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08/02/2015

Personna Erik Axl Sund

Prater,_Wien.jpgPremier tome d'une trilogie, "Les visages de Victoria Bergman", "Personna" a des vrai-faux airs de "Millénium" : même qualité moyenne d'écriture, même type d'intrigue à coup de cymbales qui demanderait presque un carnet de notes à la lectrice qui se veut attentive et clairvoyante (comme ce n'est pas mon cas, ma note sera au cahin-caha de mes souvenirs ...), même puissance addictive, un "shot" d'adrénaline au sérial-killer qui se vautre dans l'ignoble et la tension permanente. J'adore !

Trois personnalités se croisent ( en sachant qu'une est forcément double ... voire triple, voire plus ...). Il y a celle de Sofia Zetterland, psychothérapeute, elle s'obstine à porter des chaussures trop petites pour saigner des pieds et a d'étranges trous de mémoire, notamment du côté de la Sierra Léone, béances d'où la bête immonde pourrait bien surgir. En apparence, c'est une spécialiste reconnue des troubles enfantins, principalement de ceux des anciens enfants soldats et de ceux causés par des sévices sexuels à haute tension .... ce qui l'a conduit à auditionner pédophiles et victimes, dont Victoria Bergman. Victoria est l'une de ses patientes dont Sophia réécoute sans cesse les enregistrements des séances, jusqu'à la nausée, l'exaspération et l'endormissement lacunaire. Ce qui est quand même gênant ....

 Jeannette Kilhberg semble plus solide. Une simple flic surchargée par sa voiture qui tombe en pièces détachées, le mépris machiste de ses supérieurs, l'inactivité de son compagnon artiste peintre en proie au doute, le manque d'argent qui s'ensuit et sa culpabilisation de mère surchargée également d'un ado renfermé, et enfin par l'affaire en cours ....

Un corps, puis deux, puis d'autres, des corps de jeunes garçons d'origine inconnue, semés dans la ville, momifiés, drogués, roués de coups ....

Une autre voix, non située, enlève un garçon perdu et l'enferme dans une chambre secrète et obscure, un dressage sado maso commence ...

Une grande roue tourne dans le passé, une maison dans le campagne, un petit garçon charmant se baigne dans un lac, un père rode.

Deux voix sont dans le réel, l'autre les court-circuite, la voix coupable semble toute tracée avant qu'elle ne bifurque ... dans une tension telle que bien ou écrit, bien ou mal ficelé, vous tenez le livre ouvert jusqu'à l'extinction des yeux.

Ne pas s'embarquer dans ce premier tome, sans avoir le second sous la main ( ce que j'ai fait, évidemment, malgré l'avertissement de Margotte ...) Mais une main secourable est venue me sortir de l'angoisse de la suite.

Merci A.P !

21/01/2015

Annabel Kathleen Winter

annabel,kathleen winter,romans,romans américainsUne note sur l'effet subliminal dans l'esprit d'une lectrice basique produit par une éruption d'illustration de couverture vue partout, blogs, devantures, livres à lire, coup de cœur ... Ce livre-là, je ne pensais plus le lire, (trop de couvertures tue l'envie de lire l'intérieur). Et ce qui est certain, c'est que je ne l'aurais jamais mise au Labrador, l'action.

Cause que joli petit corps dénudé androgyne dans la neige des rudes trappeurs que j'imagine virils et poilus (inutile de préciser que je n'ai jamais vu le corps dénudé d'un viril trappeur poilu du Ladrador, même pas en rêve ..), j'en tremble, rétrospectivement, de froid et de peur pour lui et j'en tremblait du misérabilisme à seaux et à tempêtes, le genre à vous faire prendre la pancarte "laissez les vivre" (les = les androgynes au Labrador ou ailleurs, d'ailleurs, mais heureusement (pour eux) ils sont peu, alors le risque d'être androgyne au Labrador, je ne vous dis pas, sauf que là si ...)

Comme je n'avais pas non plus vraiment lu les nombreuses notes qui célébraient les charmes de cette histoire d'hermaphrodite perdu dans l' univers des caribous (je ne lis pas toujours attentivement les notes quand je n'ai pas encore lu les livres, même pas chez d'Ingannmic), je fus fort surprise de m'y retrouver transportée et en encore plus de m'y immerger de mon plein gré et de m'y engourdir, attardée et ravie de l'être.

Le corps d'Annabel, il n'est pas seulement hermaphrodite, il est imprégné, façonné, de cette terre du caribou blanc, des lignes de trappe, des cordes de bois, des odeurs de l'herbe, de crêpes, d'hamburger et d'essence. Imprégné et façonnée aussi, par le silence de ses parents et l'invisible image de l'enfant qu'ils ont voulu, puis voulu avoir. De ce désir là, Annabel est double et portera le nom de Wayne à cause du désir du père de choisir ce sexe fort là.

La mère, elle, laisse couler sa peine de la petite fille perdue. Elle sait que, castrée par le père, elle ne s'en sortira pas indemne. Pourtant, elle ne dit rien. Annabel-Wayne grandit, sans rien savoir de la petite fille, qui, en lui-elle, frappe par petites touches : le goût du dessin, des arabesques, une passion pour les ballets télévisés de nage synchronisée, le rêve fou de porter un maillot de bain à paillettes. Un truc pousse en Wayne comme pousse la tragédie dans un corps qui s'ignore. 

Et Wayne grandit toujours. Dans le village, seule Thomiasina connait le secret. Elle aussi le tait, même si c'est du bout des lèvres, elle est la seule à nommer la part de Wayne qui lui est cachée. Une singuliere attirance lie le garçon que l'on nomme Wayne à cette femme et à Willy Michelin : une fille ose manger des sandwichs à la salade verte et qui rêve de devenir chanteuse d'opéra en apprenant les notes, une par une, dans une partition de Fauré d'après Racine.

Est-ce quand on a été séparé de soi-même, c'est pour toujours ? Est-ce que le silence étouffe tout remords de s'être tu ? Est-ce les ponts unissent ou séparent les deux rives ?

Ouaips ! Il se passe de drôle de trucs dans le Labrador, avec de la magie et du drame et de la tristesse et de l'amour dedans. Franchement, j'aurais pas cru trouver tant de plaisir à les lire.

Merci A.M.

 

18/01/2015

Comment les fourmis m'ont sauvé la vie Lucia Nevaï

comment les fourmis m'ont sauvé la vie,lucia nevaï,romans,romans américains,pépitesLes fourmis, au départ de cette histoire, ont des rôles fort secondaires ... C'est Crâne qui prend la parole. Foetus juste expulsé en ce monde, elle découvre son frère Little Duck, sa soeur, Jima, et vaguement l'odeur de sa mère, qui en tentant de s'en débarrasser avant de l'expulser, l'a, en plus, quelque peu déformée . En fait, Crâne a un peu trop de parents, sans en avoir aucun. Ils sont au nombre de trois, deux femmes et un homme, mais l'homme n'est pas son père, et pour son frère et sa soeur, c'est un peu pareil mais pas dans le même ordre ...

Tous les six vivent dans un cabane squattée, au milieu des champs de l'Iowa. Tit, une des mères, vit sa vie de vendeuse à la cuisse légère et fourgue des produits miracles macrobiotiques jusque dans la bouche des enfants. Ces pilules sont d'ailleurs  à peu près leur seule nourriture. Flat, l'autre mère, ne quitte pas son piano où elle tape les mélodies de cantiques hallucinés à la gloire du dieu de l'Apocalypse. Les enfants accomplissent en choeur cet autre pendant de l'amour maternel, bien obligés ... Et, pendant ce temps-là, le père, Big Duck, un ancien prédicateur déchu pour polygamie, tire le diable par la queue dans les salles de billard de la ville où les enfants n'ont jamais mis les pieds.

C'est dire si Crâne est mal barrée ... A moitié aveugle, considérée comme attardée, seule la chaleur crasseuse de la robe jaune de sa sœur l'a accueillie en ce monde. Les trois enfants grandissent, livrés à eux mêmes, le corps affamé, sans savoir ni lire, ni écrire. Ils survivent entre eux, se dorlotent d'un rien, se protègent d'un regard. Comme il n'y a personne autour d'eux, ils évitent même la compassion ... Leurs journées passent, dans la contemplation des champs de maïs voisins, dont ils connaissent toutes les saisons et les travaux, et dans l'attente du passage du train de 21.49, le recrachage des cantiques et l'avalage des miracles macriobiotiques.

Jusqu'au jour où, un drôle de personnage va attérir dans leur paysage immobile, transformant la carrière voisine en un lac artificiel pour pêcheurs. A défaut de baguette magique, cette ouverture vers la normalité va quand même constituer une certaine forme de porte de sortie pour les enfants, et Crâne trouvera une route cabossée à suivre. Poursuivie par la nostalgie de sa misère crasseuse, elle tentera de devenir princesse, sans grand soutien du prince charmant, il faut bien le reconnaître.

Un texte drôle, enfin, qui fait sourire au lieu de faire pleurer, comme il se devrait, vu le sujet, une spéciale dédicace aux fourmis qui sont drôlement bien en fées redresseuses de sorts tordus.

Et un grand merci à ma copine A. M. qui m'a fait découvrir cette petite pépite.

23/12/2014

Le météorologue Olivier Rolin

le météorologue,olivier rolin,romans,romans français,dans le chaos du mondeLe météorologue est un homme banal, pris dans les rouages ordinaires de la répressive administration dans l'URSS communiste des années 30, pris aussi par le regard d'un narrateur qui se dit convaincu d'une mission, lui redonner une petite silhouette d'homme, à défaut d'une grande âme résistante. Au départ, il est bien pâlichon, effectivement, Alexis Fédossiévitch Vangengheim, un fonctionnaire zélé, rêveur de nuages. ( Je signale que par la suite, si je l'appelle Fédo, ce n'est pas que ce personnage invite à la familiarité, loin de là, mais juste par flemme)

Au départ, donc, il n'est plus qu'un corps parmi d'autres, enseveli sous la neige et l'oubli, dans on ne sait quelle fosse commune, sans doute pas très loin des îles Solovki, un Goulag du de froid polaire. Fédo n'a pas laissé beaucoup de traces, quelques publications négligeables sur le temps qu'il fait, qu'il a fait, sur des perspectives nuageuses. De ses innombrables lettres à Staline, protestations de son innocence, il ne reste que du vent. Ont-elles même été lues ? On peut en douter.

Olivier Rolin est arrivé jusqu'à lui par une autre correspondance, la seule trace de réalité de ce petit personnage : les lettres que Fédo a adressé à sa femme et à sa fille, Eléonora, durant ses années de détention anonyme. Elles ne racontent rien de vraiment extraordinaires ses lettres, sa santé, son ennui, et surtout, son incompréhension. Il y dessine oiseaux, plantes, comme des sortes d’abécédaires pour la petite. Traces infimes et pour autant singulières que l'auteur exhume et remet en situation. Olivier Rolin mêle sa voix à celle de cet homme, si têtue et si bornée dans sa répétition que sans la voix de l'auteur, on ne s'y attacherait guère. C'est toute la qualité de ce livre, profondément humaniste, l'air de rien.

Fédo n'était en effet qu'un fidèle serviteur du parti. Il adhérerait à ses idéaux chimériques, et météorologue, mettait son savoir des nuages et de leur flux au service des plans de production agricoles, les caprices des nuages, des pluies et du soleil à la gloire de champs staliniens. Cette mission aurait dû le mettre à l'abri de toute accusation de corruption ou de trahison anti-communiste ( corrompre la course d'un nuage capitaliste paraissant aussi aléatoire qu'échapper aux purges qui commencent à s'abattre sur toutes les couches de la stratosphère) Et pourtant, il va être désigné comme saboteur des chiffres des pluies (ou plutôt du manque de pluies). ironie d'autant plus cruelle et absurde, que lui, la famine, il ne l'a même pas vue sévir dans les villages des Kolkhozes. 

 Déporté dans le désert de glace des îles Solovki, Fédo y croisera l'étrange histoire d'une bibliothèque de Babel et de livres proscrits, aussi improbable en cet endroit que les infatigables espoirs du petit homme d'être lu de Staline. 

Un livre basique, sans aucune connotation péjorative, mais dans le sens où il revient à la base, au pion qui ne savait pas qu'il n'en était qu'un. La lecture peut en être prolongée par un reportage passionnant, à voir chez Dominique, où le même Olivier Rolin se penche cette fois davantage sur l'histoire des livres et des lieux.

A lire et à voir (ou l'inverse, ce que j'ai fait, et cela marche très bien aussi)

07/12/2014

La confrérie des moines volants Metin Arditi

la confrérie des moines volants,métin arditi,romans,romans historiques1937, le NKVD traque et trucide les moines orthodoxes (ou non ...) à tout va. Les monastères sont, les uns après les autres, dévastés, les icônes brûlées. La nouvelle URSS soviétique veut éradiquer de l'âme slave, les profiteurs de l'ancienne Russie.

1937, ermite de chez ermite de son propre monastère, perdu de chez perdu au fond des bois, Nikodime mène une autre lutte, solitaire contre lui-même. Il expie fautes passées et envies honteuses de sexe et de femme dans la solitude fiévreuse de son esprit et il impose à son corps une discipline fervente qui alterne les marches épuisantes dans la neige et les bains prolongés jusqu'à l'engourdissement dans les eaux glacées du lac. Aucun répit et une tension permanente pour tuer tout autre désir que celui de la rédemption dans Dieu et l'oubli. Il dort déjà dans son propre cercueil.

Le massacre de ses frères et le saccage de son monastère vont le jeter avec deux survivants pas bien malins, jusqu'aux cabanons abandonnés d'un ancien camp de travail. D'autres moines vagabonds les rejoignent, dont un ancien acrobate de cirque et un spécialiste de la restauration d'icônes, venu une "Vierge à l'enfant" sous le bras. 

Et l'icône va enfin donner un sens à ce groupe minable de moines cachés. Car Nikodime est de plus en furieux, et sa croix de plus en plus lourde à porter au sommet de la colline boueuse. Désœuvrés, les moines se laissent aller, chantent des airs païens et acceptent les dons en nature alcoolisée des paysans voisins, contre un baptême, une bénédiction. Nikodime fixe alors les statuts : les moines vont se faire volants et voleurs, décrochant des églises encore debout autant d' oeuvres d'art sacrées qu'ils le pourront et les cacheront, pour les sauver, en attendant un autre temps que celui des Bolcheviques.

L'autre temps vient par l'ouest et un autre personnage. Paris, les années 2000, le père de Mathias vient de mourir, brusquement, et brusquement aussi, Matthias, le découvre autre, entouré d’icônes sacrées et de mystères orthodoxes. Menuisier d'art, il lui a laissé en guise de dernier message de nombreux tiroirs secrets à ouvrir. Ce que Matthias n'a pas vraiment envie de faire, et c'est en traînant les pieds qu'il va se retrouver doté d'un étrange héritage, celui d'une mémoire dont il n'avait jamais soupçonné l'existence, enfouie sous la terre et les années d'oubli idéologique.

Un récit passionnant d'un bout à l'autre, jusqu'au point de jonction final et franchement faire des icônes des bombes politiques et sentimentales à retardement, est juste une géniale idée romanesque à souhait ! 

PS: je sais que celle que j'ai mise en illustration n'est pas la bonne, mais sur le site du musée de l'ermitage, je n'ai pas réussi non plus à trouver la vierge de tendresse avec un carreau abîmé. J'aurais bien aimé, parce que le carreau abimé, c'est qui fait tout, je crois.

 

 

03/12/2014

Sur les ossements des morts Olga Tokarczuk

250px-Biche2.JPGJanina Doucheyko est une vieille dame pas rabougrie qui pourrait passer pour une douce excentrique. Leçon numéro un : se méfier des vieilles dames excentriques, parce que l'on n' est pas dans un polar anglais, ni dans "Le cave se rebiffe". Rien à voir.

Le décor ; un petit hameau frigorifié et recroquevillé sur quelques habitants qui résistent à l'hiver et jonglent avec les caprices des réseaux des téléphones portables, la frontière avec la Tchéquie est toute proche, et la Tchéquie pour Janina, c'est un havre de paix qui s'oppose en tout à sa solitude reculée. Un pays où l'on ne tue pas les animaux, par exemple, où l'on aime la poésie de Blake ... Alors que chez elle, les chasseurs envahissent les bois. Et Blake, n'en parlons même pas ...

Leçon numéro deux : se méfier des biches : Grand pieds, le voisin braconnier sadique, sale, répugnant, est le premier à mourir . Etranglé par un os de la biche qu'il venait de dépecer sauvagement dans sa cuisine pouilleuse, pendant que les copines (de la biche) regardaient la victime se faire engloutir par le meurtrier par la fenêtre avec comme une envie de vengeance dans les yeux. Enfin, c'est ainsi que Janina voit les choses.

Leçon numéro trois : se méfier des biches (bis), des renards, des pies (voire des insectes nichés invisibles dans les troncs d' arbres). Un monde grouille et bruisse de sa colère. Enfin, c'est ainsi que Janina voit les choses. Sans parler des sangliers.

Janina voit les meurtres dans les astres. Leçon numéro quatre, ne pas se méfier des astres, un truc de taureau en verseau, de verseau en taureau, avec des meurtres en mars, une sorte de justice astrologique, quasi certaine, celle-là, parce que celle des hommes, elle piétine dans les empreintes de la neige et du vent.

Leçon numéro cinq : se laisser porter par cette intrusion dans un monde pas si doux dinglo qu'il pourrait en avoir l'air, les bisounours comportant quand même quelle failles inquiétantes : Matoga, le taiseux, membre de l'amicale de la cueillette des champignons,  Dronizi, le passionné de Blake, l'écrivaine cendrée ... Faut faire gaffe (leçon numéro six, les schtroumpfs ne sont pas tous bleus, mais les renards argentés si. Quoi que ...)

Leçon numéro sept : il faut lire ce livre. Atypique, ni roman policier, ni fable écologique, le personnage de Janina retient le tout : ermite humaniste, troublante Trouvetout, militante délatrice, maladive acariâtre, logiquement barrée, elle oscille entre ombres des bois et lumières d'un été partagé.

Que l'intrigue soit alors quelque peu cousue de fil blanc, n'a pas trop d’importance tant il n'y en a pas, des leçons. Mais du goût de lecture, si.

 Je rajoute le lien vers la note d'Ingannmic

 

29/11/2014

L'espoir cette tragédie Shalom Auslander

l'espoir,cette tragédie,shalom auslander,romans,romans américains,dans le chaos du mondeComment être un adulte serein, calme, équilibré et responsable quand votre mère, américaine depuis la cinquième génération, née à Brooklyn en 1945, dans une classe moyenne plutôt aisée, se met, suite au départ du mari, à se métamorphoser en survivante obsédée d'une Shoah qu'elle n'a jamais vécue ? Quand elle vous flanque sous le nez, à six ans, l'album photo des atrocités de Buchenwald en même temps que l'abat jour de votre chambre à coucher, en affirmant que la garniture est tout ce qui reste de votre grand père ?  (que l'objet soit estampillé "Made in Taïwan" n'est qu'un subterfuge commercial qui ne gêne en rien le constat de la réalité cachée. Effectivement, un "Made in Buchenwald" serait du plus mauvais aloi, est bien obligé de concéder le pauvre narrateur, submergé d'un poids qui n'est pas le sien. )

Alors grandir, à l'aube de la quarantaine, c'est ce que Salomon Kruegel tente encore de faire, malmené malgré tout par le processus de culpabilisation qui est en quelque sorte, son seul moteur, avec aussi, l'espoir. Entre autre celui de trouver, avant sa mort (prochaine, vu les angoisses qu'il se trimbale) les bonnes dernières paroles à transmettre à son fils, Jonas, trois ans pour l'instant. Donc, Salomon passe une bonne partie de ses monologues intérieurs à ressasser les épitaphes d'hommes célèbres, dans l'espoir de ne pas les répéter, d'en trouver une pareille, une bien sentie sur l'humanité, la mort, voire la mort de l'humanité ...

On le voit, l'espoir de Salomon d'atteindre un jour, un degré de névrose supportable, reste un horizon chimérique.  Pourtant, il a tenté la fuite, loin de sa mère, avec sa  femme, Bree et son fils, vu qu'à trois ans, celui-ci a déjà failli mourir d'un simple microbe et que pour un père qui marche à la culpabilité, un microbe, c'est un de trop qu'il ne peut supporter.

Ils ont donc acquis, loin de la mère, une veille ferme au prix modeste, à cause d'une histoire d'anciens propriétaires allemands et d'une puanteur énigmatique et persistante, une histoire de tuyaux bouchés, de ventilation qui couine.... Flanqué d'un emploi de vendeur émérite de recyclage écologique en tout genre, Salomon pense qu'il pouvoir s'en sortir,enfin. 

Sauf que ça couine aussi au grenier, un truc de souris qui gratte la tête de Salomon, à cause des fermes qui sont incendiées dans le coin depuis quelques temps, ce pourquoi, Salomon se lève ( premier chapitre) et tombe sur Anne Franck (deuxième chapitre). Une vieille Anne Franck, sale et caractérielle, rosse et tyrannique, qui ne compte pas sortir du grenier avant d'avoir terminé son dernier chef d'oeuvre ...  Les choses se corsent encore quand la mère , déclarée mourante, rejoint ce qui aurait dû être un début de havre de paix et tente (entre autre) de transformer le jardin en espace funéraire pour légumes sous vide. Le maestrum va engloutir le héros, en un rythme qui le suffoque ...

Dire que ce livre est drôle, c'est vrai, drôle, caustique, brillant, érudit, puis sombre et inquiétant, car il triture les méninges et pointe sous une façade de doux délire culotté, le piège de la sacralisation de la mémoire et celui du ressassement de la "catastrophe".

Bien plus fort que l’écœurant (pour moi) "Il est de retour"  depuis, je me suis laissée tentée par "Mon holocauste" recommandé par Sandrine.

15/11/2014

Le livre d'un été Tove Janson

Comme ce qui pourrait être une ritournelle ou un manège magique : une petite fille, un papa, une grand-mère, une île dans le golfe de Finlande, une île dans un archipel d'îles, plates et grises et fleuries de petites fleurs éphémères, et en fait, pas un été, mais des étés, des myriades d'étés qui n'en font qu'un, l'été, l'été pur par excellence celui de l'enfance, un concentré d'été à lui tout seul, un moment arrêté et juste, juste par fait car ponctué de ces imperfections subtiles qui suspendent le temps.

Dans ce temps de l'été, petite fille, grand-mère, et papa à la pipe vient en quasi autarcie sur leur île, il ne s'y passe presque rien. la petite fille et le grand-mère s'aventurent dans une cueillette, une excursion en barque, une baignade. elles causent, et jouent, des jeux de rien : d'une boite d'allumettes, elles construisent Venise, d'une grosse vague, la grand mère sauve le palais de doges des eaux. Des dialogues, qui l'air de rien non plus chamboulent l'endroit des âges et font grandir.

Le livre est construit sur ces minuscules saynètes, des anecdotes dans le temps qui passe doucement, jusqu'au prochain été parfait et pareil au autres où l'on rangera dans la véranda les pots, dans la chambre d'amis, les cannes et les hameçons, et autres objets éparpillés,  et où seront laissées aux éventuels naufragés les consignes pour ouvrir la trappe de la cheminée. il y a les pétards mouillés des feux de la Saint Jean, la visite d'un voisin, un vieux bonhomme qui fuit sa famille, le jour de la grande tempête où Sophie (la petite fille)  s'est prise pour dieu par ennui et l'a bien regretté ensuite, les commandes du père sur les magasines de vente de fleurs par correspondance, des tulipes pour fleurir l'île, une véritable entreprise que la sécheresse manqua de faire capoter et qui seront sauvées avant le naufrage de la grande saucisse orange en plastique ...

Sophie s'ennuie parfois dans ce temps qui s'étire, colère, injuste, veut grandir, ne pas être là dans ce temps qui ne s'écoule pas alors que d'autres passent faire la fête sur la plage  ... La grand-mère regarde et tire de quelques mensonges consolateurs une leçon pour petite fille, apaise les peines d'amour : pourquoi son chat préféré ne l'aime pas ? Pourquoi plus on aime plus on souffre ? D'autres peines s'annoncent, en attendant elle protège, en fumant en cachette sa deuxième cigarette de la matinée, pose sa canne pour un bain de mer, arrose la pâquerette sauvage d'eau douce avant que la pluie ne tombe, au cas où ...

Un roman de pleine mer qui a la saveur, si douce des eaux calmes et tendres ... Merci à toutes celles qui m'ont tentée !

Une des tentatrices : luocine mais grace à elle j'en ai retrouvé une autre Hélène

05/11/2014

Lady oracle Margaret Atwood

Joan est écrivaine, héroïne et écrivaine d'héroïnes, Joan est en fuite, planquée sous des serviettes de toilette au-dessus d'un champ d’artichauts italiens, avec des lunettes noires sur un balcon miteux, et la chaise en plastique qui la retient ne va pas tarder à se casser la figure. Joan est là de son plein gré, ou presque, parce que son plein gré, elle ne sait pas trop où elle l'a planqué. En bref, Joan est censée être morte, noyée dans un lac, au Canada.

Que fiche sur ce balcon bancal, cette belle femme à la rousse chevelure flamboyante digne d'un roman gothico-victorien dans l' attitude éplorée d'une biche aux abois ? Ben voilà l'histoire d'une boule de mite qui se rêvait papillon-danseuse étoile ... l'histoire d'une fuite dans des fuites, des fuites d'identité qui prennent l'eau de toutes part, l'eau de rose, avec des piquants, beaucoup de piquants, des histoires de labyrinthe qui dévorent les petites filles avec les longues dents des rêves ....

Première étape du long retour arrière qui donnera (peut-être) la solution ... Le rêve de la maman de Joan était de tenir dans sa main de fer une petite fille selon son image : féminine, mince, surtout mince. Joan est ronde malgré elle, puis, elle deviendra obèse pour résister à la dictature du rêve de la mère. La mère est une figure obsédante, une harpie de l'apparence, celle qu'elle voudrait pour sa fille devrait se conformer à celle qu'elle crée dans les salons successifs, au fur et à mesure de l' ascension sociale de son mari ( un absent en pantoufles marron). Les salons, elle les aime avec des housses en plastique sur les chaises. On suppose qu'elle rêverait d'en mettre un à sa fille ... 

Par désamour, Joan se laisse déborder par les bourrelets, les larmes, les sales petites jeannettes qui lui jouent des sales tours de petites filles minces. Elle se love dans son poids comme dans une carapace, toujours poursuivie par son rêve de danser en tutu à paillettes. En réalité, ce n'est pas l'obésité le problème, mais le tutu ...

En réalité, ce n'est pas un livre triste et grave, c'est un roman drôlement échevelée, comme l'héroïne, qui devenue papillon, ne sait pas quel papillon elle est et donc change de rôles, poursuivie par le fantôme de la grosse femme en tutu et le corps astral de sa mère. C'est une héroïne en papier émeri qui se déguise comme elle imagine les hommes, il y a les plats, les vrais, un surtout, dont elle fera son mari, et les faux, ceux de papier qu'elle invente dans les romans à l'eau de rose qu'elle écrit. En mélangeant, là encore, un peu les deux ... comme elle se mélange avec les Charlottes de ses romans sentimentaux, belles, pauvres, vertueuses et pâles que traquent les  lords concupiscent mais subjugués par la beauté pure qui se refuse à lui.

Dans ses romans, Jane arrive à vivre, c'est dans la vraie vie qu'elle a du mal .... C'est ce qui explique le balcon, les serviettes de toilette et le champ d'artichauts....

Si vous avez un peu de mal à vous y retrouver, dans ma note, je veux dire, Margaret Atwood n'y est pour rien, son roman à elle n'est pas échevelé, mais drôle, très pince-sans rire, il m'a presque donné envie de me plonger dans un "Harlequin" (mais écrit par Margaret Atwood). Et puis, je compte sur Ingannmic pour être plus claire que moi.... Encore merci à elle, pour cette lecture commune et pour la découverte de cette auteur avec La servante écarlate.

24/10/2014

Là-haut vers le nord Joseph Boyden

Un recueil de nouvelles qui m'avait marquée, il y a quelques années, je découvrais alors tout juste Louise Erdrich, et Boyden venait du même coin de littérature, celle des amérindiens d'après les cow-boy, loin des regards des blancs compatissants, deux voix qui se rejoignaient pour une incursion en des territoires laissés en friches et en misère : les réserves d'aujourd'hui, les amérindiens sans les plumes, les Cree, en réalité, plus précisément pour Boyden.

Toutes les histoires racontées ici prennent racine dans l'un de ces territoires-là , "là haut vers le nord", un vague géographique qui en dit déjà la méconnaissance et le mépris. Et en fait, peu de paysages en sont décrits ; juste qu' il y fait froid en hiver et qu'en été, les mouches noires infestent les yeux et les oreilles. Il y coule encore une rivière où murmurent encore quelques brochet et encore des souvenirs,  et encore quelques esprits rodent dans les bois, quelques tentes de sudation peuvent retenir les fantômes, mais les quatre points cardinaux cernent le malheur des personnages habitant en ce territoire qui a perdu toute identité : "Est : peine, Sud : ruine, Ouest : course, Nord : retour".  Un tour d'horizon fermé en cercle car on ne s'évade pas de la réserve. "Vous savez ce que Jésus nous a dit, à nous Cree ?" blague Salvina  qui a tenté un envol cauchemardesque :"Surtout ne faites rien avant que je revienne". Rien, alors on y survit, on s'y cantonne, on y crève d'alcool, de sucres, de sniffs d'essence volée, de mépris, de misère sexuelle, de misère culturelle, de misère organisée à coups d'allocations gouvernementales. La scolarité forcée dans les pensionnats a coupé les enfants des parents, de leurs savoirs et de de leur langue pour les laisser vides, en errance entre un passé qu'ils ne connaissent plus et un futur qui n'a pas de formes. Des savoirs ancestraux, il reste des brides, des guenilles flottantes dans les têtes d'ivrognes de Langue peinte ou de Joe cul de jatte, ou dans celle du vieux aux chiens, ou encore dans celle de Dink, qui ne sait qu'en faire l'usage de la violence. Il leur reste quelques noms, prénoms, surnoms, quelques windigos, un tambour et un chant funèbre. Mais les visions ont été remplacées par le jeu, le Bingo, qui remplit les salles et vident les têtes d'autres rêves, le pénitencier du sud et la prochaine beuverie.

Pourtant, c'est un panorama humain, trop humain, et chaque personnage porte misère et malgré tout, dignité, même si les traces en sont fugitives, se dresser contre le barrage, le rêve d'un catcheur papillon, revenir là et broder des mocassins, redire la colère en un ultime concert, ne pas sombrer, tout simplement.

Des nouvelles partagées avec Jérôme, pour moi une relecture sans aucun bémol. (et pour lui aussi, j'en suis quasiment certaine)

 

14/10/2014

Césaré Fuyumi Soryo

cesare,fuyumi soryo,bandes dessinées,mangasMoi, je croyais que les mangas, c'était une B.D pour nuls de l'histoire, avec des personnages aux grands yeux et des dialogues limités à "Akaï", "Bong", "t'es mort" (je ne sais pas comment on dit "t'es mort" en japonais mais "Akaï", c'est "vas-y" et "Bong", c'est "j'ai gagné, t'as perdu", enfin, selon moi). En plus, lire à l'envers,le temps que je me sorte de ma tentative liseuse et que je retrouve mes vraies lunettes, je la voyais pas percutante l'expérience. Mais, trop tentée par C. de Jardin buissonnier, je me suis lancée. Et le problème, est que je ne peux plus m'arrêter ( au point que j'ai souscris à une carte de bibliothèque, vu que fiston et fifille ont refusé de continuer à me laisser de la place sur les leurs, les ingrats....) Du coup, maintenant, j'ai les mains qui tremblotent et la sueur au front dès que je m'approche de l'étagère des mangas, trop peur que la suite ait été empruntée, je vais finir par les planquer ailleurs, pour être sûre. Mais je sens que le bibliothécaire me guette du coin de l’œil torve de la répression de la lectrice fanatique ..)

Ce manga se situe dans le temps des Borgia, et il arrive à ressusciter l'architecture de la Renaissance, y flotte même un air de reconstitution historique à l’atmosphère fétide, fleurant bon le crime, les trahisons, les alliances contre nature, les complots en sous-mains et les rancunes tenaces. Et même si Césare y gagne les fameux grands yeux et la chevelure flamboyante en gros plans fixes, le genre Méduse du Caravage en noir et blanc, on est loin du pays de "Oui-Oui".

Le Césaré est encore bien jeune, un tant soit peu idéaliste, voire révolté lucide face aux accointances du siècle entre la religion et la politique, cultivé à l'excès, débatteur en diable et étudiant intermittent à l'université de Pise.

Dans cette université , il est le chef de la confrérie des espagnols, être le bâtard reconnu d'un cardinal n'étant pas plus choquant qu'une élection du pape contrôlée par des intérêts politiques. Il va y prendre sous son aile ( sombre, mystérieuse et d'autant plus attirante que sa chevelure en plan fixe est noire de jais), le jeune Angelo, blond, évidemment, lui, comme les blés de l'innocence. Angelo est le petit-fils d'un artisan de Florence, patronné par Lorenzo Médicis en personne, pour reconnaissance de son intelligence hors pair. Sauf que le blondinet, il est ignorant des usages en usage dans l'échelle du respect dû aux grands. C'est ainsi qu'il ignore les marques de la politesse envers le leader obligatoire des étudiants florentins, le fils de Lorenzo, Giovanni Médicis. Il accumule les entorses à l'étiquette et son franc parler naïf laisse bruire les futurs retentissements dans l'ombre des futurs super puissants de ce monde riche en intérêts divergents, et obscurs, surtout obscurs d'ailleurs pour l'instant ... (bon, si vous avez lâché maintenant la lecture de cette note, sachez que dans la vie réelle, j'en suis au cinquième tome, et que donc, après, je ferai plus court, normalement ...)

L'élection du nouveau pape se profile, le père de Césaré attend dans la semi pénombre, les pauvres grouillent à la porte de Pise, Savanarole rôde. En attendant les tomes suivants , je me laisse savourer cet étonnant voyage dans le temps et dévore des yeux la délicatesse d'un paysage toscan, des clairs-obscurs baroques aux détours du raffinement d'un dessin, la délicatesse d'une tapisserie ou d'un plafond à caisson, les rendus d'un sol pavé.

En plus, c'est en noir et blanc, c'est dire ...

27/09/2014

En finir avec Eddy Bellegueule Edouard Louis

"En finir", le titre l'annonce, est le récit d'un combat (pas d'une revanche, du moins, je ne l'ai pas lu comme cela), le combat d'Eddy contre lui même, contre son corps, plus précisément,  corps qui se déhanche quand il marche, quand il court, mains qui s'agitent trop quand il parle, voix qui s'élève dans les aigus et semble trembler de larmes, souvent. Eddy se sent dans un corps de fille et ce désordre se voit dans ce quart-monde du nord qui est son monde à lui. Eddy se sent une fille et voudrait être un dur, comme les autres garçons du village, comme le voudrait son père, sa mère, comme unique modèle à atteindre pour lui, alors que les autres n'ont pas d'efforts à faire. La connerie n'est pas génétique dans ce livre, mais c'est un atavisme social.

Un dur rote fort, parle fort, en picard, ne se lave pas les dents, joue au foot, regarde la télévision sans dégoût avant d'aller à l'école, un dur n'aime pas l'école, il y échoue, il passe son permis avant d'engrosser la première venue ou presque de son village, voire du village voisin, un dur ne quitte jamais son village, il travaille à l'usine, il trime, boit trop, fume trop, se bat à la sortie du bar avec ses copains, et recommence, un dur est raciste et pauvre. Un dur ne sort pas de là, ce sont les pères, les frères, les cousins, les copains. Eddy est le contraire d'un dur, il est attiré par tout ce qu'il faut mépriser pour l'être et le corps des hommes.

C'est dire si le combat va être difficile, contre lui-même, contre les mots qu'on lui lance, contre les coups qu'on lui porte, victime parfois consentante de l'engrenage qu'il s'impose, devenir un autre et que personne ne sache, même plus lui, se renier et faire taire son corps.

Le combat est social et intime, un combat qui n'est pas sans tendresse, malgré quelques scènes "coups de poing". Comme il voudrait bien les aimer, ces parents qu'il méprise, comme il voudrait leur plaire alors qu'ils l'humilient et le nient. Il en dresse un portrait terrible de désamour, ressasse leur bêtise crasse, leur inculture fière de l'être, leurs paroles de clichés nourries de la haine de ceux qui ont plus qu'eux et nourries, mais, aussi, de la honte d'être ce qu'ils sont. Honte que la mère transforme en fierté, parfois, pour sauver la face, parce qu'elle n'a pas le choix. Le narrateur la fait parler dans ses contradictions, de sa fierté : elle aurait pu faire des études, de ce qu'elle nomme ses erreurs, l'enfant trop vite arrivé, ses chances gâchées.

Ce roman m'a fait penser à La place d'Annie Ernaux, malgré la différence dans la violence des propos, c'est l'histoire de celui qui va renier ceux qu'il aurait dû aimer. Mais ici, l'acuité du regard est dérangeante car il a peu de place en littérature ce quart monde, surtout jugé de l'intérieur, par un des leur, c'est un regard d'exilé, volontaire, soit, mais souffrant du vide qu'à laissé une forme de reniement.

Un récit plus complexe que la seule confession nombriliste à laquelle je pensais avoir affaire ...

16/09/2014

La servante écarlate Margaret Atwwod

Que celle ou celui qui n'a jamais laissé traîner un titre noté sur un blog sur son étagère en se disant : "Ce doit être bien, mais, là, je prends celui d'à côté", me jette la pierre. Moi, cela doit faire deux ans que j'avais "La servante écarlate" en réserve, et maintenant que je viens de le finir, je me demande bien pourquoi, vu que ce livre est juste magistral, ou génial, ou indispensable, ou autres  synonymes de : "Il faut le lire maintenant là, tout de suite".

Delfred est la narratrice et le personnage principal du roman, elle est aussi la servante écarlate. Dans ce monde où les femmes sont rangées par ordre d'utilité, une servante écarlate est une femme qui a été choisie, parce qu'elle a déjà produit un enfant, pour assurer la reproduction auprès de hauts dignitaires du régime qui n'ont pu concevoir encore ( à cause de leur femme au foyer, évidemment). Ainsi, on accorde à ces hommes la possibilité d'avoir une sorte de service de reproduction obligatoire à demeure. De reproduction, pas de sexe, ni de désir, ni de plaisir. Le désir n'existe plus dans la nouvelle république de Gilead. Il fut un temps, et Delfred s'en souvient, où les hommes et les femmes formaient un couple avec de l'amour dedans et se tenaient la main et se touchaient les corps avec sueur et plaisir. Les enfants, alors, ne manquaient pas. Et comme on pouvait les choisir et changer d'hommes et même aimer les femmes, ce temps là n'est plus et les relations humaines ont été reprises en main et reconstruites par la religion de la vertu (aucune religion n'étant nommée dans le livre, je la nomme ainsi, c'est une vertu déviée, évidemment, par le rigorisme de la dictature).

Une servante écarlate se signale à l'extérieur car elle doit être toute de rouge vêtue, gantée, encornetée, dissimulée. Ses jupes ne doivent être soulevées que par le maître de maison, lors de cérémonies ritualisées et sous le regard de l'épouse inféconde. La la dictature manque d'enfants et la situation de guerre en demande.

Les différentes strates de cet univers sont à l'avenant, le fanatisme religieux du régime nourrit les peurs et tue les âmes. Ainsi Defred sait qu'une autre servante l'a précédée dans la chambre aseptisée où elle est reléguée solitaire, lorsqu'elle n'est pas de courses ou de service commandé..Mais que sont les autres devenues, les amies d'avant, les mères et les filles d'avant,? Il y a des exécutions, des camps, des rumeurs et des cérémonies expiatoires ....

Le roman met en place un univers dystopique, à la fois violent et feutré et vu de l'intérieur, voilà, je crois, la singularité romanesque de ce texte. Defred n'est pas une révoltée, ni même vraiment ne se sent victime, elle regarde, subit et attend, tente de survivre sans dignité et pourtant aux aguets d'un frémissement, d'une porte, d'un regard ... Le livre commence par planter son décor, la grande maison du maître, l'épouse, le mépris, et ses frémissements d'âmes à elle, puis l'intime lève le voile sur les rouages cyniques que la dictature de la vertu a mis en place, semble-t-il pour toujours.

Que les femmes soient souvent, dans l'histoire, la vraie, la première cible des fanatismes religieux, voilà ce dont on ne peut douter, et le regard de cette femme de fiction, dans son doute, son trouble, montre aussi ce que la frustration fait à l'homme.

Je me répète, juste magistral.

Merci Ingammnic !

 

14/09/2014

Contrée indienne Dorothy Mac Johnson

Bienvenu au pays des cow-boy et des ranchs, des tipis et des indiens, des convois, de la cavalerie, des têtes recherchées par le Marshall, des Crow et de leurs rêves, des pionniers et les leurs .... L'univers du far-west est le seul exploré par ces onze histoires, chacune centrée sur un personnage, soit indien, soit blanc, soit homme soit femme ; c'est une vue panoramique par petites touches humaines, sans qu'il y ait de blanc ou de noir, sans jugement moral, sans jugement de valeur. On est ballotté de chaque côté de la frontière de l'est, au rythme de son recul vers l'océan ; on passe des débuts de la conquête, du temps où les tribus indiennes avaient encore leur culture intouchée, à la fin, où elles sont parquées par les blancs et que les rites sont oubliés des jeunes qui portent lunettes de soleil et chemises cintrées pour partir faire la guerre en Europe ...

L'éditeur dit "chef d'oeuvre" et ma foi, je surenchéris. Et pourtant, ce sont des nouvelles et moi, normalement, les nouvelles, je n'aime pas trop car le genre me laisse sur ma faim. C'est aussi le cas ici, parce que j'aurais pu en avaler plein d'autres des pépites de nouvelles comme cela, des petits cailloux de vies .... J'y ai retrouvé l'imaginaire de "Little big man", avec du "Duel au soleil" mais sans les couleurs en cinémascope, il y a du western spaguetti, mais sans les violons ( ou l'harmonica), les personnages de cet univers devenu mythique y sont, mais ce sont de simples personnes, ni grandes, ni cruelles, de simples aventures vécues dans un quotidien rude et poussiéreux : la perte d'une petite fille, une femme devenue indienne, un ranch détruit, un homme qui cherche son frère, un guerrier indien qui cherche son rêve .... 

Le tour de force est aussi dans l'écriture, quasi aussi sèche que l'herbe des prairies, et sans fioritures, sans temps à perdre dans l'analyse du bien et du mal. Pas de méchants ni de gentils, juste les embûches, les deux mondes qui se frôlent, ne se regardent pas, sec comme un coup de trique, un kaléïdoscope de petits riens aussi efficace qu'un pavé.

Une mention spéciale pour l'éditeur, un homme qui a eu assez d'humour pour dédicacer mon exemplaire en forme de promesse ... Monsieur Gallmester, merci pour tout ! (on ne sait jamais, si il passe par ici ....)

04/09/2014

Les new-yorkaises Edith Wharton

les new-yorkaises,edith wharton,romans,romans américains,a cup of tea timeLes new-yorkaises de ce début du siècle sont surtout une, Pauline Manford, qui se noie volontairement dans un tourbillon d'obligations préfabriquées par elle-même : elles multiplient les œuvres de bienfaisance, tout lui est bon pour conformer le monde à sa conformité bien pensante dîners à organiser, invités à placer, discours à réviser pour éviter de les confondre, programme de maintien des rides à distance, manucure, coiffeur et, surtout, surtout, gourous spirituels à payer pour l'aider à gérer le stress intime créé par ces monceaux d’obligations artificielles.

Ses journées sont chronométrées et sa vie personnelle lissée pour tenir dans la vitrine d'exposition au monde qui est le sien, celui de la grande bourgeoisie américaine. Pauline n'a que ce moteur pour avancer et aucune, mais alors aucune culpabilité de cette vacuité qu'est sa vie, que ce ressort pour tourner en rond dans son petit bocal. Même son ex-mari, l'aristocrate fané elle l'a réglé comme son mari, l'avocat en vue, et Nona, sa fille la regarde s'agiter, un sourire moqueur au coin de l'esprit. Argentée, dilettante, vacante en amour, la jeune fille pourrait être à la fois frivole et idiote. En réalité, elle est la seule à ne pas être dupe des apparences futiles qui constituent la seule réalité de sa mère. Elle voit ce que Pauline ne peut même concevoir : la si jolie belle-fille, Lila, petite poupée glissant son mignon minois dans les fourrures, est en train de jeter un coup d'oeil vers où elle ne devrait pas regarder. Et l'objet de la convoitise pourrait bien flancher, et alors, le bocal new-yorkais pourrait pencher du côté de l'inconvenance.  Or, comment empêcher ce que l'on ne veut pas voir quand on est la perfection faite femme ? Pauvre Pauline ...

L'histoire est peut-être moins cruelle que dans "Le temps de l'innocence" ou "Chez les heureux du monde ", mais plus caustique, le personnage de Pauline en agitée permanentée permanente est drôle à regarder et le rythme rapide qu'elle impose au récit se lit à la même vitesse que Pauline fait des chèques pour éviter que son ciel ne lui tombe sur la tête !

 

20/08/2014

Enfants de poussière Craig Johnson

Une enfant de poussière ? Walt Longmire n’en a pas laissé une derrière lui au Vietnam, et pourtant, c’est à cause de l’une d’entre elle qu’il va retourner en ce pays et en cette guerre, en pensée, les bottes et le chapeau toujours solidement plantés dans la poussière d’un été dans son comté de Absaroka dans le Wyoming.

Un enfant de poussière est un de ces bébés nés par hasard d’une étreinte américo-vietnamienne et dont les pères sont repartis, sans même savoir qu’ils l’étaient, et les mères restées. Le corps de la jeune vietnamienne retrouvé étranglée et abandonné sur le bord de l’autoroute en était peut-être une, mais ce qui est sûr est qu’elle cherchait Walt Longmire, puis qu’il retrouve une photo de lui, en jeune marine, dans le minuscule sac rose qui lui tenait lieu de bagage. Rien d’autre. A côté du corps, vit sous l’autoroute un indien géant, très silencieux et très géant, le genre à vous dévaster un hôpital et deux adjoints sans un mot. Et rien d’autre.

Et cela fait deux enquêtes  du shérif au cœur tendre pour le même livre, un petit régal. Le corps de la jeune fille morte entraine walt dans la poussière des villes mortes du far west et dans un recoin de sa mémoire : le temps où, jeune enquêteur dans la police des marines, il avait rencontré Mai Kim, la minuscule prostituée du bar de la base où il devait découvrir le lien entre le meurtre d’un jeune soldat et l’extension d’un trafic de drogue. Pour Mai Kim, le futur shérif mais déjà cœur tendre, jouait, mal, du piano désaccordé, alors qu’elle l’attendait pour sa leçon d’anglais … Petit fantôme, elle fait rentrer dans le comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé, le fracas des bombes et des combats de l’offensive du Tet, et aussi la culpabilité et le poids de cette guerre qui lia, déjà Walt Longmire et Henri, son double indien, toujours là depuis.

 

Les enquêtes n’ont que peu de lien mais les deux se nouent sans temps mort, ni d’un côté ni de l’autre. Walt était déjà le même , dur en affaire et doux en femmes … Et si il est un dur solitaire au Vietnam, il est bien entouré de la bande habituelle du comté,  surtout par Vic, dont la mini jupe ne laisse pas insensible sous son chapeau le Walt qui sommeille, pour le moment … Série à suivre !

16/08/2014

Spooner Pete Dexter

Le livre se nomme Spooner logiquement, puis que c’est le surnom du héros, surnom beaucoup plus utilisé que son nom. Sauf que des héros, en fait, il y en a deux, Spooner , donc, et son beau-père, Calmer. Et je ne suis pas loin de penser que le vrai, c’est le deuxième, qui porte d’ailleurs bien son nom dans la prononciation phonétique française.

Calmer vient du Dakota du sud. Placide, travailleur, consciencieux et effacé, peu loquace, rien ne le prédisposait à la carrière héroïque ( d’ailleurs de carrière, il n’en aura pas vraiment …). Il a bien un oncle, le préféré de la famille, qui s’est fait arracher trois de la main gauche par une ourse dans un zoo (il était gaucher), mais cela ne compte pas vraiment. Calmer, loin du Dakota du sud, est devenu capitaine de frégate, travailleur et consciencieux. Il était sûrement promis à plus haut grade encore, seulement voilà, un obscur député va mourir soudainement lors d’un match de football et Calmer se retrouve en charge de l’immersion du cercueil en pleine mer. Immersion qui va tourner à la catastrophe, comme le vent tourbillonnant dans la jupe de la veuve, pas éplorée, mais  quand même qui va égarer un moment le placide Calmer.

Et voilà ( en gros), comment il va se retrouver père de substitution de Spooner, toujours loin du Dakota du sud, dans la petite ville de Géorgie où Spooner est né, le soir de l’incendie de la maison de retraite. De cette incident-là, Spooner est innocent, mais pour les suivants, enfin pas tous quand même, c’est moins sûr. En effet, le héros enfant loupe à peu près tout, même sa naissance puisque son jumeau mort restera, de ce fait même, le préférée de sa mère. Comment le placide Calmer a-t-il bien pu tomber en amour de cette femme-là ? Cela reste un mystère … Enseignante aigrie, irascible, voire acariâtre, veuve éplorée mais juste d’elle-même, accablée d’un asthme qui lui permet de se plaindre sans cesse et de s’échapper toujours …. Sans doute, Calmer a-t-il vu là un devoir humanitaire à accomplir, cet homme ayant le goût immodéré (mais modeste), des missions perdues d’avance. Pour la même raison, Calmer aimera Spooner quoiqu’il fasse car le jeune garçon persiste, beau-père ou pas à louper tout ce qu’il touche et s’acharne à s’autodétruire, même en ne le faisant pas exprès, ce qui est quand même le comble de l’anti-héroïsme. Sa grande sœur, Margaret est belle et surdouée, comme le deux autres frères qui naîtront par la suite. Spooner se cantonne à la médiocrité, se fait virer de la maternelle pour pulsion sexuelle voyante,  et révèle des dons de somnambulisme pour uriner dans le frigidaire des voisins et rate son suicide sur fourmilière ( et se ne sera pas la seule tentative …). Mais toujours, Calmer le rattrape par le fond de la culotte, en silence, d’œil interrogateur et tendre, lui, le héros boiteux, le vilain petit canard, le champion du sabotage intime …

Puis, Spooner grandira, s’ échappera à lui-même, et s’appliquera, à lui-même, le regard de Calmer.

Une belle histoire de père et de fils qui s’inventent et se choisissent. Ce pourrait être dramatique, mais la tonalité choisie est l’humour, et le roman est truffé de scènes cocasses et burlesques : le mariage des parents de Spooner, l’envolée matinale de la voiture de la voisine sur l’ennemi intime de Calmer ….

 

Je le mets dans mes préférés, parce qu’il a tout pour me plaire, sans en faire un coup de cœur total, parce qu’il a quand même un petit goût de fabriqué pour … 

14/08/2014

Karitas Kristin Maria Baldursdottir

Il y a un accent sur le o de Baldursdottir, mais mon clavier ne cause pas islandais, du moins pas avec moi, ni à ma connaissance. Peut-être qu’il s’entraine quand je ne suis pas en train de lui taper dessus, mais cela ne m’avance pas à grand-chose.

Karitas est donc un roman écrit par une femme islandaise. Un roman islandais, par conséquent (je vous préviens, c'est une note de fainéante ....)  un de ces romans qui amène une note qui aligne les grands mots, tout faits pour lui, alors je vais le faire, sans complexe aucun puisque je n’ai aucune autre idée ( sauf des toutes faites) pour dire que ce roman est vraiment drôlement bien : saga, destin de femme, fresque historique et sociale, passions, tourments, mère-courage ( au moins deux), froid polaire, immense espace des glaciers, (un seul en réalité, mais très grand et très haut), vents glacials, maux de mer, marins, homme fatal (un seul mais très fatal), condition féminine, Islande, début du siècle, choix cornéliens, fatalité de la passion, destins de femmes ( je sais, je l’ai déjà dit mais là, c’est au pluriel, c’est parce qu’il y en beaucoup, des destins et des femmes, des hors normes, des plus ordinaires, des hors normes ordinaires, aussi), vocation, âme tourmentée par la vocation, âme d’artiste tourmenté par la vocation, vocation contrariée par la beauté de l’unique homme fatal, sacrifice, prénoms islandais impossible à taper sur un clavier français normal mais trop dursà retenir, famille, valeurs de la famille, drames, tonneaux de harengs ( des tonnes de harengs, à éventrer, à saler, après, il faut les dessaler pour les manger, c’est comme les vaches, il faut sans arrêt les traire, et les crêpes aussi, les faire, je veux dire, parce que traire des crêpes islandaises ou non, je ne vois pas cela possible), adversité des éléments, adversité des sentiments. Il y a aussi des moutons, des caleçons longs en laine de moutons, des chaussures en cuir de la ville, trois sœurs, trois frères, des robes à tailler, des chats, deux machines à coudre, des celliers à remplir (au moins trois), des enfants à naître ou à mourir.

Voilà, je crois que n’ai à peu près rien oublié. Pour le résumé, il faut juste remettre les mots dans l’ordre, avec les accents où il faut pour les prénoms des personnages et pour les lieux, et c’est bon, bon comme une saga islandaise avec destin de femme et histoire d’amour.

 

PS : Karitas est le prénom de l’héroïne ( je veux dire le principal destin de femme) et s’écrit sans accent, c'est un indice, pour le résumé, on peut commencer par lui.

25/07/2014

les heures silencieuses Gaëlle Josse

les heures silencieuses,gaëlle josse,romans,romans français,pépitesUn texte tout en douceur et en frimas de l'âme ... Une encore jeune femme de trente six ans tient sur deux petits mois son journal. La narratrice, fille, épouse et mère, tient dans un cadre ; Delft, en cette fin de XVII ème siècle qui voit la richesse de la ville s'établir et naître la lumière des tableaux de Vermeer. Elle aurait pu être peinte par lui, envisage d'ailleurs de lui commander un portrait de ses deux filles. Mais pour l'instant, elle nous cause de ces riens qui font sa vie.

Née dans le monde du commerce des épices et des laques venus de pays lointains, elle connait l'exotisme des voyages par le métier d'armateur qui est celui de son père. de son enfance, elle esquisse quelques images, les bateaux rentrés à bon port, le poids complice du bras de son père sur son épaule, et un remords qui ronge encore ses crépuscules.

Elle passe, ne s'attarde guère, point de détails historiques, point d'exhaustivité chronologique, revient au tableau qui inspire le livre : ce serait elle, la femme de dos qui joue de l'épinette dans cet intérieur si hollandais dont une servante nettoie le sol, en arrière plan. petit à petit, elle explique l'épinette, le dos, la servante, en évitant les mouvements trop puissants des sentiments. C'est de l'intérieur d'elle même qu'elle bruisse et crisse, de ses enfants perdus, de ses peurs pour les vivants, de son corps que son mari ne veut plus toucher. Elle regarde ses deux filles, pèse leurs jalousies et leurs amours, caresse du crayon ses trois fils, brode un destin, dresse quelques miniatures, esquisse de la plume une lumière à la Vermeer, évidemment, et s'arrête, le crayon en l'air, lorsque frappe à la porte le jeune maître de musique qui lui fait palpiter un coeur qui se voudrait éteint.

Un bien beau portrait, un ton qui pèse et qui pose, l'air de rien, un quotidien sans romantisme ni grandeur, quoique, si la grandeur se murmure, se mesure, à l'aune d'un regard aimant, alors ce murmure est celui de la narratrice.

 

21/07/2014

Rebecca Daphné du Maurier

rebecca,daphné du maurier,romans,romans angleterre,pépites,a cup of tea timeUne relecture délectable ... Dès la première phrase, tout le suc romanesque vous remonte aux effluves de la mémoire : "J'ai rêvé l'autre nuit que je retournais à Manderley" suffit à pour remonter l'allée sombre et hantée vers le château du prince charmant renfrogné et de la vampire à double visage. Puis, quelques lignes après, (je transforme juste un peu) : "Je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des (lectrices) et je glissais à travers les (pages) comme un fantôme."

Que dire de cette relecture délicieuse si ce n'est le plaisir de retrouver tout à la même place : l'affreuse snob de Mrs Van Hopper, fort judicieusement clouée au lit dans son angine, les premières promenades de la fébrile narratrice et de l'ombrageux Max, la naïveté maladroite de la jeune épousée qui croit marcher sur les bonheurs intouchables d'une première union idyllique, et se leurre dans les filets du silence. Le petit ange de porcelaine se casse toujours à la même page, le R de Rebecca se dresse toujours comme une griffe pour hanter l'amour éperdu de la narratrice, le vieux chien dresse toujours l'oreille à l'écoute d'un pas qui ne vient plus, le brouillard tombe toujours sur la baie, d'où surgit, encore une fois, la cabane des plaisirs de la morte, et un naufrage, toujours, fait remonter le cadavre de celle qui fut l'infâme ensorceleuse ...

Quel plaisir de retrouver là, l'affreuse madame Danvers, toujours aussi perverse, elle aussi, malgré le temps qui a passé depuis que je ne l'avais revue, silhouette noire qui savoure sa vengeance dans l'ombre du grand escalier, jubilant de voir sa trop docile proie descendre en robe blanche vers les regards horrifiés des invités du bal. 

Le cousin maître-chanteur est toujours là, lui aussi. Il n'a pas pris une ride et campe toujours ses fesses dans le canapé du petit salon, croyant tenir en même temps que son verre de whisky, Max, dans sa main. Et se déroule alors le canevas des peurs et des soulagements attendus.

Tout est là, immuable. Le charme se déroule jusqu'aux dernières phrases aussi pleines que les premières de ce goût nostalgique et sucré de ces phrases si souvent lues et relues : "Il n'y avait pas de lune. Le ciel au-dessus de nos têtes était d'un noir d'encre. mais le ciel à l'horizon n'était pas noir du tout. Il était éclaboussé de pourpre, comme tâché de sang. Et des cendres volaient à notre rencontre avec le vent salé de la mer."