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10/10/2014

Daewoo François Bon

Moi, quand la fibre sociale me prend, je ne la lâche plus, au cas où mon mauvais génie me traînerait encore ailleurs, vers de fictives prairies .... J'ai donc profité de la ficelle un peu tordue par laquelle ce livre est arrivé chez moi (ma copine G. qui me l'a prêtée était dans l’événement que l'auteur décrit très bien ici). Un essai entre mes mains (mais en est-ce vraiment un ?), c'est rare, le dieu des romans m'en gardant bien. On ne sait jamais, je pourrais ouvrir un œil sur la vraie réalité et m’apercevoir qu'elle est encore plus laide que les bouquins glauques que je m'avale avec délectation, eux. Le noir, je le préfère en faux. Et là, c'est du vrai. A la sauce François Bon.

Daewoo, tout le monde s'en souvient encore, peut-être, un peu ... Trois usines d'une grande chaîne de fabrication coréenne qui s'implantent dans les terres désertées de l'économie de marché, le nord de la France, ses habitants et ses paysages dévastés par la fin des hauts fourneaux. A grands coups de trompettes, politiques, et de soutien financiers européens, Daewo et ses hangars de production électro ménagère fut présenté comme le début du salut. Quelques années plus tard, c'est le salut final du dirigeant corrompu, et la fuite des matières premières vers un avenir plus rentable. Les ouvrières, elles, sont restées sur le carreau du sur place. Et la mémoire collective les a estompées, prise par d'autres comme elles. Toujours les mêmes, plus ou moins, on finit par les confondre les plans sociaux, les enregistrer en arrière fond sonore, un fond sonore de crises perpétuelles. (Non, pas d'analyses politiques de ma part, c'est en gros, ce qu'explique l'auteur, en mieux écrit, pour expliquer sa motivation de parler de ces femmes-là.)

Il raconte comment il a recueilli leur témoignages. Il les recueille mais ne fait pas que les transcrire. A la manière de Pérec, dont il est un grand admirateur (je peux que le rejoindre), il met la parole en espace, côté théâtre, et côté friches industrielles, à la manière de "Espèce d'espace" . Il montre le rôle que le paysage joue, les rouleaux de fils à clôture vert rigides qui ceinturent l'abandon des entrepôts, les terrains d'entrainement pour futurs chiens de combat ... Comme les anciennes importations  venues d'Asie ont fait pousser en ces terres du nord, des espèces exotiques  entre les gravats, des femmes aussi ont poussé là. Et elles racontent, elles, qui ont été effacées du carreau de la vitre, comme des gouttes de poussière, elles racontent leur solitude, le suicide de l'une, la fraternité, et la fragilité de cette fraternité, déjà effacée, comme la lutte, dont il reste peu de chose, un cahier, tenu par l'une d'entre elle, et les articles dans les journaux, de plus en rares, les liens entre elles, qui se sont faits et défaits, de brefs moments d'illusion dans la chaleur éphémère des palettes brûlées. Espace, femmes, monologues, errances de l'âme, que  l'auteur reconstruit. Un auteur en empathie, pudique, pas de mots vulgaires en leur bouche, pas de phrases incorrectes, pas de réalité crue, un lissage humaniste qui, pour moi, est le seul (petit) défaut de ce livre.

Ce choix, respectueux, enlève aux voix un peu de leur individualité, je finissais par les confondre un peu toutes, mais peut-être est-ce que c'est cet effet que François Bon a voulu atteindre, faire entendre une voix collective. Malgré ce moindre bémol, tout personnel, un livre qui harponne l'indifférence, et m'a mis le nez dans la saleté du réel. Et je ne dirais pas que cela fait du bien, il n'est pas écrit pour cela.

 

 

 

27/09/2014

En finir avec Eddy Bellegueule Edouard Louis

"En finir", le titre l'annonce, est le récit d'un combat (pas d'une revanche, du moins, je ne l'ai pas lu comme cela), le combat d'Eddy contre lui même, contre son corps, plus précisément,  corps qui se déhanche quand il marche, quand il court, mains qui s'agitent trop quand il parle, voix qui s'élève dans les aigus et semble trembler de larmes, souvent. Eddy se sent dans un corps de fille et ce désordre se voit dans ce quart-monde du nord qui est son monde à lui. Eddy se sent une fille et voudrait être un dur, comme les autres garçons du village, comme le voudrait son père, sa mère, comme unique modèle à atteindre pour lui, alors que les autres n'ont pas d'efforts à faire. La connerie n'est pas génétique dans ce livre, mais c'est un atavisme social.

Un dur rote fort, parle fort, en picard, ne se lave pas les dents, joue au foot, regarde la télévision sans dégoût avant d'aller à l'école, un dur n'aime pas l'école, il y échoue, il passe son permis avant d'engrosser la première venue ou presque de son village, voire du village voisin, un dur ne quitte jamais son village, il travaille à l'usine, il trime, boit trop, fume trop, se bat à la sortie du bar avec ses copains, et recommence, un dur est raciste et pauvre. Un dur ne sort pas de là, ce sont les pères, les frères, les cousins, les copains. Eddy est le contraire d'un dur, il est attiré par tout ce qu'il faut mépriser pour l'être et le corps des hommes.

C'est dire si le combat va être difficile, contre lui-même, contre les mots qu'on lui lance, contre les coups qu'on lui porte, victime parfois consentante de l'engrenage qu'il s'impose, devenir un autre et que personne ne sache, même plus lui, se renier et faire taire son corps.

Le combat est social et intime, un combat qui n'est pas sans tendresse, malgré quelques scènes "coups de poing". Comme il voudrait bien les aimer, ces parents qu'il méprise, comme il voudrait leur plaire alors qu'ils l'humilient et le nient. Il en dresse un portrait terrible de désamour, ressasse leur bêtise crasse, leur inculture fière de l'être, leurs paroles de clichés nourries de la haine de ceux qui ont plus qu'eux et nourries, mais, aussi, de la honte d'être ce qu'ils sont. Honte que la mère transforme en fierté, parfois, pour sauver la face, parce qu'elle n'a pas le choix. Le narrateur la fait parler dans ses contradictions, de sa fierté : elle aurait pu faire des études, de ce qu'elle nomme ses erreurs, l'enfant trop vite arrivé, ses chances gâchées.

Ce roman m'a fait penser à La place d'Annie Ernaux, malgré la différence dans la violence des propos, c'est l'histoire de celui qui va renier ceux qu'il aurait dû aimer. Mais ici, l'acuité du regard est dérangeante car il a peu de place en littérature ce quart monde, surtout jugé de l'intérieur, par un des leur, c'est un regard d'exilé, volontaire, soit, mais souffrant du vide qu'à laissé une forme de reniement.

Un récit plus complexe que la seule confession nombriliste à laquelle je pensais avoir affaire ...

31/08/2014

Enclave Philippe Carrese

Medved est un camp de travail forcé coupé du monde et tenu par les nazis jusqu’au jour où le roman commence. Ce jour-là, les nazis en passe d’être vaincus battent en retraite, abandonnent les lieux et laissnt leurs prisonniers libres. Enfin, ils devraient être libres, sauf que être libérés ne veut pas dire pouvoir être libres …

C’est une sorte de roman-laboratoire, où l’auteur a mis les différentes composantes d’une machine infernale. Un texte risqué aussi car il semble au départ s’ancrer dans la réalité historique de la fin de la seconde guerre mondiale alors qu’il s’éloigne rapidement d’une reconstruction historique, qu’il est moins question de la libération des camps de concentration que de celle de l’engrenage de la soumission et de la lâcheté.

Pour construire son « camp modèle », l’auteur y a mis plusieurs nationalités dont un groupe d’Italiens minoritaires et égarés là. Ce sont les boucs émissaires, écatés de la communauté des autres prisonniers par le mécanisme humain qui fait que, des hommes humiliés par des hommes plus forts qu’eux, vont se sentir plus forts, à leur tour, en en humiliant d’autres. Il a ajouté des femmes, des prostituées volontaires pour bordel de luxe destinés aux gradés venus dans ce camp pour se reposer tout en contribuant à l’effort de guerre par la reproduction d’enfants correspondant aux critères de la force et de la beauté aryenne. Il y a donc, aussi, quelques enfants du programme Lebensborn. Les autres prisonniers font la masse, ils sont tchèques pour la plupart. Se détache de cette masse, Gabor et Milos, deux « fortes têtes » qui se feront pourtant entrainés par l’engrenage, un médecin à la parole prophétique mais qui ne pourra rien empêcher, le leader « né », Dansko, et enfin le narrateur. Mathias, dit le petit lézard, débrouillard n’a ni froid aux yeux ni le crayon dans sa poche, poussé par sa mère, c’est lui qui rendra compte.

Philippe Carrese a placé son camp soigneusement, en Slovaquie, un cul de sac bordé d’un côté d’un ravin infranchissable et de l’autre entouré de montagnes que nul n’a jamais franchies. Une seule vois d’accès reste possible, le pont de chemin de fer, si les nazis ne l’ont pas piégé …. Dès le jour de la libération, les installations radio ont été détruites, la communauté est libre, soit mais que vont faire les rats de laboratoire de cette semi liberté ?Ceux que le chefs a nommés « les citoyens de Medved ? S’opposer ? Subir ? Reproduire ? Inventer ? Construire ?

La leçon menée par l’auteur est rude à entendre ( mais le livre très facile à lire), d’une parfaite cohérence, sans effets de manches, ni grandiloquence, ni démonstrations moralisatrices inutiles, points par points, les faits consignés dans le cahier du « petit lézard » tordent d’eux-mêmes le cou aux illusions fraternelles.

Un seul bémol : au début du livre, les nazis sont qualifiés de « monstres ». Si seuls les monstres commettaient des actes monstrueux, l’humanité serait assez peinarde, vu que des monstres, il y en a relativement peu chez les humains, alors qu’il y a beaucoup d’hommes. Ce terme m’a d’autant plus étonnée que l’ensemble du livre repose justement sur le postulat inverse : l’homme ordinaire peut, justement pour sa survie ou même moins, son honneur ou quelques autres grands mots, agir de manière monstrueuse. Il n’en reste pas moins hommes, et c’est bien là le problème …

 

En tout cas, un grand merci à Margotte qui m’a donné envie de découvrir ce texte, à la fois facile d’accès par l’écriture et ambitieux par le propos.

08/08/2014

Prince d'orchestre Metin Arditi

Quand j’ai dressé la liste des livres qui avaient pris leur place dans ma valise de vacances, ( et paf, un titre tapé, et paf de l'autre main dans le sac) je n’ai pas mentionné, ni celui qui restait à finir, ni celui prévu pour le voyage au cas où j'aurais eu un trou …  je me suis dit qu’ils ne comptaient pas vraiment, vu qu’ils n’étaient pas dans la valise. Celui à finir était donc Prince d’Orchestre d’un auteur que j’aime bien en général, découvert avec "Loin des bras".

« Le turquetto » mettait en scène un peintre, et celui-ci retrace aussi le destin d’un artiste, un chef d’orchestre surdoué que l’on cueille au début du roman, au sommet de sa gloire. Il se distingue aussi par son égocentrisme insupportable, d’un égo tellement surdimensionné, que là aussi, il dépasse tous les autres chefs. Méprisant, imbu de lui-même, Alexis Kandilis croule sous les applaudissements généreux et extasiés qu’il parfaitement orchestrer, provoquer et manipuler à son seul avantage. De musique, point n’est-il question, juste de ce magistral savoir faire qui l’a hissé au pinacle. Porté par sa seule ambition, celle de sa mère et la vanité de sa femme, Charlotte, tout autre sentiment lui semble étranger et sa principale préoccupation est d’être choisi pour diriger le projet musical qui le consacrera définitivement au sommet devant tous les autres, l’intégrale de Beethoven, enregistrée en public. Ce qui semble quasiment acquis, selon ses agents. Une biographie est en cours, reste juste à choisir les photos qui lècheront l’image glorieuse du petit garçon doué dont le destin est l’exceptionnel,  et les rôles sont distribués.

Seulement voilà, un premier faux pas, une humiliation de trop envers un musicien lors d’une répétition, en engendre un autre, puis un autre et un autre, le maestro démasqué met en place lui-même l’engrenage de la chute annoncée. Alexis se torpille, hanté par la certitude de sa valeur unique, il n’orchestre plus que sa décadence publique, se mettant à dos les médias et aveugle à toutes les mains tendues. Insupportable Icare, jamais on ne le plaint, on lui mettrait même la tête un peu plus sous l’eau, et on peine même à croire qu’il puisse mériter la générosité de ses sauveurs successifs : Sacha, le flutiste fidèle, Menahem, le sage au fils suspendu, Tatiana et Pavlina, les deux amantes masochistes. Ils croient tous, comme lui-même, à son talent, mais c’est comme homme qu’Alexis échoue, à chaque fois plus sûr de ses délires paranoïaques.

 

La fin est donnée dès les premières lignes, ce qui fait que le récit, bien rythmé en chapitres courts, découpé au cordeau de trois parties efficaces et sans concession pour le personnage voulu malveillant, ne tient pas tant dans la question du pourquoi, mais du comment. Et finalement, j’attendais un peu plus de pourquoi. Et même si au bout d’un moment, j’ai fini par comprendre que ce roman était une sorte de croisement entre « Loin des bras » et « La fille des Louganis », cela ne m’a pas vraiment aidé ( impossible de me souvenir de ce qui a bien pu lui arriver au Alexis avec Lenny à l’institut Alderson, celui de « Loin des bras », et quelle douleur ravive chez le personnage principal, « Les chants des enfants morts », par exemple et comme Lenny doit se taire pour sauvegarder le maestro et qu’il se tait … Bien marrie, je fus, car non, je n'ai pas ma bibliothèque dans la voiture …), trop peu de clefs sont données, et la fin est tombée à plat, un peu trop à la fois incongrue et attendue. Il faut dire que maintenir le lecteur en haleine sur la destinée d’un ambitieux ainsi peu attachant est une sorte de gageure. Même Rastignac, dès fois, il semble avoir des délicatesses de l’âme.

25/07/2014

les heures silencieuses Gaëlle Josse

les heures silencieuses,gaëlle josse,romans,romans français,pépitesUn texte tout en douceur et en frimas de l'âme ... Une encore jeune femme de trente six ans tient sur deux petits mois son journal. La narratrice, fille, épouse et mère, tient dans un cadre ; Delft, en cette fin de XVII ème siècle qui voit la richesse de la ville s'établir et naître la lumière des tableaux de Vermeer. Elle aurait pu être peinte par lui, envisage d'ailleurs de lui commander un portrait de ses deux filles. Mais pour l'instant, elle nous cause de ces riens qui font sa vie.

Née dans le monde du commerce des épices et des laques venus de pays lointains, elle connait l'exotisme des voyages par le métier d'armateur qui est celui de son père. de son enfance, elle esquisse quelques images, les bateaux rentrés à bon port, le poids complice du bras de son père sur son épaule, et un remords qui ronge encore ses crépuscules.

Elle passe, ne s'attarde guère, point de détails historiques, point d'exhaustivité chronologique, revient au tableau qui inspire le livre : ce serait elle, la femme de dos qui joue de l'épinette dans cet intérieur si hollandais dont une servante nettoie le sol, en arrière plan. petit à petit, elle explique l'épinette, le dos, la servante, en évitant les mouvements trop puissants des sentiments. C'est de l'intérieur d'elle même qu'elle bruisse et crisse, de ses enfants perdus, de ses peurs pour les vivants, de son corps que son mari ne veut plus toucher. Elle regarde ses deux filles, pèse leurs jalousies et leurs amours, caresse du crayon ses trois fils, brode un destin, dresse quelques miniatures, esquisse de la plume une lumière à la Vermeer, évidemment, et s'arrête, le crayon en l'air, lorsque frappe à la porte le jeune maître de musique qui lui fait palpiter un coeur qui se voudrait éteint.

Un bien beau portrait, un ton qui pèse et qui pose, l'air de rien, un quotidien sans romantisme ni grandeur, quoique, si la grandeur se murmure, se mesure, à l'aune d'un regard aimant, alors ce murmure est celui de la narratrice.

 

13/07/2014

Cadres noirs Pierre Lemaitre

th.jpgUne lecture peut être phagocytée par la pratique de Candy Crush. La preuve. Comme j'étais bloquée de puis un certain temps au niveau 113, je m'agaçais  .... Et comme il faisait beau dans le fond du jardin, je m'échinais à lire ce livre et à jouer ( pas en même temps, quand même, mais réciproquement, j'ai encore des bonbons qui passent devant les yeux en écrivant cette note ...). Un niveau avec des bombes qui explosent sans prévenir, un peu comme dans ce thriller, d'ailleurs. Ce qui fait que je risque de mélanger. Pas sûre d'avoir passé le niveau pour ce livre-là ... Un thriller psycho ( un peu), socio, beaucoup.

Le héros est un homme ordinaire, ou presque, c'est un courageux, un valeureux du chômage. Un homme bien honnête, aimant sa femme et ses filles. Il aimait son travail, sa vie pépère, il était cadre, stratège du mercating et de ses rouages. Il n'est plus rien. depuis quatre ans, il pointe. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a mis du sien pour rester dans dans la course à l'emploi. Trop vieux, c'est tout. Il a accepté tous les petits boulots, le sourire compatissant du jeune de Pôle emploi, il est un pro du C.V. refusé. Presque sa dignité à lui, rester dans la course. De dignité, il lui en reste peu, mais encore un petit bout de quelque chose qui va lui faire refuser de se faire botter les fesses (au sens propre ...) par un petit chef dans l'entreprise où il emboîte des boîtes de médicaments dans les fins de nuits glauques que partagent avec lui un clochard céleste et un futur traître acquis au patronat. Un salaire de misère, mais un semblant d'être encore, un peu embauché. Ce sera le coup de fesses de trop.

Et puis l'annonce, une annonce inespérée, un poste à sa valeur, à ses compétences, presque promis. Alain se conditionne, Alain en est capable, il peut y arriver, l'avoir, il se prend à rêver, prêt à tout pour revenir à sa vraie place, celle de celui qui gagne, juste, gagne sa vie. Sauf que pour l'avoir ce poste, il va devoir renier tous ses principes, d'abord parce qu'il n'en a plus, et ensuite, parce que le principes moraux ce n'est pas ce qui arrête les meneurs, les vrais. Ceux qui  ont les cartes en mains, alors qu'il n'a que son désespoir. 

Un thriller de l'emploi qui brûle ses arrières, se moque de la cohérence et pointe avec autant d'exagérations que de justesse, ce que cela fait le mépris de soi. Alain marchera sur tout, sa femme ses filles, ses amis, au nom du saint emploi à retrouver. 

Sauf que moi, j'avais un niveau à passer dans la course aux bonbons ; du coup à force de courir deux lièvres, j'en ai loupé un. Il faut donc lire ce livre sans jouer à Candy Crush. Morale du soir.

 

PS ; j'ai passé le niveau, avec moins de dégâts que le héros, pas même un boster d'utiliser, alors que lui, il en sème partout !!!

 

REPS : quelqu'un saurait pourquoi on ne gagne jamais le jack pot sur la roue du jour ? j'ai un stock de rouleaux cocos à échanger ...

05/07/2014

La petite communiste qui ne souriait jamais Lola Lafon

nadia co.jpgUn livre qui fait le "buzz", en général, je m'en méfie. Pourtant, celui-là, je lui tournais autour, lira, lira pas ??? Ben oui, parce que, comme beaucoup de ma génération, j'ai failli (je dis bien, failli ....) sortir de mon adolescence renfrognée pour devenir star de la gymnastique par procuration (surtout aux barres asymétriques, en fait, la poutre, je me doutais que ça n'allait pas être possible de marcher sur un truc aussi étroit, alors que voler d'une barre à l'autre, ma foi ...). Sauf que les efforts pour y arriver, fallait quand même pas être complètement idiote pour bien se douter qu'ils devaient être balèzes. Ce qui fait que, valait mieux ne pas commencer ...

Lola Lafon, je l'ai entendue à Etonnants voyageurs, et comme je n'attendais que cela pour être convaincue, j'ai foncé acheté son bouquin, et je l'ai dévoré. Lecture, quand même, entrecoupée de visionnages des vidéos des performances de la vraie Nadia, les deux époques : celle de la "fée" Nadia, la mignonne petite fille parfaite adorable, qui a fait rêver l'occident d'une pureté originelle, tendue, souple, le phénomène de Montréal. Et l'autre, celle de la méchante Nadia qui a grandit, la chute annoncée; la femme qui se pointe, et comme le dit l'auteure en conférence, le procès du corps disparu.

 Ce livre est à peine une biographie de la gymnaste, il est un livre d'empathie pour un corps exigé, un corps devenu un corps politique en même temps qu'un corps de fantasme politique. Politique car, corps de jeune fille enfant, politique car de l'est, un corps d'enjeux qui ne sont pas ceux de la gymnaste.

En entrecoupant le récit des performances les plus connues de Nadia Comaneci, d'interventions fictives d'une narratrice dialoguant avec la vraie-fausse ex-lutin devenue objet de non-désir, Lola Lafon crée un contre point constant et sème d'interrogations le parcours d'une étoile qui file sur une poutre comme une mécanique remontée. Ce qui a été vu comme un asservissement d'une jeune athlète innocente face à un manageur tyrannique, ne peut-il pas être revu comme un choix sportif, même un choix de vie, tout court ? Le gris terne de la Roumanie ne peut-il avoir un coin de ciel bleu pour une enfant ? Le bon côté de l'Occident ne peut-il accepter que sa bonne conscience soit teintée de clinquants et de faux semblants ? Les méthodes de Bela ( l’entraîneur de Nadia), si singulières et même brutales, si critiquées par les médias du bon côté de la guerre froide, Lola Lafon les montre aussi pour ce qu'elles ont créé, les corps vivaces et conquérants de ces filles, lancées comme des torpilles, cuisses fines, couettes à renouer sans cesse, à l'assaut de l'occident.

Une relecture passionnante ( et très finement écrite) d'un parcours mythique, sans réponse, sans version définitive, sans autre parti pris que celui du doute.

25/06/2014

Vert secret Max Ducos

vert secret,max ducos,littérature jeunesse,albums,pépitesQuand je fais la liste de mes emplettes à "Étonnants Voyageurs", je ne mentionne pas les quelques trouvailles ramenées pour fifille et fiston. En général, je ne les lis pas. Exception faite de temps en temps, comme pour "Le miroir brisé" de Jonathan Coe ( mais bon, c'est Jonathan Coe), et il y a déjà quelque temps, pour "Jeux de piste à Volubilis" du même Max Ducos. Un album découvert grâce aux conseils fort avisés d'une libraire lors de ce même festival.

Cette année, alors que nous commencions à arpenter, ma copine A. et moi, les allées du salon jeunesse et que je lui vantais la beauté du dit volubilis, voilà t'y pas, que, comme par magie, apparait sur un rayonnage copieux, l'album en question, entouré de tout un tas d'autres du même auteur. Me ruant vers eux, je me rends compte que l'auteur en personne était derrière les tas. Je l'ai encensé ( saoulé ?) et il m'a conseillé. Pas évident, j'ai fini par me décider pour "Vert secret", parce qu'il y a plein de jardins dans cette histoire et que fifille aime bien les fleurs et les jardins. L'auteur s'inspire, entre autres, de celui du château du Villandry, qui avait enchanté fifille et moi, moins. J'ai du mal avec les jardins tirés au cordeau, y'a qu'à voir la tête du mien pour comprendre ... Donc, fifille et "Vert secret", j'étais sûre de mon coup.

Petite déception, me dit-elle, lis-le. Vu qu'elle me l'a fourré dans mon lit, puis sur mon canapé de lecture, puis sur mon fauteuil de lecture, j'ai bien compris que je n'y échapperai pas.

Légère déception, je la comprends, mais seulement parce que l'histoire est plus convenue que dans le Volubilis, jolie, juste plus attendue. Flora est une petite fille dessinée à croquer. En vacances chez sa grand-mère, elle découvre dans le grenier à trésors, une marguerite en métal, dont la provenance, mystérieuse, aurait quelque chose à voir avec la légende du château du coin, le château de la Mirandole. Le duc farfelu du même nom, amoureux d'une jeune Marguerite en aurait dessiné les jardins en cadeau à la belle indifférente et y aurait même caché un trésor. Flora, bien sûr, va partir à la recherche du secret, en compagnie d'un jeune garçon, Paolo, fils du jardinier et fin connaisseur des lieux, autant qu'agaçant petit pitre ... 

Convenue, soit, la recherche d'un trésor et la naissance d'une peut-être enfantine amourette, mais que cet album est beau ! dessiné de couleurs tendres et d'une harmonie somptueuse. Les jardins tirés au cordeau, je n'aime pas trop m'y promener, mais dessinés par Max Ducos, c'est juste un moment de délicatesse ravie pour les yeux, un royaume poétique de perspective. On y voit le soleil se jouer des verts tendres et des petites pétales se glissent aux pieds des statues qui mènent les enfants au secret ... Et le cadeau d'amour révélé ferait rêver plus d'une Marguerite indélicate ... Une trouvaille ou deux enchante l'histoire ... Les dessins enchantent tout court ...

Pour aimer d'autres jardins en vrai, il y a à Chalons sur Loire, un endroit magique, le festival des jardins, un pur moment de charmes drolatiques ou vénéneux où sont mis en fleurs et autres compositions, les sept péchés capitaux. A voir absolument.

 

 

19/06/2014

Sale temps pour le pays Mickaël Mention

51823_leeds_leeds_en_angleterre.jpgSur fond de grisaille de villes industrielles anglaises et de turbulences politiques de fin de règne , se détache un sérial killeur et un enquêteur : tous les deux sont hors norme. Alors que les instances policières sont secouées par des relents de corruption et que Thatcher grogne à la porte du pouvoir, le très compétent Georges Knox enquête. Ou plutôt, il tente d'enquêter, il tente de faire avancer l'enquête, mais l'enquête n'avance pas, un pas en avant et deux en arrière. La faute à un peu tout et un peu tout le monde .... Le tueur reprend, s'arrête, change de lieu, et presque de victimes, le plus souvent quand même des prostituées occasionnelles, il fait évoluer son mode opératoire, s'améliore, presque ... Il y a d'abord un lieu, Leeds, puis deux, puis, il revient, s'efface, ne laisse pas de traces, ou si peu que quand on les croise, le portrait robot ne donne rien non plus ... Des fausses pistes, des riens qui ne se mettent pas bout à bout, qui glissent à côté, ne se mettent pas dans le puzzle.

D'où vient un roman policier qui piétine nous fasse si bien marcher ? Peut-être à cause de l'enquêteur qui a tout et rien du super héros solitaire (surtout les Ray ban, en fait), il s'englue et s'obsède, méprisant les flics plus ordinaires, même celui qui aurait pu être son allié, Mark, plus jeune et moins aguerri, bloqué à l'heure du ska ...

Peut-être cette atmosphère, de l'impuissance face au sordide et aux contingences de l'histoire, qui n'est pas tant celle du sérial killer, mais du moment et du pays qui a permis ce sérial killer.

Peut-être des trouvailles d'écriture, l'insertion des bruits d'une machines à écrire, des sonneries des téléphones, du silence de ces fax qui ne marchent que sur un pied ... Comme on est souvent pris par surprise, ces discordances fonctionnent pas mal du tout, on sursauterait presque !

Peut-être du rythme, car si l'enquête n'avance pas, il n'y a pas de temps morts pour les phrases, sèches et efficaces, sans empathie, qui donnent à voir les personnages et pas les victimes ( et pourtant il y en a un certain nombre ...). Les fins de chapitres claquent et ferment des portes.

Et puis me voilà sans autre hypothèses, mais j'ai fini un sacré bon bon bouquin, dans le genre ...

A lire, l'avis de Sandrine, par qui ce titre arriva chez moi . Un grand merci !

 

17/06/2014

L'emprise Marc Dugain

l'emprise,marc dugain,romans,romans français,déceptionsDirais-je déception ? ben oui, car c'en est quand même une, une petite, mais une quand même. J'aime beaucoup ce qu'écrit Dugain, mais là, le sujet ne me disait pas grand chose, tant pis, c'est Dugain, je me lance avec pas mal d'enthousiasme et je me coltine la présentation des personnages. Et des personnages, il y en a un certain nombre.

D'abord, Lorraine, elle a des soucis de communication avec son papa et un fils autiste ... Est-ce par clin d'oeil que l'auteur en a fait une spécialiste des écoutes et des filatures à garder discrètes ? Une espionne au service d'une nébuleuse organisation étatique ? Je ne sais.

Ensuite, arrive Launay, le candidat favori aux futures élections présidentielles et peut-être futures primaires avant, lui aussi a des problèmes de communication avec son papa. Est-ce un autre clin d'oeil ? je ne sais pas. Pour l'instant, son souci majeur est qu'il est favori et qu'il compte bien le rester. Ce n'est pas qu'il ait un programme à défendre ou des idées, voire des ambitions. Nenni, c'est juste qu'il veut être président, qu'il est fait pour tenir cette place, ou plutôt l'obtenir, parce qu'après, c'est le grand flou.  Il y en a deux autres qui ne veulent pas qu'il y arrive : son rival au sein du parti, pas plus politisé que lui, mais juste un peu plus cynique et corrompu, et sa femme, parce qu'elle l'en juge indigne vu que déjà, il n'a pas été un bon papa.

On croise aussi la route de Lars Sternfall, un syndicaliste genre poisson froid qui a le malheur de se prendre pour une torpille dans son entreprise, Aréna, qui vient de fusionner électricité et nucléaire et que du coup, ça a fait des étincelles entre un candidat au record du monde de la traversée en planche de surf en solitaire et un porte contenaire chinois qui se sont télescopés au dessus du sous marin de Saban, qui n'y était pour rien. Il pensait à sa femme, en fait.

Il y a aussi Corti, un corse qui aime la moto et assure la sécurité intérieure du pays entre deux bouchées d'aubergine à l'huile d'olive et deux trois entourloupes qu'il fait passer à coup de pots de vin (rouge, la plupart du temps ...), en la maquillant en pièges à journalistes véreux. Enfin, je crois que c'est ça, à peu près ...

Un couple croise la route de Lorraine, enfin, surtout la femme, Li, une artiste photographe chinoise, son gros patron d'amant, Delaire, a l'air d'y tenir (aux chinois, je veux dire).

Il y a d'autres personnages, mais j'arrête là parce que j'ai un peu le tourni, et que finalement, je me dis que je n'ai pas compris toutes les ficelles de ce roman-là. Fichtrement bien écrit, ceci dit et fichtrement désabusé, sans être lourdingue pour autant, mais tortueux. La course à la présentielle ne repose que sur la volonté de gagner, sans idéologie et sans illusions, vu que la mondialisation nous mange tout cru. La corruption est insidieuse et généralisée, les intérêts des uns et des autres sont de de juste continuer .... Soit, soit, soit, je me dis ... mais était-ce bien la peine que je me perde dans la ronde des personnages et que je me noie dans la mare d'un verre d'eau, pour qu'on me livre cette vision, dont je ne doute pas du réalisme, vu que du strapontin où je sieds, je le vois bien que le manège du grand pouvoir là-haut, il est grippé.

J'ai bien aimé Lorraine et son fils, enfin, surtout ce que Lorraine dit de son fils. Mais c'est annexe.

04/06/2014

La classe de neige Emmanuel Carrère

la classe de neige,emmanuel carrère,romans,romans français,pépites,famille je vous haisUn petit garçon part en classe de neige. A priori, rien de très romanesque, ni de très exotique. Pas de quoi en faire un roman. Ben si. Et un drôlement bien, en plus.

Nicolas doit avoir 9 ou 10 ans, petit garçon un peu à part, c'est le rêveur. Craintif, dévoré de doutes, surprotégé, il ne sait pas se défendre de ses peurs. Et des peurs, il y en a cachées partout ... Il faut dire que ses parents lui en ont collé beaucoup, des peurs, peur de l'enlèvement, peur des méchants messieurs qui font du mal aux enfants, même les très sages, peur des trafiquants d'organes qui guettent les petits frères dans l'ombre des fêtes foraines ...

Le père de Nicolas, surtout, fait rempart contre le mal, qu'il voit partout. Il est voyageur de commerce, tout le temps sur les routes, il alimente la collection de bons de Nicolas. Avec les bons, il pourra avoir un bonhomme dont on peut enlever la peau en plastique pour voir les os. Quand il n'est pas sur les routes, il vacille, avachi de sommeil, dans le petit appartement, où jouent silencieusement, Nicolas et son petit frère et où la mère n'ose pas répondre au téléphone. C'est dire si on ne rigole pas ...

Alors une classe de neige, avec les copains et la maîtresse, ce devrait être une bouffée d'air, un truc à courir partout. Et bien non. Nicolas, douze jours loin de chez lui, c'est l'angoisse, angoisse de ne pas savoir faire, de faire mal, au milieu des autres dont il ne maîtrise pas les codes. Et le séjour commence mal. Alors que le groupe est parti en autocar, c'est son père, qui le lendemain amène Nicolas au chalet, il en repart avec la valise de son fils. Première humiliation, le pyjama ... 

La valise ne revient pas, et le séjour s'embourbe. Nicolas s'accroche à tous les protecteurs possibles, surtout à Patrick, le grand moniteur sympa, avec la queue de cheval blonde, qui le prend un peu sous son aile. Et puis, aussi, Hodman, un grand pour la classe, singulier, lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons que Nicolas. Lui, il n'a même pas peur de son ombre. Seulement, son amitié est imprévisible, à double tranchant ...

Dire que ce livre est angoissant serait le moindre des mots. On sent l'étau sur Nicolas, bien avant qu'il ne se referme,on guette le coup qui va l'atteindre. Dans sa tête, la mort entrechoque la petite sirène qui peine à devenir femme, le club des cinq traque les trafiquants d'organes, un rêve de manèges et de vie heureuse plane, mais les phares éblouissent les lapins sages ...

Quand la bombe éclate, que le vrai danger tombe, le texte s'ouvre vers un blanc sans fond.

Une lecture commune avec Ingannmic, j'espère aussi convaincue que moi !

31/05/2014

Un Yankee à Gambora Marius Nguié

un yankee à gambora,marius nguié,romans,romans français,romans congo brazzavillePour bien commencer ce petit livre et en savourer la voix, je conseillerais de commencer par la fin, par le court "Précis sur le Congo dans les années 80", voire par se documenter un peu avant sur la guerre civile au Congo Brazzaville. Pas le Congo tout court, le grand, celui de l'autre côté du fleuve, l'ancienne colonie belge, celui des massacres dans la région du Kivu pour la possession et le trafic du Coltan, vous savez le minerai indispensable à nos téléphones mobiles, le Congo ex-Zaïre, celui du dictateur Moboutou ... Non, l'autre, le petit, le Congo aussi, l'ex colonie française, celui du dictateur Sassou N'guesso, celui des massacres des milices des différents opposants au dictateur, le côté du fleuve un peu beaucoup mouillé de sang et d'une certaine affaire de pétrole ELF ...)

De cette guerre obscure pour bien des raisons ( je ne suis pas spécialiste, je ne vais pas me lancer ...), l'auteur, qui semble bien l'avoir vécue, ne retient qu'une ville, une petite ville avec des marchés, une garnison ... Gambona, donc. Il retient un moment, quelques semaines ou mois où des soldats ont fondu sur la ville, un moment où les massacres ne sont qu'en toile de fond, un moment un peu calme en attendant que l'engrenage des rivalités ne jette à nouveau les hommes contre les hommes. De ces hommes perdus, il n'en retient qu'un aussi, Benjamin Ngoubili, le Yankee. Yankee au sens du français de coin de Congo, c'est à dire celui qui commis plus de crimes qu'il ne peut en dire, qui les dit d'ailleurs, et ne les regrette pas. Il appartient aux miliciens de Lissouba, président élu et à ce moment là encore au pouvoir, dans le bref intervalle où Sassou N'guesso a dû le laisser, avant de le reprendre. Benjamin, qui aime à se faire apeller "Sous-off" est un coyote (Les coyotes était le nom donné aux miliciens de Lissouba, ceux de Sassou N'guesso, étaient les Cobras, les Ninjas, ceux d'un autre prétendant à la dictature. Cela pourrait faire sourire, sauf qu'ils faisaient rire jaune, ou rouge ...).

A Gambora, la vie continue, dans les magouilles de la misère. Benjamin s'est pris d'amitié pour le narrateur, un petit garçon débrouillard, qui devait être l'auteur. Il le fait bénéficier de ses largesses à la mesure de son pouvoir dont il abuse, largesses à la mesure de la misère ; boîtes de conserve de sardines, protection de sa mère lors des contrôles, quelques favoritismes de peu de choses mais qui comptent beaucoup à Gambora et qui le font mal voir de ses amis.

Benjamin est, dans cette ville, comme une bombe à retardement. Tout puissant, aussi ridicule soit-il, jouissant de l'impunité des guerriers, incontrôlable, il fanfaronne, boit, plastronne, se promène d'une fille à l'autre, aussi. Le narrateur s'attache à ses pas, même si est incertain de sa place. Il raconte son enfance esquissée, sa mère, les samedis soirs au café où lui et ses amis boivent une grenadine, presque tranquille à côté de l'horreur qui boit d'impatience de recommencer. Là, j'ai trouvé, est l'intérêt de ce presque trop court récit; il ne s'y passe que de l'anormal, raconté comme normal. Ce qui qui peut faire peur, en fait.

 

Merci à Jérôme d'avoir signalé ce texte.

26/05/2014

Caprice de la reine Jean Echenoz

caprice de la reine,échenoz,romans,romans françaisLe titre est beau (je sais pas pourquoi, un truc avec les princesses ?) et les sept textes sont sept petits bijoux, dans un écrin d'écriture ciselé, comme on taille les ifs pour qu'ils fassent joli dans un jardin à la française. J'ai horreur des des ifs et des jardins à la française, ceci dit. Mais Echenoz, j'adore. de sa patune à peine tristounette, il vous joue un air d'adjectif qui n'a l'air de rien , du genre en fin de phrase, inattendu, il vous retourne le sourire narquois de l'écrivain matois. "T'as vu que je sais faire" - "oui, j'ai vu" - "Tu as vu que tout est grave quand c'est léger ?"- "Oui j'ai vu".

Je suis toujours d'accord avec Echenoz, surtout quand c'est moi qui fait les questions et les réponses.

Sept joyaux inégaux pour une couronne à réserver quand même aux inconditionnelles (ls), mais je suis une inconditionnelle.( j'ai décidé que le masculin passerait après le féminin, ce n'est pas une faute de frappe. )

Le premier teste a pour titre "Nelson" . L' amiral est invité à un dîner anglais, dans un manoir anglais. Normalement, ça donne un truc genre historique. Ben non, pas avec Echenoz, ça donne un texte de biais, une sorte de biographie des blessures du grand homme, dévoilées par paliers de batailles, et par paliers de difficultés pour ... manger. Comme quoi, la grandeur n'a cure de la grandeur. On le croit en morceaux, le grand homme révéré, lorsqu'il s'échappe, raisonnablement, planter son rêve de grandeur patriotique maritime à coup de glands enfoncés dans la terre des ancêtres. Solitaire solidaire d'un rêve patriotique, Echenoz le campe, et puis s'en va.

Dans le second texte, "Caprice de la reine",  l'écrivain va nous faire faire un exercice de style stérile et jubilatoire, dans une sorte de "tentative d'épuisement d'une campagne mayennaise".Juste un tour sur nous même, de la main droite à la main droite, d'un point de départ à l'autre, le même. Somme toute, inutile de bouger, il suffit de tenir le crayon. Et Echenoz le lâche.

Après, on part à Babylone, l'antique citée splendide. Sauf que, là, j'avoue, j'ai ri. Enfin, j'ai souri en grand. Chez Echenoz, on ne rit pas, on surligne une courbe des lèvres vers le haut. On distance. On dérisoire. On prend de la hauteur, on se demande pourquoi le Hérodote a embelli sa description de Babylone. Ben oui, il y a des sujets essentiels chez Echenoz. A quelle fin le fin lettré aurait menti ? Qui en a cure ? Ce n'est pas le propos. Le propos est de le dire, et encore. ..Vacuité des mots? Vacuité des souvenirs ? vacuité du temps passé? Vacuité des des regards sur le monde ?Et Echenoz ne dit rien et Echenoz s'en va.

 "Génie civil" m'a régalé comme une esquisse de ces romans à la Echenoz sur les destins détournés par le hasard, d'un brouillard, d'un moment, un destin raté sans grandeur tragique. Un hasard précipite l'amour possible dans les eaux brumeuses ? Pas grave, que l'on se rassure, le monde tourne encore et reprend son sens, il suffit de quelques kilos de peinture.

Ironie douce amère, textes gigognes où surgit de l'infra ordinaire, l'extraordinaire, ou l'inverse. Echenoz parle d'un temps de l'écriture se fait, s'écoute presque, s’immobilise, se regarde en train de se faire. Il nous cisèle une vue imprenable sur pas grand chose, un vieux cinéma sur une grande avenue de la ville du Bourget, un projet de vie qui tient, dans la possibilité, ou pas, d'un sandwich au saucisson sec. Avec ou sans cornichon. Telle est la vraie question, ou pas.

13/05/2014

Le grand coeur Jean Christophe Rufin

le grand coueur,jean christophe rufin,romans,romans français,romans historiqueDès fois, j'aime bien lire local, et j'aime bien l'historique, en roman. Comme j'ai fait un séjour près des pieds nus et mignons de la Agnès Sorel en tombeau, je me suis laissée tenter par cette histoire de cet homme qui la croisa, et selon le roman, l'aima.

Je ne me suis pas ennuyée en cette reconstitution de la fin de la guerre de cent ans, mais me suis souvent agacée des limites du parti pris narratif qui est celui de la reconstruction autobiographique. En effet, c'est l'histoire (passionnante, par ailleurs) de Jacques Cœur racontée par Jacques Cœur, et en plus, il commence par la fin, ce qui fait qu'il connaît forcément (pas bête, le narrateur) quand il la recommence par le début, ce qui est plus simple pour le lecteur, quand même. Du coup, je me dis, forcément, il reconstruit tout d'où il est, pour en arriver là où il est. L'auteur est logique, à défaut d'être d'une folle originalité, mais voilà, ça m’a agacée de savoir où j'allais arriver en commençant. (de Bourges à Chio, il y a une trotte, en plus, mais point n'est le sujet ...)

L’ascension sociale de Jacques Coeur est incroyable, folle, extraordinaire et parfaitement racontée car ce serait une invention, on n'y croirait pas. Or, c'est vrai, j'ai regardé sur la fameuse encyclopédie en ligne vu que je n'avais pas d'autres sources sous la main et que ma foi, la fin de la guerre de cent ans, moi ... En résumé, Jacques Cœur, d'un fils de simple artisan fourreur, travaillant à Bourges sous la coupe des commandes des grands aristocrates arrogants et capricieux, va devenir leur maître en s'arrogeant les faveurs (soit, temporaires, et à charge de revanche) d'un roi qui ne devait pas l'être, le Charles VII. Non seulement, le tout petit bourgeois va devenir grand, mais il va même devenir le plus grand, le plus riche, le plus influent des argentiers du royaume (une sorte de ministre des finances, si j'ai bien compris le système mais qui se fait de l'argent au passage en fournissant à la cour les objets du luxe nécessaires à leur paraître). Il ouvre les portes de l'Orient, il ouvre ses coffres à l'exotisme, il aide le roi à enrichir (aussi) le royaume qui est encore bien bringuebalant, consolide sa toile d'araignée commerciale, mais pour des raisons purement philanthropiques ... Bien sûr, bien sûr ... Faut dire que pour lui, le commerce n'est une façon de devenir richissime, mais non, c'est une activité humaniste permettant l'échange culturel. Soit.

D'ailleurs, le luxe, Jacques Cœur dit ne pas l'aimer au début, c'est un travailleur, un curieux, un avant gardiste éclairé qui voit le monde de la chevalerie héroïque s'écrouler et continuer à valoriser les valeurs guerrières et épiques, alors que les tenants de l'épique sont déjà ruinés et se fourvoient dans la continuité de la gloire (Jacques Cœur se délecte d'ailleurs à racheter les châteaux médiévaux qu'on lui laisse pour une bouchée de nouveaux harnais en cuir de Cordoue)

Dans ce roman, on croise les belles femmes de jadis, dont la première favorite royale, donc, Agnès Sorel, les mœurs du temps, les rouages d'un pouvoir qui se consolide par la guerre, mais aussi par la trahison et la satisfaction des rancœurs personnelles. Celui que j'ai préféré, je l'avoue, c'est le vilain Charles VII. (Que je confondais bêtement avec le Charles VIII, celui d'Anne de Bretagne, vérification faite, Charles VIII est un peu moins laid). Pour un roi qui ne devait pas l'être, vu que renié par son père et trahi par sa mère, il s'en sort plutôt pas mal. Jacques le voit comme un fort qui joue les faibles pour mieux s'attacher les hommes par la pitié, qui joue de sa position fragile pour se permettre toutes les entourloupes. J'aime bien l'idée, romanesque évidemment, de le monter en sadique pervers mimant l’indécision et l'effarement. Évidemment, les coulisses du pouvoir étant malpropres, les richesses que le Jacques Cœur pourvoit très largement à ce roi bancal, seront bien mal récompensées, et la déchéance suivra la gloire ....

Un roman historique bien fait, bien charpenté, sûrement bien documenté, appréciable, parfaitement recommandable, tout à fait louable, mais moi, il m'a manqué d'un tant soit peu de poil à gratter ...

 

Noté suite à un commentaire d'un blog de lectrice que j'apprécie, mais impossible de retrouver la référence ( je pense que mon homme a planqué mon carnet mon carnet à référence, persuadé que ce geste ignoble va m'empêcher de noter de nouveaux titres, mais que nenni, j'ai juste trouvé un nouveau carnet ...)

 

08/05/2014

Des noeuds d'acier Sandrine Collette

des noeuds d'acier,sandrine collette,romans,romans français,romans policiersLe noir dans les livres, (seulement, hein ...) J'aime bien, peu me chaut le chaos du monde, je ne déteste point m'y plonger du fin fond de mon canapé.

Et bien là, dubitative et refroidie, je suis, les pieds dans le plaid, je me demande de quoi ça cause, ce que je viens de lire ... Ce que je sais, c'est que je n'y ai point cru à cette histoire qui s'annonçait des plus barbares. 

Un préambule parle de "l'affaire Théo Béranger" en précisant que ce que l'on va ensuite lire est le journal de Théo, écrit après "L'affaire" qui aurait fait la une des journaux, une affaire suante d'horrible. Du coup, j'ai cru que c'était Théo, le tueur, faut dire qu'il en a l'air ... Il s'annonce comme un gros, gros, gros méchant sans remords aucun et encore plein de hargne après 18 mois de prison. Il en sort sans repentir, 18 mois enfermé avec des gros, gros durs, bien pires que lui, qui lui ont cherché des noises, et surtout un qui l'a attaqué à coups de tronçonneuse. Ben oui, Théo faisait partie d'une équipe chargée d'entretenir des espaces verts (je passe ma dubitative moue face à la possibilité que l'administration carcérale confie des tronçonneuses à des condamnés pour leur réhabilitation, d'ailleurs, il le dit lui-même, que c'est une drôle d'idée, (passons, c'est un roman, pas un traité de formation des matons dans les prisons françaises ...). Théo sort de l'enfer.

Il y a survécu, et il est bien décidé à ne rien lâcher. Sa première envie est d'aller rendre visite à sa victime qui s'avère être son propre frère qu'il a balancé par jalousie, par accident, et qui n'est plus qu'un légume bavant que Théo va lorgner et terroriser avec plaisir. Mais la vengeance tourne court et l'ex-taulard doit s'enfuir dans une cavale qui le mène à une fermette qui fait chambre d'hôte et une hôtesse à bigoudis et potager qui lui fait des grosses tartines pour ses casse croûtes de randonneur. Marcher pour tenter de retrouver un nouveau souffle. Soit. J'attends toujours le drame .... qui arrive sous la forme inattendue d'un pépé tout cassé et de son frère pas mieux, qui vont réussir à séquestrer le Théo dans leur cave pour en faire leur chien, leur esclave à tout faire dans la ferme, par ailleurs fort délabrée.

Le chien d'avant, Luc, est toujours enfermé dans la cave, dans un sale état faut dire, il a l'os du tibia qui lui sort du tibia.Huit ans qu'il est réduit à satisfaire les vieux pour survivre et il donne le mode d'emploi à Théo ; il faut obéir, travailler, sans espoir, plaire aux tortionnaires. Soit. Cela aurait pu être un huis clos fébrile et tendu, mais, voilà, je n'y ai pas cru. C'est bête cette rengaine prosaïque qui nuisait à mon adhésion : comment deux vieux pas en forme peuvent arriver à tenir en laisse un homme depuis huit ans sans que rien ne se voit, puis un autre, arrivé là dans la pleine force de l'âge ( sans compter la métamorphose de l’hôtesse en bigoudis en Messaline incestueuse ...)? Bon, d'accord, Luc et Théo ont des chaines aux pieds et les vieux pointent un fusil ... Mais c'est quoi le but ? d'enchaîner les sévices et les explications de l'impuissance ? A force répéter que la situation est incroyable, le récit pointe le mal du doigt, si même le narrateur peine à croire à la crédibilité de sa situation fictive, comment moi, pauvre lectrice, puis je y adhérer ?

Un nouveau genre annonce le quatrième de couverture, le "captivity thriller", pas convaincue par ce cauchemar  ...

01/05/2014

Mai en automne Chantal Creusot

mai en automne,chantal creusot,romans,romans français,pépitesLa maison de Marie est un peu à part du village, Marie est à part tout court. L'histoire de cette ronde de femmes commence par elle, dans cette maison où surgit Solange, une nuit de bombardements dans un petit village de Normandie, plus rural que maritime, même si la mer n'est pas loin et qu'on l'entrevoit des fois. Marie est servante dans une grosse ferme, dirigée par la veuve Laloy, toute en générosité, le fils, Camille, y nourrit son âme inquiète de rêves de livres et d'un amour inabouti pour la belle servante égarée dans son ailleurs.

Dans le village, deux familles de notables, les Vuillard, leur fille Marianne. Marianne est l'excessive fille, rebelle, provocante, fille de Pierre et de Lucille. Pierre, enfant d'une veuve méritante,  a gravi les échelons de la médecine et a, au passage, comme un faux pas de côté, épousé la bourgeoise Lucille, au détour de l'amitié pour un frère défunt. Ils habitent la grande maison aux tilleuls défraîchis. Lucille s'y noie l'âme de rancœur. Pierre se noie dans son travail, et prend quelques maîtresses au passage.

Les autres notables, les Laribière ne sont pas mieux mariés, lui, avocat de province, elle, niaise à faire honte, heureuse de tout. Eux ont un fils, Simon, un peu égaré entre eux deux.

Une micro société provinciale et aisée, prospère mais agitée des âmes, le sujet n'a rien d'original mais son traitement est d'un charme puissant. L'écriture en fait une architecture complexe mais riche de surprises, de phrases en phrases, on va creusant. Car, pour cette histoire qui se tient en deux générations, dans l'entre deux guerres, on fait d'abord la ronde des filles de : Marie, donc, fille de personne, adoptée par la veuve Laloy, dont les sabots sont bien campés dans l'amour pour cette simplette, si ailleurs qu'un soldat allemand la cueillera par hasard au coin d'un bois. Ensuite, il y a Solange, la coquette ingénue, et sa soeur, Michelle, l'austère engagée, ce sont les deux filles de la libraire. Et c'est Simon qui cueillera Solange, à la place de Michelle, par le détour d'une photographie, autant dire d'un leurre .... Et Madeleine, l'amie de Solange, qui fait des grimaces par derrière les dos et se désespère, perdue de n'aimer que son médecin de père.

Il y a aussi la belle femme du procureur, plus libre, comme un papillon qui accroche une lumière éphémère.

Des hasards qui font que l'amour naît et disparaît, la fugacité des sentiments qui lient irrémédiablement pourtant ces hommes, ces femmes, ces filles, pour toujours, alors que les fils sont cassés. La grande histoire traversent les uns et les autres ; la grande guerre, l'occupation, la résistance ... et ils continuent à marcher artificiellement, la tête haute pour les uns, puisqu'ils ne savent faire autrement, la tête dans les murs pour d'autres, les événements extérieurs font des trous dans leur trame, ouvrent des fosses. Mais voilà, si rien du propos n'est vraiment nouveau, le style de l'auteur tient serré, très serré, le tricotage, les mots tiennent ici la dragée haute, serrent les destins. S'ils sont précaires et flous, humains ... juste, quoi ... Leur restitution leur donne une allure de marbre aussi mouvant que du sable. Magistral pour moi. 

 

11/04/2014

Regarde les lumières mon amour Annie Ernaux

regarde les lumières mon amour, annie ernaux, essaisAnnie Ernaux tient son journal de super marché. Un super qui est un hyper, un hyper qui a tout de l’ogre, tapi dans son antre de centre commercial vorace, il clignote de toutes ses lumières et brillent de tous ses feux de mica glacé, pour avaler les âmes dociles qui viennent y remplir leur caddie de denrées, ni fragiles ni périssables n’aurait pas dit le  Ponge du « Parti-pris des choses », elle prend les partis pris des gens, le nôtre.

Annie Ernaux n’étant pas sociologue (pour mon plus grand bonheur, déjà que normalement, je ne lis que de la fiction, il m’a fallu que ce soit elle pour que je lise cette très (trop ?) courte, analyse de moi ou mes doubles, allant faire les courses, déjà que je n’aime pas ça, faire les courses, je veux dire) mais écrivain, ses analyses ne sont ni pointues ni ennuyeuses, juste un reflet mieux dit de notre quotidien. Le genre de quotidien que l’on n’analyse pas, parce que déjà, on fait ses courses, alors si on se met à faire le « cogitum » en pleine file d’attente, on va faire ralentir la cadence du tapis. Et les autres dans  la file, allez leur dire ; « non, je ne passe pas le pack de lait, j’analyse mon passage du pack du lait à la caisse » ... On risque l’émeute pro-consumériste.

Annie Ernaux nous livre donc son regard affûté sur des scènes banales, livrées hors de toute consommation frénétique. J’adore la cliente maladroite face aux caisses automatiques, pistolet en main (j’ai appris que le truc qui lit les code-barre, il s’appelle comme cela, ce qui n’est pas anodin...) : « C’est un système éprouvant, terroriste, où l’on doit suivre à la lettre des indications pour réussir à emporter la marchandise ». J’adore surtout cette formule «  réussir à emporter la marchandise » comme un gain contre la machine, alors que normalement, c’est nous les chefs, non ? Ben non. Finalement, c’est la voix qui gagne, vous rend stupide, et vous docile, elle répète « Posez l’article sur la balance. Présentez le code barre » autant de fois que l’on n’obéit pas ( ...) Aujourd’hui, n’ayant eu à subir aucun rappel à l’ordre de la voix, par une vanité de bon élève, j’ai le sentiment d’avoir fait, en somme, un sans faute » dit Annie Ernaux. Je me suis souvenue alors de ma première confrontation avec une machine qui parle pour juste mettre de l’essence dans la voiture. « Veuillez sélectionner votre carburant » - « Oui merci, je t’ai pas attendu ma grande, pour savoir que je mets du quoi, déjà ? mince, du coup, j’ai un doute ... » - « Veuillez retirer votre carte »- « Veuillez retirez votre carte » « Deux secondes » lui dis-je. (Depuis, je ne lui parle plus)

Annie Ernaux parle de choses aussi ténues que vécues : l’exposition de sa privée sur le tapis roulant (mais comment peut-on manger autant de surgelés ?), des rapports de forces entre clients, ceux du dessus et ceux du dessous, des regards, sur la caissière la plus rapide, sur le caddie le moins rempli, ce qui n’est pas non plus un gage de rapidité, de « cette goutte d’attente en trop » qui met nos nerfs à l’épreuve parce que celle d’avant met trop de (notre ) temps à ; sortir sa carte bleue, remplir son chèque, trouver son sac gratuit, le remplir, alors quand on est un bon élève, on fait vite, on laisse sa place aux autres, on met la barre haute pour être une cliente attentive ... Et efficace.

Elle parle aussi de ce télescopage des temps dans l’hyper ; c’est toujours le temps des fêtes, de l’étalage du festif, puis du rebut des mêmes objets, plus festifs du tout, le lendemain même de ce qui était prisé la veille, les guirlandes de Noël dans les bacs à soldes dès la veille de Noël, parce que après, les rayonnages doivent claironner l’Epiphanie. Ou alors, un temps arrêté, un temps artificiel parce qu’il ne s’arrête, il recommence. Moi, j’ai souvent aussi ce sentiment quand je rentre dans ce genre d’espace, on dirait que l’on a pas louper d’épisode Les espaces intérieurs sont vus aussi ; notamment comment l’espace librairie devient le « coin presse », celui où « nos » clients  n’ont pas le droit de lire, à comment « nos » clients ne peuvent plus rien lire du tout, parce qu’il n’y a plus rien à lire et que le classement des meilleures ventes des fictions :  « les meilleures ventes s’affichent sur trois mètres de large, numéroté de 1 à 10, comme ceux des courses à Longchamp », même celui-là disparaît  au profit des pratiques jardinage et cuisine. ( Je n’ai rien contre « accommodez les restes » de Gisèle Mattiot , au contraire, mais il ne faut pas en abuser non plus.)

Et l’on peut maudire Bourdieu d’avoir eu trop souvent raison, et remercier Annie Ernaux de justement l’avoir fait mentir (Lire « La place", absolument !) . Mais la reproduction sociale de la représentation du monde et des rêves qui fait dire à une jeune maman : « regarde les lumières mon amour » en désignant les ampoules qui tombent du plafond de l’escalator comme autant d’étoiles brillant dans le ciel de Noël, ne fait même pas peur, tant le regard d’Annie Ernaux est tendre et sans jugement.

Pas un livre à charge, ni du lieu, ni de ses consommateurs, juste un constat d’un monde microscopique, où faire ses courses devient un acte social mais où les différentes classes se côtoient, pour une fois, mais ne se voient pas.

Un livre pas cher, à mettre devant toutes les caisses,  pour faire passer le temps de l’attente acrimonique.

26/03/2014

La moustache Emmanuel Carrère

moustaches.jpgMais d’où ce fait-il que j’étais persuadé que « La moustache » était un livre destinée au public adolescent, voire même un classique du genre, moi ? Du genre même étudié en classe, type troisième ... Ce qui fait que un jour, bénéficiant d’une offre promotionnelle type trois gratuits pour quinze achetés, j’ai dit au fiston qui me tenait la pile des "achetés" pendant que je farfouillais dans les « offerts » sans rien trouver qui me dise, je prends « La moustache » : tiens fiston, il paraît que c’est très bien, tu verras, ça te changera ... Fiston, résigné, le mit sur la pile et oublia, et moi aussi.

Mais depuis « L’adversaire », Carrère m’intéresse. De guerre lasse devant ma pile des pas encore lus, où  il n’y avait que des gros, ou des écrits tout petit et que ce devait être un soir où les extraterrestres qui sévissent chez moi avaient piqué mes lunettes à fleurs, bref, d’une main curieuse, j’ai pioché dans les étagères du fiston qui a fait « bof, me dit rien c’uilà ».

Ouf, me dis-je maintenant, je l’ai échappé belle, j’ai des sueurs à rebondissements en pensant que la prof de français du fiston aurait pu lui demander une fiche de lecture sur « le dernier livre que votre mère, soucieuse de parfaire votre ouverture culturelle et votre connaissance de la littérature sérieuse pour la jeunesse, vous a fourré dans les mains, tout cela parce qu’elle ne trouvait rien à lui convenir dans les gratuits proposés ». Mon fils rendant la fiche sur « la moustache », la prof cherchant discrètement mon numéro, chez moi, le téléphone qui sonne, mon homme affolé, qu’est-ce t’as fait avec la moustache du fiston, y’a l’éducation nationale en émoi à l’autre bout du fil, une histoire de disparition de poils pas encore poussés ou alors déjà coupés, tu peux lui dire que fiston est imberbe ? et moi : « Tu n’as pas vu « Crimes exemplaires » le truc génial de Aub ( spéciale dédicace à C.), j’ai l’impression que fiston voulait le lire ? Et je ne trouve plus la glace dans la salle de bain ? Tu l’as changée de place ? Parce que mon dépilateur fait des hoquets étranges ... D’ailleurs, j’ai un doute sur l’existence de ma carte de fidélité chez la raseuse de jambes, tu ne veux pas appeler, j’ai comme le monde qui m’échappe. ... »

Tout cela pour dire que je n’ai pas vraiment compris ce livre, en fait. Un encore jeune personnage, bien sous tout rapport, parisien, cabinet d’architecture, jolie femme, un peu fantasque mais fort séduisante, un matin une glace, un rasoir et tout dérape. A-t-il coupé sa moustache ou tout simplement, n’avait-il pas de moustache avant de ne pas la couper ? Est-ce sa femme Agnès qui lui fait une blague, lui en veut, a monté un complot, veut le quitter, le tuer ??? est-elle folle ? est-ce lui ? Oui, c’est elle, il la soignera jusque la mort, oui c’est lui, il ne se soignera pas, il ne veut pas finir dans le village à côté de Perpignan où les fous font des rentes aux habitants qui les accueillent. Alors, il fuit, il tourne en rond et il fuit en même temps, ce qui est sûr, c’est que cet homme ne va pas bien ... Le périple de cet homme, ses délires paranoïaques m’ont laissée dubitative, je n’ai pas vu où Carrère voulait que j’aille ; ce qui fait que du coup, j’ai fait du surplace.

Quant à la fin, tranchante, c’est le moins que l’on puisse dire, elle m’a fait plus que frémir d’angoisse rétrospective.

Si fiston avait lu ce livre,  aurait-il fait le 15 avant que je puisse me justifier ? Non, je te jure, je n’ai pas vraiment voulu que tu fasses des moulinets avec le rasoir de ton père sur ta fiche de lecture, prend plutôt mon dépilateur !

Donc, non, ce n’est pas un livre jeunesse, j’aurais au moins appris cela, et bon, va falloir que je lise « la classe de mer » avant que la folie contagieuse ne me surprenne à le confondre avec un manuel d’organisation pour sorties scolaires ...

23/03/2014

Un repas en hiver Hubert Mingarelli

un repas en hiver, hubert Mingarelli, romans, romans français, dans le chaos du mondeUn livre très court et qui raconte un moment très court, une journée, à peine plus, et à quoi tient la vie d’un homme, à peu de choses, aussi.

Trois soldats allemands sont basés en Pologne, dans ce que l’on devine être un camp d’extermination d’avant d’industrialisation des meurtres, au moment où la Shoah se faisait « par balles », de visu donc, avec des regards possibles entre bourreaux et victimes, ce qui dérangeât les bourreaux, ce pourquoi, on sait l’horreur logique de la suite de cette histoire-là. Ces trois soldats étaient des hommes ordinaires, et dans un sens, ils le sont toujours, et c’est qui fait  la force de ce livre. Nulle explication, on reste dans la tête du narrateur, et le narrateur, il évite de trop penser, il s’arrête à lui-même et ses deux compagnons. A leur présent et ne cherche pas à voir plus loin que leur lendemain.

Donc, les trois soldais, Bauer, Emmerich et le narrateur vont partir à la chasse pour « en ramener un ». Leur commandant leur a donné l’autorisation de sortir du camp pour cette journée seulement et à cette seule condition. Ils lui ont expliqué, que là, vraiment, ils avaient trop le cafard. Un convoi est annoncé, on « va en ramener », il va leur falloir participer à la fusillade, et là, cette fois-ci, ils ne veulent pas. Ils expliquent qu’à force d’avoir le cafard, de tuer comme cela, ils n’allaient plus servir à rien et qu’il valait mieux leur laisser au moins une journée, pour faire autre chose. Et le commandant, pas en grande forme lui non plus, a accepté.

Les trois soldats s’enfoncent donc dans une Pologne aux paysages solitaires et glacés, avec chacun leur mots dans leur tête : pour un, c’est son fils qui le tracasse, et  comment le convaincre d’arrêter de fumer, pour le narrateur, c’est son rêve de tramway ordinaire, pour le dernier, la rage d’être là, à fumer dans le froid. Pour les trois, il s’agit juste de s’échapper une journée,  pour peut-être pouvoir avoir le droit de repartir faire de même le lendemain.

Et sans vraiment chercher, ils en trouvent un, de juif, un qui ne peut s’échapper, et ils l’emmènent avec eux, vers le camp. Mais avant, comme ils ont faim, et quelques provisions, ils s’arrêtent dans une masure abandonnée pour se cuire leur festin de semoule et de saucisson. Arrive alors un polonais, un qui pourrait être le bouc émissaire de leur mal être d’être là ....

Loin du jubilatoire « festin de Babette », auquel le titre pourrait faire penser, le huis-clos se construit sans aucune générosité. Le récit égraine les miettes du temps qui mène à un repas chaud en s’attachant aux petits riens de la longue attente, en attendant que les graines de la semoule gonflent : quelle quantité de neige pour avoir assez d’eau, quoi de la chaise ou de l’étagère brûler en premier pour avoir assez de feu.... Ne pas regarder le prisonnier, ne pas voir ce qui fait de lui un être humain qui a été aimé, et dont le flocon sur le bonnet a été brodé peut-être, par les mains de sa mère. Ne rien voir de ce que l’on est : un tueur, un bourreau. Même pas se mentir, non, ne pas se voir et ne pas voir l’autre comme un « comme nous ». Comment l’humain s’arrange de ses crimes ? Un récit qui peut bouleverser la bien pensance, sans humanisme et sans concession, glaçant.

Un auteur découvert chez Jérôme.

14/03/2014

Max Sarah Cohen Scali

max,sarah cohen scali,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du monde,littérature jeunesseUn livre de littérature jeunesse ? pas si sûre … peu importe d’ailleurs le public visé.

C’est un nazillon qui nage encore dans son liquide amniotique qui prend la parole. Un fœtus parlant, ça permet  au  lecteur  de ne pas s’y attacher, et ça tombe bien, Max ( comme va le nommer sa mère) ou Konrad ( comme va le nommer le Herr Doktor Ebner ) n’a rien d’attachant. Il est plutôt glaçant. Dès le ventre de sa mère, Max sait tout : la réalité crue de sa conception programmée, qui nous semble odieuse et lui paraît sublime : les exigences attendues pour faire partie de la race supérieure, que l’on juge inhumaines et qu’il juge normales : et ainsi aussi que les noms  de code utilisés pour le « traitement » des bébés non conformes. Sa berceuse est la litanie des grades militaires nazis, son credo, les discours radiodiffusés du Führer, sa voie, l’accomplissement du Reich millénaire… Max pourrait faire peur, Max fait peur.

Il n’a qu’une envie, naître avant son voisin de salle d’accouchement, naître le premier, le jour de l’anniversaire d’Hitler pour honorer son dieu et maître, son seul père, et sa seule mère, l’Allemagne. Konrad, lui parle plus que Max parce que dans Konrad, il y a un K, comme dans Krupp,  l’acier, droit et fier, c’est ce qu’il veut être, ce pourquoi, dès la naissance, sa seule crainte est de ne pas être digne des critères de sélection. Or, Konrad est parfait, exactement du blond et des yeux bleus qu’il faut être.

Max devient le premier bébé du programme « Lebensborn » : un projet que l’on pourrait qualifier d’ahurissant ou de stupéfiant ou d’immoral ou de tous les mots que l’on veut et qui ne diront jamais que la folie de la toute puissance. Conçu par Himmler, il ne s’agissait de rien de moins que de repeupler l’Allemagne, dès le début de la guerre ( Konrad naît juste avant l’invasion de la Pologne), d’êtres considérés comme parfaits, répondant à tous les critères physiques de la race aryenne supposée, puis de les élever sous serre nazie, en les faisant adopter par des familles elles aussi sélectionnées, de les conditionner pour que les sur hommes qu’ils seront concrétisent les délires nazis.

Max ou Konrad est un prototype sans aucun défaut, dès le départ. Baptisé par Hitler en personne, ce seul titre de gloire le comble et donne sens à son existence. Loin de toutes autres  considérations, il néglige rapidement les repères humains, sa mère ne sera qu’une vague poitrine, juste un peu plus chaude que les autres, et ma foi, mis à part quelques maux de ventre, il ne met jamais en doute la validité de l’idéologie qu’il a faite sienne et les pires trahisons finissent par trouver le sens qui l’arrange. Même quand une amitié irrationnelle le lie à Lukas, un être parfait mais juif, même lorsque la réalité le dérange, il intègre, reformule, recadre. Il traverse la guerre, toujours droit comme le K de Krupp de Heim ( pour les nourrissons nazillons) en Napola ( pour les plus âgés en cours de formation), il met la main à la pâte des sélections, part en mission la tête haute quand il s’agit de participer au programme d’enlèvement des enfants polonais pouvant répondre aux critères ; blonds aux yeux bleus. Jamais il ne doute, jamais il ne veut ouvrir les yeux, persuadé de naître d’un accouplement programmé, même si cela fait de sa mère l’équivalent des putains qui se font soulever par des nazis ivres morts, est un titre de gloire si le Führer le veut, persuadé que les livres sont faits pour être brûlés et les juifs éliminés.

Evidemment, on pourrait penser aux « Bienveillantes », mais est-ce que parce que le narrateur est un enfant « sain  d’esprit » ? Est-ce parce que le livre ne recherche pas l’effet choc, mais linéaire, maintient la distance,  je ne sais, mais alors que la version pour adulte de « vie et mort d’un nazi dans la tête d’un nazi » m’avait écœurée, ici, point. On attend quand même la prise de conscience, le revirement, tentés, humains que nous sommes, de croire à l’innocence de l’enfance, à la naïveté qui excuse … Mais point non point. La force du roman est de maintenir le cap donné, jusqu’au bout : Konrad n’est pas dénué de sentiments, il a les sentiments d’un nazi, nous, on les trouve tordus,  lui, il les trouve droits, comme K dans Krupp.

 

Pour ados ? Pas seulement.

Voir aussi la note de Sandrine qui m'a donné envie de lire ce livre et merci à C. qui me l'a prêté fort à propos