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15/12/2013

Affliction Russell Banks

Un homme affligé, à l'histoire affligeante, et  un récit qui ne l'est pas, un roman qui porte rudement bien son titre, comme une bande annonce qui aurait le mérite de la sincérité et de la simplicité : chronique d'une chute déjà pas mal avancée ...

L'homme affligé, c'est Wade Whitehouse. Il a tout raté depuis le début, il a quarante ans, et c'est le bout de son rouleur compresseur. Mariage raté, père raté, fils et frère de peu de poids, bungalow et boulots peu reluisants, au fin fond d'un coin perdu et très enneigé. Il veut tout rattraper.

Il a tout raté conscienceusement renfermé sur son exigence d'être parfait, un père parfait pour se rattraper d'être le plus souvent nul, toujours en retard d'un costume d'hallowenn, d'une distribution de bonbons. C'est le récit de ce premier échec avec sa fille (premier raconté mais pas le premier vécu) qui ouvre la série des ratages programmés. Parce que dès le premier chapitre, on sait que Wade est fichu, qu'il a commis des violences irréparables, sans savoir lesquelles, que personne ne veut plus entendre son nom, se souvenir de sa silhouette de brute dans l'encadrement d'une porte, ni son ex-femme, ni son ex-maitresse, ni ses ex-amis, pas même sa fille. Reste le narrateur, le plus jeune de ses frères, celui a qui Wade téléphonait encore, avant ce que l'on ne sait pas. Le narrateur croit tout savoir, se justifie aussi par ce récit, mais reste aussi creux d'émotions que son frère est en bourré, contradictoires et en guerre, ravageantes.

Wade est le policier de la petite ville où il a toujours vécu. C'est une petite ville dont presque tout le monde part et où peu viennent, mis à part quelques chasseurs de cerfs. C'est un petit policier qui doit faire attention surtout à la circulation des bus devant l'école. Il est aussi employé à forer des trous, l'été, et à déneiger, l'hiver, pour le compte du même patron pour lequel il travaille depuis toujours. Dans la petite ville, tout le monde connait Wide, et beaucoup s'en méfient, violent, imprévisible, il boit sec et peut frapper... Même pour assurer la circulation devant l'école, il peut avoir des ratés plein de rancoeurs contre "les autres", ceux qui ont mieux réussi.

Wade est un raté qui ne veut plus l'être et se trompe de combats. Il combat son ex-femme, veut faire revoir le jugement qui lui a enlevé sa fille, il veut la regagner, gagner efnin quelque chose. Il combat son ami, va jusque l'accuser de meutre, jusqu'à l'abberation d'un complot des "puissants" dans l'ombre de la montagne, passe à côté de la vérité,juste à côté. Il combat son patron qui le tient en laisse et le condamne à conduire la glaciale niveleuse comme d'autres s'enchainent tout seuls à leur propre laisse. Il combat dans le vide.

 Wade ne s'attaque jamais aux vraies causes de son propre naufrage, comme il ne va pas chez le dentiste, il garde sa dent pourrie pour mieux avoir la rage. Il s'acharne sur la niveleuse à neige plutôt que de déblayer devant sa porte. Il pousse les tas devant les portes des autres : son ex-femme, son nouveau mari, le chapeau du nouveau mari ... même l'enseigne du restaurant du coin, il lui en veut ...

L'histoire de Wade est un livre épais et rude, où l'on avance sur ses traces à la vitesse d'une déneigeuse, lentement, mais avec une puissance qui ne s'écarte pas de la route, elle, pas comme le personnage. Une puissance de mots où petit à petit on aperçoit les non-dit se soulever. Mais que c'est dur de se relever des coups de son père, du silence, de la honte de l'amour quand même ... de la haine. Un beau roman qu'il faut prendre le temps de suivre à pas lents et lourds, un engrenage qui vous prend de l'intérieur, car si raté qu'il soit, affligé, Wade traine aussi avec lui, une poignante empathie.

Une lecture à retenir, en lecture commune avec Ingannmic, ce qu'elle en pense est ici.

 

13/12/2013

Pobby et Dingan Ben Rice

pobby et dingan,ben rice,romans,romans américains,pépitesIl y a environ huit mille cinquante trois habitants à Lightning Ridge. Avec Poggy et Dingan, cela fait huit mille cinquante cinq. Sauf que Poggy et Dingan, même si tout le monde les connait, ils n'existent pas et ils ont disparu. Ce qui n'est pas sans poser problème.

Je pourrais lancer un avis de recherche mais en fait Ashmol s'en est déjà chargé. Parce que  depuis que Pobby et Dingan ont disparu, Kellyanne, leur meilleure amie est très malade. Ashmol est le frère de Kerryanne et même si il n'a jamais cru en l'existence de Pobby et Dingan, ce n'est pas une raison pour ne pas les rechercher, en tout cas, pas une raison suffisante. Mais retrouver deux invisibles quand on ne croit pas en leur existence, ce n'est pas sans poser problème. Alors, il faudra bien qu'il y croit un peu.

Si vous voyez Pobby et Dingan errer dans les mines d'opale, sachez que Dingan est calme et pacifiste et que Pobby boite un peu. C'est à cause de cela que Kerryanne arrivait un peu en retard en classe, parfois. Elle devait l'attendre. Tous les jours, ils prennaient le bus de ramassage tous les trois ensemble. En classe, Kerryanne prennait soin d'eux, et après, ils rentraient. Ils jouaient au rigaragoo et dansaient sous les éclairs. Enfin, quand il y en avait. Ou alors ils se couchaient. Toujours tous les trois.

Ah oui, j'allais oublier , Pobby et Dingan mangent exclusivement des Violet Crumble.

Ils ont disparu parce qu'un jour, le papa de Kerryanne, Rex Williamson, un mineur fou des opales qu'il n'a jamais trouvé et grand buveur de bière, les a oublié dans sa mine. Même Kerryanne ne sait pas si ils sont vivants ou morts. C'est pour cela qu'elle est malade, et c'est parce qu'elle est malade que Ashmol les cherche. De toutes ses forces.

Un roman tout petit et si plein de sensibilité pleine de si plein d'amour et si rempli de larmes qu'il ne faut surtout pas le laisser lire aux enfants qui s'inventent des amis imaginaires pour s'endormir le soir. Ils en pleureraient.Une histoire aussi triste que belle, celle d'une petite princesse un peu trop fragile et d'un frère qui l'aimait si fort qu'il en a cueilli une opale au fond de la mine.

Et que ceux qui ne croient pas en Pobby et Dingan sachent qu'ils "sont juste des cinglés qui ne savent pas ce que c'est de croire en quelque chose qu'on a du mal à voir, ou de continuer à chercher quelque chose qu'on a vraiment du mal à trouver"

 

 

04/12/2013

Les apparences Gillian Flynn

les apparences,gillian flynn,romans,romans policiers,romans américains,pépitesJe ne sais pas si vous avez vu, mais la robe, sur la couverture, révèle à la lumière d'une lampe de chevet, la nuit, un reflet argenté du plus bel effet, en apparence ...

En apparence aussi, Nick est très méchant et Amy est très gentille. Ammy est parfaite dans sa quête du mari parfait, indulgente et magnanime, alors que Nick s'emmêle les pattes dans ses petits mensonges qui deviendront grand et pouraient l'avaler tout cru si ... Il faut dire qu'ils ne sont pas dans le même espace temps. Les chapitres alternent le journal d'Amy, qui commence le 8 janvier 2005. Transportée d'amour, elle y annonce : "J'ai rencontré un garçon !" Amy est riche, née unique de parents prents qui s'aiment toujours d'amour tendre, des parents qui ont écrit pour elle ( contre elle ?) une série à succès mettant en scène une petite fille modèle qui résout tous les problèmes de sa vie parfaite avec un parfait bon sens moral. Bre, son double, en mieux. Ammy "la vraie" est une new-yorkaise pourrie gâtée mais qui le sait, et cela ne gêne pas. Tout le monde connait la Amy de papier, mais celle de chair est évidemment, plus, complexe, disons.

 Nick vient de la middle-middle classe, voire sous middle, ses parents ne sont pas parfait, mais il a un double lui aussi, sa soeur. Qui ne résout pas tous les problèmes avec un solide bon sens, lui non plus d'ailleurs. Nick semble être un brave petit gars, qui est tombé dans les bras de la parfaite Amy "en vrai" et tout roule.

Mais de mois en mois, Nick devient trouble, Nick ment, Nick s'échappe, Nick reproche, Nick par çi, Nick par là. Là commence le récit de Nick, le jour de leur cinquième anniversaire de mariage et le jour où Amy a disparu de la nouvelle maison, pas celle le nid d'amour de New-York, non, l'autre, la moche, celle de leur nouvelle vie d'anciens tourtereaux. En cinq ans, la façade de la perfection s'est sacrément lézardée. Nick a perdu son travail, Amy aussi, et une grande partie de sa richesse. Les parents de Nick mal en point et les voilà se coinçant dans le Misssouri, dans la ville natale de Nick, en fin de vie économique, la ville, et en pleine décomposition, comme ce couple. Tout est laid et sordide, tout couve dans la marmitte. Mais qui dit vrai ? Qui est la vraie Amy, celle d'Amy ou celle de Nick ? Qui est le vrai Nick ? La brave gars un peu paumé ou le salaud qui ne veut pas faire mususe avec sa gentille femme ? ( qu'est-ce qu'elle m'a énervée la Amy avec sa chasse au trésor rituelle pour chaque anniversaire de mariage et homard à la clef. Heureusement, mon homme est comme moi, il ne les compte pas, ça fait vieillir, ceci dit, je n'aurais rien contre un homard, à bon lecteur de mes notes par dessus mon épaule, salut ...)

Pas moyen donc de ne pas dévorer à toute vitesse ces vraies-fausses et fausses vraies confidences, ces sous entendu de demi vérités qui peuvent se retourner dans l'autre sens comme toute bonne claque qui ne se perd pas. Car ceci n'est qu'un aperçu de la première partie ... Et il y en a deux. Evidemment. A chacun sa chance : Nick ou Amy ?  La petite fille modèle ou la méchante Sophie ?

A lire aussi de la même auteure : "Les lieux sombres", j'ai aussi lu ( mais un peu moins apprécié) : "Sur ma peau"

24/11/2013

L'échange des princesses Chantal Thomas

l'échange des princesses,romans,romans français,romans historiques,pépitesEst- ce à cause de l'homonymie d'avec la fameuse créatrice de dessous si chics que ce roman me faisait froufrouter d'avance ? Point nenni, pas besoin, je suis tombée dans les crinolines kithchissimes de Sissi quand j'avais encore l'âge de jouer aux Barbies. Les histoires de gentilles princesses qui ont les ailes rognées par les méchantes cours des Grands, j'adore. Il n'a pas longtemps, j'ai même tenté Saint Simon ( en extraits, hein, pas maso quand même, mais, il n'y avait pas assez de marquise des anges pour moi)

D'ailleurs, Saint Simon, il est aussi dans ce livre-là, en un peu moins glorieux qu'il ne veut bien le dire quand c'est lui qui cause. Le bonhomme voulant être grand d'Espagne, il se fait ambassadeur du Régent en cours de Madrid. En profite pour découvrir l'huile d'olive, mais ce n'est pas là le sujet, évidemment (même si le Saint Simon en proie aux doutes dans les couloirs odorants mais obscurs du palais madrilène, en grand costume d'apparat à la française, je suis assez fan). Revenons à sa mission de départ, l'organisation de l'échange marital diplomatique entre les deux grandes puissances européennes de ce début du XVIIIème siècle, qui se faisaient la guerre depuis un certain temps, la France du décadent régent, Philippe d'Orléans, l'Espagne du mystique chaud de la cuisse, Philippe V. Il s'agit d'échanger deux princesses de la plus haute importance, que l'une aille se faire française au nord et l'autre espagnole au sud. La toute toute petite infante de quatre ans, Anna Maria Victoria pour le futur Louis XV ( haut de onze ans), et mademoiselle de Montpensier, douze ans d'abandon familial sur les épaules à coller avec le futur roi d'Espagne, prince des Asturies pour l'instant et pas vraiment fini non plus. Un poil obsédé par l'idée de prendre femme (sans trop savoir ce que cela veut dire d'ailleurs, ce qui ne l'aidera pas par la suite quand l'idée devra prendre corps).

La plume est allègre pour retracer ses deux longs itinéraires  de poupées marionettes du pouvoir, pas seulement du nord vers le sud, mais de la gloire au désespoir, de l'intérêt à l'abandon. L'une, la plus petite, se conforme, fait la joie de tous, fait les gestes qu'il faut, et même des bons mots, séduit tout le monde ( même la vieille Palatine), sauf son beau prince. Elle combat ses peurs à coups de poupées, classées, rangées, rejetées, comme le futur roi avec ses courtisans, et plus tard avec elle. L'autre Louise Elisabeth se heurte à ses murs et à ceux de l'Escurial. Elle déçoit, ne joue pas le jeu des espoirs du couple régnant en attente de la princesse conforme. Mais la poupée française ne peut pas, elle est déjà toute cassée.

Aucun suspens, l'histoire est écrite depuis bien longtemps pour ces deux là, juste le suspens du comment, comment elles vont disparaître de la scène du théâtre. L'une sauvera les meubles, malgré tout, l'autre sera poussée encore un peu plus loin. Un coup de balai et un coup de pelle, le tour est joué, la poussière est sous le tapis.

L'auteure ne cherche pas à nous faire pleurer sur leur sort, cela ne marcherait pas, je pense, du misérabilisme dans les chaumières royales. Moi, j'ai sautillé de malheurs en malheurs, mais je pense qu'un historien aurait à redire, pas tant sur les faits (on sent bien que c'est du fiable et vérifié) mais sur la psychologie supposée, même si elle n'est pas developpée outre mesure (pour ne pas laisser trop de place aux critiques, je suppose), il est clair que pour faire du romanesque, il faut faire du lien avec nous, femmes modernes, à la condition libérées et qui, au grand jamais, ne tomberait dans ces histoires de labyrinthes du paratre.

C'est une vision proposée, un peu de notre temps qui se drape dans les rideaux véridiques de l'histoire pour en écarter les rideaux et montrer des dessous, pas si chics !

20/11/2013

Kinderzimmer Valentine Goby

Ce livre n'est pas un livre de plus sur la déportation, sur les camps de concentration et sur l'horreur, toujours là, toujours indicible, toujours dite. En même si, d'ailleurs, un livre de plus ne peut ici être un livre de trop, je crois, je crois aussi que ce qu'il aurait de toute façon le plus à craindre, c'est qu'il n'y ait plus assez de lecteurs pour ce sujet ...

Comme "Le rapport de Brodeck" ( un Claudel qui fleure l'excellente littérature sur la pourriture de l'âme humaine, et elle fleure sévère), "Kinderzimmer" raconte les faits, en sortant du témoignage "brut", pour s'interroger dessus, ou plutôt sur le comment dire le brut maintenant qu'il s'éloigne, que les témoignages directs, se feront, pour cause naturelle, de plus en plus rares. Et sans pathétique. Pour moi, je trouve que c'est important le non-pathétique. C'est une de mes amies qui me l'a appris, elle dit que si tu cherches à faire pleurer dans les chaumières avec ta crasse et ton malheur, ce n'est pas la compréhension que tu obtiendras, ni même des larmes. Elle ne dit pas "crasse", vu qu'elle l'a assez vécue ( c'est une ancienne déportée, juive hongroise, elle est passée par la tente de Ravensbrück, pour ceux qui ont lu le livre, cela en dira assez, je pense.)

Il y a un récit dans "Kinderzimmer", l'histoire de Suzanne à Ravensbrück et des fragments qu'elle a pu connaître de celle des femmes du même coin de son block, des françaises, déportées politiques, comme elle. Suzanne est jeune, très jeune. Dans la résistance, elle codait des messages avec des notes de musique. Un soir, elle est restée coincée avec un messager inconnu dans un réduit du magasin. De cette nuit là, elle est enceinte. Trois mois plus tard, elle est arrêtée, quelques jours plus tard, elle est à Ravensbrück. Rien ne peut laisser présager ce lieu ni ce qu'il peut y arriver, une grossesse y est une anomalie dans un monde inconnu.

L'histoire de Suzanne est peut être vraie, et sans doute pas, pas vraiment, sûrement inspirée du témoignage de Marie Josée Chambart de Lauw ( résistante déportée et affectée à la zindezimmer, elle est remerciée à la fin du livre par l'auteure). Elle sonne juste. De l'horreur de tomber pendant les appels, de la terreur de se lever, de celle de ne plus y arriver, de la terreur et de l'envie de survivre, de la tentation de se laisser glisser, de s'en remettre à la fatigue et à la saleté, de s'en remettre au chien pour arrêter, de s'en remettre au hasard, finalement, de croire en la survie possible d'un bébé ; dans la Kinderzimmer, elle est de trois pour des bébés vieillards.

Avant, pendant et autour de la naissance de James, il y a d'autres femmes, des soutiens ou des ombres dangereuses, plus de soutiens quand même, même si, Suzanne le comprend, l'amour dans les camps peut faire mourir. Elle aime, soutient dans la mesure où c'est juste possible. Un récit en grande retenue.

Cependant, ce qui m'a aussi vraiment touchée, ce sont les reflexions initiales sur les mots et le dire. Suzanne devenue témoin de l'horreur, devant une classe, achoppe sur une phrase, qu'elle a pourtant si souvent prononcée : "Nous marchions jusqu'à Ravensbruck", parce qu'elle réalise que ce n'est pas possible à dire ça, que dans l'ignorance du lieu et de ses "règles", de ses mots singuliers, les mots d'après n'ont pas de sens. Ils reconstruisent ce qui n'était qu'inconnu. Ils ne peuvent être partagés, pas même au retour. Les mots de Ravensbrück désignent une réalité à jamais étrangère.

Oui, vraiment touchée, parce que moi, face aux mots que disent ceux qui sont revenus, j'en finis par comprendre que le poids de leur véracité, l'écho qu'ils me renvoient, je le comprends, oui, je le comprends, et je ne comprends rien à ce que sont réllément ces mots là, cette réalité là.

 

Un livre que je joins à la proposition de non challenge de Galéa.

 

11/11/2013

Faillir être flingué, Céline Minard

18685914.jpgUn simili western complétement réjouissant, il vous ballade (A.B. les deux "l", c'est une faute exprès, pour faire musical) vous amène, de violoncelle de bastringue en voleurs de chevaux, de baignoires en fumoir. C'est le monde de Lucky Luke, sans Rantanplan, et un roman ficelé pour vous attraper, sans les plumes ni le goudron, en douceur drôlatique.

Au départ, on commence doucement : un chariot est en route vers l'ouest, dedans, la grand mère mourante, autour, deux frères, un neveu, une petite fille qui les suit, attachée à leur pas en cours de la route. L'un rêve de ferme et de terre, l'autre ne sait pas encore de quoi, le neveu s'égare parfois, et la petite les protège. Une tribu et quelques d'indiens plus tard, le désert commence à grouiller sérieusement de solitudes qui se croisent et se contournent, parfois dans l'obscurité des nuits orageuses. Certains se pourchassent un peu au hasard, semble-t-il, d'un cheval volé, perdu, regagné, revolé, d'un archet de violoncelle, d'une paire de bottes ... Des objets passent de mains en mains qui s'ignorent encore, sous l'oeil des Indiens placides qui attendent leur tour de rentrer en scène. Plutôt goguenards, d'ailleurs.

Dans cette première partie du roman, les personnages sont de plus en plus nombreux, au risque de s'y perdre, on suit leur trace, ils sortent de derrière les broussailles et les ornières du désert de l'Ouest mythique comme autant de lapins à dépiauter. Et finalement, tous convergent vers une ville de poussière, quelques tentes à louer pour cow-boys soulards autour de l'inévitable bordel (je vous conseille particulièrement la tenancière, elle est à croquer .... ), un barbier, un armurier, un éleveur de moutons élitiste, en complètent l'horizon culturel. On ne le sait pas encore mais ici gît l'Eldorado où les errances solitaires vont venir prendre une sorte de sens temporaire.

C'est le coup du roman puzzle ( j'allais dire giratoire) qui se fait en douce, doucement le petit ruisseau de chaque personnage va venir nourrir la grande flaque, le coup de l'utopie à la mesure d'un trot de cheval, d'une partie de cartes truquée, évidemment, d'un pari d'une nuit d'amour contre un lot de baignoires. Le microcosme de la cité idéale de bric et de broc. Juste génial comme une BD en vrai roman. Les personnages sont à la fois des stéréotypes du genre, des clins d'oeil, et des rêves de braves types et de femmes gaillardes. Et les dons de certaines nourrissent aussi des amours tendres, avec un goût de "Coeur cousu" ... Et je ne vous parle pas de Zébulon ...  Pour le rejoindre, moi, je veux bien être le blanchisseur chinois qui fume le calumet de la paix avec le grand sachem ( je vous conseille aussi le grand sachem, il est à croquer avec les plumes, mais moins que Zébulon, quand même ...)

Je vous rassure, il y a aussi fusillades, chasseur de prime, crimes et châtiments, mais à la mesure de l'univers de cette fraternité illusoire qui fait un bien fou à son lecteur. Au point qu'on en arriverait à rêver d'une suite. Moi, j'ai eu du mal à les laisser en plan, surtout Zébulon (je ne vous dit pas la fin, j'étais en sueur de peur d'être en larmes, veuve virtuelle d'un superbe truqueur ...).

Bref, j'adore ma copine qui m'a offert ce bouquin, j'adore ce bouquin, j'adore toutes les notes qui en disent du bien, les autres, je ne les lis pas, pas touche à Zébulon, sinon, je mords. ("Rantanplan, sors de mon corps, s'il-te-plait")

Une lecture pour qui s'y colle au non challenge des pétites de Sous les galets, la première pour moi.

06/11/2013

Les bosniaques Vélibor Colic

Les bosniaques, romans, romans serbo croates, dans le chaos du mondeDe ce livre-là, je me suis approchée avec circonspection, avec des petits pas de côté, parce que c'est un de ceux de Vélibor Colic en colère, voire en rage. Le premier publié en français, me semble-t-il, écrit en serbo crate, à partir de notes prises par l'auteur alors qu'il étatit soldat, pendant la guerre dite en " ex Yougoslavie". La préface est datée de juillet 1992, du camp de Slavonsky Brod. J'ai commencé par regarder les dates, les lieux, ce qui était écrit en petit, les abords quoi.

Après, j'ai vu qu'il s'agit de textes très courts, divisés en trois parties : les Hommes, divisés en musulmans, serbes, croates. Chaque texte a pour titre un prénom. Après, il y a la partie Villes, quatorze villes détruites ou martyres, et enfin la partie Camps, six, dont celui de Slavonski Brod, ce qui m'a ramenée au début. Pour chaque camp, il y a un commentaire. Slavonski Brod, par exemple, " le camp de la défaite et de la honte". Et enfin, il y a un "Post scriptum ou post mortem ?". Du coup, j'ai commencé par lire ce texte là. Je me suis dit que si il y avait une montée en puissance dans l'horreur, tant qu'à faire autant prendre la plus grande claque au début ( à la fin, donc) et que comme cela, je saurai où j'allais.
Le problème est que cela ne marche pas. La claque elle est au début, l'histoire d'Adan, elle suffit à vous mettre la saloperie sous les ongles direct.

Ce sont donc des petites histoires d'hommes, des humbles, des riens, un mendiant, un simple d'esprit, un marchand ambulant, un voisin, un artisan, un homme dans son jardin, de ce qu'ils faisaient quand les serbes sont arrivés et de ce qu'ils n'ont plus jamais fait après. Pour certains, c'est vivre, pour d'autres marcher. Les flashs se succèdent sans morale ni jugement, ce n'est vraiment pas la peine. Entre ces hommes devenus ombres tanguent la silhouette de celui qui a vu, et recherche les mots pour dire. Parfois, un clin d'oeil à la vie, un clin d'oeil à ces scènes qui font le soleil de Jésus et Tito. Par exemple celle d' Asim : " Un des premiers jours de la guerre, Asim, dit "le plongeur", alcoolique notoire, parcourut à vélo la ville en flammes ; il alla même jusqu'aux positions serbes, d'où il revint sain et sauf. le lendemain matin, lorsqu'il eut cuvé son vin, on lui raconta ce qu'il avait fait. Asim, dit "le plongeur", eut si peur qu'il en perdit connaissance."

De "Jésus et Tito", de "Sarajevo Omnibus" est ici la vraie face sombre, celle des voisins qui se sont tués entre eux, des mêmes qui ont supprimé leur ombre, des hommes devenus fous de la mort :" Lorsqu'on fouilla le prisonnier Dragon, un tehetnik ( un serbe) qui avant la guerre travaillait comme serveur au "Café de la ville", on découvrit, glissé dans sa ceinture, un crochet à trois branches - appareil qui sert à arracher les yeux".

"La honte nous survivra" dit l'auteur. Après, il a des femmes aussi, dans les villes et dans les camps. A chaque note, petit récit, se dessinent un pion, coupable ou victime, puis un autre, comme un jeu de quille sans figures à rester debout. De ces troués d'actes guerriers (peut-on parler de guerre ? de celle-là, on ne sait pas grand chose, de celle des pouvoirs et des institutions internationales, je veux dire), vus à hauteur des yeux d'un homme, on sort rompu et l'esprit un peu vide, un peu sonné.

J'ai voulu en savoir un peu plus, j'ai cherché le nom des villes, les traces des lieux, je me suis perdue dans ces orthographes étranges pour moi, ces photos de monuments staliniens, ce stade ? un camp ? ces chiffres de recensements de population déplacées, de combien de musulmans vivaient dans un quartier, de combien de croates, de combien .... Tout parait si lisse vu de mon écran, presque rationnel et si loin. Je n'ai pas compris, sauf un peu la colère impuissante des mots que je venais de lire. C'est tout.

02/11/2013

Un été sans les hommes Siri Hustredt

un été sans les hommes,siri hustredt,romans,romans américains,pépitesUn roman jubilatoire, lu en à peine deux jours, ou plutôt deux soirs, dont le dernier failli me coûter mon sommeil, je ne voulais pas lâcher avant la fin, j'ai fini par m'endormir avec, le sourire aux lèvres sans doute, tournant encore dans mon rêve les pages avec délectation .... (sauf qu'évidemment, au matin, il fallu relire les quelques pages lues en rêve ...) 

Délectation de l'écriture, un peu barrée, gentillement foutraque exprès. Que c'est bien imité, le foutraque de la vie quand c'est dans un roman bien écrit ...

La narratrice vous cause d'un coup, vous prend à partie en vous félicitant d'être encore là, puis repart dans son histoire, fait des petits dessins dans la marge, fourrage dans son souvenir, voulant tenir des archives sexuelles, puis les adandonne ... Délectation de cette liberté de ton, c'est tout mélangé, le grave et l'intime, la mort et l'amour, la vieillesse et l'espoir ... délectation des personnages, presque que des femmes, des un peu barrées aussi, de tous les âges, et la narratrice au milieu d'orchestrer la farandole.

La narratrice Mia, semble laisser courir sa plume le long d'un été : la petite cinquantaine ménauposée, mais encore belle, selon sa mère, elle vient d'exploser en plein vol, elle sort d'un épisode de folie passagère. Son mari, Boris, jusque là plutôt placide neurophysicien, un peu ventripotent, obsédé par les rats de son laboratoire, lui a annoncé qu'il faisait une pause d'avec elle, pour une pause plus blonde, plus jeune. Mia, rousse, poétesse incomprise, peu incline au partage, continue à l'aimer, comme on peut aimer son homme de sa vie pour toujours, même quand il vous a enfoncé le malheur dans le coeur.

Mia s'écarte pour mieux se voir, ne plus le voir aussi, le temps d'une pause, elle aussi, loin de son cadre habituel. Elle s'installe dans un lieu d'emprunt, près de la maison de repos où séjourne sa mère, et où s'est constitué un club de lectrices aussi âgées que leurs artères à mi-temps, avant l'arrêt final. Elle donne des cours à des jeunes filles, un club de sorcière en puissance, et fait connaissance avec sa voisine, Lola : jeune mère de famille débordée, et qui a une passion pour les boucles d'oreilles architecturales et un mari absent. Ou en colère.

Un livre qui met en jeu principalement des femmes donc, des femmes entre elles, par force, le plus souvent, plus que par choix, ce n'est pas un livre de femmes qui n'ont pas besoin d'hommes, de femmes fortes, à l'arc en amazone, non, c'est un livre de femmes oignons. Elles ont plusieurs peaux. La première peut faire pleurer et on se retrouve dans la cuisine à sangloter comme une vache au-dessus de l'évier, en rigolant quand même, parce que ce n'est pas vraiment de chagrin pour de vrai ( ou alors si, mais les oignons sont de très bonnes excuses ...)

Les femmes de ce livre ont plusieurs couches, une énergie attendrissante, pas mièvre, et certaines dévoilent des dessous très chics, comme Abigaïl, du clud de lecture des vieilles, cassée en deux par la maladie mais qui portent toujours des broderies à double face, une pour être jolie, l'autre pour être soi.

Mia promène sur son petit monde et elle-même, une parole moqueuse, ironique et complétement dans la compassion, l'attention à ces têtes rousses, blondes, blanchies, à perruque ... et surtout sur la figure maternelle, toujours debout et toujours fragile, qui sent la laine tiède et Shalimar. A la jeune pause de Boris, elle oppose l'ignorance, l'opacité, à Boris, la constance de sa folie douce pour lui seul partagée.

Un bien joli livre, plein de sourires qui pourraient tout aussi bien couler comme des larmes. Mais finalement non.

J'avais bien aimé aussi "Tout ce que j'aimais", de la même auteure, mais qui n'est pas jubilatoire du tout, je ne sais pas lequel des deux est le plus caractéristique de cette oeuvre, en tout cas, il me reste encore pas mal de titres pour le découvrir.

 

 

27/10/2013

Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn Ben Foutain

panneaux.jpgBilly a dix neuf ans, deux sœurs, un père infirme ex-raté super star, une mère qui tient à peu près le tout dans les formes. Billy vient du Texas, une petite ville. Billy aurait pu aller au lycée, mais c'est trop tard. Billy est un ignorant du monde, même pas un péquenot attardé, un petit branleur normal. Mais parce que le petit copain de sa jeune soeur a agi comme un naze, lui aussi,  voilà Billy simple soldat engagé dans la guerre d'Irak. Petit pion, il appartient à la compagnie des "Bravos", pas mieux que lui tous des pions, jeunes et ignorants, des à qui il manque souvent une patte, et un sergent, Dime, un peu plus vieux et peut-être plus lucide, allez savoir, les tempêtes sous ces crânes restent silencieuses.

Ils sont en tournée, la "tournée de la victoire". ( celle de qui, ce n'est pas dit ...) parce que la compagnie, Billy en tête, est devenue héroïque lors d'un raid apocalyptique. Il s'en est sorti vivant et a tué plein d'ennemis, du moins, il le pense, puisqu'on le lui a dit. Les autres aussi sont vivants, sauf Storm, mémoire qui hante Billy, images qui le dérangent mais se superposent à celles des USA tout propres qu'ils redécouvrent. Effectivement, suite à leur action, on leur a offert en récompense quinze jours hors de la guerre pour profiter de leur gloire éphémère. D'abord, il y a eu l'enterrement de Storm, avec les honneurs dus au héros par une patrie reconnaissante, aveugle et d'une hypocrisie qui lui tient au cœur comme une couche de crasse. Puis, des villes et des réceptions.Puis, un jour et une nuit dans leur famille.

Et puis, là, c'est le dernier jour, dans la dernière ville. Ils sont conviés au match des "Cow boys", dans un stade où on leur dit de se tenir comme des héros. Billy ne se sent pas vraiment un héros, un peu paumé, potiche au garde à vous sous les projecteurs patriotiques. Il a fait ce que l'armée lui demandait de faire, il joue la comédie demandée, avec les autres. Il est question de transposer leur épopée victorieuse en chef d'oeuvre cinématographique. C'est quasi vendu d' avance, quasi déjà ... Billy et les autres suivent ce bout de rêve qui leur est laissé comme un trognon pendant que la journée au stade s'étire. On les exhibe comme des dindons de la farce, on les félicite, les remercie. Les Bravos acquiescent : que faire d'autre ? Dire qu'il est un tueur d'enfant ? Billy s'étonne, personne ne le voit ainsi, sauf lui même et il préfère ne pas s'y attarder.

Conférences de presse, séances photos, fausses interviews téléguidées, on les utilise à toutes les sauces, piétailles, on les piétine, poussés sur le devant de la scène, on les y oublie, pantins du patriotisme, on les pousse de côté quand d'autres VIP arrivent dans le carré des "honneurs", au dessus du stade. Ce sont des roulés dans la farine, auxquels il est laissé des miettes de pom-pom girls, à qui on montre le vrai côté de la fortune, des décideurs, qui n'est pas de leur côté. Les affairistes condescendants les congratulent, dieu en bandoulière, avec les mots de la victoire légitime des bons contre les méchants.

Le truc génial du bouquin, est le personnage de Billy dont on ne quitte l'esprit ni le regard. Mi dupe, mi consentant, mi naïf mi lucide, il ne sait qu'une chose, il doit y retourner. Ce qu'il sait de moins en moins, c'est pourquoi et pour qui.

Quelques moments d'anthologie : le nom des Bravos scandés sur les panneaux publicitaires entre une pub pour voiture et une autre pour une autre voiture, la mise en scène de la mi-temps du match, les Bravos coincés entre deux déhanchements de Beyoncé et consorts, la séance de dédicace des mastocs du football qui se prennent eux pour des guerriers, des vrais.

Pas seulement sur la guerre d'Irak, mais plutôt sur la manipulation patriotique, les vrais vainqueurs de toute façon, peu leur chaut des petits Billy.

 

28/09/2013

Ma cousine Rachel Daphné du Maurier

imagesCAE4OLDM.jpgEt voilà ! Il m'a fallu attendre la toute fin des vacances ( je sais, ça date un peu, mais d'autres notes sont venues s'intercaler dans mon organisation prévue qui s'en est vue toute chamboulée, par ma propre faute, évidemment, une organisation étant faite pour ne pas être suivie), pour que je trouve MA lecture de l'été à moi, celle qui parle d'amour : dense et limpide, coulant de source et frappadingue. Pour "Ma cousine Rachel", sans recul aucun, je proclame MON coup de coeur.

Soit, ce n'est pas franchement estival, il y a bien une folle histoire d'amour et un peu d'Italie, mais pour l'essentiel, l'histoire se déroule sous la pluie, dans l'ouest de l'Angleterre. C'est là que les passions se déchainent sous couvert de soupapes et de brouillard intime. Enfin, surtout pour le narrateur, Philipp, jeune homme sans grande expérience des femmes, limite goujat, d'ailleurs. Il vit dans un domaine agricole qu'il aime passionemment, comme il aime passionnément Amboise, son oncle, son protecteur, son mentor, son modèle. Il héritera de lui le domaine, les domestiques, les fermages, la tranquille série des jours cossus, la décoration sommaire mais virile du cottage. Philipp a une vie toute tracée qui lui convient parfaitement. Toujours pas de cousine Rachel, ni de tornade amoureuse en vue ... Elle arrive, la belle, tout doucement. C'est Amboise qui va la débusquer ( ou l'inverse ...) au détour d'un de ses séjours d'été en Italie où il séjourne pour soigner ses rhumatismes en laissant les pluies boueuses aux bons soins de son neveu. Une lettre arrive d'Italie, la belle aime les jardins et les fleurs, comme Amboise, puis une autre, puis deux, puis, le ton change, le jardin s'assombrit, l'horizon se complique, puis ...

On ne peut guère en dire plus ... L'histoire d'amour est tendue comme une corde raide, avec des précipices de chaque côté, et un gouffre en dessus. Dès le premier chapitre, on sait que le pauvre Philipp en est sorti tout cassé, mais cassé comment ? On sait que le drame l'a engouffré, justement, a tout emporté, amour d'elle, amour de soi. Mais c'est si bien fait, que même au bord de l'implosion, celui où souffle haletant, on voudrait bien savoir si Philipp a ... ou va ... (l'andouille ! non, il ne va pas ....), si Rachel va ... ou a ..., et que l'on ne veut quand même pas lire la fin, pour ne pas casser la corde, mais que la tentation est si forte que vous relisez le premier chapitre donc, rien à faire, rien ne transpire, sauf vous.

Une histoire d'amour tissée comme une redoutable toile d'araignée, mais qui est la mouche ? Dans l'enchainement aveugle des passions, la Daphné, elle est balèse. A lire en automne, en hiver, au printemps.

18/09/2013

Ni fleurs ni couronnes Maylis de Kérangal

ni fleurs ni couronnes, maylis de Kérangal, Deux textes courts qui se répondent en écho, alors que les deux histoires n'ont à priori presque rien à voir l'une avec l'autre, elles sont pourtant indissociables comme deux soeurs jumelles en miroir. "Ni fleurs ni couronnes" est une histoire glacée, "Sous la cendre" est une histoire brûlante.

Dans la seconde, deux jeunes hommes, Pierre et Clovis,deux amis rencontrent une jeune fille avant de prendre le bâteau qui les mènera à Stromboli. Antonia, une longue branche pas vraiment belle pour l'un, et pour l'autre délicieusement charnelle. D'elle, on sait aussi peu de choses : juste qu'elle aimerait vivre en cette île sombre et lumineuse. Cette nuit-là, ils vont gravir le Stromboli, par jeu, défi, en jouant du moins un drôle de jeu de corps et de désirs.

Dans la première, un jeune homme seulement et une jeune fille, aussi, un naufrage, celui du Lusitana. La jeune fille n'est pas du village, Finbar, si mais, il allait en partir pour aller chercher, comme ses frères avant lui, fortune ailleurs. Elle, elle est  venue là pour chercher un cadavre dans l'eau noire, un amant, un amour, sans doute ... La mer ne rend pas les cadavres que l'on cherche, pas forcément. Et arrive le temps des primes données pour les morts retrouvés, et les plus riches morts sont les plus fortement dotés. Alors, sans trop de mots, ces choses-là sont dites entre eux ...

Dans une histoire, on plonge dans l'eau glacée des hauts-fonds du trouble du désir, dans l'autre, dans la moite ascencion de son mystère. L'une et l'autre sont d'une force d'écriture assez singulière. Denses, rondes, tendues, les phrases sont moins maniérées que dans "Corniche Kennedy" ou "La naissance d'un pont" (maniérées au sens baroque du terme, je veux dire alambiquées exprès pour faire joli, mais pas joli bêtement). Le style est plus classique, en fait, mais prenant à coup sûr les accents de contre points des textes ultérieurs de cette auteure. (Bon, je sais, je ne devrais pas essayer de parler style, je me prends toujours les pieds dans mes phrases, moi, sur ce coup là). Cette plume a en tout cas et la manière de prendre le mot rare au filet. Comme dans "Corniche Kennedy", le corps est central et dynamique ( de dynamite, à conjuguer comme un verbe) les regards où tout se joue, sans douceur et peut-être même sans amour, mais dans une grande beauté, inutile, et donc d'autant plus nécessaire.

Un petit bijou, avais-je dis de "Pierre, feuille, ciseaux", mais alors je ne connaissais pas encore cette perle rare, irrégulière et acérée.

Le seul problème, c'est que maintenant, je crois bien que j'ai tout lu de la Maylis, et rien d'elle ne se pointe en cette rentrée littéraire ...

 

 

15/09/2013

La poupée Daphné du Maurier

La-poupee_fiche_livre_2.jpgAvant de proposer cette lecture commune à Ingannmic, je ne savais rien du livre, ni de l'auteure, juste "Rebecca", par Hitchcok, juste que Ingannmic avait l'air de bien aimer (et comme en général, j'aime bien ce qu'elle aime) , juste aussi qu'elle m'avait précisé qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles inédites. Inédites donc doublement pour moi, ce qui fait qu'avant de lire de l'inédit d'une auteure dont je ne savais rien, je me suis offert un roman, "Ma cousine Rachel" (dont je dirai le plus grand bien quand j'aurais cinq minutes pour lui trousser sa note à la belle ténébreuse ...)

Les nouvelles, donc, sont arrivées en deuxième place dans l'ordre de lecture, même si elles sont en premier dans l'ordre de note sur ce blog,  ("La poupée" ayant un peu vécu sa vie pendant les vacances, toute seule, aux hasards de destination postales incongrues ...) "La poupée" est le titre de la seconde nouvelle, aussi, et c'est celle que j'ai presque le moins aimé, ce qui m'a fait un peu peur, mais en fait il n'y en a pas de vraiment pas bien, ni de vraiment meilleure. Il n'y a pas de fil conducteur entre les histoires, mais une solide cohérence de ton et d'univers.

La grande affaire de ces textes est l'amour des coeurs et des corps et ses frémissements d'âmes, surtout le coeur des femmes, de tous âges ou presque ; de la jeune fille candide du "Minet" qui se heurte au désamour de sa mère, elle, si jolie, elle, qui vieillit, au fantôme de la "vallée heureuse", en passant par la prostituée désabusée et même pas repentante de "Picadilly". La plume incisivement perverse de la Daphné s'attarde sur les beaux moments dévastés par le temps, les débuts d'amour, souvent, qui tournent au vinaigre sans cornichon. Les couples installés dans leur dispute aigre-douce car de " deux tempéraments contraires" ou les folies que peut faire faire un "vent d'est" qui souffle trop fort. Peu de personnages masculins mais un de taille, un pasteur dont la vilénie n'a d'égale que l'hypocrisie mondaine, soigneusement vitriolée au scalpel dans "Notre Père ...". Ces amants, ces maris aussi, qui bifurquent, le temps d'un "week-end" ou dont les "lettres se firent plus sèches", sans compter que le retour de l'un peut laisser augurer que si "le chagrin n'a qu'un temps", le temps n'est pas le même pour celle qui attend, ou celle qui souffre.

J'imaginais Daphné du Maurier comme une auteure un peu poudrée, de cette poudre de riz et de cette goutte de parfum surannée que la dame de la couverture doit venir de se mettre derrière l'oreille avant de coiffer son chapeau à voilette. Que nenni ! la dame fait dans l'autopsie, derrière les voilettes du mensonge, dans la dissimulation de femme fatale.

La dernière, "La sangsue", est pour moi quasi l'équivalent en littérature d'un de mes films cultes "All about Eve", que je me suis revu le soir même de la fin de ma lecture, une tasse de thé à la main, sans vitriol glissé dedans, du moins, je l'espère ...

Merci à Ingannmic, non seulement pour la découverte de ces nouvelles mais aussi pour celle de cette auteure que je vais suivre à la trace.

 

08/09/2013

La belle écriture Rafael Chirbes

la belle écriture,rafael chirbes,romans,romans espagneAh, la belle écriture que voilà, sensible et juste lente à souhait qui déploie son murmure en un texte court, pas un soufle de trop, ça cause comme une corde de violon tendue et que l'on frôlerait, pincerait de deux doigts, ou comme la chanson grêle d'un orgue de barbarie, qu'on aurait laissé dans un coin au prétexte qu'un juke box couine plus juste.

La voix de la récitante est celle d'une vieille femme, elle parle à son fils, absent, d'un temps qui n'est plus, qu'il n'a pas connu, qu'il méprise sûrement, sans savoir. Alors, elle dit, maintenant solitaire, depuis sa vieille maison encore debout alors que les immeubles ont poussé autour, le temps où le village l'entourait, parfois hostile, fermé, austère, mais où il y avait les gens qu'elle aimait. Elle dit, elle remonte le temps comme on remonte le ressort du temps d'avant.

Par à coup, les images remontent donc, celle de l'attente de son mari, encore jeune, Tomas, parti avec les Républicains avec son frère aîné, Antonio, peut-être morts, peut-être fusillés, sûrement humiliés, l'attente de son retour, leur retour ensuite, le lent retour aux mouvements après l'immobilité,  forcée, de la honte. Les républicains ont perdu, le nouvel ordre s'installe, autour d'eux, sans eux, ils sont les parias, comme les ânes de la noria, elle le dit, ils poussent et tirent. Le temps de s'aimer arrivera plus tard.

Et puis, il y a aussi le temps de l'avant de la guerre, celui où ils étaient tous ensenble autour de la table, et comme le dit Antonio, ils ne manquaient pas de l'indispensable. Que l'indispensable, c'était aussi d'être ensemble, le dimanche, à Bovra, chez la grand-mère Angéla, dans ce coin d'Espagne : il y avait l'oncle Antonio, celui qui chantait si bien les airs de Caruso, elle, la narratrice, son futur et bientôt mari, celui qui aimait tant son grand frère qu'aucun sacrifice ne sera trop grand, que quand le temps des malheurs sera sur eux, il ne voudra pas vraiment voir que les trahisons commençaient, qu'Antonio faisait des accros que la narratrice ne pouvait recoudre ... Jusqu'à l'arrivée de l'intruse, qui aimait la ricoré et les choses de la ville, les parfums, et dont la belle écriture va briser les coeurs de ces taiseux, et mettre fin au temps d'avant, celui où ils sortaient de la honte et auraient pu trouver le temps de s'aimer.

Sans rancoeur, au rythme lent de la parole des simples, la narrateur égrène les moments de lumières, éclaire à peine les zones d'ombres des drames qui se sont reclus. C'est tout simplement rugueux et doux à la fois.

Encore une découvert d'un auteur que je ne connaissais pas, grâce à une amie (merci A.M.) 

 

02/09/2013

Home Toni Morrison

Home, Toni MorissonJe n'avais jamais lu la grande dame de la littérature américaine. Elle me fichait un peu la trouille, à vrai dire, le prix Nobel, les encens, l'incontournable, par moi contournée jusqu'ici. Je ne sais pas pourquoi, je m'imaginais un truc super intello ( je n'ai rien contre les trucs intellos en général, mais là, si ... le côté révérences unanimes, peut-être ...). J'étais persuadée que j'allais rester en bas de la montagne de la grande dame, en regardant l’inaccessible Nirvana, pour à jamais resté neiges éternelles de ma désolation.

C'est alors que V., grande connaisseuse et fine lectrice de l'écriture américaine entre autres choses, ( V., oui, c'est une spéciale dédicace, ne rougis pas ...) m'a prêté "Home". J'avais acheté et mis de côté "Beloved", mais il était gros, "Home" est petit. Un petit, ça fait moins peur. En plus, il était marqué dessus que ce petit livre était une sorte de condensé de son œuvre. Commencer par un condensé + un petit condensé, me voilà convaincue de gravir la montagne.

V., je n'aurais qu'un reproche à te faire, pourquoi tu ne m'as pas dit avant que Toni Morrison, c'était juste beau ?  Pas bien écrit, pas bien construit, pas bien je ne sais quoi, juste beau. Grand petit livre, une claque, un coup de cœur, lu en deux heures au bord de ma piscine d'été, sans même faire un plongeon dedans, ce qui fait que le bouquin, il n'a même pas une éclaboussure, juste fermé un sourire aux lèvres, un goût de trop peu, deux heures accro à Franck Money, deux heures shootée au malheur, à l'amour et au bonheur.

L'histoire, euh ... une sorte de minimum de condensé de l'indispensable. Franck Money est un vétéran de la guerre de Corée, noir de peau, de là-bas revenu cabossé de l'âme, mais cela avait commencé avant, une histoire de chevaux qui se dressent debout comme des hommes, et d'hommes qui enterrent un autre, comme un chien. Il s'évade d'un hôpital psychiatrique dont il ne sait ce qu'il y faisait. Il a quitté la seule femme qui lui faisait un peu de bien, Lilly, pour aller chercher sa petite sœur, Cee,  qui voulait tout bien faire, parce qu'elle est née dans le ruisseau. Il a juste reçu un mot "elle mourra", alors il y va, en claudiquant, mais il y va. Il croise ses souvenirs, d'autres gens aussi comme lui, un peu cassés, mais beaux de la petite lumière qui mène les rêves au bout de la route. Un peu cabossée aussi, mais ce n'est pas très grave finalement.

Odyssée du malheur, Odyssée sans Pénélope, Pénélope-Lilly tisse une autre toile, peut-être celle de l'intégration du rêve d'être blanc, Franck et Cee vont prendre une autre route, pour trouver la place où ils doivent être et s'y tenir, debouts, juste. Pas plus, pas moins, juste beaux.

Je ne voudrais pas verser dans le lyrisme dithyrambique ( si cela se trouve, c'est déjà fait, tant pis ...), car si ce livre pourrait tirer des larmes, il est tout sauf larmoyant.

Juste beau.

Je sais, je me répète.

 

 

27/08/2013

Wilderness Lance Weller

detail porte bleue.jpgCe roman est construit comme une boucle fermée avec des cercles  à l'intérieur, de plus en plus profonds les cercles, ils creusent vers le fond, et le fond est un champ de bataille, ou plutôt une forêt ravagée, striée de coups de canons et de baïonettes où s'enchevêtrent les corps mutilés, sciés, brûlés, fendus, percés des soldats qui firent la guerre de Sécession, des deux côtés. Le héros, Abel Truman, n'était pas dans le bon n'y a laissé finalement qu'un bras et un peu son reste d'âme, déjà que la vie lui en avait pris pas mal avant. La boucle, c'est lui qui va l'accomplir, mais ce n'est pas par lui qu'elle commence, la vie d'Abel est un gouffre où l'on s'enfonce bien plus lentement que cela.

Le premier cercle commence par la fin : Jane Dao-ming Poole est une vieille femme aveugle, à présent en maison de retraite d'où elle n'oublie pas le bruits des choses qu'elle n'a jamais vu, ni ses trois pères : le premier est mort, le second et le troisième aussi. Le second a été Abel, quelques heures et le troisième, Glen, quelques années.

On rentre dans le deuxième cercle, toujours par la fin, Abel est un viel homme qui tousse ses poumons sur une plage du Pacifique. Il y vit depuis la fin de la guerre, il s'est posé là comme on se pose en exil de la vie. Depuis quatre ans, un chien l'accompagne, plus tout jeune lui non plus, et quelques souvenirs : une jeune femme qui fut la sienne, un bébé, un pot de peinture bleue qui s'étale sans fin, et la guerre aussi après, ses éclats qui l'écorchent toujours. Un jour, la mer ne voudra pas de son corps las et couturé, alors commencera le périple pour retrouver une certaine porte bleue. C'est dans ce deuxième cercle que deux saligauds vont les pister, lui et le chien, puis l'inverse, en un chassé croisé qui n'a rien d'une charge héroïque mais des accents de convoi funèbre, en espérant que justice soit malgré tout rendue.

Dans le troisième cercle, celui du fond, Abel est soldat, du mauvais côté donc, celui des Rebelles de l'armée du sud, qui se battent contre ceux de l'Union et l'idée qu'un homme noir est aussi un homme. Au fond du dernier cercle de la mémoire d'Abel, il y a donc l'enfer de Wilderness, une bataille pour dire toutes les autres, un condensé qui s'avance doucement, par lambeaux pourrait-on dire, avant que lui et ses deux plus proches "amis" ,ne soient plongés dans la marmitte. Brisés, crasseux, déjà avant que n'explose la forêt et la conscience d'Abel, ce n'est pas qu'il y croyait vraiment à la cause de l'inégalité entre les races, mais cela lui permettait d'avancer sans comprendre et sans voir, jusque là.

De cette tuerie initiatique et finale, Abel a gardé quelques souvenirs, comme des petits cailloux qu'il va égrainer au long de son dernier voyage ; un crucifix en os, un médaillon avec une photo, une lettre qui disait la peine d'un soldat d'en face de devoir tuer des hommes, juste parce qu'ils sont dans l'erreur. Celle-là, elle le hante encore et l'image d'une autre jeune femme qui ne fut pas sienne et qui lui donna pourtant sa vie. Elle était noire, et Glenn aussi, un beau personnage de type qui se bat, après le guerre pour pouvoir aimer la femme blanche qui souffre à ses côtés, Helen. Puis, la petite fille et peut-être, pour celui qui était du mauvais côté et qui a voulu l'oublier, la rédemption; allez savoir ...

 Un roman superbe, qui prend force et ampleur en même temps qu'on s'enfonce dedans.

 

20/08/2013

Sarajevo Omnibus Vélibor Colic

sarajevo omnibus,vélibor colic,romans,romans historiques,romans bosnieAprès un roman « a capela », « Archanges », Vélibor Colic ( prononcer « tcholitch ») dit avoir fait un roman en forme d’  « omnibus cinématographique » : il transporte effectivement pas mal d’images et comporte cinq wagons : un pont, un archiduc, un livre sacré, un salaud de la pire espèce, et enfin, un affabulateur mirifique, entre autres voyageurs dans le temps. L’espace, lui est immobilisé : Sarajevo.

Moi, je dirai plutôt ( n’en déplaise à l’auteur) que c’est un livre vitrail avec des vitraux qui tournent comme un kaléidoscope. (Mais non, cela ne donne pas le

Et pourtant, c’est autour d’un fait que l’on relie plutôt  généralement à la grande histoire occidentale que l’auteur brode sa toile de petites silhouettes aux couleurs vives : l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et de sa femme, la toute germanique Sophie. Cette journée, elle est tournée dans tous les angles, vues par les à-côtés, abordée tournis, parce que c’est drôlement bien fait, ça danse). En tournant autour d’un même évènement, Vélibor Colic multiplie les facettes de l’histoire en la concentrant dans la ville de cette ex-Yougoslavie qui est en réalité ( dans le livre, donc) une civilisation à elle toute seule. Je ne sais pas à quoi ressemble Sarajevo, mais ici, c’est le lieu de l’orient aux accents européens : juifs séfarades, musulmans, chrétiens s’y croisent et s’y côtoient mêlant leurs héritages.sous tous les angles des morts, les deux célèbres, plus une autre anonyme, ou plutôt oubliée par la Grande Histoire de l’Occident. L’auteur la rattrape par la petite, toute aussi grande.

Il commence par un premier tableau d’un livre d’images, ou plutôt d’enluminures presque effacées : la construction du pont latin, le lieu où ripèrent les cinq balles bien des siècles plus tard, où le ton est plus sûrement celui d’un apologue, oriental, toujours, que celui d’une fresque historique. Il se termine par une morale qui m’a fait sourire : « Dieu nous donne des mains, mais il ne bâtit pas de ponts »

Puis l’auteur se rapproche de la chronique historique. Il s’en va faire resurgir le groupe des comploteurs de « La main noire », à l’origine de l’attentat, son fondateur, Apis, buveur et fumeur de cigarettes à bouts dorés, un comparse, futur écrivain prix Nobel, égaré en ce monde, l’instigateur russe, vieux beau d’un monde finissant avec lui, et puis celui qui va tirer, Gavrilo Princ. Puis, il zoome sur ceux qui étaient là, sur le pont, qui ont vu quelque chose ou ne se sont doutés de rien : un curé, ex-fêtard converti, un imam qui a peur de sa femme, et surtout le rabbin, Abramovicz. Le rabbin, il s’est réveillé ce matin là dans les brumes des plumes des rêves sans savoir que ce jour serait celui où il recevrait la cinquième balle, celle qui a été perdue par l’histoire. Ce rabbin est le gardien de la Haggadah, le livre venu à Sarajevo avec l’exil des juifs, depuis l’Espagne, depuis ce qui a paru être une terre d’exil à une autre terre de paix. Il a une âme d’enfant et une barbe blanche. Sa sagesse lui vient des temps d’avant. On va même jusque dans la voiture impériale, pour boucler la boucle et repartir dans l’avancée de l’histoire, de la ville et donc du monde.

Le fil que tire ensuite Vélibor Colic est celui du deuxième gardien du livre, la toujours Haggadah, le tapis magique de l’histoire. Cette fois, il est poursuivi par la folie nazie incarnée dans un sinistre sire à la pâle figure, Ernst Rosembaum. Face à lui, l’auteur plante la figure du martyr, Daoud Cohen,  et d’un Imam, complice d’un sauvetage livresque qu’Indiana Jones n’aurait pu imaginer (trop simple pour un vrai héros).

Toute la simplicité de la fraternité perdue se déploie dans le dernier fil, la fable historico-épico-burlesque du grand père maternel de l’auteur, revue et corrigée par lui-même, une légende dorée qui  parle de femme serpent que les, d’une montre perdue telle Jonas dans les flots, de multiples morts toutes plus héroïques les unes autres, et d’une traversée de l’Italie en vélo.

Tout cela en peu de pages, c’est dire si on en a pour ses quelques sous d’Histoire et d’histoires pas historiques mais malaxées d’odeurs d’un temps qui était celui d’avant, celui que Vélibor Colic reconstruit comme un pont, à son tour : « Ce n’est qu’une fiction. J’ai voulu l’imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence, chaque roman est vrai ». Et toc !

16/08/2013

D'acier Sylvia Avallone

d'acier,sylvia avallone,romans,romans italie,famille je vous haisD’acier, tout est d’acier ou de béton dans le microcosme de cette cité italienne de Pimbino,  au bord de la mer sans être balnéaire, industrielle et loin d’être florissante. Pimbino, dont l’étymologie doit venir de plomb comme horizon plombé.  Tout est d’acier même l’amitié entre deux très jeunes filles treize ans, bientôt quatorze dont les deux jeunes corps s’ébrouent dans les vagues à l’assaut  des sensations brûlantes dont elles font l’objet. Objets de tous les regards, la blonde Francesca la brune, Anna, sont les stars Lolita de leur carré de sable envahi l’hiver par les ordures, lo’été par les tas d’algues que les services municipaux ne viennent pas déblayer. A Pimbino, il n’y a pas de touristes,  que la plage, les barres de HLM et l’usine d’acier, une boite de nuit où de vagues filles dénudées se déhanchent sur des barres verticales, le bar du coin, des vieux paumés qui rêvent d’Ukrainiennes volées, des pères indignes,  défaillants, violents, des mères fatiguées par les tournées de spaghettis ou de tornioles, des télés branchés sur des rêves de pacotille.

Anna et Francesca sont les reines éphémères (mais elles ne le savent pas encore) de cet été brulant , de leur pâté de sable et de HLM, à la vie à la mort depuis la maternelle, elles s’aiment, s’enlacent, brillent de leurs feux. En l’espace d’un été, l’acier de cette amitié va se fissurer, peut-être parce que l’une aime trop l’autre, peut-être parce qu’un marin pas très net va venir traîner ses guêtres dans le coin … Le béton va se fissurer, éclater, envoyer des morceaux pas très loin, car leur monde est petit, tout petit, mais à leur dimension, ce sont des bombes sismiques.

Tout va déraper doucement, comme hors de leur contrôle, elles ne savent comment faire face, elles rêvent d’un autre bord, pas tout à fait le même, mais presque : pour Francesca, la bombe atomique à retardement, le rêve est Elbe, l’île d’en face, le côté soleil de luxe de leur soleil de pauvre, Miss Italia, starlette haut de gamme pour échapper à la surveillance intrusive, abusive, des jumelles de son père, toujours prêtes du haut de son HLM à s’attarder sur sa bretelle de maillot de bain et à lui faire payer cher  le moindre regard, autre que le sien.  Anna, elle, c’est la bonne à l’école, son rêve, c’est le droit ou quelque chose comme cela, avocate, présidente.  En attendant, elles jouent ensemble des regards assassins et jaloux, meurtrières frivoles des cœurs qui les indifférent, hors d’elles mêmes, pas de salut. Elles veulent être enfin grandes et danser ailleurs que devant la glace de leur salle de bain. Et puis il y a aussi le frère d’Anna, le beau Alessio qui se fond avec l’acier de l’usine qui coule dans ses veines comme la cocaïne, à coup d’amour perdu pour la belle bourgeoise, lui, il a déjà perdu son paradis.

Tout est sali, sur fond de la grande usine dont les cheminées fondent la fin des possibles et les hautes tours la fin des illusions, les limites des rêves, des ambitions, des amours. Les plages regorgent de chats affamés et les cabines de bain de préservatifs, d’attouchements et de copulations vite fait sans autre perspective que celle d’accoucher trop vite et trop jeune, et de grossir ensuite, à l’ombre des chaises sous les HLM pendant que les hommes cousent d’autres histoires louches en bar du coin d’en bas.

Ce n’est peut-être pas un grand roman, mais il met à jour la véritable misère, dans les lumières sordides du bordel , l’eldorado du samedi soir et les paillettes d’un rose Barbie triste à pleurer, une Italie loin des clichés, une plongée dans la besrcolunitude. Triste et presque pourtant  presque flamboyant.

 

 

11/08/2013

Le tireur Glendon Swarthout

colt 2.jpgUne légende se meurt mais ne se rend pas, pas comme elle aurait dû disparaître en tout cas. Entre en scène un vrai dur de l’Ouest, à cheval et monté sur un coussin rouge, volé dans un bordel, comme il se doit. Sauf que ( désolée …) la légende a drôlement mal au cul. La légende se nomme J.B Brooks, selon les visions, il est un assassin ou « un tireur ». Mais de toutes les façons, il est la légende de l’ancien Far-West qui se meurt aussi, celui des saloons, des bordels à frou frou, des stetsons percés d’un trou, des parties de poker qui se dissolvent dans les balles des tirs croisés. Il y a même un tramway à cheval dans les rues de Santé Fé d’après le Rio Grande, c’est dire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la légende n’est pas vraiment la bienvenue dans cette ville qui voudrait bien en faire un fantôme plus rapidement encore qu’il ne tire. On dit qu’il a tué trente hommes. Il dit qu’il n’a pas eu le choix, il a défendu sa vie et a toujours vécu selon son code d’honneur qui ne souffre que peu de contradictions. Sa marque de reconnaissance, les deux révolvers dans les poches cousues de sa redingote. Il meurt juste après la reine Victoria. Il l’a lu dans le journal . Sauf qu’elle et lui n’auront pas la même place dans l’histoire, sans compter que, un cancer du colon, ça manque de classe et de gloriole pour le dernier meilleur tireur de l’Ouest. L’homme n’est pas vieux mais il est au bout de sa course vaine, et c’est la dernière. Dans le journal, aussi, des échos de ce monde qui change, qui n’est plus le sien ; la mode des bloomers pour les new yorkaises le concerne peu. Sa décrépitude, il va la vivre en solitaire, de plus en plus coincé dans la chambre de la pension de madame Rogers, veuve, flanquée d’un fils qui se rêve en vieux dur. Il n’a rien acquis, ce n'est qu'une fois sûr de sa fin prochaine, qu' il va tenter de la maitriser, de la mettre en scène, d’abord pour sa réputation, puis pour un drôle de sentiment d’amitié pour sa logeuse. Il croit pouvoir faire des choix, il ne fera que ceux qu’on lui laissera faire. Les seuls hommages qu’il reçoit sont ceux des profiteurs de sa future mort : un journaliste qui voudrait reconstruire la légende, un photographe qui va vendre son image, le croque mort, sa dépouille, et une ancienne maitresse qui brade tout. Ils se succèdent et le tireur à l'agonie orgueilleuse pense encore que c’est lui qui les roule en détournant pour un autre profit, pour une fois presque altruiste, les gains de la mort de sa légende en carton pâte.

« Roman crépusculaire » écrit au cordeau du sujet-verbe-complément, peu d’images, les faits s’alignent, sont pointés dans un « c’est comme cela » efficacement lié au personnage : une dernière chevauchée où seuls trainent quelques restes d'une gloire que s’arrachent les chacals. Seule la logeuse aurait pu sauver quelque chose mais c’est trop tard pour tout le monde. Le Far Ouest disparait dans une dernière mise en scène qui ne fait rêver qu’un jeune homme un peu paumé.

Un texte court et sec comme un dernier souffle du Rio Grande.

Merci à Jérôme et à bien d'autres amateurs (et une trice) du genre et des éditions Gallmeister pour le très bon conseil.

05/08/2013

Cette vie Karel Schoeman

cette vie,karel schoeman,romans,pépites,romans sud africainsC'est un livre où poussent les zygophyllums. ( Avec ma flemme habituelle quand je lis un livre qui me plait vraiment, je ne suis pas allée voir de quoi il s'agissait, en fait, cela n'a pas beaucoup d'importance dans l'histoire, c'est juste un rythme de plus, et accessoirement une fleur qui pousse dans le désert). On comprend vite que la floraison en est constante et régulière dans les paysages australiens du Roggeveld, comme la poussée de la mémoire de la vieille femme qui se meure, qui attend la mort, tranquille, dans l'obscurité de la nuit. Elle est allongée sur son lit, de retour dans sa ferme du pays aride du fin fond de l’Afrique du sud des colons Boers. Rudes à la tâche, avares de mots.

Autour d’elle, grouillent des ombres dont elle redessine les contours flous. Rien de mordide pourtant, juste beaucoup de sécheresse et pas que dans les paysages, dans les cœurs aussi de cette famille aux drames enfouis dans les pierres sèches des murets ou des stèles. Ils ont tous disparus ceux dont elle parle, elle, la vieille fille un peu folle, un peu autre et déjà ailleurs, depuis longtemps.

Elle est la troisième des enfants qui ont vécu ici, au milieu des champs conquis par les grands parents, puis par les parents, pas toujours justes, pas toujours honnêtes, réunis plutôt qu’unis dans la vieille maison obscure et froide, sans confort, sans trop d’amour non plus. La mère est tendue vers un but, faire oublier d’où elle vient, sèche comme un coup de trique, le père, un peu plus affable, ne le fait que peu savoir. Les deux frères, Caïn et Abel de l’éternel trio amoureux, s’opposent avant même que la jolie pomme de discorde n’apparaisse, le taciturne Jakop, le lumineux Pieter.

Pendant cinquante ans, la narratrice va s’effacer ou être effacée de la scène principale dont elle n’apercevra que des murmures. En cette nuit, elle tente de leur redonner sens, de les lier, de les relier, ces quelques scènes de vie des autres volées par son regard de petite fille discrète, de jeune femme docile, de vieille célibataire méprisée par ceux qui restent. Elle raconte par bouffées, comme des expirations : l’arrivée de Sofie, la femme de Jakob, si belle, si lumineuse, elle l’appelait petite sœur » et de temps en temps, lui prêtait attention, entre deux portes. Sofie, pour la petite fille, c’est l’apparition de la joie en ce foyer sombre, dans sa robe de soie noire, un papillon éphémére. Sofie, Jakob, Pieter, une valse à trois temps qui a des accents de tragédie camouflée.

Le récit des drames étouffés sort ce soir-là, rythmé par le retour des souvenirs, un peu les mêmes toujours, ressassés comme des vagues de brouillard ou de retour des zygophyllums, selon l’hiver, le printemps, l’été (je sais il en manque une mais dans le roman aussi), les transhumances, les disparitions … Au trio se mêle aussi l’ambition de la mère, l’ascension sociale arrachée aux médisances des voisins, Stieni, à la volonté vorace et vide, et le dernier de la lignée, l’héritier placide du domaine.

Peu de personnages, presque un huis-clos dans les images oubliées, qui peinent à revenir.  La narratrice se répète, nous répète qu’il y a si peu de preuves, qu’elle ne sait pas, qu’elle aurait dû demander. Au début, cette constante rengaine m’a lassée, du genre, « Ben oui, j’ai compris », alors que non, je n’avais rien compris. Les répétitions, elles finissent par faire corps avec les paysages dont les descriptions sont elles aussi des bouffées d’air intérieur.

Bluffée, je fus, et à la fin, pas loin d’écraser une larme sous les étoiles, penchée au-dessus d’un chariot de far-west perdu de misère, sans les accents de trémolos d’un harmonica.

Pour moi, un grand roman.

 

04/08/2013

Le turquetto Metin Arditi

romans,romans suisses,romans historiques? le turquetto,metin arditiConstantinople 1531, un lieu une date, un rêve, celui d’Elie, petit juif à face de rat de devenir peintre, et une honte. Elie a honte de son père, un vieillard encore jeune, malade et épuisé qui se pisse du sang dessus et va mourir. Le père est pourvoyeur d’esclaves, il va vendre de belles caucasiennes pour les sérails, aidée par la vieille Arsiné, qui a tendu le sein au petit Elie et a éduqué bien des jeunes femmes aux services des autres corps. Mais son temps est fini. Mais Elie est aussi une honte pour son père, sa communauté. Dans sa religion, celle du livre, du mot, on ne doit pas reproduire les figures humaines, ni évidemment celle de Dieu. Or Elie dessine tout ce qu’il peut et tout ce qu’il voit : les belles esclaves dénudées, les volutes, les fresques, même celles des églises catholiques : la vierge qui va au ciel et les anges byzantins des plafonds. La peinture, il ne connait pas, il utilise de l’encre pour les pleins, les déliés, les profondeurs, de la belle encre que fabrique l'artisan puriste de la rue des fabricants d'encre, de celle qui ne s'effacera pas ... Elie embellit les visages, les caresse de sa plume, les recréé.

Elie caresse même l’idée d’entrer dans un couvent, pas pour la gloire de Dieu, n'importe lequel, se convertir ne le gêne pas si on le laisse reproduire ce qu’il voit. Sans honte. Elie n’est pas très religieux en ces temps où pourtant, elle conditionne tous les statuts, les rangs et les droits, surtout on le sait celle des communautés juives. Et c’est en s’engouffrant dans une brèche de l’histoire qu’Elie le juif deviendra le Turquetto, peintre chrétien, à Venise.

S’engouffrer dans une brèche de l’histoire, c’est ce que Metin Arditi a fait aussi. Il est parti d’une particularité d’un tableau, « L’homme aux gants », longtemps attribué au Titien, dont il s’avère que la signature est en deux temps : un T, en gris foncé, et ignacianus, ajouté ensuite, en gris bleu. Ce qui laisse supposer que le tableau ne serait pas du grand maitre, mais d’un de ses élèves, passé à l’obscurité. C’est là où se glisse l’ombre d’un Elie oublié. L’auteur ne cherche pas à résoudre l’énigme, il brode autour, une bien belle toile surgit alors, avant de boucler la boucle et de laisser se refermer les destins : une Venise d’intrigues, de rivalités religieuses, de coups en douce et d’apogée de l’art, où les communautés s’affrontent à coup de commandes de « Cènes » et de « Vierges à l’enfant ». Ainsi s’étalait la puissance de l’église Catholique sous couvert de messes basses dans les ruelles des canaux et de coups tordus dans les ateliers des peintres et les refectoires des couvents … Une Venise de l’intolérance aussi bien qu’un objet d’art où l’on croise le Titien et une bien belle modèle rousse.

Le personnage du Turquetto se faufile entre les silhouettes rehaussées, sur cette trame bien brossée de rédemption et de toute honte bue et révolue. ( quelques bémols pour l’accession à la rédemption quand même, le chemin de croix est un peu gros, mais bon, tant pis, le reste est si bien)