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10/12/2016

Le testament caché, Sébastian Barry

plume-plomb.gifCe roman pourrait être l'exemple parfait d'un récit où une invraisemblance en cachant une autre, on se retrouve pantois au début, et finalement, aussi à la fin.

La situation de début : Roseanne Mc Nulty a cent ans et elle est internée depuis ses vingt cinq ans dans un hôpital psychiatrique, en Irlande. Hôpital est mot trop moderne en réalité, il s'agit d'une institution, l'institution de Roscommon, dirigée par on ne sait qui, mais le fait est que les bâtiments tombent en ruine, que les rats y règnent, et que le personnel, un balayeur distrait qui se balade la braguette ouverte, n'est pas de la première fraîcheur non plus. Il a été décidé que les locataires vont être relogés dans des locaux moins vétustes, et que la modernité allait balayer la poussière du passé sordide de cet établissement. Cet exil nécessite qu'une opération diagnostique soit menée et c'est le seul docteur Grene qui s'y colle : il doit établir qui peut être rendu à la communauté des vivants, dans cette collectivité de fous, dont il se doute bien, vu les temps anciens irlandais, que beaucoup ont été internés pour raison "familiale", que leur folie a surtout été de ne pas cadrer d'avec les normes sociales en vigueur dans une Irlande à la morale rigoureusement moraliste.

Le truc qui m'a bloqué est, bêtement sans doute, l'âge de Roseanne. A 100 ans, me suis-je dit, toujours bêtement, sûrement, après 75 ans d'internement, à quels vivants cette femme pourrait-elle être rendue ? Je comprends bien que pour que le roman fonctionne, il faut que ce personnage soit complètement coupé du monde, mais alors pourquoi partir du supposé qu'elle pourrait y retourner, le genre de cogitations internes qui me fait relire trois fois la même phrase, parce que je reste collée à ma question. Et que je m'en fait une montagne, quand, en plus Roseanne décide d'écrire son journal intime, pour dire sa vérité à elle, toujours bêtement, je me dis qu'elle en a quand même mis du temps, et quand elle le cache du docteur sous les lattes du plancher, je n'y comprends plus rien à la logique romanesque du bouquin.

Il se trouve, par ailleurs que la plume de la centenaire est drôlement alerte, comme sa vélocité pour cacher le journal (mais bon admettons  ...) et que même si elle a quelques trous, quelques visions troubles de son enfance, de son père et d'une histoire de sacs de plumes et de sacs de plombs qui tombent d'une vieille tour, et d'une autre histoire d’exécution dans un cimetière, elle tient quand même drôlement la cadence du stylo.

Les trous et les embellies vont être rectifiés par le second journal intime, celui du docteur, qui mène l'enquête sur le passé de Roseanne, une recherche un peu longuette, vue qu'il se perd souvent dans son histoire de deuil à lui, celui de son couple, puis de sa femme, en enfin, en gros, de ses illusions.

Il découvre que la père de Roseanne n'est pas l'homme intègre, victime du destin malheureux qu'elle décrit. Sur fond de première révolution irlandaise, sa misère et sa triste mort furent les conséquences de trahisons et de hontes que sa fille boira, à sa tour. Elle connaîtra le destin des femmes trop jolies, brisées par la rigueur morale d'un prêtre et d'une société rétrograde où les apparences et les ragots, firent son malheur, abandonnée sans pouvoir se défendre, comme un souvenir dont même la trace a disparu. Elle avait cru pouvoir être heureuse, avec Tom, son jeune et amoureux mari, dans une nouvelle Irlande. Elle sera bannie, rejetée de la communauté pour une rencontre furtive qu'elle ne peut pas elle même expliquer, avec un homme lié aux remords de son père, ou peut-être parce qu'elle avait en elle de la folie de sa mère.

Il y a de beaux, très beaux passages, à l'irlandaise, des passages de pluies, de rayons de soleil, de baignades et de jeunesse, des tristesses, des rêves de légendes et de rédemption ... l'écriture suit les méandres des pensées des deux personnages, si bien qu'on s'y croirait ... J'avais presque réussi à passer outre les cent de Roseanne quand j'ai vu se profiler le noeud de la fin, si gros et si inutilement dramatique, qu'un saumon irlandais ne passerait pas par le chameau de l'aiguille.

07/12/2016

Mémoire assassine, Thomas H.Cook

mémoire assassine,thomas h cook,romans,romans policiers,famille je vous haisLa mémoire tue à petit feu ... Son absence aussi. Steve Farris avait neuf ans lorsque son père a tué sa mère, sa sœur et son frère. Les deux derniers corps, il les a laissés dans leur sang, le premier, il l'a couché dans son lit. Puis, il a attendu et il est parti. Les policiers ont cherché pendant des années, mais aucune trace, aucune explication et pas de procès. Seul reste Steve, persuadé que c'est lui que son père attendu, et que s'il a survécu, c'est parce qu'il était vraiment trop en retard, ce jour là.

Sa mémoire d'adulte est une terra incognita où règnent des dragons, ce qui fait qu'il n'y retourne plus depuis longtemps. Il a cessé de se heurter à l'énigme absolue, ce qui a amené son père à tuer. Il ne cherche plus pourquoi ils ne sont plus là ; Laura, la pétillante, la tant aimée grande sœur, Jamie, son frère, solitaire et taciturne, et sa mère qui est restée figée pour toujours en cette femme triste de trente sept ans, fanée dans sa vieille blouse rouge. Elle reste, comme son père, une énigme, cette femme qui lisait des romans d'amour, immobile dans sa lassitude d'être, sans eux et sans lui, le père quincaillier dont la passion consistait à remonter, de temps en temps, une bicyclette Rogder et Windsor rouge, tout seul dans son garage, là où il a tué sa femme.

La mémoire de Steve l'aurait peut-être laissé tranquille, dans sa vie adulte, reconstruite sur ce vide. D'ailleurs, il est architecte. Marié, un enfant, heureux autant qu'il puisse le penser, si Rebecca ne l'avait pas contacté. Elle est écrivain et récolte des témoignages à propos de ces hommes là, ceux qui ont tué leur famille et l'énigme du père de Steve l’intéresse beaucoup. Elle amené Steve à ouvrir la boite à souvenirs, et ils reviennent, des très précis, des plus vagues, auxquels Steve commence à donner sens, qu'il enchaîne. Les images des derniers mois, des derniers jours forment une chaîne, qui petit à petit l'enserre, lui et les siens. Steve perd pied, se laisse à penser, que, comme son père, il aurait pu vivre autre chose que sa vie, avec une autre femme, un autre fils, sans femme, voire sans famille ... La mémoire tue, quand on la cherche, mais peut-être pas qui on croyait !

Un bon polar, un noir plutôt, avec un poil dans la main à la fin quand même. Mais pas grave, ça gâche pas.

03/12/2016

La dernière fuigitive, Tracy chevalier

la dernière fuigitive,tacy chevalier,romans,romans américains,romans historiques,quakersHonor Bright est quaker, elle appartient à la communauté des Amis de Bridport, en Angleterre. Et avant de partir, de traverser l'Atlantique à bord de l'Adventurer, elle fait don de tous ses quilts, et patchworks, et n'en garde qu'un, dont elle aura d'ailleurs bien besoin, mais cela elle ne le sait pas encore. D'ailleurs, elle ne sait pas grand chose, Honor, sauf qu'elle accompagne sa sœur Grace vers l'inconnu d'une maison en bois, bâtie par son futur beau-frère, Adam Cox, à Faithwello, Ohio. Une lettre est partie de l'autre côté de l'océan pour prévenir qu'elles seront deux, au lieu d'une. Avec une seule attendue par un futur mari, quaker comme il se doit.

Honor se dit qu'elle pourra toujours revenir, mais la traversée lui a fait tellement rendre tripes et boyaux que l'océan devient un espace monstrueux, qui se dresse définitivement entre elle et son passé. Lui reste sa sœur et l'inconnu, et rapidement, il n'y a plus que l'inconnu, car Grace succombe à une fièvre maligne et c'est donc seule, sans statut et sans béquille qu'Honor débarque chez Adam. Qui lui même a perdu son frère, il reste Agibail, la belle soeur, dans la fameuse maison en bois, à Faithwello, Ohio.

En chemin, la décence a fait faire une halte à Honor, dans la petite ville voisine. Elle y a rencontré Belle, une modiste qui n'a pas froid aux yeux et le whisky facile, et qui a aussi un frère, Donovan, un redouté chasseur d'esclave en fuite qui sur la route, a commencé à faire des yeux doux à l'apeurée Honor, qui n'y comprend goutte, à l'esclavage. Mais dans la maison de Belle, des bruits clandestins se font entendre derrière les cloisons de la remise, les oreilles d'Honor se deshillent petit à petit, pendant que son don pour la couture lui fait réaliser des chapeaux hauts en couleur où naissent les bouquets de fleurs en tissus, et des oiseaux aussi, alors qu'elle ne porte que le modeste bonnet qui est de mise. Silencieuse, discrète, la jeune quaker noue cependant avec la fantasque modiste des liens dont la solidité lui seront bien utiles.
Le livre raconte la maturation de l’héroïne, échouée dans un monde où tout le monde parle haut et fort, où des esclaves noirs sont en fuite, alors que d'autres choisissent les tissus les plus moirés dans le magasin d'Adam, qu'elle a fini par rejoindre pour découvrir un monde sans horizon, fermé et hostile. Car dans la maison en bois, elle doit se caser dans les coins, pièce inattendue du patchwork qu'Abigail avait commencé à coudre dans le dos d'Adam, fiancé sans fiancée, alors qu'elle est la belle sœur sans frère et Honor la troisième roue d'un autre avenir possible ... Les tensions montent, larvées, alors que Donovan ne la quitte pas des yeux ... Mais en vaillante petite héroïne, Honor se fait une des places possibles.

Finalement, un quilt bien cousu, bien serré, peut tenir aussi chaud qu'un bon vieux bouquin !