Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/04/2016

La part de l'autre, Eric Emmanuel Schmitt

star.jpgIl est rare que je fasse une note sur un abandon de lecture, d'abord parce qu'il est très rare que j'abandonne un livre en cours de lecture, et ensuite parce que je n'ai pas abandonné une lecture depuis des années. ce qui fait deux très bonnes raisons. Quand je m'ennuie, je m'ennuie jusqu'au bout, consciencieusement, la main devant la bouche, parce que je suis polie, et les yeux parcourant en diagonale les mots que je ne lis plus. Mais ils ne s'en rendent pas compte, donc, ce n'est pas grave, et je peux en toute bonne foi, dire que, si, je l'ai terminé, ce livre. Et comme j'ai assez peu l'occasion de faire preuve de vraie bonne foi, alors j'en profite.

Mais en ce qui concerne cet abandon ci, il est tellement remarquable que je peux l'argumenter, par conséquent, je ne vais pas m'en priver. Un abandon lâche, puisque sans combat, un abandon exprès, le temps d'un aller retour en bus de chez moi vers une terrasse et de la terrasse à chez moi, quinze pages à l'aller, et quinze pages au retour, ce qui fait que j'ai abandonné à la page trente, et encore j'ai lu les trente parce qu'au milieu de l'aller de retour, lorsque j'ai décidé d'arrêter, je n'avais pas d'autres livres dans mon sac.

A vrai dire, j'avais quasiment décidé d'abandonner avant de le lire, en l'achetant, mais je voulais voir si j'avais raison. Ce qui fait aussi de cette note la plus chère de mon blog. Huit euros 10 pour le livre,  plus le prix des deux tickets, j'ai explosé mon budget de l'abandon. La prochaine fois, j'accepterai de ne pas savoir si j'avais tort ou raison.

Et tout cela parce que je ne peux pas me mettre dans la tête d'Hitler, ni celui qui a été refusé aux Beaux Arts, ni l'autre, celui qui a été accepté, le livre alterne les deux, alors que déjà un, cela fait beaucoup, mais alors deux, cela fait deux de trop. J'ai un barrage anti-fiction qui explose la lecture, ça m'avait déjà fait le même coup avec "Il est de retour" . Ce pourquoi, je me doutais bien que je n'y arriverai pas. J'ai quand même demandé à mon amie A., mon mentor en terme de littérature, (il faudra quand même que j'arrive à faire une note sur "Les gens dans l'enveloppe") entre la page quinze et la page trente, c'est-à-dire sur la terrasse, en gros, "tu l'as lu ?". Elle m'a juste dit "non".

Et vient mon argumentation, sommaire, parce qu'en trente pages, c'est vite torché : voilà un livre où l'on me présente un Hitler trop aimé de sa maman pour pouvoir supporter la vision d'une femme nue et qui s'évanouit quand il doit en dessiner une, le pauvre ...,  un frustré sexuel qui nourrit son complexe de supériorité du rêve inassouvi de tuer son père, qui a fait tant de mal à maman, un malade que Freud se mêle de guérir, la maman étant morte d'un cancer du sein, le pauvre garçon ne peut pas en supporter la vue, ni même dire le mot, "sein" ... Je me suis arrêtée là.

Je ne saurai jamais ce qui est arrivé à l'Hitler admis aux Beaux Arts, mais je sais ce qui est arrivé par l'autre. Ce savoir fictif est rendu non valide par celui de la réalité. Alors peu importe le Hitler et sa maman, son papa, son saint frusquin et sa quéquette molle. Je m'en tape le coquillard de la quéquette d'Hitler et de son complexe d’œdipe. Face à l'histoire, c'est un postulat qui me parait accablant, et je me dis que lire et relire la banalité du mal d’Hanna Harendt est le seul vrai devoir de celui qui mêle la réalité et la fiction à la sauce psy à deux balles.

 

 

10/04/2016

Deux messieurs sur la plage, Michaël Köhlmeier

deux messieurs sur la plage,mickaël kohlmeier,romans,romans historiques,déceptionsEt pas n'importe lesquels de messieurs, puisqu'il s'agit de Winston Churchill et de Charlie Chaplin. Deux monstres sacrés pas exactement partis du même pied dans la vie, et pas vraiment à la même place non plus sur l'échiquier de la célébrité. L'aristocrate et le clown se rencontrent pour la première fois au hasard d'une réception donnée par le gratin de la fine fleur Hollywood, ils s'en écartent et sur la plage californienne, entamèrent leur premier "talk-walk" dixit Chaplin, c'est-à-dire discussion dont le sujet est le suicide, enfin, sa tentation, lors des crises dépressives qu'ils connaissent tous les deux. Churchil rajoutant "duck" à "talk-walk", se désignant comme le gros dans ce couple de Laurel et Hardy mal assorti.

Ils se sont reconnus, atteints du même mal de vivre, proies régulières de ce trou dévastateur que l'homme politique surnommait le "chien noir". Liés par cette laisse imprévisible, ils auraient, cette nuit là fait un pacte : chaque fois que l'un sombrera et qu'il appellera l'autre au secours, l'autre devra rappliquer. Ce pacte secret les aurait finalement conduits à échanger trucs et astuces pour sortir de la crise, dont la plus évoqué serait de s'allonger nu sur une grande feuille de papier et de s'y parler et écrivant dans le sens de la rotation du corps sur la feuille (L'image de Churchill nu comme un nouveau né tournant sur son ventre, on frôle le génie créateur de Chaplin, franchement, une scène à tourner en ridicule le pire des politiques ...)

Le pacte semble avoir été plus que secret et peu respecté, ce qui fait que ce livre raconte surtout des rendez-vous manqués. ( D'ailleurs le rendez-vous avec mon intérêt aussi, par la même occasion). Pour meubler entre les deux rencontres du pacte, l'auteur reconstitue quelques scènes biographiques de l'un et de l'autre. Il évoque quelques épisodes connus de l'enfance de Churchill, enfant surdoué dont l'éducation fut tellement laissée à vau l'eau qu'il passa pour un imbécile borné dans le pensionnat chargé de le redresser. Quelques traits de la misère de celle de Chaplin sont esquissés. Mais, c'est surtout sur le créateur génial, au fait de sa carrière (Chaplin est en train de réaliser "Le dictateur") que l'auteur construit quelques gros plans, quelques peu déjà lus aussi, même pour moi qui n'y connait rien, Chaplin sortant de Charlot, Chaplin autiste népotique, Chaplin qui ne croit pas au parlant ... etc ...

Le pacte avec le lecteur est quant à lui assez flou, et c'est véritablement ce qui m'a dérangée. Sur la couverture, il y a écrit roman, soit, mais quand on prend ses deux là comme sujet, le romanesque est quand même coincé dans l'historique. L'auteur se réfère sans cesse au témoignage de son propre père qui aurait eu connaissance du secret ... (Pourquoi, on ne sait pas), puis à des interviews de Chaplin, qu'il dit être incomplètes ou mensongères, et enfin à des lettres, jamais retrouvées ou alors qui ne furent même pas expédiées par leur rédacteur. Ce qui fait quand même assez faiblard comme preuves, et moi j'aime bien savoir si que je lis, c'est du vrai-faux ou pas. Sinon, ça me mélange et j'aime pas me mélanger. Rendez-vous manqué ....

 

 

16/03/2016

A la grâce des hommes, Hannah Kent

WBC-Islande-Skaftafell-Svartifoss-5.jpgAttention le charme de ce livre est prégnant et insidieux. Il s'agit du premier roman d'une auteure australienne qui, tant qu'à faire dans l'exotisme, le situe dans le nord de l'Islande, et le plante dans la vallée de Votnsdaleur, qui lui même s'ouvre sur la mer du Groenland. C'est dire l'ouverture vers le large.

Dans cette vallée, est née, a vécu, a travaillé, Agnès Magnusdottir, servante de ferme. Le 13 mars 1828, elle a été condamnée à mort comme complice pour le meurtre de Nathan, propriétaire de la ferme où elle travaillait et, aussi, son supposé amant. On ne sait trop pourquoi elle l'aurait tué, comme on ne sait trop si c'est vrai.

En attendant son exécution, voulue exemplaire par le maire de police du canton, Björn Blöndal, la tête d'Agnès devant être tranchée sur le sol islandais, et non en Finlande, comme l'exigeait la tradition politique, le problème se pose du temps de la détention, avant que le bourreau ne soit désigné. Ce temps est nouveau en Islande, indéfini et flexible, quoique forcément final. Il n'y aura pas de pitié pour Agnès. Pas de ce côté là en tout cas.

Agnès est alors placée dans une famille de la vallée, comme prisonnière domestique et à demeure. Margret et Jon ont deux filles et une ferme peu prospère. Mais ils sont obéissants à l'autorité virile et obtuse du maire, qui ne leur laisse d'ailleurs pas le choix. Et c'est ainsi qu'Agnès se fait humble criminelle partageant l'espace contraint de la ferme, des champs et de la badstofa (la chambre à coucher collective).

Et c'est alors que monte le charme insidieux de cette histoire si simple que la grâce des hommes n'a pas écouté.

Agnès connait bien la vallée, et même cette ferme, elle y a travaillé, avant de rencontrer Nathan. Pour elle, il y est question d'enfance perdue, d'enfants aimés, de femmes qui ployaient. Méprisée, Agnès n'avait pas bonne réputation, fille facile dit-on, elle savait lire, elle voulait s'élever, elle qui connaissait aussi bien les sagas que la misère.

Avant d'être exécutée, Agnès doit venir au repentir chrétien, le vrai, celui défini par le dogme de la norme. Cependant, elle a le choix du pasteur, elle se souvient d'un jeune homme, un sous révérend, Thovardur Jonsson, parce qu'une fois, il lui avait fait passer un gué sur son cheval, et que ce jour là, il y avait eu de la compassion dans l'air. Et comme pour une fois, elle a le choix, elle choisit celui-là.

Penché sur la parole de la condamnée, jour après jour, Thovardur va laisser couler ses mots à elle hors de sa prison, quitte à ce que la divine parole, voulue par les hommes, en perde un peu de sa superbe raison. Le roman suspend cette parole jusqu'au bout et la laisse prendre un peu de place, entre travaux des champs, travaux d'aiguilles, fauche des foins, abattage des moutons, silences et reconnaissances.

Agnès tait l'essentiel, au lecteur de tendre une autre oreille.

 

 

06/02/2016

Sigmaringuen, Pierre Assouline

sigmaringuen,pierre assouline,romans,romans français,romans historiquesDès fois, il y a des titres qui me font des acouphènes. Celui-là en a fait parti. A chaque fois que je lisais le nom de la ville, Sigmaringuen, j'entendais la voix de Barbara chantant Göttinguen, à chaque fois que je lisais le nom de Céline, j'entendais ma voix intérieure qui me susurrait à la fois "un écrivain de génie" et "un facho de première", le visage d'Anthony Hopkins dans "Les vestiges du jour" se surpressait sur la silhouette de Julius, le majordome du château, qui a lui aussi quelques soucis dans l'expression de ses sentiments, et c'est un euphémisme. Allez savoir pourquoi, se ramenait alors la musique du générique de Downton Abbey .... Ce qui fait beaucoup pour un seul livre qui ne méritait pas tant d'échos parasites. La lutte intérieure pour garder ma concentration sur le texte de Pierre Assouline fut donc déloyale pour lui.

On rentre dans le château de la famille Hozenzoller qui surplombe la ville de Sigmaringen par le regard de Julius Stein, le majordome qui va devoir rester comme gardien des traditions ancestrales et du bon fonctionnement du service en cette heure grave et inédite. La famille part pour laisser la place aux rogatons du gouvernement de Vichy, dont le Reich ne sait plus trop quoi faire et qui vont échouer là, dans le dernier théâtre de leur sinistre comédie.  Julius les regarde, de haut, cela va sans dire et le ridicule de la farce du pouvoir ne lui échappe pas.

Certains fantoches se croient encore en goguette chez leur puissants vainqueurs et jouent leur carte de petits pions qui se prennent pour des grands.

Les lambris de la vieille demeure auraient pu se gondoler de rire en entendant les discours de ces péquins flanqués de leur jaquette qui se gargarisent de leur fol espoir, l'arme secrète que les nazis vont sortir de leur sous-sol et alors là fini de rire pour les alliés. (mais les lambris ne se gondolent pas, Julius veillant à la bonne tenue de la demeure, et des domestiques)

Les portraits de famille de la galerie des ancêtres regardent passer Lucette, l'ex femme de Céline, qui vient là danser ses entrechats ....

Les livres de la bibliothèque se laissent lire par les ex-haut fonctionnaires frelatés qui suintent là leur ennui.

Laval s'agite encore un peu. Pétain le bat froid et, maître de l'étage supérieur, se rengorge dans sa qualité de prisonnier politique. Darlan  porte encore le flambeau de la milice.

Les femmes de ces petits hommes prennent des bains chauds et volent les sous-tasses et les fourchettes des ménagères.

Un microcosme de grenouilles gonflées d'orgueil, pérorent, aveugle à toute réalité, à n'en plus finir, en sifflant les bouteilles de la cave.

Dans les rues du Sigmaringuen "civil", les réfugiés français envahissent les cafés de leur faux espoirs, puis fuient ou mendient. Julius y croise Céline, dans son rôle de médecin des pauvres, cynique quand même, le Bébert en bandouillère.

Julius se laisse aller à un amour qui aurait été possible si il n'avait pas été Julius. Et c'est là qu'il ne faut pas avoir lu "Les vestiges du jour" ...

Résumé peu cohérent, j'en conviens et en suis fort marri pour ce roman historique, de fort bonne facture, que ma lecture a transformé en hall de gare ....

 

01/01/2016

Titus n'aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai

GZBMou95YF7LjUpAOLUzTTtXMO8.jpgVous ai-je déjà dit que mon nom de scène n'a, paradoxalement, rien à voir avec mon amour inconditionnel pour la langue de Racine ? Ni avec ma suffocation lorsque je relis pour la mille et une et quelques fois les aveux de Phèdre (les trois à suivre, peux pas m'arrêter au premier, je risque la suffocation du souffle, et en plus, dès fois, je recommence du début, je zappe ceux d’Hippolyte à Aricie, franchement, le fils de l'amazone a le vers plus faible  ...).

Ce qui fait que j'ai dû lire de traviole la note de Dominique qui présentait ce titre, puisque je pensais découvrir une réécriture de la pièce dudit Racine, une réinterprétation des deux lignes de Suétone d'où tout est parti : "Aussitôt, Titus éloigna la reine Bérénice de Rome malgré lui et malgré elle", ce "malgré lui et malgré elle" qui feront les cinq actes languissants et lyriques, tendus et tendres à en presque mourir, que va construire ce type, Racine, visiblement peu enclin au lyrisme et la tendresse dans sa vraie vie, comme le démontre ce livre.

En effet, il s'agit d'une biographie romancée. La réécriture se réduit à une portion congrue qui surgit de temps en temps, au début, au milieu et à la fin, de façon, pour moi, un peu incongrue ; une Bérénice moderne, lâchée par un Titus qui choisit sa femme, Roma (oh ! les gros sabots !), plutôt que sa maitresse, la Bérénice,  qui se prend à relire Racine pour se guérir de son chagrin de la Bérénice de tous les temps, (et là, dans la vraie vie, on se dit qu'il aurait mieux qu'elle se tire directement une balle dans le pied.)

Maitresse abandonnée, Bérénice fouille et trifouille Racine, là où le mystère demeure, Port Royal, l'austère et silencieuse abbaye qui résonne comme un fantôme dans l’œuvre de celui de ses enfants qui lui tourna le plus le dos, renia ses maîtres et leurs principes. L'ingrat, nourrit de l'enseignement de ces messieurs, en sortira ce dieu caché qui éreinte les princesses tragiques du dramaturge, laisse Phèdre pantelante, finalement, et sort dans le silence de la vie du théâtre.

Port Royal, étrange histoire que celle de cette communauté religieuse infime, tant détestée par Louis XIV, ce roi à qui Racine pliera toute son ambition, jusqu'à lui tendre, notamment dans Bérénice, le plus glorieux des miroirs, le sacrifice de l'amour à la raison d'état. L'auteur est ambitieux, on le savait, arrogant, ce titre le montre ainsi, soucieux de sa gloire, certain de son talent. Boileau dit ses vers tordus, Racine lui réplique qu'il ne les plie pas pour plaire, mais pour faire résonner une langue parfaite, pure, par lui créée. L'épure, le rien.

Pour l'essentiel, on le sait, Racine marcha sur tout, non seulement sur ses premières amours, mais aussi sur Corneille, sur Molière, les deux vieux tremblotants dont il se servira comme faire-valoir. Il triomphera. Puis, le silence après Phèdre. Puis, la main dans la main avec Boileau, il couvrira de gloire les guerres du roi. Puis, après le silence du théâtre, il obéira à la Maintenon, pour deux tragédies bibliques, mais, puis,  et ce sans raison aucune, écrira encore Port Royal, y reviendra, y gagnera la disgrâce.

Ce titre pourrait donc être plutôt "Racine et Port Royal", sondant ce mystère, il lui donne une résonance romanesque posée et nourrie, se confronte aux ombres d'un créateur. Le sujet est rude et austère, le roman en sort une voix très habilement simple.

PS : le livre a été présenté au "masque et la plume", ne pas écouter le "masque et la plume", me croire, moi !

 

28/12/2015

L'égaré de Lisbonne, Bruno d'Halluin

l'égaré de lisbonne,bruno d'halluin,romans,romans français,romans historiques

Attention, ceci n'est pas vraiment un récit de voyage, même si, à priori, il en a l'odeur alléchante (alléchée d'ailleurs, je le fus par Luocine). il s'agit plutôt d'un récit du retour du voyage, de la descente vers la désillusion, de la conquête, de la gloire. Le héros descend en trois paliers successifs, il se nomme Mestre Joao Faras.

Joao Faras est un nouveau converti ( ex-juif devenu chrétien, plus ou moins par la force des choses), il est un bien piètre médecin, et c'est au titre de cosmographe du roi du Portugal qu'il s'est retrouvé embarqué, plus ou moins de son plein gré, là aussi, sur le " Bate-cabelo". Le navire part voguer vers les terres lointaines dont le Portugal veut faire ses colonies. Sous les ordres de Dogos Diaz, la nef a pris  les traces de la première expédition de Vasco de Gama. La flotte est partie, fière et splendide, et l'armada a découvert Vera Crux. Mais pour l'équipage du "Bato-cabelo", ce sera le seul titre de gloire et le seul moment du rêve exotique caressé par de doux alizés et des femmes plantureuses.

La tempête aux abords du cap de Bonne Espérance disloque la flotte en un cauchemar dantesque qui longtemps hantera l'esprit de notre héros. Héros qui l'est fort peu d'ailleurs, sujet à un coriace mal de mer, il vomit bile et boyaux à longueur de vagues, lâche et pleutre, il rechigne à accomplir soins et lavements, Orgueilleux, il est la cible des moqueries de l'équipage.

Mestre Joao Faras est un homme peu sympathique, et n'attendez point de lui un acte altruiste et héroïque lorsque le navire se perd dans une mer jusqu'alors inconnue, s'égare en pays mauresque, puis navigue à vue pour le retour, le Mestre reste un mesquin observateur des malheurs qui jalonnent la route du navire.

Le voyage se révèle peu lucratif, le retour n'est pas des plus triomphal et Joao Faras reste bien le seul à se considérer comme un Mestre. Il retrouve femme et filles, mais il a perdu toute illusion et se délite dans les rancœurs d'un laissé pour compte de l'épopée maritime.

Sur la toile de fond de l'histoire se déploie la gloire du pays, politique, militaire, financière, mais notre petit personnage fait entendre un tout autre son de cloche, un avertissement à voir une réalité bien plus sordide. Les hommes qui partent et meurent en route, laissent un pays en proie à une paix fragile, et ceux qui en reviennent sont des gueules cassées qui ont payé le prix fort. Bien peu en retire gloire et fortune, plus d'un y laisse ses dents, sa femme, ses rêves ...

Joao Faras, puisqu'on l'a trahi, trahira à son tour, se détournera de la beauté des portulans, vendra jusqu'au secret du plus beau d'entre eux, le Padrao real, et finira par préférer l'effacement à une lutte vaine, et l'ombre de ses rêves laisse le goût amer des aventures perdues.

Plus qu'un roman historique, un roman sur la nostalgie et les ronds dans l'eau de l'Histoire.

 

09/12/2015

Les adieux à la reine, Chantal Thomas

les adieux à la reine,chantal thomas,romans,romans françaisDans une Vienne d'exilés, Agathe-Sidonie Laborde fête ses 65 ans, en 1810. Elle réside en Autriche depuis les débuts de la révolution française, en cette petite communauté vieillissante d'aristos qui ont connu leur heure de gloire sous l'ancien régime. Pour la narratrice, ce fut une toute petite heure de gloire , et en cette soirée languissante, elle revient sur ses souvenirs de sa petite fonction à la cour, elle y fut lectrice adjointe de la reine, la Marie Antoinette. "Une toute petite fonction", précise-t-elle, " rendue encore mince par le peu de goût de la reine pour la lecture". Agathe Sidonie, petite souris grise invisible, a résidé onze ans à Versailles; dans "ce pays-ci", disait-on, dont on ne voyait pas qu'il était séparé de l'autre, le vrai, par le luxe, les caprices et la lenteur du temps était découpé en tranches de visites, essayages, bavardages et protocolaires attitudes. Elle passera donc onze ans à attendre, dans sa petite chambre jaune, loin des grandes affaires du monde, que la reine daigne avoir envie de lire. Ce fut pour elle quelques moments fugaces d'éblouissement pour cette femme qui la fascine, d'emblée, sans que l'on ne sache trop pourquoi d'ailleurs, car le portrait qui en est fait, s'il est admiratif, ne dépeint pas une Marie Antoinette brillant particulièrement par l'éclat de son savoir ou de son intelligence, ce serait même plutôt l'inverse ... Futile, sentimentale, capricieuse, orgueilleuse, elle s'aime beaucoup, presque qu'autant qu'elle aime  Gabrielle Polignac, l'amie tant détestée hors du petit cercle de la cour.

Lorsque les derniers jours de la révolution commencent à se faire entendre au palais, c'est d'abord l'aveuglement politique qui domine. Ainsi, Marie Antoinette pense qu'un changement de  régime est impossible, car raisonne-t-elle, comment le peuple pourrait-il obéir à un roi qu'il n'aurait pas connu tout petit ? Soit, la vision est de courte vue, mais logique, dans la logique du personnage, en tout cas ... Les scènes les plus réussies dans ce roman sont celles ou les courtisans commençant à comprendre qu'il va falloir arrêter de courtisaner, et sont secoués d'une panique qui les pousse à la fuite. Au moment de sauter vers un inconnu qui les foudroie, l'un presse dans ses bras une horloge incrustée de saphirs, l'autre abandonne dans un soupir le porte parapluie en porcelaine de Sèvres ... Va falloir y aller avant que les murs ne s'effondreent, et c'est sauve qui peut sa peau !

Agathe Sidonie, rentrée par la petite porte, en sortira de même, un peu quand même frappée par une grâce indirecte et à jamais nostalgique de celle qui, jamais, ne lui jeta un vrai regard.

Le charme de ce roman, où l'on apprend guère d'éléments nouveaux ni sur le personnage de la reine, ni sur le politique qui se met en marche, est de rester dans les limites de ce regard d'une obscure à la cour, pas de fresque, ni de reconstitution, mais des à-côtés, un amoureux de la reine, un écrivaillon, quelques bruissements de robes et ces quelques premiers moments où la révolution pointe son nez pas poudré dans le luxueux poulailler des privilégiés ...

A picoler en flânant ! Et à l'occasion, j'ai découvert ce blog ! je n'ai pas encore tout exploré, mais il y a des trucs qui me font rire ...

 

07/11/2015

Le roi disait que j'étais diable, Clara Dupond-Monod

le roi disait que j'étais diable,clara dupod-monod,romans,romans historiques,romans françaisRien que le titre me faisait de l'oeil ; le roi, le diable, le "je",  "je" qui n'est rien de moins que celui d'Aliénor d'Aquitaine, ça sentait bon la chevauchée historique de bon aloi, une chevauchée, qui plus est, relativement courte, vu l'épaisseur du livre, et si chute en cours de route il devait y avoir, elle ne pourrait être bien rude.

Et si elle est effectivement courte, elle n'en est pas moins agréable, cette traversée des siècles, même si le pari narratif est quand même assez risqué puisque l'auteure va se fourrer dans la peau de Louis XVII, le roi moine, et alternativement, dans celle de sa femme, la flamboyante Aliénor. Entre le tiède et mou et la glace et le feu. Elle se glisse dans les interstices d'une histoire d'âmes royales et même sous les couvertures de leur lit et quasi dans l'eau du bain de la légendaire reine. C'est osé d'aller tirer du fond du silence de l'histoire des coeurs, le jeu d'amour d'un impossible dialogue ... 

En effet, l'auteure ne tente pas une reconstitution fidèle, et peu nous en chaut, finalement, quand c'est bien dit. Elle pose une hypothèse et déroule son fil ; louis VII aurait aimé, et même aimé jusqu'à la folie, une Aliénor à jamais inaccessible pour lui. Le quiproquo amoureux commence dès la première rencontre, elle le voit faiblard, il voit sa faiblesse, l'orgueil de ses ancêtres. Il en fait un coup de foudre, elle l'enterre dans un silencieux et hautain mépris. Les dés sont pipés. Elle rêvait d'un prince guerrier, il rêvera de la conquérir, en tentant de le devenir, guerrier, quitte à en perdre la dignité de lui même, sa foi en son âme, et jusqu'à la haine de ce qu'elle le fera devenir.

 Le quiproquo est finement tissé autour d'une odeur de lavande. Le jour de la rencontre, la chambre de la future reine en était couverte, Louis en a déduit qu'elle en aimait l'odeur, et fera grande consommation de cette plante, sans jamais qu'elle ne pense à lui seulement lui dire qu'elle en a horreur. Il en couvrira sa chambre, au Louvre. Une vie de couple à la hauteur d'une incompréhension florale ....

De là part la relecture de quelques épisodes historiques sur ce fond de mariage mal accordé. Elle aime ses terres, le bruit du pouvoir, des épées, les cris de guerre, les luxes de l'Orient. Il devient jaloux des troubadours qui lui chante un amour qu'il ressent et ne peut peut vivre. Elle lui en ferme la porte en lui nouant quelque peu l'aiguillette. Il tente de lui plaire, jusqu'à l'épuisement de son indulgence à lui, pour sa violence à elle. 

Ce pourrait être un poème du grand père Guillaume, une chanson de geste mitigée roman de la rose, où le roi chanterait une complainte pour la belle Dame, qui du haut du donjon, ne verrait même pas son cœur saigner. 

Pendant ce temps Suger construit sa basilique, Clairveaux appelle à la croisade. Les affaires du royaume et de dieu requièrent un roi moral, ce dont Aliénor se contre fiche. Louis VII se retrouve  champion des forces du changement contre une Aliénor restée médiévale. Je ne sais pas si historiquement, l'hypothèse tient la route, mais en roman, cela donne une fable bien troussée.

 

19/10/2015

Passé imparfait, Julian Fellowes

Candle_downton.jpgLa vraie raison, la seule raison pour laquelle j'ai acheté ce livre, ce n'est qu'une petite phrase murmurée à mon oreille de lectrice par l'amie C. "L'auteur, c'est celui qui a écrit Dowton Abbey". Je n'offre aucune résistance à une flagrance de cup of tea time sur fond de guimauve anglaise. C'est donc avec force salivage que j'ai mordu dans la porcelaine.

Le narrateur est un écrivain, qui se souvient de sa jeunesse ... Il est issu de cette très bonne société londonnienne de la fin des années cinquante où les jeunes filles cherchaient un mari bien sous tout rapport en n'ayant pas vraiment le choix du panel. Il y avait les chevaux de course et les juments de trait. Dans cette saison de bals qui a tout du terrain de chasse, la narrateur avait introduit le chien de race dans le jeu de quille : Damian Baxter. Et Damian avait bouleversé les règles du jeu en cette dernière saison des sixties où le vent avait balancé les jupes des filles dans les buissons de la tentation du bel arriviste. Elles ont été cinq à avoir succombé aux charmes exotiques de Damian : Lucy, Joanna, Dagmar, Candida et Terry. Quant à Séréna, la sublime Séréna, c'est peut-être une autre histoire ....

Cette liste, le narrateur ne le découvre que quarante ans après cette ultime saison qui fila comme une jeunesse qui se passe et trouva sa conclusion en un mystérieux séjour au Portugal qui mit fin à toutes les illusions et à son amitié avec Damian.

En quarante ans, ils ne se sont jamais revus, ni même cotoyés. Le narrateur a rompu tous les liens d'avec son milieu aristocratique. Mais ces jeunes filles, devenues femmes mûres, il va pourtant devoir aller leur arracher un secret. Laquelle d'entre elles serait la mère de l'enfant caché de Damian ? Laquelle lui aurait écrit, vingt ans auparavant, pour lui révéler cette paternité, née d'une de ses liaisons sans lendemain dont la saison fut riche ? ( pour Damian, car le narrateur, lui, il était plutôt en fin de peloton). Quarante ans de silence dont vingt d'indifférence, et voilà le Damian qui resurgit de sa boite, riche en diable, et malade à en crever bientôt. Le narrateur dispose donc de peu de temps pour trouver l'héritier d'une fortune sans fond, confiée par son meilleur ennemi.

L'idée a le défaut de ses qualités. Le secret ne peut être révélé qu'à la fin, donc la gagnante du gros lot sera forcément la dernière rencontrée. Mais parce que l'auteur n'est pas complètement tartignole, ce n'est pas vraiment ça, pas tout à fait, on va dire ... Chaque rencontre est par conséquent le prétexte à construire une galerie de portraits, un passage en revue de destinées disparates et parfois attachantes : Lucy, qui a foncé dans le succès people pour ensuite se rattacher à des morceaux du radeau, Dagmar qui a réalisé le rêve de sa mère pour à jamais s'en mordre les doigts, Joanna, qui s'est perdue dans une révolte anti conventions, Candida, restée égale à ses ambitions, Terry, une ogresse américaine parvenue à pas grand chose. Et Séréna, la seule à s’être sortie intacte de l'impact, est plus Downton Abbey que Lady Mary elle même.

Quelques longueurs font traîner la lecture de cette chasse aux souvenirs, le narrateur ne pouvant visiblement pas se passer d'un certain radotage social, et dès fois même, il se hausse du col de la morale bien pensante.

Faut bien des nuages de lait dans le thé à l'anglaise.

 

 

09/10/2015

Le général du roi, Daphné Du Maurier

daphné du maurier,le général du roi,romans,romans historiques,pépitesUn roman de la grande Daphné qui a le goût chevaleresque très prononcé d'un amour d'amour impossible, mené au fil des épées de l'éternelle absence de l'aimé et de ses éternels retours, entre deux attentes de l'aimée, dans les brumes et les fracas des châteaux assiégés.

Mais la cause du pourquoi de l'impossible amour, pourtant partagé, entre l'aimé Richard et l'aimée Honor, je ne peux pas vous le dire, sûrement pas. Ce serait gâcher.

Donc, juste dire que nous sommes transportés en Angleterre au XVIIème siècle. La fronde des nobles de Cornouailles gronde contre la tyrannie financière du parlement de Londres. Eux soutiennent le roi, Charles 1er, pourtant bien falot, à mon très humble avis de roturière du XXIème siècle. Parmi ces fidèles, qui bientôt prendront les armes, se distingue tout particulièrement une famille, les Grenville, dont le panache est flambloyant. Le frère ainé est un modèle du genre, loyal, noble et juste. Par contre, le frère cadet, Richard, a le sang plus chaud que bleu, une réputation détestable de coureur de dots. Sans scrupules, il agit avec autant de cruauté que d'absence de remords, rempli d'orgueil, et de vanité méprisante. Sauf que en ces temps de guerre civile, il est aussi un stratège militaire hors pair, un meneur de troupes sans égal. Alors forcément ... Il lui est beaucoup pardonné, et il est si beau ... 

Lors d'un dîner de victoire, Richard va poser les yeux sur Honor et Honor va choisir Richard, sous les yeux effarés de sa propre famille, car si elle était la petite dernière, un peu gâtée par ses frères, un peu rebelle déjà, là, Honor va rompre avec une certaine bienséance et la petite trouver son maître et son amour. La première rencontre sera la définitive alliance de cette jeune fille de petite noblesse de sang, mais non de coeur, et de ce chevalier pour le moins atypique. Bouillants l'un de l'autre, consentants à leur perte sociale et unis à jamais.

Euh, pas de souci, hein, on n'est pas dans de l'eau de rose, même si j'ai bien conscience d'en aligner tous les clichés. Enfin, si, il y aussi de l'eau de rose mais portée à ébullition, une sorte de concentré. Les capes volent, les épées claquent et frôlent des jupons d'amazone intrépide et l'amour des deux tourtereaux insolents croise quelques obstacles, il faut bien le dire. Surtout quand la méchante soeur Grenville pointe son nez de rapace, séductrice et torve, genre Milady.

"Le général du roi" est un roman qui mène ses clichés à la baguette, tambour battant, sans complexe, et pioche aussi au passage dans le gothique des châteaux avec chambre secrète, porte qui grince, enfant caché, araignées comprises. Il se lit à la vitesse d'un cheval au galop.

Romanesquissisme .

 

28/09/2015

La terre qui penche, Carole Martinez

la terre qui penche,carole martinez,romans,romans français,romans historiquesDire que je me suis précipitée sur le dernier Carole Martinez serait un terme faible. Disons que je l'ai arraché des mains de mon homme qui me l'apportait, genre chevalier blac surgit de la librairie avec un trésor tout chaud. Du moins, c'est comme cela que je l'ai vu, à ce moment là. J'ai donc laisser tomber à vau l'eau le livre que je tenais dans les mains pour plonger dans les eaux fantasques de la Loue et dans le tombeau de la vieille et de la petite.

Ben, oui, dans un tombeau qui parle ... On retourne aux "Murmures", deux siècle après Esclarmonde et ce n'est plus elle qui parle, même si elle n'est pas complètement oubliée encore, la recluse, car il en reste quelques fantômes ; Guillemette et ses petites filles mortes, qu'elle retient encore d'une chanson au bord du monde des hommes, la dame verte, la Loue imprévisible et mangeuse d'hommes, et le fracas de ce monde toujours cruel pour les petites filles, où rodent des ogres paternels, trop distants, ou trop aimants ......

A la voix d'Esclamonde, morte d'un siècle qui violentait les désirs, succèdent deux voix, la vieille et la petite. Toutes deux dans le même tombeau, elles entendent quelques échos du "domaine des murmures" qui a continué sa route dans les temps anciens et elles nous parlent de ce quinzième siècle qui a vu leur enfance s'envoler.

Au début du récit, la petite morte, Blanche, a onze ans. Fille d'un seigneur qui a perdu toute beauté et tout éclat de bonheur, elle vit entre ses bâtardes et les murs de l'ignorance. On lui fait croire au diable, et elle est persuadée que c'est a lui que son père la conduit lorsqu'il lui a fait revêtir les beaux atours brodés de ces loups jaunes qui sont sa livrée. 

Mais Blanche est rétive. Sa nourrice la surnomme "son chardon", son "eau vive". Blanche est petite et entre ce qu'elle voit et ce qu'elle comprend, la vieille morte prend le relais des fils à renouer entre le passé flamboyant du chevalier magnifique que fut son père, et le présent où rode la vengeance, le désamour, l'injustice et la mort, avec toutefois quelques rayons de soleil : un enfant qui se prend pour un poisson et un charpentier au cœur pur.

La voix de la conteuse emporte dans son flux mots et chansons, ça sonne et résonne de ce fameux réalisme magique que l'on colle à Carole Martinez depuis "Le cœur cousu". L'auteure se lâche, ose tout sans souci de crédibilité, mais peut-être quand même au détriment de l'histoire à raconter dont le lit est souvent paresseux. Il y a de beaux tableaux, brodés à la perfection, moyenâgeux à souhait. De ce Moyen Age que Carole Martinez réinvente sensuel et poétique, cruel et grandiose. 

La voix de la vieille radote un peu la beauté de l'enfance perdue, celle de la petite s'égare parfois dans le magique à tout crin. Et, toute ma lecture, j'ai oscillé entre une inconditionnelle adhésion, prenant mon élan pour, enfin, basculer du côté de l'allant chevaleresque, puis retournant, malgré moi, au petit pas ...

J'aurais aimé adorer ! Mais non.

24/09/2015

Constellation, Adrien Bosc

constellation,adrien bosc,romans,romans français,romans historiquesUn livre très court, recommandé par l'amie A., et lu en une demie soirée et une très agréable surprise ...Franchement, jamais de moi même je ne serais allée vers cette histoire sans trash de crash d'avion. Pas à cause du manque de trash, mais à cause de l'avion. D'abord, je suis déjà phobique, alors, ce n'est pas la peine d'en rajouter. Et puis, ce n'est pas n'importe quel avion, mais le constellation F-BAZN, celui qui emportait Marcel Cerdan vers sa future victoire contre Lamotta à New-York et accessoirement quelques autres passagers. Quarante huit en tout, alors cela fait à peu près quarante sept dont on ne parle jamais, et un que l'on connait par cœur. Inutile d'y revenir me semblait-il. 

Mais, non, ce petit livre est juste excellent et n'est pas un ixième hommage au "grand champion trop tôt disparu dans des circonstances tragiques", et un ixième "hymne à l'amour" qui s'en serait suivi. Bien sûr, il y est question de Cerdan, mais assez peu finalement, ce qui n'est pas frustrant, du tout, au contraire. L'auteur a creusé autour du mausolée pour en extraire les autres figures, jusqu’ici dans l'ombre : Ginette Neveu, par exemple, que la disparition du boxeur avait reléguée au rang de sous fifre, alors qu'elle était une virtuose du violon. Accompagnée par son frère Jean, elle aussi s'était envolée pour une tournée qui s'annonçait, elle aussi, triomphale.

D'autres laissés pour compte resurgissent de la carlingue people, en de courts chapitres, très finement documentés et écrits au cordeau sans trémolos. L'auteur y montre "le spectre des continents balayés par les passagers" livrant un petit "précipité du monde".  Le constellation était l'avion des stars et des nantis, mais ici on découvre, tapis en seconde classe, quatre bergers basques, candidats à l'exil financier, une ouvrière d'une filature du nord de la France à laquelle une tante d'Amérique, richissime et oubliée, avait offert un autre avenir de l'autre côté de l'Atlantique. On ouvre aussi le cockpit du capitaine de bord, ses faits d'armes, et d'autres qualités humaines à jamais embrasées sur les flancs de l'île des Canaries.

 Entre ces silhouettes et d'autres encore, redessinées en quelques lignes bien informées, l'auteur ne s'attarde pas sur les destins brisés, mais intercale les différentes étapes du drame ; le vol, puis les recherches, le rapatriement des corps et les vicissitudes de leur reconnaissance et destinés post-mortem, la suite de la carlingue et ses aléas.

Mis à part à la toute fin quelques minuscules digressions autobiographiques dont je n'ai pas vraiment saisi les subtilités, il n'y a rien à jeter dans cette constellation des hasards objectifs.

Encore merci Agnès ! et lu avec la même surprise que moi par Karine

 

Et comme Mior me fait me culpabiliser sur mon inculture musicale, voici un aperçu du talent de la petite mère Gervaise, Germaine, Ginette ... Je n'y connais rien et c'est un peu court pour se faire une idée mais émouvant de mettre un visage et une musique sur les mots de Bosc...

07/09/2015

L'île du point Nemo, Jean Marie Blas de Roblès

l'île du point nemo,jean marie blas de roblès,romans,romans françaisCe livre est ... PFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF !!! Un concentré de moules à gauffre, une espèce de loup garou à la graisse de redoncules des mille sabords du capitaine Haddock ... Courez vous encordez vous-même au mitrailleur à bavette car voilà un mitrailleur à histoire taillé comme un moulinet à la Jules Verne, à la Dumas, à la Pérec, à la Roussel, au Facteur Cheval, à la Voltaire, aussi ( mais sans cette andouille de Pangloss qui ralentit sans arrêt l'histoire), à la Sherlock Holmes avec cocaïne comprise, sans Milou moralisateur et où Tintin aurait (enfin !) vu quelques films (un peu) pornos drôlatiques.

Et me voilà sèche de la plume comme une lectrice qui cherche comment commencer un résumé, d'avance voué à l'échec, un marin d'eau douce qui a vu passer, et a avalé une baleine à mille bosses. Comment résumer ce livre qui est un concentré de superlatifs, un hybride atypique, une pieuvre à mille pattes avec dans les rôles principaux trois mousquetaires, un félon, une gentille Milady et un serpent à plume ?

La première page a des parfums des jardins d'Hamilcar, à Mégara dans les faubourgs de Carthage, la quatorzième commence à planter les trois mousquetaires façon Conan Doyle, et après, c'est magique, vous êtes dans le ventre de la baleine et vous péchez un Bonacieux qui n'arrive pas à bander, mais dont la femme ne manque pas de constance. Par ailleurs, un mystérieux diamant a disparu des coffres d'une Lady écossaise, alors que trois pieds momifiés ont été repêchés sur les côtes. Les trois pieds, de pointures différentes et chaussés de basket de marque inconnue, vous mènent dans un Moscou Pékin digne de la plus Belle époque, jusqu'à dériver de mains de maître sur l'océan du Nautilus ressuscité.

Entre temps, coincé entre deux ou mille autres rebondissements tatoués sur le fondement d'une prostituée ex soeur siamoise et unijambiste, vous croiserez Sarah Bernard,  avec une canne à ressort (une sorte d'ancêtre de la James Bond Girl). Entre temps encore, les liseuses numériques se prennent les pieds dans le tapis et les cigarettières cubaines mijotent la révolution par la lecture.

En effet, ce livre est un hommage à la lecture, un concentré de sa puissance, un dirigeable (fort bien dirigé) atomique qui mêle avec maestria les strates de ces lectures collectives, qu'on les aime ou pas ... Moi, franchement Jules Verne m'ennuie et le Tintin m'horripile, pour rester sobre, mais là, vu comment le Jean Marie Blas les a mitonnées, ces figures, j'ai tout avalé, et le Milou avec.

24/07/2015

Ouest, François Vallejo

ouest,françois vallejo,romans,romans historiques,romans fraçaisC'est le roman de deux hommes dont l'un sait où sa casquette est rangée et l'autre cherche les rênes de la calèche. Dans un monde immobile et rural, renfermé dans les bois et les petites routes qui mènent aux marais, de règles et de tradition de soumissions et d'ordres, que se passe-t-il si le maître ne veut plus jouer le jeu ancestral ? En fait, ne sait plus trop quel jeu jouer, sinon celui de sa folie, ce qui fait pas mal déraper l'autre du coup. Ces deux hommes vont se laisser conduire dans un étrange rapport de chat et de souris ....

Lambert, sa femme, Eugénie, sa fille, Magdeleine, sont les domestiques du nouveau baron de l'Aubépine de la Perrières, comme ils ont été les domestiques de son père. L'ancien maître est mort, qui ne tenait guère son fils en haute estime. D'ailleurs, le jeune maître, sur le domaine, on le connaît peu, il est parti à Paris, a connu un mariage dont on disait des choses. De la mort du père, on dit aussi des choses. Mais, ce qui est certain, est que le nouveau ne ressemble pas à l'ancien. Selon Lambert ( car toute l'histoire nous est racontée par lui), le vieux était respectable, lui, il s’intéressait à la meute des chiens, visitait les fermes, commandait, rudoyait, se cabrait devant toute nouveauté politique. Et voilà que le nouveau, ce qui l’intéresse chez Lambert, est que son père ait été un tueur de chouans, un ennemi de sa propre classe. Lambert, ça le dépasse qu'on lui parle de sa liberté et l'incite à la révolte. Napoléon, la Révolution, la chute de Charles X, Lambert s'en moque comme de son premier lapin de garenne braconné. Mais le maître, lui, il a sa caboche de maître toute chamboulée et il se met à mijoter des projets d'égalité sporadiques, intempestifs et radicaux,où semblent couler un autre sang que le sien.

Et, puis, il y a autre chose, la nuit, dans le château, semble planer une atmosphère de roman noir gothique, des femmes arrivent, des femmes repartent, pas vraiment dans le même état ... Eugénie ne sait plus très bien où ne pas faire le ménage et où ne pas regarder ....

Plus que l'histoire d'un maître qui rêverait d'être esclave, et d'un esclave qui voudrait rester à sa place, ce qui est fort dans ce roman est le pari de ne pas en faire du social. Le récit est à la fois dense et classique, et rythmé comme un menuet à contre temps, car c'est Lambert qui monologue, soliloque, cherche à comprendre avec ses mots à lui , les événements qu'il voit bien partir à l'envers, et qu'il tente de remettre à l'endroit, mais son endroit à lui, ce qui fait que, finalement, tout va de travers, comme il se doit pour un roman qui va hors des chemins battus.

C'est chez Ingannnic que j'ai pioché cette très bonne idée de lecture.

26/06/2015

Le confident, Hélène Grémillon

Tricot-maille-double-endroit.jpgIl y a un avantage certain dans l'utilisation de la seconde guerre mondiale en littérature, c'est qu'elle est un réservoir sans fin pour les histoires tordues, de sombres secrets, de famille, si possible, camouflés et retrouvés, des poupées gigognes, en quelque sorte ( pas des bébés cigognes, ne pas confondre. Quoique, dans ce livre, la procréation est au centre de la multiplication des récits, mais pas les bébés cigognes, les vrais ceux qui naissent dans les choux et les roses. ). C'est ainsi que les secrets de famille se fabriquent.

Donc, un titre de plus à ajouter à la lignée de la littérature du baby boom du secret de famille, dans une forme plutôt prenante et une écriture aussi simple qu'efficace.Elle vous mène d'un point A à un point B avec révélations successives et témoignages en contre point, en deux versants. Dans le premier, le mystère s'épaissit, dans la deuxième, il s'éclaircit. Fastoche.

Le premier (l'épais mystère) : Camille, une jeune femme moderne, vient de perdre sa mère, le père est déjà disparu, ce qui nous évite la confrontation finale entre enfant et parents dans une troisième partie, c'est déjà ça d'éviter dans l'horizon d'attente, comme disent les pros. Enceinte sans vraiment le vouloir, elle se trouve au croisement d'un choix à faire, et est un peu perdue, mais pas trop, car sa grossesse à elle n'est pas le sujet du livre. Par la poste, lui arrive le récit signé Louis ( elle ne connait pas de Louis, bien sûr), qui raconte l'histoire d'une certaine Annie (elle ne connait pas d'Annie), une jeune fille qu'il aimait et avec qui il aurait filer un parfait amour tranquille si Annie n'avait pas croisé la route d'une certaine madame M. On est dans un retour arrière, dans la province française, à la veille de la seconde guerre mondiale. Annie est une jeune fille modeste, un rien fantasque par rapport à son milieu, elle aime peindre. Madame M. est une bourgeoise aisée, mariée, malheureuse car sans enfant, dépressive et tordue, un peu, quand même.

Si Louis aime Annie, madame M. aussi, mais pas pour les mêmes raisons, manipulatrice, méfiante et machiavélique, madame M. entraine Annie loin de son destin tranquille et de Louis, et l'histoire du secret se tricote en pelote.

Dans la deuxième partie, c'est la partie maille à l'envers, on détricote le tout, toujours avec Camille et sa grossesse à elle en arrière plan.

Et à la fin, on a un récit bien troussé où les bébés retrouvent les bons berceaux et les mamans cigognes aussi. Ou presque.

06/06/2015

Dans le jardin de la bête, Erik Larson

dans le jardin de la bête,erik larson,documentaires,documentaires historiques,docufictions,dans le chaos du monde" Dans le jardin de la bête" est un texte passionnant, qui m'a passionnée et dans lequel je me suis quand même passablement ennuyée.

Je dis texte parce que c'est une sorte de docu fiction, entre documentaire très documenté (archives à l'appui) et reconstitution romanesque pointilliste. Il retrace l'itinéraire de monsieur Dodd, un déjà vieil historien, passionné par l'histoire du sud des Etats Unis, qui se retrouve propulsé, par les hasards d'une morne carrière et d'une vacation des professionnels de la diplomatie, au poste d'ambassadeur dans le Berlin de l'année 1933. Armé de sa famille et de ses convictions, il s'embarque avec voiture hors d'âge et directives diplomatiques floues, vers le jardin de la bête en construction, et  se retrouve coincé dans un rôle qui ne semble pas, de l'avis de tous et de lui-même, taillé à sa mesure. 

La haine est déjà bien mise en oeuvre dans la ville gangrenée, mais la façade est encore séduisante et propre, alors que commencent à se déchaîner les rancoeurs, les violences anti sémites et la volonté de revanche. Dans une sorte d'impuissance vague, Dodd n'en prend la mesure que par ricochets. Par contre, sa fille, la belle Martha, frivole, volage, est piquée par la beauté de cette nouvelle force qui va, droite et fière comme la jeunesse blonde. Elle va y puiser amants, fêtes, promenades en voitures décapotables, pique nique bucoliques, jusqu'au moment où, elle réalisera la véritable nature du régime nazi et tournera casaque.

 Mon résumé est très schématique et incomplet. Ce qui m'a passionnée dans cette lecture est le décorticage de l'impuissance de Dodd, une impuissance qui n'est pas vraiment de son fait mais qui prend racine dans l'incapacité intellectuelle de comprendre ce qui est en train de se mettre en place. Comme beaucoup, il ne peut pas penser ce qui est proprement impensable, et comme beaucoup, il regarde s'agiter Hitler avec le scepticisme d'un vieil humaniste : le régime nazi ne pourra se maintenir avec de tels olibrius à sa tête ...  Quand Dodd a des éclairs de lucidité, ils sont contrariés par les mécanismes des démocraties européennes, l'administration américaine, entre autres, qui se focalise sur le remboursement de la dette de l'Allemagne ... Un petit pas de Dodd, vers une expression libre lors d'un discours, lui vaut des remontrances de l'appareil, qui, cependant, lui aussi, est faillible et ne fait guère preuve d'un dynamisme anti-anti-sémite à toute épreuve, préoccupé surtout par les agressions commises par les S.A sur les américains ignorant le salut nazi. 

L’ascension était résistible a dit Brecht, on voit à travers ce livre que la résistance était aveuglée par bien des filtres, et que l'histoire ne se réécrit pas.

Ce qui m'a ennuyée, quand même, car ennui il y a eu, ce sont les répétitions, le recours constant aux archives diplomatiques et archives personnelles de Dod et de sa fille, journal intimes, lettres, rapports diplomatiques ... le rythme de lecture en est ralenti car l'écriture s'auto valide sans cesse. Le mélange entre les deux genres, document historique emballé dans la serviette de la fiction, m'a gênée, ce qui ne remets pas en cause la qualité du propos, évidemment !

 

29/05/2015

Le chant d'Achille, Madeleine Miller

Jacques-Louis_David_Patrocle.jpgIl n'y a pas longtemps, j'ai relu dans une note sur un blog que je sais fréquenter assidûment , ( j'ai recherché mais je ne retrouve plus lequel, désolée ...), cette expression de Colette, pleine de confitures et de douceurs pour moi : "Que j'ai eu du goût ....". Et ce roman me donne l'occasion de la réutiliser à mon tour, car, oh oui, que j'ai eu du goût à lire "Le chant d'Achille" ...

Ce n'est pas une pépite, un livre "où l'on a du goût". Dans une "pépite", il y a le coup de foudre de l'immédiat, la stupéfaction du temps suspendu. Dans l'autre catégorie, il y a le goût de s'enfoncer sous une housse de couette à plume, ou de mettre les doigts dans le pot de pêches au sucre ... Quelque chose de l'ordre du plaisir en cachette. Non pas que "Le chant d'Achille" soit une lecture à cacher, mais elle a le goût d'une relecture pour esprits retors et enfantins.

Imaginez-vous donc l'enfance d'Achille et son épopée troyenne, revue par les yeux de Patrocle, l'ami intime, ici devenu l'amant fidèle et inconditionnel du demi dieu, qui le lui rend bien. Achille et Patrocle en couple fusionnel, voilà qui vous retourne l'antique modèle, sans d'ailleurs que la virilité du super héros en prenne un coup, simplement, elle résonne autrement.

Imaginez-vous Thétis en mère poule (inquiétante, quand même) elle a un petit trident contre Patrocle ... Elle vous sort des eaux pour un oui ou non, de peur d'une atteinte à la future gloire éternelle promise à son fils par les dieux (volages comme ils sont, une promesse n'est jamais sûre ...)

Imaginez-vous un Achille rayonnant de poussière d'or qui jongle avec des figues fraîches sous le soleil de la Grèse Antique

Imaginez-vous un Ulysse plus roublard que nature qui arrache d'une ruse sa Pénélope en mariage, et le serment de fidélité en prime, à tous les prétendants éconduits, en refilant Ménélas à Hélène. 

Imaginez-vous les derniers regards d'Iphigénie briller de mille feux dans les regrets d'Achille.

Imaginez-vous l'endroit où le torse humain de Chiron devient cuir de cheval ...

Imaginez-vous au royaume du centaure sous les cascades des sources fraîche des premiers temps d'un monde encore sans guerre.

Imaginez-vous Achille, planqué par sa mère à la cour de Lycomède, et qui danse en jupette devant les sourires goguenards et entendus d'Ulysse et Diodème ...

Ils sont tous là, Ajax, Agamemnon, puis Hector, Paris, tous reprennent leur corps de héros aux pieds des murailles de la ville fabuleuse dont un seul gond de la porte des murailles faisait la taille d'un homme .... Les mécanismes de remplacement fonctionnent, l'amour d'Achille et Patrocle donne aux épisodes une nouvelle saveur, à la fois connue et inconnue, ils prennent une vie nouvelle, dynamique, à la fois intacts, tout neuf et immuables.

Habillée de neuf, la colère d'Achille, la mort de Patrocle, tout y luit d'un éclat nouveau, dépoussiéré des ruines de Troie, sous l'oeil peu amène des dieux qui ne rigolent pourtant pas avec le destin qu'ils ont tricoté aux hommes.

Un régal, je vous dis ....

Merci Dominique

15/05/2015

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

bérénice 34-44,isabelle stibbe,romans,romans français,romans historiquesUn livre qui tient toutes les promesses de sa couverture, aussi alléchante qu'une affiche du "dernier métro" (enfin, pour moi, hein, tout le monde n'est pas obligé d'adhérer au kitsch historique ...) : le rouge de la sanglante histoire du nazisme envahit une salle de théâtre à l'italienne, le visage de la tragédienne glamour en papier glace collé dessus, en la pose affectée attendue.

L'autre promesse est dans le titre qui balise les trois coups du début et les rideaux de la fin ; 34, le début de la gloire, 44, forcément, la fin de quelque chose.

Evidemment, du coup, on pourrait reprocher un certain formatage : une héroïne fictive dans le milieu du théâtre, pendant l'occupation, son destin taillé pour la romance historique, et pourtant, paradoxalement, c'est ce balisage qui fait le charme de cette lecture.

Bérénice, au prénom prédestiné, aurait dû naître Kapelouchnik, si son père Moische, n'avait pas fui la Russie, la pauvreté et les pogroms, pour devenir Marcel Capel, soldat de seconde classe pendant la première guerre mondiale, et fier de l'avoir été, d'avoir combattu aux côté d'un instituteur féru de Racine, pour le pays des droits de l'homme. A la naissance de sa fille, Marcel est tailleur à Paris. A la mairie, un fonctionnaire va déjà changer l'identité de Bérénice, son nom de baptême sera Capet. Comme les rois de France, se vante le Marcel. Et la vie suit son cours dans la France des droits de l'homme ....

Dès petite, Bérénice est belle, Bérénice veut être une star, Bérénice rafle les premiers prix de récitation à l'école et s'applaudit en jouant devant les morceaux de fourrure, qui dans les mains de son père deviennent des manteaux. Puis, une cliente fortunée lui offre une soirée à la Comédie Française. Et ce devait arriver arrivera, la vocation lui tomba dessus, radicale et définitive, c'est sur ses planches qu'elle veut triompher, la scène de la Grande Maison, tragédienne sociétaire, sinon rien.

Evidemment, encore, comédienne et juive, selon ses parents, c'est incompatible ; une juive normale reste à sa place, ne fraye pas avec les goys dans une vie dissolue, évidemment, toujours, Bérénice y parviendra quand même, en coupant tous les ponts, en changeant de nom, en trichant avec ce passé-là, celui des pogroms et de la normalité juive ... Evidemment, toujours et encore, un peu de romance et d'aventure ; Bérénice croise l'ami fidèle, en la peau d'un écrivain symboliste, l'amant éclatant, dans le rôle de Nathan, musicien, juif et allemand, exilé et lucide sur ce qui est en train de se jouer, ailleurs que sur la scène de la Comédie Française où Bérénice fait ses classes, entre autre celle de Jouvet ...Evidemment, inévitablement, les nazis occupants arrivent et les lois antijuives se font carcan ... 

Un parcours de lecture, certes, convenu, l'héroïne y accomplit son destin exemplaire et édifiant, mais une lecture passionnante malgré tout, grâce au milieu dans lequel elle se déroule, pour l'essentiel, la petite marmite du théâtre durant l'occupation, où l'on voit que l'engagement artistique peut faire taire l'engagement tout court. Pas facile de secouer cette poussière trouve sans tomber dans le jugement à l'emporte-pièce, ce que le livre évite, et Bérénice porte bien jusqu'au bout son destin de papier.

Merci Katell

 

22/04/2015

Robert Mitchum ne revient pas Jean Hatzfeld

robert mitchum ne revient pas,jean hatzfeld,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeVahidin et Marija sont tous les deux bosniaques, tous les deux jeunes, amoureux, et tous les deux tendus comme des arcs en vue de leur participation aux prochains jeux olympiques de Barcelone. Non, pas qu'ils soient archers, mais ils pratiquent, dans la même équipe, le tir sur cible de papier. Nous sommes en 1992.  Et Vahidin en est certain, la médaille d'or est pour Marija. Sa technique n'est pas orthodoxe mais elle est la meilleure, la fine fleur de l'équipe de Yougoslavie. Parce qu'il est encore question d'être Yougoslaves, d'être ensemble et de tirer pour la seule compétition. Mais plus pour très longtemps, on s'en doute.

Ils entendent des tirs, au dela de leur bulle d'entrainement,  sans vraiment savoir que l'armée serbe entoure Sarajevo. Détail qui n'en pas un, lui est musulman, elle est serbe: un musulman pas pratiquant et une serbe pas convaincue de sa supériorité raciale sur lui. En fait, ils n'en ont cure, pas plus que le chien, Robert Mitchum.

Celui qui ne revient pas, c'est Vahidin. Parti accompagner sa mère et ses soeurs à Sarajevo entre deux séances de tirs, il se retrouve enfermé à l'intérieur de la ville, et Marija, à l'extérieur. Tout reste alors en suspens, Barcelone, le tir, la médaille, l'amour. Pour toute la durée du siège et même un peu au delà. Sans qu'ils sachent ce que l'autre devient, puis sans trop vouloir le savoir, les deux trajectoires en parallèle, de tireurs sur cible de papier, ils vont être recrutés pour mettre leur talent au service de leur camp, et devenir sniper et chasseur de snipers.

Prévisible ? Oui, mais, ce que réussit le roman, c'est que ce prévisible ne soit pas dramatisé, dans leur épaisseur de non-dits, les deux personnages ne s'apitoient pas, ils n'ont rien voulu, ils ont juste été pris dans la nasse, dans la réalité de l'immédiat. C'est la guerre et ils savent tirer, mieux que les autres.

Enfermés dans un espace clos que le reste du monde regarde s'effondrer à la télévision, la trajectoire des balles compte davantage que les cibles atteintes, ou presque, jusqu'à ce qu'une diva américaine n'en soit la victime, et Marija la supposée coupable. 

Ce que le roman fait parfaitement mesurer, ce sont les fractales définitives de cette guerre entre voisins. D'un côté ou de l'autre du viseur ou du canon, on se connait, voire on se reconnait, on entend parler des uns, des autres. Affleure alors la nostalgie des loukoums perdus, de l'odeur du café oriental, les souvenirs des jeux de Sarajevo, comme un dernier moment de la fraternité oubliée, d'un temps où les Tchetniks serbes ne partaient pas sous les applaudissements des villageois, violer et massacrer ceux du village d'à côté. L'étrange de cette guerre fut de connaitre le visage de l'autre, et parfois même, de l'avoir aimé.

Ce qui est frappant aussi dans ce roman, est l'importance donnée à la permanence de la nature. En contre point silencieux des immeubles explosés, des voitures qui zigzaguent dans le viseur, forêts, buissons, hautes herbes, fossés, étangs, restent, eux, comme des témoins de la beauté d'avant l'auto destruction des hommes.

Une lecture à compléter avec les images de Pierre Marques, publiées avec un texte (très anecdotique, par contre) de Mathias Enard, dans Tout sera oublié.

Avec une pensée, évidemment, pour Vélibor Colic, celui de la véhémence rageuse d'Archange

 

 

 

14/04/2015

Prends garde, Miléna Agus, Luciana Castellina

prends garde,miléna agus,luciana castellina,romans,romans historiques,déceptionsUn livre que je ne savais pas par quel côté commencer. Pour de vrai, parce que c'est un livre deux en un, un côté histoire-historique, un côté histoire-romanesque, Miléna Agus pour le faux (ou le vrai-faux) et Luciana Castellini pour la restitution des faits avérés. Par qui commencer la relation d'une anecdote de la grande histoire de la deuxième guerre mondiale ? une révolte d'ouvriers agricoles dans un village des Pouilles à l'extrême fin de ce conflit, où le temps peine à changer le monde pour les misérables qui attendaient de la chute du fascisme l'arrivée d'un monde autre que celui des maîtres et des esclaves.

Pile ? Face ? j'ai fait préface : "Seul le roman peut ce que l'histoire ne transmet pas (...) et révéler par le biais de l'imaginaire et de la sympathie, cette part d'histoire qui s'est perdue", dit Agus, le roman étant "un mensonge qui dit toujours la vérité, (je sais, dans la citation d'origine, c'est la poésie, mais je trouve que ça marche pour toute littérature en fait), j'ai pioché le roman en premier.

Roman, ou plutôt nouvelle, et qui botte en touche, j'ai trouvé, qui prend vraiment un à -côté de l'histoire. Sur la place Catuna, les journaliers grouillent en quête d'une journée de travail, les maîtres y font leur choix du moins cher. Sur la même place, se dresse le palais des sœurs Porro. Elles sont quasi dans le même jus depuis des lustres. Elles végètent entre couture et albums de famille où les figures féminines sont de tous les temps fortes et respectables, et les hommes riches. Vieilles filles confites dans l'ordre immuable des maîtres, elles sont innocentes de ne pas voir, en bas du palais, les rancœurs, les frustrations qui agitent les misérables espoirs d'une communauté, pour elles, invisible. Comme les sœurs sont à cette communauté invisibles aussi, charitables par tradition de classe et église interposée.

On les voit par "elle", une autre femme de la haute, comme les sœurs, mais en version "poil à gratter", elle est leur seule visiteuse, un brin provocatrice, un peu exaltée, qui, en décalage d'avec sa famille, tente des percées dans le monde des pauvres, de la crasse et de la violence. Mais la pire des violences est justement le silence entre les deux faces ennemies qui ne se voient pas sur la même place.

Le texte romanesque a un arrière goût du "Guépard", un monde s'étiole, mais sans le fracas du renouveau, du beau Tancrède, dans le roman de Lampedusa. Le récit du destin de nos trois sœurs garde une tonalité de vieux rose, fade et guindé, sans que l'extravagance fébrile, un peu vaine, de "elle", n'arrive à leur donner vie.

Si la nouvelle s'étiole dans une sorte de langueur distante, le texte historique fourmille de détails, de dates, de noms, la vision se fait microscopique, et j'avoue, m'a plutôt embrumé l'esprit. Il manque une vision d'ensemble à cet opéra bouffe qui se clôt en drame absurde. Et, comme j'attendais le retour des sœurs pour comprendre le clivage entre les deux textes, et qu'il est plutôt fin le raccord, j'ai fini ma lecture frustrée des deux côtés.

Agus avait prévenu pourtant : "Les deux parties de ce livre se répondent de loin" (...) parce que "la distance entre les événements et leur signification est presque impossible à combler". 

 

A lire, la note de Sandrine, plus courte et précise que la mienne.