usage intensif des rubans bouffants dans les cheveux et de l'eau de pluie en eau de jouvence pour cheveux ternes ... Pétillante et superficielle, elle est pourtant la reine du tracteur, qu'elle manie aussi fermement que le désir des hommes. Son rêve est de trouver le bon, mais seulement après la guerre. En attendant, elle tente toutes les occasions possibles. Stella, elle, croit déjà avoir trouvé le bon, une enseigne de vaisseau à peine croisé avant son départ à elle pour la ferme, et lui pour son vaisseau. Elle lui écrit des déclarations enflammées, parce qu'il faut bien aimer quelqu'un pour être romantique. Agatha, c'est l'intello du dortoir, la raisonnable qui raisonne, parfois trop, mais qui rêve parfois de recevoir, comme les autres, un peu d'amour d'une étoile très lointaine.

Trois jeunes filles dans une ferme isolée du Dorset, ça vous secoue les habitudes austères des fermiers mais comme c'est un pur roman de campagne anglaise, on y boit du petit lait. Évidemment, il ne faut pas y venir chercher trop de vraisemblance, et le pays des bisounours trouve ici une de ses plus charmantes incarnations, mais je n'aurais cru que le Dorset puisse être aussi plaisamment cultivé. Ses champs fourmillent de petites aventures énamourées et même une chasse aux rats peut être l'occasion de frémissements sensuels (en tout bien tout honneur ...) Très "sweet", mais les personnages, surtout les personnages secondaires, donnent corps à une peinture de moeurs même pas mièvre.

Par le plus grand des hasards, Hélène et Kathel ont publié une note sur ce même titre, il y a quelques jours, je vais enfin pouvoir aller les lire en entier !

20/06/2016

Scipion, Pablo Casacuberta

Hannibal-Crossing-Alps-War-Elephants.jpgScipion, dit Anibal de son vrai prénom, n'a rien d'un conquérant. Le poids de son père, historien émérite des âges antiques, l'a fait looser, et son prénom sonne plutôt le glas que l’oliphant des éléphants. De même, en terme de stratégie amoureuse et de carrière, le héros narrateur navigue à vue depuis des années. Le moins que l'on puisse dire est qu'en terme d'héritages, il n'est pas verni.

Le père est mort depuis déjà un temps certain, et même avant cette disparition, Anibal était écarté (s'était écarté, aussi ...) de toute forme de reconnaissance ou de communication d'avec le grand homme. C'est cet héritage que le héros découvre ( en partie ...) au début du roman, quand, enfin autorisé à pénétrer dans la maison qui fut celle de sa bien triste enfance ( la mère l'ayant désertée assez tôt et la sœur s'étant révélée aussi indéboulonnable qu'une statue de César stalinien), et c'est ainsi qu'il récupère trois boites à Pandore. Qui se révèleront à double fond. Persuadé qu'il ne fut pour son père qu'un objet de mépris, Anibal a dans ce sens là, toujours tout fait pour le satisfaire. Face aux boites, on s'attend donc à des révélations, mais que nenni, les premières découvertes ne sont que déceptives et cruelles réminiscences de leurs profondes divergences. Et même Alicia, la fraîche assistante de l'agence immobilière qui l'accompagne est une des admiratrices ferventes du lyrisme historique paternel. Anibal reste prisonnier de ses larmes, de déconvenues. Mais le ton est donné, et enfermé dans le point de vue du piteux narrateur, le lecteur se met à sourire et à douter, non, nous ne partirons pas à la quête du père ou du grand secret sans quelques tribulations burlesques.

En effet, le testament en cache un autre, un testament à épreuves. Pour accéder au confort que les richesses paternelles pourraient enfin assurer à notre héros malmené, ne serait-ce que lui permettre de sortir de la sordide pension où il cohabite avec un vieux fou déféqueur, voire de lui éviter de continuer à entretenir un alcoolisme latent et un défaitisme certain, Anibal va devoir écrire un livre. Et pas n'importe lequel, un livre d'histoire moderne, qui, de plus, devra être cautionné par les fourches caudines de l'institut paternel, gouverné par le fantasque avocat Manzini. Le testament est piègeux ...

De tribulations en faux espoirs, Anibal mènera son odyssée burlesque, et dans un naufrage surréaliste, retrouvera un sens à l'histoire, porté par sa seule rancœur dont on ne sait finalement, si elle est réalité ou fantasme, une justification à postériori de la suite de ses échecs.

Une quête des origines à tiroirs, qui semble aller à veau l'eau, puis, qui reprend pieds ... Comme le narrateur, j'ai failli m'égarer en route, puis comme lui, j'ai finalement compris que la route à suivre était de ne pas résister et ne pas céder à l'envie de tout savoir. Une très belle fin de roman, en tout cas, tout en douceur et délicatesse.

 Lire aussi l'avis de Keisha

18/06/2016

Le ravissement des innocents, Taiye Selasi

romans,le ravissement des innocents,taiye selasi,romans angleterre" Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de sa chambre", est la première phrase du roman. Kweku tombe d'un infarctus devant l'atrium de la nouvelle maison, celle qu'il a fait bâtir pour sa deuxième vie, son retour au Ghana. Après, il l'a trouvée trop vide, il y a alors installé une nouvelle épouse, mais pas d'enfants. Il a repris sa carrière de chirurgien réputé, et puis, ce matin-là, tout s'arrête sans réponse et l'atrium est la dernière chose qu'il verra.

Une mort soudaine qui laisse ses deux vies inachevées, la première a cassé, la seconde n'a rien reconstruit. Entre les deux, il y a un trou et du silence, beaucoup de silences. Les enfants de la première vie de l'autre côté du monde se partagent le choc, le père est mort, et il va falloir se retrouver, retrouver la mère et partir ensemble enterrer Kweku au Ghana, se confronter à ce nouveau père, celui de la deuxième vie, sans avoir compris l'ancien.

La première vie de Kweku, pourtant, s'annonçait plutôt bien, tout semblait devoir réussir à ce jeune étudiant en médecine parti aux USA avec au bras, Fola, sa superbe épouse, et dans ses mains de chirurgien un avenir radieux. Est né Olu, en premier, dont le prénom annonçait le bonheur, puis les jumeaux, puis Sadie, en entier, "Folasade", "la richesse me couronne". Entre les deux prénoms, cependant, l'avenir radieux a pris un coup dans l'aile, l'exil a marqué les parents. Se transmet aux enfants leurs silences et leurs deuils, jusqu'au plus assourdissant, le départ sans un mot de Kweku pour un retour solitaire dans un pays dont ils ne connaissent rien.

Le livre retrace leur parcours depuis l'annonce de la mort subite du père, l'onde de choc, pour remonter le temps, celui qui fut celui de l'admiration, du doute, du rejet, le temps de la défection de la mère, Fola, le temps du ressentiment et des failles, puis, peut-être, celui du presque pardon, ou du moins, celui de la connaissance, celle de ses origines, c'est déjà ça. Chacun des quatre s'est construit sur l'exil soudain de l'innocence de l'enfance et les promesses non tenues, des lézardes qui les grattent, chacun à leur façon. Et chacun de tenter face au silence de trouver un bout de réponse sur le sol du début et de la fin de l'histoire.

Un thème donc assez classique finalement, auquel la construction non linéaire du roman apporte quand même un certain souffle et un intérêt certain, et pourtant, il m'a manqué, je l'avoue, un je ne sais quoi de frisson pour les personnages ...

 

15/06/2016

Il faut tuer Lewis Winter, Malcolm Mackay

il faut tuer lewis winter,malcom mackay,romans,romans écosse,romans policier,séries policièresGlasgow, de nos jours, dans ce polar, a des airs de Chicago underground des années 50. Pas un seul kilt à l'horizon, pas un fantôme, pas un château hanté, quelques banlieues, quelques bars, une urbanité  en clair obscur à peine esquissée, le décor juste nécessaire à planter l'histoire : la préparation minutieuse d'un meurtre par un tueur à gage.

Ce tueur se nomme Calum Maclean, et même si il est encore très jeune, il est considéré comme talentueux, efficace, un animal à sang glacé qui tue comme on fait un métier, sans prise de risques inutile ni questions de conscience. La seule conscience qu'il connaisse est celle de bien exécuter le contrat. Par ailleurs, il tient à sa liberté, ne réalise que les commandes indispensables pour gagner sa vie, sans plus. Il ne sort jamais de son monde, et analyse faits, gestes, causes et conséquences comme un caméléon du crime.

Le prochain contrat est sur Lewis Winter, un trafiquant plutôt minable qui semble mordre sur d'autres plates bandes que les siennes. Pour l'instant, il se fait mener par le bout du nez par Zara, une jeunette aguerrie dans le milieu de la pègre, ce qui donne un couple de guingois. Ce qui n'est pas le souci de Calum Maclean, mais qui deviendra celui de l'enquêteur, côté police, après l'intervention du professionnel. Un enquêteur très mal embouché, mais qui s'annonce être la mouche du coche ...

Si vous voulez changer de carrière, c'est le livre qu'il vous faut. Vous y trouverez tout ce qu'il faut savoir pour devenir (et rester) un tueur efficace ; préparation, gestion des risques, évaluation des tensions à prévoir, évacuation des tensions ... Le tout en un kit très dépouillé du style. Très sec. Très phrases courtes, sujet-verbe-complétement, comme le dit tueur. Un minimum est consacré aux causes du meurtre, et rien sur les motivations de Calum, type par ailleurs parfaitement équilibré et sans cynisme aucun ...

Cette sécheresse a fait que j'ai mis quelques pages à me sentir à l'aise dans cet univers du crime, très rationalisé et sans affect. Mais finalement, je m'y suis faite assez rapidement, et me suis même surprise à basculer aussi froidement du côté du tueur. L'intérêt est aussi relancé par l'enquête qui démarre, menée par un policier aussi sympa qu'un fil de rasoir, et qui s'apprête à malmener les jolies ficelles de Zara ( comme c'est une trilogie, son sort reste en suspens !)

A suivre sans doute ...

 

11/06/2016

Le violoniste, Mechtild Borrmann

le violoniste,mechtild borrmann,romans,romans historiques,romans policiers,roman allemandsBon, j'avoue, je n'ai pas tout compris, je me suis un peu paumée dans les pères et les grands pères et leurs potes apparatchiks vieillissants, mais c'est aussi parce que quand je lis un polar, je mets mes neurones de côté, ça leur fait du bien et à moi aussi. Sauf que dans ce polar là, il en faut quand même deux ou trois pour retenir qui est qui et qui a fait quoi dans les noms russes. pourtant, ils ne sont pas trop compliqués puisque le héros, Sacha Genko, a perdu une partie du sien, Ossipovitch. Enfin, c'est son père qui l'a perdu, en arrivant de Russie quasi post soviétique, en Allemagne, et avant lui, le grand père avait perdu son violon, un stradivarius légué par son grand-père à lui, un prodige musical, aimé du tzar. Il est donc indubitable, dès le départ, que nous avons là une famille où il y a beaucoup de pertes. Et encore, je ne les dis pas toutes, juste le point de départ.

1948, Ilia Genko se fait arrêter par la police secrète et son mode lui tombe sur la tête, à lui, musicien aveugle au régime, ne vivant que par la musique, planant de concerts en concerts (même à l'étranger, il n'a pas entendu parler des exilés), sans rien voir, pas même que le communisme stalinien allait lui couper les ailes ( et les doigts aussi, mais, c'est pour plus tard). Et c'est là que le violon s'égare.

Sa femme, la belle actrice, Galina, vivait dans le même cocon et Ilia, va, sans le savoir, l'entrainer dans sa chute vers la sous humanité des camps glacés et perdus.

Deux générations plus tard, Sacha, ni musicien, ni surdoué mais un peu paumé, car il porte en lui l'atavisme de la perte de soi et de ses repères, n'a par contre jamais entendu parlé de celle du violon. Il se pensait fils d'émigrants russes, plus paysans qu'artistes. Un appel de sa sœur, perdue, elle aussi, et il se retrouve à remonter le fil vers son illustre ancêtre à la mémoire disparue (ben oui), et souillée, à l'aide d'une lettre écrite au verso d'une étiquette de boite de conserve du goulag, et de l'aide bienveillante de son mystérieux patron pour lequel, il craquait, jusqu'ici gentillement, des logiciels informatiques de surveillance.

Dire que ce titre m'a emballée serait quelque peu mentir, trop d'invraisemblances politiques et finalement peu d'atmosphère. Sacha va très vite dans sa retombée vers le temps de ses ancêtres, du moins trop vite pour moi qui aime les chemins de traverse et le glauque historique sans fond. J'ai eu l'impression d'un saupoudrage, une fine couche de KGB et quelques pointes de stalag pour la couleur locale et un ancrage minimum pour faire tenir debout la course poursuite au violon. Qui court vite et bien, mais un peu dans le vide quand même ...

07/06/2016

Indian creek, Pete Fromm

IMG_20151010_115811.jpgTout d'abord, j'ai toujours eu du mal avec Robinson. Vendredi (13) ou pas, mythe ou pas mythe, le Robinson, il a quand même un arrière goût d'individualiste petit bourgeois, dirait fiston, qui n'a pas lu Robinson, mais moi oui. L'île déserte avec la survie qui mène à la réussite de l'entreprise, ce n'est pas mon truc.

En plus, là, c'est un Robinson du froid, dans le Montana, avec des lynx, des caribous et des cerfs et des tas de bois à couper. Les lynx, les caribous et autres bestioles du froid, ce doit être très beau, dans la neige. Si grandiose d'ailleurs, que je ne vois pas l'utilité d'aller déranger toute cette infinitude avec mes lunettes de soleil, ma tenue d'intérieur-extérieur en ces débuts de beaux jours, et mes questions existentielles menées du fond de mon jardin. (Ben oui, j'ai migré du canapé au transat. Faut pas croire, je suit les saisons.)

La vie sauvage pour moi, se limite aux tentatives désespérées de mon chat pour intimider ma poule quand elle chasse le vers de terre au milieu de ma plate bande de fraisiers. Ce qui est déjà d'une violence à la limite du supportable, vu que je n'ai que deux fraisiers. Surtout à cause de la tête de mon chat, qui en général, vit un moment de honte suprême, vu que la poule s'en fiche et il revient alors se coucher près du transat, et je lis la mortification du grand fauve dans ses yeux verts.

 Donc, un livre dont le sujet est l'hibernation volontaire d'un jeune homme inconscient à l'intérieur d'une tente de toile rectangulaire, au croisement de deux rivières en plein cœur du parc de la Selway-Bitterot ( au nord de Missoula, à des centaines de kilomètres du premier habitant capable de parler d'autre chose que de la chasse aux caribous, car là-bas, même les écrivains sont nature). Le Robinson novice s'embarque pour six mois glacés avec pour mission de dégeler une fois par jour un bassin d'élevage de deux millions et demi d’œufs de saumon, implantés là pour voir si ils vont survivre. J'avais déjà la réponse, en gros, pour la survie des futurs saumons, c'est dire qu'aucun frémissement n'a agité ma tong du fond de mon jardin.

Et pourtant, j'aurais eu bien tort de ne pas suivre ce conseil de lecture d'une adorable libraire ( officiant à Étonnants voyageurs sur le stand des éditions Gallmeister mais basée normalement dans la librairie "livres in room" à Saint Pol de Léon.). D'abord, parce que lorsqu'on vend des livres au royaume du chou-fleur, on est un vrai Robinson et que une île déserte remplie de livres, c'est un royaume que je peux concevoir, et ensuite, parce que ce livre est drôle.

Peter Fromm s'y moque beaucoup de lui même, de son rêve d'aventurier de l'extrême né au contact de sa fréquentation naïve des récits des trappeurs épiques, de sa confrontation avec la solitude qu'il combat à grands coups d'entreprises pharaoniques d'abattage de bois de chauffage, sa frénétique compulsion à s'occuper, dans le vide de cette immensité, pourtant peuplée de quelques aficionados de la chasse aux lynx.

L'auteur, tout en maltraitant, avec le sourire, sa juvénile inconscience, construit un roman d'apprentissage fort sympathique, mêlant ses états d'âme et son amour naissant pour l'état solitaire, qui de subi, devient choisi.

Évidemment, je ne suis pas revenue de ce voyage en terre glacée avec l'envie irrésistible de chevaucher une moto neige, mais avec quand même une petite idée du plaisir qu'on pouvait y trouver. Et surtout, j'ai trouvé ce qui manque à mon chat dans sa poursuite effrénée de la poule sur mon carré de pelouse, c'est l'exaltation des grands espaces et l'urgence de la survie ...

05/06/2016

Grossir le ciel, Franck Bouysse

les2pontsB.jpgLe ciel pèse plus lourd qu'ailleurs dans le fin fond des Cévennes. Pas les Cévennes du soleil, celles que l'on trouve de l'autre côté du gardon et de la Vallée française, mais les Cévennes du nord, où le touriste, même randonneur, se fait variété rare tant le sol y est rude au bâton, même en descente, et la terre froide, même en été, quand se baigner sous le Pont de Montvert vous donne une idée du pôle nord. L'eau y est pourtant claire, aussi claire que l'habitant est taiseux, voire suspicieux.

Gus pourrait en être l'archétype de ses taiseux. Figé sur sa terre comme si elle était son lot d'éternité, il ne voit pas plus loin que son nécessaire, l'horizon embrumé du bout de ses champs, à savoir seulement passer un jour après l'autre, que les vaches doivent traites à l'heure et la clôture réparée.

C'est un drôle de type, dans un drôle de temps, arrêté comme lui, solitaire et glacé comme la neige qui fabrique des empreintes, les empreintes, toujours les mêmes, les siennes et celles de son chien. La violence de l'enfance, celle d'un amour perdu aussi, perdu avant même d'avoir existé, il y a si longtemps, reviennent comme les flocons qu'il chasse d'un revers de main, comme les mouches s'accrochaient en été au papier gluant de la cuisine, l'unique pièce de la ferme, où grésille la télé, à l'image aussi ouatée que le ciel est bas.

Allez savoir pourquoi, c'est le jour de l'annonce de la mort de l'abbé Pierre que cela lui prend à Gus, de se sentir ainsi tout chose, à remuer ses flocons de souvenirs, à se sentir un peu comme un orphelin, alors qu'en vrai, orphelin, il l'est déjà depuis un bon moment. Et le moins que l'on puisse en dire, est qu'il ne le regrette pas. Et on le comprend.

Mais le voilà d'autant plus tout chose que son unique voisin et ami, Abel, autant que l'on puisse être amis entre deux célibataires taiseux et cévenols du nord, se met à faire des cachotteries, de celles qu'on pourrait ne pas remarquer si depuis tellement d'années, le papier à musique de leur relation n'avait pas gardé la même tonalité qu'un texte à trous.

Gus et Abel se cherchent, entre taiseux, cela peut-être violent ... et l'intrigue déroule un fil simple et presque ténu de vieilles rancœurs dont on retrouve les traces dans la neige, pas à pas, mais bien tassés les tas ...

Ce qui tient vraiment le bouquin, j'ai trouvé, est la cohérence du paysage, du décor et du style. Dans un lieu où chaque geste a sa place, chaque flocon son poids, les phrases et les mots sont ici placés pareils, avec une place et une attention à cette place. Chaque mot construit les gestes, nécessaires, lourds et pointilleux et vains en même temps, de Gus. Ils transpirent de sa fatigue et finalement, de sa peine, toute simple et jamais dite ainsi, de ne pas avoir été aimé.

Aussi simple, clair et froid que l'eau du Pont de Montvert. Et dieu sait si elle est claire et froide cette eau du Tarn ...

 

Lire aussi l'avis de Sandrine qui m'avait donné l'envie de lire ce titre, aussi rude que le pays, la Lozère, qu'il raconte. Une pensée pour Prades et Castelbouc ...

03/06/2016

Blés de Dougga, Alia Mabrouk

les blés de dougga,alia mabrouk,romans,romans tunisie,romans historiques,déceptions.Dougga dépend de Carthage et Cathage dépend de Rome. le peuple de Rome a faim et les terres de Dougga ont du blé à foison. L'empire commence à s'effriter, les Barbares ont remporté quelques victoires, et Dougga commence à le savoir. La protection accordée par l'Empire baisse la garde, alors que les impôts imposés aux provinces en échange, augmente. En ce début d'été antique, Rome pour apaiser son peuple exige de ses possessions lointaines le double de la moisson habituelle.

C'est la mission que le jeune et beau procurateur Caecilius Metellus s'est vu confié et qu'il compte mener à bien en arrivant dans la ville assoupie, pour le moment dans la torpeur des terres africaines. Il y retrouve un ami, Marcillius, représentant officiel de Rome en cette terre anciennement numide, riche et fertile, que Rome a asservi, du temps de sa puissance. Si Caecilius se veut fidèle à l'Empire et à son bon droit, Marcillius, lui, a commencé à douter. Un peu, seulement.
Ce qui ne l'empêche d'offrir fraîcheur de la demeure et cénas pléthoriques. Caecilus arpente la ville, découvrant thermes, marchés, temples et richesses. Il se laisse séduire, lui, l'homme des étendues de mer bleue, par les charmes des vagues blondes des blés et autres odeurs du vent qui passe. Une séduction qui reste inconstante, pas suffisante en tout cas pour comprendre que la misère guette les populations, si ses exigences demeurent aussi élevées. Les seigneurs locaux ont préparé une coalition, qui tente de lui faire raison revenir. Mais fidèle à un idéal qui l'a élevé, Caecilus n'en retire que la gloire de les vaincre et l'énervement de les entendre.

Qui n'a qu'une oreille n'a point de raison, aurait pu être le fil conducteur de cette histoire, qui en fait n'en a guère, de fil. Le charme exotique du cadre et de cette antiquité carthaginoise est rapidement rompu par le trop plein d'érudition. L'auteure connait si bien son arrière plan historique qu'elle en met partout, ça déborde de l'histoire. Les personnages restent plats, sans liens, on les croise et ils disparaissent du noeud de l'histoire, n'ayant plus rien à faire, support d'un morceau d'exotisme , d'une odeur, d'une pratique, d'un dialogue ... Un ou deux chrétiens, deux prostituées, une beauté fatale, un prêtre taciturne, des courses de chevaux, on a l'impression d'un passage en revue.

Et si on garde l'envie de plonger dans des thermes à mosaïques avec le beau ( mais quand même pas fun) Caecilius, et de se faire au passage masser les petons par le gros balèze des bains, l'ancrage social, politique et le dilemme intime sont tellement esquissés qu'on les perd complétement de vue.

Et c'est quand même dommage.