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31/07/2015

Le mystère Frontenac, Mauriac

le mystère frontenac,mauriac,relire mauriac,romans,romans françaisLe titre invite à résoudre une énigme, qui dit mystère, dit secret, qui qui Mauriac, dit bourgeoisie du Sud Ouest, codes moraux, religieux, interdits sociaux. Donc, de prime abord, le mystère Frontenac serait dans la transgression de ses tabous de classe. En tout cas, c'est ce que le premier chapitre peut laisser croire.

On y découvre l'oncle Xavier et la couvée Frontenac, Blanche, la veuve de son frère bien aimé, Michel, qui récitait des vers de Victor Hugo en chemise à la fenêtre de leur chambre d'enfance, et les cinq petits : Jean, Louis, José, les deux filles et le petit dernier, Yves. Mauriac ne fait pas mystère du secret de l'oncle, qui n'a rien d'un coq : il entretient une liaison avec une femme, Joséfa, loin des yeux des siens. Bien peu tapageuse, pourtant, la Joséfa, il lui assure gîte, meubles et petit magot, mais c'est bien tout, car tout l'argent, la fortune Frontenac, les domaines, doivent revenir aux enfants, son culte, sa religion, son os à moelle, c'est eux. Il a d'ailleurs éduqué sa maîtresse à l'économie pour tout donner à la fratrie.

 En réalité, même si le secret de Xavier finira par en faire partie, du mystère, il est tout autre qu'un simple secret d'une liaison honteuse. Il est englobé dans un tout  aux frontières floues ; Frontenac, ce sont les enfants et les domaines, soit, mais aussi le goût de l'été et les parfums de la chaleur des bois, les palpitations des vignes, la fin du crissement des cigales, le soir, les ombres derrière les vitres éclairées à la lampe à pétrole, les jeux de la "communauté", la vieille tante folle ... 

Le mystère, c'est tout ce qui a été Frontenac, et qui devrait le rester, alors que le cours du récit ne cesse de dire le contraire, . Et surtout, le mystère que l'auteur semble vouloir ronger jusqu'à l'os, est l'amour. L'amour de la famille ? Pas vraiment, on dirait qu'il cherche à en exprimer une sorte de quentessence, (une huile essentielle, oserai-je), amour maternel, filial, fraternel, l'amour qui va de soi, fait mal, réconforte, étrange amour qui se niche aux creux des silences et des traditions.

On suit surtout deux des frères, Jean Louis et Yves. Jean Louis est l'aîné, l'élève brillant, Yves est le plus jeune et le plus tourmenté (José, celui du milieu est l'homme des bois, le plus proche de la terre et des jouissances "naturelles" et sensuelles). Leur mère, Blanche est une mère couveuse, dont le seul but est qu'aucun de ses petits "ne tournent mal". Elle sait où est son devoir et nul tourment de l'en détourne. Jean Louis aussi, y cédera, à ce devoir non écrit, ce mystère. Il voulait être philosophe, il endossera le costume paternel dans l'entreprise familiale, pour que rien ne se rompe, et y gagnera un mariage sage et choisi. Yves, est le poussin qui sortira du nid. Il s'échappera à Paris, poursuivre un faux rêve de gloire littéraire et d'amour trop frivole pour ne pas être douloureux à son âme d'écorché. Evidemment, on peux le penser double du jeune Mauriac, quand au passage sont évoqués les figures de Barrès et de Gide, dans l'évocation de ses années folles de bulles de champagne et de course automobile vers la côte basque, goguette de luxe qui fait passer à côté des baisers d'une mère qui attendait le retour du prodigue.

Evidemment, la plume de Mauriac n'est pas tendre, et égratigne codes de classe et côterie littéraire, mais le goût de ce livre n'est pas là. Par moment, il vibre, certains passages semblent creuser vouloir arracher aux mots le mystère de ces amours qui vont de soi, au risque d'un lyrisme parfois incongru. Il y a quelque chose de tendu et d'intime dans ces notations brèves qui construisent les odeurs d'un paysage, qui contournent le phrasé d'un geste, elles palpitent et étreignent le coeur, sans que l'on sache trop pourquoi. On dirait que dans ce texte, Mauriac a creusé (comme dans un creuset), à la recherche de ce mystère, l'amour, comme dans un grand combat avec ses mots, ses phrases et ses doutes.

Un Mauriac qui a le goût d'un Michaux .... Qui l'eut cru ?

Le troisième titre de la "côterie", ambition de (re)lecture de l'oeuvre de l'auteur, en lecture commune avec Ingamnnic

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28/07/2015

Les ombres mortes, Christian Roux

les ombres mortes,christian roux,romans,romans policiers,romans françaisAu festival de Saint Malo, ce jeune (et bien agréable à regarder) auteur, de chez Rivages et à moi inconnu, était assis à côté de Pascal Dessaint. Comme on se tapait la discute à propos du débat de la matinée, que je tentais vaguement de leur résumer, de Charybde en Charlie, on s'est fait la peau de P. Val.

Du coup, je me suis laissée tentée par la découverte de la prose écrite de Christian Roux, vu que j'étais déjà convaincue par sa prose orale (non, le physique avenant de l'auteur n'a rien à voir là-dedans, ni son charmant sourire, ni sa gentillesse attentionnée pour une vieille briscarde des stands voyageants).

Me voilà replongée, comme au bon vieux temps du polar noir à la française, dans le noir social, dans la bonne vieille veine de ce que Rivage publiait de mieux dans le genre alors que Raynal dans la série noire tenait le cap et que surgissait le Poulpe et ses grands bras ....

Ces "ombres" sont donc rentrées dans ma bibliothèque avec leur cortège d'"ombres", Pouy, Oppel, Benaquista, etc ... toute la bande quoi de ces lectures jubilatoires qui me laissent un nostalgique souvenir ...

Et de ce côté là, du côté du noir social, le titre tient toutes ses promesses, avec quasi tous les ingrédients et un scénario à la fois très ficelé, très construit, totalement bancal et improbable, et au final, efficace !

Liste des ingrédients ( attention, liste non exhaustive et dans le désordre) :

Un héros amnésique hanté par un unique souvenir, flottant dans sa mémoire : un œil qui se taille la route tout seul, hors de sa tête, sur un trottoir

Trois paumés qui voulaient, par un acte unique et meurtrier, faire leur part de la révolution anti capitaliste,

Un frère machiavélique,

Un chien rouge, 

Un flic véreux amoureux fou d'une belle sans papier qui finit par se prendre pour la Belle au bois dormant,

Un flic redresseur de torts, poursuivi par une affaire tordue, qui arrive juste au moment pile,

Une victime collatérale, qui n'a finalement que l'intérêt de déclencher la cascade des coïncidences (et il y en a ...)

 Deux femmes amoureuses du même homme, mais pas dans la même vie,

Un père juif, et collaborateur,

Un ami fidèle qui peut cacher qui vengeur masqué ....

Ce qui peut paraître beaucoup pour une seule sauce, sans compter que certains comptent double, voire triple ... un côté too much qui fait que le roman tient son carnet de route de "roman noir social" mais qu'il faut quand même s'accrocher pour adhérer aux virages en épingles à cheveux ( quand ils ne sont pas tirés par ...)

Avis au amateurs !

 

 

 

24/07/2015

Ouest, François Vallejo

ouest,françois vallejo,romans,romans historiques,romans fraçaisC'est le roman de deux hommes dont l'un sait où sa casquette est rangée et l'autre cherche les rênes de la calèche. Dans un monde immobile et rural, renfermé dans les bois et les petites routes qui mènent aux marais, de règles et de tradition de soumissions et d'ordres, que se passe-t-il si le maître ne veut plus jouer le jeu ancestral ? En fait, ne sait plus trop quel jeu jouer, sinon celui de sa folie, ce qui fait pas mal déraper l'autre du coup. Ces deux hommes vont se laisser conduire dans un étrange rapport de chat et de souris ....

Lambert, sa femme, Eugénie, sa fille, Magdeleine, sont les domestiques du nouveau baron de l'Aubépine de la Perrières, comme ils ont été les domestiques de son père. L'ancien maître est mort, qui ne tenait guère son fils en haute estime. D'ailleurs, le jeune maître, sur le domaine, on le connaît peu, il est parti à Paris, a connu un mariage dont on disait des choses. De la mort du père, on dit aussi des choses. Mais, ce qui est certain, est que le nouveau ne ressemble pas à l'ancien. Selon Lambert ( car toute l'histoire nous est racontée par lui), le vieux était respectable, lui, il s’intéressait à la meute des chiens, visitait les fermes, commandait, rudoyait, se cabrait devant toute nouveauté politique. Et voilà que le nouveau, ce qui l’intéresse chez Lambert, est que son père ait été un tueur de chouans, un ennemi de sa propre classe. Lambert, ça le dépasse qu'on lui parle de sa liberté et l'incite à la révolte. Napoléon, la Révolution, la chute de Charles X, Lambert s'en moque comme de son premier lapin de garenne braconné. Mais le maître, lui, il a sa caboche de maître toute chamboulée et il se met à mijoter des projets d'égalité sporadiques, intempestifs et radicaux,où semblent couler un autre sang que le sien.

Et, puis, il y a autre chose, la nuit, dans le château, semble planer une atmosphère de roman noir gothique, des femmes arrivent, des femmes repartent, pas vraiment dans le même état ... Eugénie ne sait plus très bien où ne pas faire le ménage et où ne pas regarder ....

Plus que l'histoire d'un maître qui rêverait d'être esclave, et d'un esclave qui voudrait rester à sa place, ce qui est fort dans ce roman est le pari de ne pas en faire du social. Le récit est à la fois dense et classique, et rythmé comme un menuet à contre temps, car c'est Lambert qui monologue, soliloque, cherche à comprendre avec ses mots à lui , les événements qu'il voit bien partir à l'envers, et qu'il tente de remettre à l'endroit, mais son endroit à lui, ce qui fait que, finalement, tout va de travers, comme il se doit pour un roman qui va hors des chemins battus.

C'est chez Ingannnic que j'ai pioché cette très bonne idée de lecture.

20/07/2015

Debout payé, Gauz

debout payé,gauz,romans,romans françaisDeux temps et deux types de narration se croisent dans ce livre. 

D'abord, celui des trois âges de l'immigration africaine à Paris. L'âge de bronze, selon la dénomination de l'auteur, se déroule de 1960 à 1980. C'est celui de l'arrivée en France de Ferdinand, alors que la MECI (maison des étudiants de Côte d'Ivoire) est encore un lieu d'activité politique, et que les Grands Moulins de Paris tournent à plein régime. Ferdinand y devient vigile. La crise arrive, mais le "monopole du coeur" parle encore de fraternité et d'espoir.

L'âge d'or ( 1990-2000), est celui d'Ossiri. A Abidjan, il était professeur de sciences naturelles dans un lycée privé. Il est venu à Paris, un peu sur les pas de sa mère qui, à l'âge de bronze, y avait accompli sa révolution politique. Ce pourquoi, il ne s'appelle pas Jean Christophe, entre autres ... Ferdinand, entre temps, a monté sa propre entreprise de sécurité et à son tour, sous traite les sans papiers. C'est ainsi qu'Ossiri devient vigile dans les "ruines magnifiques" des grands Moulins qu'il faut garder vide de marginaux à demeure. La MECI est un taudis où il rentre en traînant des pieds.

L'âge de plomb est le nôtre et celui de Kassoum, face à face avec son poste de télévision miniature et les images des deux tours jumelles qui s'effondrent, dans la mini cabine en préfabriqué qui survit au milieu des ruines sinistres des ex-Grands Moulins. Dans le monde des vigiles, l'angoisse sécuritaire signe la fin de l'embauche à tout va. La MICE est un cloaque répugnant, et l'expulsion des derniers occupants ne tient pas une minute au vingt heures. L'immigrant se confond avec le SDF.

Entre ces trois récits où se retrouvent lieux et personnages, Gauz donne à entendre, sous forme de minces anecdotes titrées, la voix actuelle d'un debout-payé, un vigile noir, dans plusieurs enseignes parisiennes. Il épingle avec humour et sagacité, les comportements des clients, des autochtones comme des touristes. Evidemment, on y sent le vécu. 

L'alternance entre ces deux types de narration fait l'intérêt du livre : on sourit aux regards lucides du vigile comportementaliste, on compatit à la dégradation de la situation des immigrés dans la société française. En cela, le but de l'auteur est sûrement atteint. Pourtant, il m'a manqué un petit quelque chose pour être véritablement emballée. Il y a quelques pages géniales de poétique urbaine, comme écrites au rythme de la marche de celui qui doit scruter son environnement pour y survivre, mais l'ensemble ne sort pas complètement d'un matériau brut, celui du vécu, justement. Peut-être un peu trop didactique, un côté peu fignolé, livré comme cela, au fil du ressenti ... Mais c'est aussi, visiblement, ce qui a plu à beaucoup dans ce livre, d'un ton proche de ce qu'écrit Léonora Miano sur les afropéans, pour sortir de la littérature "de la négritude".

 

03/07/2015

N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Paola Pigani

rapport_feldkommandantur_alliers_1940.jpgToujours sur fond de seconde guerre mondiale, une histoire pas tordue, mais méconnue (de moi, en tout cas ...) et qui a donc le premier mérite de lever un coin de voile sur une histoire noyée dans la grande.

L'auteure s'inspire de faits véridiques concernant l'internement de familles tziganes dans le camps des Alliers, près d’Angoulême, de 1940 à 1946. Ils vont être raflés dans les campagnes alentour par les gendarmes français sur ordre des autorités d'occupation, et parqués, privés de leurs droits, entre les murs d'un camp de plus en plus insalubre, pendant six années. Sans leurs roulottes, sans leurs chevaux, sans leurs voyage, la communauté des manouches va tenter de survivre sans y perdre trop son âme. A travers un personnage féminin, Alba, et sa famille, l'auteure retrace ce qui est quand même bien proche d'un calvaire oublié : la souffrance de ces gens déracinés du vent, de la terre, des herbes et des plantes qui faisaient leur grand chemin.

Certains tenteront de s'évader, mais rapidement repris, la plupart vont tomber dans une sorte de résignation apathique et impuissante dans ce huis clos, entre temps suspendu et temps contraint pour ces hommes, femmes et enfants dont le mode de vie et et les valeurs sont niées, en même temps que ne leur sont pas donnés les moyens de manger, se laver, se vêtir. Le camp est une prison  mais pas seulement, il se veut aussi " un camp d'éducation où tout le monde doit oublier son mode de vie antérieur et apprendre les joies de la sédentarisation"... Vu les joies proposées, on comprend que la sédentarisation ait été fuie comme la pire des catastrophes. Alba se cogne aux murs de l'ennui, de la honte, du mépris et de l'oubli, et grandir là, d'enfant, devenir jeune femme amoureuse, avec beaucoup de pertes et de rêves, aussi ...

Un sujet passionnant et une écriture sensible, tremblée de poésie, d'images de la vie d'avant, le théâtre ambulant et branlant du père, les ombres des campements quand frôle la nuit, la chaleur des feux de broussailles ramassées aux coins des bois, la liberté, l'identité sans carnet de famille ni recensement ....

Sauf que, à parfaitement épouser la cause des victimes (cause légitime, mon propos n'est pas dans la contestation de cette évidence), le récit devient lisse. Alba, personnage central qui porte si bien son nom, et qui jamais ne faute et jamais ne trébuche, fière et droite alors que les conditions de l'internement se font de plus en plus ignobles et ravagent corps et déterminations, et bien Alba, je n'y ai pas cru. Je n'aime pas que l'on me dise trop clairement où mettre tous mes bons sentiments du même coté, c'est mon côté lectrice rebelle. 

Le choix de la forme, un témoignage unique, rend le récit partiel et donc partial, même si la partialité est du bon côté, l'aspect historique est quand même gommé. Peut-être était-ce nécessaire pour refaire surgir ces fantômes d'une mémoire collective oublieuse ? Peut-être ....

 

 

30/06/2015

(Re) lire Mauriac : La pharisienne, François Mauriac

la pharisienne,mauriac,romans,romans françaisEn refermant ce livre (le deuxième de l'opération "La coterie des sagouins/sagouines"), je me suis demandée ce qui faisait qu'un Mauriac peut ne pas être un grand Mauriac, mais juste un Mauriac, ce qui est déjà pas mal. Paradoxalement pour un romancier, je dirai le romanesque ... Le romanesque ne sied pas à la plume acerbe de ce romancier là, il dilue l'amertume dans ce qui pourrait presque être des "aventures".

Dans "La pharisienne", en effet,  il y a presque un souffle romanesque, presque, parce que l'on reste confiné quand même, un appartement à Bordeaux, une propriété dans les Landes, un été torride, une famille de la moyenne bourgeoisie, des secrets enfouis de femmes brisées, une belle mère, la pharisienne, donc, confite en dévotion hypocrite. Et dans l'échelle de la dévotion hypocrite, Brigitte Pian tente de gagner la palme, quel qu’en soit le prix à payer pour les bénéficiaires de sa charité. Le pire, c'est un personnage animé d'une charité réelle et sincère autant que perverse dans ses effets.

" Pharisien : un personnage qui, observant strictement les préceptes moraux, se donne une bonne conscience avec laquelle elle juge sévèrement la conduite d'autrui".

La bonne conscience de Brigitte Pian est une armure offensive. Respectée de son entourage, adepte des bonnes oeuvres, elle distille le fiel de la bonne conduite et en fait usage pour régenter ses proches et ceux qui ont le malheur de s'en approcher et de vouloir les aimer.

Ainsi, elle tente de sauver Michelle, sa belle fille, d'un premier grand amour trop heureux avec le tourmenté Jean Mirbel, un aristocratique mauvais garçon mal aimé d'une mère trop romanesque. Elle jette aussi son dévolu sur un professeur du narrateur, le pieux Puybaraud qui voulait tenter de réaliser son rêve de paternité en convolant en pieuses noces avec la si dévote maîtresse d'école, Octavie Tronche, pour le plus malheur de ses "protégés". Et son honnêteté voudrait bien mettre sous les yeux de son mari les preuves de l'inconduite de sa première femme, peut-être encore aimée, par contraste ....

Les meilleures intentions de madame Pian sont autant de carcans tortueux que le personnage impose à son entourage, dictés par sa grandeur morale d'avoir raison selon les dogmes d'une religion dont elle a revu les pratiques à son image. Seul le narrateur, jeune garçon puis jeune homme, semble échapper à sa tyrannie et la regarde tisser sa toile. Trop sage, sans doute, trop retenu pour lui laisser une prise.

Alors ? Pas un grand Mauriac, alors que tout y est .... ben oui, mais ... j'ai finalement eu l'impression que l'écrivain ici tentait de faire ce qu'il ne sait pas faire, c'est-à-dire plaire et adoucir : ainsi la Pian, la pharisienne, va entrouvrir les yeux et connaître le remords ( ce qui aurait pu me faire jubiler), mais aussi l'amour ( ce qui est nettement moins drôle que les affres de l'enfer). Et  le jeune premier mauvais garçon, Jean Mirbel a des faux airs du grand Meaulnes, et moi, le grand Meaulnes, je ne peux pas. Il sent la naphtaline et amène dans le huis-clos un zeste de roman à l'eau de rose éventé.

Du coup, je n'ai pas eu vraiment mon compte de "tréfonds obscurs des âmes" (perverse serai-je ?). A lire, l'avis d'Ingannmic, ma camarade de plongée en eaux troubles. N'hésitez pas à venir barboter avec nous le mois prochain ... 

A (re) lire "Génétrix" chez elle et chez moi

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26/06/2015

Le confident, Hélène Grémillon

Tricot-maille-double-endroit.jpgIl y a un avantage certain dans l'utilisation de la seconde guerre mondiale en littérature, c'est qu'elle est un réservoir sans fin pour les histoires tordues, de sombres secrets, de famille, si possible, camouflés et retrouvés, des poupées gigognes, en quelque sorte ( pas des bébés cigognes, ne pas confondre. Quoique, dans ce livre, la procréation est au centre de la multiplication des récits, mais pas les bébés cigognes, les vrais ceux qui naissent dans les choux et les roses. ). C'est ainsi que les secrets de famille se fabriquent.

Donc, un titre de plus à ajouter à la lignée de la littérature du baby boom du secret de famille, dans une forme plutôt prenante et une écriture aussi simple qu'efficace.Elle vous mène d'un point A à un point B avec révélations successives et témoignages en contre point, en deux versants. Dans le premier, le mystère s'épaissit, dans la deuxième, il s'éclaircit. Fastoche.

Le premier (l'épais mystère) : Camille, une jeune femme moderne, vient de perdre sa mère, le père est déjà disparu, ce qui nous évite la confrontation finale entre enfant et parents dans une troisième partie, c'est déjà ça d'éviter dans l'horizon d'attente, comme disent les pros. Enceinte sans vraiment le vouloir, elle se trouve au croisement d'un choix à faire, et est un peu perdue, mais pas trop, car sa grossesse à elle n'est pas le sujet du livre. Par la poste, lui arrive le récit signé Louis ( elle ne connait pas de Louis, bien sûr), qui raconte l'histoire d'une certaine Annie (elle ne connait pas d'Annie), une jeune fille qu'il aimait et avec qui il aurait filer un parfait amour tranquille si Annie n'avait pas croisé la route d'une certaine madame M. On est dans un retour arrière, dans la province française, à la veille de la seconde guerre mondiale. Annie est une jeune fille modeste, un rien fantasque par rapport à son milieu, elle aime peindre. Madame M. est une bourgeoise aisée, mariée, malheureuse car sans enfant, dépressive et tordue, un peu, quand même.

Si Louis aime Annie, madame M. aussi, mais pas pour les mêmes raisons, manipulatrice, méfiante et machiavélique, madame M. entraine Annie loin de son destin tranquille et de Louis, et l'histoire du secret se tricote en pelote.

Dans la deuxième partie, c'est la partie maille à l'envers, on détricote le tout, toujours avec Camille et sa grossesse à elle en arrière plan.

Et à la fin, on a un récit bien troussé où les bébés retrouvent les bons berceaux et les mamans cigognes aussi. Ou presque.

24/06/2015

Suite française, tempête en juin, Emmanuel Moynot, d'après Irène Némirovsky

Verso.jpg"La France est sur les routes de l'exode", la France ? Mais pas toute, une certaine France, celle qui possède beaucoup, celle qui a les moyens de partir de Paris, menacé par l'avancée allemande fulgurante et déjà envahi par la défaite, celle à qui l'idée de résistance ne vient pas aux oreilles et qui fera ses choux gras, quelques temps plus tard, à Vichy ou dans la capitale refleurie de panneaux indicateurs vers la collaboration.

Cette France là est croquée dans un dessin en noir et blanc, des lignes de traits quasi façon Tardi. Quelques pages suivent un personnage, une famille, un couple, dont les destins parfois s'achèvent et parfois se croisent. Un trait drôlement intelligent en tout cas, qui vous campe une psychologie en quelques vignettes. La lâcheté est dans les trognes, la cruauté, aussi, du chacun pour soi sur les routes trop fréquentées, embouteillées, de la fuite.

La pierre centrale, pur produit de ce que pouvait produire l'alliance entre l'église bondieusarde et la banque, est la famille Péricand, la mère, le père, les deux fils. L'aîné, l'abbé Philippe, mène les orphelins de "l'oeuvre" à son pas moralisateur, aveugle à tout ce qui n'est pas le droit chemin de sa morale. La mère sème à tout va les petits gâteaux de la bonne charité chrétienne, jusqu'au ce que ses propres enfants en manquent. Le père a pris les devants avec les papiers de la banque et sa maîtresse, si frivole que sa combinaison ne prit pas un pli dans leur fuite éperdue au travers d'un pays qui a déjà plié bagage et rangé la Marseillaise. Affreux et méchant, l'écrivain national Corte pleure sa renommée et son champagne sur les routes surpeuplées de cette populace qui lui donne des hauts de cœur. Pleutres, égoïstes, petits d'âme, ils errent de concert ...

Il y a quand même des gentils, les Michaud père, mère et fils, des petits obscurs, eux, ballottés par les détours de l'histoire, les seuls pour lesquels on en craint les méandres.

Un roman graphique très juste, au point que je n'ai pas eu envie de relire le romans d'Irène Némirovsky, tant cette adaptation se suffit à elle même.

31/05/2015

Génitrix, François Mauriac

génitrix,françois mauriac,romans,romans français,famille je vous haisJe ne sais plus par quelle aiguille nous sommes arrivées, Ingannmic et moi, à cette idée de (re)lecture commune, mais ce fut une très bonne idée.

En disant relecture, je me fourvoie quand même un peu, parce que, en ce qui me concerne, la première lecture de ce titre est si lointaine, que je ne gardais de "Génitrix" qu'une vague nébuleuse d'un truc à la Mauriac. Et c'est exactement cela, la cruauté d'un huis-clos des âmes dans une écriture classique et sans surprise, qui tranche dans le vif aussi efficacement qu'un vers de Racine.

Mathilde a épousé Fernand pour de mauvaises raisons. Pauvre cousine pauvre d'une dynastie bourgeoise qui ne peut que la considérer avec le mépris social dû aux cousines pauvres et orphelines, déclassée, arrogante sans pouvoir le dire, elle jette son dévolu sur le voisin, ce Fernand, qui lui a paru une proie facile et sa seule bouée de de sauvetage social de son existence. L'amour n'est pas le sujet de Mauriac.

Fernand, lui, a épousé Mathilde pour d'autres mauvaises raisons. Vieux garçon emmitouflé par sa mère depuis des décennies dans un carcan d'attentions, il est une sorte d'être immobile. Il a de temps en temps des velléités de révolte. Mathilde fut un de ses caprices d'indépendance, qui rapidement a tourné vinaigre, forcément .... 

Mathilde et Fernand se loupent, Félicité, la mère, jubile, elle récupère sous fils sous son aile, en bonne mére poule qui lui avait coupé si bien les ailes que le poussin ne pouvait se faire coq. Voilà la rivale à terre.

Seulement, voilà, Mathilde se meurt des suites d'une fausse couche, laissée solitaire dans les draps blancs glacés et la fièvre qui fait trembler son lit, abandonnée de toute affection. La mort fait de la rivale de la mère une icone dans le coeur du fils. Souffrance, jalousie, remords vont les tordent.

Dans ce très court roman, on passe de l'un à l'autre des personnages, tous les trois méprisables s'ils n'avaient l'excuse d'être étouffés dans le silence tordu des vrais sentiments, qui jamais ne sortent de ce huis-clos, comme jamais ne circule l'air dans les pièces de la vieille demeure. Chacun tricote le malheur de l'autre et le sien sous le regard de la vieille bonne, ultime refuge d'affection pitoyable. C'est cruel et feutré comme un règlement de compte dont les victimes sont aussi les coupables, sans rémission possible.

Du Mauriac, quoi !

 

15/05/2015

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

bérénice 34-44,isabelle stibbe,romans,romans français,romans historiquesUn livre qui tient toutes les promesses de sa couverture, aussi alléchante qu'une affiche du "dernier métro" (enfin, pour moi, hein, tout le monde n'est pas obligé d'adhérer au kitsch historique ...) : le rouge de la sanglante histoire du nazisme envahit une salle de théâtre à l'italienne, le visage de la tragédienne glamour en papier glace collé dessus, en la pose affectée attendue.

L'autre promesse est dans le titre qui balise les trois coups du début et les rideaux de la fin ; 34, le début de la gloire, 44, forcément, la fin de quelque chose.

Evidemment, du coup, on pourrait reprocher un certain formatage : une héroïne fictive dans le milieu du théâtre, pendant l'occupation, son destin taillé pour la romance historique, et pourtant, paradoxalement, c'est ce balisage qui fait le charme de cette lecture.

Bérénice, au prénom prédestiné, aurait dû naître Kapelouchnik, si son père Moische, n'avait pas fui la Russie, la pauvreté et les pogroms, pour devenir Marcel Capel, soldat de seconde classe pendant la première guerre mondiale, et fier de l'avoir été, d'avoir combattu aux côté d'un instituteur féru de Racine, pour le pays des droits de l'homme. A la naissance de sa fille, Marcel est tailleur à Paris. A la mairie, un fonctionnaire va déjà changer l'identité de Bérénice, son nom de baptême sera Capet. Comme les rois de France, se vante le Marcel. Et la vie suit son cours dans la France des droits de l'homme ....

Dès petite, Bérénice est belle, Bérénice veut être une star, Bérénice rafle les premiers prix de récitation à l'école et s'applaudit en jouant devant les morceaux de fourrure, qui dans les mains de son père deviennent des manteaux. Puis, une cliente fortunée lui offre une soirée à la Comédie Française. Et ce devait arriver arrivera, la vocation lui tomba dessus, radicale et définitive, c'est sur ses planches qu'elle veut triompher, la scène de la Grande Maison, tragédienne sociétaire, sinon rien.

Evidemment, encore, comédienne et juive, selon ses parents, c'est incompatible ; une juive normale reste à sa place, ne fraye pas avec les goys dans une vie dissolue, évidemment, toujours, Bérénice y parviendra quand même, en coupant tous les ponts, en changeant de nom, en trichant avec ce passé-là, celui des pogroms et de la normalité juive ... Evidemment, toujours et encore, un peu de romance et d'aventure ; Bérénice croise l'ami fidèle, en la peau d'un écrivain symboliste, l'amant éclatant, dans le rôle de Nathan, musicien, juif et allemand, exilé et lucide sur ce qui est en train de se jouer, ailleurs que sur la scène de la Comédie Française où Bérénice fait ses classes, entre autre celle de Jouvet ...Evidemment, inévitablement, les nazis occupants arrivent et les lois antijuives se font carcan ... 

Un parcours de lecture, certes, convenu, l'héroïne y accomplit son destin exemplaire et édifiant, mais une lecture passionnante malgré tout, grâce au milieu dans lequel elle se déroule, pour l'essentiel, la petite marmite du théâtre durant l'occupation, où l'on voit que l'engagement artistique peut faire taire l'engagement tout court. Pas facile de secouer cette poussière trouve sans tomber dans le jugement à l'emporte-pièce, ce que le livre évite, et Bérénice porte bien jusqu'au bout son destin de papier.

Merci Katell

 

08/05/2015

Une plage au pôle nord, Arnaud Dudek

une plage au pôle nord,arnaud dubek,romans,romans français,pépitesOù il n'est nullement question ni de plages, ni de pôle nord, mais plutôt de banquises oubliées qui se réchauffent les unes contre les autres, des petites, toutes petites banquises, des banquises qui n'en ont pas l'air (rien à voir avec le Titanic, en plus, c'était un iceberg), des banquises de tous les jours, des banquises invisibles, quoi, qui vont se faire un bout de chemin ensemble, et peut-être se fondre ... Allez savoir avec les banquises, c'est aléatoire, comme le hasard d'une rencontre entre un appareil photo numérique ( le numérique a son importance) perdu et d'un rendez-vous chez le podologue.

La femme d'âge bien mûr qui avait rendez-vous avec le dit podologue, Françoise Vitelli, fouille dans l'appareil trouvé par hasars avec méthode pour en retrouver le propriétaire qui s'avère être aussi anonyme que Pierre Lacaze, " scénariste et dessinateur de la série de S.F. burlesque "Les écuyers de l'espace", publiée par un micro éditeur savoyard. Trentenaire né à Lyon. Juriste en entreprise". Du lourd, quoi. De Pierre, on glisse à Jean Claude, son ami, le vrai propriétaire, en fait, esquissé en vrai loser en une phrase attendrie : " La vie est parfois sinistre, même pour les gentils garçons". 

Mais attention, Jean Claude, n'est pas un gentil bêbête, c'est un vrai gentil, au chômage, avec mariage raté et petite fille sur le coeur fondant.

Un appareil photo, un coup de sonnette, ainsi commence la tranquille Odyssée de Françoise et Jean Claude qui s'écrit dans un pavillon de banlieue, entre buffet en chêne avec santon de Provence, et coups de portos du dimanche partagés. Une histoire d'amitié entre une veuve que son Clyde de mari a laissé finir en Bonnie institutrice à la retraite, et un encore presque jeune homme ; l'histoire en pointillée de deux béquilles l'une à l'autre indispensables et fragiles.

Pourtant, rien de triste (ou plutôt, si, mais ce n'est pas écrit triste) dans ce récit (très, trop ?) court, un côté narquois au contraire, une sorte de tiré à la ligne d'Echenoz, sautillante et elliptique à la fois ... L'écriture de Dudek ressemble à ces minuscules éclipses de vie qu'on aurait croisées, un pas de côté dans la vision attendue, une acrobatie dans les lignes des phrases et des destins ; "Quelques détails, trois fois rien, l'essentiel. Faire quelques pas dans une maison, pour visiter, savoir si elle nous plait".

Attention, pépite ! 

Merci Keisha ...

01/05/2015

La place de l'étoile, Modiano

la place de l'étoile,modiano,romans,romans français,déceptionsJe préfère l'annoncer tout de suite, vu la longueur de la note, que j'ai commis plusieurs (au moins cinq) crimes de lèse prix Nobel, comme ça les fanatiques de l'auteur peuvent passer leur chemin dès ces premières lignes.

1) Je n'avais jamais lu de Modiano (du moins le croyais-je en toute sincérité, ce qui annonce le crime n°5). Sentant son étoile monter, et mon inculture avec, je me suis lancée dans l'achat de "La place de l'étoile", un des premiers, je crois, me disant qu'autant prendre le fil de l'admiration dans le sens chronologique, vu que pour l'anticipation, c'était loupé.

2) J'ai commencé ma lecture bien sagement et j'ai perdu le fil. Au point que, quand j'ai vu mon homme passer avec "L'arabe du futur" sous le coude, je me suis jetée sur lui pour, quasi, la lui arracher des mains. Or, il est rare que je laisse une lecture en plan pour une autre. Du coup, j'ai fourré le Modiano je ne sais plus où, et je l'ai oublié.

3) En retournant les coussins de mon canapé de lecture, horreur et damnation de prix nobel, voilà que je me retrouve nez à nez avec le Modiano oublié ( que je ne recherchais même pas, par conséquent. Autre stupéfaction, je l'avais oublié à la moitié de l'histoire (et non pas quasiment à la fin, comme ma mémoire subliminale avait voulu me le laisser croire.) Vu que le gars, il écrit un peu sur l'oubli, et tout ça, ses multiples trous, je me suis dit que j'allais m'y recoller dare-dare, si ça se trouve, c'est contagieux, les trous.

4) Et recoller s'avéra plus compliqué que prévu. Je n'ai rien compris aux tribulations de Raphaël Schlemilavitch et à ses multiples réincarnations hallucinées. Avatar du juif errant, il en prend tour à tour toutes les facettes et en occupe tous les lieux de mémoire fantasmée ; le coupable, le lâche, le sardanapale, l'intello, le flambeur cosmopolite ... (dans le désordre). il épuise le juif littéraire en une suite caracolante d'épisodes truffés de références à notre "bonne France" collaborationniste, Sachs, Brasillach, Céline, défilent. Le personnage se métamorphose en un kaléidoscope d'identités à triple entente : une fortune mal acquise et dilapidée en vies rêvées et liaisons amoureuses qu'avortent un suicide, un abandon crapuleux, une réincarnation de Proust dans un chateau de Guermantes où la belle descendante d'Aliénor d'Aquitaine se révèle être une Messaline déguisée, (et j'en passe ...). Il se revit en "bon juif" du troisième Reich, amant d'Eva Braun qu'il produit , entre autres ..., comme une attraction dans un cirque égyptien ... Le tableau final, ultime fuite en avant du personnage, ressuscite tous les morts d'avant qui l'entraînent dans une sarabande macabre, hantée des lieux de torture nazis à Paris, a achevé de m'achever, sans rien qui me touche, dans cette mise en scène de sinistres fantômes.

5) En allant ranger mon premier Modiano à sa place dans la bibliothèque, entre Miller et Molière, ne lui en déplaise (dans ma bibliothèque, l'ordre alphabétique est (presque) roi), j'en trouve un autre, de Modiano, à ma plus grande surprise. En fait, c'est le même mais en plus vieux, le jaunâtre qui se dépose sur les couvertures des Folio l'atteste, "La place des étoiles" est là depuis un certain temps. J'ouvre le volume, à la quête d'un indice, (il fut un temps où je datais mes livres) et je lis une dédicace, "A toi, Roberti, la spaghetti riche". Le doute m'étreint. "A toi", ce serait moi, mais qui est "Roberti" ? Un livre oublié dédicacé par une anonyme qui se prenait pour un spaghetti ... Je ne suis pas atteinte de Modiano mania mais il faut avouer que pour les trous de mémoire, cet auteur se révèle efficace ...

Ce qui est sûr, c'est que maintenant, entre Miller et Molière, il y a deux Modiano, les mêmes, et que pour l'instant, je vais les laisser tranquilles.

 

 Je profite aussi de l'absence de Galéa ...... qui avec un peu de chance, ne lira pas ce billet ... Je sais, c'est lâche !!! Et en plus, c'est écrit en tout petit, en blanc sur fond violet ....

22/04/2015

Robert Mitchum ne revient pas Jean Hatzfeld

robert mitchum ne revient pas,jean hatzfeld,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeVahidin et Marija sont tous les deux bosniaques, tous les deux jeunes, amoureux, et tous les deux tendus comme des arcs en vue de leur participation aux prochains jeux olympiques de Barcelone. Non, pas qu'ils soient archers, mais ils pratiquent, dans la même équipe, le tir sur cible de papier. Nous sommes en 1992.  Et Vahidin en est certain, la médaille d'or est pour Marija. Sa technique n'est pas orthodoxe mais elle est la meilleure, la fine fleur de l'équipe de Yougoslavie. Parce qu'il est encore question d'être Yougoslaves, d'être ensemble et de tirer pour la seule compétition. Mais plus pour très longtemps, on s'en doute.

Ils entendent des tirs, au dela de leur bulle d'entrainement,  sans vraiment savoir que l'armée serbe entoure Sarajevo. Détail qui n'en pas un, lui est musulman, elle est serbe: un musulman pas pratiquant et une serbe pas convaincue de sa supériorité raciale sur lui. En fait, ils n'en ont cure, pas plus que le chien, Robert Mitchum.

Celui qui ne revient pas, c'est Vahidin. Parti accompagner sa mère et ses soeurs à Sarajevo entre deux séances de tirs, il se retrouve enfermé à l'intérieur de la ville, et Marija, à l'extérieur. Tout reste alors en suspens, Barcelone, le tir, la médaille, l'amour. Pour toute la durée du siège et même un peu au delà. Sans qu'ils sachent ce que l'autre devient, puis sans trop vouloir le savoir, les deux trajectoires en parallèle, de tireurs sur cible de papier, ils vont être recrutés pour mettre leur talent au service de leur camp, et devenir sniper et chasseur de snipers.

Prévisible ? Oui, mais, ce que réussit le roman, c'est que ce prévisible ne soit pas dramatisé, dans leur épaisseur de non-dits, les deux personnages ne s'apitoient pas, ils n'ont rien voulu, ils ont juste été pris dans la nasse, dans la réalité de l'immédiat. C'est la guerre et ils savent tirer, mieux que les autres.

Enfermés dans un espace clos que le reste du monde regarde s'effondrer à la télévision, la trajectoire des balles compte davantage que les cibles atteintes, ou presque, jusqu'à ce qu'une diva américaine n'en soit la victime, et Marija la supposée coupable. 

Ce que le roman fait parfaitement mesurer, ce sont les fractales définitives de cette guerre entre voisins. D'un côté ou de l'autre du viseur ou du canon, on se connait, voire on se reconnait, on entend parler des uns, des autres. Affleure alors la nostalgie des loukoums perdus, de l'odeur du café oriental, les souvenirs des jeux de Sarajevo, comme un dernier moment de la fraternité oubliée, d'un temps où les Tchetniks serbes ne partaient pas sous les applaudissements des villageois, violer et massacrer ceux du village d'à côté. L'étrange de cette guerre fut de connaitre le visage de l'autre, et parfois même, de l'avoir aimé.

Ce qui est frappant aussi dans ce roman, est l'importance donnée à la permanence de la nature. En contre point silencieux des immeubles explosés, des voitures qui zigzaguent dans le viseur, forêts, buissons, hautes herbes, fossés, étangs, restent, eux, comme des témoins de la beauté d'avant l'auto destruction des hommes.

Une lecture à compléter avec les images de Pierre Marques, publiées avec un texte (très anecdotique, par contre) de Mathias Enard, dans Tout sera oublié.

Avec une pensée, évidemment, pour Vélibor Colic, celui de la véhémence rageuse d'Archange

 

 

 

12/03/2015

Pietra viva Léonor de Récondo

moise.jpgMoi, la pierre, ça ne me parle pas. Je n'ai pas l’oreille. Ce n'est pas comme le bois. Le bois, j'ai l’œil. Sans me vanter et paraître me hausser du col, je reconnais un plancher en chêne d'un parquet en châtaigner quasi à l'odeur. Je ne vous parle même pas d'un sol en stratifié, plancher clipsé, mon poil se hérisse à la vue de cette hérésie esthétique.

Mais le marbre, non. Ses veinures, son éclat, connais pas. Sauf que la Piéta, j'avais quatorze quand j'ai éclaté en sanglot devant. Je ne savais pas que la beauté pouvait tirer des larmes. Surtout la beauté en marbre. Il faut bien le dire, à quatorze ans, j'étais rentrée dans la basilique Saint Pierre comme toute ado de quatorze ans rentre dans la Basilique Saint Pierre, en traînant des pieds derrière les parents munis du guide, que je refusais de lire par anti-conformisme, anti touristique de base. Du coup, la Piéta, elle m'a prise par surprise, sans prévenir. Encore aujourd'hui, je ne me souviens que d'elle, et moi devant, pleurant sans même savoir pourquoi. ( quant à la tête des parents découvrant leur ado en mystique miraculée de la beauté du marbre ... mystère ...)

Alors ce livre, Michelangelo, la vie de la pierre, la vie dans la pierre, je me disais, il est pour moi. Comme il a déjà fini la Piéta, je n'avais pas pris les kleenex (et puis, je n'ai plus quatorze ans, faut dire, je suis prévenue maintenant, qu'il faut faire gaffe avec la beauté ...). Michelangelo dissèque des cadavres dans un monastère jusqu'à la mort du bel Andréa, la langue est belle, j'aime. Il part à Carrare choisir le marbre pour le tombeau de Jules II, je suis, la blancheur de la montagne, le regard de l'artiste qui voit les formes dans les blocs, dont les mains frémissent de donner forme à la vie qui est enfermée dedans, je conçois (ça me fait la même chose avec le plancher, toute proportions gardées, je n'ai jamais dégagé de vie d'une latte de châtaigner ...)

Et puis, Michel Ange se détourne de sa quête la pierre pour se centrer sur la quête de lui, ou plutôt sur la reconquête de ses souvenirs d'enfance. Plus précisément des souvenirs de sa mère qu'il a perdu trop jeune et qu'il a enfermés dans une boite, dont il a jeté la clef, clef que ses sens lui redonnent un par un.

Un créateur aussi gigantissime en misanthrope affectif, ce n'est pas le livre que j'avais envie de lire, c'est comme une piéta en modèle réduit, ça tasse le sujet, je trouve. Effectivement, c'est un beau moment hors du temps, un face à face avec ses failles, une belle parabole, se récréer soi-même, s'apaiser, se réconcilier, retrouver la vie en soi en même temps que la donner à la pierre .... Mais voilà, il m'a manqué le foisonnement de la Renaissance, le Jules II, les Médicis, la tension des esclaves, le Moïse grandiloquent, la disproportion du David. 

 

23/12/2014

Le météorologue Olivier Rolin

le météorologue,olivier rolin,romans,romans français,dans le chaos du mondeLe météorologue est un homme banal, pris dans les rouages ordinaires de la répressive administration dans l'URSS communiste des années 30, pris aussi par le regard d'un narrateur qui se dit convaincu d'une mission, lui redonner une petite silhouette d'homme, à défaut d'une grande âme résistante. Au départ, il est bien pâlichon, effectivement, Alexis Fédossiévitch Vangengheim, un fonctionnaire zélé, rêveur de nuages. ( Je signale que par la suite, si je l'appelle Fédo, ce n'est pas que ce personnage invite à la familiarité, loin de là, mais juste par flemme)

Au départ, donc, il n'est plus qu'un corps parmi d'autres, enseveli sous la neige et l'oubli, dans on ne sait quelle fosse commune, sans doute pas très loin des îles Solovki, un Goulag du de froid polaire. Fédo n'a pas laissé beaucoup de traces, quelques publications négligeables sur le temps qu'il fait, qu'il a fait, sur des perspectives nuageuses. De ses innombrables lettres à Staline, protestations de son innocence, il ne reste que du vent. Ont-elles même été lues ? On peut en douter.

Olivier Rolin est arrivé jusqu'à lui par une autre correspondance, la seule trace de réalité de ce petit personnage : les lettres que Fédo a adressé à sa femme et à sa fille, Eléonora, durant ses années de détention anonyme. Elles ne racontent rien de vraiment extraordinaires ses lettres, sa santé, son ennui, et surtout, son incompréhension. Il y dessine oiseaux, plantes, comme des sortes d’abécédaires pour la petite. Traces infimes et pour autant singulières que l'auteur exhume et remet en situation. Olivier Rolin mêle sa voix à celle de cet homme, si têtue et si bornée dans sa répétition que sans la voix de l'auteur, on ne s'y attacherait guère. C'est toute la qualité de ce livre, profondément humaniste, l'air de rien.

Fédo n'était en effet qu'un fidèle serviteur du parti. Il adhérerait à ses idéaux chimériques, et météorologue, mettait son savoir des nuages et de leur flux au service des plans de production agricoles, les caprices des nuages, des pluies et du soleil à la gloire de champs staliniens. Cette mission aurait dû le mettre à l'abri de toute accusation de corruption ou de trahison anti-communiste ( corrompre la course d'un nuage capitaliste paraissant aussi aléatoire qu'échapper aux purges qui commencent à s'abattre sur toutes les couches de la stratosphère) Et pourtant, il va être désigné comme saboteur des chiffres des pluies (ou plutôt du manque de pluies). ironie d'autant plus cruelle et absurde, que lui, la famine, il ne l'a même pas vue sévir dans les villages des Kolkhozes. 

 Déporté dans le désert de glace des îles Solovki, Fédo y croisera l'étrange histoire d'une bibliothèque de Babel et de livres proscrits, aussi improbable en cet endroit que les infatigables espoirs du petit homme d'être lu de Staline. 

Un livre basique, sans aucune connotation péjorative, mais dans le sens où il revient à la base, au pion qui ne savait pas qu'il n'en était qu'un. La lecture peut en être prolongée par un reportage passionnant, à voir chez Dominique, où le même Olivier Rolin se penche cette fois davantage sur l'histoire des livres et des lieux.

A lire et à voir (ou l'inverse, ce que j'ai fait, et cela marche très bien aussi)

15/12/2014

Meursault, contre enquête Kamel Daoud

meursault,contre enquête,kamel daoud,romans,romans français,déceptionsMeursault et moi, moi et Mersault, ça n'a jamais collé. Lecture obligatoire au lycée, alors que je me complaisais dans la série des "Claudine" et autres "Marquises des anges", faisant traîner encore un peu l'âge des princesses-petites filles rebelles (je sais, l'association d'une grande dame et la littérature française et de ce l'on nommerait aujourd'hui de la chick-litt peut paraître étrange, mais pour moi, c'était un peu pareil, en fait, des lectures qui ne me trimbalaient pas la réalité des boutons d’acné ...), l'intrusion dans mon monde de "Aujourd'hui, maman est morte ou peut-être hier, je ne sais pas", ne m'a révélé du tout du monde de la littérature, au contraire, le Meursault, il m'avait salement gavé.

Des années plus tard, bien obligée de le croiser par obligation estudiantine, je fais semblant de ne pas le voir, je l'ignore, le Meursault m'indiffère, voire m'agace, les discours convenus sur chef d'oeuvre sur piédestal ( d'estrade ...), je les recrache, faut bien. On me dit : "l'étranger au monde, l'absurde, la merveilleuse langue de Camus". Je la trouve aussi rêche qu'un grain de sable dans une chaussure quand on a remis ses chaussettes au retour de la plage ( chose que je ne fais jamais). Je ne dis rien mais trouve le soleil de Camus dans ses nouvelles, pas dans "L'étranger", l'humanisme dans "La peste". Je ne comprends rien à Meursault, le meurtre sur la plage et les coups qui frappent à la porte de son destin.... Le coup du poids du soleil coupable ... La météo a bon dos et la tragédie grecque aussi. Et le destin de l'arabe, il n'est pas frappé des coups du destin, peut-être ? Alors pourquoi, il n'a pas droit à sa grecque tragédie ? Moi, je suis basique, on m'a dit Camus = écrivain engagé, ben alors, pourquoi, il n'est  appelé que "l'arabe" ? (oui, je sais l'indifférence, l'absurde, la focalisation interne ...).

Donc, un livre qui dit vouloir régler ses comptes avec le Meursault, lui mettre le nez dans son indifférence absurde, je suis forcément furieusement pour. Sauf que là, c'est moi qui me suis ensablée, je n'ai rien compris à la démarche de l'auteur, parce que je l'ai sentie la démarche (à vrai dire, je n'ai même senti que cela, pas une émotion, pas un tremblement, même du bout de la chaussette sans sable dedans, vu la saison).

Le narrateur est le frère de l'arabe tué par Meursault, il lui donne un nom, à ce corps sans nom, Moussa, (Là je me suis dit que l'auteur ne connaissait pas Star Wars, parce que moi, ça a fait interférence, et alors le drame du lapin à trop grandes oreilles sur la plage en salopette, j'avais le cerveau qui zappait ... ), et déclare vouloir lui rendre une identité à ce corps disparu de la littérature, lui redonner une dignité, lui élever un monument contre le piédestal de l'étranger. Et ce pourquoi je n'ai rien compris, c'est que le frère indigné ne raconte finalement pas l'histoire du frère oublié, mais la sienne propre. Je ne suis pas férue de logique littéraire, mais comme déjà Moussa, je n'y croyais pas, ce fut le grain de sable de trop. Le narrateur, sous la coulpe du souvenir, mène vie triste et terne, mal aimé, sans père, dans l'ombre de son frère, une mère étouffante de son malheur impalpable, qui cherche une coupable vengeance assouvie par un hasard trop parallèle (une histoire de meule de foin qui prend la place du soleil, si j'ai bien compris, et je n'en suis pas certaine ....)  De Moussa, il reste une silhouette. Pas beaucoup plus que dans Camus, finalement.

"Déçue, je suis" dirait le maître ...

Plein d'avis par ailleurs : Jérôme, Noukette, Valérie ...(pas de lien, Valérie a disparu !!!!)

 

10/12/2014

Louis et la jeune fille Cécile Ladjali

louis et la jeune fille,cécile ladjali,romans,romans français,romans épistolairesA priori, rien ne relie les deux récits qui constituent ce roman, sauf la forme épistolaire. Deux séries de lettres qui ne se croiseront jamais, deux séries de lettres dont nous n'avons pas les réponses, dont on devine que certaines restent, justement, sans réponse, sans que l'on sache vraiment pourquoi. Du coup, on dirait des lettres entourées de silences. Rien ne les relient non plus dans le temps, le lieu, le caractère des personnages, en pas mal de point opposés. Que font-elles donc ensemble, ces deux voix à l'une et à l'autre inconnues, et depuis longtemps tues ?

La plus ancienne est celle de Louis, simple troufion enfoncé dans les tranchées de 1915. Il écrit à sa mère, lui ment, lui dit que tout va bien, qu'il a bien reçu les colis, qu'il ne faut pas lui en envoyer autant. Il écrit à son frère la vérité, la peur, la folie, la peur de la folie, la peur qui fait trembler sa main. Son cadet doit savoir pour ne pas s'engager,  que ce ne soit jamais à son tour. A son ancien instituteur, Louis écrit sa rage, réclame des livres, inutiles là où il se trouve, et donc nécessaires. A Marie, la femme qu'il aime, il accuse son silence, "l'odieux crime" de l'oublier et de rester dans la vie, alors qu'il se noie dans la mort qui l'entoure. Enfin, à Léonie, sa marraine de guerre déjà veuve d'un soldat déjà disparu, son faible espoir de revivre un jour. Il s'accroche aux mots.

S'entrecroise à ses lettres dévastées, la prose de la sautillante Lorette. Elle aussi écrit à tout va. Elle écrit légèrement comme respire une jeune fille de vingt ans, vivant à Paris, dans les années cinquante, bien loin de tout le fracas des guerres.  De sa chambrette avec baignoire, elle découvre le jazz, et égaie ses fenêtres de pots de géraniums. Lorette, insouciante, écrit qu'elle aime les homme et son fiancé anglais, Jack, qu'elle aime les mots et les savons parfumés du Bon Marché. Elle écrit à son journal intime, à son amie intime et à son père lointain, qu'elle tente de tirer par la manche. En vain, semble-t-il, ce père l'oublie, ne vient pas, ne répond jamais. Entre les mots qui sautillent, toujours, Lorette glisse celui de la tuberculose, dont elle souffre, de la fièvre, puis du sanatorium, de la mort possible. Lorette commence à tricher, on le sent, et elle papillonne encore un peu pour échapper au verdict.

Entre les deux personnages, on cherche le lien : père ? grand-père ? Où est le secret de famille bien caché qui va tout expliquer à la fin ? Normalement, il y en a toujours un. En bonne lectrice avertie et formatée, je l'ai attendu, puis guetté, puis juste deviné, acceptant finalement que les deux voix se taisent, et que c'était peut-être tout.

 

 

22/11/2014

Noces de neige Gaëlle Josse

noces de neige,gaëlle josse,romans,romans français,lectures doudousUn jour, avec ma copine C. de Jardin buissonier, on s'est égarée dans les rayons d'une enseigne, qui, jadis, vendait des livres. j'étais en mission, je cherchais "Lady oracle". Il n'y avait pas la lady recherchée, mais, on  a beau boycotté depuis des mois, l'enseigne, qui avant, vendait des livres, il en reste quand même un peu. Ce qui fait que, de conseils en conseils, comme je cherchais des livres qui faisaient rire, je suis ressortie avec une petite pile quand même, dont je ne suis pas certaine, certaine, qu'ils fassent tous rire. Voici le premier de la petite pile, parce que C. adore Gaëlle Josse, et que moi, j'ai adoré "Les heures silencieuses"

Pour faire rire, soyons claire, c'est loupé. Sourire, un peu, à la fin, soit, mais c'est un sourire de rattrapage.
Deux histoires de femmes, de jeunes femmes se croisent, à tellement d'années d'intervalle que les deux héroïnes ne risquent pas de se retrouver dans le même wagon. Les deux histoires se confinent, pour l'essentiel, dans le temps d'un trajet inversé, Nice-Moscou pour la première, Moscou-Nice pour la seconde. Deux femmes, deux trains, deux trajets, un autre pont commun, le cheminement que l'on peut y faire, vers l'amour, ou la haine, dans des destinations aussi fébriles que immobiles et imprévues.

Anna est laide. Jeune aristocrate russe délaissée par sa mère, mondaine chic et charme qui s'épanouit au soleil des fêtes de la côte d'azur, elle, elle ne rêve que du retour au domaine familial. Ce n'est que là qu'elle connait quelques moments de légèreté, sur le dos des chevaux, en des cavacades viriles, qui parfois lui permettent d'attirer un moment les regards des jeunes beaux officiers amis de son grand frère. Parmi eux, Dimitri, qui, un jour, lui a fait un compliment. Alors Anna en est certaine, Dimitri sera à elle. Elle est laide, mais elle est riche. Dans le balancement du train et de son ennui, Anna se berce de son souvenir de lui et son espoir. Dans le roulis, d'autres surgissent, flottent, un puzzle de non-dits se révèlent sous la force d'une douche glacée de l'âme.

Irina, 2002, quitte Moscou pour aller, via un site de rencontres, vers l'aventure de l'amour avec un inconnu. Enzo lui convient, partir aussi, ne pas rester coincée, ne pas regretter. Elle n'est pas sans peurs, elle est raisonnable, raisonnée. Derrière elle, il n'y a pas grand chose, juste un amour fracassé par le retour de la guerre, d'une guerre sans nom, de celui qu'elle aurait pu aimer, Mickaël, perdu dans la rancœur. Son voyage à elle est plus court que celui d'Anna, trois jours et deux nuits. Trois jours et deux nuits à attendre avant le quai, le vide. Trois jours et deux nuits où l'âme, vacante, peut voir s'ouvrir un autre possible.

J'ai beaucoup apprécié de me laisser bercer dans ce roulis chaud et fluide, dans l'écriture fine de ces petits riens de l'âme, immobile dans le temps de l'espoir, dans ces deux temps de deux voyages en train, qui, paradoxalement, ne suivent pas les rails prévus.

09/11/2014

Congo Eric Vuillard

Un titre jamais vu nul part, un auteur jamais lu, un bandeau rouge "Acte sud fait sa rentrée", vu que l'autre, la grande, la vraie me laisse sans curiosité aucune, je me suis laissée tenter par ce court texte, un récit est-il annoncé, parce que cette histoire-là du Congo colonial m’intéresse et que je culpabilise à mort (ou presque) de laisser poireauter, le parait-il excellentissime "Congo, une histoire" de David Van Reybrouck sur mes étagères depuis au moins deux ans et demi ... Mais celui-ci, il est petit ... Petit mais fichtrement bien écrit, avec pleins de mots riches et lourds qui sonnent comme des pavés dans la mare du libre échange du temps où il voilait encore sa face noire en des remugles diplomatiques. 

 La table est mise en ce 15 novembre 1884 au palais Radziwill, à Berlin pour que s'y assoient les puissances européennes colonialistes. Le monde est déjà bien partagé mais il en restait des bouts vierges en Afrique. C'est une grosse part qu'en veut Léopold II, roi des Belges, une grosse part de fleuves, de lianes et d'arbres à caoutchouc. Il veut un pays pour en être le pharaon et comme ce pays n'existe pas, les diplomates vont l'inventer, pour lui, et que tout le monde soit content de la part déjà attribuée et que les parts des uns commercent "librement" avec les parts des autres. 

L'auteur ne retrace pas chronologiquement cette affaire mégalomaniaque de gros sous, mais il croque d'une plume acérée quelques portraits des grands manitous : les diplomates, dont le français, Chodron de Courcel, aux sourires plantés de longues dents efficaces, les conseillers aux affaires, dont les les Goffinet, sorte de résurgences à plastrons, ventres et moustaches des monstres préhistoriques herbivores à larges mâchoires. Tous contribuent à la dévoration du pays "qui n'existait pas", un pays fantôme, construit pour être spolié par la machine de la diplomatie économique.

Ces grands décideurs vont lâcher la meute des exécutants ordinaires des basses œuvres sur le terrain. Charles Lemaire, chargé de défricher et de trouver assez d'hommes pour mettre les machines en route, brûler les villages lui semblera le moyen le plus efficace. Puis, Fievez, un homme qui aurait été le modèle du personnage de Kurtz dans le roman de Conrad, dont l'auteur dit qu'il était "un de ces meurtriers qu'on utilise, un de ces enfants fous employés dans la grande machine". Lui, il instaurera la loi des mains coupées en son "royaume de lianes". On les lui rapportera par paniers entiers.

L'intérêt de ce récit n'est pas vraiment historique, on n'y apprend finalement peu de faits nouveaux, les atrocités commises sont une terrible toile de fond, l'auteur s'attarde plutôt sur l'interrogation autour de ces quelques hommes, "les géographes en habits", les exécuteurs des basses besognes, aux motivations mercantiles et égocentriques. Pointe surtout la voix de la culpabilité et une dernière page de toute beauté où sonne la révolte humaniste.

17/10/2014

D'autres vies que la mienne Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère a pris des vies et les a empilée dans la sienne, un peu à la manière de poupées gigognes, il a tiré les histoires les unes après les autres, et elles prennent forme entre elles, se rentrent les unes dans les autres à la fin, ces histoires de tristesses, de pertes et de vies.

Ski Lanka, quelques heures avant le tsunami de décembre 2004, dans un hôtel de luxe en hauteur, s'ennuient l'auteur, sa compagne et leurs deux fils. Ils s'ennuient comme on peut le faire dans un hôtel de luxe au Skri lanka, en culpabilisant d'être mous et sans envie ... mais c'est que le couple vacille et joue peut-être un dernier pas de deux avant de s'éloigner. La première histoire n'est pas la leur, mais celle d'un autre couple, Delphine et Jérôme, radieux, heureux, aperçus quelques jours plus tôt, avec le père de Delphine, amoureux de ce coin là, heureux de ce fille, de ce gendre, de ses amis, de sa petite fille, qui ce matin-là, va disparaître dans la vague. Elle s'appelait Juliette. Le petit groupe de hasard se forme le temps de quelques jours autour de la tragédie, celle-là et celle d'autres, qui errent et tanguent dans ce temps d'après, une bulle avant la vraie souffrance, qui fait tomber, ou pas.

Retour en France, autre histoire, celle de Juliette, la sœur de la compagne de l'écrivain, qui se meurt d'un cancer, récit de cette programmation du deuil et fin. Et c'est alors que tout commence, en réalité. Un peu comme dans "L'adversaire", Carrère enquête et remonte le cours de cette vie, de ce mystère qu'est finalement une vie ordinaire, pas ordinaire. Il passe par des biais, surtout celui d'Etienne, l'alter égo de Juliette, le juge dit rouge, qui clopin clopant, monte sa lutte souterraine contre les organismes de prêts à la consommation, joue et gagne. Rien de retentissant, une lutte ordinaire contre la justice des nantis tenue par d'autres nantis. Juliette et ses choix, son mari, ses filles, la première maladie, la rechute. Dès le départ, on savait tout, en résumé, mais Carrère se rapproche, reconstruit les fils, creuse : la douleur, c'est comment quand ce n'est pas la sienne, quand on en est à l'écart, mais qu'elle entoure les encore vivants que nous sommes ? L'auteur se met en scène en scène, mais juste ce qu'il faut pour que l'on reste de son côté à lui, celui de l'observation (terrifiée, à mon niveau) de ce qu'il allait oser dire, ou pas. 

Je n'ai pas versé des torrents de larmes sur ma liseuse ( ben oui, j'ai récidivé), mais, je dois l'avouer, j'ai parcouru du coin de l'oeil les pourcentages, en attendant la fin, qui réconcilie, quand même avec une certaine douceur de vivre. Je dois l'avouer encore, ce fut moins une.