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26/07/2016

Auprès de l'assassin, Louis Sanders

auprès de l'assassin,louis sander,romans,romans policiers,romans français,romans angleterreUn couple d'anglais s'installe pour une nouvelle vie dans le Périgord, pas le coin le plus touristique, celui de Sarlat, mais dans un autre, du côté de Périgueux, un peu plus rural, avec même un côté encore brut, et pour eux, même, brutal. Des clichés de l'authenticité, ils en sont l'archétype, mais cette authenticité qu'ils recherchaient, ne va pas se révéler pour eux sous son meilleur jour.

Mark et Jenny ont acheté une vieille bâtisse "à rafraichir", ils ont un petit pécule pour voir venir et un projet, le kit vieille maison de caractère, jardin, pierres, cheminée, rivière, tout en main, ou presque pour transformer la grange en de délicieuses chambres d'hôtes avec enduit chaulé et décoration champêtre. D'ailleurs, Jenny hésite, faudra-t-il leur donner des noms de contrées anglaises ou s'inspirer de la botanique locale ? Pourtant, si Mark est enthousiaste, dès le premier jour, elle renâcle un peu à tout voir en rose ... Il y a des odeurs, des présences, une réalité que les magasines de décoration ne laissent pas pénétrer dans leurs pages. Jimmy, leur petit garçon, lui, a du mal à lâcher sa DS pour s’extasier aux charmes du champêtre.

Mark y croit dur, il prend sa petite famille par les sentiments pour aller faire connaissance avec leurs voisins, un drôle de couple que Martin et Georgette, du moins aux yeux des anglais. Les échanges tournent rapidement à l'angoisse de l'incompréhension entre le monde pasteurisé des nouveaux arrivants et la rusticité costaude de la ferme où l'on trait des vaches pour de vrai et où l'on composte le fumier. L'animosité se construit sur des échanges anodins ; un lapin offert, du lait que l'on ne boit pas. Mark, Jenny et leur fantasme s'écroule et leur déception se focalise sur la personne de Martin.

Alors que Jenny s'enfonce, Mark se lance dans l'intégration à tout prix et tente de faire couleur locale et copain copain avec Jean Louis, grande gueule, grand buveur et grand chasseur, bien illusoire rempart contre la paranoïa qui envahit le rêve anglais. D'un autre côté, les anglais locaux ne sont guère plus fiables, snobs, alcoolisés, ils forment un autre monde, à part, lui aussi.

Le tableau est acide et grinçant, de l'Eden à l'enfer, le récit franchit très (trop ?) vite le pas. L'atmosphère est oppressante à souhait, l’obsession de Mark est prégnante, et l'intérêt de l'intrigue est que l'on ne sait qui, des voisins, ou des anglais, dérapent, ni si il y a vraiment dérapage d'ailleurs, et quelle est la place du fantasme et de la sur interprétation entre les deux univers. En tout cas, un retour à la terre complétement loupé !

 

 

 

      

17/07/2016

Vernon Subutex, Virginie Despentes

vernon subutex,virginie despentes,romans,romans françaisVernon était un disquaire, un vrai, un de ceux qui savait ce qu'il vendait. "Le revolver" était un lieu d'écoute, mais aussi de rencontres. Mais ça, c'était à l'heure de son heure de gloire, son Nirvana disparu. Dans ses ex-clients habituels, il y avait Alex, un jeune homme devenu depuis un musicien autant adulé que controversé.

Tandis que Vernon faisait la culbute, Alex a atteint l'apogée des hits et des scandales. Étoile déboussolée, le musicien s'est fourvoyé dans artificiel et cela fait un moment qu'il a perdu sa route quand il recroise celle de son ex-mentor, Vernon. Une nuit d'excès, Alex enregistre chez Vernon quelques bandes ; musique ou intox, on ne le sait.

Alex disparait alors que Vernon se retrouve au plus bas. Lui qui ne sortait plus vraiment de chez lui, il s'en retrouve expulsé, pour cause de loyers impayés. Quelques chèques d'Alex lui avait permis de tenir sur la corde raide, mais là, c'est fini. Alors, ne reste à Vernon que quelques reliques de son glorieux passé et ces bandes enregistrées dont l'existence commence à faire bruisser le Landerneau parisien de la branchitude.

Pendant ce temps, Vernon entame son errance dans les vestiges de son carnet d'adresse, il se raccroche à toutes les branches pour se procurer le montant des impayés. Il fut un homme à femmes, il fut admiré, respecté, il puise donc dans le vivier de ce passé jusqu'à l'épuisement. D'échecs en déroutes, Vernon enchaine les hébergements précaires, sexuels ou musicaux, squatter de charme, il va malgré tout vers sa chute. Le lecteur traverse avec lui le panorama d'un microcosme où les branchés côtoient les ratés dans un univers urbain très rythmé.

Hystérique bourgeoise, réalisateur de séries télévisées frustré de long métrage, fêtard de la haute au nez poudré de cocaïne, journaliste débutante en quête de scoop, chercheuse de têtes sur internet au passé trouble, mannequin transsexuelle coincée ... défilent ... une galerie de personnages peu reluisants, autant de branches cassées ou peu fiables, Vernon épuise son carnet d'adresse, et ma foi, mon intérêt aussi. Même si le récit est rythmé, que les épisodes se succèdent rapidement, il m'a manqué d'adhérer aux personnages qui m'ont paru artificiels, comme l'intrigue, linéaire et prévisible vers la chute, m'a paru calculée pour un effet de manège qui tourne en rond.

13/07/2016

L'énigme des Blancs-Manteaux, Jean François Parot

l'énigme des blancs manteaux,jean françois parot,romans,romans français,romans historiques,romans policiers,séries policièresLe premier tome d'une série qui joue dans la cour des policiers historiques et présente tous les traits d'une série à suivre.

Nicolas Le Floch est tout droit sorti de sa Guérande natale où rien ne le prédisposait à une illustre carrière. Il est envoyé à Paris, sans rien y comprendre, mandaté par son parrain, auprès de Monsieur de Sartine, chef des affaires secrètes de Louis XV et aussi, grands collectionneur de perruques. Nicolas est du genre héros populaire, par ses origines, pour commencer. Enfant trouvé, il a cependant été bien élevé et choyé par un chamoine éclairé et sa fidèle servante qui l'a initié aux parfums culinaires. Il est plein d'autres qualités, honnête, perspicace, il attire naturellement la sympathie et les amitiés ... Son apprentissage dans le monde du crime va donc se faire à la mode exprès.

Bombardé espion de qualité, il se retrouve enquêteur muni des pleins pouvoirs, traitement exceptionnel qui permet à l'enquête de s'étoffer rapidement. Et elle est en fait plutôt touffue, d'autant plus que le cadre historique, le Paris du XVIII ème siècle, est reconstitué avec force détails, visuels et olfactifs. On se plait à suivre l'apprenti dans les différents milieux sociaux que son enquête l'amène à côtoyer ; de la maison bourgeoise à la maison de plaisir, en passant par la gueuserie des indicateurs ou des témoins, en flirtant avec le monde du jeu et de la corruption.

les personnages secondaires permettent aussi de pénétrer un peu plus l'esprit du temps ; on sent l'esprit philosophique qui s'incarne dans certains et se mêle aux fragrances du bon goût qui permettent de goûter, par procuration livresque, à un certain art de vivre, et de cuisiner ...

En effet Nicolas est fine gueule, en plus d'être fin d'esprit. Il débusque, avec quelques encombres quand même, la vérité derrière les cadavres qui s'accumulent .. mais seulement ceux des méchants, même des méchants innocents, ce qui assure une lecture fluide et sans à-coups dérangeants pour les cœurs sensibles. Il y a bien quelques autopsies et flatulences mortifères et macabres, mais rien de bien sordide finalement. Et à la fin, tout s'éclaire dans le meilleur des mondes possibles ...

Intrigue bien pensante, enquêteur de bonne foi, documentation de bon aloi, époque puissante en possibles rebondissements divers, variétés des plaisirs ... De bons ingrédients mitonnés par une plume classique et efficace, sans fioritures, soit, mais pourquoi ne pas suivre les routes bien tracées ?

09/07/2016

Bérézina, Sylvain Tesson

bérézina,sylvain tesson,récits de voyage,autobiographiessUne lecture dont j'ai adoré le côté sale gosse. J'adore les sales gosses, faut dire, les pieds de nez et le foutraque. Je ne dis pas que l'auteur est un sale gosse foutraque, je n'en sais fichtre rien et m'en contre fichtre. Mais ce bouquin là m' accroché comme cela, par quelques formules à l'emporte pièce, des généralités gratuites à deux balles : "Il y a comme cela des napoléons du minuscule ; en général, ils finissent sur les bateaux, le seul endroit endroit où ils peuvent régner sur des empires.", "La vodka est tellement plus efficace que l'espérance. Et tellement moins vulgaire." ou encore " En Russie, l'art du toast a permis de s'épargner la psychanalyse", d'autres qui frôlent le politiquement pas correct : " Nous étions fiers comme des tractoristes de la brigade numéro 12 décorés de la médaille du travail". Des formules de sale gosse d'occident, gâté par l'aventure et la construisant au besoin ... une forme de provocation snobissime, jusque chanter les louanges de l'Oural, la moto emblématique du savoir faire stalinien, qui devient ici le symbole de la résistance à la modernité et à la marche de la Russie vers le capitalisme le plus décomplexé. Décomplexé, l'auteur l'est aussi, son projet est de raconter le périple sur la fameuse Oural et son side car, conduite par lui-même, accompagné de deux acolytes français et de deux autres russes, périple qui suit les étapes (en gros) de la retraite de Russie, la der des ders de Napoléon.

On sort des sentiers battus de l'histoire pour accomplir un devoir de mémoire d'arrière garde. Voilà qui me plait. Sylvain Tesson, un ami à lui et son photographe se lancent donc sur les traces de Napoléon et des ombres de l'armée qui trouva, de Moscou à Paris, la triste fin de sa gloire. Tombe d'un règne auréolé aujourd'hui plutôt de sa légende noire que de sa légende dorée, la plume de Tesson tente une résurrection tardive au rythme brinquebalant d'une Oural et de son side car, dépassés sur les autoroutes par la modernité des camions multitonnes qui les noyent sous la neige fondue et crade des à-côtés de l'histoire officielle.

Un voyage sans gloriole, aux étapes rythmées par la vodka et les gueules de bois, les quelques souvenirs de ce qui fut la grande armée, surgissent au coin d'un bois ; pancartes dégradées par l'oubli, au bord d'un fleuve, monuments à une défaite qui fut, aussi, la victoire des vaincus, l'armée du Tzar. Ce qui explique, selon Tesson, le goût des Russes pour Napoléon ...

Le voyage se nourrit aussi de lectures historiques, qui sont assez peu développées, l'auteur balisant juste les principaux repaires pour que le lecteur s'y retrouve. De même, de temps en temps, il place une fresque de la débâcle, esquisse les silhouettes des moribonds en errance, la faim qui les fait dévorer les chevaux, le froid qui les consume.

Pas un roman historique, pas un essai non plus, un vagabondage, j'ai bien aimé ce côté feu-follet, franc-tireur et quasi jean foutiste des convenances.

 

 

03/07/2016

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, Alex Beaupin

les gens dans l'enveloppe,isabelle monnin,alex beaupain,romans,romans français,pépitesUne lecture à cœur, de cœur, trois coups de cœurs pour une seule enveloppe.

Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur sur internet 250 photos, elle en fera un roman, puis retrouvera les vrais gens qui étaient dans l'enveloppe, Alex Beaupain en fera des chansons. C'est le projet en trois temps.

Les photos sont anonymes, sans noms, sans prénoms, sans dates, sans lieux. Elles ne sont ni belles, ni bien prises. Elles montrent des gens ordinaires et des moments infra ordinaires, de ces photos qui ne veulent rien dire de bien important, sauf, peut-être, pour ceux qui les ont regardées, avant de les jeter. On y voit un jardin, un champ, une cour avec des plates bandes en béton, les en arrondie qui devaient faire joli dans les rangées, bien rangées d'un potager, la tapisserie d'une salle à manger, celle à gros festons dorés et déjà fanés. Les mêmes personnes reviennent, mal cadrées ; une grand-mère, un homme plus jeune, qui porte une petite fille, la même qui tient d'une main un grand-père et de l'autre un vélo, elle doit l'avoir reçu en cadeau, elle ne le tient pas bien, une autre photo, cette année là, elle a reçu une guitare. Un portrait se détache, la petite fille porte un gros pull à rayures orange, la laine peluche déjà un peu. Elle a les dents un peu écartées et regarde ailleurs. Une autre photo montre le portrait peint de la petite fille au-dessus du cadre d'une cheminée, le regard affirmé. Et pourtant, c'est le même.

La grand-mère porte de grosses lunettes, de plus en plus foncées. La petite fille grandit. Séance pose au camping, devant un barbecue. Sa solitude enrobe l'âme des polaroïds.

Sur aucune photo, n'apparait la mère. Isabelle Monnin construit l'histoire autour de ce manque et anime le papier glacé, la petite fille attend près d'un téléphone à touches orange, Platini lui fait chanter "allez les bleus", la coupe du monde est en Argentine, très loin de la grand-mère, devenue mamie Poulet, loin de la toile cirée de la cuisine étriquée. Là-bas, il y a celle qui a pris le virage. Isabelle Monnin nomme la petite fille Laurence, le père, Serge, et la mère, celle qui les a quittés, Michelle.

Elle leur brode une histoire de désamour, et de rêves perdus, de tristesse sans plaintes, d'infinis riens ordinaires dans une bourgade des années 70 entre ruralité et usine et raconte une histoire de virages, de ceux que l'on ne prend jamais, ceux qui sont à 90 degrés. Une histoire de barrage et d'enfance grise aux couleurs passées de polaroids qui ne veulent plus rien dire au fond d'un tiroir.

Reste à faire la seconde partie, l'enquête et retrouver les vrais gens. L'auteure traine des pieds, moi aussi. Pas envie de savoir qui ils étaient vraiment ces gens dans l'enveloppe, si cela se trouve, Michelle, Serge, mamie Poulet et Laurence, en vrai, ils étaient moches, pas si tendrement abimés que dans le roman, pas si vrais dans leur vie où la banalité n'aurait pas l'excuse du romanesque. Mais voilà, "dans l'enveloppe, il y avait des gens biens" dit Isabelle Monnin. elle mesure sa chance, et moi aussi.

Serge devient Michel, Michelle devient Suzanne et Laurence reste Laurence. L'enquête bâtit d'autres portraits en échos des premiers et noue, pourtant, la même histoire ; la faille de l'enfance, le désamour et l'abandon, même si les rôles sont redistribués et que l'Argentine rêvée se dissout dans la réalité de Clerval, ancrée dans le Doubs. Reste la fragilité de Serge qui fait chavirer, une histoire de clocher et de cœur que l'on a oublié de prendre.

En enlevant les guillemets de la fiction, le lieu et les gens prennent corps et bruissent les voix qu'Alex Beaupin va alors mettre sur le CD, troisième écho où les vrais gens content alors les deux histoires et la leur. Les trois moments résonnent des mêmes notes frêles et friables comme des larmes à sécher.

 Un autre avis, un autre coup de coeur : monpetitchapitre

 

 

 

05/06/2016

Grossir le ciel, Franck Bouysse

les2pontsB.jpgLe ciel pèse plus lourd qu'ailleurs dans le fin fond des Cévennes. Pas les Cévennes du soleil, celles que l'on trouve de l'autre côté du gardon et de la Vallée française, mais les Cévennes du nord, où le touriste, même randonneur, se fait variété rare tant le sol y est rude au bâton, même en descente, et la terre froide, même en été, quand se baigner sous le Pont de Montvert vous donne une idée du pôle nord. L'eau y est pourtant claire, aussi claire que l'habitant est taiseux, voire suspicieux.

Gus pourrait en être l'archétype de ses taiseux. Figé sur sa terre comme si elle était son lot d'éternité, il ne voit pas plus loin que son nécessaire, l'horizon embrumé du bout de ses champs, à savoir seulement passer un jour après l'autre, que les vaches doivent traites à l'heure et la clôture réparée.

C'est un drôle de type, dans un drôle de temps, arrêté comme lui, solitaire et glacé comme la neige qui fabrique des empreintes, les empreintes, toujours les mêmes, les siennes et celles de son chien. La violence de l'enfance, celle d'un amour perdu aussi, perdu avant même d'avoir existé, il y a si longtemps, reviennent comme les flocons qu'il chasse d'un revers de main, comme les mouches s'accrochaient en été au papier gluant de la cuisine, l'unique pièce de la ferme, où grésille la télé, à l'image aussi ouatée que le ciel est bas.

Allez savoir pourquoi, c'est le jour de l'annonce de la mort de l'abbé Pierre que cela lui prend à Gus, de se sentir ainsi tout chose, à remuer ses flocons de souvenirs, à se sentir un peu comme un orphelin, alors qu'en vrai, orphelin, il l'est déjà depuis un bon moment. Et le moins que l'on puisse en dire, est qu'il ne le regrette pas. Et on le comprend.

Mais le voilà d'autant plus tout chose que son unique voisin et ami, Abel, autant que l'on puisse être amis entre deux célibataires taiseux et cévenols du nord, se met à faire des cachotteries, de celles qu'on pourrait ne pas remarquer si depuis tellement d'années, le papier à musique de leur relation n'avait pas gardé la même tonalité qu'un texte à trous.

Gus et Abel se cherchent, entre taiseux, cela peut-être violent ... et l'intrigue déroule un fil simple et presque ténu de vieilles rancœurs dont on retrouve les traces dans la neige, pas à pas, mais bien tassés les tas ...

Ce qui tient vraiment le bouquin, j'ai trouvé, est la cohérence du paysage, du décor et du style. Dans un lieu où chaque geste a sa place, chaque flocon son poids, les phrases et les mots sont ici placés pareils, avec une place et une attention à cette place. Chaque mot construit les gestes, nécessaires, lourds et pointilleux et vains en même temps, de Gus. Ils transpirent de sa fatigue et finalement, de sa peine, toute simple et jamais dite ainsi, de ne pas avoir été aimé.

Aussi simple, clair et froid que l'eau du Pont de Montvert. Et dieu sait si elle est claire et froide cette eau du Tarn ...

 

Lire aussi l'avis de Sandrine qui m'avait donné l'envie de lire ce titre, aussi rude que le pays, la Lozère, qu'il raconte. Une pensée pour Prades et Castelbouc ...

26/05/2016

Le jour de la cavalerie, Hubert Mingarelli

la-cavalerie.jpgEt bien, la cavalerie n'est jamais arrivée, on est pas dans Rio Bravo, on est dans "l'art de l'ellipse" (dixit la citation qui est sur le quatrième), y'a même tellement d'ellipses que je me suis mise à chercher l'histoire, je ne l'ai pas vraiment trouvée, mais je pense que l'auteur l'a bien cachée, trop pour moi, en tout cas.

Il y a une vieille, muette et paralysée dans un fauteuil qui communique de la main avec le gars Samuel, qui fait donc toute la conversation à lui tout seul en tentant d'animer le dialogue avec des tours de passe passe à l'aide d’œufs. Il rumine des projets, tuer un serpent, tuer le vieux, réparer un moteur, une ampoule, faire un élevage, combler un fossé, dévier une rivière (non, là, j'en rajoute, ça fait trop ...), projets dont on comprend très vite qu'ils sont tellement ressassés que la vieille passera de vie à trépas avant que le moindre clou ne soit planté dans la poussière de la vieille ferme qui tombe en ruine.

On est quelque part au nord du sud des Etats Unis, ce qui ne change à la paumitude des lieux et de ceux qui y passent un temps qui semble infini, tant il ne s'y passe rien, et tant on y pense à ce rien. (Un rien voulu par l'auteur, c'est l'ellipse)

Un homme passe, Chester, il marmonne une histoire de stand de tir et de trophées qui ne valent pas un vrai tir à la chasse. Un autre arrive, Homer. Il vient du sud et dit la mer, enfin, surtout le chantier de démolition des bateaux qui ne voguent plus. Il pourrait peut-être redonner vie aux projets. Peut-être que d'ailleurs la vieille n'existe pas, peut-être que Sam a déjà tué le vieux, peut-être qu'il n'a pas tué de serpent, peut-être que Chester et Homer ne sont que des ombres de lui-même, égarés dans ce nul part que rien ne vient agiter, sauf la valse des oeufs entre les doigts du personnage.

De beaux tableaux de solitude, mais très très très, on l'aura compris, elliptiques .... Bêtement, j'en suis arrivée à palpiter à l'idée de la chute d'un oeuf ...

20/05/2016

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

le quatrième mur,sorj chalandon,romans,romans français,guerre du libanJ'avais lu "Mon traitre", à sa sortie et ce titre m'avait quelque peu agacée ; la mise en scène que l'auteur me semblait y faire de lui même m'avait paru grandiloquente et à but larmoyant. Je ne sais pourquoi, j'avais eu l'impression d'être manipulée, à mon tour, comme lui dans le roman, sauf que lui, c'était par un ami et que Sorj Chalandon n'est pas mon ami, donc il (Sorj, je veux dire) avait des circonstances atténuantes.

Par la suite, j'ai eu l'occasion d'entendre trois fois l'auteur, une fois, parce que sa parole m’intéressait, je voulais comprendre ce qui m'avait agacée. La seconde, parce que je m'étais trompée de salle dans le programme (je voulais entendre Vélibor, parce que Vélibor Colic, j'adore l'entendre), la troisième fois parce que je voulais revoir Carole Martinez et que c'était lui avec elle. Mais, je n'avais jamais franchi le pas d'un autre titre, campée sur mes réticences.

Alors, le quatrième mur, à priori, c'était pas gagné. Il a fallu le hasard d'une dédicace avec fiston qui faisait connaissance avec le monsieur, lui, jurant que non, ce n'était pas une lecture imposée, ni par sa prof de français, ni par sa mère ci même à ses côtés ( fiston étant poli, il n'a pas précisé "de toute façon, ma mère, elle ne lit pas vos bouquins..."), pour que finalement, je me retrouve à le lire ce quatrième mur, avant même fiston (n'empêche que je me demande comment un ado peut recevoir cette histoire d'Antigone au Liban ?)

Georges est le héros, et Georges, ça sonne un peu comme Sorj, non ? Et quand on sait que Chalandon a été grand reporter de guerre, à priori, on comprend bien, que, cette fois-ci encore, l'expérience du personnage se nourrit du vécu. L'auteur y met quand même quelque distance en faisant de son personnage principal, non un journaliste, mais un étudiant attardé, au parcours politique reconnaissable pour gens de mon âge, activiste post soixante-huitard, un peu Mao, et cogneur de fascistes. "Les rats d'Assas" lui ont d'ailleurs laissé, en souvenir d'un tabassage en règle, une jambe en mauvais état de marche. Peu à peu, désenchanté, il s'est retiré, metteur en scène engagé, puis surveillant en fin de droit en lycée, il a épousé son actrice, et berce sa fille, Louise, prénommée ainsi en hommage à celle de la Commune.

Georges se retire d'une lutte politique, ou alors c'est la lutte qui se retire, lorsque revient Sam, une figure de frère aîné dans le combat. Samuel est juif et grec, ce dont Georges a rêvé, non pas d'être juif et grec (on fait ce que l'on peut ...), mais d'être un combattant héroïque. Sam,  lui l'avait déjà fait, la révolution, la résistance et l'échec. Face aux Colonels, il s'est rélévé en héros presque brisé. Alors, son dernier projet est de monter Antigone au Liban, avec des acteurs venant de toutes les communautés. Il est trop malade pour aller jusqu'au bout, c'est donc à son frère d'armes qu'il confier son testament de paix. c'est ainsi que que Georges débarque dans un Liban en guerre, mais avant l'arrivée d'Israël sur le terrain. De ce qui semblait encore possible, Sabra et Chatilla vont changer toutes les donnes.

Alors oui, Chalandon en fait trop et on bouffe de la fraternité, des empoignades viriles et des envolées d'applaudissements au lyrisme larmoyant, oui, toutes les grandes valeurs y passent, oui, la liberté, c'est bien, la guerre est fracas et confusion. Oui, j'ai eu parfois l'impression de lire une longue dissertation sur Antigone, et les possibles interprétations de la pièce d'Anouilh. Oui, il y a une agitation fébrile et inutile des sentiments, mais, il y a aussi, la dernière partie.

L'entrée de Georges dans Chatilla, son retour de guerre, son impossible retour à la normalité, a une profonde justesse, les paroles sonnent, troublantes, bien plus troublantes que la description de la guerre et et de ses ravages, sur la beauté de la guerre, son attirance, et le silence qu'elle impose à la paix, et le gouffre fascinant qu'elle ouvre aux hommes et où les hommes se perdent.

 

 

04/05/2016

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon

printemps-poetes-2012-7-L-QBRckV-175x130.jpegL'auteure se glisse ici dans le dystopique. Le hic, c'est que dans le genre, il y a quand de grands ancêtres, et que pour le thème choisi ; le pouvoir libérateur de la lecture face à une société qui le nie, le réprouve ou le combat, on est quand même dans du classique de chez classique, normé, encadré, calibré de topoï que l'on retrouve ici, sans surprise aucune.

Un individu solitaire, issu de la classe sociale de la plus méprisée d'une société futuriste quelconque, fait preuve de qualités exceptionnelles, sang-froid, rigueur, forces physiques et mentales pour se hisser dans le corps d'élite des Agents. Il porte évidemment un numéro de robot, 1075.

Les agents sont une sorte de police-milice affectée à l'encadrement des grandes manifestations de lectures publiques. Lesquelles manifestations sont organisées dans de gigantesques stades, par le pouvoir, comme des exutoires pour une population dressée à ne pas lire en dehors. Ce sont des "manifestations à haut risque". Un lecteur balance à la foule électrisée les mots écrits dans un moule par un écriveur, autre corps d'élite pris en charge par le programme du service national. Il se produit alors l'heure de grâce, un moment de transe et de folie collective, l'hystérie des sentiments que les histoires formatées pour libèrent en vrac. Parce que les mots et les histoires sont calibrés, ils font adhésion et catharsis.

Le pouvoir a pris les mots et a lissé les histoires, la paix sociale est garantie par les déchainements réguliers, encadrés par des Agents parfaitement insensibles, eux, aux pouvoirs des mots dévidés en boucle. 1075 est l'Agent parfait, analphabète et ambitieux, fier des avantages de sa position.

Croyant se maitriser et maitriser les rouages de la machine, 1075 va pourtant tomber dans le piège des livres, des vrais, ceux qui entrainent réflexions et profondeurs intimes, et non une stupide identification, et le numéro deviendra âme sensible à l'aide d'une femme et d'un double jeu.

Le propos est louable, et court, les cibles évidentes : la manipulation des masses par l'émotion, la littérature fabriquée. L'écriture, très classique et linéaire, ne sauve pas l'intérêt ... Un exercice de style sur lequel l'auteure a voulu faire ses griffes personnelles comme on fait ses gammes ?

Je ne sais, mais ce livre n'a rien a voir en tout cas avec les qualités de "Méfiez vous des enfants sages" ou "Le roi n'a pas sommeil".

17/04/2016

La part de l'autre, Eric Emmanuel Schmitt

star.jpgIl est rare que je fasse une note sur un abandon de lecture, d'abord parce qu'il est très rare que j'abandonne un livre en cours de lecture, et ensuite parce que je n'ai pas abandonné une lecture depuis des années. ce qui fait deux très bonnes raisons. Quand je m'ennuie, je m'ennuie jusqu'au bout, consciencieusement, la main devant la bouche, parce que je suis polie, et les yeux parcourant en diagonale les mots que je ne lis plus. Mais ils ne s'en rendent pas compte, donc, ce n'est pas grave, et je peux en toute bonne foi, dire que, si, je l'ai terminé, ce livre. Et comme j'ai assez peu l'occasion de faire preuve de vraie bonne foi, alors j'en profite.

Mais en ce qui concerne cet abandon ci, il est tellement remarquable que je peux l'argumenter, par conséquent, je ne vais pas m'en priver. Un abandon lâche, puisque sans combat, un abandon exprès, le temps d'un aller retour en bus de chez moi vers une terrasse et de la terrasse à chez moi, quinze pages à l'aller, et quinze pages au retour, ce qui fait que j'ai abandonné à la page trente, et encore j'ai lu les trente parce qu'au milieu de l'aller de retour, lorsque j'ai décidé d'arrêter, je n'avais pas d'autres livres dans mon sac.

A vrai dire, j'avais quasiment décidé d'abandonner avant de le lire, en l'achetant, mais je voulais voir si j'avais raison. Ce qui fait aussi de cette note la plus chère de mon blog. Huit euros 10 pour le livre,  plus le prix des deux tickets, j'ai explosé mon budget de l'abandon. La prochaine fois, j'accepterai de ne pas savoir si j'avais tort ou raison.

Et tout cela parce que je ne peux pas me mettre dans la tête d'Hitler, ni celui qui a été refusé aux Beaux Arts, ni l'autre, celui qui a été accepté, le livre alterne les deux, alors que déjà un, cela fait beaucoup, mais alors deux, cela fait deux de trop. J'ai un barrage anti-fiction qui explose la lecture, ça m'avait déjà fait le même coup avec "Il est de retour" . Ce pourquoi, je me doutais bien que je n'y arriverai pas. J'ai quand même demandé à mon amie A., mon mentor en terme de littérature, (il faudra quand même que j'arrive à faire une note sur "Les gens dans l'enveloppe") entre la page quinze et la page trente, c'est-à-dire sur la terrasse, en gros, "tu l'as lu ?". Elle m'a juste dit "non".

Et vient mon argumentation, sommaire, parce qu'en trente pages, c'est vite torché : voilà un livre où l'on me présente un Hitler trop aimé de sa maman pour pouvoir supporter la vision d'une femme nue et qui s'évanouit quand il doit en dessiner une, le pauvre ...,  un frustré sexuel qui nourrit son complexe de supériorité du rêve inassouvi de tuer son père, qui a fait tant de mal à maman, un malade que Freud se mêle de guérir, la maman étant morte d'un cancer du sein, le pauvre garçon ne peut pas en supporter la vue, ni même dire le mot, "sein" ... Je me suis arrêtée là.

Je ne saurai jamais ce qui est arrivé à l'Hitler admis aux Beaux Arts, mais je sais ce qui est arrivé par l'autre. Ce savoir fictif est rendu non valide par celui de la réalité. Alors peu importe le Hitler et sa maman, son papa, son saint frusquin et sa quéquette molle. Je m'en tape le coquillard de la quéquette d'Hitler et de son complexe d’œdipe. Face à l'histoire, c'est un postulat qui me parait accablant, et je me dis que lire et relire la banalité du mal d’Hanna Harendt est le seul vrai devoir de celui qui mêle la réalité et la fiction à la sauce psy à deux balles.

 

 

14/04/2016

Histoire de la violence, Edouard Louis

7202-100239207.jpgC'est le second roman de celui par qui le scandale est arrivé, un autre "roman" que sans doute, l'auteur n'avait pas envisagé d'écrire, un autre roman confession, qui cette fois-ci encore est centré sur lui même, comme recroquevillé sur un moment de son histoire, après Eddy Bellegueule alors qu'il tentait de devenir Edouard Louis, le récit ressassé d'une nuit unique sur laquelle il tire pour en faire une longue incantation de la douleur intime.

Un soir de Noël, à Paris, l'auteur rentre chez lui, du côté de la place de la République. Il a un peu bu, pas trop, se sent en accord avec ce moment, celui passé chez ses amis, et aussi celui de son retour, rafistolé par les livres offerts qu'il tient sous son bras. Il va lire, se dit-il, un peu, une fois la rue remontée et la porte fermée. Cet équilibre va être rompu par une rencontre fortuite. Un jeune homme, Reda, l'aborde et le séduit. L'auteur aurait pu résister, continuer sa route, ne pas ouvrir la porte et ne pas laisser rentrer Reda, et ses tentations de tendresses d'une nuit. Mais, finalement, il va dire oui. Et, cette nuit là, une fois passés les accords des corps, les quelques échanges de confidences, Reda va le voler, tenter de l'étrangler, le violer, et partir, disparaître, laissant l'auteur spolié d'une autre histoire, face à sa faiblesse et à sa peur, et volé, aussi d'une autre image de lui-même.

Que s'est-il passé, vraiment ? L'auteur tourne et retourne les étapes nocturnes, puis celles du jour d'après, l’hôpital, ses amis, la plainte au commissariat, et surtout, scrute son consentement. Méticuleusement, comme il a lavé les draps, récuré son corps, comme il a tenté d'effacer toutes les traces, il remonte vers les causes. Il écarte les solutions faciles, évidentes, Réda, fils d'Algérien immigré, Réda, frustré social, frustré sexuel et le hasard et de cette rencontre, lui, ex- Eddy Bellegueule, fils du nord et d'une misère qui ressemble à celle de son agresseur.

Cette histoire, et cette enquête intime, Edouard Louis l'a confiée à sa sœur, et maintenant elle même la raconte à son mari, autour de la table de la cuisine. A sa façon à elle, elle dit les mots de son frère, les traduit, le juge, évoque sa fatuité d'adolescent, ses errances viriles, son orgueil d'être autre, ses piètres glorioles, sa fuite d'eux, son incompréhension à elle. L'auteur est derrière la porte, il l'entend, parfois la corrige dans son récit parallèle, mais jamais ne la coupe, laissant couler leur deux paroles. Cet écho, seul le lecteur en lit les dissonances, en auditeur aveugle. Moi, je le voyais, le Bellegueule se ronger les ongles derrière la porte entrouverte, pris dans la faute d'avoir cédé à la tentation d'un soir.

Cette parole, qui n'est pas celle d'une victime, enfin pas seulement, dérange par sa lucidité, son ressassement, ses pistes en forme de questions qui se perdent dans le vide, une parole si sensible et si heurtée qu'on ne peut que la laisser se dévider jusqu'au bout, quelque peu soufflé par cette entreprise de l'intime.

28/03/2016

Cherche jeune fille à croquer, Françoise Guérin

cherche jeune fille à croquer,françoise guérin,romans,romans policiers,romans françaisLe commandant Lanester a pris un choc dans l'enquête précédente. Comme je ne l'ai pas lue, je n'étais pas au courant, ce qui n'est pas très grave. Mais le choc semble avoir été rude, psychologiquement lourd. Ce qui est quand même problématique pour qui doit diriger (normalement) une équipe de criminologie analytique. Lanester est un profileur, mais à prononcer à la française. D'ailleurs, rien que son nom lui évite tout amalgame avec une quelconque série américaine. Je le précise pour ceux et celles qui ne connaîtraient pas la ville de Lanester, une banlieue dortoir ex-ouvrière jouxtant Lorient, à l'architecture stalinienne qui vous ferait vous retourner même Lénine dans son mausolée, si on l'avait baladé le long de l'avenue qui y porte son nom.

Lanester, donc, se recherche un regain d'enthousiasme pour son métier, dont il a un peu peur que les rênes lui échappent, un regain d'autorité sur son équipe qui a pris une nette tendance à l'autonomie, un regain d'envie d'histoire d'amour avec l'infirmière psy qui soigne son petit frère interné pour cause de silence obstiné dans ses scarifications. En arrière-plan, un père violent, ex-flic qui aurait mal tourné ....

Dit comme cela, on pourrait le croire glauque, ce personnage, mais non, même pas, il est même assez attachant, le profileur abimé comme il faut aux entournures de l'âme. Du coup, lorsqu'on lui colle une enquête sur d'autres abimés de la tête et du corps, cela paraît coller de source. Des jeunes filles ont disparu, toutes anorexiques, toutes soignées dans le même hôpital spécialisé, toutes de la même région, la vallée du Mont Blanc, toutes au stade quasi terminal de la maladie, toutes volatilisées sans témoins,  sans intervalles réguliers ou irréguliers, sans véritables connexions entre elles, avec pour seul fil rouge le rêve de chacune de se laisser mourir en paix.

L'équipe de Lanester s'installe, une collaboration quasi sans faille avec la police locale ne donne presque rien de nouveau, notre enquêteur piétine, profile à tâtons, se fourvoie dans ses méandres intérieurs, l'équipe se charge de mettre un peu de mouvements d'âmes dans cette enquête qui se sait pas où elle va, le temps que le lecteur soit bien ferré aux personnages, soit bien entré dans l'univers de la maladie, des soignants et des soignées ingérables, cloisonnées dans leur toute puissance suicidaire.

Et puis, une fois que vous êtes bien installé, peinard dans la multitude des pistes et des indices qui se croisent et font du surplace, l'auteure balance les grands moyens, et là faut s'accrocher dans le slalom, parce que dans le genre pistes tordues, on en avale des rouges et des noires tout schuss et sans remonte pente. On finit un peu décoiffé par l'improbable tournant pris à vitesse grand V.

A lire sans se poser trop de questions non plus ....

 

 

 

26/03/2016

Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse

piano.jpgUn homme a profondément aimé une femme, cette femme a profondément aimé cet homme. Et puis, comme par l’inadvertance, il a oublié de la regarder, parce qu'il avait autre chose à faire, un projet musical qui lui donnait du mal, et puis que la vie est comme cela, voilà. Il ne l'a pas vue tomber, se déconcerter. Elle a disparu et il a continué les concerts, et a connu une autre femme. François Vallier a juste arrêté de jouer Schumann, parce que Sophie l'aimait trop. Le souvenir de l'amour cristallin a trouvé un apaisement factice.

Et puis, un simple message d'un admirateur sur son site internet, et Sophie est retrouvée. Depuis trois ans, elle est internée et n'attend rien, elle écoute ses concerts de Schumann et peint un unique tableau vide. Alors François lâche tout, vie, femme, concerts et Orphée part prendre Eurydice par la main, si elle le veut bien, pour que les contours de la vie redeviennent nets et que la première reprenne son cours, presque là où il l'avait lâchée.

Et ce livre, ce n'est rien d'autre que cela, un homme amoureux d'une femme, sa Sophie, artiste un peu bancale et secrète, qu'il avait aimé sans trop ouvrir sa boite de Pandore, et qui se dépouille de tous mensonges et de toutes lâchetés. Il en devient poignant de simplicité. Une seule corde dans l'écriture aussi, quelques variations mais très peu, pas besoin, la plume va, comme le personnage à l'essentiel, de ce qui doit être dit et vécu. Pas de vibratos, ni de trémolos : l'erreur, la réparation, sans illusion cette fois-çi. François avait cru être invincible et entrainer Sophie dans son envol radieux. Sophie s'est cassée une aile, il va reconstruire une béquille, un nid, avec la ferme intention de, cette fois, combattre et vaincre son minotaure à elle, et de la regarder vraiment.

12/03/2016

De quelques amoureux des livres, et etc, Philippe Claudel

ob_2224be_425849-10150591273222557-28165572-n-jpg.jpegPhilippe Claudel compile dans ce recueil des biographies de rêveurs d'écriture, des écritures toujours déçues et contrariées, comme le dit le très long titre que je tronque ici, d'hommes et femmes que "que la littérature fascinait". Ces destins fictifs sont fabriqués sur mesure par un écrivain qui s'amuse, dans ces brèves bios lapidaires et elliptiques, à créer autant d'amoureux des livres que d'échecs.

Les personnages sont juste esquissés. Farfelus, fantasques, ils ont un gout de Borges ou de Cervantes. Parfois démesurés, hallucinés, ou alors seulement un peu décalés, ils surgissent et se succèdent pour un moment d'éternité littéraire, comme ce sergent de la Waffen SS déterminé à tuer Javert, retrouvé dans les égouts de Paris (pas Javert, mais le lieutenant SS ....). A d'autres fondus de la chose écrite, l'écriture est interdite pour cause de compulsions viscérales vers l'infini ou de tics improductifs, comme pour cet homme à qui les idées de romans ne viennent qu'en taillant des crayons et qui ne peut jamais écrire les mots ainsi venus puisqu'il n'a plus de crayons ...

Ils sont de tous les continents et de tous les âges, ces fanatiques de l'écrit réinventés par un Claudel facétieux qui rejoue Héraclite en vieux grec faignant qui n'aurait jamais écrit que par fragments, supercherie dont il savait que la postérité lui serait gré d'un plus grand talent encore. 

A l'écrivain frustré, Claudel donne une chance de postérité immortelle et grandiose. Ainsi cet érudit brésilien, pourtant auteur de piètres romans, qui s'immola dans sa bibliothèque pour que les pages de Balzac, Voltaire et Pascal se retrouvent cendres mêlées à ses propres pages, pour l'éternité. L'éternité, c'est souvent ce que vise ces ratés de la plume, victimes des circonstances ou du hasard ; un homme aurait pu écrire s'il avait épousé une autre femme que la sienne ;  celui qui se croyait un grand dramaturge et dont la postérité ne gardera que ses écrits qu'il croyait mineurs (Voltaire es-tu là ?).

La plume est satirique, tendre, nostalgique, alerte et jubilatoire, on y croise ce qui semble être une connaissance (l'auteur qui arrêta d'écrire du jour où il devint membre du  jury d'un grand prix littéraire ...). Soit, l'effet liste peut lasser un peu à la fin, mais je ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle mon préféré est resté le premier "celui de Sparte", que je vous laisse découvrir p 10 : un murmure du passé qui chuinte l'oreille, une envie de le lire à voix haute, je le relis, c'est juste cela.

06/03/2016

La fractale des raviolis, Pierre Raufast

la fractale des raviolis,pierre raufast,romans,romans français,déceptionsPassée la première réplique, " Je suis désolé ma chérie, je l'ai sautée par inadvertance", qui m'a fait sourire, (et encore, pas tant que cela vu que je l'avais déjà lue ailleurs), dieu que je me suis ennuyée dans ce livre ... Le terme est assez faible, d'ailleurs, mais j'ai la flemme d'en chercher un autre, et ma note sera aussi terne que cet ennui attentiste et passif qui aura teinté ma lecture. L'ennui n'est même pas l'agacement, l'ennui, pour pasticher très librement la définition de l'inadvertance donnée à la suite de cette première phrase, serait une sorte de "défaut accidentel d’intérêt, manque d'attention à ce que l'on lit, manque d'implication d'une lectrice qui voit le coup de la poupée russe arriver." Après un frémissement de curiosité (qu'est-ce va surgir du chapeau ?), la lectrice ne voyant toujours rien venir, se lasse ...

Une narratrice non identifiée surprend son mari en plein ébat adultère. Comme visiblement, ce n'est pas le premier, elle met en place un plan dit diabolique pour s'en débarrasser, plan qui consiste à lui faire acheter lui même le sachet d'herbes de Provence qu'elle va ensuite empoisonner et répandre sur le plat préféré dudit mari, des raviolis, donc. Arrive un jeune voisin confié en urgence, le plat devient piégeux, c'est le sauve qui peut vers la fractale ...

Elle s'enclenche ainsi, en forme de marabout-de-ficelle narratif où chaque dernière phrase d'un très court chapitre, met en marche une histoire racontée au très court chapitre suivant et ainsi de suite, jusqu'au bout de la ficelle et après on remonte le truc vers le plat de ravioli empoisonné, laissé en plan dans la cuisine. Un plat de raviolis froids, quoi, dont l'histoire va se terminer en queue de poisson.

Je me suis quand même demandée ce qu'était une fractale, au cas où un truc d'envergure m'aurait échappé. Je n'ai rien compris à la définition, pas plus qu'au livre, d'ailleurs, ce qui m'a vaguement inspiré ce dernier pastiche un peu plat : " sa dimension romanesque est strictement inférieure à sa dimension formelle". N'est pas Perec qui le croit.

 

27/02/2016

Envoyée spéciale, Jean Echenoz

echenoz,envoyée spéciale,romans,romans français,pépites"Constante étant oisive, on va lui trouver de quoi s'occuper", annonce le quatrième de couverture. Constance, c'est l'envoyée spéciale qu'Echenoz fait kidnapper à Paris, captée par le regard d'un bel inconnu, et qu'il envoie dans la Creuse pour un traitement spécial en compagnie de deux gardes du corps peu efficaces, deux Laurel ou deux Hardy ... Fin fond de la Creuse où l'on apprend, d'ailleurs, que les éléphants ont un rapport particulier avec les attroupements de papillons en Corée du nord. La dite Corée du nord, où notre auteur, manipulateur en grande forme, envoie la dite Constance, consentante, cette fois, manipuler à son corps pas défendant, un play boy futur ex ministre, dans une dictature clinquante de jet set absurde  ...

De l'intrigue, voilà tout ce que je peux dire ... Parce qu'après tout, l'intrigue, il en fait ce qu'il veut, le marabout de ficelle échenozien, porté ici à un de ses plus haut degré d'excellence (on est dans l'Echenoz des "Grandes blondes" de "Lac" ou du "Au piano", c'est dire ...). Un marabout ciselé, attention, un rubis cube indécricotable ... Vous pensiez roman d'espionnage, oui, peut-être, mais vous enclenchez l'éolienne à l'envers, et vous voilà justement, à l'endroit, vous pariez sur une nouvelle facette  du  syndrome de Stockholm et il vous file entre les doigts comme un pétard mouillé. C'est en looping que vous atterrissez au Corée du nord, ayant récupéré au passage les deux Laurel, toujours parfaitement inutiles, ( mais, c'est comme les éléphants et les papillons de la Creuse, on ne sait jamais à quel moment le puzzle retrouvera sa pièce manquante, inutile et parfaitement nécessaire, par conséquent)

Rien ne ralentit la machine, ni les clins d'oeil, ni les vraies fausses digressions, ni les commentaires, mi ironiques, mi désabusés du narrateur omniscient qui s'en donne à cœur joie, le seul qui tienne les rênes. Les personnages, eux, n'en mènent pas large, malmenés par les tribulations dans lesquelles l'auteur les laisse se dépatouiller avant de les rattraper du coin du crayon, pour les sortir (ou pas), d'une zone interdite truffée d'oiseaux moqueurs ...

Le lecteur, lui, jubile toujours.

Un lecture commune avec Philisine Cave et Bernhard

06/02/2016

Sigmaringuen, Pierre Assouline

sigmaringuen,pierre assouline,romans,romans français,romans historiquesDès fois, il y a des titres qui me font des acouphènes. Celui-là en a fait parti. A chaque fois que je lisais le nom de la ville, Sigmaringuen, j'entendais la voix de Barbara chantant Göttinguen, à chaque fois que je lisais le nom de Céline, j'entendais ma voix intérieure qui me susurrait à la fois "un écrivain de génie" et "un facho de première", le visage d'Anthony Hopkins dans "Les vestiges du jour" se surpressait sur la silhouette de Julius, le majordome du château, qui a lui aussi quelques soucis dans l'expression de ses sentiments, et c'est un euphémisme. Allez savoir pourquoi, se ramenait alors la musique du générique de Downton Abbey .... Ce qui fait beaucoup pour un seul livre qui ne méritait pas tant d'échos parasites. La lutte intérieure pour garder ma concentration sur le texte de Pierre Assouline fut donc déloyale pour lui.

On rentre dans le château de la famille Hozenzoller qui surplombe la ville de Sigmaringen par le regard de Julius Stein, le majordome qui va devoir rester comme gardien des traditions ancestrales et du bon fonctionnement du service en cette heure grave et inédite. La famille part pour laisser la place aux rogatons du gouvernement de Vichy, dont le Reich ne sait plus trop quoi faire et qui vont échouer là, dans le dernier théâtre de leur sinistre comédie.  Julius les regarde, de haut, cela va sans dire et le ridicule de la farce du pouvoir ne lui échappe pas.

Certains fantoches se croient encore en goguette chez leur puissants vainqueurs et jouent leur carte de petits pions qui se prennent pour des grands.

Les lambris de la vieille demeure auraient pu se gondoler de rire en entendant les discours de ces péquins flanqués de leur jaquette qui se gargarisent de leur fol espoir, l'arme secrète que les nazis vont sortir de leur sous-sol et alors là fini de rire pour les alliés. (mais les lambris ne se gondolent pas, Julius veillant à la bonne tenue de la demeure, et des domestiques)

Les portraits de famille de la galerie des ancêtres regardent passer Lucette, l'ex femme de Céline, qui vient là danser ses entrechats ....

Les livres de la bibliothèque se laissent lire par les ex-haut fonctionnaires frelatés qui suintent là leur ennui.

Laval s'agite encore un peu. Pétain le bat froid et, maître de l'étage supérieur, se rengorge dans sa qualité de prisonnier politique. Darlan  porte encore le flambeau de la milice.

Les femmes de ces petits hommes prennent des bains chauds et volent les sous-tasses et les fourchettes des ménagères.

Un microcosme de grenouilles gonflées d'orgueil, pérorent, aveugle à toute réalité, à n'en plus finir, en sifflant les bouteilles de la cave.

Dans les rues du Sigmaringuen "civil", les réfugiés français envahissent les cafés de leur faux espoirs, puis fuient ou mendient. Julius y croise Céline, dans son rôle de médecin des pauvres, cynique quand même, le Bébert en bandouillère.

Julius se laisse aller à un amour qui aurait été possible si il n'avait pas été Julius. Et c'est là qu'il ne faut pas avoir lu "Les vestiges du jour" ...

Résumé peu cohérent, j'en conviens et en suis fort marri pour ce roman historique, de fort bonne facture, que ma lecture a transformé en hall de gare ....

 

31/01/2016

Le sagouin, Mauriac

4412968_Fotor.jpgGuillou est un petit garçon qui a la lèvre pendante et la morve facile. Il est né de l' unique étreinte d'une femme qui avait voulu devenir baronne et du fils attardé de la vieille baronne, qui est toujours là, des années après, elle aura même loupé le titre, la Paule, née Meulière. Elle surnomme son fils le sagouin, il la dégoûte, tout la dégoûte d'ailleurs, à commencer par son pauvre sort. Elle boit seule, le soir, enfermée là, dans la rancœur. Un jour, un jeune prêtre a posé la tête sur son épaule et la rumeur fut dite et son sort un peu plus scellé.

Paule distille sa haine, gifle Guillaume qui ne peut pas apprendre, lire, écrire, un peu compter ... On ne sait qu'en faire, d'un fils de bonne famille qui renifle et ne sait pas se tenir propre, ni se défendre, ni se battre contre sa propre mère ... La vieille domestique le débarbouille et son père se tait. On tente l'instituteur du village. Rétif, il ne veut rien avec à faire avec le château. Puis, cette femme, hystérique mais habile, le flatte. C'est que ses désirs à elle le travaille, si lui, ne voit rien, elle y projette son fantasme, c'est sourd et tout pourri de l'intérieur les adultes, pourrait se dire le Guillou ... sauf qu'il ne se dit rien.

Juste un soir, l'instituteur va le garder deux heures, chez lui, dans la chambre de son propre fils, si doué, Jean Pierre. Un moment, le sagouin va se sentir un peu regardé, le temps de quelques pages de Jules Verne, un rien de compassion, une gentille parole, un livre à lire. Mais les adultes ont des convictions, l'instituteur est un rouge, alors Guillou passe à la trappe. Cela aurait pu ne rien lui faire, si il avait été un vrai sagouin, un attardé du sentiment. Le refus sonne comme un glas et les eaux se referment sur le secret d'un père et d'un fils.

Une vague silhouette insignifiante et débile se faufile dans un horizon plombé d'égoïsmes même pas grandioses. Un titre qui clôture très justement notre aventure de relectures avec Ingannmic. Vous trouverez son avis ici.

14/01/2016

Un vent de cendres, Sandrine Collette

un vent de cendres,sandine collette,romans,romans français,romans policiers,déceptionsMalo et Camille sont frère et sœur, jeunes et beaux. Ils ont aussi un sale caractère, ce qui est dit, soit, mais n'est pas en soi une singularité suffisante pour faire d'un personnage de papier un personnage de papier suffisant. Ils ont décidé, sur les conseils de leur ami Henri d'aller vivre un sacré moment, une semaine de vendanges en Champagne. Sacré moment, soit encore ... Ils arrivent dans un village, frappé de désertification rurale, et sont installés dans un domaine quelque peu à part.

Le chapitre d'avant, c'est le prologue. On nous y raconte l'accident de Laure, d'Andréas et d'Octave, jeunes et beaux, eux aussi. Andéas aime laure qui glisse son petit corps par le toit ouvrant de la voiture, dans la tièdeur de l'air. Le vent souffle dans ses cheveux avant qu'un gros camion ne la décapite. Octave aimait sans doute aussi Laure. Fin du prologue, où il est aussi glissé qu'Andréas possède des vignes, ce qui fait que le lecteur, pas bête, réalise que Octave + Andréas + Camille, on avoir du reveal dans les cépages.

Ce qui devait être sera. Rapidement, les cadences imposées par l'affreux contremaître provoquent coups de gueules, tensions et courbatures. Rapidement, entre le frère et la sœur, des incompréhensions se tissent. Camille possède une beauté étrange, elle a les cheveux si blonds qu'il en paraissent blancs. Cette frêle blancheur attire Octave, rescapé de l'accident, balafré et boiteux. Dans les corridors sombres du domaine, Andréas se terre. La balafre attire la belle Camille, la belle frôle la bête et la charogne attire le papillon. Malo, le frère au sale caractère en profite pour en faire preuve, se fâche tout rouge et disparaît, laissant sa sœur dans le bouillon.

Une blonde attirée par un balafré, un frère mal embouché, un amour momifié, donnent un polar très efficace, sans âme, mais très efficace. La mécanique fonctionne parfaitement, on court après Camille, Camille cherchant son frère, Octave poursuivant Camille, le tout à l'intérieur d'un huis-clos de regards, de frôlements, de désirs malsains à souhait. Mais quoi ? les rouages manquent de couinements et de grincements. Y'a trop d'huile, ça glisse sur les personnages, qui nous glissent entre les doigts, trop fin du papier ... y'a rien sous le malsain, pas de densité grouillante avec des vrais monstres dedans. Il faut juste courir plus vite que le monstre qui est caché derrière la porte avec un gros couteau à trancher les petites blondes ....

Même si ce deuxième titre m'a quand même plus convaincue que le premier, "Les noeuds d'acier", où j'avais dû me pincer pour me convaincre d'avoir peur, car ici, la situation est quand même plus crédible et plus cohérente, je reste dubitative ....

(Mon exemplaire me permettant de jeter un œil sur le début du troisième " Six fourmis blanches", j'y découvre un Mathias, gardien de chèvres qui se prend pour un sacrificateur, et une innocente Lou, qui a tout de la chèvre de monsieur Seguin. Je crois que je vais prendre la tangente !)

08/01/2016

Bel Air, Lionel Salaün

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Les hasards de mes pioches de lecture sur mon étagère des "pas encore lus" m'ont conduite à ma replonger dans l'atmosphère des "années de plomb", enfin, des pré-années de plomb. on est au tout début des "évenements d'Algérie" et cette guerre qui n'a pas encore de nom plane sur la cité de Bel-Air, ses ados, son café du même nom et ses habitués.

La cité de Bel-Air est de celle qui ont été construite en carton-plâtre, et d'ailleurs, le roman commence et se termine dans la boucle de sa destruction. Dans le temps où la cité vivait encore, c'est-à-dire dans le temps de l'essentiel du récit, la cité est le domaine des ouvriers, des employés, des artisans, des gens de peu. Elle a été construite au-dessus de la vraie ville, celle des notables et des belles façades, non pour la surplomber, mais pour la séparer. Un boulevard peut y conduire, et le descendre ou le remonter, marque la frontière. Franck, dit Jacky, à cause de son nom de famille pollack ainsi francisé, y vit avec sa mère. Le père est parti depuis longtemps, laissant à son fils quelques vagues souvenirs et à la mère des kilos d'amertume. Leur appartement est petit, comme tous les autres, et il s'y croisent autour de la table en formica pour des moments de ressassements et reproches aigris de part et d'autre. Le seul luxe y est une salle à manger, sanctuaire d'une certaine forme de réussite sociale pour elle.

Franck, son domaine à lui, est la cité et sa bande de copains ; il y a Antoine, qui rêve de vitesse sur sa mobylette, Roger, la future star du football local, Serge qui prolongera le chemin de son père en montant son propre restaurant, plus tard, et surtout Gérard, le quasi frère de Franck, son ami pour la vie. Il est le fils du bistrot, son destin à lui aussi est ainsi tracé. Franck, lui, ne rêve pas à grand chose, il semble attendre que quelque chose lui arrive, entre le collège qui l'ennuie, sa mère qui l'irrite, et ce monde de la cité qui l'étreint.

Et dans ce monde de la cité, il y a le bistrot qui en est une sorte d'émanation, de prolongement, de pouls, aussi. Y trône le père Letreux. Derrière son comptoir en bois ciré, sous le lustre à cinq tulipes, il distribue les petits blancs et les sentences patriotiques à coups de grande gueule, chatouilleux à l'extrême de l'honneur de la France, lui qui n'a pas pu le défendre armes à la main, en son temps, à cause d'un malencontreux mal de dos. C'est une baraque qui fait le coup de sang en mots et ses mots font de son fils le même que lui. Gérard se prend à rêver d'être para, de casser de l'arabe. Passent d'autres personnages, tous englués là, entre zinc et terrasse, l'Adjudant, qui a fait l'Indochine, la mère Letreux qui tricote et écosse les haricots sur le coin d'un table entre les les deux coups de feu, celui de l'apéro du midi et celui de l'apéro du soir, Chantal, la seule fille de la bande ...

La cité est un microcosme où tout se sait et tout s'entend, où il y a des codes d'intégration, où le racisme y est ordinaire et coule de source. Les filles y semblent interchangeables, nattes et jupes plissées, alors que les garçons modèlent dans leur rêve le corps de Gina Lolobrigida. Leur destin semble tracé par le chemin pris par leur père, il feront juste un peu mieux.

Des années plus tard, les juke box se sont tus, le formica rouge rutilant des tables du bistrot a bien mal vieilli, et Gérard et Franck s'y retrouve dans le café cerné par les bulldozers pour se retrouver autour du secret de ce qui n'a jamais eu lieu.

Plus que l'histoire de ce secret, ce roman vaut par celle de Franck, qui finira par chercher une impossible sortie de la route tracée quand on est de la cité, celle du couvercle social, des déterminismes acceptés, de la quête d'un conformisme rassurant, l'envers des trente glorieuses qui ne l'étaient pas forcément pour tout le monde. Et se cassera salement la tronche sur des illusions.

Clara en parle aussi, très clairement, plus que moi en tout cas !