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05/07/2014

La petite communiste qui ne souriait jamais Lola Lafon

nadia co.jpgUn livre qui fait le "buzz", en général, je m'en méfie. Pourtant, celui-là, je lui tournais autour, lira, lira pas ??? Ben oui, parce que, comme beaucoup de ma génération, j'ai failli (je dis bien, failli ....) sortir de mon adolescence renfrognée pour devenir star de la gymnastique par procuration (surtout aux barres asymétriques, en fait, la poutre, je me doutais que ça n'allait pas être possible de marcher sur un truc aussi étroit, alors que voler d'une barre à l'autre, ma foi ...). Sauf que les efforts pour y arriver, fallait quand même pas être complètement idiote pour bien se douter qu'ils devaient être balèzes. Ce qui fait que, valait mieux ne pas commencer ...

Lola Lafon, je l'ai entendue à Etonnants voyageurs, et comme je n'attendais que cela pour être convaincue, j'ai foncé acheté son bouquin, et je l'ai dévoré. Lecture, quand même, entrecoupée de visionnages des vidéos des performances de la vraie Nadia, les deux époques : celle de la "fée" Nadia, la mignonne petite fille parfaite adorable, qui a fait rêver l'occident d'une pureté originelle, tendue, souple, le phénomène de Montréal. Et l'autre, celle de la méchante Nadia qui a grandit, la chute annoncée; la femme qui se pointe, et comme le dit l'auteure en conférence, le procès du corps disparu.

 Ce livre est à peine une biographie de la gymnaste, il est un livre d'empathie pour un corps exigé, un corps devenu un corps politique en même temps qu'un corps de fantasme politique. Politique car, corps de jeune fille enfant, politique car de l'est, un corps d'enjeux qui ne sont pas ceux de la gymnaste.

En entrecoupant le récit des performances les plus connues de Nadia Comaneci, d'interventions fictives d'une narratrice dialoguant avec la vraie-fausse ex-lutin devenue objet de non-désir, Lola Lafon crée un contre point constant et sème d'interrogations le parcours d'une étoile qui file sur une poutre comme une mécanique remontée. Ce qui a été vu comme un asservissement d'une jeune athlète innocente face à un manageur tyrannique, ne peut-il pas être revu comme un choix sportif, même un choix de vie, tout court ? Le gris terne de la Roumanie ne peut-il avoir un coin de ciel bleu pour une enfant ? Le bon côté de l'Occident ne peut-il accepter que sa bonne conscience soit teintée de clinquants et de faux semblants ? Les méthodes de Bela ( l’entraîneur de Nadia), si singulières et même brutales, si critiquées par les médias du bon côté de la guerre froide, Lola Lafon les montre aussi pour ce qu'elles ont créé, les corps vivaces et conquérants de ces filles, lancées comme des torpilles, cuisses fines, couettes à renouer sans cesse, à l'assaut de l'occident.

Une relecture passionnante ( et très finement écrite) d'un parcours mythique, sans réponse, sans version définitive, sans autre parti pris que celui du doute.

02/07/2014

Les sortilèges du Cap Cod Richard Russo

les sortilèges du cap cod,richard musso,romans,romans américains,famille je vous haisC'est l'histoire d'un homme de la petite soixantaine, pas trop rabougri, Jack Grifin, qui transbahute l'urne contenant les cendres de son père dans le coffre de sa voiture depuis neuf mois, parce qu'il veut les jeter dans un lieu symbolique, mais qu'en fait, il n'y arrive pas. Ancien scénariste à Los Angeles, il est depuis un certain temps devenu prof de cinéma dans une université ; sans remords (ou presque ...), il est passé de la côte Ouest à la côte Est, de la vie de bohème à une routine plus respectable, en accord ( ou presque ...) avec lui même et le "contrat" passé avec sa femme, Joy, lors de leur lune de miel (il y a mis le temps ...). 

Quand le récit commence, sa fille, Laura, grande, sage et belle, va se fiancer, après avoir marié sa meilleure amie et amie d'enfance. Sa femme, Joy, est toujours belle et à ses côtés, ou presque ... Parce Jack a le malheur chevillé au corps et l'enfance encore saignante, elle sature. Il dit que non. Dit que c'est sa famille à elle, Joy, qui les étouffe depuis le début, veut les modéliser ... Incultes, bornés, sécuritaires, le père amateur de golf à la courte vue, les jumeaux, militaires obtus, les sœurs, femmes au foyer pas mieux, comment la belle et pertinente Joy peut-elle les aimer, alors qu'il les déteste, les méprise, et depuis toutes ses années, passe beaucoup d'énergie à les éviter ou à les supporter ?

Elle dit sa fatigue de porter depuis si longtemps le malheur de son âme chevillée, depuis trop longtemps, en fait ... Elle dit qu'il vit avec des fantômes ( ce qui se révélera fort juste). Pour lutter contre, se justifier à ses propres yeux, Jack se  coltine à ses souvenirs, ceux du drôle de couple que formèrent son père et sa mère, et à une nouvelle rédigée au temps des scénarios, et laissée aller ensuite. Il raconte ce qui focalisait toutes les aspirations de ses parents, le cap Cod, et ses étés au cap, surtout un, pour lui fondateur, celui raconté dans la nouvelle. Le cap Coq est l'endroit de la cristallisation des désirs des deux universitaires aigris qu'étaient ses parents. Chaque été, ils y retournaient pour y vivre un moment selon leur envie, enfin rendus à aux-mêmes, pensaient-ils, loin du Kansas pourri où ils se sentaient enchaînés. Chaque année, la location changeait, chaque année, elle ne satisfaisait pas leurs désirs. Ils épluchaient, chaque année, les catalogues pour un achat, une sorte de Nirvana à l'envers, rien n'était possible, entre les maisons "pas les moyens" et les "On me la donnerait que je n'en voudrais pas" . La rancœur se cultive, cet homme et cette femme, intellectuels de seconde zone, ont élevé la frustration et le mépris en art de vivre.

Jack a cru les anéantir en les tenant à distance. mais ils l'ont façonné, d'une certaine façon, et Joy voudrait bien passer à autre chose ... Sauf que l'urne est toujours dans le coffre et que le portable de Jack, résonne de la voix de sa harpie de mère qui se déchaîne, l'année universitaire se terminant.

Le récit est donc entre ces deux mondes, le présent, l'agonie d'un couple, ( avec douceur et amour quand même, et peut-être espoir ...) et l'agonie préméditée et construite du bonheur, toujours remis à plus tard. Ce pourrait être triste et lent, mais au contraire, le récit est rythmé et drôle, surtout vers la fin, où l'auteur se lance dans un contre pied burlesque, risqué et vraiment réussi, une sorte de déconfiture décapante d'un mariage annoncé.... Couper le cordon, se lancer dans la non transmission génétique, lâcher les urnes .... Pas si facile !

Bref, confondant le nom de cet auteur avec Musso, Mussi ou Levy, je passais à côté d'une chouette découverte, me voilà partie pour continuer, car j'ai beaucoup aimé ce personnage, juste plein d'âmes ( et de fantômes torves, aussi !)

 

 

22/06/2014

La petite boutique des rêves Roopa Farooki

la petite boutique des rêves,roopa farooki,romans,romans angleterre,pépitesLucky, Delphine, Zaki, Jinan, père mère, grand-père-fils, fils-père, des parentés et des vies dans le désordre, dont les trajectoires en biais s'organisent au gré d'un trait d'esprit d'Oscar Wilde ; " Dans ce monde, il n'y a que deux tragédies. La première est de ne pas obtenir ce que l'on veut, et la seconde est de l'obtenir".

L'histoire est celle d'une famille, plutôt recomposée et assez mal assortie. A l'origine, il y a un coup de foudre en Inde pour une belle lavandière d'un jeune homme qui ne voulait qu'une chose, ne pas être commerçant comme papa. Son rêve est ailleurs, à Paris, dans une vie de bohème ... Par un drame du hasard, il est en Angleterre et tient une boutique aux horaires variables, c'est le grand-père, Zaki, bel homme, joueur, excentrique et père aussi, beau père ... Son rêve, il ne sait plus trop où il l'a rangé, il a oublié de le chercher, depuis le temps.

Lucky, le petit fils, matiné franco-paki ( ce qui a son importance) rêve de football, son père, Jinan, de liste de courses et de tâches à faire, et aussi de garder sa femme, la belle Delphine. Football, maternité, carrière, amour, amour surtout, amour de sa femme, de son fils (ou pas ...), de sa belle belle fille, les quatre personnages courent dans ce désordre comme les chats tournent après leur queue. Le ton est est mi joyeux, mi tristounet, mi grave, mi ritournelle. On ne change point d'amours dans ce roman, on change de point de vue, on l'attaque sous un autre angle ... Les personnages changent à peine de partenaire, ils changent de rêves, courent après l'ancien, le cache ou le retrouve, en attrape un autre au vol, en espérant que cette fois-ci, ce soit le bon ...

Delphine, entre autre, incarne ce mouvement d'oscillation perpétuelle. Pour son rêve de carrière, elle a tout fait. En détestation de son coin bourbeux des landes, elle est montée à paris, montée à Londres, montée en grade hiérarchique, et est montée en taxi, en une soirée d'averse ... Elle avait pourtant tout planifié ...

Même son beau mari, plus jeune qu'elle, en adoration devant elle, bel appartement, bel gueule, belle situation, mais voilà delphine tourne en rond dans son bocal, elle a beau se vernir les ongles des pieds avec application, il lui manque quelque chose ... Un autre rêve ? 

Son fils, Lucky rêve d'un but, un but ultime, celui qui fera gagner la coupe du monde à l'Angleterre, un rêve qui l'obsède car il s'arrête avant le tir et ne dit pas si le ballon rentre, ou pas, dans les filets ... Avant de le savoir, d'autres rêves le croisent, il tombe en amour et son grand-père, Zaki, dans la Tamise.

Si la première partie est si trépidante et attachante qu'on en a le cœur qui bat, la deuxième est un peu plus ronronnante, mais bon, maintenir le rythme aurait peut-être aussi gâché l'ensemble, qui fonctionne très bien, entre coup de baguette magique, coup de hasards, coups de cœurs, coups du sort. sans que on en lâche le leitmotiv d'Oscar Wilde, comme le refrain d'une fantaisie dramatique. 

Merci à Keisha, sans son avis positif, je serai passée à côté de ce beau moment de lecture.

 

19/06/2014

Sale temps pour le pays Mickaël Mention

51823_leeds_leeds_en_angleterre.jpgSur fond de grisaille de villes industrielles anglaises et de turbulences politiques de fin de règne , se détache un sérial killeur et un enquêteur : tous les deux sont hors norme. Alors que les instances policières sont secouées par des relents de corruption et que Thatcher grogne à la porte du pouvoir, le très compétent Georges Knox enquête. Ou plutôt, il tente d'enquêter, il tente de faire avancer l'enquête, mais l'enquête n'avance pas, un pas en avant et deux en arrière. La faute à un peu tout et un peu tout le monde .... Le tueur reprend, s'arrête, change de lieu, et presque de victimes, le plus souvent quand même des prostituées occasionnelles, il fait évoluer son mode opératoire, s'améliore, presque ... Il y a d'abord un lieu, Leeds, puis deux, puis, il revient, s'efface, ne laisse pas de traces, ou si peu que quand on les croise, le portrait robot ne donne rien non plus ... Des fausses pistes, des riens qui ne se mettent pas bout à bout, qui glissent à côté, ne se mettent pas dans le puzzle.

D'où vient un roman policier qui piétine nous fasse si bien marcher ? Peut-être à cause de l'enquêteur qui a tout et rien du super héros solitaire (surtout les Ray ban, en fait), il s'englue et s'obsède, méprisant les flics plus ordinaires, même celui qui aurait pu être son allié, Mark, plus jeune et moins aguerri, bloqué à l'heure du ska ...

Peut-être cette atmosphère, de l'impuissance face au sordide et aux contingences de l'histoire, qui n'est pas tant celle du sérial killer, mais du moment et du pays qui a permis ce sérial killer.

Peut-être des trouvailles d'écriture, l'insertion des bruits d'une machines à écrire, des sonneries des téléphones, du silence de ces fax qui ne marchent que sur un pied ... Comme on est souvent pris par surprise, ces discordances fonctionnent pas mal du tout, on sursauterait presque !

Peut-être du rythme, car si l'enquête n'avance pas, il n'y a pas de temps morts pour les phrases, sèches et efficaces, sans empathie, qui donnent à voir les personnages et pas les victimes ( et pourtant il y en a un certain nombre ...). Les fins de chapitres claquent et ferment des portes.

Et puis me voilà sans autre hypothèses, mais j'ai fini un sacré bon bon bouquin, dans le genre ...

A lire, l'avis de Sandrine, par qui ce titre arriva chez moi . Un grand merci !

 

04/06/2014

La classe de neige Emmanuel Carrère

la classe de neige,emmanuel carrère,romans,romans français,pépites,famille je vous haisUn petit garçon part en classe de neige. A priori, rien de très romanesque, ni de très exotique. Pas de quoi en faire un roman. Ben si. Et un drôlement bien, en plus.

Nicolas doit avoir 9 ou 10 ans, petit garçon un peu à part, c'est le rêveur. Craintif, dévoré de doutes, surprotégé, il ne sait pas se défendre de ses peurs. Et des peurs, il y en a cachées partout ... Il faut dire que ses parents lui en ont collé beaucoup, des peurs, peur de l'enlèvement, peur des méchants messieurs qui font du mal aux enfants, même les très sages, peur des trafiquants d'organes qui guettent les petits frères dans l'ombre des fêtes foraines ...

Le père de Nicolas, surtout, fait rempart contre le mal, qu'il voit partout. Il est voyageur de commerce, tout le temps sur les routes, il alimente la collection de bons de Nicolas. Avec les bons, il pourra avoir un bonhomme dont on peut enlever la peau en plastique pour voir les os. Quand il n'est pas sur les routes, il vacille, avachi de sommeil, dans le petit appartement, où jouent silencieusement, Nicolas et son petit frère et où la mère n'ose pas répondre au téléphone. C'est dire si on ne rigole pas ...

Alors une classe de neige, avec les copains et la maîtresse, ce devrait être une bouffée d'air, un truc à courir partout. Et bien non. Nicolas, douze jours loin de chez lui, c'est l'angoisse, angoisse de ne pas savoir faire, de faire mal, au milieu des autres dont il ne maîtrise pas les codes. Et le séjour commence mal. Alors que le groupe est parti en autocar, c'est son père, qui le lendemain amène Nicolas au chalet, il en repart avec la valise de son fils. Première humiliation, le pyjama ... 

La valise ne revient pas, et le séjour s'embourbe. Nicolas s'accroche à tous les protecteurs possibles, surtout à Patrick, le grand moniteur sympa, avec la queue de cheval blonde, qui le prend un peu sous son aile. Et puis, aussi, Hodman, un grand pour la classe, singulier, lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons que Nicolas. Lui, il n'a même pas peur de son ombre. Seulement, son amitié est imprévisible, à double tranchant ...

Dire que ce livre est angoissant serait le moindre des mots. On sent l'étau sur Nicolas, bien avant qu'il ne se referme,on guette le coup qui va l'atteindre. Dans sa tête, la mort entrechoque la petite sirène qui peine à devenir femme, le club des cinq traque les trafiquants d'organes, un rêve de manèges et de vie heureuse plane, mais les phares éblouissent les lapins sages ...

Quand la bombe éclate, que le vrai danger tombe, le texte s'ouvre vers un blanc sans fond.

Une lecture commune avec Ingannmic, j'espère aussi convaincue que moi !

26/05/2014

Caprice de la reine Jean Echenoz

caprice de la reine,échenoz,romans,romans françaisLe titre est beau (je sais pas pourquoi, un truc avec les princesses ?) et les sept textes sont sept petits bijoux, dans un écrin d'écriture ciselé, comme on taille les ifs pour qu'ils fassent joli dans un jardin à la française. J'ai horreur des des ifs et des jardins à la française, ceci dit. Mais Echenoz, j'adore. de sa patune à peine tristounette, il vous joue un air d'adjectif qui n'a l'air de rien , du genre en fin de phrase, inattendu, il vous retourne le sourire narquois de l'écrivain matois. "T'as vu que je sais faire" - "oui, j'ai vu" - "Tu as vu que tout est grave quand c'est léger ?"- "Oui j'ai vu".

Je suis toujours d'accord avec Echenoz, surtout quand c'est moi qui fait les questions et les réponses.

Sept joyaux inégaux pour une couronne à réserver quand même aux inconditionnelles (ls), mais je suis une inconditionnelle.( j'ai décidé que le masculin passerait après le féminin, ce n'est pas une faute de frappe. )

Le premier teste a pour titre "Nelson" . L' amiral est invité à un dîner anglais, dans un manoir anglais. Normalement, ça donne un truc genre historique. Ben non, pas avec Echenoz, ça donne un texte de biais, une sorte de biographie des blessures du grand homme, dévoilées par paliers de batailles, et par paliers de difficultés pour ... manger. Comme quoi, la grandeur n'a cure de la grandeur. On le croit en morceaux, le grand homme révéré, lorsqu'il s'échappe, raisonnablement, planter son rêve de grandeur patriotique maritime à coup de glands enfoncés dans la terre des ancêtres. Solitaire solidaire d'un rêve patriotique, Echenoz le campe, et puis s'en va.

Dans le second texte, "Caprice de la reine",  l'écrivain va nous faire faire un exercice de style stérile et jubilatoire, dans une sorte de "tentative d'épuisement d'une campagne mayennaise".Juste un tour sur nous même, de la main droite à la main droite, d'un point de départ à l'autre, le même. Somme toute, inutile de bouger, il suffit de tenir le crayon. Et Echenoz le lâche.

Après, on part à Babylone, l'antique citée splendide. Sauf que, là, j'avoue, j'ai ri. Enfin, j'ai souri en grand. Chez Echenoz, on ne rit pas, on surligne une courbe des lèvres vers le haut. On distance. On dérisoire. On prend de la hauteur, on se demande pourquoi le Hérodote a embelli sa description de Babylone. Ben oui, il y a des sujets essentiels chez Echenoz. A quelle fin le fin lettré aurait menti ? Qui en a cure ? Ce n'est pas le propos. Le propos est de le dire, et encore. ..Vacuité des mots? Vacuité des souvenirs ? vacuité du temps passé? Vacuité des des regards sur le monde ?Et Echenoz ne dit rien et Echenoz s'en va.

 "Génie civil" m'a régalé comme une esquisse de ces romans à la Echenoz sur les destins détournés par le hasard, d'un brouillard, d'un moment, un destin raté sans grandeur tragique. Un hasard précipite l'amour possible dans les eaux brumeuses ? Pas grave, que l'on se rassure, le monde tourne encore et reprend son sens, il suffit de quelques kilos de peinture.

Ironie douce amère, textes gigognes où surgit de l'infra ordinaire, l'extraordinaire, ou l'inverse. Echenoz parle d'un temps de l'écriture se fait, s'écoute presque, s’immobilise, se regarde en train de se faire. Il nous cisèle une vue imprenable sur pas grand chose, un vieux cinéma sur une grande avenue de la ville du Bourget, un projet de vie qui tient, dans la possibilité, ou pas, d'un sandwich au saucisson sec. Avec ou sans cornichon. Telle est la vraie question, ou pas.

22/05/2014

Northanguer Abbey Jane Austen

th.jpgOh !!! la belle gourmandise que voilà : un chou à la crème avec plusieurs couches de crèmes : la caustique, la quasi flaubertienne sur les mœurs de province, la caustique, encore, sur l’héroïsme romanesque, la caustique, sur les jeunes filles à l'imagination gothique, et la caustique, sur sa propre écriture. Caustique, donc mais tellement léger que vous plongez les doigts délicieusement nacrés rose bonbon dedans, avec les ongles un petit peu pointus, pointus ... et Jane Austen s'amuse à nous taper sur les ongles, lectrices prises en flagrants délits de gourmandise les ongles pointus dans le pot.

Son héroïne, Catherine, est tarte à n'en plus pouvoir. Elle n'a rien d'une héroïne, et peu d'une héroïne austéienne (ça existe comme mot ? Pas grave) , ce qui fait que l'auteure nous prévient tout de suite, avant d'en faire quelque chose, elle a du boulot. Elle nous explique sa fadeur, peu prometteuse, sa normalité décourageante, avant de la plonger dans des situations romanesques convenues dans ce monde qui est le sien (en gros comment trouver un mari sans en avoir l'air). Sauf que Catherine, elle ne sait vraiment pas se débrouiller toute seule, et sans cesse l'auteure lui donne-t-elle une petite claque sur la crinoline, et c'est drôle ...

La jeune fille n'est pas d'une grande beauté, pas d'une grande richesse, pas d'une grande famille ( enfin, si, mais uniquement par le nombre), pas d'une grande intelligence, ni d'elle même, ni des rapports sociaux dans lequel elle se trouve plongée par le miracle d'un séjour à Bath, ville d'eau snobissisme et anglaise avec toutes les vieilles dentelles qui froufroutent et les jeunes dentelles qui tentent leur chance dans la valse aux maris. A peine parrainée par sa marraine dont le seul souci est la couleur des chapeaux, et qui passe son temps à déplorer leur absence de connaissances mondaines, Catherine paraît bien mal lotie pour trouver un cavalier pour le bal rituel.

La Catherine, naïve, cruche et gauche comme une potiche chinoise posée sur un buffet post-modernisme, ne tarde pourtant pas se faire une grande amie pour la vie, la Isabelle Thorpe, aussi sincère qu'un thé à la crème aromatisée ciguë. Il faut dire que la Isabelle a un oeil sur le frère de Catherine, James, qu'elle tiendrait bien à mettre dans ses filet à provision au cas où elle ne trouverait rien de mieux. Sans compter qu'elle a aussi un frère à caser, le Thorpe, animal aussi sympathique qu'un sabot de cheval, n'imbu que de lui-même et que de parvenir à ses fins, vaniteux, bavard, un repoussoir que Catherine peine à repousser dans sa bonne volonté de bien faire. En effet, pour être convenable, il faut que le duo ( James et Isabelle) devienne quatuor, ( Catherine et le Thorpe), une amie pour la vie servant surtout à mettre la main dans la sienne lors de promenades en formes de préliminaires. Une jeune fille convenable ne pouvant pas la mettre dans la culotte du convoité, enfin, pas directement.

Cependant, la Catherine devient petit à petit héroïne et dans sa nunucherie tente de résister à la poussée collective des trois autres. Il faut dire qu'elle a croisé le regard du bel Henry Tilney, qui ne demande pas mieux que de se faire attraper, encore faudrait-il que Catherine s'en rende compte ...

Le manège des jeunes gens qui jouent à chat dans la limite des places disponibles est juste délicieusement méchant, orchestré comme une valse où Catherine joue, toujours, innocemment, le contre temps. Sans cesse, elle se trompe, de sentiers, de promenades, de regards, de tactiques pour changer de cavalier. Avec comme seul manuel de survie, les romans gothiques, remplis de soupirs énamourés qui bruissent de tiroirs secrets, et de secrétaires enflammés oubliés aux manuscrits décevants, de secrets de famille tapis dans l'ombre.

 C'est dire que lorsqu'elle arrive à bon port, la Catherine, on est content pour elle et grandement épris du tournoiement ironique que la Jane Austen lui a infligée.

 

 

 

04/05/2014

Le miroir brisé Jonathan Coe

lemiroirbriseinterieur2.jpgEn temps ordinaire, fifille ne lit pas du Jonathan Coe, en temps ordinaire, je ne lis pas les mêmes livres que fifille, fifille et moi, on n'a pas le même âge, et ce qui la fait rêver rejoint souvent ce qui me fait sourire, bêtement, je l'avoue, de la voir rêver. Sauf que là, c'est l'exception, j'ai rêvé autant qu'elle ...

Fifille a l'âge de croire à un monde qui serait meilleur, plus coloré, plus plein, plus rond, plus doux que ses propres rêves, et moi, ben, j'aimerais bien qu'elle y croit encore un peu. Ce livre est là pour cela. je soupçonne Coe d'avoir des fifilles, lui aussi.

L'histoire est belle, vous l'aurez compris, et ce n'est pas celle d'une princesse, mais celle de Claire, petite fille ordinaire d'un monde ordinaire, pas très beau et pas très coloré. Ses parents sont tristes et mornes, pas méchants, juste mornes, comme on peut être mornes quand on a une vie ordinaire avec un peu plus d'ennuis qu'on ne le voudrait. Elle habite une maison triste et morne, dans une ville triste et morne. Claire ne l'est pas, triste et morne, elle voit juste que c'est comme cela autour d'elle. Dans une décharge, elle découvre un morceau de miroir brisé, pas beau, terne, grisâtre, mais elle regarde malgré tout dedans. Y surgit alors le château de sable qu'elle a bâti avec une amie, le dernier jour des vacances sur la plage du pays de Galles où elles allaient se quitter. Mais le château de sable, c'est le même mais en mieux, en plus grand, en pierres, en vitraux, portes et fenêtres à ogives, balcon et ciel turquoise. Les coquillages y sont restés accrochés. Tout est transformé, ses parents sont le roi à fourchette-trident et la reine à bigoudis en couronne, les murs de sa chambre se recouvrent de dauphins et de sirènes et sa veille peluche lui cligne de l’œil comme un félin de compagnie, à poils doux et longs, mais où elle ne peut pas plonger les mains. La métamorphose s'arrête au miroir, la réalité reste triste et morne.

Claire grandit et le miroir ne perd pas son pouvoir pour autant, juste il s'adapte, les licornes imaginaires s'éteignent et laissent la place à un univers moins enfantin, au temps des boutons, des kilos en trop, des injustices et des parents qui ne s'aiment plus ....

Le miroir est-il une mémoire de ce qui aurait pu être ou une vision de ce qui pourrait être ? Ni vraiment l'un et ni vraiment l'autre, se voile, se rétrécit, des reflets d'un espoir pour petite fille qui voit des reflets de contes de fées dans notre monde d'en bas ...

Les illustrations de Chira Coccorese sont juste dans le même ton, (je n'en déplore que la rareté), elles sont elles aussi entre deux mondes, entre dessins et photos, flouté et précision du rêve.

(J'ai mis ma préférée en illustration, elle a un air de Magasin Zinzin)

L'avis de Jérôme qui a commenté ce petit bijou en avant première

01/05/2014

Mai en automne Chantal Creusot

mai en automne,chantal creusot,romans,romans français,pépitesLa maison de Marie est un peu à part du village, Marie est à part tout court. L'histoire de cette ronde de femmes commence par elle, dans cette maison où surgit Solange, une nuit de bombardements dans un petit village de Normandie, plus rural que maritime, même si la mer n'est pas loin et qu'on l'entrevoit des fois. Marie est servante dans une grosse ferme, dirigée par la veuve Laloy, toute en générosité, le fils, Camille, y nourrit son âme inquiète de rêves de livres et d'un amour inabouti pour la belle servante égarée dans son ailleurs.

Dans le village, deux familles de notables, les Vuillard, leur fille Marianne. Marianne est l'excessive fille, rebelle, provocante, fille de Pierre et de Lucille. Pierre, enfant d'une veuve méritante,  a gravi les échelons de la médecine et a, au passage, comme un faux pas de côté, épousé la bourgeoise Lucille, au détour de l'amitié pour un frère défunt. Ils habitent la grande maison aux tilleuls défraîchis. Lucille s'y noie l'âme de rancœur. Pierre se noie dans son travail, et prend quelques maîtresses au passage.

Les autres notables, les Laribière ne sont pas mieux mariés, lui, avocat de province, elle, niaise à faire honte, heureuse de tout. Eux ont un fils, Simon, un peu égaré entre eux deux.

Une micro société provinciale et aisée, prospère mais agitée des âmes, le sujet n'a rien d'original mais son traitement est d'un charme puissant. L'écriture en fait une architecture complexe mais riche de surprises, de phrases en phrases, on va creusant. Car, pour cette histoire qui se tient en deux générations, dans l'entre deux guerres, on fait d'abord la ronde des filles de : Marie, donc, fille de personne, adoptée par la veuve Laloy, dont les sabots sont bien campés dans l'amour pour cette simplette, si ailleurs qu'un soldat allemand la cueillera par hasard au coin d'un bois. Ensuite, il y a Solange, la coquette ingénue, et sa soeur, Michelle, l'austère engagée, ce sont les deux filles de la libraire. Et c'est Simon qui cueillera Solange, à la place de Michelle, par le détour d'une photographie, autant dire d'un leurre .... Et Madeleine, l'amie de Solange, qui fait des grimaces par derrière les dos et se désespère, perdue de n'aimer que son médecin de père.

Il y a aussi la belle femme du procureur, plus libre, comme un papillon qui accroche une lumière éphémère.

Des hasards qui font que l'amour naît et disparaît, la fugacité des sentiments qui lient irrémédiablement pourtant ces hommes, ces femmes, ces filles, pour toujours, alors que les fils sont cassés. La grande histoire traversent les uns et les autres ; la grande guerre, l'occupation, la résistance ... et ils continuent à marcher artificiellement, la tête haute pour les uns, puisqu'ils ne savent faire autrement, la tête dans les murs pour d'autres, les événements extérieurs font des trous dans leur trame, ouvrent des fosses. Mais voilà, si rien du propos n'est vraiment nouveau, le style de l'auteur tient serré, très serré, le tricotage, les mots tiennent ici la dragée haute, serrent les destins. S'ils sont précaires et flous, humains ... juste, quoi ... Leur restitution leur donne une allure de marbre aussi mouvant que du sable. Magistral pour moi. 

 

28/04/2014

Le sillage de l'oubli Bruce Machart

le sillage de l'oubli,bruce machart,romans,romans américains,western et compagnieDans la communauté tchèque, au coeur des terres noires de Lavaca County ( comprendre des fermiers frustres qui triment dans le trou du cul du Texas), un père, Vaclav Skala, enterre sa femme, sa Klara, la seule qui le fit sourire, ce qui fait qu'il ne sourira plus.

Ce père, quatre fils, un peu plus tard. Quatre fils aux cous tordus par le joug de la charrue qu'ils tirent sur les terres de plus en plus vastes de Vaclav, les chevaux, eux, restent à l'écurie, car ce sont des chevaux de prix, de beaux chevaux de course avec lesquels le père gagne ses terres. Karel est le plus jeune, celui dont la naissance a coûté la vie de la mère bien aimée. Il a un statut particulier dans la fratrie, il est le plus détesté, sûrement, mais aussi celui qui monte le cheval lors des nuits de paris sous la lune, les paris qui augmentent les terres du père au détriment de celles de son voisin, pas toujours très honnêtement gagnées, d"ailleurs.

Un autre père débarque, riche et mexicain, mais seulement trois filles, belles, sensuelles, provocantes, offertes comme monnaie d'échange contre les terres du père, mais aussi pour les fils comme une promesse d'un avenir hors du joug haineux du père, comme une promesse de douceur et de savon propre .... Une, surtout, retient le regard de Karel, mais il n'y a que trois à distribuer et il est le dernier à pouvoir être servi.

Une autre nuit de pari, une nuit folle de course, de pluie, de désirs, d'éclairs, d'éclairs de désirs d'une ombre de poitrine naissante, d'une cambrure d'amazone, une nuit hallucinée et irrémédiable. Ce que l'on en sait avant le superbe récit au ralenti de ce moment où le drame bascule dans la tragédie, c'est que Karel est resté avec le père et que depuis les frères ne le sont plus vraiment. Seules leurs exploitations, plutôt florissantes, se touchent, et se croise leur trafic d’alcool, chacun sur son territoire, enfin, plutôt Karel sur le sien.

Avant le récit de cette nuit d'orages, Karel, propriétaire de la ferme du père disparu, conduit sa bonne et sage femme, Sophie, et ses filles, à la fête du village voisin. Une deuxième nuit où une femme accouche d'un fils. Mais Karel, lui, ne l'est pas, sage, et va vivre sa nuit de son côté, au lieu d'être là où il devrait être. Il boit trop, et embauche pour le seconder pendant son absence forcée  de sa ferme, les jumeaux Knedlick. Jumeaux et peut-être parricides, il y en a un qui parle, et l'autre non. L'autre, il lit. Et ces deux jumeaux-là, ils vont commencer à tricoter la perte de Karel, presque sans le faire vraiment exprès en mêlant les fils du trafic et du passé qui tord toujours Karel. De faux-pas en erreurs, cahotant entre passé et présent, le récit conduit son lecteur haletant vers, peut-être, un apaisement du désir et du regret ....

 Un roman drôlement bien construit, entre passé et présent, chaque chapitre ouvre et ferme une porte, certaines claquent, d'autres restent entrebâillées et le personnage de Karel s'intensifie, se brouille, se dépouille aussi de ses pelures, de celles qui lui restaient sous les ongles. Une bonne machine narrative, à l'écriture dense et droite, de cette droiture qui va au but en vous baladant ailleurs, le verbe est haut, d'action, les descriptions fouillées, entre réalisme quasi magique par moment et solide roman social et psychologique.

Une bien belle lecture commune avec Ingannmic.

16/04/2014

Lady Susan Jane Austen

Jane Austen, Lady Susan, nouvelles, a cup of tea timeVoulez-vous croquer un peu de Jane Austen, en passant, juste une gorgée ... Humer un peu de ce vitriol si suavement distillé qu’on en reprendrait bien une petite goutte ? Alors, posez le pavé au poivre du jour, pour une petite tranche de toast au chorizo à l’anglaise.

Une très courte nouvelle épistolaire fait se croiser la correspondance de Lady Susan et de ses ennemis, hôtes et parents, les femmes d’un Sir respectable et d’un riche banquier, où l’hypocrisie est de mise, et celle d’avec son amie, aussi perfide et sincèrement vôtre que la Lady au cœur de pierre.

Lady Susan est juste veuve, dix mois à peine que son mari lui a débarrassé le plancher, et Lady Susan cherche un autre toit, fortuné, si possible, et avec agréments sociaux en bonus. Ce qui n’est pas si facile vu la réputation qu’elle porte dans ses jupons ... Lady Susan est perfide, dangereuse et vengeresse, mais ça, c’est en dessous. En dessus, Lady Susan est belle, intelligente, charmante et charmeuse. Lady Susan a sûrement dans les trente cinq ans, mais elle en paraît dix de moins. Lady Susan est un vrai piège à mouche que l’on prend avec du vinaigre. Elle attrape les cœurs masculins comme un aimant de mauvaise foi.

En bref, Lady Susan est une (adorable, pour nous, lecteurs(trices) de la plume acerbe de Jane Austen) vraie salope. Dans la société victorienne, elle joue la mouche du coche. Elle connaît les codes de la respectabilité et des bienséances, s’en gausse et s’en joue. Car Lady Susan, sans fortune et sans mari, doit tirer la toile de la séduction à elle. Lequel de ces jeunes lords si gauches, si naïfs, si jeunes lords à la noix, si fortunés aussi, va-t-elle réussir à berner jusqu’au mariage qui lui faut ? Sa réputation est telle que sa simple approche fait trembler les voilettes des sœurs et des mères et résonner la voix de stentor du père,  affolés les uns et les autres à l’idée que l’araignée pourrait tomber dans l’escarcelle de leur dignité. Ou alors, peut-être va-t-elle réussir à gagner le gros lot, le monsieur Mauwaring, le vrai élu de son cœur, mais marié à la pauvre madame Mauwaring, si laide et si maigre ? Lady Susan est passée par chez eux et depuis le torchon de dentelles brûle. Pour la dernière touche du tableau, mère indigne, elle a déjà massacré sa fille, sa douce et belle victime, si conforme, elle, qu’on en rigole.

Lady Susan est une vraie salope, mais les autres sont de fieffés hypocrites ...

Un régal, pour une cup of tea time.

23/03/2014

Un repas en hiver Hubert Mingarelli

un repas en hiver, hubert Mingarelli, romans, romans français, dans le chaos du mondeUn livre très court et qui raconte un moment très court, une journée, à peine plus, et à quoi tient la vie d’un homme, à peu de choses, aussi.

Trois soldats allemands sont basés en Pologne, dans ce que l’on devine être un camp d’extermination d’avant d’industrialisation des meurtres, au moment où la Shoah se faisait « par balles », de visu donc, avec des regards possibles entre bourreaux et victimes, ce qui dérangeât les bourreaux, ce pourquoi, on sait l’horreur logique de la suite de cette histoire-là. Ces trois soldats étaient des hommes ordinaires, et dans un sens, ils le sont toujours, et c’est qui fait  la force de ce livre. Nulle explication, on reste dans la tête du narrateur, et le narrateur, il évite de trop penser, il s’arrête à lui-même et ses deux compagnons. A leur présent et ne cherche pas à voir plus loin que leur lendemain.

Donc, les trois soldais, Bauer, Emmerich et le narrateur vont partir à la chasse pour « en ramener un ». Leur commandant leur a donné l’autorisation de sortir du camp pour cette journée seulement et à cette seule condition. Ils lui ont expliqué, que là, vraiment, ils avaient trop le cafard. Un convoi est annoncé, on « va en ramener », il va leur falloir participer à la fusillade, et là, cette fois-ci, ils ne veulent pas. Ils expliquent qu’à force d’avoir le cafard, de tuer comme cela, ils n’allaient plus servir à rien et qu’il valait mieux leur laisser au moins une journée, pour faire autre chose. Et le commandant, pas en grande forme lui non plus, a accepté.

Les trois soldats s’enfoncent donc dans une Pologne aux paysages solitaires et glacés, avec chacun leur mots dans leur tête : pour un, c’est son fils qui le tracasse, et  comment le convaincre d’arrêter de fumer, pour le narrateur, c’est son rêve de tramway ordinaire, pour le dernier, la rage d’être là, à fumer dans le froid. Pour les trois, il s’agit juste de s’échapper une journée,  pour peut-être pouvoir avoir le droit de repartir faire de même le lendemain.

Et sans vraiment chercher, ils en trouvent un, de juif, un qui ne peut s’échapper, et ils l’emmènent avec eux, vers le camp. Mais avant, comme ils ont faim, et quelques provisions, ils s’arrêtent dans une masure abandonnée pour se cuire leur festin de semoule et de saucisson. Arrive alors un polonais, un qui pourrait être le bouc émissaire de leur mal être d’être là ....

Loin du jubilatoire « festin de Babette », auquel le titre pourrait faire penser, le huis-clos se construit sans aucune générosité. Le récit égraine les miettes du temps qui mène à un repas chaud en s’attachant aux petits riens de la longue attente, en attendant que les graines de la semoule gonflent : quelle quantité de neige pour avoir assez d’eau, quoi de la chaise ou de l’étagère brûler en premier pour avoir assez de feu.... Ne pas regarder le prisonnier, ne pas voir ce qui fait de lui un être humain qui a été aimé, et dont le flocon sur le bonnet a été brodé peut-être, par les mains de sa mère. Ne rien voir de ce que l’on est : un tueur, un bourreau. Même pas se mentir, non, ne pas se voir et ne pas voir l’autre comme un « comme nous ». Comment l’humain s’arrange de ses crimes ? Un récit qui peut bouleverser la bien pensance, sans humanisme et sans concession, glaçant.

Un auteur découvert chez Jérôme.

20/03/2014

Expo 58 Jonathan Coe

Jonatan Coe, expo 58, romans, romans angleterre, a cup of tea timeLa couverture du livre (qui n'est pas l'illustration que j'ai choisie, mais la vraie couverture, tout le monde peut la voir partout, et "les amants" de Magritte ça a quand même un rapport) dit tout, délicieusement acidulée, rétro et enjouée, couleurs vives de comédie en cinémascope, personnages aux dos tournés, qui vont s’animer dès que le bouton de la télé en noir et blanc va s’allumer, un scopitone plastique.

Comme dans certains films d’espionnage de cette guerre qui  se disait froide, l’auteur a fabriqué un anti héros, une caricature du petit fonctionnaire à la courte vue, et tiré, un peu aussi, à la courte paille, pour une mission inattendue. Thomas Foley, physiquement est un croisement entre Dirk Bogarde et Gary Cooper. Moralement, il est anglais, comme Coe sait faire les anglais, tout britannique et de retenue convenue et frais sorti de l’œuf, ou du moule.  Tout juste marié à une parfaite ménagère d’un fade pastel, et juste père, il est juste fabriqué aux petits oignons pour être mangé tout cru  dans cette comédie sentimentale qui se croise de roman d’espionnage en carton pâte.

Le décor choisi par l’auteur pour remonter la clef de son héros est dans la même tonalité du vrai faux, faux et vrai. Il ne s’agit de rien de moins que de la comédie que se jouent les nations à l’exposition universelle de Bruxelles en 1958. Officiellement,  l’expo a pour but de célébrer l’amitié entre les peuples, retrouvée après le chaos de haine de la deuxième guerre mondiale. En réalité,  la célébration est un brin surréaliste, comme il se doit au pays de Magritte. Et officieusement, il s’agit d’une autre histoire …

Notre héros, donc, se voit confier la mission de superviser la bonne marche du maillon fort du pavillon britannique, le Britannia, un faux vrai pub anglais, entre modernisme et respect de la tradition, comme il se doit. La bière est vraie, par contre, visiblement. Thomas doit donc quitter femme et enfant, mère et pas son père (il est mort mais a quand même avant donné un fort mauvais exemple), pavillon de banlieue et voisin qui a des cors aux pieds pour se retrouver immergé dans la comédie du bonheur et des illusions de la concorde, et pas seulement politique, mais aussi, à la Lubitsch, un poil sentimentale qui va le gratter aux entournures dès l’apparition de la fraîche Anneke, hôtesse sur l’exposition.  Le duo va devenir quatuor, une belle américaine et un autre missionné comme Thomas, mais estampillé séducteur patenté, puis un soviétique bellâtre, puis … rentrent à leur tour dans la danse des sentiments. Vrais ou faux ? Le bal des séductions joue la partition de la tentation dans le cadre du faux concert des nations … notre héros se laissera-t-il tourner la tête alors que Dupont et Dupond, déguisés en espions tout britanniques aussi, lui confieront une seconde mission, de charme patriotique vêtue ?

Entre comédie allègre, roman d’espionnage aux grosses ficelles qui se voient, le sérieux du propos va cependant en s’étoffant et des accents du superbe « La pluie avant qu’elle tombe » gagne Thomas, qui s’étoffe et s’affine. Le roman n’aurait pu être qu’un amusement de genres, et il aurait déjà été très bien, mais il gagne quelque chose en plus, une sourde mélancolie dans la valse des masques menée de main de maestro, britannique, évidemment.

Est-ce utile de dire que je me suis simplement délectée de cette comédie douce amère ?

 

Un roman que j'ai inscrit au "non challenge des pétites" de Galéa.

Du même auteur sur ce même blog :

"Testament à l'anglaise"

"La femme de hasard"

"La vie très privée de Mr Sim"

" Désacords imparfaits"

D'autres titres pas chroniqués ici mais juste excellents ( et chroniqués tellement par ailleurs ...) :

"Le cercle fermé"

"Bienvenu au club"

 

01/03/2014

Chute de vélo Etienne Davodeau

Chute de vélo, Etienne Davodeau, bandes dessinéesUn village immobile dans une torpeur de chaleur, quelque part dans une campagne dépeuplée, des champs, de légères montées, de légères descentes. Une rue immobile, deux maisons face à face ; l’une est vide, l’autre en travaux. La maison vide est de ces maisons un peu tristes qui ont été peuplées de cris d’enfants et de courses dans l’escalier et où le silence est devenu le seul propriétaire de la poussière. Les vieux planchers et les matelas sont en friche, le jardin est devenu ronces et broussailles.

Arrivent la lumineuse Jeanne, son tendre mari en short, leurs deux enfants presque sages et le cousin, un peu plus grand, fils d’un frère qui ne viendra pas, parce qu’il ne veut plus venir là depuis longtemps. Arrive ensuite l’oncle Simon, celui qui vend des voitures, sans vraiment aimer cela, mais surtout survivant d’un accident qu’il mime jusqu’à plus soif.

Il s’agit de leur dernier été dans cette maison. La mère de Jeanne et Simon est à l’hôpital où elle se croit chez elle. Elle a des trous dans la tête et il faut vendre, et pour vendre, il faut vider et nettoyer. C’est ce qu’ils sont venus faire, tous les trois. Trier, enlever meubles et poussières, débrouiller, pendant que les trois enfants lorgnent sur la maison d’en face où se joue une autre histoire entre le patron maçon un peu con, et son arpèt. Une histoire simple d’enfants qui jouent à se faire peur, d’une parole de trop et un mini drame à la hauteur de ces jours qui coulent, entre famille et mélancolie. Et puis, il y a aussi Toussaint, l’ami de toujours de Jeanne et de Simon. Toussaint qui aide et rôde pourtant autour d’eux comme autour d’une faute inavouable. Evidemment, à la fin, on saura ... même avant, pourquoi Toussaint a un souci avec le repentir ...

Mais, jusque là , le temps de cet été, la mère revient passer quelques temps avec eux, dans ce lieu qui n’est plus le sien, comme les siens ne le sont plus non plus. Les jours s’écoulent, plein du quotidien, on secoue, on dit trois mots, deux de tendresse et deux pour chambrer. Une blague, un geste anodin, on se connaît si bien ... On mange le soir sur des chaises en plastique, sous l’arbre, dans la cour où le jour, il fait trop chaud. On boit une bière. On cherche l’arpet, qui a disparu, puis la grand-mère qui a fait une fugue et qui regardait de trop près la rivière. Simon tombe de vélo, le petit arrive à en faire.

Un peu de la vie des autres, d’un moment qui soude et sépare, des secrets presque minuscules qui s’effritent, des dessins justes plein de trop de trucs qui touchent et font rire, des répliques d’une simplicité qui fait mouche. Je l’ai lu, je l’ai fini, et j’ai recommencé du début. Je l’ai refini. Et j’arrête là pour le moment, vu que c’est un prêt, qu’il falloir que je le rendre. Je n’ai plus qu’à aller l’acheter  ...

19/02/2014

Le roi n'a pas sommeil Cécile Coulon

Le roi n'a pas sommeil, Cécile Coulon, famille je vous hais, romans, romans françaisUne histoire dont le format est juste ce qu’il faut pour ne rien lâcher du fil tordu qui est celui qui conduit l’histoire de Thomas. Tordu mais tendu.

On commence par la fin : Puppa voit Mary hurler, en déchirant l’air d’une petite ville de sa douleur. Alors, c’est sûr Thomas est mort. Sauf que l’on ne sait qui est Puppa, Thomas, ni même Mary. Mais on sait la fin comme dans une tragédie, le temps est resserré aussi, le lieu quasi unique, celui d’une petite ville, et surtout le domaine de l’enfant roi, où tout mène et ramène, une véranda où l’on attend que le soleil se couche, il pourrait même y avoir des odeurs de confitures maison, mais c’est un faux paradis, avec un serpent dedans ; à côté, une scierie, un bar sordide, une école, un ami qui trahit, un père qui est parti avant même d’en être un, un médecin qui aime les enfants innocents, et l’enfant roi, Thomas et sa façade d’enfant sage, et sa courte histoire qui est déjà en marche.

L’histoire du fils de Mary commence avec celle de son père, dont le fils bouclera la boucle, comme une corde avec laquelle on se pend. Simple tâcheron, le père, William Hogan, n’a vraiment voulu qu’une chose, sa maison et ce qu’il appelle le domaine, une étendue boisée, la maison avec la véranda, rien de bien précis n’est dit. C’est le domaine qu’il défriche, la femme qu’il épouse, l’enfant qui naît. William suinte la violence, il frappe parfois Mary, boit comme en passant, serré sur sa peur. Il a peur des fiches vertes et des photos qu’il y voit. Ce sont celles des criminels recherchés par la police et qu’il doit classer. C’est son boulot subsidiaire.

Naît Thomas, un enfant qui ne lui parait pas à la hauteur. Thomas va à l’école, enfant docile et solitaire, mange les tartes de Mary, dort dans les draps qu’elle a tiré à quatre épingles ... Et Thomas a dérivé ... Des images le lézardes et les lézardes creusent une béance. C’est quoi sa peur ? Thomas en vit le flux, ne sait quoi en faire, elle prend le pas de l’intérieur, creuse sa haine, celle de soi, celle de l’autre, de l’ami, qui lui se relève pendant que l’enfant roi chute et se dilue.

Aucun discours clinique, aucun mot de trop, un texte aux ciseaux.

Un titre qui m'a beaucoup plus convaincue que le premier de cette auteure que j'ai lu "Méfiez- vous des enfants sages"

11/02/2014

Au lieu dit du Noir Etang H. Cook

au lieu dit du noir etang,henry cook,romans,romans policiers,pépitesLa petite ville de Chatham en Nouvelle Angleterre a été secouée il y a des années par un sombre drame, un procès, celui d’une trop belle jeune femme venue d’ailleurs et sans doute mal taillée pour la vie restreinte qui lui a été offerte là. Melle Channing a été jugée sous les cris de haine, coupable, mais de quoi ? On ne sait trop ce qui est vraiment arrivé, ce qu’il leur est arrivé à elle, à monsieur Reed, à sa femme, sa fille. Qui a tué qui ? Qui est mort ? Ce que l’on sait, c’est que le narrateur, Henry, alors adolescent au début des années cinquante, rêvant d’ailleurs, et maintenant retraité solitaire installé là, dans les mêmes rues quasi immobiles, n’y est pas pour rien. Mais pour quelque chose jusqu’où ?

Le roman est tout entier construit et tendu sur cette incertitude balancée tristement entre deux temps. Il nous mène en bateau jusqu’au bout. Qui était vraiment Melle Channing ? une tueuse au sang froid, une amoureuse passionnée, une artiste de l’âme torturée, une victime d’un mensonge, d’un songe ? Et puis comment elle, si solaire, si attirante, pour l’Henry adolescent a-t-elle pu si follement aimer le triste monsieur Need ? Deux solitudes se sont croisées, deux âmes pantelantes se sont reconnues et ont croisé leur bras sans qu’on ne le voit.

Melle Channig vient d’Afrique. Elle a bourlingué dans l’Europe des hauts lieux culturels, elle connaît des choses que Chatham ne soupçonne même pas. Libre penseur, son père l’a élevée dans ses principes, très, trop ? libres. Sans argent après sa mort, une vague connaissance l’envoie dans la petite ville, mal taillée pour la recevoir. Elle tente de s’y fondre en acceptant le poste, spécialement créé pour elle à l’école de Milton, de professeur d’arts plastiques. Une innovation révolutionnaire pour cette école de garçon où les principes vertueux sont l’œuvre du père d’Henry, sa création, sa raison de vivre. Un homme tranquille qui avait un rêve à sa mesure. L’objet amoureux, monsieur Need est le professeur de littérature de cette même école, des mêmes garçons. A l’étroit comme elle dans cette peau de chagrin de la vie. Sauf qu’avant elle, il ne semblait pas le savoir, pas vraiment. Quelle révélation de lui a-t-elle faite ? peut-être dans l’entre deux rives de l’étang qui sépare leur deux maisons, lui d’un côté avec femme et enfant, et elle de l’autre, avec ses dessins d’ailleurs.

Henry doit sa connaissance des faits à son intimité avec elle. D’abord forcé par son si respectable père que l’ado l’en méprise, puis comme par une étoile noire attiré.

Ce que l’on sait, aussi, c’est que le procès fut la fin du rêve de Henry père et peut-être de Henry fils. Pour le reste, on ne peut rien en dire, il faut lire ce va-et-vient entre le temps qui fut et celui qui a fui. Petit à petit, se soulève une partie du mystère, et pourtant tout dit est depuis le début, l’opacité est au cœur de ce roman, pas policier, vraiment, et où le « noir du crime » prend des accents romantiques et sensuels quasi à la Jane Eyre ( j’en rajoute un peu quand même ...).

Une vraie bonne lecture, une découverte pour moi d’un auteur à suivre, rencontré chez Margotte

05/02/2014

La claire fontaine David Bosc

romans, romans français, la claire fontaine, david Bosc, pépitesJe n’aurais qu’une critique sur ce titre, son titre, justement. Pour moi « La claire fontaine », ça fait Ingres, ça fait pas Courbet. Mais je ne suis pas, loin de là, une connaisseuse de l’œuvre de Courbet. Je dirai même que « L’enterrement à Ornans », je ne trouve pas ça beau. Je sais que c’est fait exprès, mais quand même ... C’est une révolution picturale. Il fallait le faire, soit, mais bon, je regarde, je lève mon chapeau et passe, l’œil sec. Donc, quand j’ai lu la note de Jérôme conseillant ce livre, je n’ai pas lu Courbet, j’ai lu Ingres. Du coup, l’esprit embrumé par mon inculture et mon attention flottante, je me suis dis « Tiens un livre sur Ingres en Suisse qui peint des fontaines », voilà qui est pour moi, je ne connais pas. Et pour cause, Ingres n’a jamais fichu les pieds en Suisse. Courbet oui, mais il n’a pas peint de fontaine ( du moins pas dans ce livre). Ce qui fait que je reste avec ma question : pourquoi « La claire fontaine » ?

Courbet en Suisse, c’est le Courbet fini, celui d’après la fulgurance de la Commune, celui d’après ses morceaux de bravoure, le Courbet poursuivi par le pouvoir réactionnaire, celui qui doit payer la colonne de Vendôme. De cette période d’exil, brève de quatre ans et finale pour le peintre, il semblerait que l’on ne sache pas grand-chose, ce qui fait sans doute que l’auteur l’a choisie, il a devant lui un vide qu’il remplit de mots et il y brosse des traits fins comme le peintre balayait les toiles de ses natures mortes de sa taloche. Le narrateur observe son sujet puis lui dresse un hommage bien senti.

Pas amer, juste revenu de toutes ambitions, on y trouve un Courbet montré comme un rustaud du couteau à peindre, grand buveur, hâbleur, fêtard jusqu’à plus soif, se levant tard, il peint à tour de bras les paysages, sans théories, projets et sans vergogne, toujours un peu les mêmes ; il se finit en beauté. Rien de suicidaire, on reste sur les bords, on le regarde. Le récit tient en peu de choses : Courbet peint, mange, boit, le tout en grande quantité, en désordre et en même temps. Courbet baigne, parfois à pas d’heures, un corps adipeux, amplifié par ses excès, dans les eaux froides. Parfois une scène, son père en visite, la lumière qui dessine son profil en un dernier tableau, ses amis, ses aides qui le quitte, le temps présent qui l’ignore. Il lui en reste peu, il le gaspille. Quelques souvenirs des œuvres maîtresses, le portrait de Baudelaire, « L’enterrement, « L’origine du monde ». Tout est derrière lui, sans nostalgie, une liaison avec une servante, à peine esquissé à pleine mains, des gueuletons à pleine gueule, les derniers fidèles qui le lâchent et la mort, pitoyable, une fin de baudruche qui enfle, pas pitoyable, pourtant.

C’est un hommage qui ne le dit pas comme un « c’est beau », l’auteur les décrit seulement, ces natures mortes animalières que Courbet a aligné du temps de sa splendeur de bouffeur de pots de peinture. Les corps des cerfs et des chiens sont disséqués, exposés comme le peintre le faisait, et l’on comprend la technique, le pas beau voulu. Ces descriptions sont elles mêmes comme des natures mortes, saisies au vif, sans recours à l’âme, ce sont des touches bien encadrées pour une peinture comme attachée au rendu de la matière. Le texte passe par le toucher, l’odorat, joue des sens gras et fins des mots et tournures, pas si familières qu’il ne le semble au premier coup d’œil, pour faire voir l’épaisseur que le peintre cherchait.

Jusqu’au dernier tableau de mots, un tableau jamais peint par Courbet mais si juste, qu’on souhaiterait qu’il existe : «  un homme dans l’eau jusqu’à la taille, immergeant un poupon rieur en le tenant sous les bras. Une belle gosse, douze ou treize ans, avec une bouche de je-vous-aime-, plongea sans perdre d’élan. Sa chemise et ses cheveux firent sous l’eau comme une bouche qui s’ouvre. Des fillettes et leur mère achevaient de goûter. Les petites avaient posé sur un plancher mouillé les noyaux de pêche qu’elles avaient sucés. On y voyait quelques filaments jaunes réunis en pointe »

Des passages comme celui, je les ai lus et relus, le livre est court, on peut prendre son temps et y revenir, j’ai savouré les mots sur la peinture de Courbet, vu que moi, la peinture de Courbet, c’est pas mon truc. Les cerfs morts tout foncés et verdâtres, ça ne me parle pas. Les poissons posés sur la table, la truite bouche ouverte, le peu que j’en connais ... C’est juste personnel, quoi. J’ai dû voir trop de reproductions bas de gamme sur les boîtes de chocolat de Noël, un peu comme « La balançoire », « Le déjeuner sur l’herbe » et autres chefs d’œuvre qu’il faudrait voir avec l’oeil neuf du naïf. En tout cas, maintenant, j’y regarderai quand même à deux fois sous les écailles des poissons (en peinture, je veux dire).

28/01/2014

Just Kids Patti Smith

just kids,patti smith,autobiographieMoi, Patti et moi, c’est du sérieux et c’est for ever. Enfin, de mon côté évidemment. Par période, je peux écouter « Horses » trois fois par jour, à d’autres périodes seulement moins. Les autres que « Horses » aussi (j’ai tout) mais moins. Donc « Horses », sauf que le livre n’en parle pas beaucoup, il commence bien avant et se termine juste avant la gestation finale. Juste des petites choses sur « People have the power », en passant, et ce n'est même pas ma préférée ...

Tout cela pour dire que je vais manquer complètement d’objectivité, puisque là, c’est mon (une de mes) idole(s) qui se raconte, un peu, un bout de sa vie, celle avec Robert Michaël Mapplethrope, son alter ego, son double, son amour, son passé, sa douleur, son chemin à elle, sa mort à lui. Leurs souffrances et sa pas rédemption.

On passe rapidement sur l'enfance à Germantown en Pensylvanie, juste quelques traits de pinceaux en passant pour planter l’origine, la jeune débraillée, lectrice et garçon manqué, les pas de travers, pas bien méchants, le goût de l’époque qui lui fait prendre le bus, solitaire jeune fille habitée de sa certitude d’être une artiste, pour New York.

Patti se montre fille de ces années là, elle traîne dans les rues, côtoie les rassemblements «  flower power », les voit peu, se laisse porter, libre et sans un sous. Dort dans les parcs, cherche des petits boulots, fait les poubelles, se drape dans son long manteau noir et cherche son trou. Elle rencontre Robert, pas mieux qu’elle tout pareil et ils se frottent l’un à l’autre, d’abord sans qu’il se pique. Robert, dit-elle, c’est un gentil garçon qui voulait devenir méchant, un ex-enfant de chœur qui veut se faire drag queen, elle c’est l’inverse ( elle ne dit pas vraiment comme ça, je traduis l’idée). D’ateliers en ateliers, de fêtes en fêtes, elle finira par les connaître tous de vue, le Warhol,  le Ginsberg, la Joplin, le Lou Reed et d’autres encore, anonymes papillons de la Factory et qui pour certains laisseront leur peau et leur talent dans les brumes et les vapeurs de la célébrité fabriquée au LSD. Mais ce n’est pas cette histoire-là qui est racontée, c’est la toile de fond pour les deux personnages principaux, donc Patti Smith et Robert. Deux amoureux au départ, deux amoureux autant d’eux mêmes que de l’autre et surtout de leur dieu commun, l’art, la création. Mi peintre, mi plasticien, mi photographe, Robert s’est déjà un peu lancé, elle va le suivre, l’accompagner, le distancer. Elle est pétrie de Rimbaud, et Robert de ses démons.

Il plonge, il s’éloigne, il s’enfonce, elle le retrouve, le berce, le laisse partir. Elle cherche sa voie, il se perd dans sa volonté de jouer la star maudite. Finalement, elle part vers d’autres rives, comme on le sait, et lui tient la main, au bout du bout ...

En vrac, comme un fatras de bondieuseries et de tubes de peinture : les lumières de Brooklyn la nuit, les nuits fébriles collées au pick up, les silhouettes du Chelsea Hôtel, la débrouille, le sordide des tentures qui pendent aux murs croûteux, la dérive des magasines pornos, les expositions qui ne se font pas, les performances underground, les silences peu reluisants d’un artiste qui gâche un peu tout ce qu’il touche et finit sans lâcher prise. Pourtant, ni torturées, ni nostalgiques, les touches de mots s’ajustent. Bon soit, sûrement qu’elle se blanchit un peu, l’anguleuse Patti, ne raconte pas tout, mais bon soit, je doute de l’intérêt qu’aurait le récit d’une défonce, même c’est une défonce de Patti Smith ... Elle le reconstitue, cet amour, et ils restent jeunes et beaux comme des dieux éphémères de l’instant présent, comme sur la couverture.

Un beau texte, d’une bien belle dame et un coup d’ « Horse », parce "People have the power", c'est un bien beau rêve, quand même ...

18/01/2014

Au revoir là-haut Pierre Lemaître

pierre lemaître,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeQui pourrait croire qu’un roman sur la guerre 14-18 puisse être jubilatoire ? Pas moi en tout cas. Enfin, pas moi jusqu’à la lecture de ce roman là. Pas jubilatoire tout de suite, hein, avant de rigoler, il y a la guerre. Enfin, les derniers jours de la guerre. On n’y rigolait pas plus qu’au début. Sauf que là, les poilus survivants savent que c’est la fin. Sur le front, tous attendent en se faisant le plus petit possible l’armistice officiel. Tous, sauf un , le lieutenant Pardelle. Aucun poilu ne peut le blairer celui-là. Un officier dans le genre froid et hautain, il est là pour gagner des galons. C’est l’occasion de se redorer le blason. Il en a glané un peu, des honneurs et du grade, mais pas encore assez pour lui, et pas de bol, la guerre se termine ... l’occasion qui allait lui passer sous le nez, pas de problème, il va se la créer et envoyer les poilus conquérir la côte 113, dans un ultime coup de bluff, à leur perte et à son profit.

Dans les poilus à ses ordres, il y a Albert et Edouard. Ils se connaissaient peu mais ce jour-là, c’est l’un derrière l’autre qu’ils sortent de la tranchée pour leur dernière bouchée de boches. Ce jour-là scellera leur alliance pour le pire, et un peu de meilleur, surtout pour nous, lecteurs, parce qu’après c’est aussi décapant que drôle.

Imaginez deux pieds nickelés, mal assortis, lâchés dans l’après-guerre, l’après guerre qui voudrait bien les oublier, ou du moins les voir le moins possible, vu qu’ils ne sont, justement, pas beaux à voir ( enfin, surtout un ...)

Dans le rôle du petit un peu boursouflé, Albert, un brave gars un peu sensible et pas très adroit, un peu lent, comme sa mère ne se prive pas de le rappeler, un peu benêt, mais fort attachant, voire collant. Il était comptable et rêvait de la belle Cécile. Au retour, l’amour et la banque le fuit. A moins que ce ne soit lui, finalement, qui ne s’y retrouve plus vraiment.

Dans le rôle du grand échalas, Edouard, fils de très bonne famille, renié par son père parce que plus doué pour le dessin et les blagues potaches que décidé à se carrer dans la voix de son maître.

Un duo bancal, brisé, tout cassé qui va se lancer, un pied devant, un pied derrière, dans la plus mordante et iconoclaste entreprise de foutage de tronche du patriotisme obligatoire ambiant. Mais eux le font presque pour rire, alors que d’autres non ...

Une peinture de l’immédiate après-guerre comme on ne l’avait jamais vue ( enfin, pas moi). Sans pathos, ni pitié, ni argumentation surfaite, à coup de griffes bien placées, l’auteur, que j’imagine en Raminagrobis qui se marre, jette ses personnages dans l’eau sale du profit fait sur l’héroïsme de ceux qui n’avaient rien demandé et tout perdu. Les poilus, gênent, en de compte, il y en a trop, on ne sait qu’en faire. Les oublier ( les vrais, ceux qui restent), les glorifier (les vrais, ceux qui sont morts), mais il y a que les vraiment morts qui rapportent vraiment ... Dirait le beau Pradelle qui rôde toujours, on arrête pas un arriviste avec un monument aux morts ...

Du bien bel ouvrage, monsieur Lemaître, du grand art de mener son lecteur par le bout du nez. Lu en deux jours, je ricanais de plaisir en attendant de pouvoir tourner assez vite la page suivante. 

 

 

Et toc ! et de trois pour ma participation au non challenge des pépites organisé par Galéa 

11/01/2014

Invasion Fernando Marias

espagneaznarbush22022003crawfordtexasm.jpgQuand on a fait un comité de soutien virtuel pour un livre que l'on n'a pas encore lu, faut quand même pas pousser le jeu trop loin et se soutenir soi même ... Ce qui fait que je n'ai pas trop tardé à passer à la lecture et que je continue à adhérer à mon propre comité ( le contraire aurait été risible mais possible ...)

"Invasion" est un livre à claques, elles arrivent par vagues, plus ou moins régulières, comme les invasions ...

La première est celle de l'Irak par les troupes américaines. Par ricochet, l'Espagne s'engage à soutenir les forces du bien contre celle du mal sans visage, et par un plus petit ricochet, Pablo, paisible médecin militaire se retrouve sur le terrain. A contre-coeur, et avec beaucoup plus de peur que de conviction guerrière. Il n'en a aucune. Comme sa femme, sa tant aimée, Tina, il pense que cette invasion est injuste, inqualifiable, injustifiée. Mais voilà, il a signé, photo de Tina et Pilar ( sa petite fille) sur le coeur, il est embarqué dans l'invasion avec son meilleur ami. La base, l'ennui, la vacuité et très vite, une embuscade, un hasard, une nuit, une maison, plus tard, trois civils, trois innocents et deux coupables, de hasard, mais coupables quand même,  sans trop savoir de quoi, de qui.

La deuxième invasion sera celle de la peur sur l'esprit, l'engrenage des gestes, et les deux médecins se retrouvent meurtriers. Délire de l'un, folie de l'autre, demi vérité des deux. Leur retour en Espagne ne leur laissera aucun répit. Qu'il le veulent ou non, ils sont des héros. Des héros que l'on cache en attendant de les oublier. Mais l'oubli les oublie et la mort taraude Pablo. Il est envahi de son crime, ils sont deux là-dedans, et le pire est à venir.

Cloitré dans la grande maison des grands parents, le retour est de de feu et de sang pour Pablo. Bardé d'amour, celle de de sa femme, de sa fille, bardé aussi d'infirmières, de recommandations et de préocupations gouvrernementales (il ne s'agirait pas que le héros se mette à parler d'une voix discordante et devienne un simple coupable). L'étreinte sanglante se poursuit, entre délires d'innocence rêvée en culpabilité réelle, entre lui et sa victime, son bourreau, sa faute.

Marias n'épargne rien à Pablo, il triture sa folie, la construit de strates en strates. Le bourreau devient victime, ou est-ce l'inverse ? Le fantôme de la victime envahit, à son tour, le coupable, comme une revanche. Il lui prend sa vie, insère en lui les pires fantasmes et le garde en son enfer morbide. Qui va gagner ? Le retour n'est pas une délivrance mais juste le début de l'enfer. Femme, fille, ami, il ne reste rien. Balayé l'ancien Pablo, sauf que le nouveau, il fait peur. Même à lui même.

Un roman puissant qui fait transpirer sur son fauteuil, un thriller de la haine de soi, moi, je n'avais jamais lu un truc pareil. Entre fantastique onirique et hyper réalisme, comme Pablo, on se demande parfois où l'on est, si on va arriver à suivre sa course folle vers son innocence problématique, à pardonner encore les errances d'une culpabilité à laquelle on ne peut donner de nom, ni celle du hasard, ni celle de l'humanité.

 

 

PS : spéciale dédicace au traducteur, je me demande comment on dort quand on traduit un texte pareil ?

 

Comme je persiste dans mon comité de soutien : l'avis de Jérôme , un peu mitigé sur le dernier chapitre ( faut dire qu'il y a de quoi ...) et de Sandrine qui dit "à lire" et remet ce titre en perspective avec la réalité.