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20/05/2016

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

le quatrième mur,sorj chalandon,romans,romans français,guerre du libanJ'avais lu "Mon traitre", à sa sortie et ce titre m'avait quelque peu agacée ; la mise en scène que l'auteur me semblait y faire de lui même m'avait paru grandiloquente et à but larmoyant. Je ne sais pourquoi, j'avais eu l'impression d'être manipulée, à mon tour, comme lui dans le roman, sauf que lui, c'était par un ami et que Sorj Chalandon n'est pas mon ami, donc il (Sorj, je veux dire) avait des circonstances atténuantes.

Par la suite, j'ai eu l'occasion d'entendre trois fois l'auteur, une fois, parce que sa parole m’intéressait, je voulais comprendre ce qui m'avait agacée. La seconde, parce que je m'étais trompée de salle dans le programme (je voulais entendre Vélibor, parce que Vélibor Colic, j'adore l'entendre), la troisième fois parce que je voulais revoir Carole Martinez et que c'était lui avec elle. Mais, je n'avais jamais franchi le pas d'un autre titre, campée sur mes réticences.

Alors, le quatrième mur, à priori, c'était pas gagné. Il a fallu le hasard d'une dédicace avec fiston qui faisait connaissance avec le monsieur, lui, jurant que non, ce n'était pas une lecture imposée, ni par sa prof de français, ni par sa mère ci même à ses côtés ( fiston étant poli, il n'a pas précisé "de toute façon, ma mère, elle ne lit pas vos bouquins..."), pour que finalement, je me retrouve à le lire ce quatrième mur, avant même fiston (n'empêche que je me demande comment un ado peut recevoir cette histoire d'Antigone au Liban ?)

Georges est le héros, et Georges, ça sonne un peu comme Sorj, non ? Et quand on sait que Chalandon a été grand reporter de guerre, à priori, on comprend bien, que, cette fois-ci encore, l'expérience du personnage se nourrit du vécu. L'auteur y met quand même quelque distance en faisant de son personnage principal, non un journaliste, mais un étudiant attardé, au parcours politique reconnaissable pour gens de mon âge, activiste post soixante-huitard, un peu Mao, et cogneur de fascistes. "Les rats d'Assas" lui ont d'ailleurs laissé, en souvenir d'un tabassage en règle, une jambe en mauvais état de marche. Peu à peu, désenchanté, il s'est retiré, metteur en scène engagé, puis surveillant en fin de droit en lycée, il a épousé son actrice, et berce sa fille, Louise, prénommée ainsi en hommage à celle de la Commune.

Georges se retire d'une lutte politique, ou alors c'est la lutte qui se retire, lorsque revient Sam, une figure de frère aîné dans le combat. Samuel est juif et grec, ce dont Georges a rêvé, non pas d'être juif et grec (on fait ce que l'on peut ...), mais d'être un combattant héroïque. Sam,  lui l'avait déjà fait, la révolution, la résistance et l'échec. Face aux Colonels, il s'est rélévé en héros presque brisé. Alors, son dernier projet est de monter Antigone au Liban, avec des acteurs venant de toutes les communautés. Il est trop malade pour aller jusqu'au bout, c'est donc à son frère d'armes qu'il confier son testament de paix. c'est ainsi que que Georges débarque dans un Liban en guerre, mais avant l'arrivée d'Israël sur le terrain. De ce qui semblait encore possible, Sabra et Chatilla vont changer toutes les donnes.

Alors oui, Chalandon en fait trop et on bouffe de la fraternité, des empoignades viriles et des envolées d'applaudissements au lyrisme larmoyant, oui, toutes les grandes valeurs y passent, oui, la liberté, c'est bien, la guerre est fracas et confusion. Oui, j'ai eu parfois l'impression de lire une longue dissertation sur Antigone, et les possibles interprétations de la pièce d'Anouilh. Oui, il y a une agitation fébrile et inutile des sentiments, mais, il y a aussi, la dernière partie.

L'entrée de Georges dans Chatilla, son retour de guerre, son impossible retour à la normalité, a une profonde justesse, les paroles sonnent, troublantes, bien plus troublantes que la description de la guerre et et de ses ravages, sur la beauté de la guerre, son attirance, et le silence qu'elle impose à la paix, et le gouffre fascinant qu'elle ouvre aux hommes et où les hommes se perdent.

 

 

09/05/2016

Polina, Bastien Virès

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Une bande dessinée qui est un moment de grâce de lecture.

Polina a six ans quand elle esquisse devant un jury silencieux ce qu'elle deviendra, une danseuse. Le professeur Bojinsky lui étire la jambe, pas assez souple. Elle est retenue dans la sélection. Elle rentre dans l'école pour de longues années d'apprentissage, notamment sous la férule du redouté Bojinsky, maitre considéré comme le plus dur, celui qui brise le rêve des petites par l'exigence répétée des positions, des pirouettes, de l'équilibre du regard. A Polina, qu'il suit toujours d'un regard pesant, il répète, "Le public ne voit pas ce que tu ne lui donne pas".
Polina a du talent, lui le sait, pas elle. Il va exiger d'elle de le plier à sa volonté.

Des années, Polina travaille, se bute, réussit, change d'école, elle apprendra que "Dans la danse, il n'y a que la danse, pas de partenaires". Elle n'a que cette ambition là, danser, et si elle trébuche, s'enfuit, et grandit, c'est sans le savoir dans la trace du pygmalion, resté dans l'ombre de son enfance. Et quand elle saura enfin, pourquoi elle danse, elle pourra revenir vers celui qui lui avait donné ses ailes.

Cet apprentissage est dessiné en images arrêtées qui semblent en mouvement, noir et blanc, presque uniquement, peu de dialogue, mais une force rare de sensibilité dans les traits et les courbes. L'histoire d'un apprentissage tout en retenue époustouflante.

04/05/2016

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon

printemps-poetes-2012-7-L-QBRckV-175x130.jpegL'auteure se glisse ici dans le dystopique. Le hic, c'est que dans le genre, il y a quand de grands ancêtres, et que pour le thème choisi ; le pouvoir libérateur de la lecture face à une société qui le nie, le réprouve ou le combat, on est quand même dans du classique de chez classique, normé, encadré, calibré de topoï que l'on retrouve ici, sans surprise aucune.

Un individu solitaire, issu de la classe sociale de la plus méprisée d'une société futuriste quelconque, fait preuve de qualités exceptionnelles, sang-froid, rigueur, forces physiques et mentales pour se hisser dans le corps d'élite des Agents. Il porte évidemment un numéro de robot, 1075.

Les agents sont une sorte de police-milice affectée à l'encadrement des grandes manifestations de lectures publiques. Lesquelles manifestations sont organisées dans de gigantesques stades, par le pouvoir, comme des exutoires pour une population dressée à ne pas lire en dehors. Ce sont des "manifestations à haut risque". Un lecteur balance à la foule électrisée les mots écrits dans un moule par un écriveur, autre corps d'élite pris en charge par le programme du service national. Il se produit alors l'heure de grâce, un moment de transe et de folie collective, l'hystérie des sentiments que les histoires formatées pour libèrent en vrac. Parce que les mots et les histoires sont calibrés, ils font adhésion et catharsis.

Le pouvoir a pris les mots et a lissé les histoires, la paix sociale est garantie par les déchainements réguliers, encadrés par des Agents parfaitement insensibles, eux, aux pouvoirs des mots dévidés en boucle. 1075 est l'Agent parfait, analphabète et ambitieux, fier des avantages de sa position.

Croyant se maitriser et maitriser les rouages de la machine, 1075 va pourtant tomber dans le piège des livres, des vrais, ceux qui entrainent réflexions et profondeurs intimes, et non une stupide identification, et le numéro deviendra âme sensible à l'aide d'une femme et d'un double jeu.

Le propos est louable, et court, les cibles évidentes : la manipulation des masses par l'émotion, la littérature fabriquée. L'écriture, très classique et linéaire, ne sauve pas l'intérêt ... Un exercice de style sur lequel l'auteure a voulu faire ses griffes personnelles comme on fait ses gammes ?

Je ne sais, mais ce livre n'a rien a voir en tout cas avec les qualités de "Méfiez vous des enfants sages" ou "Le roi n'a pas sommeil".

29/04/2016

Deadwood, Peter Dexter

deadwood,peter dexter,romans,romans américains,pavés,western et cieAu départ, c'est l'histoire de Bill, la légende vivante du far-west qui arrive en 1876 dans la ville de Deadwood. La légende vivante, encore vivante, bien que salement rongée par une syphilis galopante, est accompagnée de Charley, son complice et son double, en moins légendaire, un dandy de l'ouest plus discret du colt, et Charley est accompagné du petit. Et le petit n'est pas encore bien rompu à l'Ouest, il commence par tuer le cheval de Bill, sans le faire exprès, parce que dans le convoi qui mène les trois vers les Blacks Hill, il a fait copain-copain avec le proxète. Al Swearinguen charie avec lui dans les chariots ses nouvelles putains, destinées à ravitailler son bordel à Deadwood. La bouche de Al s'est quelque peu égarée vers la flute de Malcom, le petit ....

De flutes, il en sera souvent question dans ce roman où les mythes du western pataugent dans la boue du quartier bas de Deadwood. Elles sont souvent à l'air, à cheval, prêtes à dégainer, comme les colts ou autres armes contondantes le sont dans les mains des dits propriétaires des flutes. Les putains, à Deadwood, fleurissent aussi. Elles peuvent être au grand coeurs, mordantes, chinoises, elles accueillent dans leur lit aussi bien les psychopathes patentés que ceux qui sont encore en cours de formation.

Deadwood est une ville où peu d'hommes sont encore vraiment entiers, fous, boiteux, sales, les plus souvent saouls ou en passe de le devenir, où les tueurs sont assermentés par les proxénètes, où un homme balade avec dans la besace une tête en décomposition, où le crime paye, la plupart du temps, où une putain peut être découpée en morceaux par trop grand amour de pureté, où le corps d'un chinois, même oublié dans un four, ne sera quand même pas sans conséquence, où un chien de combat gobe des oeufs fermentés par amour de Bill, où ceux qui sont venus faire fortune se sont fatigués de chercher les rares pépites dans le ruisseau ...

La nature est devenue gadoue, la ville n'est pas encore construite mais déjà, il faut déménager le cimetière ....

Trois grands chapitres retracent les parcours plus ou moins longs de Bill, le petit et Charley et des autres énergumènes plus ou moins sympathiques qui peuplent Deadwood, en rappant de leurs bottes les planchers mal dégrossis des bordels et des saloons. On y rêve de gloire, de celle que donne les balles, on y croise aussi d'autres, dont Calamity Jane en poissarde malodorante et amoureuse, qui se voit en femme de Bill, et s'y coltine avec la vraie, l'acrobate aux cuisses musclées, parfois l'ombre de Custer plane ...

Et le plus balèze de ce livre, mis à part les quelques épisodes que je viens d'évoquer de manière fort elliptique, c'est que l'on y prend goût à la fade odeur de décomposition qui règne à chaque ruelle et coin de pages, on ouvre grand les mirettes, en se pinçant quand même le nez ... pour suivre la fidélité presque humaniste de Charley, son attachement aux quelques éclopés de la route qui mènera Deadwood à un début de respectabilité, enfin, presque ....

 

24/04/2016

Le chardonneret, Donna Tartt

le chardonneret,donna tartt,romans,romans américainsLe chardonneret est un tableau minuscule, peint par un illustre inconnu, Carel Fabritius, en 1654. Le chardonneret est aussi un pavé, écrit par une auteure à succès. Comment passe-t-on de 33, 5 cm de haut et de 22.8 cm de large, à 1100 pages ?

En créant un destin à un personnage.Théo Decker se retrouve en possession du tableau lors de dramatiques circonstances, possession illicite qui le mène, quatorze ans après à tenter de combler le vide du sens de ses vicissitudes, celles d'un imposteur tombé amoureux d'un oiseau peint et d'une petite fille, Pippa, qui sans cesse lui échappe alors qu'il pensait pouvoir la toucher, comme lui échappe le mystère des plumes de l'oiseau peint.

L'histoire de Pippa et Théo commence en même temps que celle de Théo et du chardonneret, dans le moment de l'explosion d'une bombe au milieu de l'exposition à New York des "Arts du portrait et nature morte : chef d’œuvres nordiques de l'âge d'or". Juste avant, il y a eu la mère de Théo qui a voulu jeter un dernier coup d'oeil à "La leçon d'anatomie", juste avant encore, il y a eu le trajet en taxi, si chaotique qu'ils se sont retrouvés à l'entrée du musée, au lieu d'aller où ils devaient aller, avant encore, il y a eu la bêtise de Théo qui fait qu'ils auraient dû aller directement à la convocation du directeur du collège, avant encore, il y a eu la pluie, et le portier de l'immeuble, Goldie, qui a justement arrêté du bras ce taxi là ... Ce jour-là, cette pluie-là, ce taxi là, ont mené Théo à cette petite fille là, celle qui tient à la main un étui de flûte traversière. dans le musée, elle est accompagnée de son grand-père, celui qui va mourir à côté de Théo, alors que le corps de sa mère sera loin de lui. En échange, il aura le chardonnet et les quatorze ans suivant pour continuer à survivre.

Voilà, c'est juste le début, et voilà juste ce que j'ai beaucoup aimé dans ce roman, cette imbrication des dominos, c'est drôlement bien ajusté, sans aucun faux plis mal seyants. C'est livre drôlement bien coupé, tout morceau sert à quelque chose, même le bras levé du portier du départ est une pièce qui trouve sa place, juste agencée à sa juste mesure.

La voie de Théo, pendant quatorze ans, prend un tour chaotique, un penchant à la chute qui est tracée d'avance, comme un cordeau, pour y imbriquer les excès d'une culpabilité qui le ronge et les meurtrissures de l'amour perdu d'avance entre le premier regard de Pippa et le dernier de sa mère. Drogues, cuites, les ors factices du ciel trop bleu de Los Angeles, les amitiés délinquantes, les coups de triches, les abus de confiance, les trahisons, et j'en passe ... sont les pièces qui se suivent et s'enchainent, seul reste le chardonneret, comme une porte vers un paradis moins artificiel.

C'est donc drôlement bien fichu, mais aussi, finalement, un peu creux, un peu long aussi, pour aboutir à une conversion mystique aux mystères de l'art et la prise de conscience que la vie est brève et qu'il serait mieux de la vivre avant de la perdre.

 

 

21/04/2016

Délivrance, James Dickey

délivrance,james dickey,romans,romans américains,western et cie,déceptions"Tiens toi au canapé, vieille branche," me suis je dit en commençant la lecture de ce classique du nature writing de l'angoisse, "ça va tanguer de l'adrénaline, les boyaux vont se tordre aux tripes et tu vas encore finir ce soir en te tenant les branches de lunettes devant les yeux pour ne pas finir trop en vrac au fond de ton lit."

Et finalement, ben non, pas vraiment, en fait.
Mais, et j'en suis certaine, ce n'est pas de MA faute, c'est celle de Lewis ( d'ailleurs, je respecte ici parfaitement la logique de "c'est pas moi, c'est l'autre", du personnage) !  Lewis, c'est le meneur, le gos body boodybuldé qui roule de la mécanique, en entrainant ses trois camarades dans un discours débile sur le retour au vrai sauvage, celui qui remplace la flotte des verres de bière au fond du bar en vraie adrénaline qui coure dans les rapides, et tout le folklore viril qui va avec la plouquitude de celui qui a toujours raison face à ceux qui l'écoutent. Je crois qu'il a trop causé pour moi, et quand ladite aventure commence, il m'avait déjà saoulée.

Donc, l'aventure dans laquelle Lewis entraine ses trois copains, plus ou moins déjà vaincus par la platitude de la petite vie dans une bourgade de quelque part aux Etats Unis des bouseux, est de descendre en canoë une partie de la rivière sauvage qui coule pas loin et sur laquelle des promoteurs vont mettre la main pour en civiliser les abords. Selon lui,  il s'agit de vivre un moment sauvage entre hommes avec la bière et la guitare qui vont avec. Si les autres ne viennent pas, c'est qu'ils sont des couilles molles, en gros. Ce pourquoi, ils vont le suivre.

Moi, j'ai trouvé la motivation quelque peu légère, mais bon, vu que des couilles, je n'en ai pas, elles ne peuvent donc ni être molles ou dures, d'ailleurs, ce qui fait que ce genre d'argument à qui fera pipi le plus loin, me reste étranger ... Et c'est donc avec ce sentiment de ne pas être à ma place, que je les ai suivis dans une expédition fort mal embouchée, le Lewis conduisant comme un malpropre sans même savoir où se trouve exactement l'eau sauvage pour poser le canoë dessus.

En chemin, ils rencontrent des autochtones fort peu avenants et s'arrêtent pour un duo musical d'anthologie ( dans le film) et qui fonctionne aussi très bien avec les mots et sans les images, moment entre tension et vibrato qui enchaine sur la virée sauvage tant attendue, qui tourne au cauchemar, avant de se terminer en expédition à la Rambo. Lewis entre temps a fini par se taire, ce qui ne m'a pas empêché de finalement quand même rater mon rendez-vous avec une lecture, à laquelle, moi, je m'étais bien préparée, calée entre mes coussins et ma tasse de thé ...

14/04/2016

Histoire de la violence, Edouard Louis

7202-100239207.jpgC'est le second roman de celui par qui le scandale est arrivé, un autre "roman" que sans doute, l'auteur n'avait pas envisagé d'écrire, un autre roman confession, qui cette fois-ci encore est centré sur lui même, comme recroquevillé sur un moment de son histoire, après Eddy Bellegueule alors qu'il tentait de devenir Edouard Louis, le récit ressassé d'une nuit unique sur laquelle il tire pour en faire une longue incantation de la douleur intime.

Un soir de Noël, à Paris, l'auteur rentre chez lui, du côté de la place de la République. Il a un peu bu, pas trop, se sent en accord avec ce moment, celui passé chez ses amis, et aussi celui de son retour, rafistolé par les livres offerts qu'il tient sous son bras. Il va lire, se dit-il, un peu, une fois la rue remontée et la porte fermée. Cet équilibre va être rompu par une rencontre fortuite. Un jeune homme, Reda, l'aborde et le séduit. L'auteur aurait pu résister, continuer sa route, ne pas ouvrir la porte et ne pas laisser rentrer Reda, et ses tentations de tendresses d'une nuit. Mais, finalement, il va dire oui. Et, cette nuit là, une fois passés les accords des corps, les quelques échanges de confidences, Reda va le voler, tenter de l'étrangler, le violer, et partir, disparaître, laissant l'auteur spolié d'une autre histoire, face à sa faiblesse et à sa peur, et volé, aussi d'une autre image de lui-même.

Que s'est-il passé, vraiment ? L'auteur tourne et retourne les étapes nocturnes, puis celles du jour d'après, l’hôpital, ses amis, la plainte au commissariat, et surtout, scrute son consentement. Méticuleusement, comme il a lavé les draps, récuré son corps, comme il a tenté d'effacer toutes les traces, il remonte vers les causes. Il écarte les solutions faciles, évidentes, Réda, fils d'Algérien immigré, Réda, frustré social, frustré sexuel et le hasard et de cette rencontre, lui, ex- Eddy Bellegueule, fils du nord et d'une misère qui ressemble à celle de son agresseur.

Cette histoire, et cette enquête intime, Edouard Louis l'a confiée à sa sœur, et maintenant elle même la raconte à son mari, autour de la table de la cuisine. A sa façon à elle, elle dit les mots de son frère, les traduit, le juge, évoque sa fatuité d'adolescent, ses errances viriles, son orgueil d'être autre, ses piètres glorioles, sa fuite d'eux, son incompréhension à elle. L'auteur est derrière la porte, il l'entend, parfois la corrige dans son récit parallèle, mais jamais ne la coupe, laissant couler leur deux paroles. Cet écho, seul le lecteur en lit les dissonances, en auditeur aveugle. Moi, je le voyais, le Bellegueule se ronger les ongles derrière la porte entrouverte, pris dans la faute d'avoir cédé à la tentation d'un soir.

Cette parole, qui n'est pas celle d'une victime, enfin pas seulement, dérange par sa lucidité, son ressassement, ses pistes en forme de questions qui se perdent dans le vide, une parole si sensible et si heurtée qu'on ne peut que la laisser se dévider jusqu'au bout, quelque peu soufflé par cette entreprise de l'intime.

05/04/2016

Je n'ai pas peur, Niccolo Ammaniti

je n'ai pas peur,niccolo ammaniti,romans,romans italiensSous la chaleur d'un été dans les Pouilles, Michele, le narrateur, sa petite sœur et les quelques enfants du village, passent le temps comme ils le peuvent. A peine une dizaine de maisons, des champs, une mare d'eau boueuse, un caroubier, cet univers confiné et asséché offre peu d'échappatoire à l'ennui des gamins. Rackam est le chef, et aussi le plus stupidement violent, un autre, Salvatore, est un peu plus à part. Il est le meilleur ami de Michele. Son père est l'homme le plus riche du village, tous les autres pères ont, un moment ou un autre, travaillé pour lui. Tout le monde se connait, depuis toujours et même depuis trop longtemps. C'est un lieu dont on voudrait partir, pour aller à la mer, manger une glace ... Personne n'en a vraiment les moyens.

Pendant que les parents vivotent, les enfants courent les champs et les chemins, à vélo, en se jetant des gages dont la victime sort toujours humiliée. Rien de bien neuf sous le soleil de l'enfance. Et puis, un jour, une ferme où les cochons ont un appétit féroce mène les enfants vers une maison abandonnée, et un gage conduit Michele vers un prisonnier qui y croupit et le prend pour un ange ...

L'atmosphère est lourde et pesante, comme le secret du village que le petit narrateur de neuf ans va peu à peu découvrir, et sans le vouloir vraiment, mettre le pied dans l'engrenage des grands, qui n'est pas plus beau que ses jeux d'enfants et bien plus inquiétants que ses cauchemars. Au moins dans les cauchemars, on sait que les monstres n'existent pas et que l'on peut les garder dans son ventre. Mais ici, c'est la réalité qui est peuplée de ces monstres aux visages familiers.

Je pense que j'aurais pu adorer ce livre, mais finalement, l'invraisemblance de la situation dans ce cadre, justement, si réaliste, m'a peu à peu gênée, sans doute aussi, parce qu'à la taille de l'enfant, les motivations des grands restent dans l'ombre, inquiétante à souhait, soit, mais aussi quelque peu nébuleuse.

 

 

31/03/2016

Une ardente patience, Antonio Skarmeta

une ardente patience,skarmeta,romans,romans chiliensJuste avant l'arrivée de Salvatore Allende au pouvoir, Néruda réside sur l'île noire, une île où le vent de la révolution ne souffle pas encore, où les pêcheurs sont pêcheurs de pères en fils et miséreux pareils. Le grand homme s'est retiré, drapé dans sa tranquillité, solitaire et semble-t-il, heureux de l'être. C'est sans compter sur Mario Jimenez qui va se découvrir une vocation, celle d'être son facteur. Il n'a que lui comme client et va s'y attacher au delà de ce que le poète pouvait craindre. Tous les jours, Mario amène le courrier et s’incruste de plus en plus derrière la porte. C'est qu'il a découvert la métaphore ...

Et cette quête de la métaphore le mènera droit à la découverte de son utilité. Tombé en pâmoison devant la fille de l'aubergiste, la plantureuse Béatriz, Mario peine à trouver le chemin de son cœur, jusqu'au moment où, l'usage de la métaphore ( et un petit coup de main un peu forcé, du Néruda), lui ouvre son royaume charnel ... Néruda pourrait alors retourner vaquer à une occupation plus poétique des mots, si le vent de l'histoire du Chili ne l'avait entrainé loin de son île. Mario y entretiendra toutes les flammes du souvenir en attendant le retour de son mentor involontaire, devenue idole de l'amitié fascinée du jeune homme candide. Il soigne ses trophées, une dédicace, une lettre, un post scriptum, comme d'autres briquent des trésors mythiques. Et le poète le lui rendra bien ...

Un livre si drôle, si tendre que je me demande bien comment il a pu donner lieu à un film, "Le facteur", dont le seul souvenir que je garde est celui de m' être endormie devant. Mais c'était il y a si longtemps, que j'ai pu oublier que ce même jour j'avais couru un marathon (mais comme je n'ai jamais couru de marathon, je reste à peu sûre de moi ...). Et dire qu'à cause de ce souvenir, j'aurais pu passer à côté de ce petit régal.

 

28/03/2016

Cherche jeune fille à croquer, Françoise Guérin

cherche jeune fille à croquer,françoise guérin,romans,romans policiers,romans françaisLe commandant Lanester a pris un choc dans l'enquête précédente. Comme je ne l'ai pas lue, je n'étais pas au courant, ce qui n'est pas très grave. Mais le choc semble avoir été rude, psychologiquement lourd. Ce qui est quand même problématique pour qui doit diriger (normalement) une équipe de criminologie analytique. Lanester est un profileur, mais à prononcer à la française. D'ailleurs, rien que son nom lui évite tout amalgame avec une quelconque série américaine. Je le précise pour ceux et celles qui ne connaîtraient pas la ville de Lanester, une banlieue dortoir ex-ouvrière jouxtant Lorient, à l'architecture stalinienne qui vous ferait vous retourner même Lénine dans son mausolée, si on l'avait baladé le long de l'avenue qui y porte son nom.

Lanester, donc, se recherche un regain d'enthousiasme pour son métier, dont il a un peu peur que les rênes lui échappent, un regain d'autorité sur son équipe qui a pris une nette tendance à l'autonomie, un regain d'envie d'histoire d'amour avec l'infirmière psy qui soigne son petit frère interné pour cause de silence obstiné dans ses scarifications. En arrière-plan, un père violent, ex-flic qui aurait mal tourné ....

Dit comme cela, on pourrait le croire glauque, ce personnage, mais non, même pas, il est même assez attachant, le profileur abimé comme il faut aux entournures de l'âme. Du coup, lorsqu'on lui colle une enquête sur d'autres abimés de la tête et du corps, cela paraît coller de source. Des jeunes filles ont disparu, toutes anorexiques, toutes soignées dans le même hôpital spécialisé, toutes de la même région, la vallée du Mont Blanc, toutes au stade quasi terminal de la maladie, toutes volatilisées sans témoins,  sans intervalles réguliers ou irréguliers, sans véritables connexions entre elles, avec pour seul fil rouge le rêve de chacune de se laisser mourir en paix.

L'équipe de Lanester s'installe, une collaboration quasi sans faille avec la police locale ne donne presque rien de nouveau, notre enquêteur piétine, profile à tâtons, se fourvoie dans ses méandres intérieurs, l'équipe se charge de mettre un peu de mouvements d'âmes dans cette enquête qui se sait pas où elle va, le temps que le lecteur soit bien ferré aux personnages, soit bien entré dans l'univers de la maladie, des soignants et des soignées ingérables, cloisonnées dans leur toute puissance suicidaire.

Et puis, une fois que vous êtes bien installé, peinard dans la multitude des pistes et des indices qui se croisent et font du surplace, l'auteure balance les grands moyens, et là faut s'accrocher dans le slalom, parce que dans le genre pistes tordues, on en avale des rouges et des noires tout schuss et sans remonte pente. On finit un peu décoiffé par l'improbable tournant pris à vitesse grand V.

A lire sans se poser trop de questions non plus ....

 

 

 

26/03/2016

Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse

piano.jpgUn homme a profondément aimé une femme, cette femme a profondément aimé cet homme. Et puis, comme par l’inadvertance, il a oublié de la regarder, parce qu'il avait autre chose à faire, un projet musical qui lui donnait du mal, et puis que la vie est comme cela, voilà. Il ne l'a pas vue tomber, se déconcerter. Elle a disparu et il a continué les concerts, et a connu une autre femme. François Vallier a juste arrêté de jouer Schumann, parce que Sophie l'aimait trop. Le souvenir de l'amour cristallin a trouvé un apaisement factice.

Et puis, un simple message d'un admirateur sur son site internet, et Sophie est retrouvée. Depuis trois ans, elle est internée et n'attend rien, elle écoute ses concerts de Schumann et peint un unique tableau vide. Alors François lâche tout, vie, femme, concerts et Orphée part prendre Eurydice par la main, si elle le veut bien, pour que les contours de la vie redeviennent nets et que la première reprenne son cours, presque là où il l'avait lâchée.

Et ce livre, ce n'est rien d'autre que cela, un homme amoureux d'une femme, sa Sophie, artiste un peu bancale et secrète, qu'il avait aimé sans trop ouvrir sa boite de Pandore, et qui se dépouille de tous mensonges et de toutes lâchetés. Il en devient poignant de simplicité. Une seule corde dans l'écriture aussi, quelques variations mais très peu, pas besoin, la plume va, comme le personnage à l'essentiel, de ce qui doit être dit et vécu. Pas de vibratos, ni de trémolos : l'erreur, la réparation, sans illusion cette fois-çi. François avait cru être invincible et entrainer Sophie dans son envol radieux. Sophie s'est cassée une aile, il va reconstruire une béquille, un nid, avec la ferme intention de, cette fois, combattre et vaincre son minotaure à elle, et de la regarder vraiment.

19/03/2016

La formule préférée du professeur, Yoko Oguwa

racine carrée.jpgParmi mes formules de mauvaise foi maintes répétées, il y a cet à-priori définitif : "je ne comprends rien à la littérature japonaise." D'ailleurs, je n'en lis pas. Ce qui, évidemment, n'est pas de nature à me faire changer d'avis. Ce qui est le principe même de la mauvaise foi. Je suis donc parfaitement logique.

Une autre formule, tout aussi avérée, est que, face à des chiffres, même tout petits et inoffensifs ; genre le problème de conversion de hectolitres en millilitres de fifille ; j'éprouve une sorte de vide abyssal qui touche à la stupéfaction. Ce qui n'est pas sans conséquence sur mes réalisations pâtissières, malgré l'achat récent d'un super moule à cheese cake (qui fait pas les conversions tout seul, le con.)

Troisième formule perso ; face à quelqu'un qui m'affirme avoir le goût du sport, je me métamorphose en poule sur un mur qui regarde passer un okapi volant et me planque sous un tapis en attendant qu'il ait fini de passer.

Ce livre, donc, car ce blog est censé parler de livres,et pas de moi, qui est japonais, parle de maths et de sport, est donc une sorte d'erreur d'aiguillage vers l'incongru, quasi une expérience mystique pour moi, une variante personnelle de l'exploit.

Un vieux professeur de maths, genre prix Nobel en puissance, a perdu la mémoire lors d'un accident de voiture. Depuis, elle s'arrête au bout de 80 minutes et repart à zéro. Les seules connaissances qui restent constantes sont celles des formules mathématiques. Il a besoin d'une aide ménagère qui se matérialise, elle, avec constance. Et il se trouve que c'est la narratrice du roman. Elle tombe sous le charme des explications du professeur, se retrouve passionnée pour les nombres premiers, se prend d'amour pour eux et d'amitié pour lui. Il se trouve qu'elle a un fils de 10 ans, fan lui de base ball, et qui a la tête plate comme une racine carrée. Ben me voilà bien ....

Faisant fi de ma mauvais foi ( ce qui est très, très rare !!!), je dirais qu'il y a quelques scènes touchantes entre des digressions, pour moi, interminables, mais en réalité assez courtes, sur la beauté des racines carrées, des nombres premiers et la quête de la vérité mathématique, l’élégance des formules à plein de chiffres qui s'étalent sur la sable du parc, avant de s'effacer sous les pétales de cerisier, la perfection de la mesure de la forme de la base de tir en base ball, le compte de la vitesse du lancer de la balle. J'ai dû bien survolé du cerveau quelques pages, mais là encore, assez peu finalement.

Ce qui me ferait penser que ce pourrait être un livre passionnant, mais que je vais continuer à regarder pousser la littérature japonaise dans les vitrines.

 

16/03/2016

A la grâce des hommes, Hannah Kent

WBC-Islande-Skaftafell-Svartifoss-5.jpgAttention le charme de ce livre est prégnant et insidieux. Il s'agit du premier roman d'une auteure australienne qui, tant qu'à faire dans l'exotisme, le situe dans le nord de l'Islande, et le plante dans la vallée de Votnsdaleur, qui lui même s'ouvre sur la mer du Groenland. C'est dire l'ouverture vers le large.

Dans cette vallée, est née, a vécu, a travaillé, Agnès Magnusdottir, servante de ferme. Le 13 mars 1828, elle a été condamnée à mort comme complice pour le meurtre de Nathan, propriétaire de la ferme où elle travaillait et, aussi, son supposé amant. On ne sait trop pourquoi elle l'aurait tué, comme on ne sait trop si c'est vrai.

En attendant son exécution, voulue exemplaire par le maire de police du canton, Björn Blöndal, la tête d'Agnès devant être tranchée sur le sol islandais, et non en Finlande, comme l'exigeait la tradition politique, le problème se pose du temps de la détention, avant que le bourreau ne soit désigné. Ce temps est nouveau en Islande, indéfini et flexible, quoique forcément final. Il n'y aura pas de pitié pour Agnès. Pas de ce côté là en tout cas.

Agnès est alors placée dans une famille de la vallée, comme prisonnière domestique et à demeure. Margret et Jon ont deux filles et une ferme peu prospère. Mais ils sont obéissants à l'autorité virile et obtuse du maire, qui ne leur laisse d'ailleurs pas le choix. Et c'est ainsi qu'Agnès se fait humble criminelle partageant l'espace contraint de la ferme, des champs et de la badstofa (la chambre à coucher collective).

Et c'est alors que monte le charme insidieux de cette histoire si simple que la grâce des hommes n'a pas écouté.

Agnès connait bien la vallée, et même cette ferme, elle y a travaillé, avant de rencontrer Nathan. Pour elle, il y est question d'enfance perdue, d'enfants aimés, de femmes qui ployaient. Méprisée, Agnès n'avait pas bonne réputation, fille facile dit-on, elle savait lire, elle voulait s'élever, elle qui connaissait aussi bien les sagas que la misère.

Avant d'être exécutée, Agnès doit venir au repentir chrétien, le vrai, celui défini par le dogme de la norme. Cependant, elle a le choix du pasteur, elle se souvient d'un jeune homme, un sous révérend, Thovardur Jonsson, parce qu'une fois, il lui avait fait passer un gué sur son cheval, et que ce jour là, il y avait eu de la compassion dans l'air. Et comme pour une fois, elle a le choix, elle choisit celui-là.

Penché sur la parole de la condamnée, jour après jour, Thovardur va laisser couler ses mots à elle hors de sa prison, quitte à ce que la divine parole, voulue par les hommes, en perde un peu de sa superbe raison. Le roman suspend cette parole jusqu'au bout et la laisse prendre un peu de place, entre travaux des champs, travaux d'aiguilles, fauche des foins, abattage des moutons, silences et reconnaissances.

Agnès tait l'essentiel, au lecteur de tendre une autre oreille.

 

 

12/03/2016

De quelques amoureux des livres, et etc, Philippe Claudel

ob_2224be_425849-10150591273222557-28165572-n-jpg.jpegPhilippe Claudel compile dans ce recueil des biographies de rêveurs d'écriture, des écritures toujours déçues et contrariées, comme le dit le très long titre que je tronque ici, d'hommes et femmes que "que la littérature fascinait". Ces destins fictifs sont fabriqués sur mesure par un écrivain qui s'amuse, dans ces brèves bios lapidaires et elliptiques, à créer autant d'amoureux des livres que d'échecs.

Les personnages sont juste esquissés. Farfelus, fantasques, ils ont un gout de Borges ou de Cervantes. Parfois démesurés, hallucinés, ou alors seulement un peu décalés, ils surgissent et se succèdent pour un moment d'éternité littéraire, comme ce sergent de la Waffen SS déterminé à tuer Javert, retrouvé dans les égouts de Paris (pas Javert, mais le lieutenant SS ....). A d'autres fondus de la chose écrite, l'écriture est interdite pour cause de compulsions viscérales vers l'infini ou de tics improductifs, comme pour cet homme à qui les idées de romans ne viennent qu'en taillant des crayons et qui ne peut jamais écrire les mots ainsi venus puisqu'il n'a plus de crayons ...

Ils sont de tous les continents et de tous les âges, ces fanatiques de l'écrit réinventés par un Claudel facétieux qui rejoue Héraclite en vieux grec faignant qui n'aurait jamais écrit que par fragments, supercherie dont il savait que la postérité lui serait gré d'un plus grand talent encore. 

A l'écrivain frustré, Claudel donne une chance de postérité immortelle et grandiose. Ainsi cet érudit brésilien, pourtant auteur de piètres romans, qui s'immola dans sa bibliothèque pour que les pages de Balzac, Voltaire et Pascal se retrouvent cendres mêlées à ses propres pages, pour l'éternité. L'éternité, c'est souvent ce que vise ces ratés de la plume, victimes des circonstances ou du hasard ; un homme aurait pu écrire s'il avait épousé une autre femme que la sienne ;  celui qui se croyait un grand dramaturge et dont la postérité ne gardera que ses écrits qu'il croyait mineurs (Voltaire es-tu là ?).

La plume est satirique, tendre, nostalgique, alerte et jubilatoire, on y croise ce qui semble être une connaissance (l'auteur qui arrêta d'écrire du jour où il devint membre du  jury d'un grand prix littéraire ...). Soit, l'effet liste peut lasser un peu à la fin, mais je ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle mon préféré est resté le premier "celui de Sparte", que je vous laisse découvrir p 10 : un murmure du passé qui chuinte l'oreille, une envie de le lire à voix haute, je le relis, c'est juste cela.

06/03/2016

La fractale des raviolis, Pierre Raufast

la fractale des raviolis,pierre raufast,romans,romans français,déceptionsPassée la première réplique, " Je suis désolé ma chérie, je l'ai sautée par inadvertance", qui m'a fait sourire, (et encore, pas tant que cela vu que je l'avais déjà lue ailleurs), dieu que je me suis ennuyée dans ce livre ... Le terme est assez faible, d'ailleurs, mais j'ai la flemme d'en chercher un autre, et ma note sera aussi terne que cet ennui attentiste et passif qui aura teinté ma lecture. L'ennui n'est même pas l'agacement, l'ennui, pour pasticher très librement la définition de l'inadvertance donnée à la suite de cette première phrase, serait une sorte de "défaut accidentel d’intérêt, manque d'attention à ce que l'on lit, manque d'implication d'une lectrice qui voit le coup de la poupée russe arriver." Après un frémissement de curiosité (qu'est-ce va surgir du chapeau ?), la lectrice ne voyant toujours rien venir, se lasse ...

Une narratrice non identifiée surprend son mari en plein ébat adultère. Comme visiblement, ce n'est pas le premier, elle met en place un plan dit diabolique pour s'en débarrasser, plan qui consiste à lui faire acheter lui même le sachet d'herbes de Provence qu'elle va ensuite empoisonner et répandre sur le plat préféré dudit mari, des raviolis, donc. Arrive un jeune voisin confié en urgence, le plat devient piégeux, c'est le sauve qui peut vers la fractale ...

Elle s'enclenche ainsi, en forme de marabout-de-ficelle narratif où chaque dernière phrase d'un très court chapitre, met en marche une histoire racontée au très court chapitre suivant et ainsi de suite, jusqu'au bout de la ficelle et après on remonte le truc vers le plat de ravioli empoisonné, laissé en plan dans la cuisine. Un plat de raviolis froids, quoi, dont l'histoire va se terminer en queue de poisson.

Je me suis quand même demandée ce qu'était une fractale, au cas où un truc d'envergure m'aurait échappé. Je n'ai rien compris à la définition, pas plus qu'au livre, d'ailleurs, ce qui m'a vaguement inspiré ce dernier pastiche un peu plat : " sa dimension romanesque est strictement inférieure à sa dimension formelle". N'est pas Perec qui le croit.

 

03/03/2016

Va et poste une sentinelle, Harper Lee

va et poste une sentinelle,harper lee,romans,romans américains,déceptionsIl ne faut pas secouer le bocal aux souvenirs, ni accrocher les ailes des salopettes aux plaques commémoratives. Pour qui, comme moi, a lu "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" et a gardé chaud dans le coeur la petite et grande histoire de Scout, Jem, Dill et Atticus (Henry, je m'en souvenais moins, mais visiblement, il était aussi dans la bande des enfants que Capurnia régentait sous son aile ...), il vaut mieux passer le chemin qui ramène à Maycomb Scout, devenue une jeune fille quasi responsable.

Scout a fait des études, elle vit à New-York et revient pour quinze jours de vacances chez son père Atticus, veillé à présent par la tante Alexandra, fidèle à elle même. Jem a eu le temps de devenir un jeune homme bien normé, étudiant et footballeur émérite. Il aurait sans doute fini par épouser une bécasse quelconque et pris la succession de son père, si il n'était mort d'une crise cardiaque subite en pleine rue. Il s'est donc figé en une vague silhouette dans la mémoire de son ex-petite sœur.

La maison et sa véranda, ses voisins et ses arbres, ses champs, le domaine de l'enfance, n'est plus non plus. Après la mort de Jem, Atticus l'a vendue. Maintenant, on y vend des glaces qui fondent sur une terrasse asphaltée.

Finis les jours heureux, l'insouciance de la fameuse salopette, Scout joue encore sa rebelle, pour la forme. Elle est bien près d'épouser Henry, fade chevalier servant pourtant, rangé en fidèle bras droit d'Atticus, qui en a bien besoin car son corps le rattrape et la maladie le diminue, même si pour Scout, il reste le modèle moral, la droiture incarnée, la justice sans préjugés.

Enfin, presque, car coup de tonnerre, Scout découvre que son père et Henry sont passés du côté de l’ennemi. Ils assistent aux côtés des pires ségrégationnistes de la petite ville à des réunions préventives face aux revendications égalitaires qui montent de toutes parts et menacent l'équilibre racial séculaire. Etre dans la gueule du loup blanc, disent-ils, pour éviter aux noirs de tomber dans les griffes de la NAACP ( en français, l'association nationale pour la promotion des gens de couleur), qui, si on laissait faire, pourrait faire croire aux nègres qu'ils pourraient être autre chose que les bons nègres qui servent les blancs.

Capurnia, d'ailleurs, se charge d'un regard, sans nostalgie aucune, de remiser aux oubliettes l'angélisme des souvenirs de Scout. La gentille servante noire, la mère de substitution, fige ses illusions. Et Scout se débat avec ce qu'elle croyait être, une gentille blanche aux idées libérales, avec un père formidable. Si le roman préserve quelques retours arrière qui ont le goût de "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", les yeux de Scout se décillent.

Mais ce n'est pas ce qui est décevant, ce qui l'est, c'est que les grands discours de Scout tombent à plat, elle devient moralisatrice, d'une morale didactique et plaquée sur le personnage qui semble alors réciter une bienpensance anti ségrégationniste, ça sent le fabriqué. Et l'entourloupe finale est juste à pleurer ... Une sorte de gloubi boulga : comment respecter son papa devenu raciste, mais pour la bonne cause = poster une sentinelle avec des oreillettes ?

20/02/2016

L'intérêt de l'enfant, Ian McEwan

l'intérêt de l'enfant,ian mac ewan,romans,romans angleterreFiona Maye a presque soixante ans. Ce presque qui fait trembloter la plupart des femmes, l'indiffère. Magistrate spécialiste du droit des familles, on dit d'elle qu'elle est encore belle, mais froide, distante. Sauf quand elle chante. Dans son grand appartement chic et sans enfant, Fiona travaille.

Elle a un mari, un bel homme qui a bien vieilli à ses côtés, un brillant universitaire, un fin lettré, mais qui lui indique aussi, fort peu finement, qu'il commence à en avoir assez de leur grand lit froid et qu'il aurait bien se réchauffer ailleurs, se carapater avec une plus jeunette qui aurait davantage le goût de la gaudriole. Fiona, face au vide qui s'ouvre devant elle ne vacille point sur ses haut talons ni sur son piédestal, et c'est d'une main sûre qu'elle commence sa partie d'échec avec lui, tout en continuant à feuilleter le dossier en cours d'une main ferme.

L'affaire concerne un jeune homme de presque dix huit ans, et ce presque a lui aussi beaucoup d'importance. Il est atteint d'une leucémie, pour survivre il lui faut une transfusion en urgence. Ses parents s'y opposent et lui aussi. Commence la deuxième partie d'échec de Fiona.

Les parents d'Adam sont témoins de Jéhovah. Dans cette foi, ils ont trouvé la rédemption. Ils ont élevé leur fils dans ces certitudes et Adam est d'accord pour mourir. Son intérêt est d'être fidèle à ce en quoi il croit, et ses parents sont d'accord. A coup d'une plume sèche et quasi juridique, MCEwan expose le cas. Ce sont là gens de foi, d'une autre que celle de Fiona, qui décide alors de connaître Adam.

Et le jeune homme qu'elle découvre est loin d'être un fanatique obtus. Poète, violoncelliste, il est beau comme la jeunesse peut être belle. Mature, il ne plie ni ne rompt. Le roman vacille alors en un duo inattendu entre le musicien et la chanteuse, entre la loi et la foi. La magistrate y perdra quelque peu pied et aussi de vue une certaine forme de rigidité et de loyauté. Jusqu'au bout du roman, Adam sera son étrange faille ..

Deux parties d'échec et un remarquable roman sur la responsabilité, le choix et la culpabilité, sur ce qui échappe aussi, lorsque l'on se donne à suivre une seule ligne droite. Religion et justice ne sont ici que des prétextes à une expérience intime. En effet, l'écriture suit Fiona de près et ne lâche pas ses moindres tremblements. Elle a la musique, il avait la foi, deux élans en dehors de la raison. Et si Jack cherche son nouvel élan à lui du côté de la nouveauté, pour Fiona et Adam, le choix de la fidélité et finalement, de la sincérité, a des conséquences dérangeantes et glacées. 

On peut vaciller avec eux, car McEwan nous pose là sans sentiments cette simple question : et si à la fin de son histoire, on réalisait qu'on n'avait rien compris, qu'on avait jugé, décidé,  mais que l'on n'avait rien compris ? On fait quoi ? semblant d'avoir gagné ? On retourne dans un appartement froid comme un lit non nuptial ? Et on tourne la dernière page ?

 

18/02/2016

Mauvaise étoile, R.J. Ellory

mauvaise étoile,r.j. ellory,romans,romans angleterre,romans policiersDeux demi frères partent dans la vie avec un sacré poids de poisse crasse dans la tête. Chacun en a peu près la même dose. Le père du plus âgé, Elliot, dit Digger, a filé dans l'inconnu avant même de l'avoir vu. Le père du plus jeune, Clarence, dit Clay, vient de tuer leur mère commune, vingt cinq ans de vie poisseuse aussi à elle toute seule. Juste après ce meurtre, il s'est fait descendre en voulant dévaliser une boutique d’alcool.

En héritage, ils ont leur nom de famille, Luckman, qui ne pourrait être plus mal porté, on l'avouera. Quinze ans d'orphelinats répressifs plus tard, les deux frères se sont forgés l'un de l'autre. Digger frappe, se défend, attaque, rue dans les cordes, acculé à la haine, pense-t-il, par la violence subie. Clay l'adoucit parfois, quand la loi du plus fort lui laisse un peu de place, quand le soir, enfermés tous les deux dans l'obscurité, ils peuvent quand même rêver d'en sortir. Digger balade dans sa poche une image de leur futur paradis, un village de vacances clinquant, nommé Eldorado, dans le sud du Texas.

Ils auraient peut-être pu le conserver intact si Earl Sheridan n'avait pas mis le feu aux poudres qui couvaient chez Digger. Earl est un psychopathe. Sur la route qui le mène à son exécution, interné pour un soir dans institution des deux frères, il s'en évade, prenant Digger et Clay en otages, plus ou moins consentants. Si Earl, ultra violent, fascine l'un, il terrorise l'autre. Dans le début d'une course folle et meurtrière le long de l'I 10, qui mène aussi bien à l'Eldorado qu'à l'enfer, l'entente des deux frères se lézarde, et ce sont deux parcours qui se construisent en se croisant aux tournants de cette même route, que l'on suivra jusqu'à la fin.

L'itinéraire est jalonné de rencontres, vieux garçons solitaires conduisant des pick up bringuebalants, familles en route vers leur home sweet home, jeunes filles fraîches ou perdues, selon le frère qui les entraînent hors de l'asphalte. Les mêmes paysages se succèdent, fermes exsangues, boutiques de confiseries, coffee bars poussiéreux, serveuses peu accortes, bourgades où le temps s'est figé. Des vies normales qui ne verront pas toujours leur fin arriver.

A ce pick up movie, meurtrier ou amoureux, Ellory adjoint un quiproquo policier peu crédible mais qui relance malgré tout l'intérêt lorsque le côté catalogue sanglant en crescendo pourrait commencer à écœurer. Enrichi de ces portraits de quidams qui bordent la route des deux frères, se construit un roman en montagnes russes où l'on reprend rarement son souffle peinard. La fin est un peu grand guignol, ce n'est sans doute pas un grand Ellory, un poil trop manichéen, et excessivement violent, mais il fait froid dans le dos très efficacement.

 

15/02/2016

Des mille et une façons de quitter la Moldavie, Vladimir Lortchenkov

des mille et une façons de quitter la moldavie,vladimir lortchenkov,romansBurlesque et pathétique, la Moldavie est un pays que l'on quitte, ou plutôt que ses habitants cherchent sans relâche à fuir, pour une vie meilleure, vers une utopique Italie, qui d'ailleurs, selon certaines rumeurs, n'existerait même pas. Du moins, pas exactement telle que les Moldaviens se l'imaginent, c'est-à-dire comme un paradis du porte feuille avec vue sur l'avenir. On dit même que certaines moldaviennes y perdraient leur vertu et que les Moldaviens n'y gagneraient pas grand chose. Mais peu leur chaut, les villageois de Larga s'accrochent au pays de Cocagne, vu qu'ils n'ont le choix qu'entre cette fuite là ou rester visés au pays d'Ubu, entre des choux et des choux.

Des mille et une façons tentées par les ingénieux candidats à l'immigration, l'auteur dresse un catalogue loufoque ; pseudo équipes de carling, pseudos voyages organisés, les moldaviens sont autant victimes de leur rêve que des arnaques des passeurs, ils tentent tout, du trafic d'organes à la croisade de gueux qui tourne à l'orgie contre utopique. Les frontières restent infranchissables, pour qui n'a pas la foi en son propre pays.

Seule l'épopée de Vassili et séraphin apporte un souffle un peu plus romanesque à la litanie des échecs sans gloire. Les deux compères transforment un tracteur en avion, bloquent les trains à la vitesse de leur rêve, se carapatent en sous marin sans amphibie, caressent les étoiles de mer ... Et si Séraphin n'a pas vu l'amour de Stella à temps pour comprendre qu'il avait le bonheur à portée de main, c'est que l'aventure l'aveuglait, bien plus que le but qui s'échappait.

On l'aura compris, il s'agit d'une fable politique. Le ton se veut grinçant et satirique, à la façon d'un conte philosophique sur les illusions de l'exil économique. On est censé en rire tout en réfléchissant. Et je ne suis pas certaine d'être le bon public pour ce genre d'écrit. c'est mon côté poisson rouge, j'ai du mal à sourire en cogitant, et à faire l'inverse aussi.

Donc, ce sera, sans jubilation pour moi, ni consternation non plus, je n'ai juste pas suivi la sarabande endiablée des pauvres hères drôlatiques qui voulaient aller brouter ailleurs ...

13/02/2016

Les impliqués, Zygmunt Miloszewski

les impliqués,romans,romans policiers,romans pologneVarsovie, 2005, et c'est presque un autre monde qui s'ouvre avec ce polar où c'est un procureur qui mène l'enquête. Ce procureur , Teodore Szacki, a bien des soucis. Sa vie l'ennuie. Incolore, elle tend à se confondre avec la banalité déteinte des tee-shirt que porte sa femme, Wéronica, quand il rentre le soir dans son appartement étriqué où elle a déjà couché sa fille, Héla, alors que lui, il a encore oublié d'acheter le beurre, ou autre bouquet de fleurs qui pourrait ranimer un peu la flamme. En lassitude, il se concentre sur l'écran de son jeu vidéo. Ce qui, évidemment, en terme de réanimation, ne fait pas progresser les élans affectueux. Bref, Szacki a besoin de changement.

Henry Telak aussi, sans doute, voulait changer quelque chose dans sa vie, sortir d'une dépression que l'on apprendra être chronique, ce pourquoi il s'était inscrit à un séminaire en vase clos de cinq patients du docteur Rudzki, spécialiste d'une nouvelle méthode de psychothérapie de groupe, "la constellation familiale". La singularité de cette immersion est de permettre de mettre en place un système de jeu de rôle où les patients, à tour de rôle, incarnent une figure de de l'histoire personnelle de chacun. ça secoue l’inconscient et Henryk a été le premier à passer à la moulinette. Au matin, ses partenaires le retrouvent embroché de l’œil droit par une incontestable broche à rôtir.

L'arme du crime est d'ailleurs a peu près le seul élément incontestable de l'enquête. Un huis clos parfait, aucun lien ne semble exister entre les différents patients, Barbara Jarcky, Kwiatkowska, Kaim, mis à part leur nom imprononçables en français, mais cela ne compte pas pour un procureur polonais. Szacki fouille dans leur passé, tire des fils un peu dans tous les sens;  le fil du passé trouble, puis, le passé politico économique, l'arrière fond du Varsovie de 2005 qui transpire toujours un peu du dessous, enfin, le fil plus intime d'une famille marquée par les pertes et une infinie tristesse du manque d'amour ... L'enquête balbutie en butte aux méandres d'une administration qui n'en finit pas de lanterner et de compliquer les tâches policières les plus simples.

Pendant que les pistes s'étiolent et que sont décrits longuement les conséquences et présupposés de la "constellation familiale" , notre procureur tergiverse, englué dans les affres du désir d'un renouveau amoureux. Cèdera-t-il, ou pas, aux sirènes érotiques de la jeune et séduisante journaliste, Monika, qui lui fait sacrément envie, une sorte de chou à la crème versus la tarte du quotidien.

Des inserts informatifs s'intercalent dans la narration, énumérant les actualités banales du pays; défaites de l'équipe de foot, activités culturelles, manifestations diverses, qui sont censées faire contrepoids et ramener à la surface une forme de déni politique du passé, là aussi, refoulé et mis sous cape, comme l'inconscient des patients de la "constellation familiale", mais à la dimension de la constellation du pays. En prime, on a droit au bulletin météo du jour.

Une lecture qui m'a un peu perdue en route, malgré mon intérêt croissant pour la libido du procureur. Mais je pense que ce n'était pas le but ....