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27/11/2016

Vertige, Franck Thilliez

vertige,franck thilliez,romans,romans français,thrillers,romans noirs,romans policiersMon premier Franck Thilliez me laisse un goût assez mitigé, un arrière goût même d'un truc un peu trop poisseux pour être vraiment à mon goût. Pourtant, j'aime bien quand ça poisse dru et sévère, et pour cela, il faut en convenir, ce titre offre une version de trois hommes dans un bateau totalement dépourvue d'humour.

Les trois hommes ne sont d'ailleurs pas dans un bateau et encore moins dans une situation drolatique. Ils sont dans une grotte, enfermés sans savoir par qui, pourquoi, comment et combien de temps. Le narrateur se nomme Jonathan Touvier. A sa dernière connaissance, il était au chevet de sa femme, Françoise, qui se meurt d'un cancer à l’hôpital. Il fut un alpiniste chevronné, et des souvenirs d’ascension lui reviendront régulièrement et finiront par faire partie de l'histoire. Mais, en attendant de voir des bribes d'explication se former, il est enchaîné par le poignet droit sous une tente, avec juste assez de chaîne pour tourner autour. Il a aussi avec lui son chien, mi chien mi loup d'ailleurs, mais un chien, c'est aussi de la viande. Comme ses deux compagnons aussi. Le premier qu'il découvre est Michel, libre de toute entrave mais la tête enserrée dans une cagoule de fer, et le second est Farid, le plus jeune, qui lui en entravé par la cheville. Des instructions et consignes sont accrochées sur leurs vêtements et sur les parois de toile. La cagoule explosera si Michel s'éloigne trop des deux autres, et les voilà donc liés pour le pire. Autour de la tente, quelques ressources, un peu d'eau, un réchaud, mais aussi un vieux mange disque ... Il va donc falloir survivre à défaut de pouvoir sortir.

Le jeu à jouer est cruel, une fois que l'on admet, rapidement, qu'une grotte est froide, obscure, offre peu de ressources à cultiver, et que c'est donc le lieu d'une torture lente, où il reste pour les trois acteurs à décider si ils tiendront le rôle du bourreau ou de la victime, en alternance avec les deux autres, trois hommes dans un huis clos de glace, de sang et de rage. En fait, on se retrouve dans un remake de "l'enfer c'est les autres" de Sartre à la sauce thriller glauque. Sauf que chez Sartre, il n'y avait pas de chien, entre autre différence. Chaque personnage campe une des faces possibles et sordides de l'homme placé en conditions extrêmes, lorsque la folie rode et qu'un secret honteux se fait jour, dont la grotte ne serait peut-être, finalement, qu'un avatar un peu plus honteux que la vérité. Bon, pas de quoi convoquer Platon non plus.

 

 

23/11/2016

Cent ans, Herborg Wassmo

jardin.jpgEntre 1868 et 1870, le pasteur Fredrick Jensen a peint un retable représentant Jésus dans le jardin des oliviers, mais le véritable sujet en est l'ange auquel Jésus confie son angoisse d'avant la chute. Et cet ange a les traits de Sara Suzanne Krog, née Binglind, le 19 janvier 1842 à Kjopsvik dans le Nordland. Et Suzanne est l'arrière grand mère de la narratrice et la grand mère d'Elida, et celle de sa soeur, celle qui n'a pas eu d'enfants, et Elida est la mère de Hjordis, et alors la narratrice, on comprend à la dernière ligne du roman qu'elle n'est autre que l'auteure, Herborg, qui repart en arrière pour dire le destin de ces femmes du Nordland, entre neige ordinaire, froid et naufrage, pêche et maternité, fermes à tenir et mari à vivre, autant que faire ce peut.

Sara Suzanne est la sixième enfant. Elle a les cheveux roux. A la mort de son père, elle a six ans. Elle aurait bien voulu faire quelques études, mais ce n'est pas le genre de la famille. Elle tâte un peu de la carrière de gouvernante d'enfants à la ville, puis se voit guider fermement vers le droit chemin ordinaire et se marie avec un des frères Krog, le jeune Johannes, pêcheur de son état, dur à la tache et aimant. La demande en mariage fut un peu longue car le fiancé bégaye si douloureusement qu'il préfère se taire. Il a de l'ambition, des projets, des rêves. Et Suzanne les adopte car dans ce Nordland là, ce n'est pas dans le cœur des femmes de faire un vrai mariage d'amour. Elle sera bonne épouse et bonne mère, comme elle a été bonne fille. Il y a bien ce pasteur, Frédrick Jensen, de l'autre côté de la baie, qui l'a choisie pour être le modèle de l'ange. Un homme si triste, qui ne la touchera que du bout de son pinceau, en lui torturant l'âme d'une flamme inconnue et impossible.

Cent ans plus tard, l'auteure reprend à partir de ce pinceau, sa propre histoire, qui alterne avec celle d'Elida, la fille de Suzanna, celle de ses enfants et de sa soeur. Elida en a dix, des enfants. Elle a épousé Fredick ( non, ce n'est pas le même ...) et elle aussi, à son tour, les rêves de son homme, qui lui est si fragile, qu'elle devra laisser partir certains de ses enfants, dont une sera élevée par sa propre soeur, et Elida d'accepter de devenir celle qui les a abandonnés. 

Les souvenirs personnels de la narratrice commencent à la fin de la seconde guerre mondiale, chez sa grand-mère, et aussi sa tante et en même temps qu'elle dit son histoire, elle reconstruit la leur. Le récit n'est donc pas chronologique et l'alternance des époques permet de planter la prégnance des lieux et des caractères qui, si ils se succèdent, se répondent et s'unissent : femmes à l'amour solide, dans les frimas et les aléas des bonnes années, dans les fissures de la misère. Toutes portent leurs hommes comme elles ont porté leurs enfants, comme elles portent un fardeau, bien calé sur leurs hanches qu'on devine larges, comme on porte un panier de linge ou comme on touille une confiture.

Ces femmes sont parfois trop grandes pour les hommes qu'elles accompagnent, qui peinent à les comprendre, quand ils y pensent ... ce sont elles pourtant qui poussent pour que la roue tourne, toujours ou presque, du bon côté de la vie, celui où les coqs trépassent, mais où l'on continue à écraser les myrtilles sur les tartines. De femmes en femmes, la modernité avance pourtant, mais à très petits pas, sans vraiment troubler l'ordre immuable de l'univers. 

La dernière phrase donc, révèle que cette très belle fresque sociale et intime est aussi un hommage à ces déterminations vigoureuses qui ont coulé jusqu'à elle, Herborg Wassmo.

 

19/11/2016

Compagnie K, William March

compagnie k,william march,romans,romans américains,dans le chaos du monde,première guerre mondialeCe roman est à la limite du roman. Il s'agit en effet d'une succession de très courts textes, vrais faux témoignages de soldats américains engagés dans la première guerre mondiale. Ils appartiennent à la même compagnie et c'est ce qui fait le lien entre ces compte rendus individuels, chacun faisant part d'une anecdote, sombre, absurde, drolatique si cela pouvait se dire, de leur guerre, leur engagement, leur retour. Certains se répondent, la plupart non. Un ou deux noms reviennent, la plupart non.

Ils en restent anonymes ces jeunes gens que l'on ne retrouvera plus, profondement humains, parce que leur expérience, la seule dite, est souvent très simple, très concrète. En se succédant, ces fragments d'histoire forment un tableau, troué, décousu, incomplet, et d'autant plus à l'image des fusées éclairantes qui fusant au-dessus des tranchés, labourant les sols, ne laissait qu'une image confuse, à hauteur d'hommes.

Selon la postface,, que je n'ai aucune raison de ne pas croire, ces historiettes réalistes seraient inspirées de l'expérience de l'auteur. March fut un de ces engagés, combattant lors des grandes offensives de l'armée américaine, dans les tranchées, il a vécu l'arrière, l'hopital, le retour au front, puis le retour au pays. Dans son cas, ce fut avec médailles et décorations pour actes de bravoure, mais aussi semble-t-il une forme de traumatisme qui lui fera prendre ses distances avec toute forme d'héroisme.

Les gars qu'il fait parler ne furent pas forcément braves, pas forcément lâches. La majorité n'est pas à sa place, se trouve là où il ne devrait pas être, pas au bon moment. Ainsi Sydney Borstead fut affecté à la cuisine, parce qu'il était couturier dans le civil, deux métiers de mains, selon son sergent, Wadsworth est le soldat qui voulait rester chaste, au nom d'un serment donné de fidélité, et qui ne retrouvera jamais sa belle, Peter Stafford, blessé, commettra l'impair de confondre la reine d'Angleterre avec sa bonne voisine, il ne manquait que le bonnet ...

Le plus souvent, elles sont tragiques, ces percées dans le vécu du réel de la guerre, macabres, accablantes de bêtise ou de cruautés volontaires ou involontaires. La guerre rend les hommes laids, on le sait, mais l'auteur ici nous épargne toute morale. Personne ne vient tirer les leçons, ou soumettre au patriotisme de longs discours, sauf au retour, les officiels américains qui congratulent des soldats hébétés à qui la guerre a pris une main et la musique, un avenir avec une femme, la raison, les yeux, et pas mal d'illusions.

15/11/2016

Manuel d'exil, Vélibor colic

velibor colic,manuel d'exil,autobiographie,yougoslavieQuand Vélibor Colic est arrivé à Rennes, il s'est mis à pleuvoir au dessus du banc où il était assis, dans le parc des Tanneurs et il regardait les cailloux blancs de l'allée comme si il étaient neufs. Il a un sac, il a 28 ans, il est soldat, même si il est un ex-soldat de l'ex-armée de l'ex-Yougoslavie, un déserteur croate de l'armée bosniaque, un traître pour tous, et un soldat qui ne veut plus tirer. Son village n'existe plus, sa maison n'existe plus, son passé n'existe plus et sa langue est celle de la douleur. En exil et sans papiers, mais un exilé qui se voit royal, car il est poète. Un poète à la cosaque, à la yougo, entre deux ivresses et une immense tristesse qui le fait royal dans ses rêves, et paumé dans la vie.

Vélibor Colic dit ici, dans cette autobiographie de l'exil, alors que son carnet de soldat n'a pas encore l'écriture des "Bosniaques", ses premières années en France, de son arrivée en 1992, à Strasbourg en 2000, puis un peu plus tard, en Hongrie, en Italie, à Paris, en ces années où la Yougoslavie est à la mode et lui en colère et perdu. Il balade son errance de villes en villes, de cafés en serveuses, il pointe la solitude de celui qui vit dans l'ombre, dans la petitesse, chambres minuscules, suintantes et glaciales pour un espace à peine privé, espaces publics trop vastes, rues arpentées dans ses vieilles bottes en daim quand on ne sait où aller, dans ses vêtements entassés, de tellement seconde main qu'il font que rien n'est à soi. Et même son corps, son visage, surtout, qu'il ne reconnait plus. Avant, il était quelqu'un, maintenant il a la coupe à la mode des années 80, "le joueur de foot est-allemand". Dans cet exil, Vélibor Colic croise d'autres figures d'étrangers, tziganes voleurs, roi de la débrouille, un ex-déporté d’Auschwitz qui cultive son jardin, un concierge d'immeuble qui les soirs d'ivresse fait sa valise de retour, et dont la femme ressuscite le goût des poivrons à l'ail : " Dans mon pays c'est encore la guerre, mais il semble que je suis toujours vivant."

Vélibor Colic a le slave facile, sa nostalgie prend souvent des airs de violons qui beugle aux étoiles, avant de se noyer dans une blague absurde, un pied de nez, une forme d'auto dérision constante qui joue les contre pieds. Il nous égratigne peu, finalement, nous qui regardions les images du siège de Sarajevo, les philosophes et les écrivains qui péroraient sur les plateaux où il fut, une ou deux fois, invité avec eux, eux qui avaient tant à dire sur sa guerre à lui, lui qui peine à transformer sa rage en écriture. "Mother Funker" n'est alors qu'une ébauche, et le solaire de "Jésus et Tito" est encore loin de pointer son nez.

Le sous titre " comment réussir son exil en 25 leçon" est bien réducteur, ce sera mon seul bémol, en annonçant une sorte de pirouette humoristique sur le thème. Pourtant, il n'y a nulle rancœur dans le fil des souvenirs choisis par l'auteur à l’image de son alter égo, ce jeune poète en colère, qui dans la case "projet" de la fiche à remplir pour suivre les cours de français pour adultes analphabètes, écrivait "Goncourt".

Monsieur Vélibor, vous n'avez pas encore eu le Goncourt, mais vous êtes un poète aux étoiles, de ces étoiles qui disent l'exil comme peu.

12/11/2016

La huitième vibration, Carlo Lucarelli

figura-12-533x375.jpgDans ce roman noir, que l'auteur associe dès l'épigraphe à l'oeuvre de Joseph Conrad, "Au cœur des ténèbres", tout vibre, comme vibre une terre, des âmes, noires ou blanches, chauffées à blanc, comme vibrent les accents des dialectes italiens et éthiopiens. Sans cesse, les sonorités de ces langues se heurtent, rajoutent à la rocaille du désert qui entoure les murs immobiles et aveuglants de Massoua, la ville coloniale où s'agitent, moites, les multiples personnages des colonisateurs sanglés dans leurs uniformes collant de sueur.

Les Italiens règnent en maîtres factices dans une Érythrée de pacotille dont ils ont corrompus les femmes et les mœurs. Ils sont sardes, vénètes, pouilleux, engagés volontaires, ou forcés, et le livre retrace leur quête sans grandeur, d'argent, de justice, d'amour ou de haine, jusqu'à la bataille finale d'Adoua, la première où les forces du Négus vont faire un carnage des troupes coloniales mal entraînées, stupidement engagées sur un terrain dont ils méconnaissent les reliefs, qui leur seront autant de pièges.

Il est souvent fait référence également dans ce livre à ces photos, format sépia, où une madame noire pose avec son officier blanc, ou encore le simple gradé blanc, de première ou seconde classe, avec son fusil, où le blanc vibre sur le noir, mais c'est un livre où le noir l'emporte sur le blanc : galerie de portraits de salauds corrompus ou de salauds idéalistes, ou de salauds tout courts : Amara, celui qui rêve d'héroïsme, Cappa, celui qui pratique la magie de la corruption, Cicogna, l'ordonnance des basses besognes du major Flaminio, fantoche drogué, et halluciné, rejeton vicié et décadent d'une Italie qui tient son unique colonie comme un trophée dont elle ne sait que faire.

Les quelques personnages honnêtes sont aussi moites que les autres, et c'est un livre où l'on respire court, au rythme saccadé des chapitres, qui étirent d'abord le temps du vide colonial, le temps de sa fatuité sexuelle, puis, ils se remplissent des crimes, les plus mesquins comme les plus vicieux, vains et poisseux des petites ambitions, l'envers du décor d'opérette des photos sépia du soldat colonial, et de la colonisation, d'ailleurs, en général.

08/11/2016

La marche du mort, Lonesome Dove, les origines, Larry Mc Murtry

la marche du mort,lonesome dove,les origines,marry mc murtry,romans,romans américains,western et cieDes origines dont on aurait bien tort de se priver car on y découvre Gus et Call dans l'oeuf, encore frais comme des gardons pressés d'en découdre avec l'aventure, toutes les aventures, ils ne sont pas regardant sur la qualité. Ils s'engagent dans le corps des rangers , comme de vrais bleus, à peine si ils savent tirer, encore moins pister. Un Gus et un Call tout neufs, c'est mignon, comme des bébés chasseurs d'Indiens méchants (très méchants et très indiens) qui n'auraient jamais vu d'indiens, d'ailleurs.

Leur première expédition, on comprend tout de suite qu'elle est vouée à l'échec ; toute bâclée et complètement de guingois. Il s'agit, normalement d'ouvrir une nouvelle route vers Santa Fé, mais comme ils sont dirigés par un pseudo major qui n'a pas vraiment la boussole dans l’œil, ils se retrouvent rapidement en plan au milieu de fort, fort, grands espaces, totalement inconnus. Deux pisteurs seulement y connaissent quelque chose, Big Foot, est un de ces deux chevronnés, peu avares de recommandations, notamment sur le mode d'emploi du suicide avant capture par les Comanches. Le second, Shadrach, est un solitaire, taiseux et déjà vieux loup. L'expédition compte encore dans ses rangs clairsemés quelques autres néophytes du scalp, deux chasseurs d'indiens répugnants et lâches et une prostituée, la robuste  Matilda, qui les accompagne pour réaliser son rêve américain à elle ; ouvrir un joli bordel en Californie avant d'être trop vieille et de ne plus pouvoir s'allonger sur la couverture derrière un buisson ou deux pour satisfaire les besoins pressés d'un ranger.

En attendant, elle émerge du Rio Grande en brandissant par la queue une grosse tortue serpentine dont elle avait bien l'intention de faire son petit déjeuner, si une tempête de sable glacée ( ben oui ...) n'avait brutalement assailli le campement et rempli tout le monde de sable. Une vieille indienne et un jeune muet plus tard, la cavalcade commence à grandes enjambées : Comanches en embuscades invisibles, rivières en crue à traverser, cyclones, cadavres de chevaux efflanqués, Gus et Call échappent (presque) à toutes les flèches, lances et tortures , ballottés aux quatre coins du désert par la supériorité tactique de Buffalo Hump, le chef indien légendaire, que personne n'a jamais pu voir sans mourir et dont le regard se révélera, évidemment, insoutenable.

D’embûches en déboires, Call et Gus débutants font leurs premières chevauchées sur les grandes pistes de l'Ouest, sauf que comme elles ne sont pas encore tracées, ils vont souvent s'y perdre et y laisser des plumes. Et si ils finiront (presque) par trouver Santa Fé, ce sera après quelques scènes d'anthologie.

Mais, le grand avantage quand on a déjà lu les derniers volumes de l'épopée des deux ranchers (vieillissants), est que, même quand ils sont acculés entre un ravin et un feu de prairie, engagés volontaires au presque au milieu d'un troupeau de milliers de bisons, avec une cheville ou deux foulées, le dos encroûté de plaies, lacérés de coup de fouet, mourant de faim et de soif ou milieu du canyon de la marche de la mort, on tremble, soit, mais en prenant surtout le temps de savourer tous les ingrédients indispensables à un western bien relevé.

Alors, bien sûr, ils sont encore un peu jeunots, un peu fades, il leur manque l'épaisseur de couenne des durs à cuire qu'ils vont devenir, mais c'est quand même un régal, peut-être justement par cette naïveté qui leur fait tout oser comme tomber amoureux de Clara ou suivre une lady anglaise qui prend le temps d'une aquarelle au soleil couchant ...

So long ... 

 

 

 

 

05/11/2016

Hérétiques, Leonardo Padura

christ-rembrandt7200321157967693475_1_730_526.jpgDeux épaisseurs historiques pour le prix d'un seul pavé !

Dans la première couche (la première partie), Mario Conde traîne ses gueules de bois et ses désillusions au derrière de la quête d'Elias Kaminsky dans le Cuba contemporain où les langueurs de la fête communiste ont laissé des ressorts nostalgiques à l'ex-policier et ses amis, qu'il retrouve régulièrement autour d'une bouteille ou deux, pour se tenir plus chaud ensemble. Condé met ses compétences au service du jeune artiste peintre, revenu sur les pas de son père, Daniel, et de sa mère, Marta Arnaez, une pure cubaine espagnole. Daniel lui, est fils de juifs polonais qui n'ont jamais pu mettre les pieds sur l'île. Enfant, au début de la seconde guerre mondiale, il les a attendu sur le quai du port de La Havane, en compagnie de son oncle, Joseph, chez qui il avait été envoyé par avance.  Isaias Kaminsky, sa femme, et leur petite fille Judith, ont passé une semaine dans le port, sur le Saint Louis, un bateau venu de l'Europe en proie au mal nazi, et ancré là avec ses passagers en attente d'autorisation pour débarquer. Ils avaient acheté leur liberté au prix fort, mais à Cuba, d'autres bouches avides voulurent encore se servir de ces juifs errants que l'on supposait riches. Le saint Louis repartira, plein de ces familles qui cherchaient un port. Il reviendra en Europe et les Kaminsky disparaîtront dans la Shoah.

Daniel laissera dans ce drame sa foi d'enfant en un dieu sauveur et y gagnera la solide énergie de ne plus être juif, si être juif veut dire être victime. Il sera donc cubain, avant tout par amour et par amitié. Pourtant à son tour, il s'est exilé, aux USA, où vit son fils, Hélias, qui vient donc chercher l'histoire du départ de ses parents. Et surtout l'histoire d'un tableau, un Rembrandt, un portrait de Jésus en jeune juif. En effet, c'est ce tableau qui aurait dû acheter le passage de la famille Kaminsky du bateau aux quais. Or, cette oeuvre, supposée disparue vient d'être proposée dans une vente aux enchères à Londres.

Après cette première incursion dans l'épaisseur de l'histoire, dans les traces de la communauté juive de Cuba, dont il ne reste guère que quelques échos, le livre fait un demi tour toute et reprend l'histoire du tableau, ou plutôt celle du modèle de Rembrandt, dans la nouvelle Jérusalem de 1943.

Amsterdam accueille alors la communauté juive de tout bords, Séfarades ayant fui l'Espagne de l'Inquisition, Ashkénazes poursuivis par les pogroms. Tout semble possible pour ces proscrits, ou presque, car peindre, représenter la création divine reste un blasphème, une hérésie. Or, peindre, Elias Ambrosius Montalbo de Avil, en rêve. Il poursuit Rembrandt, le grand peintre des bourgeois d'Amsterdam, de ses assiduités, défiant les règles en une double vie qu'il n'aura d'autre choix que de fuir lui aussi, à nouveau, juif errant aux confins des croyances, alors qu'un messie autoproclamé rodait vers les guerres turques ... "Quel dieu, Elias ?-N'importe lequel ... tous."

Le grand écart temporel m'a un peu coûté, je l'avoue, en quittant la chaleur cubaine pour les quais humides de la riche Amsterdam, puis, finalement, comme un moteur qui tousse sa valda historique, je suis repartie, plus attirée en outre par le Elias du XVIIème siècle que par le Mario Condé du XXIème. Entre les deux, le second est un peu poussif, déjà vu en figure désabusée, amateur frénétique de rhum bon marché, amoureux en éternel retrait, il ne m'a pas vraiment conquise. Mais le livre, si.

 

02/11/2016

Cartel, Don Winslow

cartel,don winslow,romans,romans américains,pavés,dans le chaos du mondeArt Keller face à Adam Barrera, on en rêvait Ingannmic et moi. Alors, une lecture commune s'imposait à la sortie de "Cartel", vu que le premier, celui qui nous avait plantées là dans le genre grosse claque de lecture, "La griffe du chien", on l'avait déjà dévoré ensemble (ici et ici), chaque de notre côté avec la même boulimie glacée et enthousiaste.

Art est l'ex seigneur de la frontière. Il a remisé sa rancœur dans un monastère où il s'est fait gardien d'abeilles. En théorie, à la fin de la "Griffe", il est le vainqueur d'Adam Barrera puisque ce seigneur là, quant à lui, tout puissant des cartels de la drogue au Mexique, est emprisonné, et logiquement pour un temps certain. Assez de temps pour que ces deux là ne se retrouvent plus jamais. Mais, ce n'est pas si simple d'être vainqueur quand, dans cette guerre, on a autant perdu que Art. Sa famille, ses collaborateurs et surtout une certaine foi ... La foi qui avait fait que Art avait cru que changer le monde en tuant un seul homme était possible.

Art est fatigué et Adam reprend du service, de l'intérieur même de sa prison. Il joue un va-tout suicidaire en livrant aux autorités américaines des informations qui lui vaudraient la mort, si il n'était Adam, le grand ponte de la drogue aux allures de comptable élégant et bien élevé. Adam est un stratège, il maîtrise les failles du système judiciaire qui veut sa fin en se nourrissant du mal qu'il incarne. Donnant, donnant, le système a encore plus à gagner en lui accordant, en échange de ses informations, une autorisation de sortie à l'occasion de la mort de sa fille, pour après lui arranger une évasion dans un établissement dont il va pouvoir faire sa base arrière de luxe.

Une fois Adam libre (ou presque ....), le vrai duel commence, par comparses interposés, volontaires ou inconscients, du côté du bien, comme du côté du mal. Juges intègres, policiers corrompus, voyous incultes et barbares, le bal de la mort est ultra violent et n'épargne pas les bonnes âmes, quand il en reste. 

L'ultra violence est assurée par une galerie de personnages secondaires, qui sont souvent à la fois les victimes des cartels, et du système politique mexicain qui permet l’extension du trafic, et les bourreaux, une fois que l'engrenage leur a mis l'étau à la gorge. Ainsi, Chuy, dit Jésus le Kid, de gamins des rues, dealer presque malgré lui, se métamorphose en tueur frénétique et halluciné, décapitant à tour de machettes, après que son amour enfantin pour une prostituée pitoyable, a été broyé par des plus gros requins que lui. On suit aussi le cas d'Eddie, dit le dingue, presque à tort d'ailleurs, car les dingues, dans la réalité de la guerre entre gangs pour le contrôle d'un territoire, d'une plaza, ils fourmillent autant que les cadavres dans la vallée de Juarez.

Des territoires martyrs, des populations otages, Juarez en est le symbole. La ville, puis la vallée sont sillonnés par un trio de journalistes, impuissants mais sincères, Ana, Pablo et Giorgo. Ils montrent une décadence et une spirale, telle que l'on comprend que la loi, mais n'importe quelle loi, finalement, est acceptée comme préférable à l'hécatombe et la perte de toutes les illusions. Vraiment, toutes tombent les unes après les autres, comme une chute de dominos infernale, où reste le chaos, vainqueur. Car même quand des responsables du mal disparaissent, ce qui est aussi certain, est que d'autres, sont là, à attendre que la place se libère.

En tout cela, le duel tient ses promesses, et cette suite est aussi glaçante, que "La griffe", mais avec des moins. Des personnages auxquels on accroche moins, moins complexes et touchants, peut-être trop monolithiques, malgré de beaux personnages de femmes combattantes, et d'autres juste, juste humains. c'est un bon livre, bien calibré, bien documenté, mais ... il lui manque un foisonnement, une tension survoltée, une telle dilatation de l'histoire qu'on a l'impression d'être embarqué dans le wagonnet d'une montagne russe, lancé à toute vitesse dans le fracas d'une ossature qui, c'est sûr et certain, va se fracasser contre la muraille si on lâche le bouquin deux secondes. Et être dans un état de manque quand vous le refermez.

Pour lire la note d'Ingannmic, c'est juste .