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15/06/2017

Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Sancier

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Une photographe qui n'a pas encore de nom est à la recherche d'un homme qui en a un peu trop. Boychuck, Ted, Ed, ou Edward, est une légende, un des derniers survivants des grands feux qui avaient ravagé le nord de l'Ontario au début du XXème siècle, des mers de feu, des tsunamis de flammes qui ravageaient tout sur leur passage, gens, bêtes, champs, hameaux, villages. Il a été vu lors de celui de Matheson, sous la forme d'un jeune homme qui poursuivait dans les cendres et les braises un amour ou des fantômes. Pendant plusieurs jours, il a été vu, à plusieurs endroits, errant dans les décombres. ce que l'on sait est que sa famille a été asphyxiée dans le caveau à légumes. Il a hanté les décombres fumants et ensuite, il a disparu.

La photographe poursuit les vieux visages et veut surtout celui-là. Ce pourquoi elle arrive le débusquer dans une communauté de viels ermites délinquants. Comprendre, qui ont décidé d'être libres de leur mort, et ont quitté familles et futures maisons de retraite pour pouvoir le faire, poison dans une boite chacun et faux papiers à l'appui de leur fuite.

Ils sont trois au bout du chemin près du lac, trois cabanes rudimentaires et protégées du monde par un écran de cannabis : Charlie, Tom et Ted, la légende. Quand arrive la photographe, Ted est déjà mort avec ses secrets, qu'il a quand pris la peine de mettre sur toiles. reste l'histoire de Charlie et de Tom, deux zigzags de quatre vingt ans pour se retrouver dans ce campements d'amitiés solitaires. Soudés par l'idée de la boite qui contient leur mort, ils peuvent philosopher à leur mesure modeste.

La photographe ne le sait pas encore, mais elle arrivera à reconstituer l'énigme du jeune homme qui marchait dans les incendies en grande partie grâce à une photo qu'elle n'a pas prise ; une vieille femme qui donnait à manger aux pigeons dans Hyde Park. Et puis aussi parce qu'une autre vieille dame , Marie Desneige, va s'installer dans le coeur encore tendre de Charlie. La photographe trouvera elle, un nom dans cette histoire, Ange Aimée (non, je ne blague pas ...)

Ainsi, se déploie les ailes des oiseaux boiteux dans une tonalité qui tient, pour moi, de la complainte du phoque en Alaska, une histoire qui se veut humaniste, et qui l'est sûrement, mais à laquelle je n'ai pas adhéré une seconde. Je n'aime qu'on m'appuie la tête dans l'humanisme, ça me colle aux cheveux.

11/06/2017

L'affaire Arnolfini, JP Postel

l'affaire arnolfini,j.p. postel,essai,peinture,van eyckUn essai sur un tableau bien connu, l'histoire d'une mise en abyme à l'envers, et rarement il me fut aussi passionnant de rentrer de l'autre côté du miroir convexe.

Postel part de ses lectures sur le tableau de Van Eyck et des nombreuses hypothèses qui ont déjà été formulées à propos de son mystérieux mystère ( car, il y a-t-il un mystère en réalité ?)

Il est généralement établi que le tableau représente un riche négociant italien établi à Bruges, le jour de ses noces avec Constanza Trenta. Laquelle, contrairement à ce que son ventre très rebondi pourrait laisser penser, n'est pas enceinte. Van Eyck peint les saintes avec un gros ventre aussi, et les saintes ne sont pas enceintes, que l'on sache. Le problème n'est donc pas là, mais dans le fait qu'à la date où le tableau a été réalisé, Constanza Trenta était morte.

Donc, Postel cherche ailleurs, du côté, par exemple, du premier nom du tableau "Hernoul le fin avec sa femme" et d'inventaires en inventaires découvre que Harnoul était un des surnoms donnés aux maris trompés. Donc, la femme serait bien enceinte, mais pas de l'homme planté à côté d'elle, car il faut bien l'admettre, ce drôle de bonhomme a quand même quelque chose de carrément guindé. Sauf que, ce n'est pas possible puisque les saintes ont le même bidon rond ....

Il reste alors à se tourner vers le miroir, celui de la mise en abyme. Postel décèle dans le reflet une première anomalie : le chien entre les deux époux a disparu, je veux dire qu'il n'est pas dans le reflet. Le chien, symbolique de la fidélité aussi bien que de la luxure, change le fil du récit d'un cocufiage et d'un pardon accordé, en un mystère bien plus terrifiant, car, deuxième anomalie, dans le miroir, à la place des deux mains qui se touchent, on y voit goutte, elles sont remplacées par une marque noire.

 Au hasard d'une autre lecture, une nouvelle de Nodier, inspirée du récit de la mésaventure d'un couple du XVIème, l'auteur débouche dans le purgatoire, d'où serait sortie Constanza Trenta. La revenante aurait surpris son ex mari dans leur chambre. Il a d'ailleurs encore son manteau sur le dos et à peine eu le temps de déchausser ses soques d'extérieur qu'elle lui est tombée dessus pour qu'il lui accorde ... Quoi ? c'est tout le souci, maintenant ...

Alors l'auteur fait une pause, histoire de bien étayer sa nouvelle théorie. On y croit, tout concorde, on adhère. il consolide ; la bougie allumée, le coffre, la décoration de la chaise gothique. Tous les signes font cohérence, le puzzle se constitue, le mystère se dissipe. 

Et c'est là que ce diable de Postel vous balance les chaussures rouges dans les pattes. Vous les aviez oubliées celles là, elles étaient restées dans le coin où de tout temps vous vous étiez dit qu'elles allaient de paire avec les soques en bois, et puis c'est tout. Ben, non, les chaussures rouges, elles changent encore toute la perspective ....

Ainsi, d'aventures en hasards, vous aboutissez à une extraordinaire

"femme à l'affaire arnolfini,j.p. postel,essai,peinture,van eycksa toilette", une toile perdue de van Eyck, fantôme d'un chef d'oeuvre que vous chercherez et trouverez en jouant à votre tour au détective, pour le débusquer dans le cabinet d'amateur de Cornélius Van der Geest, peint en 1618 par Van Haecht. Et qui sait, la promenade n'est peut-être pas encore terminée ...

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08/06/2017

La porte, Magda Szabo

la porte,magda szabo,romans,romans hongrieUne intellectuelle hongroise fascinée par sa femme de ménage ... Qui eut cru que cela fasse un bon roman ?

Une écrivaine cherche une aide à domicile, une domestique, quoi, même si elle ne dit pas ce gros mot là, ce n'est pas dans son langage. Il n'empêche qu'il lui faut quelqu'un pour les libérer, elle et son mari, dont on ne sait vraiment ce qu'il fait, mais sûrement aussi quelque chose dans le pur esprit, des contingences matérielles, poussière, lessive, cuisine ... ces tâches matérielles qui empiètent sur le temps précieux de leur création et leur bien être très petit bourgeois, finalement. Dans la Hongrie post soviétique, être petit bourgeois, c'est possible, c'est déjà ça.

Sauf que notre narratrice tombe sur Emerence, ou plutôt qu'Emerence accepte de travailler pour la narratrice, après un entretien de mise à l'épreuve. La partie intellectuelle va avoir fort à faire pour prendre le pas sur la partie iconoclaste qui n'est pas prête du tout à céder le pas devant les évidences d'une patronne qui, rapidement, tisse avec ce personnage des liens très particuliers, entre admiration, respect, agacements et colères.

Au départ, je me suis dit qu'il n'était pas possible d'écrire un livre, sur autant de pages, sur un temps aussi long (vingt ans), avec pour seul sujet la relation entre ces deux femmes, avec juste quelques personnages autour pour corser le portrait, et faire des échos. Ben, si, le roman fonctionne.

Un curieux portrait, une voie singulière ... Emerence est atypique, dominatrice. La narratrice fait avec elle connaissance avec la résistance définitive et active rebelle à tout horaires. Versatile, obtue, Emerence a fermé la porte à tous depuis longtemps, personne ne peut rentrer dans son royaume, même si elle peut ouvrir son coeur à toutes les misères, elle choisit les misères et la façon d'aider, qui peut être brutale, radicale, unique en son genre. Emerence échappe à tous les critères de la narratrice car elle échappe à tous les stéréotypes, elle est fermée à tous les discours humanistes formatés. Et elle tient par dessus tout à ses secrets, car ses secrets sont sa liberté et sa lecture du monde. 

Paysanne, elle fuit l'écrit comme un mensonge, sans honte, avec vigueur, la même qu'elle met à balayer la neige des trottoirs du quartier. Domestique sa vie entière, elle est la négation même de la domesticité, avec la même incohérence et âpreté qu'elle met à dresser le chien adopté par la narratrice mais qui ne voit que par les règles d'Emerence.

 La narratrice, à force, s'approche parfois d'un bout du passé, d'un jour d'orage, d'un arbre foudroyé, d'un homme aimé et perdu, d'une petite fille sauvée. Des bouts de secrets arrachés, à la faveur implicite de l'amitié exigeante et radicale que finit par lui accorder, sous conditions, cette femme dont le seul projet semble être de faire de ses économies un mausolée pour des morts depuis longtemps oubliés. Comme une forme de justice autodidacte.

Du livre, se dégage une force de huis clos combatif, tout le reste est atténué pour que ces deux femmes fassent centre ; le cadre historique, social, la déportation des juifs hongrois, la censure des années communistes, affleurent, juste en cas de besoin pour éclairer un peu, leur étrange duo.

L'univers, si pathétique d'orgueil d'Emerence, laisse un sillage d'une profonde tristesse. 

 

 

05/06/2017

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit, Céleste N.G

tout ce qu'on ne s'est jamais dit,celeste ng,romans,romans américainsCe titre est vraiment un bon polar psy, plus psy que polar d'ailleurs. Il a juste un peu souffert, en ce ce qui me concerne, de venir après la lecture de Souviens toi de moi comme cela, mais peu souffert quand même ... Ce qui prouve qu'il est bon !

Les deux titres ont en point commun de traiter de la disparition d'un enfant ( un ado, plus exactment) et le raz de marée familial qui s'en suit. Sauf que dans ce titre là, la disparue ne revient pas, et la famille devra petit à petit admettre, non seulement sa mort, mais, en plus, que celle-ci fut volontaire. Lydia Lee, seize ans, fille parfaite, élève parfaite, a voulu sa mort, ne pouvant plus lutter contre le couple qui l'avait conçue, formatée et étouffée sans même s'en rendre compte.

Marilyn, la mère, aurait voulu être médecin, avoir une vie différente de celle de sa propre mère qui ne jurait que par la conformité des arts ménagers. Elle était sur la bonne voie, lorsqu'elle rencontra, et aima, son prof de littérature du western ( c'est le seul truc à peu près léger du bouquin). James Lee, comme son nom ne l'indique pas, est d'origine chinoise, fils unique et presque parfait d'immigrés pauvres chinois. Et lui, ce dont il rêvait était de ne pas l'être. Il ne se le dit pas aussi directement, évidemment, mais c'est bien de cette rancœur là que cet homme a nourri ses ambitions, grandioses, et a ravalé les couleuvres que ses origines font peser sur sa modeste taille, les vexations des regards sur sa couleur, une différence jamais assumée.

Modeste carrière universitaire pour lui, finalement, et femme au foyer pour elle, finalement aussi, les Lee ont eu trois enfants, même si en réalité, ils ont eu surtout Lydia. Et fait de l'adolescente une menteuse, une tricheuse, une prisonnière de l'image attendue, jusqu'à l'overdose d'amour. 

Par les yeux du frère, du père, qui se dessillent tout doucement, par interstices, on découvre les faux semblants et les stratégies mis en place par la jeune fille ; sa vie dédoublée, ses masques de sociabilité, son immense solitude,bien réelle, sous les phares du regard et des attentes de ses parents, qui n'y voyaient goutte. Et puisque Marilyn refuse toute tâche sur l'icône de sa fille, ce sont les deux autres enfants, le grand frère, Nathan, et la petite soeur, Hannah, qui se tiendront du bout des doigts pour commencer à exister, en dehors du carcan de la réussite normale et étouffante imposée à Lydia.

La narration est tendue, passant sur des méandres et et marais sous jacents, touchant au passage des vérités enfouies sous la mauvaise bonne foi. Les personnages sont particulièrement crédibles comme l'est la nacelle dans laquelle ils vivaient jusque là, si fragile et faillible, ne pouvant les protéger de leur origine, ne pouvant l'effacer, comme l'aurait tant voulu James, ni remplacer une existence par une autre comme l'a tenté Marylin.

De l'art de la mauvaise bienveillance parentale.