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01/01/2016

Titus n'aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai

GZBMou95YF7LjUpAOLUzTTtXMO8.jpgVous ai-je déjà dit que mon nom de scène n'a, paradoxalement, rien à voir avec mon amour inconditionnel pour la langue de Racine ? Ni avec ma suffocation lorsque je relis pour la mille et une et quelques fois les aveux de Phèdre (les trois à suivre, peux pas m'arrêter au premier, je risque la suffocation du souffle, et en plus, dès fois, je recommence du début, je zappe ceux d’Hippolyte à Aricie, franchement, le fils de l'amazone a le vers plus faible  ...).

Ce qui fait que j'ai dû lire de traviole la note de Dominique qui présentait ce titre, puisque je pensais découvrir une réécriture de la pièce dudit Racine, une réinterprétation des deux lignes de Suétone d'où tout est parti : "Aussitôt, Titus éloigna la reine Bérénice de Rome malgré lui et malgré elle", ce "malgré lui et malgré elle" qui feront les cinq actes languissants et lyriques, tendus et tendres à en presque mourir, que va construire ce type, Racine, visiblement peu enclin au lyrisme et la tendresse dans sa vraie vie, comme le démontre ce livre.

En effet, il s'agit d'une biographie romancée. La réécriture se réduit à une portion congrue qui surgit de temps en temps, au début, au milieu et à la fin, de façon, pour moi, un peu incongrue ; une Bérénice moderne, lâchée par un Titus qui choisit sa femme, Roma (oh ! les gros sabots !), plutôt que sa maitresse, la Bérénice,  qui se prend à relire Racine pour se guérir de son chagrin de la Bérénice de tous les temps, (et là, dans la vraie vie, on se dit qu'il aurait mieux qu'elle se tire directement une balle dans le pied.)

Maitresse abandonnée, Bérénice fouille et trifouille Racine, là où le mystère demeure, Port Royal, l'austère et silencieuse abbaye qui résonne comme un fantôme dans l’œuvre de celui de ses enfants qui lui tourna le plus le dos, renia ses maîtres et leurs principes. L'ingrat, nourrit de l'enseignement de ces messieurs, en sortira ce dieu caché qui éreinte les princesses tragiques du dramaturge, laisse Phèdre pantelante, finalement, et sort dans le silence de la vie du théâtre.

Port Royal, étrange histoire que celle de cette communauté religieuse infime, tant détestée par Louis XIV, ce roi à qui Racine pliera toute son ambition, jusqu'à lui tendre, notamment dans Bérénice, le plus glorieux des miroirs, le sacrifice de l'amour à la raison d'état. L'auteur est ambitieux, on le savait, arrogant, ce titre le montre ainsi, soucieux de sa gloire, certain de son talent. Boileau dit ses vers tordus, Racine lui réplique qu'il ne les plie pas pour plaire, mais pour faire résonner une langue parfaite, pure, par lui créée. L'épure, le rien.

Pour l'essentiel, on le sait, Racine marcha sur tout, non seulement sur ses premières amours, mais aussi sur Corneille, sur Molière, les deux vieux tremblotants dont il se servira comme faire-valoir. Il triomphera. Puis, le silence après Phèdre. Puis, la main dans la main avec Boileau, il couvrira de gloire les guerres du roi. Puis, après le silence du théâtre, il obéira à la Maintenon, pour deux tragédies bibliques, mais, puis,  et ce sans raison aucune, écrira encore Port Royal, y reviendra, y gagnera la disgrâce.

Ce titre pourrait donc être plutôt "Racine et Port Royal", sondant ce mystère, il lui donne une résonance romanesque posée et nourrie, se confronte aux ombres d'un créateur. Le sujet est rude et austère, le roman en sort une voix très habilement simple.

PS : le livre a été présenté au "masque et la plume", ne pas écouter le "masque et la plume", me croire, moi !

 

28/12/2015

L'égaré de Lisbonne, Bruno d'Halluin

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Attention, ceci n'est pas vraiment un récit de voyage, même si, à priori, il en a l'odeur alléchante (alléchée d'ailleurs, je le fus par Luocine). il s'agit plutôt d'un récit du retour du voyage, de la descente vers la désillusion, de la conquête, de la gloire. Le héros descend en trois paliers successifs, il se nomme Mestre Joao Faras.

Joao Faras est un nouveau converti ( ex-juif devenu chrétien, plus ou moins par la force des choses), il est un bien piètre médecin, et c'est au titre de cosmographe du roi du Portugal qu'il s'est retrouvé embarqué, plus ou moins de son plein gré, là aussi, sur le " Bate-cabelo". Le navire part voguer vers les terres lointaines dont le Portugal veut faire ses colonies. Sous les ordres de Dogos Diaz, la nef a pris  les traces de la première expédition de Vasco de Gama. La flotte est partie, fière et splendide, et l'armada a découvert Vera Crux. Mais pour l'équipage du "Bato-cabelo", ce sera le seul titre de gloire et le seul moment du rêve exotique caressé par de doux alizés et des femmes plantureuses.

La tempête aux abords du cap de Bonne Espérance disloque la flotte en un cauchemar dantesque qui longtemps hantera l'esprit de notre héros. Héros qui l'est fort peu d'ailleurs, sujet à un coriace mal de mer, il vomit bile et boyaux à longueur de vagues, lâche et pleutre, il rechigne à accomplir soins et lavements, Orgueilleux, il est la cible des moqueries de l'équipage.

Mestre Joao Faras est un homme peu sympathique, et n'attendez point de lui un acte altruiste et héroïque lorsque le navire se perd dans une mer jusqu'alors inconnue, s'égare en pays mauresque, puis navigue à vue pour le retour, le Mestre reste un mesquin observateur des malheurs qui jalonnent la route du navire.

Le voyage se révèle peu lucratif, le retour n'est pas des plus triomphal et Joao Faras reste bien le seul à se considérer comme un Mestre. Il retrouve femme et filles, mais il a perdu toute illusion et se délite dans les rancœurs d'un laissé pour compte de l'épopée maritime.

Sur la toile de fond de l'histoire se déploie la gloire du pays, politique, militaire, financière, mais notre petit personnage fait entendre un tout autre son de cloche, un avertissement à voir une réalité bien plus sordide. Les hommes qui partent et meurent en route, laissent un pays en proie à une paix fragile, et ceux qui en reviennent sont des gueules cassées qui ont payé le prix fort. Bien peu en retire gloire et fortune, plus d'un y laisse ses dents, sa femme, ses rêves ...

Joao Faras, puisqu'on l'a trahi, trahira à son tour, se détournera de la beauté des portulans, vendra jusqu'au secret du plus beau d'entre eux, le Padrao real, et finira par préférer l'effacement à une lutte vaine, et l'ombre de ses rêves laisse le goût amer des aventures perdues.

Plus qu'un roman historique, un roman sur la nostalgie et les ronds dans l'eau de l'Histoire.

 

16/12/2015

La condition pavillonaire, Sophie Divry, ou le livre qu'il ne faut pas lire si vous avez des bouffées de chaleur, mais j'avais prévenu.

la condition pavillionaire,sophie divry,romans,romans françaisEn plus, de tout ce que j'ai dit précédemment, j'avoue que j'ai sursauté lorsque j'ai lu la première scène : une vieille femme dans sa cuisine, se tient les mains posées sur une nappe cirée et écoute le ronronnement de son frigidaire. Le regard s'y promène sur les magnets moches qui tiennent des cartes postales ringardes. Du coup, j'ai regardé mon frigidaire, à moi, avec mes magnets nulles, à moi. Coup de bol, il n'y a pas de cartes postales. En plus, l'auteure me tutoyant, je me suis sentie coupable de crime de banalité. Après un sursaut de fierté, je me suis résignée, d'abord, je n'ai pas de toile cirée, ensuite mes magnets, ce sont des œuvres d'art du kitsch ... C'est EXPRES qu'ils sont moches !

Deuxième sursaut, la vieille dame est désignée par deux initiales, M.A. Me dire que j'allais voir mon  Emma que j'aime d'amour pour toujours, reconvertie en une sorte de Marie Laure, j'en ai fermé le bouquin. Les magnets passent encore, mais qu'on me vautre Emma dans une cuisine en formica, pas question.

Et puis, j'y suis revenue. Et l'ai entamé ( et terminé !) le récit de cette vie plate comme les discussions de Charles et les trottoirs de Flaubert. Le récit d'un circuit ordinaire d'une vie qui commence entre papa, garagiste, et maman, qui met une blouse pour équeuter les haricots. C'est dire le côté bandant du truc. M.A. est leur espoir, ils la dorlotent, ils n'en ont fait qu'une ( c'est dire aussi le côté bandant du truc, Jérôme, tu arrêtes les "mardi c'est permis" avec ce bouquin, je te le jure, ou alors faut être pervers .... ) pour pouvoir lui "donner de quoi", de quoi faire des études, de quoi monter un peu plus haut qu'eux.. M.A. les aime, puis adolescente, se rebelle,  tout en suivant le chemin tracé et en rêvant d'un avenir moins confiné, en cinémascope, avec prince charmant et cocotiers. M.A a des rêves en kit préfabriqué dans le pavillon étroit de sa condition.

Étudiante, elle "profite" de cette parenthèse, l'aboutissement de ses rêves, se donne à un amant espagnol, puis, tombe amoureuse d'un comme elle, finalement, et se marie avec lui, ils vont réaliser leurs ambitions, faire des enfants et les élever dans une maison à eux, lassitude, routine, les repas entre amis, le mari qui rentre de son travail, tard, fatigué ...M.A. prend un amant, tente le yoga à la place quand il l'a laissée tomber pour sa femme et son plan de carrière, se tape une dépression puis vieillie, abandonne, et la voilà dans sa cuisine, avec sa toile cirée et son frigidaire. Toujours sa vie aura eu le goût du vécu par avance, toujours un passage pour un après qui serait meilleur que le présent, et puis, l'après, ben c'est pareil et puis après, y'en a plus d'après. C'est trop tard.

Déprimant ? oui, un peu quand même si on se laisse prendre au je du "Tu" et de l'identification qu'il permet, Caricatural ? oui, un peu quand même, tant est droite cette ligne droite qui se mord la queue en un cycle final. M.A. est un poil trop lisse, un poil trop programmée pour une démonstration critique taillée à sa mesure. Les scènes se succèdent comme le temps passe, à la vitesse des appareils électro ménager qui se substituent les uns aux autres, de la première T.V. couleur à l'écran plasma plat.

Un roman fort bien écrit par ailleurs, que j'ai eu fort peu de plaisir à lire, il colle un peu au fond de la casserole et peut même coller le bourdon.

PS : Jérôme ? T'es toujours là ?

 

09/12/2015

Les adieux à la reine, Chantal Thomas

les adieux à la reine,chantal thomas,romans,romans françaisDans une Vienne d'exilés, Agathe-Sidonie Laborde fête ses 65 ans, en 1810. Elle réside en Autriche depuis les débuts de la révolution française, en cette petite communauté vieillissante d'aristos qui ont connu leur heure de gloire sous l'ancien régime. Pour la narratrice, ce fut une toute petite heure de gloire , et en cette soirée languissante, elle revient sur ses souvenirs de sa petite fonction à la cour, elle y fut lectrice adjointe de la reine, la Marie Antoinette. "Une toute petite fonction", précise-t-elle, " rendue encore mince par le peu de goût de la reine pour la lecture". Agathe Sidonie, petite souris grise invisible, a résidé onze ans à Versailles; dans "ce pays-ci", disait-on, dont on ne voyait pas qu'il était séparé de l'autre, le vrai, par le luxe, les caprices et la lenteur du temps était découpé en tranches de visites, essayages, bavardages et protocolaires attitudes. Elle passera donc onze ans à attendre, dans sa petite chambre jaune, loin des grandes affaires du monde, que la reine daigne avoir envie de lire. Ce fut pour elle quelques moments fugaces d'éblouissement pour cette femme qui la fascine, d'emblée, sans que l'on ne sache trop pourquoi d'ailleurs, car le portrait qui en est fait, s'il est admiratif, ne dépeint pas une Marie Antoinette brillant particulièrement par l'éclat de son savoir ou de son intelligence, ce serait même plutôt l'inverse ... Futile, sentimentale, capricieuse, orgueilleuse, elle s'aime beaucoup, presque qu'autant qu'elle aime  Gabrielle Polignac, l'amie tant détestée hors du petit cercle de la cour.

Lorsque les derniers jours de la révolution commencent à se faire entendre au palais, c'est d'abord l'aveuglement politique qui domine. Ainsi, Marie Antoinette pense qu'un changement de  régime est impossible, car raisonne-t-elle, comment le peuple pourrait-il obéir à un roi qu'il n'aurait pas connu tout petit ? Soit, la vision est de courte vue, mais logique, dans la logique du personnage, en tout cas ... Les scènes les plus réussies dans ce roman sont celles ou les courtisans commençant à comprendre qu'il va falloir arrêter de courtisaner, et sont secoués d'une panique qui les pousse à la fuite. Au moment de sauter vers un inconnu qui les foudroie, l'un presse dans ses bras une horloge incrustée de saphirs, l'autre abandonne dans un soupir le porte parapluie en porcelaine de Sèvres ... Va falloir y aller avant que les murs ne s'effondreent, et c'est sauve qui peut sa peau !

Agathe Sidonie, rentrée par la petite porte, en sortira de même, un peu quand même frappée par une grâce indirecte et à jamais nostalgique de celle qui, jamais, ne lui jeta un vrai regard.

Le charme de ce roman, où l'on apprend guère d'éléments nouveaux ni sur le personnage de la reine, ni sur le politique qui se met en marche, est de rester dans les limites de ce regard d'une obscure à la cour, pas de fresque, ni de reconstitution, mais des à-côtés, un amoureux de la reine, un écrivaillon, quelques bruissements de robes et ces quelques premiers moments où la révolution pointe son nez pas poudré dans le luxueux poulailler des privilégiés ...

A picoler en flânant ! Et à l'occasion, j'ai découvert ce blog ! je n'ai pas encore tout exploré, mais il y a des trucs qui me font rire ...

 

06/12/2015

Le livre des Baltimore , Joël Dicker. Episode 2 : Drame, secret de famille et etc ...

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A la fin de l'épisode 1, le suspens était ( à son comble ...) amoureux, mais pour être honnête, ce n'est pas exactement dans cet ordre que le livre est construit. En effet, pour résoudre le malentendu avec la princesse Alexandra (je rappelle que le chien, c'est Luke, pour les étourdies qui se perdent en route), le Marcus doit repartir en enfance, dans la sienne, celle d'Alexandra et celle du clan Goldman, c'est là que gisent les origines du Drame ... La dimension sociale du roman (on pouffe !) est binaire, d'un côté les riches Goldman, de l'autre, les autres Goldman qui portent beaucoup moins bien leur nom de famille, lui et ses parents.

Marcus a divinisé les Goldman de Baltimore ; son oncle Saul, avocat d'affaire invaincu, sa femme, Anita, si belle et si généreuse, son cousin, Hillel, futur prix Nobel, même si, avant l'arrivée de son alter égo, Woody, Hillel fait plutôt piètre figure dans le rôle de l' incompris-insoumis ( comprendre : trop intelligent pour ces andouilles de profs standardisés). Woody, au départ, est un futur délinquant en puissance, mais recueilli par la baguette magique des Goldman, il se métamorphose en grenouille ( non, là c'est pour rire ...). Woody, c'est les jambes et les muscles, Hillel le cerveau ( comme on a les riches et les pauvres, le chien et la princesse) et Marcus fait la troisième roue du clan Baltimore, les trois cousins soudés à la vie à la mort. Marcus ne peut vivre sans eux, leur bonheur, leur richesse, leur voiture, leur grande maison, la principale et les secondaires, leurs piscines, leurs milices privées ( c'est moi qui rajoute là, parce que les Baltimore n'ont même pas besoin de milices privées, leur bonheur les protège de toute réalité dégradante ...)

Sauf que, il y a le Drame, celui qui a fait que l'oncle Saul est devenu vendeur dans une supérette (mais est resté digne, même s'il ne porte plus de cravates, ce qui n'est pas sans chagriner Marcus, devenu adulte et riche, mais toujours aussi affectueux avec son tonton), et que Tante Anita, Hillel et Woody se sont volatilisés dans la stratosphère. C'est le côté anti Walt Disney du roman.

Comme l'auteur n'est pas bête, et le lecteur non plus, ils sont d'accord tous les deux sur le fait que le Drame ne sera dévoilé qu'à la fin, sinon, on ne se taperait pas tout le roman, les tableaux familiaux, les épopées enfantines, les premiers émois amoureux ... Il a d'ailleurs des moments assez drôles, dans le genre burlesque, le tout baignant quand même dans un sirop de bons sentiments rose bonbon. Les dialogues sont toujours aussi naïfs et niais que dans La vérité sur l'affaire ... Mais, la bonne idée est qu'ils sont rares. D'ailleurs, la bonne idée est que, bien que communiquant des heures par téléphone dans leur période amoureuse, Marcus et Alexandra y restent le plus souvent silencieux, ce qui nous en évite pas mal, déjà. (on peut d'ailleurs soupçonner l'auteur, du coup, d'avoir tenu compte des critiques émises sur L'Affaire, ce qui nous laisse présager que le prochain sera muet ?). pour le côté triller, comment dire ... ? Mou de l'intrigue  ? Il y a bien quelques palpitations finales, mais dans l'ensemble, les clichés dramatiques et les grosses ficelles n'emportent guère le lecteur hors de ses chaussons. Le mot Drame, sans cesse écrit avec une majuscule, n'ajoute pas une once de frissons, et en plus, on ne sait même pas ce que devient le chien ....

 

03/12/2015

Le livre des Baltimore , Joël Dicker. Episode 1 : amour, gloire, etc

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Quand mon homme m'a offert ce titre, j'ai dit: "Tiens, c'est une bonne idée !" Et franchement, je le pensais. Une bonne idée dans le sens, où, jamais, de ma propre initiative, je n'aurais acheté ce second titre de Joël Dicker, même si j'avais adoré me faire promener par la vérité sur l'affaire que l'on sait .... (je sais, vous pouvez me jeter des boules de Noël ...) mais ce n'est pas une raison pour insister , quand même ...

Après lecture, je n'ai pas changé d'avis. Jamais je n'aurais acheté ce titre. D'ailleurs, à vrai dire, je ne sais même pas trop ce que j'ai lu ; une parodie de roman à l'eau de rose ? Un roman des origines familiales qui aurait mal tourné à la sauce fraternité qui se termine en eau de boudin ? parce que n'est quand même pas vraiment possible que l'auteur se prenne vraiment au sérieux (si ? Alors, Ok, balancez les boules de Noël ...)

 Côté eau de rose, on est dans le sirupeux people. On entend même les violons de "Amour, gloire et beauté" (je suis certaine qu'il y en a, j'ai vu un extrait du feuilleton dans "Asphalte" ...). Le bel et jeune et riche écrivain à succès, Marcus Goldman (plus ou moins le même que celui de l'Affaire, sauf qu'il a changé de mère, ce qui est un tort, la première était beaucoup plus drôle que celle qu'il a maintenant), retrouve par le hasard d'un achat d'une villa en Floride, et d'un chien fugueur et tenace (genre Lassie chien fidèle qui se serait mélangé les pinceaux entre Belle et Sébastien, l'andouille. En plus, il s’appelle Luke, du coup, j'ai pensé à Rantanplan, c'est vous dire le bazar ...), retrouve donc, son amour de jeunesse, Alexandra (on ne pouffe pas, dans Walt Disney, c'est presque pareil, sauf qu'il y a une grenouille en plus !). Il l'avait plaquée à cause du Drame (celui avec un D, dont je parlerai dans le deuxième épisode de ma note), et que depuis, elle est devenue l'idôle de la chanson américaine. Entre souvenirs torrides, regrets et rancœurs, silences éloquents, floutés glamour et flash-back, ces deux tourtereaux sauront-ils se retrouver et s'apaiser ?

Fin du premier épisode. ça vous apprendra à rigoler des amours enfantines ....

30/11/2015

Les anges noirs, Mauriac

4412968_Fotor.jpgQuel drôle de titre, vraiment .... car dans cette triste histoire, tous les personnages sont plus noirs que anges, sauf peut-être un jeune curé solitaire qui va se retrouver à sauver une âme, que ma foi, il n'avait pas vraiment cherchée ....

Le roman commence par une confession, écrite dans un cahier par Gabriel, la cinquantaine désabusée et malsaine d'un homme qui a trop vécu de son charme, et à destination du  jeune curé, justement, celui du village où Gabriel a passé une partie de ses vacances, enfant, puis adolescent, dans le domaine de Liogeats, au milieu du pin des Landes. Gabriel a failli devenir séminariste, lui, le fils d'un paysan inculte et violent, il avait si belle figure d'ange, qu'il a séduit les dame Du Buch, qui l'ont pris leurs ailes innocentes, et bourgeoises, de celles qui ont du bien, des terres. Mais la gueule d'ange cache une âme vicelarde et lucidement, il enrobe de son charme les deux cousines, la grosse, laide et pieuse Adila, et la plus volatile, Mathilde. c'est Adila qui succombera, aura un enfant, Andrès, et l'épousera, autant par haine que par repentir, des années plus tard .... Gabriel, lui, prend les maîtresses qui lui fournissent de quoi vivre, après Adila, ce fut Aline, mais celle-ci devient trop exigeante, alors, Mathilde, Adeline, l'une et l'autre ferait l'affaire ....

Au moment de la confession, le Gabriel, si la face reste juvénile, en quand même pris un coup dans l'aile. La confession, est, c'est le moins que l'on puisse dire, à charge.  Il a spolié son propre fils, Andrès, élevé par Mathilde sur le domaine de Liogeats, et alors que celui-ci s'apprête à voir se conclure le mariage arrangé de longue date entre lui, le demi paysan un peu frustre, materné par sa tante, et sa cousine à la triste figure, il va aller se mêler de ces arrangements à huis-clos.

Car huis-clos il y a dans, dans le château où se bruissent les intérêts financiers, les rancœurs passées, les arrangements et chasse trappe en sous-main. Les cinq personnages vont former deux clans, nichés dans leur tanière aux relents de conflits intérieurs et d'intérêts mêlés. Cinq, car le père Desbats, mari de Mathilde, père de Catherine, tisse pour Andrès une toute autre toile que celle entendue de longue date.

Les personnages sont chaotiques, tiraillés, contradictoires, ils se heurtent à leurs propres mensonges, se disent des vérités à demi-mots, qui sont autant mensonges que coup de dagues.  Et si l'intrigue est linéaire, elle manque de fluidité, comme les personnages, elle semble se heurter à ses propres frontières et déborde vers des rebondissements improbables et confus.

Un équilibre instable, quelque peu baroque, un rien de plus et Mauriac se lâchait la bride et nous faisait du drame à la Dumas sauce Simenon .... Paradoxalement, c'est qui fait l'étrange charme de ce roman, comme on peut aimer, finalement, dans un champ de vignes géométriquement alignées, le vieux ceps tordu qui a poussé de travers, les racines se dressant vers un ciel obscur.

Une lecture commune avec ma complice en pays mauriacien, Ingannmic une de plus pour la sagouine entreprise, mais lirons-nous un jour "Le sagouin" ?

24/11/2015

Le royaume, Emmanuel Carrère

le royaume,emmanuel carrère,romans,romans français,pavésAprès l'avoir égaré sous mon lit tout l'été, je lui ai donné un coup de plumeau, et il avait à nouveau le goût de la tentation, ce royaume. Me voyant ce titre là enfin en main, mon homme, qui passait par là m'avertit, le fruit avait bon goût mais comportait des longueurs ...

Mais, si il y a une lecture dont je n'ai pas voulu démordre, c'est bien celle-là, et j'avoue, j'aurais bien voulu contredire mon homme, mais cela ne sera point, car longueurs il y a.

Il faut dire que l'entreprise est ardue, tordue et peu glamour. Effectivement, il parait au départ quand même quelque peu casse gueule d'aller se fourrer dans les origines du christianisme tout en mettant en scène à la fois sa propre tentative de conversion et son propre doute, son chemin de Damas et sa descente de foi.

Carrère se met en scène, plus que jamais dans ce que j'ai lu de lui, entre l’enquêteur septique et croyant sincère, entre fin connaisseur des textes évangéliques, de leurs glossaires et commentaires, et romancier qui recoud les morceaux manquants de la parole et des écrits des apôtres de la première génération. 

Carrére reprend ses classiques, l’évangile de Jean qu'il a annoté dans des cahiers au temps de sa conversion, puis celui de Luc dans le temps de son enquête. Il suit aussi Paul, fait résonner ses lettres et épîtres dans leur contexte, il reconstruit aussi le contexte, tant qu'il y est, sans vergogne puisqu'il nous le dit, qu'il ne sais pas, mais suppute, élague des hypothèses, tisse des liens entre Sénèque, le bouddhisme, et le Christ dans le même élan sans mysticisme, pour faire bouger les paroles figées par des siècles de polissage.

Cette entreprise de dépoussiérage, cette démarche iconoclaste de repeindre des images pieuses, j'avoue que je l'ai trouvée passionnante, moi que le fait religieux interroge peu. Comme tout le monde, j'ai une culture religieuse de surface, je connais les différents points du dogme. Mais les rares fois où mon esprit convoque une image du Christ, il a les cheveux longs et blonds, la tunique blanche des images d'Epinal. J'ai toujours eu un faible pour les bondieuseries, comme on a un faible pour les fraises tagada autres que celles à la fraise, les violettes qui piquent par exemple. Mes enfants se moquent toujours de ma propension à acheter du sirop au cactus ou de l'eau pétillante au pamplemousse, plutôt que de la grenadine ou de la menthe. Et c'est ce goût là qui m'a régalé chez Carrère, celui du type qui cherche, sous l'artifice du dogme, les aspérités qui font que l'histoire pique à nouveau, acquiert un fond de réalisme et finalement de réalité plus vraie que l'histoire brute. (si vous m'avez suivie, cela donne l'équation suivante : fraises tagada à la fraise = histoire brute versus fraises tagada violette = "Le royaume", je pense que Carrère serait fier de moi sur ce coup-là ... en toute modestie.)

Le christ selon Carrère, donc, il est plus passionnant que le vrai. Alors oui, il y a des longueurs, j'ai failli laisser tomber à certains moments, j'ai mélangé Luc et son maître, je n'ai pas toujours suivi toutes les finasseries des entourloupes entre juifs pharisiens. Par moments, même, les tensions entre la foi selon saint Jacques et celle selon le saint son frère n'ont provoqué chez moi nul émoi. J'avoue aussi, tant qu'on est dans la confession, que j'ai passé quelques pages ( au milieu, quand l'enquête se fit trop pointilleuse pour moi), mais très franchement, c'est un livre qui respire l'intelligence, à défaut d'aboutir à une vérité.

 

11/11/2015

Un amour impossible, Christine Angot

Bretonne.jpgFacile, mais un amour qui me paraissait vraiment impossible, c'était le mien pour un livre de Christine Angot ... Amour est un bien grand mot, quand même, mais (et cela en fera ricaner certaines), mais oui, je me suis retrouvée retournée comme une crêpe dentelle par ce titre là. A vrai dire, si je veux être honnête et bien faire mon Mea culpa, il s'agit  du premier et du seul livre de cette auteure que j'ai lu en entier. Les autres, les deux ou trois que j'ai ouverts et systématiquement refermés avec moult soupirs exaspérés, m'avaient conforté de solides préjugés (j'ai le préjugé facile), contre le parangon du parisianisme pontifiant et surfait de l'autofiction dont Christine Angot me semblait ( semble ?) représenter.

Mais voilà, d'un côté, il y avait mon amie A.P. qui me lorgnait du col sur ce coup là, et Sandrine, le coup de pouce qui me fallait. Lunettes arrimées sur le nez et mauvaise foi en bandoulière, un soir, je me suis lancée et j'ai plongé dans une stupéfaction quasi béate ... Quoi ? Point de phrases courtes à l'ellipse systématique, point de constructions nominales avec points d'exclamations obligatoires. Foin de cet halètement douloureux de l'enfance violentée au pathétique exacerbé qui me laissait de marbre ? ( j'ai l'âme stylistique rude au pathétique essouflé, je le reconnais ...). Au contraire, une retenue narrative, simple et fluide, plante le tableau d'une histoire à la fois banale et singulière, la rencontre improbable dans un Châteauroux plus provincial que nature d'une jeune fille, Rachel, et d'un jeune homme. Elle est douce et dactylo, il a trop lu Nietzsche. Il vient d'une famille parisienne où l'on se targue de culture et de carrière. Ils dansent un bref duo. Ce sera la parenthèse de la passion, il aime sa peau et ses mains. Elle aime tout. Elle rêve, il tranche, il l'épousera pas, il part, n'importe, elle garde l'enfant.

Commence alors le temps de l'attente pour Rachel et de l'amour pour Christine, petite fille banale et choyée de la tendresse de la grand-mère et de l'oncle, dans une banlieue pavillonnaire où l'on se promène le dimanche et où l'on va à l'école la semaine, sans faire plus d'histoire que cela de l'absence du père. Une petite fille qui n'est pas encore une écorchée vive et une mère qui espère malgré tout, le temps d'une lettre, d'un passage rapide, de quelques jours de vacances, une forme de reconnaissance. de celui qui a épousé ailleurs et se fait une carrière loin d'elles.

Évidemment, plus tard, vient le moment du déshamour et du mépris, quand tombe le piédestal de la figure maternelle et le couperet de l'inceste révélé. Mais même si l'auteure ne s'épargne pas le mauvais rôle, s'égratigne et se ronge les croutes, c'est sans trop de délectation et la descente de l'amour fusionnel vers l'enfer intime se fait sans roulades excessives dans la fange. Le père est odieux. La mère fragile. La fille raconte ces impossibles amours déviés.

Et voilà, j'ai fini et apprécié un livre de Christine Angot, comme quoi ....

Merci à l'amie A.P. et à Sandrine. (qui organise une journée dédiée à la littérature française dans le cadre de l'Europe des écrivains)

07/11/2015

Le roi disait que j'étais diable, Clara Dupond-Monod

le roi disait que j'étais diable,clara dupod-monod,romans,romans historiques,romans françaisRien que le titre me faisait de l'oeil ; le roi, le diable, le "je",  "je" qui n'est rien de moins que celui d'Aliénor d'Aquitaine, ça sentait bon la chevauchée historique de bon aloi, une chevauchée, qui plus est, relativement courte, vu l'épaisseur du livre, et si chute en cours de route il devait y avoir, elle ne pourrait être bien rude.

Et si elle est effectivement courte, elle n'en est pas moins agréable, cette traversée des siècles, même si le pari narratif est quand même assez risqué puisque l'auteure va se fourrer dans la peau de Louis XVII, le roi moine, et alternativement, dans celle de sa femme, la flamboyante Aliénor. Entre le tiède et mou et la glace et le feu. Elle se glisse dans les interstices d'une histoire d'âmes royales et même sous les couvertures de leur lit et quasi dans l'eau du bain de la légendaire reine. C'est osé d'aller tirer du fond du silence de l'histoire des coeurs, le jeu d'amour d'un impossible dialogue ... 

En effet, l'auteure ne tente pas une reconstitution fidèle, et peu nous en chaut, finalement, quand c'est bien dit. Elle pose une hypothèse et déroule son fil ; louis VII aurait aimé, et même aimé jusqu'à la folie, une Aliénor à jamais inaccessible pour lui. Le quiproquo amoureux commence dès la première rencontre, elle le voit faiblard, il voit sa faiblesse, l'orgueil de ses ancêtres. Il en fait un coup de foudre, elle l'enterre dans un silencieux et hautain mépris. Les dés sont pipés. Elle rêvait d'un prince guerrier, il rêvera de la conquérir, en tentant de le devenir, guerrier, quitte à en perdre la dignité de lui même, sa foi en son âme, et jusqu'à la haine de ce qu'elle le fera devenir.

 Le quiproquo est finement tissé autour d'une odeur de lavande. Le jour de la rencontre, la chambre de la future reine en était couverte, Louis en a déduit qu'elle en aimait l'odeur, et fera grande consommation de cette plante, sans jamais qu'elle ne pense à lui seulement lui dire qu'elle en a horreur. Il en couvrira sa chambre, au Louvre. Une vie de couple à la hauteur d'une incompréhension florale ....

De là part la relecture de quelques épisodes historiques sur ce fond de mariage mal accordé. Elle aime ses terres, le bruit du pouvoir, des épées, les cris de guerre, les luxes de l'Orient. Il devient jaloux des troubadours qui lui chante un amour qu'il ressent et ne peut peut vivre. Elle lui en ferme la porte en lui nouant quelque peu l'aiguillette. Il tente de lui plaire, jusqu'à l'épuisement de son indulgence à lui, pour sa violence à elle. 

Ce pourrait être un poème du grand père Guillaume, une chanson de geste mitigée roman de la rose, où le roi chanterait une complainte pour la belle Dame, qui du haut du donjon, ne verrait même pas son cœur saigner. 

Pendant ce temps Suger construit sa basilique, Clairveaux appelle à la croisade. Les affaires du royaume et de dieu requièrent un roi moral, ce dont Aliénor se contre fiche. Louis VII se retrouve  champion des forces du changement contre une Aliénor restée médiévale. Je ne sais pas si historiquement, l'hypothèse tient la route, mais en roman, cela donne une fable bien troussée.

 

31/10/2015

Destins, Mauriac

destins-750x750.jpgUne mauvaise organisation m'aura fallu de faire passer un tour ( celui du mois dernier) à mes co-lectrices dans ce projet aventureux qui est la "relecture de tout Mauriac ou presque", il m'aura quand même fait gagné un exemplaire en adéquation avec l'image que l'on se fait de cet auteur en général, sentant la poussière et le vieux papier, il sortait sûrement d'un grenier anonyme, avec sa tranche de page rouge et ce nom sur la page de garde, à l'écriture déliée et aujourd'hui si anachronique .... Comme ce roman, finalement, un rien penché vers une morale des bienséances et du quant à soi bourgeois bien loin des trifouillages de tripes à l'air. Dans ce monde là, on tait ses désirs, on ne les laisse pas sortir ... 

"Destins" est au pluriel mais il s'agit d'un singulier pluriel. Bob, Paule et Pierre en sont les victimes, toujours un peu coupables, forcément, on est chez Mauriac, dans ses landes et dans son soleil étouffant et silencieux. Pierre est le fils du domaine de Viridis, un pharisien (depuis que j'ai compris ce que ce mot voulait dire grâce au titre du même auteur, je ne m'en lasse pas ...) peu présent sur les terres bourgeoises des vignes et des pins. Viridis est tenu par sa mère, une maîtresse femme, Elizabeth Gornac, et son grand-père, une sorte de cep noueux, Jean Gornac. 

Cet été là, à la place du fils légitime, parti prêcher ailleurs la bonne parole, Elizabeth s'attarde aux petits soins de Bob, le petit fils de l'ancienne servante du domaine. Premier accro aux règles sociales qui régissent ce monde, mais Bob est si beau, ses yeux si langoureux et si innocents, que le cœur de la veuve solitaire, vieux avant d'avoir été seulement jeune, se met à palpiter d'une forme de tendresse jusque là inconnue. 

Il faut dire que le Bob a une certaine expérience de ses jeux de vilains, il sait y faire pour vous retourner les principes les plus austères. Pour Elizabeth, il est le fruit défendu. Pour son propre père, Bob est le fils indigne (ben oui, c'est du Mauriac, alors forcément, y'a de la parabole ...). Bob est trop beau, trop aimé, trop entouré d'une faune interlope qui vient enfumer l'appartement parisien du père, toutes ses femmes trop riches, trop libres, trop délurées, qui jacassaient au chevet de son fils, c'était trop pour ce fonctionnaire méritant. Sans compter qu'elles se gaussaient de ses bretelles étriquées. Alors le Bob a été envoyé se faire soigner sa pleurésie dans la campagne originelle, où le parfum lourd et prégnant du scandale aurait dû s'éteindre.

Mais voilà, il y a Paule, jeune, belle, fraîche, bourgeoise libérée, qui se moque des casseroles de Bob, et Elizabeth, qui le temps d'un après-midi, donnera la main à l'amour pour s'y faire mordre le cœur des regrets de pas l'avoir vécu, et la langue de vipère de Pierre, la pire, celle qui est pavée des bonnes intentions ...

C'est un roman qui dévoile peu, sans cesse j'ai cru y sentir la retenue de l'écrivain catho pour les turpitudes du corps sont des tentations qui ne peuvent conduire qu'à la perdition, ce qui ne leur enlève en rien le goût de la tentation .... De Bob, obscur objet des désirs, on ne saura finalement pas l'authenticité, comme si impossible à atteindre (à dire) , l'auteur l'avait conduit sur le bord d'un chemin pour le laisser s'éloigner, une grappe de raisins trop sensuellement grappillée à la bouche, Mauriac, un avatar d' Elisabeth ?

Les avis d'Ingannmic et de Miss Sunlaee, qui m'ont patiemment attendue !

 

15/10/2015

Qui touche à mon corps je le tue, Valentine Goby

qui touche à mon corps je le tue,valentine goby,romans,romans français"Qui touche à mon corps je le tue" croise l'histoire de trois personnages dont deux se retrouveront , à la fin, mais "croiser" et "retrouver" sont deux bien grands mots pour cette ultime rencontre. Comme personnages aussi, en fait, d'ailleurs, disons ... silhouette de personnages ou "écorchés de personnages", comme les écorchés du Moyen Age regardent leur peau posée à côté d'eux, et c'est un peu le cas pour ces trois là.

Il y a Lucie L., "Lux" pour les intimes, c'est-à-dire elle même et sa mère, (sa mère de quand elle était petite). les autres n'ont pas le droit d'entrer. Lucie est en train d'avorter par ses propres moyens, elle attend que le corps étranger se détache d'elle. Son mari est au front, et au lieu de donner naissance à un futur soldat, ainsi que le voudrait l'idéologie alors dominante, elle se débarrasse de sa future maternité, pour elle impossible, sans remords et dans la plus grande solitude.

Il y a Maie G., faiseuse d'anges, elle attend son exécution dans la cellule où jamais la lumière ne s'éteint. Pétain a refusé sa grâce, forcément. (personnage inspiré de Marie Louise Giraud ?). Elle est devenue avorteuse, sans conviction féministe, elle a tenu la poire et le savon presque par hasard, pour rendre service et puis aussi pour "en" profiter un peu, pour toucher du doigt une vie plus soyeuse, de ses mains crevassées de blanchisseuse.

Enfin, il y a son bourreau, Henri D. (personnage inspiré de Jules Henri Desfourneaux, là, c'est certain, c'est marqué à la fin du livre). Lui, il connaît la date et l'heure de la mort de Marie. Dans une journée à peine, il va appuyer sur le bouton de la guillotine. Alors, son corps, il le travaille vers la déshumanisation pour pouvoir couper en deux un autre corps, sans rien ressentir, en s'oubliant et en oubliant l'enfant qu'il a été.

Les trois récits, et là encore récits est à nuancer car ils sont très impressionnistes, emplis de pointillés qui dessinent les contours des mêmes motifs ; la mère, l'enfant, l'oubli, la fusion et la déchirure, s'étendent d'une aube à l'autre, des récits en clair-obscur.

Après avoir beaucoup apprécié "Kinderzimmer", avoir été un peu refroidie dans mon parcours découverte de l'auteure avec "Banquises", me voilà encore plus circonspecte après la lecture de ce troisième titre, dont je me demande s'il ne sera pas le dernier ... Non pas qu'il soit piètre, il est de bonne facture, mais les mots m'ont glissé dessus,comme la bruine sur un ciré. Même, je me suis surprise à me regarder le lire, tableau d'une lectrice accomplissant son devoir avec application. Je me suis forcée à lire tous les mots, alors que mes yeux étaient déjà au bas de la page, je les remontais d'un coup de lunettes. "Pas de triche, Athalie, pas de ça, tu reprends la phrase, non, tu ne l'as pas vraiment lue, plus haut, c'était juste un peu la même, c'est tout ..;"

Finalement, c'est surtout la singulière figure du bourreau qui m'a retenue. Dépressif, alcoolique, servile et quasi mutique, il exécuta la mort de quelques centaines de personnes en même temps que la sienne. Un personnage de l'ombre que j'aurais aimé voir davantage mis en lumière, justement, du coup. (Mais bon, j'ai bien compris que tel n'était pas le but de l'auteur, tant pis pour moi !)

28/09/2015

La terre qui penche, Carole Martinez

la terre qui penche,carole martinez,romans,romans français,romans historiquesDire que je me suis précipitée sur le dernier Carole Martinez serait un terme faible. Disons que je l'ai arraché des mains de mon homme qui me l'apportait, genre chevalier blac surgit de la librairie avec un trésor tout chaud. Du moins, c'est comme cela que je l'ai vu, à ce moment là. J'ai donc laisser tomber à vau l'eau le livre que je tenais dans les mains pour plonger dans les eaux fantasques de la Loue et dans le tombeau de la vieille et de la petite.

Ben, oui, dans un tombeau qui parle ... On retourne aux "Murmures", deux siècle après Esclarmonde et ce n'est plus elle qui parle, même si elle n'est pas complètement oubliée encore, la recluse, car il en reste quelques fantômes ; Guillemette et ses petites filles mortes, qu'elle retient encore d'une chanson au bord du monde des hommes, la dame verte, la Loue imprévisible et mangeuse d'hommes, et le fracas de ce monde toujours cruel pour les petites filles, où rodent des ogres paternels, trop distants, ou trop aimants ......

A la voix d'Esclamonde, morte d'un siècle qui violentait les désirs, succèdent deux voix, la vieille et la petite. Toutes deux dans le même tombeau, elles entendent quelques échos du "domaine des murmures" qui a continué sa route dans les temps anciens et elles nous parlent de ce quinzième siècle qui a vu leur enfance s'envoler.

Au début du récit, la petite morte, Blanche, a onze ans. Fille d'un seigneur qui a perdu toute beauté et tout éclat de bonheur, elle vit entre ses bâtardes et les murs de l'ignorance. On lui fait croire au diable, et elle est persuadée que c'est a lui que son père la conduit lorsqu'il lui a fait revêtir les beaux atours brodés de ces loups jaunes qui sont sa livrée. 

Mais Blanche est rétive. Sa nourrice la surnomme "son chardon", son "eau vive". Blanche est petite et entre ce qu'elle voit et ce qu'elle comprend, la vieille morte prend le relais des fils à renouer entre le passé flamboyant du chevalier magnifique que fut son père, et le présent où rode la vengeance, le désamour, l'injustice et la mort, avec toutefois quelques rayons de soleil : un enfant qui se prend pour un poisson et un charpentier au cœur pur.

La voix de la conteuse emporte dans son flux mots et chansons, ça sonne et résonne de ce fameux réalisme magique que l'on colle à Carole Martinez depuis "Le cœur cousu". L'auteure se lâche, ose tout sans souci de crédibilité, mais peut-être quand même au détriment de l'histoire à raconter dont le lit est souvent paresseux. Il y a de beaux tableaux, brodés à la perfection, moyenâgeux à souhait. De ce Moyen Age que Carole Martinez réinvente sensuel et poétique, cruel et grandiose. 

La voix de la vieille radote un peu la beauté de l'enfance perdue, celle de la petite s'égare parfois dans le magique à tout crin. Et, toute ma lecture, j'ai oscillé entre une inconditionnelle adhésion, prenant mon élan pour, enfin, basculer du côté de l'allant chevaleresque, puis retournant, malgré moi, au petit pas ...

J'aurais aimé adorer ! Mais non.

24/09/2015

Constellation, Adrien Bosc

constellation,adrien bosc,romans,romans français,romans historiquesUn livre très court, recommandé par l'amie A., et lu en une demie soirée et une très agréable surprise ...Franchement, jamais de moi même je ne serais allée vers cette histoire sans trash de crash d'avion. Pas à cause du manque de trash, mais à cause de l'avion. D'abord, je suis déjà phobique, alors, ce n'est pas la peine d'en rajouter. Et puis, ce n'est pas n'importe quel avion, mais le constellation F-BAZN, celui qui emportait Marcel Cerdan vers sa future victoire contre Lamotta à New-York et accessoirement quelques autres passagers. Quarante huit en tout, alors cela fait à peu près quarante sept dont on ne parle jamais, et un que l'on connait par cœur. Inutile d'y revenir me semblait-il. 

Mais, non, ce petit livre est juste excellent et n'est pas un ixième hommage au "grand champion trop tôt disparu dans des circonstances tragiques", et un ixième "hymne à l'amour" qui s'en serait suivi. Bien sûr, il y est question de Cerdan, mais assez peu finalement, ce qui n'est pas frustrant, du tout, au contraire. L'auteur a creusé autour du mausolée pour en extraire les autres figures, jusqu’ici dans l'ombre : Ginette Neveu, par exemple, que la disparition du boxeur avait reléguée au rang de sous fifre, alors qu'elle était une virtuose du violon. Accompagnée par son frère Jean, elle aussi s'était envolée pour une tournée qui s'annonçait, elle aussi, triomphale.

D'autres laissés pour compte resurgissent de la carlingue people, en de courts chapitres, très finement documentés et écrits au cordeau sans trémolos. L'auteur y montre "le spectre des continents balayés par les passagers" livrant un petit "précipité du monde".  Le constellation était l'avion des stars et des nantis, mais ici on découvre, tapis en seconde classe, quatre bergers basques, candidats à l'exil financier, une ouvrière d'une filature du nord de la France à laquelle une tante d'Amérique, richissime et oubliée, avait offert un autre avenir de l'autre côté de l'Atlantique. On ouvre aussi le cockpit du capitaine de bord, ses faits d'armes, et d'autres qualités humaines à jamais embrasées sur les flancs de l'île des Canaries.

 Entre ces silhouettes et d'autres encore, redessinées en quelques lignes bien informées, l'auteur ne s'attarde pas sur les destins brisés, mais intercale les différentes étapes du drame ; le vol, puis les recherches, le rapatriement des corps et les vicissitudes de leur reconnaissance et destinés post-mortem, la suite de la carlingue et ses aléas.

Mis à part à la toute fin quelques minuscules digressions autobiographiques dont je n'ai pas vraiment saisi les subtilités, il n'y a rien à jeter dans cette constellation des hasards objectifs.

Encore merci Agnès ! et lu avec la même surprise que moi par Karine

 

Et comme Mior me fait me culpabiliser sur mon inculture musicale, voici un aperçu du talent de la petite mère Gervaise, Germaine, Ginette ... Je n'y connais rien et c'est un peu court pour se faire une idée mais émouvant de mettre un visage et une musique sur les mots de Bosc...

16/09/2015

So long Luise, Céline Minard

so long luise,cécile minard,romans,romans françaisCe court roman a plusieurs strates. Il se présente comme le long testament d'une romancière couronnée par l'argent et le succès. Immédiatement, elle explique la supercherie, saluée par toute la critique littéraire comme celle qui a réinventé la langue anglaise, alors qu'elle est française, en réalité, elle s'est toujours auto-traduit. On pourrait croire alors à un roman sur les coulisses des prix et la vanité de la reconnaissance universitaire. Que nenni. "So long Luise" est aussi une longue lettre d'amour et d'adieu à Luise, la femme et l'artiste qui a partagé avec l'écrivaine depuis de longues années, ses lits et autres couches lubriques et déjantées, partagé encore fêtes et satrapales disjonctées. Luise est la complice, l'amante, la célébrée, la source des mots et la légataire. En effet, ce testament-lettre d'amour sensuelle est enfin une forme littéraire de carte aux trésors. Les richesses de la romancière seront à redécouvrir après sa mort, si Luise veut conserver leur dernier domaine suisse intact, il y aura des rituels à respecter, des lignes de conduite à tenir, des peuples souterrains à nourrir, sous peine de voir le domaine rongé par en dessous.

A forme littéraire atypique, écriture atypique, très travaillée et vraiment passionnante à découvrir, mais aussi un fil conducteur assez ténu. On passe d'un moment à l'autre, dans la découverte des supercheries, vols, mensonges, amours de la vraie-fausse romancière et les saynètes convoquent un panel de références hétéroclites, tout un folklore légendaire dans lequel, j'avoue, je me suis un peu perdue.

Des panotes surgissent de la plume antique de Pomponius Mela et s'entrechoquent avec les himantopodes de Pline l'ancien. Les Pictes écossais et autres songes de Shakespeare collaborent, complices involontaires et manipulés de la romancière en son royaume. 

J'ai souvent eu l'impression de passer à côté de quelque chose, de ne pas saisir, une sorte de jeu littéraire, de métatexte à la Borgès (dont l'auteure doit être férue, j'en mettrai là ma main à couper), tout en goûtant avec délectation les syllogismes sarcastiques, les métaphores incongrues, les rythmes syncopés de la langue choisie et concoctée par l'auteure (comme la romancière concocte ses étonnants "petits plats").

Difficile de qualifier ce texte, si ce n'est de "topit", dont la définition est donnée à la fin et qui convient si justement à mon impression générale, que je me demande si ce n'est pas là un ultime pied de nez : " profonde poche intérieure cousue à la doublure de certaines vestes, capables d'engloutir quantité de lapin, foulards, bijoux, gâteaux, nuitons, grelôt, elfes, nains et chapeaux".

Et le sourire du lapin d'Alice ?

 

 

07/09/2015

L'île du point Nemo, Jean Marie Blas de Roblès

l'île du point nemo,jean marie blas de roblès,romans,romans françaisCe livre est ... PFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF !!! Un concentré de moules à gauffre, une espèce de loup garou à la graisse de redoncules des mille sabords du capitaine Haddock ... Courez vous encordez vous-même au mitrailleur à bavette car voilà un mitrailleur à histoire taillé comme un moulinet à la Jules Verne, à la Dumas, à la Pérec, à la Roussel, au Facteur Cheval, à la Voltaire, aussi ( mais sans cette andouille de Pangloss qui ralentit sans arrêt l'histoire), à la Sherlock Holmes avec cocaïne comprise, sans Milou moralisateur et où Tintin aurait (enfin !) vu quelques films (un peu) pornos drôlatiques.

Et me voilà sèche de la plume comme une lectrice qui cherche comment commencer un résumé, d'avance voué à l'échec, un marin d'eau douce qui a vu passer, et a avalé une baleine à mille bosses. Comment résumer ce livre qui est un concentré de superlatifs, un hybride atypique, une pieuvre à mille pattes avec dans les rôles principaux trois mousquetaires, un félon, une gentille Milady et un serpent à plume ?

La première page a des parfums des jardins d'Hamilcar, à Mégara dans les faubourgs de Carthage, la quatorzième commence à planter les trois mousquetaires façon Conan Doyle, et après, c'est magique, vous êtes dans le ventre de la baleine et vous péchez un Bonacieux qui n'arrive pas à bander, mais dont la femme ne manque pas de constance. Par ailleurs, un mystérieux diamant a disparu des coffres d'une Lady écossaise, alors que trois pieds momifiés ont été repêchés sur les côtes. Les trois pieds, de pointures différentes et chaussés de basket de marque inconnue, vous mènent dans un Moscou Pékin digne de la plus Belle époque, jusqu'à dériver de mains de maître sur l'océan du Nautilus ressuscité.

Entre temps, coincé entre deux ou mille autres rebondissements tatoués sur le fondement d'une prostituée ex soeur siamoise et unijambiste, vous croiserez Sarah Bernard,  avec une canne à ressort (une sorte d'ancêtre de la James Bond Girl). Entre temps encore, les liseuses numériques se prennent les pieds dans le tapis et les cigarettières cubaines mijotent la révolution par la lecture.

En effet, ce livre est un hommage à la lecture, un concentré de sa puissance, un dirigeable (fort bien dirigé) atomique qui mêle avec maestria les strates de ces lectures collectives, qu'on les aime ou pas ... Moi, franchement Jules Verne m'ennuie et le Tintin m'horripile, pour rester sobre, mais là, vu comment le Jean Marie Blas les a mitonnées, ces figures, j'ai tout avalé, et le Milou avec.

03/09/2015

Tu ne verras plus, Pascal Dessaint

tu ne verras plus,pascal dessaint,romans,romans français,romans policiersQui a pu assassiner un honnête taxidermiste avant de lui arracher les yeux ? Sa femme, Mireille, aux allures d'urne funéraire, dont la passion ornithologique se révèle des plus douteuse ? Son confrère, trop falot pour être complètement innocent ? Un des membres d'une de ces associations loufoques qui organisent des manifestations déglinguées dans le but de piéger les coupables de trafics animaliers ?

Félix Detrey est l'enquêteur passablement déjanté qui va se charger de trouver la réponse.  Visiblement, il a déjà sévi dans d'autres titres du même auteur, ce que je découvre ici, car j'avais depuis un certain temps négligé de suivre cet auteur, dont j'avais pourtant beaucoup aimé les récits graves, noirs, un peu barrés aussi ( dont les excellents "La vie n'est pas une punition" et "Mourir n'est peut-être pas la pire des choses", deux titres qui donnent une idée de la couleur de l'univers de Dessaint)

Félix est donc passablement alcoolique, passablement dépressif, passablement obsédé et profondemment humaniste, ce qu'il récuserait à grands coups de verres de blancs, pour sûr. Il vit sur une péniche, vu qu'il sous loue son appartement à la petite copine de Marc, un de ses adjoints qui file un mauvais moment. Félix a pour compagnie Paul, un iguane de bonne composition, un voisin qui se prend pour un capitaine Haddock, et accessoirement, Elisa, sa compagne botaniste partie pour l'instant récolter des graines exotiques sur la terrasse d'une usine dans le nord de la France, ce qui laisse à Félix le temps de quelques fantasmes, quelques verres, quelques envies suicidaires et d'une enquête. Ben oui, il est policier quand même ...

 J'aime l'univers de Dessaint parce qu'il a quelque chose de la course poursuite immobile et soluble dans l'air du temps qui passe. On y tangue aux mouvements de l'âme du héros qui se bourlingue tout seul, enquête à peine, laisse faire les autres, ses adjoints, ses suspects ... Lui, il enchaîne les rencontres de doux frappadingues en attendant de tomber sur le coupable. C'est sûr, on sait d'avance que là n'est pas vraiment l'essentiel et que lorsque Félix lui mettra la main dessus, on en aura un peu pitié, finalement.

Dessaint néglige les lignes droites et construit son récit comme une déambulation dans les quartiers de Toulouse, dans les émois des acolytes de Félix ; le généreux Marc que l'on soupçonne de prendre quelques chemins de traverse, le scrupuleux Rachid, qui, en panne de trombones à démantibuler, s'attaque aux mouches.

"Tu ne verras plus" est donc un polar sans montagnes russes et sans coups de cymbales, d'un noir bitumé de très bonne facture.

 

31/08/2015

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

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Une forme d'appréhension me retenait sur le choix de ce titre pour notre entreprise de re-lecture commune (Et pourtant, il faudrait bien qu'il y passe le chef d'oeuvre sous les fourches caudines des deux sagouines et même des trois, pour cette fois ...). Thérèse, la trop filmée, la trop commentée, la trop connue, le trop reconnue, trop Mauriac le poussiéreux par excellence, trop condition féminine, trop lecture imposée dans les lycées de jeunes filles qui devaient accéder vaguement à ce que l'on nommait du bout des lèvres, "la modernité" ( je ne fais pas mon âge soit, mais j'appartiens quand même à la génération d'après, celle des filles de ces premières lectrices, et c'est donc librement que j'avais découvert ce texte, vers mes 20 ans, je crois).

L'appréhension fut balayée en quelques lignes. Thérèse m'a happée, elle m'a fait passer une quasi nuit blanche, quasi aussi fiévreuse qu'elle a vécu, sa lecture faisant bruisser la chambre du bruit des pins des Landes, la nuit était aussi obscure que son crime et son avenir. Empathie, quand tu nous tiens ...

Il faut dire que mon édition commence par une lettre d'amour de l'auteur à son personnage, aussi vibrante qu'il la crée perdante d'avance. Il ne rachètera pas Thérèse, il ne la sauvera pas, ni au nom de dieu, ni au nom du remords, ni au nom de la douleur. Thérèse est stérile de son histoire avortée, l'un de "ces coeurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue"

L'histoire, tout le monde la connait, et moi aussi, je croyais la connaître. Une jeune femme d'une famille landaise honorable, attachée à ses pins, beaucoup de pins, se marie, plus ou moins sous la contrainte sociale, à un jeune homme qui possède les pins voisins. Elle n'est pas belle, elle a du charme, mais des idées un peu de travers que l'on pense redressables. Bernard est le gars qui passe à côté du volcan qui bout sous la croûte. Il aime la chasse, les traditions, la famille, l'église. Thérèse va tuer Bernard à petit feu car elle se consume d'autre chose, qu'elle ne sait nommer, mais que la passion de la sœur de Bernard, Anne, pour un jeune homme indigne d'un mariage cossu, va allumer en elle.

Le crime est avéré, mais pour l'honneur des familles, Thérèse sera acquittée par la justice, mais pas par les siens. Sujet tabou, il la condamneront au bûcher à petit feu dans la grande maison des Landes avant de la libérer, seule, à Paris. Seul son auteur lui souhaite bonne chance.

Voilà. Thérèse est un magnifique personnage romanesque, féminin, de cette féminité cloitrée qui la pousse aussi bien à tuer, qu'à soigner celui qu'elle tue, à vouloir sa disparition aussi bien qu'il lui ouvre les bras. Thérèse rêve d'un impossible Bernard, à côté du vrai Bernard, qui lui, ne rêve pas, pas même d'une autre Thérèse. 

Ce que je n'avais pas relevé lors de ma première lecture, c'est l' importance de la frustration sexuelle dans le récit où l'escalade, par être non dite, n'en est pas moins tragique, dans ce corps à corps où Thérèse ne peut qu'avancer masquée : " Mimer le désir,la joie, la fatigue bienheureuse, cela n'est pas donné à tous. Thérèse dut plier son corps à ces feintes et elle y goûtait un plaisir amer. Ce monde inconnu de sensations où un homme la forçait de pénétrer, son imagination l'aidait à concevoir qu'il y aurait eu là, pour elle aussi peut être un bonheur possible." Et l'impossible Thérèse de rajouter : "Mais quel bonheur ?". Ce que n'aurait pas renié Emma Bovary.

Une plongée de plus avec ma complice Ingannmic dans l'univers de cet écrivain, qui décidément, sent la poudre ... Et un nouvel article demain demain de Miss Sunalee, qui rejoint la coterie, pour notre plus grand plaisir.

 

25/08/2015

Ederlezi, Vélibor Colic

ederlezi,velibor colic,romans,romans français,pépitesUn livre peut faire rire (rarement ceux que je lis, mais je sais que ça existe), un livre peut faire pleurer (mais j'ai le cœur dur), un livre peut faire peur (mais vu les horreurs que je suis capable d'avaler sans broncher, mon taux de résistance est assez élevé), rarement un livre donne envie de danser ... Ben celui-ci, si. Et pas seulement parce qu'il y en question d'un orchestre et d'un chanteur hors des temps, dont l'élégance tapageuse n'a d'égal que sa volatilité sentimentale, mais surtout grâce à la valse endiablée des personnages qui l’accompagnent, qui ont le diable des mots au corps.

A la manière d'un Emir Kusturica (la comparaison est inévitable et je pense, voulue par l'auteur, par ailleurs, fin connaisseur musical), Vélibor Colic les fait sortir de son chapeau, un village à trois noms " Baïramovitch, Baïrami et Baïramovski". Les trois noms donnent le ton, car ce village "tantôt en Macédoine, tantôt dans l'empire ottoman, souvent en Yougoslavie, mais aussi parfois dans le royaume serbe", est "rêvé, mais aussi réel". De ce lieu, surgit la valse tzigane, qui est aussi la valse de tous les possibles. On l'aura compris, c'est du pays de la fusion de ces cultures massacrées par les guerres et les totalitarismes, que Vélibor Colic veut nous faire rêver, du temps d'avant, glorieux de ses oripeaux.

Ils sont dépenaillés, encanaillés, peu recommandables, pendables, vulgaires et sublimes, les musiciens qui se succèdent dans ce récit fantasque, entre conte et sarabande. Ils sont menés par un mort qui a déjà été tué trois fois, sauf que cette fois-ci, c'est la dernière ... Celui qui s'est survécu tout au long de ses réincarnations, tout à tour Azlan Tchorelo, Azlan Bahtalo et Azlan Chavoro, a été rattrapé par par la réalité, dans le camp de Calais, dans nos jours qui tuent les rêves. Avant, il a tout vécu en grand seigneur de la misère. Eternel amant infidèle, buveur et soiffard, il a mené ses trois vies comme on se laisse emporter par la gouaille de la langue de l'auteur. Depuis les années 1900, il a porté de sa voix les violons de ses comparses de fêtes en drames. Figure du juif errant, du banni, du sauveur damné, il est un concentré de figures littéraires qui aurait croisé dans sa course le Mangeclous et le Solal de Cohen. 

Ce titre, qui est aussi celui d'une chanson bien connue grâce au "Temps des gitans", contient le même charme, celui qui incante la joie triste et folle de temps qui auraient pu être. Merci monsieur l'auteur d'avoir mis en mots cette "comédie pessimiste" aux accents de fanfare perdue.

08/08/2015

Les temps glaciaires, Fred Vargas

fred vargas,les temps glaciaires,romans,romans français,romans policiersUn dernier Vargas acheté le jour même de sa parution, dévoré en deux jours et pas de note écrite dans la foulée. A vrai dire, parce que je ne savais quoi en dire, ce qui fait que quelques mois après, j'en sais encore moins. J'attendais que ça décante ou fasse pschitt, et finalement, rien ne bouge. Mais comme il faut bien que je finisse par ranger ce livre dans les nouvelles étagères prévues à cet effet, tant pis pour la clarté de ma pensée ...

Je n'arrive donc pas à me faire une idée claire : je suis déçue ou je ne suis pas déçue ? Ben non, pas complètement, mais il y a quand même un peu de ça ... Déjà, parce que je me pose la question, or, normalement, moi Vargas, je gobe. J'avale tout, les errances adamsbergiennes, les tribulations obscures de l'enquête, le bestiaire qui tourne à la ménagerie fantasque, les intrigues foutraques qui retombent malgré tout sur leurs pattes bancales.

Comme d'habitude, on part ici de loin et de pas grand chose. Une histoire de lettre postée  in-extrémis avant le faux suicide de l'émettrice, une vieille dame, Alice Gauthier. Une vieille femme sans histoire aucune. Le destinataire lui-même ne la connaissait pas. Amédé Masfauré, qu'il s'appelle et Alice lui annonce des révélations sur la mort de sa mère, dix ans auparavant. A Amédé, on lui avait dit qu'elle était morte de froid sur une île rocher, lors d'un voyage en Irlande. Pour l'Islande, c'est sûr, la mort aussi, le froid aussi, le rocher, pareil, mais c'est sur le "morte de ..." qu'Alice veut se libérer de certaines confidences, avant de mourir (parce qu'avant qu'elle se suicide pour de faux, elle était déjà condamnée, en fait). Ce qui fait que une condamnée à mort qui se suicide avant d'avoir fait ses révélations qu'elle voulait faire in-extrémis encore, et qui plus est sans avoir terminé son puzzle de mille pieces reproduisant un tableau de Corot, alors qu'elle avait commencé par le ciel, et que le ciel, c'est le plus dur, c'est louche ...

Après, bon, ben après cette constatation digne des circonvolutions policières peu orthodoxes des vagabondages à la Vargas, ça se complique, à cause de Robespierre et du démon de l'île islandaise qui appelle Adamsberg du plus profond de sa voix maléfique ... Et de deux ou trois autres trucs que je vous passe dont une histoire de signe runique et de guillotine ... Un mélange improbable, donc, dont Vargas sait tirer les ficelles, sans qu'on y croit une seconde, ce qui n'a aucune importance, tellement on se régale, normalement.

Normalement. Mais j'ai le régal qui a coincé. D'abord, à cause des dialogues, si efficaces chez Vargas d'ordinaire, tant ils ne sont pas informatifs, plutôt loufoques et décalés et parfaitement jouissifs. Et bien, là, ils sonnent fabriqués, ils cherchent le bon mot, la bonne chute, le bon décalage, et ils se voient y arriver, comme si Vargas se regardait les écrire.

Mais, il y a pire, elle a touché à Danglard. Danglard, c'est mon nounours en plume, l'encyclopédie faite homme, l'assurance anti tangage qui se noie dans le vin blanc pour rester droit ...Que le fidèle des fidèles d'Adamsberg, se sente tenté par la trahison, je n'ai pas aimé. Mais vraiment pas. Pourquoi pas faire de Camille une amoureuse transie, tant qu'on y est ?!

Donc, paradoxale, je suis, j'avoue ... Déçue que Vargas fasse du Vargas et déçue qu'elle sorte un personnage de ses rails ... Je vais juste attendre le prochain du coup. Mais promis, si Adamsberg devient cohérent, je me fendrai d'une ridicule lettre de protestation véhémente et désespérée.