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24/11/2015

Le royaume, Emmanuel Carrère

le royaume,emmanuel carrère,romans,romans français,pavésAprès l'avoir égaré sous mon lit tout l'été, je lui ai donné un coup de plumeau, et il avait à nouveau le goût de la tentation, ce royaume. Me voyant ce titre là enfin en main, mon homme, qui passait par là m'avertit, le fruit avait bon goût mais comportait des longueurs ...

Mais, si il y a une lecture dont je n'ai pas voulu démordre, c'est bien celle-là, et j'avoue, j'aurais bien voulu contredire mon homme, mais cela ne sera point, car longueurs il y a.

Il faut dire que l'entreprise est ardue, tordue et peu glamour. Effectivement, il parait au départ quand même quelque peu casse gueule d'aller se fourrer dans les origines du christianisme tout en mettant en scène à la fois sa propre tentative de conversion et son propre doute, son chemin de Damas et sa descente de foi.

Carrère se met en scène, plus que jamais dans ce que j'ai lu de lui, entre l’enquêteur septique et croyant sincère, entre fin connaisseur des textes évangéliques, de leurs glossaires et commentaires, et romancier qui recoud les morceaux manquants de la parole et des écrits des apôtres de la première génération. 

Carrére reprend ses classiques, l’évangile de Jean qu'il a annoté dans des cahiers au temps de sa conversion, puis celui de Luc dans le temps de son enquête. Il suit aussi Paul, fait résonner ses lettres et épîtres dans leur contexte, il reconstruit aussi le contexte, tant qu'il y est, sans vergogne puisqu'il nous le dit, qu'il ne sais pas, mais suppute, élague des hypothèses, tisse des liens entre Sénèque, le bouddhisme, et le Christ dans le même élan sans mysticisme, pour faire bouger les paroles figées par des siècles de polissage.

Cette entreprise de dépoussiérage, cette démarche iconoclaste de repeindre des images pieuses, j'avoue que je l'ai trouvée passionnante, moi que le fait religieux interroge peu. Comme tout le monde, j'ai une culture religieuse de surface, je connais les différents points du dogme. Mais les rares fois où mon esprit convoque une image du Christ, il a les cheveux longs et blonds, la tunique blanche des images d'Epinal. J'ai toujours eu un faible pour les bondieuseries, comme on a un faible pour les fraises tagada autres que celles à la fraise, les violettes qui piquent par exemple. Mes enfants se moquent toujours de ma propension à acheter du sirop au cactus ou de l'eau pétillante au pamplemousse, plutôt que de la grenadine ou de la menthe. Et c'est ce goût là qui m'a régalé chez Carrère, celui du type qui cherche, sous l'artifice du dogme, les aspérités qui font que l'histoire pique à nouveau, acquiert un fond de réalisme et finalement de réalité plus vraie que l'histoire brute. (si vous m'avez suivie, cela donne l'équation suivante : fraises tagada à la fraise = histoire brute versus fraises tagada violette = "Le royaume", je pense que Carrère serait fier de moi sur ce coup-là ... en toute modestie.)

Le christ selon Carrère, donc, il est plus passionnant que le vrai. Alors oui, il y a des longueurs, j'ai failli laisser tomber à certains moments, j'ai mélangé Luc et son maître, je n'ai pas toujours suivi toutes les finasseries des entourloupes entre juifs pharisiens. Par moments, même, les tensions entre la foi selon saint Jacques et celle selon le saint son frère n'ont provoqué chez moi nul émoi. J'avoue aussi, tant qu'on est dans la confession, que j'ai passé quelques pages ( au milieu, quand l'enquête se fit trop pointilleuse pour moi), mais très franchement, c'est un livre qui respire l'intelligence, à défaut d'aboutir à une vérité.

 

11/11/2015

Un amour impossible, Christine Angot

Bretonne.jpgFacile, mais un amour qui me paraissait vraiment impossible, c'était le mien pour un livre de Christine Angot ... Amour est un bien grand mot, quand même, mais (et cela en fera ricaner certaines), mais oui, je me suis retrouvée retournée comme une crêpe dentelle par ce titre là. A vrai dire, si je veux être honnête et bien faire mon Mea culpa, il s'agit  du premier et du seul livre de cette auteure que j'ai lu en entier. Les autres, les deux ou trois que j'ai ouverts et systématiquement refermés avec moult soupirs exaspérés, m'avaient conforté de solides préjugés (j'ai le préjugé facile), contre le parangon du parisianisme pontifiant et surfait de l'autofiction dont Christine Angot me semblait ( semble ?) représenter.

Mais voilà, d'un côté, il y avait mon amie A.P. qui me lorgnait du col sur ce coup là, et Sandrine, le coup de pouce qui me fallait. Lunettes arrimées sur le nez et mauvaise foi en bandoulière, un soir, je me suis lancée et j'ai plongé dans une stupéfaction quasi béate ... Quoi ? Point de phrases courtes à l'ellipse systématique, point de constructions nominales avec points d'exclamations obligatoires. Foin de cet halètement douloureux de l'enfance violentée au pathétique exacerbé qui me laissait de marbre ? ( j'ai l'âme stylistique rude au pathétique essouflé, je le reconnais ...). Au contraire, une retenue narrative, simple et fluide, plante le tableau d'une histoire à la fois banale et singulière, la rencontre improbable dans un Châteauroux plus provincial que nature d'une jeune fille, Rachel, et d'un jeune homme. Elle est douce et dactylo, il a trop lu Nietzsche. Il vient d'une famille parisienne où l'on se targue de culture et de carrière. Ils dansent un bref duo. Ce sera la parenthèse de la passion, il aime sa peau et ses mains. Elle aime tout. Elle rêve, il tranche, il l'épousera pas, il part, n'importe, elle garde l'enfant.

Commence alors le temps de l'attente pour Rachel et de l'amour pour Christine, petite fille banale et choyée de la tendresse de la grand-mère et de l'oncle, dans une banlieue pavillonnaire où l'on se promène le dimanche et où l'on va à l'école la semaine, sans faire plus d'histoire que cela de l'absence du père. Une petite fille qui n'est pas encore une écorchée vive et une mère qui espère malgré tout, le temps d'une lettre, d'un passage rapide, de quelques jours de vacances, une forme de reconnaissance. de celui qui a épousé ailleurs et se fait une carrière loin d'elles.

Évidemment, plus tard, vient le moment du déshamour et du mépris, quand tombe le piédestal de la figure maternelle et le couperet de l'inceste révélé. Mais même si l'auteure ne s'épargne pas le mauvais rôle, s'égratigne et se ronge les croutes, c'est sans trop de délectation et la descente de l'amour fusionnel vers l'enfer intime se fait sans roulades excessives dans la fange. Le père est odieux. La mère fragile. La fille raconte ces impossibles amours déviés.

Et voilà, j'ai fini et apprécié un livre de Christine Angot, comme quoi ....

Merci à l'amie A.P. et à Sandrine. (qui organise une journée dédiée à la littérature française dans le cadre de l'Europe des écrivains)

11/10/2015

L'homme du verger, Amanda Coplin

l'homme du verger,amanda coplin,romans,romans américains,pépitesL'homme du verger n'est pas sans douleur. Avant de couler des jours solitaires mais plutôt paisibles dans le vallon, vallon qui a tout d'un cocon hors du monde, et presque des allures de jardin d'Eden pour vieil homme et abricotiers, Talmadge a perdu son unique soeur. Fantôme qu'il a tant cherché, elle a disparu un jour comme les autres, entre les arbres de cette vallée du nord ouest des USA, elle est passée pour ne plus jamais revenir.

Et puis, le temps de la douleur s'est atténué, les abricotiers, cléments, ont mûri, se sont multipliés et ont croissés, généreux, comme lui, de leur temps. Il est resté solitaire, les fruitiers et une vieille sage femme lui tiennent lieu de famille. Le vallon aux courbes tendres est accueillant au silence et parfois viennent le rompre les voleurs de chevaux sauvages. Le temps d'une semaine, ils se font cueilleurs et élagueurs. Une amitié silencieuse lie Talmadge à leur chef, indien d'origine, aussi taciturne dresseur de chevaux que l'autre l'est de ses arbres.

C'est dans ce décor quasi immobile, et qui n'a rien du far-west en technicolor, que surgissent deux jeunes filles, farouches et en fuite, affamées, deux sœurs qui s'incrustent sur le paysage jusque là serein. Elles font du relief, d'un coup, enceintes l'une et l'autre. Elles viennent d'un cauchemar dont le vieil homme ne peut supposer la profondeur prise dans leur âme. Elles apparaissent, prennent et repartent dans leur bulle, dans un coin du verger.

Un lent travail d'approche se dessine alors entre les personnages. Il pourrait faire croire que les heurts seraient transitoires, et que, la paix retrouvée, le verger va se transformer en petite maison dans la prairie avec coiffe et tablier en toile vichy, avec les deux filles dévalant la pente les bras ouverts sans même se casser la margoulette ... Ben non, pas vraiment ... Parce que le passé des deux jeunes filles, Della et Jane, a un nom, un cheval, et que la haine ne s'éteint pas à coup de crêpes au sirop d'érable, même quand les abricotiers donnent du leur.

Le chemin que Talmadge aurait voulu tracer à ses deux protégées, se prendra des traverses dans les ailes et le royaume entrevu, des coups de pieds rageurs. On ne fait pas ce que l'on veut, avec les meilleures intentions du monde ...

Un roman à l'humanisme non convenu, qui s'étend sur la longueur d'un foyer bancal à construire, et d'un savoir à transmettre, et des récoltes d'abricots à faire. Non sirupeux, les abricots, mais d'une douceur âpre et sensible au temps qui passe, aux filles qui fuient, aux voleurs de chevaux qui ne font plus halte, aux os de Tal qui grincent de plus en plus dans la charrette. Mais, toujours, obstinément, à tort ou pas, le vieil homme tendra la main vers ce qui aurait voulu être ; un frère qui aurait retrouvé sa sœur, un père qui aurait su protéger sa fille du démon qui l'éloigne d'elle même.

Merci à la librairie Vents d'Ouest de Nantes, d'en avoir fait un coup de cœur qui a tenté ma main !

09/10/2015

Le général du roi, Daphné Du Maurier

daphné du maurier,le général du roi,romans,romans historiques,pépitesUn roman de la grande Daphné qui a le goût chevaleresque très prononcé d'un amour d'amour impossible, mené au fil des épées de l'éternelle absence de l'aimé et de ses éternels retours, entre deux attentes de l'aimée, dans les brumes et les fracas des châteaux assiégés.

Mais la cause du pourquoi de l'impossible amour, pourtant partagé, entre l'aimé Richard et l'aimée Honor, je ne peux pas vous le dire, sûrement pas. Ce serait gâcher.

Donc, juste dire que nous sommes transportés en Angleterre au XVIIème siècle. La fronde des nobles de Cornouailles gronde contre la tyrannie financière du parlement de Londres. Eux soutiennent le roi, Charles 1er, pourtant bien falot, à mon très humble avis de roturière du XXIème siècle. Parmi ces fidèles, qui bientôt prendront les armes, se distingue tout particulièrement une famille, les Grenville, dont le panache est flambloyant. Le frère ainé est un modèle du genre, loyal, noble et juste. Par contre, le frère cadet, Richard, a le sang plus chaud que bleu, une réputation détestable de coureur de dots. Sans scrupules, il agit avec autant de cruauté que d'absence de remords, rempli d'orgueil, et de vanité méprisante. Sauf que en ces temps de guerre civile, il est aussi un stratège militaire hors pair, un meneur de troupes sans égal. Alors forcément ... Il lui est beaucoup pardonné, et il est si beau ... 

Lors d'un dîner de victoire, Richard va poser les yeux sur Honor et Honor va choisir Richard, sous les yeux effarés de sa propre famille, car si elle était la petite dernière, un peu gâtée par ses frères, un peu rebelle déjà, là, Honor va rompre avec une certaine bienséance et la petite trouver son maître et son amour. La première rencontre sera la définitive alliance de cette jeune fille de petite noblesse de sang, mais non de coeur, et de ce chevalier pour le moins atypique. Bouillants l'un de l'autre, consentants à leur perte sociale et unis à jamais.

Euh, pas de souci, hein, on n'est pas dans de l'eau de rose, même si j'ai bien conscience d'en aligner tous les clichés. Enfin, si, il y aussi de l'eau de rose mais portée à ébullition, une sorte de concentré. Les capes volent, les épées claquent et frôlent des jupons d'amazone intrépide et l'amour des deux tourtereaux insolents croise quelques obstacles, il faut bien le dire. Surtout quand la méchante soeur Grenville pointe son nez de rapace, séductrice et torve, genre Milady.

"Le général du roi" est un roman qui mène ses clichés à la baguette, tambour battant, sans complexe, et pioche aussi au passage dans le gothique des châteaux avec chambre secrète, porte qui grince, enfant caché, araignées comprises. Il se lit à la vitesse d'un cheval au galop.

Romanesquissisme .

 

24/09/2015

Constellation, Adrien Bosc

constellation,adrien bosc,romans,romans français,romans historiquesUn livre très court, recommandé par l'amie A., et lu en une demie soirée et une très agréable surprise ...Franchement, jamais de moi même je ne serais allée vers cette histoire sans trash de crash d'avion. Pas à cause du manque de trash, mais à cause de l'avion. D'abord, je suis déjà phobique, alors, ce n'est pas la peine d'en rajouter. Et puis, ce n'est pas n'importe quel avion, mais le constellation F-BAZN, celui qui emportait Marcel Cerdan vers sa future victoire contre Lamotta à New-York et accessoirement quelques autres passagers. Quarante huit en tout, alors cela fait à peu près quarante sept dont on ne parle jamais, et un que l'on connait par cœur. Inutile d'y revenir me semblait-il. 

Mais, non, ce petit livre est juste excellent et n'est pas un ixième hommage au "grand champion trop tôt disparu dans des circonstances tragiques", et un ixième "hymne à l'amour" qui s'en serait suivi. Bien sûr, il y est question de Cerdan, mais assez peu finalement, ce qui n'est pas frustrant, du tout, au contraire. L'auteur a creusé autour du mausolée pour en extraire les autres figures, jusqu’ici dans l'ombre : Ginette Neveu, par exemple, que la disparition du boxeur avait reléguée au rang de sous fifre, alors qu'elle était une virtuose du violon. Accompagnée par son frère Jean, elle aussi s'était envolée pour une tournée qui s'annonçait, elle aussi, triomphale.

D'autres laissés pour compte resurgissent de la carlingue people, en de courts chapitres, très finement documentés et écrits au cordeau sans trémolos. L'auteur y montre "le spectre des continents balayés par les passagers" livrant un petit "précipité du monde".  Le constellation était l'avion des stars et des nantis, mais ici on découvre, tapis en seconde classe, quatre bergers basques, candidats à l'exil financier, une ouvrière d'une filature du nord de la France à laquelle une tante d'Amérique, richissime et oubliée, avait offert un autre avenir de l'autre côté de l'Atlantique. On ouvre aussi le cockpit du capitaine de bord, ses faits d'armes, et d'autres qualités humaines à jamais embrasées sur les flancs de l'île des Canaries.

 Entre ces silhouettes et d'autres encore, redessinées en quelques lignes bien informées, l'auteur ne s'attarde pas sur les destins brisés, mais intercale les différentes étapes du drame ; le vol, puis les recherches, le rapatriement des corps et les vicissitudes de leur reconnaissance et destinés post-mortem, la suite de la carlingue et ses aléas.

Mis à part à la toute fin quelques minuscules digressions autobiographiques dont je n'ai pas vraiment saisi les subtilités, il n'y a rien à jeter dans cette constellation des hasards objectifs.

Encore merci Agnès ! et lu avec la même surprise que moi par Karine

 

Et comme Mior me fait me culpabiliser sur mon inculture musicale, voici un aperçu du talent de la petite mère Gervaise, Germaine, Ginette ... Je n'y connais rien et c'est un peu court pour se faire une idée mais émouvant de mettre un visage et une musique sur les mots de Bosc...

21/09/2015

La colline des potences, Dorothy Mac Johnson

téléchargement.jpgUn recueil de nouvelles, du même excellent tonneau du fond du saloon que l'excellent "Contrée indienne".

"Une sœur disparue", raconte l'impossible retour arrière d'une femme devenue vieille, et mère depuis longtemps, trop longtemps pour être une sœur retrouvée, quarante ans après son enlèvement par les indiens. "Une dernière fanfaronnade" se focalise sur sur le seul acte humaniste d'un tueur de prospecteur, qui fut de trahir la parole donnée à une jeune fille, "une squaw traditionnelle" relate le sacrifice de Mary, une jeune indienne, pour Steve, le constructeur de barrage qui a manqué son coup de maître, "l'histoire de Charley" suit la destinée minuscule du fils d'un chercheur d'or minable et de Charity, qui avait essayé de l'attendre ...

Toutes ces histoires de Far-West sont des petites histoires, les pépites quasi anodines perdues dans une conquête qui n'a rien d'un souffle épique. Des histoires de petites gens , tentant de s'ancrer dans un univers en construction, où la frontière est mince entre un réveil dans l'honnêteté du matin et la pendaison du soir ( "Au réveil j'étais un hors la loi"), et où, parfois, un braquage de banque mène à un mariage heureux et sans histoire ("L'homme qui connaissait le buskin kid"). Elles coulent simples et claires, ces historiettes, et je ne leur ferais qu'un seul reproche, paradoxal, d'ailleurs, c'est qu'elles coulent trop vite, se lisent à toute vitesse, comme des wagons de première classe qui défilent alors que l'on attend la locomotive, celle qui donne son nom au recueil, la fameuse "colline des potences", la dernière et la plus longue.

Là, on peut se poser pour regarder passer le train, les fesses calées pour le final crépusculaire en cinémascope. Plus crépuscule que scope, d'ailleurs.

 Le docteur Trail n'a rien d'un enfant de chœur. On dit qu'il a tué quatre hommes, la vérité est moindre, mais une réputation de gâchette facile ne nuit pas dans un camp de prospecteurs. Alors, il laisse dire et en rajoute même un peu, tout en cherchant du regard l'homme qui le fera pendre. Arrive Elizabeth, la jeune fille perdue. Elle est venue là avec son père déchu pour ouvrir une école, mais, une attaque de diligence plus tard, aveuglée par le désert, elle se retrouve sous l'unique protection, à double tranchant, du docteur et de son pseudo et semi esclave consentant, Rune, un apprenti chercheur d'or. En Frail, quasi tout est faux, son nom, sa réputation .. Le cœur pourrait être pur, sauf que la pureté est un luxe au pays de l'or pur. Et la femme perdue est bien proche, elle aussi, de céder aux attraits du métal qui mène ce monde à la colline des pendus ...

 L'écriture est sèche, les phrases courtes, sans sentiments inutiles, sans descriptions ni fioritures ornementales, sans violence aucune, elle dégaine et vise fermement, droit dans l'essentiel d'un imaginaire sans piédestal et rien d'épique. Sur le site de l'éditeur, Gallmeister, on peut lire à la fin de biographie de l'auteure, l'épitaphe que Dorothy Mac Johnson rédigea pour elle-même "Dorothy Mac Johnson, Paid in full". Efficace jusqu'au bout, la bonne femme.

Et un grand merci à Oliver (Mac)Gallmeister pour une dédicace hors du commun ! Promesse tenue !

07/09/2015

L'île du point Nemo, Jean Marie Blas de Roblès

l'île du point nemo,jean marie blas de roblès,romans,romans françaisCe livre est ... PFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFFF !!! Un concentré de moules à gauffre, une espèce de loup garou à la graisse de redoncules des mille sabords du capitaine Haddock ... Courez vous encordez vous-même au mitrailleur à bavette car voilà un mitrailleur à histoire taillé comme un moulinet à la Jules Verne, à la Dumas, à la Pérec, à la Roussel, au Facteur Cheval, à la Voltaire, aussi ( mais sans cette andouille de Pangloss qui ralentit sans arrêt l'histoire), à la Sherlock Holmes avec cocaïne comprise, sans Milou moralisateur et où Tintin aurait (enfin !) vu quelques films (un peu) pornos drôlatiques.

Et me voilà sèche de la plume comme une lectrice qui cherche comment commencer un résumé, d'avance voué à l'échec, un marin d'eau douce qui a vu passer, et a avalé une baleine à mille bosses. Comment résumer ce livre qui est un concentré de superlatifs, un hybride atypique, une pieuvre à mille pattes avec dans les rôles principaux trois mousquetaires, un félon, une gentille Milady et un serpent à plume ?

La première page a des parfums des jardins d'Hamilcar, à Mégara dans les faubourgs de Carthage, la quatorzième commence à planter les trois mousquetaires façon Conan Doyle, et après, c'est magique, vous êtes dans le ventre de la baleine et vous péchez un Bonacieux qui n'arrive pas à bander, mais dont la femme ne manque pas de constance. Par ailleurs, un mystérieux diamant a disparu des coffres d'une Lady écossaise, alors que trois pieds momifiés ont été repêchés sur les côtes. Les trois pieds, de pointures différentes et chaussés de basket de marque inconnue, vous mènent dans un Moscou Pékin digne de la plus Belle époque, jusqu'à dériver de mains de maître sur l'océan du Nautilus ressuscité.

Entre temps, coincé entre deux ou mille autres rebondissements tatoués sur le fondement d'une prostituée ex soeur siamoise et unijambiste, vous croiserez Sarah Bernard,  avec une canne à ressort (une sorte d'ancêtre de la James Bond Girl). Entre temps encore, les liseuses numériques se prennent les pieds dans le tapis et les cigarettières cubaines mijotent la révolution par la lecture.

En effet, ce livre est un hommage à la lecture, un concentré de sa puissance, un dirigeable (fort bien dirigé) atomique qui mêle avec maestria les strates de ces lectures collectives, qu'on les aime ou pas ... Moi, franchement Jules Verne m'ennuie et le Tintin m'horripile, pour rester sobre, mais là, vu comment le Jean Marie Blas les a mitonnées, ces figures, j'ai tout avalé, et le Milou avec.

31/08/2015

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

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Une forme d'appréhension me retenait sur le choix de ce titre pour notre entreprise de re-lecture commune (Et pourtant, il faudrait bien qu'il y passe le chef d'oeuvre sous les fourches caudines des deux sagouines et même des trois, pour cette fois ...). Thérèse, la trop filmée, la trop commentée, la trop connue, le trop reconnue, trop Mauriac le poussiéreux par excellence, trop condition féminine, trop lecture imposée dans les lycées de jeunes filles qui devaient accéder vaguement à ce que l'on nommait du bout des lèvres, "la modernité" ( je ne fais pas mon âge soit, mais j'appartiens quand même à la génération d'après, celle des filles de ces premières lectrices, et c'est donc librement que j'avais découvert ce texte, vers mes 20 ans, je crois).

L'appréhension fut balayée en quelques lignes. Thérèse m'a happée, elle m'a fait passer une quasi nuit blanche, quasi aussi fiévreuse qu'elle a vécu, sa lecture faisant bruisser la chambre du bruit des pins des Landes, la nuit était aussi obscure que son crime et son avenir. Empathie, quand tu nous tiens ...

Il faut dire que mon édition commence par une lettre d'amour de l'auteur à son personnage, aussi vibrante qu'il la crée perdante d'avance. Il ne rachètera pas Thérèse, il ne la sauvera pas, ni au nom de dieu, ni au nom du remords, ni au nom de la douleur. Thérèse est stérile de son histoire avortée, l'un de "ces coeurs enfouis et tout mêlés à un corps de boue"

L'histoire, tout le monde la connait, et moi aussi, je croyais la connaître. Une jeune femme d'une famille landaise honorable, attachée à ses pins, beaucoup de pins, se marie, plus ou moins sous la contrainte sociale, à un jeune homme qui possède les pins voisins. Elle n'est pas belle, elle a du charme, mais des idées un peu de travers que l'on pense redressables. Bernard est le gars qui passe à côté du volcan qui bout sous la croûte. Il aime la chasse, les traditions, la famille, l'église. Thérèse va tuer Bernard à petit feu car elle se consume d'autre chose, qu'elle ne sait nommer, mais que la passion de la sœur de Bernard, Anne, pour un jeune homme indigne d'un mariage cossu, va allumer en elle.

Le crime est avéré, mais pour l'honneur des familles, Thérèse sera acquittée par la justice, mais pas par les siens. Sujet tabou, il la condamneront au bûcher à petit feu dans la grande maison des Landes avant de la libérer, seule, à Paris. Seul son auteur lui souhaite bonne chance.

Voilà. Thérèse est un magnifique personnage romanesque, féminin, de cette féminité cloitrée qui la pousse aussi bien à tuer, qu'à soigner celui qu'elle tue, à vouloir sa disparition aussi bien qu'il lui ouvre les bras. Thérèse rêve d'un impossible Bernard, à côté du vrai Bernard, qui lui, ne rêve pas, pas même d'une autre Thérèse. 

Ce que je n'avais pas relevé lors de ma première lecture, c'est l' importance de la frustration sexuelle dans le récit où l'escalade, par être non dite, n'en est pas moins tragique, dans ce corps à corps où Thérèse ne peut qu'avancer masquée : " Mimer le désir,la joie, la fatigue bienheureuse, cela n'est pas donné à tous. Thérèse dut plier son corps à ces feintes et elle y goûtait un plaisir amer. Ce monde inconnu de sensations où un homme la forçait de pénétrer, son imagination l'aidait à concevoir qu'il y aurait eu là, pour elle aussi peut être un bonheur possible." Et l'impossible Thérèse de rajouter : "Mais quel bonheur ?". Ce que n'aurait pas renié Emma Bovary.

Une plongée de plus avec ma complice Ingannmic dans l'univers de cet écrivain, qui décidément, sent la poudre ... Et un nouvel article demain demain de Miss Sunalee, qui rejoint la coterie, pour notre plus grand plaisir.

 

25/08/2015

Ederlezi, Vélibor Colic

ederlezi,velibor colic,romans,romans français,pépitesUn livre peut faire rire (rarement ceux que je lis, mais je sais que ça existe), un livre peut faire pleurer (mais j'ai le cœur dur), un livre peut faire peur (mais vu les horreurs que je suis capable d'avaler sans broncher, mon taux de résistance est assez élevé), rarement un livre donne envie de danser ... Ben celui-ci, si. Et pas seulement parce qu'il y en question d'un orchestre et d'un chanteur hors des temps, dont l'élégance tapageuse n'a d'égal que sa volatilité sentimentale, mais surtout grâce à la valse endiablée des personnages qui l’accompagnent, qui ont le diable des mots au corps.

A la manière d'un Emir Kusturica (la comparaison est inévitable et je pense, voulue par l'auteur, par ailleurs, fin connaisseur musical), Vélibor Colic les fait sortir de son chapeau, un village à trois noms " Baïramovitch, Baïrami et Baïramovski". Les trois noms donnent le ton, car ce village "tantôt en Macédoine, tantôt dans l'empire ottoman, souvent en Yougoslavie, mais aussi parfois dans le royaume serbe", est "rêvé, mais aussi réel". De ce lieu, surgit la valse tzigane, qui est aussi la valse de tous les possibles. On l'aura compris, c'est du pays de la fusion de ces cultures massacrées par les guerres et les totalitarismes, que Vélibor Colic veut nous faire rêver, du temps d'avant, glorieux de ses oripeaux.

Ils sont dépenaillés, encanaillés, peu recommandables, pendables, vulgaires et sublimes, les musiciens qui se succèdent dans ce récit fantasque, entre conte et sarabande. Ils sont menés par un mort qui a déjà été tué trois fois, sauf que cette fois-ci, c'est la dernière ... Celui qui s'est survécu tout au long de ses réincarnations, tout à tour Azlan Tchorelo, Azlan Bahtalo et Azlan Chavoro, a été rattrapé par par la réalité, dans le camp de Calais, dans nos jours qui tuent les rêves. Avant, il a tout vécu en grand seigneur de la misère. Eternel amant infidèle, buveur et soiffard, il a mené ses trois vies comme on se laisse emporter par la gouaille de la langue de l'auteur. Depuis les années 1900, il a porté de sa voix les violons de ses comparses de fêtes en drames. Figure du juif errant, du banni, du sauveur damné, il est un concentré de figures littéraires qui aurait croisé dans sa course le Mangeclous et le Solal de Cohen. 

Ce titre, qui est aussi celui d'une chanson bien connue grâce au "Temps des gitans", contient le même charme, celui qui incante la joie triste et folle de temps qui auraient pu être. Merci monsieur l'auteur d'avoir mis en mots cette "comédie pessimiste" aux accents de fanfare perdue.

14/08/2015

Middlesex, Jeffrey Eugenides

middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains"Middlesex" n'est pas seulement un pavé, c'est un excellent pavé, le genre qui s'avale s'en même s'en rendre compte. D'abord, et avant tout parce qu'il les mélange, les genres, et pas seulement les deux dont le héros/héroïne a hérité des filiations chromosomiques échangés entre ses ancêtres grecs depuis les nuits mythologiques, des agapes qui donnèrent lieu à la naissance du dieu hermaphrodite.

Dans ce livre somme, il y a ainsi des échos de saga familiale, de roman d'adolescence, de l'initiation sensuelle et amoureuse, de la satire sociale ... 

Et tout cela, comme le narrateur/trice, part d'un tout petit rien, d'une soeur et d'un frère Desdémona et Lefty Stephanides, perchés dans un village oublié sur les pentes du mont Olympe, en Asie Mineure, et qui vont devoir fuir leur pays suite à la défaite des Grecs contre les Turcs en 1922, l'incendie et la destruction de Smyrne par les flammes. Un massacre et une traversée plus tard, de ce point originel, ils s'exilent à détroit où ils débarquent chez une cousine incertaine, avec pour tout bagage un amour hors normes et des chromosomes à retardement. Calliope (la narratrice) est la bombe de l'héritage. Call est le narratrice devenu homme, quelques vingt ans après sa naissance. C'est elle/lui qui raconte cette étrange métamorphose.

On traverse l'histoire de deux générations, d'une réussite sociale bancale. Le récit alterne satire, fresque, et roman sentimental de bon aloi, de très bon aloi, même, lorsque se pointent les émois physiques de l'adolescente qui se mue en adolescent, sans le savoir,, le vouloir, et surtout vouloir le voir. Dans la relation de la mutation sexuelle, l'échelle prise est celle de l'intime : l'infime, le poil qui pousse et les seins qui ne poussent pas. Calliope se voudrait fille, se révèle autre à elle-même, c'est le récit d'une mue douloureuse, d'une souffrance inconnue, jamais pathétique, souvent drôle, d'ailleurs, dédoublée, en somme ...

Elle regarde les autres, sa mère, son père, son amour, celle qui est nommée comme "l'obscur objet du désir", ne pas découvrir une réalité qui offre en elle un gouffre indicible.

Une hermaphrodite, une époque androgyne, celle des années 60-70 aux USA, une famille à la fois grecque et américaine, les mues sont aussi idéologiques et sociales dans ce livre, étonnant, foisonnant aussi de références, un  hybride et une méduse littéraire.

Un pavé de choix pour le challenge de Brize.middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains

04/08/2015

La réserve, Russel Banks

russel banks,la réserve,romans,romans américainsN'ayant lu que quelques titres de cet auteur américain, je pensais que son univers était celui des habitants moyens d'une Amérique moyenne, voire celui des laissés pour compte de l'expansion économique, ceux qui se sont cassés le nez sur le fameux rêve, plantés comme des spectateurs impuissants hors des grands axes où rutilent les Cadillacs.

Or, ce roman, s'il se déroule bien hors des grands axes, dans les grands bois et sur les grands lacs des Adirondacks, met sur la scène les jeux de l'amour et du hasard de trois personnages, plutôt dans la force de l'âge, beaux, fortunés, cultivés, intelligents, le genre dont on dit qu'ils ont tout pour être heureux. Tout, sauf la sincérité. Sauf un, le quatrième, celui qui n'est pas du même monde, disons, que lui, jusqu'ici, il appartenait aux bois et à sa tristesse solitaire ... Il sera pourtant, un des rouages de l'engrenage d'un sinistre jeu de dupes.

Au départ, nous sommes dans une luxueuse villa, taillée à la mode de la Réserve, du bois brut, du matériau qui fait vrai de là-bas. Elle accueille ses propriétaires, le couple Cole, lui, chirurgien de renom, elle, ex-alcoolique mais toujours belle, et quelques amis choisis, pour entre soi, savourer champagne et douceur des lumières du crépuscule sur le grand lac aux horizons quasi flamboyants. Dans ce monde sauvage, qui est  devenu le refuge d'une certaine richesse, la Réserve, justement, quelques happy few viennent ainsi séjourner dans ces hectares d'eau et de forêts préservés, où l'on reste entre privilégiés, guidés dans la nature pour une partie de pêche ou deux, par les autochtones en passe de domestication.

Sur le rivage de ce premier soir du récit, se donne à voir la beauté aveuglante de Vanessa, fille adoptive des Cole. Elle a déjà deux divorces à son tableau de chasse, et une solide réputation de folle dingo incandescente.  Débarque en hydravion sur la berge, invité un peu marginal, Jordan Groves. Artiste dit de gauche, baroudeur, fort en gueule, fortuné, séducteur, et marié. Au fond de ces bois, mais en dehors de la Réserve proprement dite, il a construit sa maison et son atelier, un domaine à sa démesure et y a casé femme et enfants, sans remords aucun, juste une vague culpabilité et rancoeur de cette culpabilité. Rancoeur qu'il reporte sur sa femme, Alicia, aussi belle et intelligente que lui, mais quelque peu lassée du rôle assigné, celui de l'ancre du navire, alors que Jordan ne se vit qu'en déclencheur de tempêtes et ne semble pouvoir vivre que dans le mouvement de la conquête.

 Alors, évidemment, lorsque ces deux personnages là se rencontrent dès les premières pages du roman, on s'attend à ce que le torchon s'enflamme en un clin d'oeil. Et bien, justement, non. Et c'est cela qui est génial. Russel Banks le laisse se consumer lentement, très lentement, et pose d'autres bornes à leurs désirs. L'embrassement sera final, mais amené par touches et revirements, hasards, mensonges et demi vérités.

Une histoire dont on ne peut dire grand chose finalement, si ce n'est qu'une simple histoire d'humains qui se trompent et s'enchevêtrent sur fond de nature grandiose au-dessus de laquelle passent les passions. Ce qui est tout, finalement. Au passage, arrivent les échos du futur, hors de la Réserve, quand le grand oeuvre sera accompli, la guerre d'Espagne, un zeppelin qui revient d'une Allemagne déjà nazifiée, et une région à deux vitesses, où les connaisseurs de la forêt se verront attribuer le rôle de dindon de la farce.

Un roman finement excellent.

 

 

31/07/2015

Le mystère Frontenac, Mauriac

le mystère frontenac,mauriac,relire mauriac,romans,romans françaisLe titre invite à résoudre une énigme, qui dit mystère, dit secret, qui qui Mauriac, dit bourgeoisie du Sud Ouest, codes moraux, religieux, interdits sociaux. Donc, de prime abord, le mystère Frontenac serait dans la transgression de ses tabous de classe. En tout cas, c'est ce que le premier chapitre peut laisser croire.

On y découvre l'oncle Xavier et la couvée Frontenac, Blanche, la veuve de son frère bien aimé, Michel, qui récitait des vers de Victor Hugo en chemise à la fenêtre de leur chambre d'enfance, et les cinq petits : Jean, Louis, José, les deux filles et le petit dernier, Yves. Mauriac ne fait pas mystère du secret de l'oncle, qui n'a rien d'un coq : il entretient une liaison avec une femme, Joséfa, loin des yeux des siens. Bien peu tapageuse, pourtant, la Joséfa, il lui assure gîte, meubles et petit magot, mais c'est bien tout, car tout l'argent, la fortune Frontenac, les domaines, doivent revenir aux enfants, son culte, sa religion, son os à moelle, c'est eux. Il a d'ailleurs éduqué sa maîtresse à l'économie pour tout donner à la fratrie.

 En réalité, même si le secret de Xavier finira par en faire partie, du mystère, il est tout autre qu'un simple secret d'une liaison honteuse. Il est englobé dans un tout  aux frontières floues ; Frontenac, ce sont les enfants et les domaines, soit, mais aussi le goût de l'été et les parfums de la chaleur des bois, les palpitations des vignes, la fin du crissement des cigales, le soir, les ombres derrière les vitres éclairées à la lampe à pétrole, les jeux de la "communauté", la vieille tante folle ... 

Le mystère, c'est tout ce qui a été Frontenac, et qui devrait le rester, alors que le cours du récit ne cesse de dire le contraire, . Et surtout, le mystère que l'auteur semble vouloir ronger jusqu'à l'os, est l'amour. L'amour de la famille ? Pas vraiment, on dirait qu'il cherche à en exprimer une sorte de quentessence, (une huile essentielle, oserai-je), amour maternel, filial, fraternel, l'amour qui va de soi, fait mal, réconforte, étrange amour qui se niche aux creux des silences et des traditions.

On suit surtout deux des frères, Jean Louis et Yves. Jean Louis est l'aîné, l'élève brillant, Yves est le plus jeune et le plus tourmenté (José, celui du milieu est l'homme des bois, le plus proche de la terre et des jouissances "naturelles" et sensuelles). Leur mère, Blanche est une mère couveuse, dont le seul but est qu'aucun de ses petits "ne tournent mal". Elle sait où est son devoir et nul tourment de l'en détourne. Jean Louis aussi, y cédera, à ce devoir non écrit, ce mystère. Il voulait être philosophe, il endossera le costume paternel dans l'entreprise familiale, pour que rien ne se rompe, et y gagnera un mariage sage et choisi. Yves, est le poussin qui sortira du nid. Il s'échappera à Paris, poursuivre un faux rêve de gloire littéraire et d'amour trop frivole pour ne pas être douloureux à son âme d'écorché. Evidemment, on peux le penser double du jeune Mauriac, quand au passage sont évoqués les figures de Barrès et de Gide, dans l'évocation de ses années folles de bulles de champagne et de course automobile vers la côte basque, goguette de luxe qui fait passer à côté des baisers d'une mère qui attendait le retour du prodigue.

Evidemment, la plume de Mauriac n'est pas tendre, et égratigne codes de classe et côterie littéraire, mais le goût de ce livre n'est pas là. Par moment, il vibre, certains passages semblent creuser vouloir arracher aux mots le mystère de ces amours qui vont de soi, au risque d'un lyrisme parfois incongru. Il y a quelque chose de tendu et d'intime dans ces notations brèves qui construisent les odeurs d'un paysage, qui contournent le phrasé d'un geste, elles palpitent et étreignent le coeur, sans que l'on sache trop pourquoi. On dirait que dans ce texte, Mauriac a creusé (comme dans un creuset), à la recherche de ce mystère, l'amour, comme dans un grand combat avec ses mots, ses phrases et ses doutes.

Un Mauriac qui a le goût d'un Michaux .... Qui l'eut cru ?

Le troisième titre de la "côterie", ambition de (re)lecture de l'oeuvre de l'auteur, en lecture commune avec Ingamnnic

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12/07/2015

Jours de juin, Julia Grass

jours de juin,julia grass,romans,romans américainsIl y a des lectures, comme celle-ci, qui vous coûte quasi une nuit d'insomnie, sans que vous le leur en vouliez. Des lectures où l'on a tellement de goût (voire de goûts), qu'elle vous donne faim. Et c'est pour cela que je me suis retrouvée à deux heures du matin dans ma cuisine, au fond de la maison silencieuse et endormie, à me faire chauffer un thé et deux tartines de pain de mie beurre fondu marmelade de clémentine (c'est ce que j'avais de plus british sous la main, même si l'auteure est américaine, le livre donne envie de british). J'ai même réussi à ne pas tâcher les pages en continuant à les tourner.

De quoi il nous cause, ce livre ? Déjà, il est épais et dense, quand même un peu léger, par moments, suave et pas tendu, un peu foutraque vers la faim fin, en trois tartines parties, inégales en longueur voire en nécessité, (la troisième est heureusement la plus courte et la plus tirée par les cheveux, mais ce n'est pas très grave, elle ne gâche pas). On y cause donc, d'une famille, un papa, une maman, trois fils, dont deux jumeaux, leurs femmes aussi, et un peu les petits enfants. la narration est en raccourci et resserre autour de deux voix, le père, puis un des fils, puis une pièce rapportée. Peu de personnages, peu de lieux, presque pas de rebondissements, et pourtant, l'histoire se dévore.

Paul commence. C'est le père. Tout juste veuf de Maureen, la femme qu'il a toujours profondément aimée, il est parti en Grèce, en un voyage organisé en petit comité, non pas pour oublier l'amour perdu, mais juste pour qu'on ne lui en parle plus, car Paul est un taiseux, un homme de retenu. En une excursion à Délos, un escapade à dos d'âne à Myconos, il tombe sous les charmes des îles ventées et d'une jeune femme américaine, un peu artiste peintre, un peu volage, et surtout beaucoup trop jeune pour lui. Se mêle à cette lumière, les souvenirs d'avec Maureen, jeune femme atypique, forte, sûre d'elle et de lui, fondue d'élevage de chien à lignée. Entre la Grèce et l'Ecosse, le passé et ce qui pourrait être, tous les non-dits d'une vie se lisent dans les ellipses de paul.

La deuxième voix est celle du fils aîné, Fenno, exilé à New-York, libraire, homosexuel sage en ces temps de SIDA, il aime sa famille, de loin. Il s'y sent à part, quand il revient dans la grande maison familliale, à chaque fois pour une disparition, un deuil, un choix. Un jumeau trop généreux, un autre trop rigide, du moins c'est ce qu'il croit. Fenno se trompe, se leurre, se trompe d'obligations et d'amour. lui aussi est un taiseux. A New-York, il closonne aussi ses amours, entre Mal, un critique musical acerbe qui se meurt, et un coprs libre, celui de Tony, qui se dérobe, Fenno pourrait tomber amoureux d'un perroquet, s'il n'y prennait garde.... Un coeur puzzle qui fait bien attention à ne pas se dilater, jusqu'à ce que, bien évidemment, arrive le gong qui va le pousser un peu sur une autre route ...

Julia grass nous propose un univers qui sonne juste, où même l'extraordinaire a un goût de feutré, et de presque rien indispensable : un bouquet de pivoines au centre d'une table dressée pour un festib de deuil, une urne funéraire qui se cache en table dinette, des médailles militaires égérées au fond de vases poussièreux, un réveil trop tardif, des conversations de mal-entendus, d'un portrait au fusain d'une mére anonyme avec autour du cou les bras d'un enfant endormi.

 

Un grand merci à Keisha pour la découverte de cette auteure !

Et une participation au pavé de l'été chez Brize

 

 

09/07/2015

Le coeur qui tourne, Donald Ryan

le coeur qui tourne,donald ryan,romans,romans irlande,dans le chaos du mondeLes premiers contacts avec ce titre furent rudes. J'ai d'abord retourné le volume pour lire le quatrième, ce que je n'avais pas fait devant le monsieur de chez Albin Michel qui était derrière le stand de cette maison d'édition lors du festival Etonnants Voyageurs et qui me disait le plus grand bien de ce livre en m'en racontant plus ou l'histoire, ce qui fait que je ne l'écoutais pas vraiment. J'avais retenu "Irlande, noir, misère", et c'est tout.

Et là sur le quatrième, je retrouve les mêmes mots, ce qui est déjà pas mal, mais aussi une info qui me fait me dresser les poils des bras "21 narrateurs".... Ce n'est plus un roman choral, c'est une fanfare, ça va faire cacophonie dans ta caboche ma pauvre Athalie, tu vas larsener à fond, soupirs ... et le final du futur casse tête, on m'annonce un roman qui serait à la hauteur de "Tandis que j'agonise", et là, je rends  l'âme avec la tête qui explose d'avance. Faulkner, je peux pas, comprends rien, y'a trop de mots, ça me saoule et me plombe. Malgré tout, je ne fuis pas ma responsabilité d'acheteuse compulsive de bouquins, et je me lance. 

Monsieur de chez Albin Michel, juste un mot, vous aviez raison, il est drôlement bien ce livre. Monsieur de chez Albin Michel qui rédige les quatrième, il faut changer de boulot. Si vous voulez, je le fais à votre place, je ne sais pas si je serais meilleure, mais en tout cas, je laisserais tomber Faulkner, c'est pas vendeur, et c'est faire que le livre veut se la péter intello, ce qui n'est pas juste. Pour corser le quatrième, vous auriez pu ajouter bien d'autres choses, en somme. Par exemple, que sur les 21 narrateurs, il y en a qui est mort ... et tous les autres qui sont plombés. Le héros est plombé, le pays est plombé, l'amour pas mieux et l'horizon pareil. D'ailleurs, y'a pas d'horizon, comme ça, c'est-y pas mieux ?

Quelques autres pistes pour donner envie de lire "Le coeur qui tourne" :

  • Un village dans une Irlande en pleine banqueroute, après le boom économique artificiel qui laisse la panade et la mélasse derrière lui,
  • L'entreprise de BTP qui construisait des logements à tour de bras pour futurs endettés a cessé son activité, le patron vérolé a mis la clef sur la porte et s'est envolé avec la caisse vers d'autres cieux,
  • Les hommes qui construisaient les lotissements se retrouvent devant la porte fermée, sans chômage, et sans futurs emplois vus qu'ils avaient les derniers.
  • Les pères sont de vrais salauds depuis un paquet de temps. Les mères n'y peuvent rien, quand elles tiennent encore debout.
  • Bobby est un super mec, il aime une super femme. Il est super beau, il a l'étoffe d'un super héros, tous l'admire. Sauf qu'il n'en sait rien, il se prend pour un gros nul. Son rêve, c'est de tuer son père. Et on le comprend.
  • Les lotissements sont vides, contrefaits, et quand Bobby tente de sauver quelques espoirs, ben, il n'aurait pas dû.
  • Les pubs sont remplis d'hommes désœuvrés, marqués par l'atavisme local, bornés, queutards et à courte vue, quand le poids de la déveine ne les a pas  rendu tarés, débiles, racistes, violents et profondément désespérés. 

Bobby est le cœur autour duquel tournent les récits de ces 21 narrateurs, le lien entre ces personnages qui, tour à tour, prennent la parole pour raconter un bout de son histoire, ce qu'ils pensent en savoir, parfois, ce que les autres en disent aussi ... Ils posent alors quelques petits bouts de la leur, des bouts racornis et coincés là, dans ce village qui porte la poisse. Des bras cassés, des humiliés, des meurtriers par omission, des impuissants.

Dans une autre langue que celle de l'auteur, cette humanité pourrait n'être que vile et terrible. Mais, au contraire, ce qui est terrible, c'est que tous sont un peu humains, touchant sous les couches de non-dits, des restes d'amours et d'humour ...

Et un beau personnage se profile là, Bobby, un homme à terre qui à une allure de héros de statue de héros grec. Fallait le faire ....

 

24/06/2015

Suite française, tempête en juin, Emmanuel Moynot, d'après Irène Némirovsky

Verso.jpg"La France est sur les routes de l'exode", la France ? Mais pas toute, une certaine France, celle qui possède beaucoup, celle qui a les moyens de partir de Paris, menacé par l'avancée allemande fulgurante et déjà envahi par la défaite, celle à qui l'idée de résistance ne vient pas aux oreilles et qui fera ses choux gras, quelques temps plus tard, à Vichy ou dans la capitale refleurie de panneaux indicateurs vers la collaboration.

Cette France là est croquée dans un dessin en noir et blanc, des lignes de traits quasi façon Tardi. Quelques pages suivent un personnage, une famille, un couple, dont les destins parfois s'achèvent et parfois se croisent. Un trait drôlement intelligent en tout cas, qui vous campe une psychologie en quelques vignettes. La lâcheté est dans les trognes, la cruauté, aussi, du chacun pour soi sur les routes trop fréquentées, embouteillées, de la fuite.

La pierre centrale, pur produit de ce que pouvait produire l'alliance entre l'église bondieusarde et la banque, est la famille Péricand, la mère, le père, les deux fils. L'aîné, l'abbé Philippe, mène les orphelins de "l'oeuvre" à son pas moralisateur, aveugle à tout ce qui n'est pas le droit chemin de sa morale. La mère sème à tout va les petits gâteaux de la bonne charité chrétienne, jusqu'au ce que ses propres enfants en manquent. Le père a pris les devants avec les papiers de la banque et sa maîtresse, si frivole que sa combinaison ne prit pas un pli dans leur fuite éperdue au travers d'un pays qui a déjà plié bagage et rangé la Marseillaise. Affreux et méchant, l'écrivain national Corte pleure sa renommée et son champagne sur les routes surpeuplées de cette populace qui lui donne des hauts de cœur. Pleutres, égoïstes, petits d'âme, ils errent de concert ...

Il y a quand même des gentils, les Michaud père, mère et fils, des petits obscurs, eux, ballottés par les détours de l'histoire, les seuls pour lesquels on en craint les méandres.

Un roman graphique très juste, au point que je n'ai pas eu envie de relire le romans d'Irène Némirovsky, tant cette adaptation se suffit à elle même.

20/06/2015

Les oiseaux, Daphné Du Maurier

3466755_7_7941_devant-les-centaines-de-mouettes-on-replonge_e526533a71beafa0caedc0b4fe586585.jpgSi vous n'aimez pas les nouvelles, si elles vous laissent un goût de trop peu, si le format court frustre votre goût immodéré du romanesque au long court, alors, il faut, d'urgence lire "Les oiseaux". A cause que ces sept nouvelles remplissent tellement toutes ces anti-conditions, qu'on en redemanderait alors qu'on est déjà plein. Moi, ça me fait cet effet-là avec les trucs que j'aime vraiment: les fraises tagada, les oeufs à la neige, le pain perdu, le chocolat blanc fourré aux myrtilles, et donc, logiquement, Daphné du Maurier.

Le must du recueil est est, bien évidemment la nouvelle titre, "Les oiseaux". Je ne dirai rien du film Hitchcock, que je connais évidemment par cœur, ce qui ne me gêne absolument pas pour le revoir encore, malgré les commentaires acerbes de fiston : "On voit tous les trucages" - "M'en fiche" articule-je, enfoncée jusqu'aux doigts de pieds dans le plaid et gavée de chocolat blanc fourré aux myrtilles

Grande surprise ! La nouvelle n'a que peu de points communs avec le film ; point d'inséparables, pas de blonde citadine hyper classe et hyper injustement traitée par le beau Nath, mais, un Nath seulement, avec femme et enfants, fermier, père de famille tranquille, qui voit poindre sur les vagues les attaques ailées et tente de résister, dans le silence assourdissant de la radio, à ce qui semble bien être la fin du monde ... Rien de moins qu'un pur chef d'oeuvre, ce qui fait qu'avec le film, ça fait deux.

 Suivent six autres histoires qui mêlent, elles aussi, avec une efficacité ciselée, l'étrange et l'ordinaire. "Le pommier" par exemple, où dans une campagne très "country", une femme acariâtre meurt, libérant ainsi son mari de sa tristesse stérile. Mais dans le verger, repousse un vieux pommier dont le poison se distille à petites gouttes.... "Encore un baiser" mène une très chic mère de famille, lors de vacances très vides, dans un hôtel très chic aussi et bondé d'admirateurs potentiels, vers une liaison amoureuse à l'essai. Son ennui, la chaleur, sa beauté inutile entraînent la belle indifférente au bord de la falaise ... Dans "Mobile inconnu", un arrière goût d'Agatha Christie flirte avec la folie d'une jeune femme pour qui la naissance d'un enfant aurait dû être une joie ... 

Un pur régal, le ton Daphné jusqu'aux bout des ongles, entre lumière et crépuscule, où le pire n'est jamais sûr mais toujours incertain, et c'est encore pire ....

31/05/2015

Génitrix, François Mauriac

génitrix,françois mauriac,romans,romans français,famille je vous haisJe ne sais plus par quelle aiguille nous sommes arrivées, Ingannmic et moi, à cette idée de (re)lecture commune, mais ce fut une très bonne idée.

En disant relecture, je me fourvoie quand même un peu, parce que, en ce qui me concerne, la première lecture de ce titre est si lointaine, que je ne gardais de "Génitrix" qu'une vague nébuleuse d'un truc à la Mauriac. Et c'est exactement cela, la cruauté d'un huis-clos des âmes dans une écriture classique et sans surprise, qui tranche dans le vif aussi efficacement qu'un vers de Racine.

Mathilde a épousé Fernand pour de mauvaises raisons. Pauvre cousine pauvre d'une dynastie bourgeoise qui ne peut que la considérer avec le mépris social dû aux cousines pauvres et orphelines, déclassée, arrogante sans pouvoir le dire, elle jette son dévolu sur le voisin, ce Fernand, qui lui a paru une proie facile et sa seule bouée de de sauvetage social de son existence. L'amour n'est pas le sujet de Mauriac.

Fernand, lui, a épousé Mathilde pour d'autres mauvaises raisons. Vieux garçon emmitouflé par sa mère depuis des décennies dans un carcan d'attentions, il est une sorte d'être immobile. Il a de temps en temps des velléités de révolte. Mathilde fut un de ses caprices d'indépendance, qui rapidement a tourné vinaigre, forcément .... 

Mathilde et Fernand se loupent, Félicité, la mère, jubile, elle récupère sous fils sous son aile, en bonne mére poule qui lui avait coupé si bien les ailes que le poussin ne pouvait se faire coq. Voilà la rivale à terre.

Seulement, voilà, Mathilde se meurt des suites d'une fausse couche, laissée solitaire dans les draps blancs glacés et la fièvre qui fait trembler son lit, abandonnée de toute affection. La mort fait de la rivale de la mère une icone dans le coeur du fils. Souffrance, jalousie, remords vont les tordent.

Dans ce très court roman, on passe de l'un à l'autre des personnages, tous les trois méprisables s'ils n'avaient l'excuse d'être étouffés dans le silence tordu des vrais sentiments, qui jamais ne sortent de ce huis-clos, comme jamais ne circule l'air dans les pièces de la vieille demeure. Chacun tricote le malheur de l'autre et le sien sous le regard de la vieille bonne, ultime refuge d'affection pitoyable. C'est cruel et feutré comme un règlement de compte dont les victimes sont aussi les coupables, sans rémission possible.

Du Mauriac, quoi !

 

29/05/2015

Le chant d'Achille, Madeleine Miller

Jacques-Louis_David_Patrocle.jpgIl n'y a pas longtemps, j'ai relu dans une note sur un blog que je sais fréquenter assidûment , ( j'ai recherché mais je ne retrouve plus lequel, désolée ...), cette expression de Colette, pleine de confitures et de douceurs pour moi : "Que j'ai eu du goût ....". Et ce roman me donne l'occasion de la réutiliser à mon tour, car, oh oui, que j'ai eu du goût à lire "Le chant d'Achille" ...

Ce n'est pas une pépite, un livre "où l'on a du goût". Dans une "pépite", il y a le coup de foudre de l'immédiat, la stupéfaction du temps suspendu. Dans l'autre catégorie, il y a le goût de s'enfoncer sous une housse de couette à plume, ou de mettre les doigts dans le pot de pêches au sucre ... Quelque chose de l'ordre du plaisir en cachette. Non pas que "Le chant d'Achille" soit une lecture à cacher, mais elle a le goût d'une relecture pour esprits retors et enfantins.

Imaginez-vous donc l'enfance d'Achille et son épopée troyenne, revue par les yeux de Patrocle, l'ami intime, ici devenu l'amant fidèle et inconditionnel du demi dieu, qui le lui rend bien. Achille et Patrocle en couple fusionnel, voilà qui vous retourne l'antique modèle, sans d'ailleurs que la virilité du super héros en prenne un coup, simplement, elle résonne autrement.

Imaginez-vous Thétis en mère poule (inquiétante, quand même) elle a un petit trident contre Patrocle ... Elle vous sort des eaux pour un oui ou non, de peur d'une atteinte à la future gloire éternelle promise à son fils par les dieux (volages comme ils sont, une promesse n'est jamais sûre ...)

Imaginez-vous un Achille rayonnant de poussière d'or qui jongle avec des figues fraîches sous le soleil de la Grèse Antique

Imaginez-vous un Ulysse plus roublard que nature qui arrache d'une ruse sa Pénélope en mariage, et le serment de fidélité en prime, à tous les prétendants éconduits, en refilant Ménélas à Hélène. 

Imaginez-vous les derniers regards d'Iphigénie briller de mille feux dans les regrets d'Achille.

Imaginez-vous l'endroit où le torse humain de Chiron devient cuir de cheval ...

Imaginez-vous au royaume du centaure sous les cascades des sources fraîche des premiers temps d'un monde encore sans guerre.

Imaginez-vous Achille, planqué par sa mère à la cour de Lycomède, et qui danse en jupette devant les sourires goguenards et entendus d'Ulysse et Diodème ...

Ils sont tous là, Ajax, Agamemnon, puis Hector, Paris, tous reprennent leur corps de héros aux pieds des murailles de la ville fabuleuse dont un seul gond de la porte des murailles faisait la taille d'un homme .... Les mécanismes de remplacement fonctionnent, l'amour d'Achille et Patrocle donne aux épisodes une nouvelle saveur, à la fois connue et inconnue, ils prennent une vie nouvelle, dynamique, à la fois intacts, tout neuf et immuables.

Habillée de neuf, la colère d'Achille, la mort de Patrocle, tout y luit d'un éclat nouveau, dépoussiéré des ruines de Troie, sous l'oeil peu amène des dieux qui ne rigolent pourtant pas avec le destin qu'ils ont tricoté aux hommes.

Un régal, je vous dis ....

Merci Dominique

08/05/2015

Une plage au pôle nord, Arnaud Dudek

une plage au pôle nord,arnaud dubek,romans,romans français,pépitesOù il n'est nullement question ni de plages, ni de pôle nord, mais plutôt de banquises oubliées qui se réchauffent les unes contre les autres, des petites, toutes petites banquises, des banquises qui n'en ont pas l'air (rien à voir avec le Titanic, en plus, c'était un iceberg), des banquises de tous les jours, des banquises invisibles, quoi, qui vont se faire un bout de chemin ensemble, et peut-être se fondre ... Allez savoir avec les banquises, c'est aléatoire, comme le hasard d'une rencontre entre un appareil photo numérique ( le numérique a son importance) perdu et d'un rendez-vous chez le podologue.

La femme d'âge bien mûr qui avait rendez-vous avec le dit podologue, Françoise Vitelli, fouille dans l'appareil trouvé par hasars avec méthode pour en retrouver le propriétaire qui s'avère être aussi anonyme que Pierre Lacaze, " scénariste et dessinateur de la série de S.F. burlesque "Les écuyers de l'espace", publiée par un micro éditeur savoyard. Trentenaire né à Lyon. Juriste en entreprise". Du lourd, quoi. De Pierre, on glisse à Jean Claude, son ami, le vrai propriétaire, en fait, esquissé en vrai loser en une phrase attendrie : " La vie est parfois sinistre, même pour les gentils garçons". 

Mais attention, Jean Claude, n'est pas un gentil bêbête, c'est un vrai gentil, au chômage, avec mariage raté et petite fille sur le coeur fondant.

Un appareil photo, un coup de sonnette, ainsi commence la tranquille Odyssée de Françoise et Jean Claude qui s'écrit dans un pavillon de banlieue, entre buffet en chêne avec santon de Provence, et coups de portos du dimanche partagés. Une histoire d'amitié entre une veuve que son Clyde de mari a laissé finir en Bonnie institutrice à la retraite, et un encore presque jeune homme ; l'histoire en pointillée de deux béquilles l'une à l'autre indispensables et fragiles.

Pourtant, rien de triste (ou plutôt, si, mais ce n'est pas écrit triste) dans ce récit (très, trop ?) court, un côté narquois au contraire, une sorte de tiré à la ligne d'Echenoz, sautillante et elliptique à la fois ... L'écriture de Dudek ressemble à ces minuscules éclipses de vie qu'on aurait croisées, un pas de côté dans la vision attendue, une acrobatie dans les lignes des phrases et des destins ; "Quelques détails, trois fois rien, l'essentiel. Faire quelques pas dans une maison, pour visiter, savoir si elle nous plait".

Attention, pépite ! 

Merci Keisha ...

12/04/2015

L'homme de Kiev Bernard Malamud

l'homme de kiev,bernard malamud,romans,romans américains"Tous les hommes participent à l'histoire, mais certains plus que d'autres, les juifs en particulier", et Yakov, le héros de cette fiction, l'est, juif, ce qui lui vaudra de participer intensément à l'histoire, à son corps défendant.

On est en Russie, avant la révolution bolchévique, Nicolas II maintient une autocratie où la bureaucratie verrouille la justice, où les pogroms menacent, où l'antisémitisme moyenâgeux maintient les tueurs de jésus Christ et les buveurs de sang d'enfant dans des zones réservés dans les campagnes, des quartiers insalubres dans les villes.

Yakov, réparateur de son pauvre état, vient d'être quitté par sa femme, sans enfant, il décide de quitter sa cabane pour tenter sa chance à Kiev. Depuis, longtemps, il a perdu la foi, se dit libre-penseur depuis qu'il a lu Spinoza. Moitié inculte et complètement misérable,  il s'est rasé la barbe pour ressembler à un goy et, monté sur un âne rétif, prend la route de la seconde chance. 

On pourrait croire au départ à une fable un peu saugrenue, sur la tonalité de cette littérature judaïque si prompte à se moquer d'elle et à se caricaturer : un beau-père un peu Mangeclou de Cohen, un chemin cahotant, sans héroïsme et sans gloire, des tribulations peu romanesques. Le propos semble brouillon ...

Mais non, il faut suivre Yakov pas à pas. De hasards en mauvaises décisions, (mais avait-il le choix des bonnes ?), le personnage s'enfonce dans un mensonge honnête en cachant son identité juive qui lui colle à la peau, il choisit de la mettre entre parenthèse pour entrer au service d'un propriétaire de briqueterie, alcoolique et veuf mélancolique, affublé d'une fille à tendance nymphomane ...

Quelques livres, une chambre, beaucoup de solitude, de silences, Yakov se fait tout petit. Mais pas assez pour ne pas être rattrapé par les tribulations de l'histoire, il suffira d'un ouvrier mécontent, d'un gosse chapardeur, d'un pan de chemise, d'un vieux juif égaré, pour que les millénaires superstitieux ne le broient de leurs mâchoires mécaniques, bien huilées de leur haine du juif. Viscérale. Yakov redevient alors la bête immonde, l'infâme porc qu'il faut condamner.

L'accusation est rapidement bouclée, l'étau mis en place, il ne reste plus qu'à le faire avouer, le juger, le Yakov, petit grain de poussière, coupable d'office. Sauf que ... victime expiatoire, Yakov résiste. De prisons en prisons, de cachots en cachots, d’humiliations en tortures morales, de mauvais traitements en faux témoignages, il décide de rester homme pensant, et libre.

Le texte devient alors sacrement puissant, réquisitoire, non tant contre l'antisémitisme, mais contre les mécanismes ancestraux et ataviques qui fabriquent du bouc émissaire, et en faveur de l'homme qui résiste, sans force et sans fausse foi. Yakov se met alors en marche vers une incroyable dignité, et la fin du livre répond à la première citation que "pour ce qui est de l'histoire, il existe des moyens de renverser la vapeur". Et toc !

 Une lecture commune avec Ingannmic, à partir d'un conseil de Sandrine.