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07/09/2015

L'île du point Nemo, Jean Marie Blas de Roblès

l'île du point nemo,jean marie blas de roblès,romans,romans françaisCe livre est ... PFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF !!! Un concentré de moules à gauffre, une espèce de loup garou à la graisse de redoncules des mille sabords du capitaine Haddock ... Courez vous encordez vous-même au mitrailleur à bavette car voilà un mitrailleur à histoire taillé comme un moulinet à la Jules Verne, à la Dumas, à la Pérec, à la Roussel, au Facteur Cheval, à la Voltaire, aussi ( mais sans cette andouille de Pangloss qui ralentit sans arrêt l'histoire), à la Sherlock Holmes avec cocaïne comprise, sans Milou moralisateur et où Tintin aurait (enfin !) vu quelques films (un peu) pornos drôlatiques.

Et me voilà sèche de la plume comme une lectrice qui cherche comment commencer un résumé, d'avance voué à l'échec, un marin d'eau douce qui a vu passer, et a avalé une baleine à mille bosses. Comment résumer ce livre qui est un concentré de superlatifs, un hybride atypique, une pieuvre à mille pattes avec dans les rôles principaux trois mousquetaires, un félon, une gentille Milady et un serpent à plume ?

La première page a des parfums des jardins d'Hamilcar, à Mégara dans les faubourgs de Carthage, la quatorzième commence à planter les trois mousquetaires façon Conan Doyle, et après, c'est magique, vous êtes dans le ventre de la baleine et vous péchez un Bonacieux qui n'arrive pas à bander, mais dont la femme ne manque pas de constance. Par ailleurs, un mystérieux diamant a disparu des coffres d'une Lady écossaise, alors que trois pieds momifiés ont été repêchés sur les côtes. Les trois pieds, de pointures différentes et chaussés de basket de marque inconnue, vous mènent dans un Moscou Pékin digne de la plus Belle époque, jusqu'à dériver de mains de maître sur l'océan du Nautilus ressuscité.

Entre temps, coincé entre deux ou mille autres rebondissements tatoués sur le fondement d'une prostituée ex soeur siamoise et unijambiste, vous croiserez Sarah Bernard,  avec une canne à ressort (une sorte d'ancêtre de la James Bond Girl). Entre temps encore, les liseuses numériques se prennent les pieds dans le tapis et les cigarettières cubaines mijotent la révolution par la lecture.

En effet, ce livre est un hommage à la lecture, un concentré de sa puissance, un dirigeable (fort bien dirigé) atomique qui mêle avec maestria les strates de ces lectures collectives, qu'on les aime ou pas ... Moi, franchement Jules Verne m'ennuie et le Tintin m'horripile, pour rester sobre, mais là, vu comment le Jean Marie Blas les a mitonnées, ces figures, j'ai tout avalé, et le Milou avec.

03/09/2015

Tu ne verras plus, Pascal Dessaint

tu ne verras plus,pascal dessaint,romans,romans français,romans policiersQui a pu assassiner un honnête taxidermiste avant de lui arracher les yeux ? Sa femme, Mireille, aux allures d'urne funéraire, dont la passion ornithologique se révèle des plus douteuse ? Son confrère, trop falot pour être complètement innocent ? Un des membres d'une de ces associations loufoques qui organisent des manifestations déglinguées dans le but de piéger les coupables de trafics animaliers ?

Félix Detrey est l'enquêteur passablement déjanté qui va se charger de trouver la réponse.  Visiblement, il a déjà sévi dans d'autres titres du même auteur, ce que je découvre ici, car j'avais depuis un certain temps négligé de suivre cet auteur, dont j'avais pourtant beaucoup aimé les récits graves, noirs, un peu barrés aussi ( dont les excellents "La vie n'est pas une punition" et "Mourir n'est peut-être pas la pire des choses", deux titres qui donnent une idée de la couleur de l'univers de Dessaint)

Félix est donc passablement alcoolique, passablement dépressif, passablement obsédé et profondemment humaniste, ce qu'il récuserait à grands coups de verres de blancs, pour sûr. Il vit sur une péniche, vu qu'il sous loue son appartement à la petite copine de Marc, un de ses adjoints qui file un mauvais moment. Félix a pour compagnie Paul, un iguane de bonne composition, un voisin qui se prend pour un capitaine Haddock, et accessoirement, Elisa, sa compagne botaniste partie pour l'instant récolter des graines exotiques sur la terrasse d'une usine dans le nord de la France, ce qui laisse à Félix le temps de quelques fantasmes, quelques verres, quelques envies suicidaires et d'une enquête. Ben oui, il est policier quand même ...

 J'aime l'univers de Dessaint parce qu'il a quelque chose de la course poursuite immobile et soluble dans l'air du temps qui passe. On y tangue aux mouvements de l'âme du héros qui se bourlingue tout seul, enquête à peine, laisse faire les autres, ses adjoints, ses suspects ... Lui, il enchaîne les rencontres de doux frappadingues en attendant de tomber sur le coupable. C'est sûr, on sait d'avance que là n'est pas vraiment l'essentiel et que lorsque Félix lui mettra la main dessus, on en aura un peu pitié, finalement.

Dessaint néglige les lignes droites et construit son récit comme une déambulation dans les quartiers de Toulouse, dans les émois des acolytes de Félix ; le généreux Marc que l'on soupçonne de prendre quelques chemins de traverse, le scrupuleux Rachid, qui, en panne de trombones à démantibuler, s'attaque aux mouches.

"Tu ne verras plus" est donc un polar sans montagnes russes et sans coups de cymbales, d'un noir bitumé de très bonne facture.

 

31/08/2015

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

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Une forme d'appréhension me retenait sur le choix de ce titre pour notre entreprise de re-lecture commune (Et pourtant, il faudrait bien qu'il y passe le chef d'oeuvre sous les fourches caudines des deux sagouines et même des trois, pour cette fois ...). Thérèse, la trop filmée, la trop commentée, la trop connue, le trop reconnue, trop Mauriac le poussiéreux par excellence, trop condition féminine, trop lecture imposée dans les lycées de jeunes filles qui devaient accéder vaguement à ce que l'on nommait du bout des lèvres, "la modernité" ( je ne fais pas mon âge soit, mais j'appartiens quand même à la génération d'après, celle des filles de ces premières lectrices, et c'est donc librement que j'avais découvert ce texte, vers mes 20 ans, je crois).

L'appréhension fut balayée en quelques lignes. Thérèse m'a happée, elle m'a fait passer une quasi nuit blanche, quasi aussi fiévreuse qu'elle a vécu, sa lecture faisant bruisser la chambre du bruit des pins des Landes, la nuit était aussi obscure que son crime et son avenir. Empathie, quand tu nous tiens ...

Il faut dire que mon édition commence par une lettre d'amour de l'auteur à son personnage, aussi vibrante qu'il la crée perdante d'avance. Il ne rachètera pas Thérèse, il ne la sauvera pas, ni au nom de dieu, ni au nom du remords, ni au nom de la douleur. Thérèse est stérile de son histoire avortée, l'un de "ces coeurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue"

L'histoire, tout le monde la connait, et moi aussi, je croyais la connaître. Une jeune femme d'une famille landaise honorable, attachée à ses pins, beaucoup de pins, se marie, plus ou moins sous la contrainte sociale, à un jeune homme qui possède les pins voisins. Elle n'est pas belle, elle a du charme, mais des idées un peu de travers que l'on pense redressables. Bernard est le gars qui passe à côté du volcan qui bout sous la croûte. Il aime la chasse, les traditions, la famille, l'église. Thérèse va tuer Bernard à petit feu car elle se consume d'autre chose, qu'elle ne sait nommer, mais que la passion de la sœur de Bernard, Anne, pour un jeune homme indigne d'un mariage cossu, va allumer en elle.

Le crime est avéré, mais pour l'honneur des familles, Thérèse sera acquittée par la justice, mais pas par les siens. Sujet tabou, il la condamneront au bûcher à petit feu dans la grande maison des Landes avant de la libérer, seule, à Paris. Seul son auteur lui souhaite bonne chance.

Voilà. Thérèse est un magnifique personnage romanesque, féminin, de cette féminité cloitrée qui la pousse aussi bien à tuer, qu'à soigner celui qu'elle tue, à vouloir sa disparition aussi bien qu'il lui ouvre les bras. Thérèse rêve d'un impossible Bernard, à côté du vrai Bernard, qui lui, ne rêve pas, pas même d'une autre Thérèse. 

Ce que je n'avais pas relevé lors de ma première lecture, c'est l' importance de la frustration sexuelle dans le récit où l'escalade, par être non dite, n'en est pas moins tragique, dans ce corps à corps où Thérèse ne peut qu'avancer masquée : " Mimer le désir,la joie, la fatigue bienheureuse, cela n'est pas donné à tous. Thérèse dut plier son corps à ces feintes et elle y goûtait un plaisir amer. Ce monde inconnu de sensations où un homme la forçait de pénétrer, son imagination l'aidait à concevoir qu'il y aurait eu là, pour elle aussi peut être un bonheur possible." Et l'impossible Thérèse de rajouter : "Mais quel bonheur ?". Ce que n'aurait pas renié Emma Bovary.

Une plongée de plus avec ma complice Ingannmic dans l'univers de cet écrivain, qui décidément, sent la poudre ... Et un nouvel article demain demain de Miss Sunalee, qui rejoint la coterie, pour notre plus grand plaisir.

 

25/08/2015

Ederlezi, Vélibor Colic

ederlezi,velibor colic,romans,romans français,pépitesUn livre peut faire rire (rarement ceux que je lis, mais je sais que ça existe), un livre peut faire pleurer (mais j'ai le cœur dur), un livre peut faire peur (mais vu les horreurs que je suis capable d'avaler sans broncher, mon taux de résistance est assez élevé), rarement un livre donne envie de danser ... Ben celui-ci, si. Et pas seulement parce qu'il y en question d'un orchestre et d'un chanteur hors des temps, dont l'élégance tapageuse n'a d'égal que sa volatilité sentimentale, mais surtout grâce à la valse endiablée des personnages qui l’accompagnent, qui ont le diable des mots au corps.

A la manière d'un Emir Kusturica (la comparaison est inévitable et je pense, voulue par l'auteur, par ailleurs, fin connaisseur musical), Vélibor Colic les fait sortir de son chapeau, un village à trois noms " Baïramovitch, Baïrami et Baïramovski". Les trois noms donnent le ton, car ce village "tantôt en Macédoine, tantôt dans l'empire ottoman, souvent en Yougoslavie, mais aussi parfois dans le royaume serbe", est "rêvé, mais aussi réel". De ce lieu, surgit la valse tzigane, qui est aussi la valse de tous les possibles. On l'aura compris, c'est du pays de la fusion de ces cultures massacrées par les guerres et les totalitarismes, que Vélibor Colic veut nous faire rêver, du temps d'avant, glorieux de ses oripeaux.

Ils sont dépenaillés, encanaillés, peu recommandables, pendables, vulgaires et sublimes, les musiciens qui se succèdent dans ce récit fantasque, entre conte et sarabande. Ils sont menés par un mort qui a déjà été tué trois fois, sauf que cette fois-ci, c'est la dernière ... Celui qui s'est survécu tout au long de ses réincarnations, tout à tour Azlan Tchorelo, Azlan Bahtalo et Azlan Chavoro, a été rattrapé par par la réalité, dans le camp de Calais, dans nos jours qui tuent les rêves. Avant, il a tout vécu en grand seigneur de la misère. Eternel amant infidèle, buveur et soiffard, il a mené ses trois vies comme on se laisse emporter par la gouaille de la langue de l'auteur. Depuis les années 1900, il a porté de sa voix les violons de ses comparses de fêtes en drames. Figure du juif errant, du banni, du sauveur damné, il est un concentré de figures littéraires qui aurait croisé dans sa course le Mangeclous et le Solal de Cohen. 

Ce titre, qui est aussi celui d'une chanson bien connue grâce au "Temps des gitans", contient le même charme, celui qui incante la joie triste et folle de temps qui auraient pu être. Merci monsieur l'auteur d'avoir mis en mots cette "comédie pessimiste" aux accents de fanfare perdue.

18/08/2015

Homer et Langley, E.L. Doctorow

homer et langley,e.l. doctorow,romans,romans américainsDeux frères se marginalisent ; le plus jeune, le narrateur, Homer, est devenu aveugle très jeune, avant, il avait le look de Franst Lizt, il est resté musicien. Le plus âgé, Langley, est parti faire la guerre en Europe en 1914, il en est revenu, les poumons atteints et le moral pas mieux.

Ils habitent depuis toujours une gigantesque maison à New-York, sur la cinquième avenue, en face de Central park, une demeure cossue, remplie de ces meubles et objets qui étaient les marques du standing de leurs parents. Le père, médecin, la mère, femme de médecin,, semblent avoir mené une existence distante mais convenable à leur rang, juqu'à leur disparition rapide du récit, à la faveur de l'épidémie de grippe espagnole. 

Voilà les deux frères livrés à eux-mêmes, sans attaches, et ils vont se reclurent sans autre raison apparente que la colère de l’aîné contre toute institution, banque, compagnie d'eau, d'électricité, de téléphone. Asociaux, soudés dans leur solitude, le récit retrace leur lente décrépitude, sans véritable but.

Langley collectionne, ramasse, entasse, moralise, travaille sans relâche à sa théorie du "tout remplaçable" qu'il compte illustrer par l'édition d'un seul journal, universel et définitif. En guerre contre le monde, il transforme la demeure en un labyrinthe hétéroclite de plus en plus étouffant.

Homer joue du piano, et se prend parfois d'amour pour une figure féminine qui croise leur existence d'ermites volontaires. Il y a la première, Mary Elisabeth, pure et virginale élève musicienne, qui jamais ne reviendra franchir le seuil de la maison barricadée. Et il y a la dernière, celle pour qui Homer écrit, celle qu'il nomme sa muse, Jacqueline Roux, écrivaine française, croisée dans l'obscurité du parc et de sa vie, sans que l'on ne sache trop si elle est fantasme ou réalité.

Au cours du récit, d'autres incursions de l'extérieur se font à l'intérieur, comme des échos du monde qui bouge et palpite, là dehors, alors que la grande maison se remplit, que les deux frères se figent dans une opposition stérile au progrès : un chanteur de jazz, un gangster, quelques hippies, un couple de domestiques japonais. Puis, le vide social se creuse, naissent des rumeurs, alors que la maison s'écroule sous le poids de deux existences inutiles et vaines.

Le récit est souvent drôle, et pourtant pathétique dans son propos. Il est inspiré d'une histoire véridique, celle des frères Collyer, atteints de syllogomanie.  Est-ce pour cela, que, même si se lit avec plaisir et sans ennui, il m'a manqué un peu de chair et d'âme ? Je veux dire qu'il m'a manqué un dépassement de la chronique d'une décadence annoncée, une prospection plus romanesque sur le pourquoi de cet enfermement moral de deux fils, apparemment dotés de tous les attributs de deux fils de bonne famille, et qui virent Diogène.

14/08/2015

Middlesex, Jeffrey Eugenides

middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains"Middlesex" n'est pas seulement un pavé, c'est un excellent pavé, le genre qui s'avale s'en même s'en rendre compte. D'abord, et avant tout parce qu'il les mélange, les genres, et pas seulement les deux dont le héros/héroïne a hérité des filiations chromosomiques échangés entre ses ancêtres grecs depuis les nuits mythologiques, des agapes qui donnèrent lieu à la naissance du dieu hermaphrodite.

Dans ce livre somme, il y a ainsi des échos de saga familiale, de roman d'adolescence, de l'initiation sensuelle et amoureuse, de la satire sociale ... 

Et tout cela, comme le narrateur/trice, part d'un tout petit rien, d'une soeur et d'un frère Desdémona et Lefty Stephanides, perchés dans un village oublié sur les pentes du mont Olympe, en Asie Mineure, et qui vont devoir fuir leur pays suite à la défaite des Grecs contre les Turcs en 1922, l'incendie et la destruction de Smyrne par les flammes. Un massacre et une traversée plus tard, de ce point originel, ils s'exilent à détroit où ils débarquent chez une cousine incertaine, avec pour tout bagage un amour hors normes et des chromosomes à retardement. Calliope (la narratrice) est la bombe de l'héritage. Call est le narratrice devenu homme, quelques vingt ans après sa naissance. C'est elle/lui qui raconte cette étrange métamorphose.

On traverse l'histoire de deux générations, d'une réussite sociale bancale. Le récit alterne satire, fresque, et roman sentimental de bon aloi, de très bon aloi, même, lorsque se pointent les émois physiques de l'adolescente qui se mue en adolescent, sans le savoir,, le vouloir, et surtout vouloir le voir. Dans la relation de la mutation sexuelle, l'échelle prise est celle de l'intime : l'infime, le poil qui pousse et les seins qui ne poussent pas. Calliope se voudrait fille, se révèle autre à elle-même, c'est le récit d'une mue douloureuse, d'une souffrance inconnue, jamais pathétique, souvent drôle, d'ailleurs, dédoublée, en somme ...

Elle regarde les autres, sa mère, son père, son amour, celle qui est nommée comme "l'obscur objet du désir", ne pas découvrir une réalité qui offre en elle un gouffre indicible.

Une hermaphrodite, une époque androgyne, celle des années 60-70 aux USA, une famille à la fois grecque et américaine, les mues sont aussi idéologiques et sociales dans ce livre, étonnant, foisonnant aussi de références, un  hybride et une méduse littéraire.

Un pavé de choix pour le challenge de Brize.middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains

08/08/2015

Les temps glaciaires, Fred Vargas

fred vargas,les temps glaciaires,romans,romans français,romans policiersUn dernier Vargas acheté le jour même de sa parution, dévoré en deux jours et pas de note écrite dans la foulée. A vrai dire, parce que je ne savais quoi en dire, ce qui fait que quelques mois après, j'en sais encore moins. J'attendais que ça décante ou fasse pschitt, et finalement, rien ne bouge. Mais comme il faut bien que je finisse par ranger ce livre dans les nouvelles étagères prévues à cet effet, tant pis pour la clarté de ma pensée ...

Je n'arrive donc pas à me faire une idée claire : je suis déçue ou je ne suis pas déçue ? Ben non, pas complètement, mais il y a quand même un peu de ça ... Déjà, parce que je me pose la question, or, normalement, moi Vargas, je gobe. J'avale tout, les errances adamsbergiennes, les tribulations obscures de l'enquête, le bestiaire qui tourne à la ménagerie fantasque, les intrigues foutraques qui retombent malgré tout sur leurs pattes bancales.

Comme d'habitude, on part ici de loin et de pas grand chose. Une histoire de lettre postée  in-extrémis avant le faux suicide de l'émettrice, une vieille dame, Alice Gauthier. Une vieille femme sans histoire aucune. Le destinataire lui-même ne la connaissait pas. Amédé Masfauré, qu'il s'appelle et Alice lui annonce des révélations sur la mort de sa mère, dix ans auparavant. A Amédé, on lui avait dit qu'elle était morte de froid sur une île rocher, lors d'un voyage en Irlande. Pour l'Islande, c'est sûr, la mort aussi, le froid aussi, le rocher, pareil, mais c'est sur le "morte de ..." qu'Alice veut se libérer de certaines confidences, avant de mourir (parce qu'avant qu'elle se suicide pour de faux, elle était déjà condamnée, en fait). Ce qui fait que une condamnée à mort qui se suicide avant d'avoir fait ses révélations qu'elle voulait faire in-extrémis encore, et qui plus est sans avoir terminé son puzzle de mille pieces reproduisant un tableau de Corot, alors qu'elle avait commencé par le ciel, et que le ciel, c'est le plus dur, c'est louche ...

Après, bon, ben après cette constatation digne des circonvolutions policières peu orthodoxes des vagabondages à la Vargas, ça se complique, à cause de Robespierre et du démon de l'île islandaise qui appelle Adamsberg du plus profond de sa voix maléfique ... Et de deux ou trois autres trucs que je vous passe dont une histoire de signe runique et de guillotine ... Un mélange improbable, donc, dont Vargas sait tirer les ficelles, sans qu'on y croit une seconde, ce qui n'a aucune importance, tellement on se régale, normalement.

Normalement. Mais j'ai le régal qui a coincé. D'abord, à cause des dialogues, si efficaces chez Vargas d'ordinaire, tant ils ne sont pas informatifs, plutôt loufoques et décalés et parfaitement jouissifs. Et bien, là, ils sonnent fabriqués, ils cherchent le bon mot, la bonne chute, le bon décalage, et ils se voient y arriver, comme si Vargas se regardait les écrire.

Mais, il y a pire, elle a touché à Danglard. Danglard, c'est mon nounours en plume, l'encyclopédie faite homme, l'assurance anti tangage qui se noie dans le vin blanc pour rester droit ...Que le fidèle des fidèles d'Adamsberg, se sente tenté par la trahison, je n'ai pas aimé. Mais vraiment pas. Pourquoi pas faire de Camille une amoureuse transie, tant qu'on y est ?!

Donc, paradoxale, je suis, j'avoue ... Déçue que Vargas fasse du Vargas et déçue qu'elle sorte un personnage de ses rails ... Je vais juste attendre le prochain du coup. Mais promis, si Adamsberg devient cohérent, je me fendrai d'une ridicule lettre de protestation véhémente et désespérée.

 

04/08/2015

La réserve, Russel Banks

russel banks,la réserve,romans,romans américainsN'ayant lu que quelques titres de cet auteur américain, je pensais que son univers était celui des habitants moyens d'une Amérique moyenne, voire celui des laissés pour compte de l'expansion économique, ceux qui se sont cassés le nez sur le fameux rêve, plantés comme des spectateurs impuissants hors des grands axes où rutilent les Cadillacs.

Or, ce roman, s'il se déroule bien hors des grands axes, dans les grands bois et sur les grands lacs des Adirondacks, met sur la scène les jeux de l'amour et du hasard de trois personnages, plutôt dans la force de l'âge, beaux, fortunés, cultivés, intelligents, le genre dont on dit qu'ils ont tout pour être heureux. Tout, sauf la sincérité. Sauf un, le quatrième, celui qui n'est pas du même monde, disons, que lui, jusqu'ici, il appartenait aux bois et à sa tristesse solitaire ... Il sera pourtant, un des rouages de l'engrenage d'un sinistre jeu de dupes.

Au départ, nous sommes dans une luxueuse villa, taillée à la mode de la Réserve, du bois brut, du matériau qui fait vrai de là-bas. Elle accueille ses propriétaires, le couple Cole, lui, chirurgien de renom, elle, ex-alcoolique mais toujours belle, et quelques amis choisis, pour entre soi, savourer champagne et douceur des lumières du crépuscule sur le grand lac aux horizons quasi flamboyants. Dans ce monde sauvage, qui est  devenu le refuge d'une certaine richesse, la Réserve, justement, quelques happy few viennent ainsi séjourner dans ces hectares d'eau et de forêts préservés, où l'on reste entre privilégiés, guidés dans la nature pour une partie de pêche ou deux, par les autochtones en passe de domestication.

Sur le rivage de ce premier soir du récit, se donne à voir la beauté aveuglante de Vanessa, fille adoptive des Cole. Elle a déjà deux divorces à son tableau de chasse, et une solide réputation de folle dingo incandescente.  Débarque en hydravion sur la berge, invité un peu marginal, Jordan Groves. Artiste dit de gauche, baroudeur, fort en gueule, fortuné, séducteur, et marié. Au fond de ces bois, mais en dehors de la Réserve proprement dite, il a construit sa maison et son atelier, un domaine à sa démesure et y a casé femme et enfants, sans remords aucun, juste une vague culpabilité et rancoeur de cette culpabilité. Rancoeur qu'il reporte sur sa femme, Alicia, aussi belle et intelligente que lui, mais quelque peu lassée du rôle assigné, celui de l'ancre du navire, alors que Jordan ne se vit qu'en déclencheur de tempêtes et ne semble pouvoir vivre que dans le mouvement de la conquête.

 Alors, évidemment, lorsque ces deux personnages là se rencontrent dès les premières pages du roman, on s'attend à ce que le torchon s'enflamme en un clin d'oeil. Et bien, justement, non. Et c'est cela qui est génial. Russel Banks le laisse se consumer lentement, très lentement, et pose d'autres bornes à leurs désirs. L'embrassement sera final, mais amené par touches et revirements, hasards, mensonges et demi vérités.

Une histoire dont on ne peut dire grand chose finalement, si ce n'est qu'une simple histoire d'humains qui se trompent et s'enchevêtrent sur fond de nature grandiose au-dessus de laquelle passent les passions. Ce qui est tout, finalement. Au passage, arrivent les échos du futur, hors de la Réserve, quand le grand oeuvre sera accompli, la guerre d'Espagne, un zeppelin qui revient d'une Allemagne déjà nazifiée, et une région à deux vitesses, où les connaisseurs de la forêt se verront attribuer le rôle de dindon de la farce.

Un roman finement excellent.

 

 

31/07/2015

Le mystère Frontenac, Mauriac

le mystère frontenac,mauriac,relire mauriac,romans,romans françaisLe titre invite à résoudre une énigme, qui dit mystère, dit secret, qui qui Mauriac, dit bourgeoisie du Sud Ouest, codes moraux, religieux, interdits sociaux. Donc, de prime abord, le mystère Frontenac serait dans la transgression de ses tabous de classe. En tout cas, c'est ce que le premier chapitre peut laisser croire.

On y découvre l'oncle Xavier et la couvée Frontenac, Blanche, la veuve de son frère bien aimé, Michel, qui récitait des vers de Victor Hugo en chemise à la fenêtre de leur chambre d'enfance, et les cinq petits : Jean, Louis, José, les deux filles et le petit dernier, Yves. Mauriac ne fait pas mystère du secret de l'oncle, qui n'a rien d'un coq : il entretient une liaison avec une femme, Joséfa, loin des yeux des siens. Bien peu tapageuse, pourtant, la Joséfa, il lui assure gîte, meubles et petit magot, mais c'est bien tout, car tout l'argent, la fortune Frontenac, les domaines, doivent revenir aux enfants, son culte, sa religion, son os à moelle, c'est eux. Il a d'ailleurs éduqué sa maîtresse à l'économie pour tout donner à la fratrie.

 En réalité, même si le secret de Xavier finira par en faire partie, du mystère, il est tout autre qu'un simple secret d'une liaison honteuse. Il est englobé dans un tout  aux frontières floues ; Frontenac, ce sont les enfants et les domaines, soit, mais aussi le goût de l'été et les parfums de la chaleur des bois, les palpitations des vignes, la fin du crissement des cigales, le soir, les ombres derrière les vitres éclairées à la lampe à pétrole, les jeux de la "communauté", la vieille tante folle ... 

Le mystère, c'est tout ce qui a été Frontenac, et qui devrait le rester, alors que le cours du récit ne cesse de dire le contraire, . Et surtout, le mystère que l'auteur semble vouloir ronger jusqu'à l'os, est l'amour. L'amour de la famille ? Pas vraiment, on dirait qu'il cherche à en exprimer une sorte de quentessence, (une huile essentielle, oserai-je), amour maternel, filial, fraternel, l'amour qui va de soi, fait mal, réconforte, étrange amour qui se niche aux creux des silences et des traditions.

On suit surtout deux des frères, Jean Louis et Yves. Jean Louis est l'aîné, l'élève brillant, Yves est le plus jeune et le plus tourmenté (José, celui du milieu est l'homme des bois, le plus proche de la terre et des jouissances "naturelles" et sensuelles). Leur mère, Blanche est une mère couveuse, dont le seul but est qu'aucun de ses petits "ne tournent mal". Elle sait où est son devoir et nul tourment de l'en détourne. Jean Louis aussi, y cédera, à ce devoir non écrit, ce mystère. Il voulait être philosophe, il endossera le costume paternel dans l'entreprise familiale, pour que rien ne se rompe, et y gagnera un mariage sage et choisi. Yves, est le poussin qui sortira du nid. Il s'échappera à Paris, poursuivre un faux rêve de gloire littéraire et d'amour trop frivole pour ne pas être douloureux à son âme d'écorché. Evidemment, on peux le penser double du jeune Mauriac, quand au passage sont évoqués les figures de Barrès et de Gide, dans l'évocation de ses années folles de bulles de champagne et de course automobile vers la côte basque, goguette de luxe qui fait passer à côté des baisers d'une mère qui attendait le retour du prodigue.

Evidemment, la plume de Mauriac n'est pas tendre, et égratigne codes de classe et côterie littéraire, mais le goût de ce livre n'est pas là. Par moment, il vibre, certains passages semblent creuser vouloir arracher aux mots le mystère de ces amours qui vont de soi, au risque d'un lyrisme parfois incongru. Il y a quelque chose de tendu et d'intime dans ces notations brèves qui construisent les odeurs d'un paysage, qui contournent le phrasé d'un geste, elles palpitent et étreignent le coeur, sans que l'on sache trop pourquoi. On dirait que dans ce texte, Mauriac a creusé (comme dans un creuset), à la recherche de ce mystère, l'amour, comme dans un grand combat avec ses mots, ses phrases et ses doutes.

Un Mauriac qui a le goût d'un Michaux .... Qui l'eut cru ?

Le troisième titre de la "côterie", ambition de (re)lecture de l'oeuvre de l'auteur, en lecture commune avec Ingamnnic

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28/07/2015

Les ombres mortes, Christian Roux

les ombres mortes,christian roux,romans,romans policiers,romans françaisAu festival de Saint Malo, ce jeune (et bien agréable à regarder) auteur, de chez Rivages et à moi inconnu, était assis à côté de Pascal Dessaint. Comme on se tapait la discute à propos du débat de la matinée, que je tentais vaguement de leur résumer, de Charybde en Charlie, on s'est fait la peau de P. Val.

Du coup, je me suis laissée tentée par la découverte de la prose écrite de Christian Roux, vu que j'étais déjà convaincue par sa prose orale (non, le physique avenant de l'auteur n'a rien à voir là-dedans, ni son charmant sourire, ni sa gentillesse attentionnée pour une vieille briscarde des stands voyageants).

Me voilà replongée, comme au bon vieux temps du polar noir à la française, dans le noir social, dans la bonne vieille veine de ce que Rivage publiait de mieux dans le genre alors que Raynal dans la série noire tenait le cap et que surgissait le Poulpe et ses grands bras ....

Ces "ombres" sont donc rentrées dans ma bibliothèque avec leur cortège d'"ombres", Pouy, Oppel, Benaquista, etc ... toute la bande quoi de ces lectures jubilatoires qui me laissent un nostalgique souvenir ...

Et de ce côté là, du côté du noir social, le titre tient toutes ses promesses, avec quasi tous les ingrédients et un scénario à la fois très ficelé, très construit, totalement bancal et improbable, et au final, efficace !

Liste des ingrédients ( attention, liste non exhaustive et dans le désordre) :

Un héros amnésique hanté par un unique souvenir, flottant dans sa mémoire : un œil qui se taille la route tout seul, hors de sa tête, sur un trottoir

Trois paumés qui voulaient, par un acte unique et meurtrier, faire leur part de la révolution anti capitaliste,

Un frère machiavélique,

Un chien rouge, 

Un flic véreux amoureux fou d'une belle sans papier qui finit par se prendre pour la Belle au bois dormant,

Un flic redresseur de torts, poursuivi par une affaire tordue, qui arrive juste au moment pile,

Une victime collatérale, qui n'a finalement que l'intérêt de déclencher la cascade des coïncidences (et il y en a ...)

 Deux femmes amoureuses du même homme, mais pas dans la même vie,

Un père juif, et collaborateur,

Un ami fidèle qui peut cacher qui vengeur masqué ....

Ce qui peut paraître beaucoup pour une seule sauce, sans compter que certains comptent double, voire triple ... un côté too much qui fait que le roman tient son carnet de route de "roman noir social" mais qu'il faut quand même s'accrocher pour adhérer aux virages en épingles à cheveux ( quand ils ne sont pas tirés par ...)

Avis au amateurs !

 

 

 

24/07/2015

Ouest, François Vallejo

ouest,françois vallejo,romans,romans historiques,romans fraçaisC'est le roman de deux hommes dont l'un sait où sa casquette est rangée et l'autre cherche les rênes de la calèche. Dans un monde immobile et rural, renfermé dans les bois et les petites routes qui mènent aux marais, de règles et de tradition de soumissions et d'ordres, que se passe-t-il si le maître ne veut plus jouer le jeu ancestral ? En fait, ne sait plus trop quel jeu jouer, sinon celui de sa folie, ce qui fait pas mal déraper l'autre du coup. Ces deux hommes vont se laisser conduire dans un étrange rapport de chat et de souris ....

Lambert, sa femme, Eugénie, sa fille, Magdeleine, sont les domestiques du nouveau baron de l'Aubépine de la Perrières, comme ils ont été les domestiques de son père. L'ancien maître est mort, qui ne tenait guère son fils en haute estime. D'ailleurs, le jeune maître, sur le domaine, on le connaît peu, il est parti à Paris, a connu un mariage dont on disait des choses. De la mort du père, on dit aussi des choses. Mais, ce qui est certain, est que le nouveau ne ressemble pas à l'ancien. Selon Lambert ( car toute l'histoire nous est racontée par lui), le vieux était respectable, lui, il s’intéressait à la meute des chiens, visitait les fermes, commandait, rudoyait, se cabrait devant toute nouveauté politique. Et voilà que le nouveau, ce qui l’intéresse chez Lambert, est que son père ait été un tueur de chouans, un ennemi de sa propre classe. Lambert, ça le dépasse qu'on lui parle de sa liberté et l'incite à la révolte. Napoléon, la Révolution, la chute de Charles X, Lambert s'en moque comme de son premier lapin de garenne braconné. Mais le maître, lui, il a sa caboche de maître toute chamboulée et il se met à mijoter des projets d'égalité sporadiques, intempestifs et radicaux,où semblent couler un autre sang que le sien.

Et, puis, il y a autre chose, la nuit, dans le château, semble planer une atmosphère de roman noir gothique, des femmes arrivent, des femmes repartent, pas vraiment dans le même état ... Eugénie ne sait plus très bien où ne pas faire le ménage et où ne pas regarder ....

Plus que l'histoire d'un maître qui rêverait d'être esclave, et d'un esclave qui voudrait rester à sa place, ce qui est fort dans ce roman est le pari de ne pas en faire du social. Le récit est à la fois dense et classique, et rythmé comme un menuet à contre temps, car c'est Lambert qui monologue, soliloque, cherche à comprendre avec ses mots à lui , les événements qu'il voit bien partir à l'envers, et qu'il tente de remettre à l'endroit, mais son endroit à lui, ce qui fait que, finalement, tout va de travers, comme il se doit pour un roman qui va hors des chemins battus.

C'est chez Ingannnic que j'ai pioché cette très bonne idée de lecture.

20/07/2015

Debout payé, Gauz

debout payé,gauz,romans,romans françaisDeux temps et deux types de narration se croisent dans ce livre. 

D'abord, celui des trois âges de l'immigration africaine à Paris. L'âge de bronze, selon la dénomination de l'auteur, se déroule de 1960 à 1980. C'est celui de l'arrivée en France de Ferdinand, alors que la MECI (maison des étudiants de Côte d'Ivoire) est encore un lieu d'activité politique, et que les Grands Moulins de Paris tournent à plein régime. Ferdinand y devient vigile. La crise arrive, mais le "monopole du coeur" parle encore de fraternité et d'espoir.

L'âge d'or ( 1990-2000), est celui d'Ossiri. A Abidjan, il était professeur de sciences naturelles dans un lycée privé. Il est venu à Paris, un peu sur les pas de sa mère qui, à l'âge de bronze, y avait accompli sa révolution politique. Ce pourquoi, il ne s'appelle pas Jean Christophe, entre autres ... Ferdinand, entre temps, a monté sa propre entreprise de sécurité et à son tour, sous traite les sans papiers. C'est ainsi qu'Ossiri devient vigile dans les "ruines magnifiques" des grands Moulins qu'il faut garder vide de marginaux à demeure. La MECI est un taudis où il rentre en traînant des pieds.

L'âge de plomb est le nôtre et celui de Kassoum, face à face avec son poste de télévision miniature et les images des deux tours jumelles qui s'effondrent, dans la mini cabine en préfabriqué qui survit au milieu des ruines sinistres des ex-Grands Moulins. Dans le monde des vigiles, l'angoisse sécuritaire signe la fin de l'embauche à tout va. La MICE est un cloaque répugnant, et l'expulsion des derniers occupants ne tient pas une minute au vingt heures. L'immigrant se confond avec le SDF.

Entre ces trois récits où se retrouvent lieux et personnages, Gauz donne à entendre, sous forme de minces anecdotes titrées, la voix actuelle d'un debout-payé, un vigile noir, dans plusieurs enseignes parisiennes. Il épingle avec humour et sagacité, les comportements des clients, des autochtones comme des touristes. Evidemment, on y sent le vécu. 

L'alternance entre ces deux types de narration fait l'intérêt du livre : on sourit aux regards lucides du vigile comportementaliste, on compatit à la dégradation de la situation des immigrés dans la société française. En cela, le but de l'auteur est sûrement atteint. Pourtant, il m'a manqué un petit quelque chose pour être véritablement emballée. Il y a quelques pages géniales de poétique urbaine, comme écrites au rythme de la marche de celui qui doit scruter son environnement pour y survivre, mais l'ensemble ne sort pas complètement d'un matériau brut, celui du vécu, justement. Peut-être un peu trop didactique, un côté peu fignolé, livré comme cela, au fil du ressenti ... Mais c'est aussi, visiblement, ce qui a plu à beaucoup dans ce livre, d'un ton proche de ce qu'écrit Léonora Miano sur les afropéans, pour sortir de la littérature "de la négritude".

 

16/07/2015

Dark horse Craig Johnson

dark horse,craig johnson,romans,romans américains,western et cieMais qu'a bien pu faire Walt Longmire a son propre auteur pour se voir infliger autant de cabosses ? Il lui a piqué son chapeau légendaire ? Il lui flanqué une raclée au lancer  de whiskys au fond du saloon ? D'accord, dans les opus précédents, Walt se prend des coups divers et variés, un bout d'oreille en moins par çi, une double fracture par là, sans compter les fêlures au coeur, mais là, dans ce nouvel épisode, le pauvre shérif ne doit sa survie qu'à son existence de papier .... Et l'intrigue, ma foi, est à deux balles !

Elle semble réduite à une toile de fond, un prétexte à une cascade de dominos qui réduirait en charpie le plus dur à cuire des punching ball de l'Ouest : embuscades nocturnes à répétition, course poursuite contre un 4X4 rutilant et féroce dans les petites rues d'une ville qui en compte deux, course folle contre la mort sous l'orage ou/et la neige partant du haut d'une mesa ( haut plateau rocheux)  et aboutissant à un double salto au-dessus d'un pont en cours de démolition, tout cela sur le dos d'un cheval qui tente le record de l'Ouest de vitesse à cru ... Et j'en passe.

Et tout cela pour quoi ? Parce les beaux yeux doux de Mary Barsard ont touché le cœur si sensible de notre shérif de compétition. Elle a beau avoir avouer le meurtre de son affreux mari, Cry, Walt ne peut le croire. Et c'est ainsi que sous la mince couverture d'un agent d'assurance, si mince qu'elle ne résiste pas aux premières flammèches de l'enquête, Walt s'en retourne sur ses terres natales. Le comité d'accueil n'est pas rutilant, un vieux cow-boy sentimental et tout cassé, une sagace ex-étudiante en criminologie, serveuse de Bar branlant, son fils, métis d'indien qui rêve de Far-West et de dinosaures .... Henry fait son apparition, entre deux bagarres générales, sa voiture tombe en panne, et ma foi, sur le bord de la route, il ne sert pas à grand chose. Faut dire que mis à part tenter de suivre les cabossages de Walt, il n'y a pas grand chose à faire.

Donc, est-ce suffisant pour continuer à craquer pour Walt Longmire ? Oui. Parce que sans cesse pointent les clins d'oeil, et qu'en vieux roublard du genre, Craig Jonhson nous donne ce que l'on attend de son héros, (Zorro capable de faire se ressusciter les morts !) : la force du tendre qui fond au soleil pour un petit garçon et un vieux cow boy, et, la faiblesse du fort qui tente toujours de résister au pouvoir d'attraction nucléaire des formes de Vicky, et retient ses larmes au bord du mariage de sa fille.

Alors, sans rancune, Walt et see you soon for ever !

Première note du paquet de titres que j'ai dû me coltiner dans les rues nantaises suite à mon passage dans l'excellente librairie indépendante de cette ville, "Vents d'Ouest", grâce au redoutable Bertrand qui y officie et vous tire des westerns sur papier de ses étagères aussi vite que je suis capable de dégainer la carte bleue pour en acheter ! ( suivront "Deadwood" de Peter Dexter, "Premier sang" de David Morrell et "Warlock" de Oaley Hall. )

Opus précédents :

"Little bird"

"Le camp des morts"

"L'indien blanc"

"Enfants de poussière"

 

 

12/07/2015

Jours de juin, Julia Grass

jours de juin,julia grass,romans,romans américainsIl y a des lectures, comme celle-ci, qui vous coûte quasi une nuit d'insomnie, sans que vous le leur en vouliez. Des lectures où l'on a tellement de goût (voire de goûts), qu'elle vous donne faim. Et c'est pour cela que je me suis retrouvée à deux heures du matin dans ma cuisine, au fond de la maison silencieuse et endormie, à me faire chauffer un thé et deux tartines de pain de mie beurre fondu marmelade de clémentine (c'est ce que j'avais de plus british sous la main, même si l'auteure est américaine, le livre donne envie de british). J'ai même réussi à ne pas tâcher les pages en continuant à les tourner.

De quoi il nous cause, ce livre ? Déjà, il est épais et dense, quand même un peu léger, par moments, suave et pas tendu, un peu foutraque vers la faim fin, en trois tartines parties, inégales en longueur voire en nécessité, (la troisième est heureusement la plus courte et la plus tirée par les cheveux, mais ce n'est pas très grave, elle ne gâche pas). On y cause donc, d'une famille, un papa, une maman, trois fils, dont deux jumeaux, leurs femmes aussi, et un peu les petits enfants. la narration est en raccourci et resserre autour de deux voix, le père, puis un des fils, puis une pièce rapportée. Peu de personnages, peu de lieux, presque pas de rebondissements, et pourtant, l'histoire se dévore.

Paul commence. C'est le père. Tout juste veuf de Maureen, la femme qu'il a toujours profondément aimée, il est parti en Grèce, en un voyage organisé en petit comité, non pas pour oublier l'amour perdu, mais juste pour qu'on ne lui en parle plus, car Paul est un taiseux, un homme de retenu. En une excursion à Délos, un escapade à dos d'âne à Myconos, il tombe sous les charmes des îles ventées et d'une jeune femme américaine, un peu artiste peintre, un peu volage, et surtout beaucoup trop jeune pour lui. Se mêle à cette lumière, les souvenirs d'avec Maureen, jeune femme atypique, forte, sûre d'elle et de lui, fondue d'élevage de chien à lignée. Entre la Grèce et l'Ecosse, le passé et ce qui pourrait être, tous les non-dits d'une vie se lisent dans les ellipses de paul.

La deuxième voix est celle du fils aîné, Fenno, exilé à New-York, libraire, homosexuel sage en ces temps de SIDA, il aime sa famille, de loin. Il s'y sent à part, quand il revient dans la grande maison familliale, à chaque fois pour une disparition, un deuil, un choix. Un jumeau trop généreux, un autre trop rigide, du moins c'est ce qu'il croit. Fenno se trompe, se leurre, se trompe d'obligations et d'amour. lui aussi est un taiseux. A New-York, il closonne aussi ses amours, entre Mal, un critique musical acerbe qui se meurt, et un coprs libre, celui de Tony, qui se dérobe, Fenno pourrait tomber amoureux d'un perroquet, s'il n'y prennait garde.... Un coeur puzzle qui fait bien attention à ne pas se dilater, jusqu'à ce que, bien évidemment, arrive le gong qui va le pousser un peu sur une autre route ...

Julia grass nous propose un univers qui sonne juste, où même l'extraordinaire a un goût de feutré, et de presque rien indispensable : un bouquet de pivoines au centre d'une table dressée pour un festib de deuil, une urne funéraire qui se cache en table dinette, des médailles militaires égérées au fond de vases poussièreux, un réveil trop tardif, des conversations de mal-entendus, d'un portrait au fusain d'une mére anonyme avec autour du cou les bras d'un enfant endormi.

 

Un grand merci à Keisha pour la découverte de cette auteure !

Et une participation au pavé de l'été chez Brize

 

 

09/07/2015

Le coeur qui tourne, Donald Ryan

le coeur qui tourne,donald ryan,romans,romans irlande,dans le chaos du mondeLes premiers contacts avec ce titre furent rudes. J'ai d'abord retourné le volume pour lire le quatrième, ce que je n'avais pas fait devant le monsieur de chez Albin Michel qui était derrière le stand de cette maison d'édition lors du festival Etonnants Voyageurs et qui me disait le plus grand bien de ce livre en m'en racontant plus ou l'histoire, ce qui fait que je ne l'écoutais pas vraiment. J'avais retenu "Irlande, noir, misère", et c'est tout.

Et là sur le quatrième, je retrouve les mêmes mots, ce qui est déjà pas mal, mais aussi une info qui me fait me dresser les poils des bras "21 narrateurs".... Ce n'est plus un roman choral, c'est une fanfare, ça va faire cacophonie dans ta caboche ma pauvre Athalie, tu vas larsener à fond, soupirs ... et le final du futur casse tête, on m'annonce un roman qui serait à la hauteur de "Tandis que j'agonise", et là, je rends  l'âme avec la tête qui explose d'avance. Faulkner, je peux pas, comprends rien, y'a trop de mots, ça me saoule et me plombe. Malgré tout, je ne fuis pas ma responsabilité d'acheteuse compulsive de bouquins, et je me lance. 

Monsieur de chez Albin Michel, juste un mot, vous aviez raison, il est drôlement bien ce livre. Monsieur de chez Albin Michel qui rédige les quatrième, il faut changer de boulot. Si vous voulez, je le fais à votre place, je ne sais pas si je serais meilleure, mais en tout cas, je laisserais tomber Faulkner, c'est pas vendeur, et c'est faire que le livre veut se la péter intello, ce qui n'est pas juste. Pour corser le quatrième, vous auriez pu ajouter bien d'autres choses, en somme. Par exemple, que sur les 21 narrateurs, il y en a qui est mort ... et tous les autres qui sont plombés. Le héros est plombé, le pays est plombé, l'amour pas mieux et l'horizon pareil. D'ailleurs, y'a pas d'horizon, comme ça, c'est-y pas mieux ?

Quelques autres pistes pour donner envie de lire "Le coeur qui tourne" :

  • Un village dans une Irlande en pleine banqueroute, après le boom économique artificiel qui laisse la panade et la mélasse derrière lui,
  • L'entreprise de BTP qui construisait des logements à tour de bras pour futurs endettés a cessé son activité, le patron vérolé a mis la clef sur la porte et s'est envolé avec la caisse vers d'autres cieux,
  • Les hommes qui construisaient les lotissements se retrouvent devant la porte fermée, sans chômage, et sans futurs emplois vus qu'ils avaient les derniers.
  • Les pères sont de vrais salauds depuis un paquet de temps. Les mères n'y peuvent rien, quand elles tiennent encore debout.
  • Bobby est un super mec, il aime une super femme. Il est super beau, il a l'étoffe d'un super héros, tous l'admire. Sauf qu'il n'en sait rien, il se prend pour un gros nul. Son rêve, c'est de tuer son père. Et on le comprend.
  • Les lotissements sont vides, contrefaits, et quand Bobby tente de sauver quelques espoirs, ben, il n'aurait pas dû.
  • Les pubs sont remplis d'hommes désœuvrés, marqués par l'atavisme local, bornés, queutards et à courte vue, quand le poids de la déveine ne les a pas  rendu tarés, débiles, racistes, violents et profondément désespérés. 

Bobby est le cœur autour duquel tournent les récits de ces 21 narrateurs, le lien entre ces personnages qui, tour à tour, prennent la parole pour raconter un bout de son histoire, ce qu'ils pensent en savoir, parfois, ce que les autres en disent aussi ... Ils posent alors quelques petits bouts de la leur, des bouts racornis et coincés là, dans ce village qui porte la poisse. Des bras cassés, des humiliés, des meurtriers par omission, des impuissants.

Dans une autre langue que celle de l'auteur, cette humanité pourrait n'être que vile et terrible. Mais, au contraire, ce qui est terrible, c'est que tous sont un peu humains, touchant sous les couches de non-dits, des restes d'amours et d'humour ...

Et un beau personnage se profile là, Bobby, un homme à terre qui à une allure de héros de statue de héros grec. Fallait le faire ....

 

06/07/2015

Premier amour, Joyce Carol Oates

premier amour,joyce carol oates,romans,romans américains,famille je vous haisEvidemment un premier amour dans l'univers de Oates ne peut pas être romantique, fleur bleue, guimauve et fraise tagada, mais boue, marécages, serpent noir, damnation et abandon étouffant dans les entrailles de la déviance perverse.

Josie, la narratrice, a onze ans et concentre tous les traits de l'héroïne de Oates : solitaire par obligation interne et isolée dans un monde d'adultes aveugles et indifférents à son innocence. Sa mère, volage séductrice aux charmes monnayables, s'est enfuie avec elle dans un étrange refuge, la maison du révérend .... (révérend qui sent le Nike Cave à plein nez ...) Dans la bicoque, qui fut cossue, rôde le sombre héritage d'une religion poisseuse dont l'ultime avatar est Jared, 25 ans, le cousin de Josie. Idolâtré par la vieille tante, sa grand mère, confite dans des diktats poussiéreux, il est voué à devenir le nouveau pasteur. Il trône en chemise blanche amidonnée, toute la journée penché sur des ouvrages de dévotion dont les couvertures racornies masquent des images malsaines ... Sauf quand il hante les berges du ruisseau et laisse alors sortir de lui le pervers irascible et tyrannique, s'emparant de l'âme de Josie, et " ce qu'elle ne peut nommer", s'accomplit.

Aucun souffle vivifiant ne ne se pose en ces pages d'un "conte gothique" à la Oates : Josie aime sa prison affective, ses tortionnaires, le beau cousin, la mère qui ne voit guère ses sombres épreuves et ses douloureuses meurtrissures.

Pour cette fois, la sauce Oates n'a pas eu de prise sur moi, un malsain tellement malsain qu'il en devient convenu et attendu, si bien qu'on ne sursaute ni ne s'imprègne. A la surface des marais grouillants, j'ai passé mon chemin.

03/07/2015

N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Paola Pigani

rapport_feldkommandantur_alliers_1940.jpgToujours sur fond de seconde guerre mondiale, une histoire pas tordue, mais méconnue (de moi, en tout cas ...) et qui a donc le premier mérite de lever un coin de voile sur une histoire noyée dans la grande.

L'auteure s'inspire de faits véridiques concernant l'internement de familles tziganes dans le camps des Alliers, près d’Angoulême, de 1940 à 1946. Ils vont être raflés dans les campagnes alentour par les gendarmes français sur ordre des autorités d'occupation, et parqués, privés de leurs droits, entre les murs d'un camp de plus en plus insalubre, pendant six années. Sans leurs roulottes, sans leurs chevaux, sans leurs voyage, la communauté des manouches va tenter de survivre sans y perdre trop son âme. A travers un personnage féminin, Alba, et sa famille, l'auteure retrace ce qui est quand même bien proche d'un calvaire oublié : la souffrance de ces gens déracinés du vent, de la terre, des herbes et des plantes qui faisaient leur grand chemin.

Certains tenteront de s'évader, mais rapidement repris, la plupart vont tomber dans une sorte de résignation apathique et impuissante dans ce huis clos, entre temps suspendu et temps contraint pour ces hommes, femmes et enfants dont le mode de vie et et les valeurs sont niées, en même temps que ne leur sont pas donnés les moyens de manger, se laver, se vêtir. Le camp est une prison  mais pas seulement, il se veut aussi " un camp d'éducation où tout le monde doit oublier son mode de vie antérieur et apprendre les joies de la sédentarisation"... Vu les joies proposées, on comprend que la sédentarisation ait été fuie comme la pire des catastrophes. Alba se cogne aux murs de l'ennui, de la honte, du mépris et de l'oubli, et grandir là, d'enfant, devenir jeune femme amoureuse, avec beaucoup de pertes et de rêves, aussi ...

Un sujet passionnant et une écriture sensible, tremblée de poésie, d'images de la vie d'avant, le théâtre ambulant et branlant du père, les ombres des campements quand frôle la nuit, la chaleur des feux de broussailles ramassées aux coins des bois, la liberté, l'identité sans carnet de famille ni recensement ....

Sauf que, à parfaitement épouser la cause des victimes (cause légitime, mon propos n'est pas dans la contestation de cette évidence), le récit devient lisse. Alba, personnage central qui porte si bien son nom, et qui jamais ne faute et jamais ne trébuche, fière et droite alors que les conditions de l'internement se font de plus en plus ignobles et ravagent corps et déterminations, et bien Alba, je n'y ai pas cru. Je n'aime pas que l'on me dise trop clairement où mettre tous mes bons sentiments du même coté, c'est mon côté lectrice rebelle. 

Le choix de la forme, un témoignage unique, rend le récit partiel et donc partial, même si la partialité est du bon côté, l'aspect historique est quand même gommé. Peut-être était-ce nécessaire pour refaire surgir ces fantômes d'une mémoire collective oublieuse ? Peut-être ....

 

 

30/06/2015

(Re) lire Mauriac : La pharisienne, François Mauriac

la pharisienne,mauriac,romans,romans françaisEn refermant ce livre (le deuxième de l'opération "La coterie des sagouins/sagouines"), je me suis demandée ce qui faisait qu'un Mauriac peut ne pas être un grand Mauriac, mais juste un Mauriac, ce qui est déjà pas mal. Paradoxalement pour un romancier, je dirai le romanesque ... Le romanesque ne sied pas à la plume acerbe de ce romancier là, il dilue l'amertume dans ce qui pourrait presque être des "aventures".

Dans "La pharisienne", en effet,  il y a presque un souffle romanesque, presque, parce que l'on reste confiné quand même, un appartement à Bordeaux, une propriété dans les Landes, un été torride, une famille de la moyenne bourgeoisie, des secrets enfouis de femmes brisées, une belle mère, la pharisienne, donc, confite en dévotion hypocrite. Et dans l'échelle de la dévotion hypocrite, Brigitte Pian tente de gagner la palme, quel qu’en soit le prix à payer pour les bénéficiaires de sa charité. Le pire, c'est un personnage animé d'une charité réelle et sincère autant que perverse dans ses effets.

" Pharisien : un personnage qui, observant strictement les préceptes moraux, se donne une bonne conscience avec laquelle elle juge sévèrement la conduite d'autrui".

La bonne conscience de Brigitte Pian est une armure offensive. Respectée de son entourage, adepte des bonnes oeuvres, elle distille le fiel de la bonne conduite et en fait usage pour régenter ses proches et ceux qui ont le malheur de s'en approcher et de vouloir les aimer.

Ainsi, elle tente de sauver Michelle, sa belle fille, d'un premier grand amour trop heureux avec le tourmenté Jean Mirbel, un aristocratique mauvais garçon mal aimé d'une mère trop romanesque. Elle jette aussi son dévolu sur un professeur du narrateur, le pieux Puybaraud qui voulait tenter de réaliser son rêve de paternité en convolant en pieuses noces avec la si dévote maîtresse d'école, Octavie Tronche, pour le plus malheur de ses "protégés". Et son honnêteté voudrait bien mettre sous les yeux de son mari les preuves de l'inconduite de sa première femme, peut-être encore aimée, par contraste ....

Les meilleures intentions de madame Pian sont autant de carcans tortueux que le personnage impose à son entourage, dictés par sa grandeur morale d'avoir raison selon les dogmes d'une religion dont elle a revu les pratiques à son image. Seul le narrateur, jeune garçon puis jeune homme, semble échapper à sa tyrannie et la regarde tisser sa toile. Trop sage, sans doute, trop retenu pour lui laisser une prise.

Alors ? Pas un grand Mauriac, alors que tout y est .... ben oui, mais ... j'ai finalement eu l'impression que l'écrivain ici tentait de faire ce qu'il ne sait pas faire, c'est-à-dire plaire et adoucir : ainsi la Pian, la pharisienne, va entrouvrir les yeux et connaître le remords ( ce qui aurait pu me faire jubiler), mais aussi l'amour ( ce qui est nettement moins drôle que les affres de l'enfer). Et  le jeune premier mauvais garçon, Jean Mirbel a des faux airs du grand Meaulnes, et moi, le grand Meaulnes, je ne peux pas. Il sent la naphtaline et amène dans le huis-clos un zeste de roman à l'eau de rose éventé.

Du coup, je n'ai pas eu vraiment mon compte de "tréfonds obscurs des âmes" (perverse serai-je ?). A lire, l'avis d'Ingannmic, ma camarade de plongée en eaux troubles. N'hésitez pas à venir barboter avec nous le mois prochain ... 

A (re) lire "Génétrix" chez elle et chez moi

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26/06/2015

Le confident, Hélène Grémillon

Tricot-maille-double-endroit.jpgIl y a un avantage certain dans l'utilisation de la seconde guerre mondiale en littérature, c'est qu'elle est un réservoir sans fin pour les histoires tordues, de sombres secrets, de famille, si possible, camouflés et retrouvés, des poupées gigognes, en quelque sorte ( pas des bébés cigognes, ne pas confondre. Quoique, dans ce livre, la procréation est au centre de la multiplication des récits, mais pas les bébés cigognes, les vrais ceux qui naissent dans les choux et les roses. ). C'est ainsi que les secrets de famille se fabriquent.

Donc, un titre de plus à ajouter à la lignée de la littérature du baby boom du secret de famille, dans une forme plutôt prenante et une écriture aussi simple qu'efficace.Elle vous mène d'un point A à un point B avec révélations successives et témoignages en contre point, en deux versants. Dans le premier, le mystère s'épaissit, dans la deuxième, il s'éclaircit. Fastoche.

Le premier (l'épais mystère) : Camille, une jeune femme moderne, vient de perdre sa mère, le père est déjà disparu, ce qui nous évite la confrontation finale entre enfant et parents dans une troisième partie, c'est déjà ça d'éviter dans l'horizon d'attente, comme disent les pros. Enceinte sans vraiment le vouloir, elle se trouve au croisement d'un choix à faire, et est un peu perdue, mais pas trop, car sa grossesse à elle n'est pas le sujet du livre. Par la poste, lui arrive le récit signé Louis ( elle ne connait pas de Louis, bien sûr), qui raconte l'histoire d'une certaine Annie (elle ne connait pas d'Annie), une jeune fille qu'il aimait et avec qui il aurait filer un parfait amour tranquille si Annie n'avait pas croisé la route d'une certaine madame M. On est dans un retour arrière, dans la province française, à la veille de la seconde guerre mondiale. Annie est une jeune fille modeste, un rien fantasque par rapport à son milieu, elle aime peindre. Madame M. est une bourgeoise aisée, mariée, malheureuse car sans enfant, dépressive et tordue, un peu, quand même.

Si Louis aime Annie, madame M. aussi, mais pas pour les mêmes raisons, manipulatrice, méfiante et machiavélique, madame M. entraine Annie loin de son destin tranquille et de Louis, et l'histoire du secret se tricote en pelote.

Dans la deuxième partie, c'est la partie maille à l'envers, on détricote le tout, toujours avec Camille et sa grossesse à elle en arrière plan.

Et à la fin, on a un récit bien troussé où les bébés retrouvent les bons berceaux et les mamans cigognes aussi. Ou presque.

24/06/2015

Suite française, tempête en juin, Emmanuel Moynot, d'après Irène Némirovsky

Verso.jpg"La France est sur les routes de l'exode", la France ? Mais pas toute, une certaine France, celle qui possède beaucoup, celle qui a les moyens de partir de Paris, menacé par l'avancée allemande fulgurante et déjà envahi par la défaite, celle à qui l'idée de résistance ne vient pas aux oreilles et qui fera ses choux gras, quelques temps plus tard, à Vichy ou dans la capitale refleurie de panneaux indicateurs vers la collaboration.

Cette France là est croquée dans un dessin en noir et blanc, des lignes de traits quasi façon Tardi. Quelques pages suivent un personnage, une famille, un couple, dont les destins parfois s'achèvent et parfois se croisent. Un trait drôlement intelligent en tout cas, qui vous campe une psychologie en quelques vignettes. La lâcheté est dans les trognes, la cruauté, aussi, du chacun pour soi sur les routes trop fréquentées, embouteillées, de la fuite.

La pierre centrale, pur produit de ce que pouvait produire l'alliance entre l'église bondieusarde et la banque, est la famille Péricand, la mère, le père, les deux fils. L'aîné, l'abbé Philippe, mène les orphelins de "l'oeuvre" à son pas moralisateur, aveugle à tout ce qui n'est pas le droit chemin de sa morale. La mère sème à tout va les petits gâteaux de la bonne charité chrétienne, jusqu'au ce que ses propres enfants en manquent. Le père a pris les devants avec les papiers de la banque et sa maîtresse, si frivole que sa combinaison ne prit pas un pli dans leur fuite éperdue au travers d'un pays qui a déjà plié bagage et rangé la Marseillaise. Affreux et méchant, l'écrivain national Corte pleure sa renommée et son champagne sur les routes surpeuplées de cette populace qui lui donne des hauts de cœur. Pleutres, égoïstes, petits d'âme, ils errent de concert ...

Il y a quand même des gentils, les Michaud père, mère et fils, des petits obscurs, eux, ballottés par les détours de l'histoire, les seuls pour lesquels on en craint les méandres.

Un roman graphique très juste, au point que je n'ai pas eu envie de relire le romans d'Irène Némirovsky, tant cette adaptation se suffit à elle même.