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15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

Commentaires

Très difficile en effet d'évoquer avec justesse cette oeuvre multiforme... Le dernier paragraphe de ton billet est très beau !
Je n'ai pas osé lire d'autres titres de Cabré, après celui-là.

Écrit par : Ingannmic | 15/10/2016

Je n'ai relu ta note qu'après publication de la mienne, tu mentionnes toi aussi la difficulté de parler de ce livre si dense et multiforme. Mais pour l'essentiel, on se rejoint évidemment, "lisez Confiteor" ! Pas s^re non plus de lire d'autres titres de cet auteur, ce livre donne l'impression qu'il y a "tout donné" !

Écrit par : Athalie | 16/10/2016

...j'ai renoncé à écrire un billet...tu t'en sors TB ;-)
Ce livre mérite une seconde lecture...cette fois là peut être ?
Euh , le violon c'est un Storioni ( vrai luthier du début 18ieme, la génération apres Stradivarius )
Tu avais vu l'histoire du violoniste de l'Orchestre de Paris qui a oublié il y quelques mois son Storioni dans un Autolib ....et qui l'a retrouvé ?!! ( valeur au delà du raisonnable comme tu t'en doutes ...)

Écrit par : Mior | 15/10/2016

Merci pour ta rectification sur le nom du luthier, je croyais avoir bien recopié ! Je comprends que tu aies renoncé à faire une note, j'ai mis du temps, je ne suis pas satisfaite, mais, je voulais quand même parler de ce titre, un des essentiels de ces dernières années, je pense. Les liens historiques sont une véritable prouesse littéraire de l'analyse de ce mal qui hante ...

Écrit par : Athalie | 16/10/2016

Toujours dans ma pile à lire, j'attends le "bon" moment qui tarde à venir ! ;-)

Écrit par : Kathel | 16/10/2016

Oui, moi aussi, j'ai attendu une longue plage de lecture, cet été, qui m'a permis de ne pas le lâcher, parce que tu n'as pas envie de lâcher, ce bouquin te happe par les tripes.

Écrit par : Athalie | 16/10/2016

Bien arrivée page 100, et ça se passait bien, j'ai feuilleté plus loin et vu du romancé? sur Auschwitz et ça m'a gelée. bref, j'ai abandonné (oui, c'est moi celle qui ^_^)

Écrit par : keisha | 16/10/2016

Le romancé sur Auschwitz peut aussi me faire reculer, mais ce ne fut pas le cas ici , le camp en lui même est peu évoqué, de même que les conditions de détention, le sujet est évoqué par des biais, en tant qu'émanation d'une forme de "mal absolu", si je puis dire ... sans que l'auteur ne tombe dans le piège de la monstruosité, non, c'est bien l'humain qui est en cause. Je ne sais si cela suffira à te faire dépasser la page 100 ^-^ !

Écrit par : Athalie | 17/10/2016

un livre exceptionnel, un chef d'œuvre, et je pèse mes mots!

Écrit par : Violette | 16/10/2016

C'est rare un livre aussi dense qui suscite autant d'admiration !

Écrit par : Athalie | 17/10/2016

Un roman rare, indispensable même. Et je ne suis pas si certain que Bernat ait raté sa vie finalement. Une question de point de vue sans doute ;)

Écrit par : Jerome | 17/10/2016

J'avais vu que toi aussi, tu fais partie de ceux que ce livre a vraiment convaincu, et pourtant, un pavé, c'est plutôt rare par chez toi ! Pour Bernat, je crois que son rôle dans le roman, est de faire une sorte de contrepoint fidèle, presque jusqu'à la fin, où finalement, lui aussi, trahit. Comme tous les autres ....

Écrit par : Athalie | 18/10/2016

Un pavé qui m'effraie un peu, je te l'avoue. C'est sûr qu'il faut trouver le bon moment, mais vous êtes nombreux à ne pas avoir regretté de vous y être plongés (même si j'ai noté l'abandon de Keisha).

Écrit par : Brize | 20/10/2016

Vraiment, c'est un titre qui ce lit facilement, il demande un peu de temps, ce pourquoi, je l'avais mis de côté pour cet été, je voulais l'inscrire à ton challenge, d'ailleurs. Mais le plus difficile fut, finalement, pas de le lire, mais d'écrire la note, tellement il y aurait à en dire, de ce livre. Alors, tu vois, pas de quoi avoir peur, même si je comprends la réticence de Keisha à lire du roman sur la shoah, ce n'est qu'un aspect du roman (essentiel, central, soit)

Écrit par : Athalie | 21/10/2016

Rare oui... il contient le monde ce roman là...

Écrit par : Noukette | 23/10/2016

J'aime beaucoup ta formule, d'ailleurs, j'ai failli commencer ma note avec une phrase du même genre ; "un roman qui contient le monde du mal et de l'amour", et puis j'ai trouvé cela pompeux, et pourtant, c'est vrai !

Écrit par : athalie | 23/10/2016

"Confiteor" !!! C'est intelligent, foisonnant, fulgurant ! Un grand roman !

Écrit par : BlueGrey | 26/10/2016

Aucun bémol, effectivement !

Écrit par : athalie | 27/10/2016

Un roman rare, un chef d'oeuvre comme on en croise peu dans une vie de lecteur.

Écrit par : jerome | 16/01/2017

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