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25/04/2013

Le roi transparent Rosa Montero

le roi transparent,rosa montero,roman,roman espagnol,roman historique,dans le chaos du mondeBien sûr, le titre fait inévitablement penser à Calvino et son "Chevalier inexistant", l'époque aussi, le Moyen Age, ses affres d'incertitudes sur son fond d'écran guerrier, le fracas des armures et le souci de qui il y a dedans. L'entreprise diffère cependant en plusieurs points ; par les formats, le Calvino est tout petit et celui-ci gros, sans être un pavé à réserver pour des vacances-liseuses, et le degré de fantaisie historique. Le Calvino en fait quasiment fi, Rosa Montero nous en fait un condensé.

Ou plutôt un concentré, un mitonné des meilleurs morceaux pour lier la sauce aventureuse à la quête mystique, la « queste » dirait Arthur si il était encore de ce monde (mais dans ce roman, c’est presque encore le cas, on entend son murmure), celle de Léola, l’héroïne mutante et bisexuée et aussi celle de sa complice, mi sorcière, mi fée libidineuse, Nynève, plus celle de quelques éclopés de l’époque, rencontrés sur leurs chemins, à elles deux, tortueux, dans un monde où les forêts brumeuses cachent d’autres secrets enfouis.

Ce roman est comme une toile tissée à la main, une tapisserie d’apparat aux pans parfois initiatiques, parfois échevelés, parfois érudits.

Quand le roman commence, dans la fureur qui semble sans fin des obscurs conflits seigneuriaux qui se règlent dans le champ voisin, à coup de masses d’armes et de jambes et bras coupés, Léola, son père et son frère courbent le dos le plus bas possible pour ne pas se faire voir, pliés sur une terre qui n’est pas la leur, permet à peine de se nourrir, à jamais grevés de leur servitude.

Tableau suivant, Léola et son Jacques, son promis d’épousailles prochaines, au bord de la rivière et des caresses … Elle a quelques rêves d’ailleurs, vagues, intangibles, lui non, mais ils n’auront pas le temps de leur divergences. La fureur des temps est décidement chevaleresque à souhait, et dur pour  les manants qui ne peuvent que subir les caprices de ceux qui se pensent plus grands qu’ils ne sont. Le père, le frère et le Jacques sont embarqués et Léola laissée à sa condition de fille serve, autant dire de proie.

Mais, en un temps, deux mouvements, la voilà homme et chevalier ; pour retrouver son Jacques, ( enfin, c’est ce qu’elle pense …), elle va croiser un maître à penser, celui qui veut mourir en gloire, puis sa fée, la guide aux jupes pansues, elle va apprendre le maniement des armes, faire ses preuves en tournoi « provinciaux », et arriver à la cour d’Aliénor. Rien que cela. Puis, enfin, chercher la paix de l’âme quelque part où la religion ne serait que tempérance. Autant dire qu’en ces temps de croisades frénétiques et de brulâges d’hérétiques, ce n’est pas gagné.

Le roman se fait fresque en bousculant, sans trop que cela se voit, la géographie et les temps historiques : Aliénor croise Héloïse et Fontevrault est un peu plus bas que la normale, mais quand on a, comme moi, des repères géométriques à géométries variables, ce n’est pas grave tant la lecture est goûtue et gouleyante.

J’oubliais le conte qui tue celui qui le raconte, ( donc, je n’en ferai rien), un maitre d’arme effrayant comme un ogre de carnaval, une princesse enfermée dans son donjon de haine dont les lèvres si douces sont si amères qu’on y risquerait pas sa bouche, et Avalon, comme un rêve d’idéal perdu par les hommes qui se redessine sur des murs de plus en plus étroits.

Un met de choix.

 

Athalie

20/04/2013

Muse Joseph O'Connor

muse,joseph o'connor,romans,romans irlandaisUn vrai plaisir de renouer avec ce bon vieux Joseph, après avoir dû abandonner de guerre lasse "Rédemption falls" (pas moyen de passer la barre des deux premiers chapitres ...), là ce fut du pur régal jusqu'au bout, jusqu'au dernier chapitre, une lettre d'amour presque aussi sublime qu'une d'Ariane à son Solal, quand Solal était encore son Solal pour toujours. Là c'est la muse, l'enchanteresse qui l'adresse à son Solal à elle, Synge, mort depuis longtemps et pour toujours. Synge le renouveau du théâtre anglais, bien souffreteux dans sa vraie vie, et bien rigide aussi, que Molly transfigure en amoureux transi, et exigeant, jaloux et tendre.

Pour toujours, alors que O'Connor nous le dit bien dans la postface de la fin, presque tout est faux.

Molly fut bien la muse de l'auteur irlandais du "Baladin du monde occidental", mais ce roman là n'en est pas l'histoire biographique et circonstanciée, mais plutôt une histoire possible et même plus qu'une histoire d'amour entre un auteur intellectuel et une comédienne ordinaire, une histoire d'amour du théâtre, ou une histoire pour l'amour d'une comédienne oubliée.

Molly Allgood, O'Connor la cadre vers sa fin, miséreuse alccolique, elle vit dans un taudis et ne voit qu'à travers des bribes de souvenirs et des restes de ses rêves de gloire et d'amour. C'est tout cassé, quoi. Ce matin là, elle n'a plus rien à boire, plus grand chose à vendre, une seule lettre de Synge, la seule qu'elle avait encore gardée, après la remise en ordre morale de la famille du grand écrivain ( ben oui, la liaison était clandestine, pas trop montrable la fiancée populo de Synge), et les déboires de sa vie de comédienne qui d'étage en étages est tombée, loin du regard du public et des fleurs des premières.

Ce matin là, donc, elle va sortir, se procurer une ultime flasque de cognac auprès d'un tenancier compatissant, qui fait semblant encore de croire à son dernier rôle, celui de la vieille femme digne et qui se tient droite, a des principes et encore de la prestance, celle qu'elle se joue dans sa tête et s'écrit pour elle même.

Et puis ce matin là encore, elle va jusqu'à la boutique du vieux libraire, celui qui va peut-être lui acheter sa lettre, et puis après, elle ira jusqu'au studio de la BBC pour enregistrer en direct une bonne vieille pièce de ce bon vieux O'Casey, ça fait longtemps qu'elle n'a pas joué, et peut-être qu'on l'attend encore, au bout du chemin de sa vieille gloire.

La vieille clocharde se rêve en muse, en modèle, un peu oubliée quand même mais pas trop ; si elle décripte les regards portés sur elle, la vraie elle, la pocharde qui déambule bouteille à la main, elle ne veut pas les voir et se garde d'eux avec ses souvenirs qui ce matin là l'assaille. Yeats, O'Casey, sa soeur, la star d'Hollywood, sa mère, la brocanteuse, celle de Synge, la grande bourgeoise qui n'aurait pas voulu d'elle comme serpillère, les scène de théâtre où elle jouait encore, les trains entre les villes de tournée, la bouteille de moins en moins bien cachée au fond de la valise, les vacances avec Synge, leurs nuits, la chambre qu'ils n'ont jamais eu commun, et lui, lui toujours, lui et le théâtre, sans rancune ni remords, ni gloire, juste un peu, par ricochets.

Une "recréation" biographique juste passionnante.

10/04/2013

Chroniques de Jérusalem Guy Delisle

chroniques de jérusalem,guy delisle,bandes dessinée,dans le chaos du mondeChroniques : de chroniquer, dire des petites choses du jour le jour, des riens qui transpirent le vrai.

Chroniquer : de regarder le monde comme il ne va pas, le regarder tourner en rond.

Chroniques : de faire des croquis d'un conflit, un rien en biais d'un mur en dur, d'un monde en fer, en fer et en béton armé de tous les deux côtés du mur (enfin, il y a un côté plus armé que l'autre, quand même).

Le fond est autobiographique ; Guy Demisle se montre, lui dessinateur, formateur, père de famille à la quête d'un peu de tranquilité quand même pour dessiner, sa femme, dans l'administration à MSF, débordée, on l'aperçoit sur quelques vignettes, et ses deux enfants. La famille arrive à Jérusalem, appartement de fonction, pour un an. Ils sont installés dans le quartier de Beit Hamina, appartement de fonction dans un immeuble plantés avec d'autres au milieu de se qui ressemble quand même plus à des dépotoirs qu'à des jardins bibliques. D'ailleurs, dans les jardins bibliques, il n'y a pas de jeux pour enfants, ce qui fait quand même un point commun parce qu'à Beit Hamina, il n'y en a pas non plus.

Le quartier détermine la population, et les codes qui vont avec, les magasins et se que l'on peut trouver dedans, plus les temps de transports et donc d'embouteillages, de contrôles et de check-point. Donc, la première leçon pour Guy Delisle, c'est de comprendre où il est, ce qui donne que la famille se trouve dans "la partie est de Jérusalem, un village arabe annexé" ce qui fait que " Pour le gouvernement israélien, on est à Jérusalem" mais pour les autres, c'est la Cisjordanie, la future Palestine, quand elle sera là ( ce qui ne semble pas être pour tout de suite, donc en attendant, on annexe, voire on colonise, on spolie et on trace une ligne au milieu d'une rue en pleine ville : un côté pour les colons, un côté pour les musulmans, pour les arabes chrétiens, c'est pas prévu, mais là, on en à Hébron, pas à Jérusalem, qui n'est pas loin mais c'est une autre division ...)

Dans ce puzzle où les pièces ne sont pas interchangeables, ce que le narrateur ne comprend pas et nous avec,  c'est qu'on comprend tout et que tout est absurde. Les pièces du puzzle sont hérissées de barbelés, la géographie est quasi au mètre près, politique, et d'autant plus politique que religieuse, tout se mêle et construit des frontières, des murs, des horaires, des quadrillages peu hermétiques et aberrants, intangibles et d'une complexité insondable, entre communautés voisines et étrangères.

Par petites touches et historiettes en apparence anodides et anecdotiques, Guy Delisle se place en touche : faisant comme si son souci n'était que la gestion du quatidien, la force de sa dénonciation "en biais" vient de là : comment faire les courses, comment mettre ses enfants à l'école, comment amener sa femme dans Gaza ( et en revenir), comment acheter une voiture, comment, les pieds dans l'eau sur une plage de Tel Aviv, regarder passer les avions qui "frappent" Gaza, comment voir le mur, ce mur qui devient l'obsession de ses croquis, comment tout voir avant de partir, et révéler le labyrinthe des codes kafkaïens et des peurs outrageantes.

Les Palestiens, on les voit peu, mais une journée de formation à l'université arabe de Jérusalem en dit plus sur l'inégalité des deux communautés que tout autre long discours que l'auteur ne fait pas  Coincés qu'ils sont derrière le mur, Bansky ou pas, le chroniqueur arrive à faire en sorte que cette invisibilité, justement, les fassent sentir là, de l'autre côté dans toute leur impuissance, comme un gardien de chèvres que le mur a privé de ses champs.

Et en plus d'être intelligent, c'est (parfois) drôle, d'un drôle qui grinçe comme la visite en hélicoptère d'un pape en "Terre Sainte" ...

Après, poursuivre la visite sur le site de l'auteur, passionnant.

Athalie

 

03/04/2013

De Gaulle à la plage Jean Yves Ferri

Tire-bouchon-de-gaulle.jpgLe grand De Gaulle doit faire un break : " Eté 1956, lassé de l'ingratitude des français et de la médiocrité de leurs dirigeants, le libérateur de la France décide de prendre quelques vacances bien méritées". Ce préambule historique posé, Jean Yves Ferry ne s'y attarde pas et nous campe le libérateur en short militaire retroussé essayant ses premières tongs, in situ. Il lui manque cependant quelques modes d'emploi.

Escorté de son fidèle aide de camp, Le Borgnec, dont le dévouement n'a de limites que dans sa capacité poètique à suivre le grand homme, parfois quelque peu déstabilisé par sa grandeur faite subitement homme, le grand de Gaulle fait l'apprentissage pas à pas de la nature humaine du vacancier, de l'art de ne rien faire, de celui de déployer les serviettes de plage face au vent, de s'installer sous un parasol, voire de glisser un regard furtif vers des fesses humaines rudement bien balancées.

Derrière la plage, lieu principal des exploits du grand homme, on imagine l'hôtel familial en bord de mer, Bretagne sud, vue sur mer, avec la salle à manger aux nappes repassées et casier pour ronds de serviettes prévu à cet effet. Il doit avoir pour nom "Au grand large", et la pension complète propose des oeufs mimosa. C'est pas possible autrement ... (voir de la macédoine de légumes améliorée ?)

De Gaulle ne quitte donc pas son short replié, ni sa dignité militaire et présidentielle coincée au corps, ce qui produit les décalages savoureux qui font tout le régal de cet album où les "mini planches" ( je suis sûre qu'il ya un nom pour cela, mais je suis nulle en vocabulaire B.D.) enchainent les situations cocasses qui mettent le grand homme à l'échelle d'une réalité pour laquelle il est quand même peu doué ...

L'accompagne la tante Yvonne, en maillot une pièce et tricot chevillé au corps, le chien " Wehmarcht", pas encore complétement converti aux bienfaits du gaullisme, le fils, cantonné au ramassage de coquillages en attendant de passer son CAP de "sauveur de la France". Le grand homme a des vélléités d'autres vies, ne peut s'empêcher de lancer un appel de la cabine de la plage, déclenche des tempêtes, les calme, se jette, vers de Hugo à la bouche, au milieu des vagus survoltées, puis revient, tongs aux pieds quand même ( aurait-il appris quelque chose de l'humanité, pas sûr ...) vers le destin grandiose qui le rappelle. Le sien. De toute humanité désigné pour l'être.

L'homme aux si grands bras qu'il les levait tout le temps, se retrouve parfois coincé dans son geste historique, ce qui m'a fait souvenir que chez moi, quand j'étais bien petite, le tire bouchon aux bras qui se levaient et s'abaissaient, était surnommé le "Je vous ai compris", ce que bien sûr je ne comprenais pas, ce qui n'empêche que la phrase historique a toujours pour moi, le bruit d'une bouteille de vin qui fait "flop" ...

Souvenir décalé, et à peine nostalgique, comme l'humour savoureux de cet album.  

Athalie

 

 

 

30/03/2013

Virgin suicides, Jeffrey Eugenides

virgin suicides, jeffrey Eugenides,romans,romans américains,famille je vous haisUne histoire de filles racontée par des garçons : d'eux on ne saura pas grand chose, et d'elles, ma foi, de quoi alimenter leurs fantasmes à eux. Ils ne semblent ne jamais les quitter des yeux et du coeur, et on ne saura jamais qui ils sont, voisins-voyeurs d'une intimité qui les trouble, à laquelle ils n'auront que peu accès, même quand les filles les piègent et semblent se révéler enfin pour leur perte. Ils racontent leur collection d'images et d'objets, des reliques sales, froissées, qui s'émiettent : un savon fleuri, une brosse, une vignette de la vierge, une sandale ... Des reliques recupérées qui ne prouvent plus rien, d'un mystère qui les hante. Lequel ?

Les cinq filles Lisbon sont presque belles, en tout cas, belles en groupe, en fusion, même en déliquescente virginale ... Par ordre de disparition, Cécilia, "la folle mystique" aux poignets bandés qui s'y reprendra à deux fois pour quitter la scène, un an après, ce sera Bonnie, sans doute, puis Thérèse, peut-être, et Lux, dans la même nuit et Mary, un peu plus tard mais pas beaucoup.

Les cinq filles Lisbon sont trop bien gardées, les chiens de berger sont le père, professeur ridicule à la voix geignarde et haut perchée, et surtout la mère, dont on peut se demander si elle a un jour, je ne dis pas aimer, mais seulement regarder, écouter, caresser ses filles où si dès le départ, elle ne les destinait pas au sacrifice. Ce ne sont pourtant pas des blancs agneaux qu'elle néglige mais ses filles à la féminité étouffée, ou étouffante ? Elle se répand dans la maison où les filles sont plus ou moins cloitrées avant d'y être enfermées, cette féminité excessive s'épend à travers les interstices des barrières morales. Les filles s'amusent, (mais s'amusent-elles vraiment ? ou s'expriment-elles ainsi, par codes, par signaux ...) à envoyer leur père acheter des tampax par kilos, elles se maquillent en cachette, prennent des bains à foison, puis plus aucun, sèment le trouble, ont-elles le choix ? ... Elles tentent des trucs pour exister, les ondes radio dans le vide, les vinyls à tue-tête, elles n'ont pas de lignes, que des interdits. La mère ne couve pas les poussines, elle les cadenasse.

Le roman suit donc une année de leur vie, la dernière, du premier suicide au dernier. Peu d'éléments pour les comprendre :  une fête lugubre, donnée pour Cécilia, un moment où nos narrateurs pourront les regarder d'un peu plus près, presque sentir l'odeur énervante de leur vie confinée, la fête du lycée, où, de loin, ils les verront approchées par d'autres, ce sera un très bref moment de liberté, leur première autorisation de sortie, et leur dernière, dans leur robe immature engoncées.

Un an pendant lequel les garçons d'en face collectent ce qu'ils peuvent de ces vierges qui leur sont innaccessibles (même la ténébreuse Lux ne leur accordera pas une minuscule de ses faveurs dont elle est pourtant prolixe aux étrangers de passage sur le toit de la maison familiale qui s'obscurcie ...) : une lumière derrière une fenêtre, une main, un visage aperçu, une sortie de l'une ou de l'autre sous la véranda, les narrateurs s'inventent les filles, parfois confondues ou interchangées dans un amour collectif par procuration, en quête de traces d'odeurs, de textures de peau, de formes de visages, de bout de genou entreparçu sous un kilt presque encore enfantin.

Un roman troublant, qui n'apporte aucune réponse à l'opaque adolescence.

Un seul bémol, mais qui ne tient pas au texte, pour qui a vu, comme moi, le génialissisme film de Sofia Coppola, les images se superposent. Du coup, les filles sont forcément blondes, rien à faire pour m'enlever ça de la tête !

 Et tout et rien à voir (quoique ...) , j'en profite pour ajouter un lien vers la note vraiment pertinente, à mon sens, d'Ingannmic sur "Il faut qu'on parle de Kévin", tant qu'on est dans le trouble, restons-y  .... et rajouter "Middlesex" du même auteur dans mes livres à lire ...

La griffe du chien Don Winslow

la griffe du chien,don winslow,romans,romans américains,pavésLe pavé est rude à avaler, 827 pages de réalités socio-politiques sans concession, une plongée en apnée dans les doubles jeux des USA et les narcotrafiquants sud-américains. A priori, pas vraiment pour moi, à la limite du docu-fiction, me disais-je, lestée par le poids du dit-pavé, plombée dès le premier chapitre par un bain de sang hyper réaliste, le coeur presque déjà au bord de l'écoeurement.

Le héros, si tant est qu'il puisse ainsi être dénommé, est Art. Ancien du Vietnam, il a déjà envoyé des hommes à la mort, les mains sales des opérations de nettoyage, il connaît. Métis, moitié américain, moitié mexicain, il pensait être du bon côté en s'engageant dans la lutte contre les narcos. Il pensait avoir un certain pouvoir, il va commencer par se faire rouler dans la farine. Il appartient à la DEA ( une sorte d'administration officielle chargé de s'occuper des méchants mexicains qui inondent les gentils USA de la "boue mexicaine"), et trouve sa hiérarchie bien peu efficace et timorée dans cette guerre larvée. Ce pourquoi il conclut en douce une sorte d'alliance avec Tio Barrera, membre éminent de la police mexicaine en façade, aussi vérolé qu'un canon à poudre en réalité. Croyant mettre fin à la culture du pavot, Art collabore à une gigantesque opération de destruction massive des champs cultivés (et aussi des personnes qui cultivaient, mais bon, là, c'est accessoire pour tout le monde ...) et croyant ainsi berner ses supérieurs qu'il trouve trop lymphatiques et hypocrites ( officiellement, il a été décrété que la "boue mexicaine" n'existe pas, que la police mexicaine s'en occupe de toute façon, et que donc, il n'y a pas de traffic, ni de "narcos"), Art ne fait rien que moins que de contribuer à la naissance d'un cartel, " La fédération", machine à inonder le marché de la drogue, encore plus puissante, efficace et redoutable que la précédente.

Les territoires de production vont être définis, famille Barrera en tête, Tio, El patron, Raul l'exécuteur, Adam, le comptable. Art va devenir seul contre tous, "le seigneur de la frontière" et mener sa propre guerre, sa vengeance, les deux ayant les mêmes visages, visages multiples et identiques du côté du Bien et du côté du Mal, ceux des mécanismes sanglants des pouvoirs politiques aux commandes. Plus rien d'humain là dedans.

La lecture est insoutenable et impossible à lâcher : c'est un roman excessif pour une réalité excessive qui vous saute à la gorge, explose par l'intensité de ce qui est démontré, l'Amérique Centrale comme un vaste terrain pour cynismes sans limites : les narcos vivent dans de vastes demeures, roulent dans les belles voitures, à ciel ouvert, tout est bon pour garder le pouvoir d'un côté, pour se voiler la face de l'autre. C'est un jeu de massacres où le Bien et le Mal ont les mêmes armes, où ils se combinent et s'entrelacent. C'est un jeu de poursuites sans aucune morale et d'intérêts où qui perd est mort et qui a gagné est mort aussi.

Art seul contre tous, cela est un peu gros, soit, d'autres figures passent et tiennent le romanesque : Nora, la call-girl au presque grand coeur, Callan, le tueur au sang froid mais yeux de biche, un prêtre humaniste, des exécuteurs qui avalent des pêches .... mais toujours le fil est sa guerre, sans répits. Et quand vous pensez en avoir assez lu, assez vu, assez compris, assez d'assister à des exécutions, des tirs en rafale qui laissent flotter les corps comme des objets de pacotille, et bien, ça recommence ... pour que la drogue se répande dans les veines rouillées des acros, et l'argent dans les poches de ceux qui se les remplissent.

Ce roman grouillant, pesant, tonitruant, je l'ai avalé, écoeurée, vidée, dégoûtée, révoltée, j'ai avalé jusqu'à la moindre balle tirée, jusqu'au moindre crâne éclaté, la moindre gorge tranchée, corps découpés. Je ne sais pas si je regarderai un reportage sur ce même sujet avec le même oeil écarquillé d'horreur, tant je me suis dit qu'il n'y avait que la littérature pour vous exposer à la figure la vérité avec une telle puissance de frappe.

Un grand merci à Ingannmic, qui a eu l'initiative de cette lecture commune, (et à Jean Marc qui en est à l'origine), lecture d'un indispensable coup de poing à côté de laquelle, du coup, la vision d'Ellory dans Les anonymes ou Vendetta, parait presque angélique ....

Gridou rejoint le choeur des louanges, à qui le tour ?

 

Athalie

26/03/2013

Vie animale Justin Torres

justin torres,vie animale,romans,romans américains,famille je vous haisUn livre qui fait tout pour être vite, très vite lu, et comme il n'est pas bien gros, il faut lui résister, pour le faire attendre un peu et bien de le déguster, mais ce n'est pas facile ( moi, je n'ai pas vraiment réussi)

Dans une famille quelque part dans une grande ville américaine, une famille porto ricaine, sans doute, pauvre, ils sont trois frères quasi livrés à eux mêmes, les parents font tout de travers, même les aimer, même s'aimer, parfois, se déchirer, jurer sur leur sort de déshérités et y retourner toujours.

Des trois frères, le narrateur est le plus jeune, le plus jeune de cette fratie animale, dont l'écriture rend une force brutale, une sorte d'incandescence urgence à se rouler dessus comme à être ensemble, trois frères ...: "Quand était trois frères (...), on était le nombre sacré de dieu

Ma et Paps se sont trouvés bien jeunes parents, Ma est un peu folle, un peu fragile,  Ma n'a pas toujours le sens de l'ordre du temps, Ma confond les rôles, Paps est violent, Paps rage, Paps tourne en cage. Elle laisse les chiots que sont ces fils s'ébrouer, lui tente parfois de les mater quand il ne se met pas à les laver frétiquement, comme pour rattraper un amour. Les chiots s'ébattent, se griffent, se mordent, les mordent, parfois, quand ils le peuvent. Mais " Quand était trois frères, on était le nombre sacré de dieu", " Quand on était trois frères, on était mousquetaires", " On était les trois boucs qui traversent le pont".

Le roman se construit sur des scénettes rapides : début, milieu, fin d'une petite histoire tendre ou, et cruelle, ou tout en même temps mélangé, entre eux les trois, les quatre, les parfois cinq, pour un temps bref d'accalmie. Paps achète un pick-up pour la frime, Ma hurle, et la famille s'en va rouler dans la nuit fraternelle, Paps s'en va, Ma laisse le téléphone sonner jusqu'à leur en casser les oreilles, Ma rêve d'Espagne et ne va pas plus loin que le bout de la rue. Paps tente veilleur de nuit, Ma rentre ivre et s'occupe de ses orteils ...

Rien ne semble pouvoir bouger dans cette bulle de rancoeur et d' échecs, jusqu'à ce que, le narrateur ne lève le voile, leur avenir ne sera pas le sien, il rompt la bulle, on comprend que ce sera cher payé.

 

Athalie

 

 

20/03/2013

Le camp des morts Craig Johnson

le camp des morts,craig johnson,romans,romans policiers,romans américains,wyomingAprès être tombée sous le charme du shérif le plus chéri des lectrices de Craig Johnson, Walt Longmire, cet été dernier, après donc ma première rencontre avec lui dans Little bird, il me tardait de retrouver sa mélancholie latente, son charme pataud, son flegme torride et sa compagnie d'avec son double indien, Henry Beard, un peu plus "grand loup solitaire" au charme ténébreux mais tant pis.

Ils sont donc bien là, sans surprise, même si Henry est un peu plus en retrait que dans le premier tome, (mais toujours là au bon moment pour son copain quand même), sauf que Walt, en plus est drôle. Pas à se tordre, mais le voilà qui fait dans la légèreté caustique, voire la légereté tout court. Par moments, seulement, car il sait raison garder et ne perd point de vue son but de gentil redresseur de la justice, faut pas dévier le personnage, ce serait dommage de l'abimer dès le second tome. Quoique, il s' en prend de sacrés torgnioles le père Walt, ce coup ci encore ...

Côté coeur, le calme reste plat, malgré l'intrusion d'une sulfureuse et sémillante contrôleuse gouvernementale chargée des ouvertures de coffres en banque oubliés dont mon petit doigt de lectrice me dit qu'elle reviendra faire un tour dans ce coin paumé du Wyoming. A la décharge du Walt, son enquête ( ben oui, il y en a une ...) lui laisse peu le temps de rentrer dans son lit et il fréquente plus sa cellule de sa prison pour dormir que sa maison livrée aux courants d'air. En plus , le poêle à bois n'a pas encore été livré. Ce qui est gênant pour le côté torride (pour la peau de bête devant le poêle, je n'ai pas d'indices ...).

Côté mystique, Walt a bien encore quelques hallucinations de temps en temps : une histoire de revenants qui lui causent et le protègent des gros, gros dangers, mais, le plus souvent, c'est de lui même qu'il se fourre dans les congères qui passent par là et dans la gueule du loup ( loup solitaire comme Henry, mais beaucoup plus tueur que charmeur et ténébreux au sens infernal du terme, cette fois)

Donc, il neige, beaucoup visiblement, même pour le Wyoming. Le shérif Walt,  qui est un homme fidèle en amitié va malgré tout passer sa soirée habituelle dans la maison de retraite où le vieux shérif unijambiste et soiffard, Julian, sévit. Entre lui et lui, c'est une longue histoire. C'est le vieux qui l' a embauché, engueulé et qui lui donne sa claque aux échecs toute les semaines.  Le vieux shérif a fini par raccrocher l'insigne, mais pas ni la bouteille ni la gueule de bois. Il reste quelque imprévisible ... et peu tolérant à d'autres opinions que la sienne. Et là, quand Walt arrive, la vieux Julian a fichu le un chambard total dans sa maison de retraite. Mari Baroja, la petite vieille qui mangeait des gâteaux à quelques pas de la sienne n'est pas morte naturellement. Sans compter que comme le vieux Julian n'a l'ombre ni d'une preuve, ni d'un suspect et encore moins d'un mobile, donc, c'est sûr, il a raison.

C'est le départ de l'enquête enneigée de Walt où les victimes se succèdent comme des mouches et le shérif zigzague dans ses hypothèses. On se régale ... d'autant plus que d'autres joyeux lurons sont recrutés dans l'urgence : un doux basque qui passait par là ( et qui va bien servir, n'en déplaise à la cohérence logique de la propable utilité d'un basque au Wyoming ...), et le Double Touch, un géant pour l'instant plutôt pacifique .

L'épilogue, par contre, fait craindre le pire pour nous, pauvres lectrices impuissantes face au charme quelque peu direct de la Vic, l'adjointe, devenue célibataire de choc ...

 

Athalie

03/03/2013

Entre ciel et terre Jon Kalman Stefansson

entre ciel et terre,jon kalman stefanson,romans,romans islandaisEntre ciel et terre, c'est bien là que l'on peut se sentir en lisant cette drôle de ballade islandaise, entre ciel et terre, lors d'une époque arrêtée dans la dureté des temps et les éléments, où l'homme est bien petit, et le pêcheur islandais encore plus ; la neige, la mer ( paradoxalement on voit peu le ciel et peu la terre, ces deux éléments là étant généralement recouverts par les deux autres), mais pour l'atmosphère de coton fantômatique, ça marche bien aussi, la mer qui gèle et la neige qui recouvre le tout. Tout ça pour dire que l'on ne sait pas trop où l'on est en fait ...

Barour a pris sous sa protection le "gamin" qui a quand même une vingtaine d'année et assez de passé tragique derrière lui pour en être quitte normalement, avec les dieux du malheur et de la misère qui veillent sur le destin des pêcheurs qui les prient. Vu qu'ils ne savent pas nager. Sauf que, lors de cette dernière sortie en mer, dans la barque minuscule, dans un petit matin fragile, ce ne seront pas les dieux qui provoqueront la tragédie, mais les vers d'un poète, égarés dans cet univers de brumes, ceux de Milton, deux ou trois vers du Paradis perdu.

Il n'avait déjà pas grand chose à lui, le gamin, sauf Barour, l'ami poète, sa seule famille, au milieu de ce monde de brutes épaisses et à barbes et à l'âme aussi hirsutes que leur menton, mais, lors de cette pêche, Barour va mourir, parce qu'à cause de son amour pour les vers, il a oublié sa vareuse et qu'il va mourir de froid, sous les yeux du gamin et des autres. Aucun ne l'aidera, aucun ne le peut, ce serait deux morts au lieu d'un.

De retour aux baraquements, le corps de Barour est laissé étendu sur la table et les pêcheurs s'en vont écailler les morues ramenées avec lui. Le "gamin" va alors partir pour le village de l'autre côté de la montagne, celui où ils avaient tous les deux projeté un avenir un peu meilleur et retrouver le fautif, le capitaine aveugle qui a prêté le livre à Barour, et causé ainsi sa mort.

Après, le gamin ne sait pas, mourir sans doute, par fidélité, ou vivre, par infidélité mais goût quand même pour les regards d'une certaine jeune fille, parce que deux femmes sont échouées là aussi, superbes, une femme corbeau et une femme venue d'ailleurs, parce qu'elles vont l'écouter, et qu' on y entend la peine d'un autre capitaine, dont l'amour s'est perdu en cours de route, sauf qu'il ne la retrouve plus, sa route  ...

Un bien beau texte, et malgré quelques dissertations sur la symbolique de la morue ( ce salaud de poisson qui vous tue et vous survit) et ces noms à la prononciation, même mentale, impossible, je suis régalée de cette, étrange, ben oui, poèsie ...

Et un grand merci à Jérôme, sans qui je ne me serait pas lancée dans ce sillage !

 

Athalie

 

 

22/02/2013

Quand l'empereur était un dieu Julie Otsuka

220px-Instructions_to_japanese.pngDans une ville moyenne des USA,une femme distinguée et encore charmante lit une affiche sur la vitrine d'un magasin. Sans que l'on sache vraiment pourquoi, elle se prépare alors à un départ. Elle se met en oeuvre, range les souvenirs, la vaiselle, quelques biens, les met de côté, pour "plus tard". Elle fait des valises, des courses. Elle mène les gestes à terme les uns après les autres, dans le grand silence de l'après-midi où ses enfants sont encore à l'école et le vieux chien dans le jardin et le perroquet dans sa cage. Pour le rosier, elle ne pourra pas faire grand chose. Tant pis, résignée, sans révolte, pragmatique, elle organise un départ pour un retour probable.

Un retour probable mais dans un temps incertain. Petit à petit, on comprend que ce sera pour quand les habitants des USA d'origine japonaise ne seront plus considérés comme des ennemis sur le sol où ils vivent, travaillent, ne demandent rien en se faisant petit, invisibles,ou chinois.

Le mari a déjà été arrêté, en pantoufles, au milieu de la nuit. Il envoie depuis des cartes postales d'un bagne où il fait toujours beau et où tout se passe bien ça va, merci, et vous ...

Maintenant, c'est les autres, tout les autres, les vieux, les familles, que l'état doit regrouper et mettre de côté, hors d'état de nuire, au cas où, dans un camp d'internement. C'est le temps de l'attente et de l'inaction, ni tortures ni sévices, ni travaux forcés, juste ça, être enfermé dans un temps qui s'étire et un lieu qui n'a pas de sens. Un temps de vide avant que des plaques indicatives ne soient installées dans les allées où les arbres ne poussent quand même pas. C'est le temps du petit garçon, de son père rêvé et du retour fantasmé, un temps de vide qui va finalement, être plus long qu'une mémoire de son père. Le temps s'étiole entre les baraquements dans le désert, et le petit garçon regarde par touches sa mère et sa soeur changer, tromper à coups de balais et de cordes à sauter, les vrais sentiments qui ne disent plus rien du temps d'avant.

Et puis, le retour, pas celui qu'ils pensaient, du tout. Pour le chien et le perroquet, de toute façon, c'était trop tard. Il restait l'espoir du rosier ...

Ce roman comble un peu les non dits de "Certaines n'avaient jamais vu la mer", mais ce n'est pas une suite, du tout. Pas de nous, mais un "eux", indéfini cependant, une famille, comme d'autres de ce temps-là, celui de leur résignation, puis du silence. Aucun pathos, la même écriture blanche, tremblante de justesse comme par peur de trop en dire, comme tremble un rosier sur un bout de trottoir, ou une famille au bord de la grande histoire, qui ne leur a rien demandé, ni de sublime, ni de grandiose, ni rien laissé d'autres.

 

Athalie 

18/02/2013

Chez les heureux du monde Edith Wharton

accessoires-coiffure-etoile-filante-1195118-dscn2168-6712b_big.jpgJ'ai eu du mal à m'y mettre à cette note là, non pas que le roman ne soit pas excellent, il l'est, mais je me demandais comment j'allais caser Racine dedans (dans la note, pour le roman Edith Wharton l'a très bien fait). Rien de moins, la grande tragédie dans les grandes largeurs de l'intime et de la parole des autres qui poussent la pauvre Lilly à sa chute. Rien de plus, et rien de moins.

Le faux pas, l'engrenage, la fuite en avant, le piège se referme avc la belle Lilly dedans, "ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente". Bienvenue, donc, chez les heureux du monde  et s'ils ne le sont, heureux, du moins sont-ils persuadés que le bonheur ne peut se mesurer qu'à leur hauteur. Les heureux, ce sont les membres de la coterie la plus fermée qui soit, la haute bourgeoisie new-yorkaise du début du XXème siècle. Les X, les Y, les Z, tiennent la dragée haute à tous ceux qui voudraient entrer dans leur saint des saints, leur cercle de privilégiés, leurs villégiatures, leur bridge, leur bal .... Dans ce monde-là, madame, on se marie entre soi, on se reçoit entre soi, on se monnaye des faveurs et on se déverse un poison fiellé à coup de petits fours qui peuvent être un vitriol.

Dans le bocal, Lilly tourne en rond. Elle est orpheline, sans fortune, mais recueillie par une tante fortunée, elle connait les codes d'entrée, elle est demandée, un peu subalterne quand même, et déjà un peu en danger de vaciller. Parce que Lilly n'est pas encore mariée, qu'elle le cherche justement, ce mari fortuné qui fera enfin d'elle une Dame opulente et respectée. Elle est belle, elle est fine, elle joue stratégique, elle n'a que ses seuls charmes pour appâter, enfin, le gros poisson, le ferrer et l'amener à lui mettre la bague au doigt. Une stratégie qui doit rester cependant invisible,car se jouant sous des yeux avertis, et que Lilly pense maîtriser.

Son premier faux pas : alors qu'elle se rendait dans une villégiature amie ( où le gros poisson peut rôder), elle loupe son train, sur le quai rencontre Sedden, qu'elle connait et à qui elle plait bien, comme une curiosité, ou un bibelot, et se rend chez lui boire un thé rafraichissant. Ce qui n'a l'air de vraiment rien. Sedden n'est pas une proie pour elle. Bien que célibataire, il est sans argent, bien que séduisant et cultivé, il est sans argent. Il reste que, en ce court moment loin des regards qui sont le théâtre habituel de la traque de Lilly, elle va juste sentir une voie autre possible passer, une certaine complicité, liberté ... qu'elle ne peut pas prendre, surtout pas, sinon, elle va dévier.

Sauf que, le mirage est tenace, une lente descente dans les Enfers mondains va s'amorcer, d'erreurs en erreurs, de ragôts en rumeurs, le cap bien huilé du mariage, s'éloigne. A chaque fois, Lilly le regarde passer, presque malgré elle. Elle aurait pu aller à la messe et gagner ainsi les faveurs de l'insipide Mr Gryce ; elle aurait pu laisser Mr Rosedale, le nouveau riche, faire d'elle sa locomotive mondaine, elle aurait pu ne pas servir de paravent à des tromperies mondaines, en regardant derrière son dos, là où l'amie allait frapper ... Mais Lilly, si elle se plie, ne se vend pas, même au plus offrant des galants.

Une bien belle héroïne, en forme d'étoile filante, manipulatrice manipulée, danseuse étoile et petit rat à la fois du théâtre d'une société fort cruelle, où les chasse trappes n'ont pas d'échelle, un superbe roman dont l'écriture décortique finement et sans appel les rouages du triomphe des apparences.

Pauvre, pauvre, Lily

 

De la même auteure sur ce même blog :

http://aleslire.hautetfort.com/archive/2012/10/25/le-temp...

 

 

14/02/2013

Rêves de garçons Laura Kasischke

150_672-pierredominique_com_wiking020549_cabriolet_ouvert_ford_mustang_64_rouge_interieur_blanc.jpgComme d'habitude chez Kasischke, la tension commence dès la première phrase. Tendue comme un arc, on se dit qu'on va juste attendre la flèche, en espérant une cible pas trop sensible quand même, et surtout de ne pas être sur la trajectoire. Cette écriture a le don de faire des gros plans en couleur sur des détails qui font qu'on va se faire manger tout cru si on a le malheur de rentrer dans la photo.

Ainsi, la Mustang rouge où commence l'histoire, roulant, capote ouverte, vers le lac des amants, devient, dès les premiers de sa trajectoire romanesque, un sanguinolent éclair sous un ciel d'un bleu électrique strié d'avoins qui ne vont pas tarder à exploser en plein vol, sans épargner les oiseaux innocents.

Dans la voiture rouge, il y a trois belles filles, trois pom-pom girls, échappées de leur camp-de vacances-entrainement, aux bengalows perdus dans la stridence obsédante des cigales. Toutes les trois sont belles, comme peuvent être belles des pom-pom girls américaines, lisses, soignées, sexys de papier glacé de magasines à la mode. La conductrice vise à cette perfection, c'est son squelette, ce qui lui tient lieu d'intimité. Elle sait sourire, a toujours été élue déléguée, miss sourire sourit de manière automatique. C'est Kristy, celle qui lèche ses doigts poissés de caramel, appuyée sur l'aile de sa voiture, dans une station service désertée et torride, sans même voir les deux jeunes bouseux qui la matent de leurs deux yeux fois deux, elle et les deux autres sylphides en plastique débarqués dans leur monde.

La voisine sur la banquette passager, c'est Désirée, une blonde à la carosserie affriolante, la salope de service, celle qui se tape tous les mecs qui passent, comme on mâche un chewing-gum, en pensant à autre chose. Les deux meilleures amies du monde, la plaque chauffante et le frigidaire.

Derrière, il y a la rousse, la pièce rapportée : Kristi, avec un i, dite aussi "l'autre Kristy", la comparse qui fait un peu tâche, mais laiteuse, elle complète le tableau de toutes les beautés possibles, dans cette mustang rouge, sur ce parking de station service, sous le regard ébahis des deux bouseux qui n'en demandant pas plus qu'un vague sourire de Kristy, comme une promesse étourdie. Eux y ont vu autre chose qu'une mécanique de petite fille modèle et la break s'engage dans le sillage de la mustang qui file vers le lac maudit.

Et après ? Ben, après le roman file de corps bronzés en accouplements nocturnes, baignages et feux de camp ... Mais que sont les deux garçons devenus ? On attend, guettant la pointe de flèche dans le mille, écoutant le petit bruit des ongles vernis parfaitement aiguisés de nos jolies pom-pom girls ...

 

Athalie

01/02/2013

Sur un lit de fleurs blanches Patricia Parry

Les-enfants-du-paradis_portrait_w858.jpgIl faisait longtemps que lecture ne m'avait autant réjouie, une lecture de couette, forcément, vu le titre. Eviter quand même d'étendre sous la dite couette, des branches de lilas blancs, même si l'odeur doit en être envoutante, au départ, je vous dit pas le boulot quand c'est fané, et puis le brave docteur Victor Dupuy, le héros, y est allergique. Le lilas lui provoque des crises terribles, et des crises terribles d'héroïsme sous la couette, c'est pervers.

Sans compter que vous en aurez votre compte des pervers dans le romans, ils fourmillent, voire grouillent, s'auto-tamponnent. Le théâtre s'ouvre, les rideaux sanglants laissent voir le décor, Paris, XIX, les cafés, les bouges, les hopitaux, les cimetières ... Tremble, boulevard du crime, ils sont tous là ....

Une prostituée de luxe au caractère trempé et presque au grand coeur, au charme presque angélique et à toutes épreuves.

Un médecin, métis ( ce qui n'est pas sans conséquences ...), brillant, orphelin, affligé d'un grand-père héroïque, d'un lourd secret de famille et d'un sérieux penchant de tendresse pour la belle courtisane ci-dessus.

 Un professeur de médecine, pas machavélique pour une goutte, mais qui a quand même quelque peu tendance à se tromper dans ses doses.

Un journaliste homosexuel, fort évidemment pas déclaré, mais malgré tout alcolique à ses heures, nègre d'un grand écrivain syphilitique, alors qu'il n'est même pas noir.

Un comte, à la peau trop bleue pour être véridique.

Une mère religieuse aux airs peu catholique.

Des comparses torves, criminels dans le sang, aux complots nébuleux et profitables, du moins pour eux.

Et les victimes : de jeunes orphelins perdus dans les bas-fonds de la misère parisienne, petits mitrons à la gouaille enfarinée, retrouvés égorgés et vidés de leur sang, quelques messes noires plus tard, couchés sur des tombes du père Lachaise, sur des lits de branches de lilas blancs .... et que la police, elle s'en bat le coquillard comme de son premier Dumas venu !

Vous secouez, mélangez, mettez à la sauce secret de famille et tatonnements scientifiques, un brin d'Eugène Sue, une effluve de Balzac ( celui qui écrit comme un cochon "La femme de trente ans" en se gourant dans les chapitres) et vous avez un succulent roman labyrintho-historique où les personnages se perdent dans une intrigue à ne pas tenir debout, meme un mort pas vidé de son sang, un régal de roman feuilleton revisité par une plume qui sait où elle va et où sont ses références (même si moi par moments, je ne savais plus trop qui était qui, où allait où, et pourquoi ...)

Bon appétit !

 

Athalie 

 

Par où cette lecture est venue :

http://ray-pedoussaut.fr/?p=2933

29/01/2013

A l'angle du renard Fabienne Juhel

deco-enfant-mobile-un-reve-de-petit-marin--1336472-il-570xn-3063288652-325eb_big.jpgMis à part qu'il y a un peu trop de renards dans cette histoire ( je n'ai rien contre les renards, mais je n'ai pas toujours vu leur apport narratif, sauf évidemment qu'ils sont plutôt symboliques, traces d'une sauvagerie et d'une ruse rousse et des légendes à la longue queue retroussée sur des babines acérées ...)

J'ai adoré Arsène, le héros, enfin, le personnage principal, parce que c'est un peu un héros torve, pour un héros. Arsène Le Rigoleur. Absolument pas rigolo comme type, le genre à manger du renard tout cru sous une mine chafouine et à bricoler son tracteur en machine à broyer les petites filles. Arsène vit seul, il a bien un copain, mais c'est tout. Il est resté dans la ferme familliale, par choix ; la terre, il aime ça. La solitude aussi. Pour les besoins du bas ventre, il a son nécessaire, à dates fixes et n'en abuse pas. Le père est mort, la mère est à la maison de retraite. C'est pas qu'elle était si vieille que ça, c'est juste que c'est mieux comme ça. Il a bien fait un tour à Brest, une fois, mais c'était pour un enterrement, alors je ne sais pas si ça compte, comme distraction. Il a bien une soeur aussi, mais elle ne vient pas souvent, alors, elle ne le dérange pas trop. Il avait bien un frère, un plus jeune, François, mais il lui est arrivé des bricoles, et à sa tante aussi. Et puis à d'autres, aussi.

Arsène, c'est un taiseux, un bouseux, un rusé matois aux airs de Raminagrobis, planqué derrière ses rideaux et attablé à sa toile cirée, derrière son verre de cidre. Un peu à part de son village breton de l'intérieur, celui pour lequel la mer est loin, même quand elle est au bout du champ, où les auges en granit se transforment petit à petit en jardinières pour géraniums. Arsène en perd ses repères.

Alors, quand la gentille famille Massart vient s'installer dans la ferme rénovée d'en face de chez le Arsène, quand la petite Juliette s'invite chez lui en le surnommant tonton, quand son frère (roux) s'invite dans le poulailler, il n'y a pas que la mère qui s'inquiète, il y a aussi la lectrice.

Il faut dire que le Arsène, il a la rancune tenace et la haine froide pour ceux qui gêneraient son petit univers de souvenirs. Ce n'est pas qu'ils soient bien beaux, ni bien romantiques, mais ce sont les siens. Et il ne vaut mieux pas toucher à ce qui est à Arsène.

Comme c'est lui qui raconte, il nous donne des grains, comme il donnerait à ses poules. Il dose. Il prend son temps. La plume qui reconstruit derrière est solide, bien trempée dans un concret qu'elle nous donne à voir. J' ai aimé cette écriture, les paysages étroits qu'elle construit dans la tête d'Arsène, cette ruralité pas pitoyable, juste un peu tordue. Un beau personnage, pas beau du tout.

 

Athalie

20/01/2013

La couleur des sentiments Kathryn Stockett

La-couleur-des-sentiments-4_scaledown_450.jpgC'est en lisant l'épilogue de l'auteure que j'ai enfin (j'ai mis le temps vu le pavé ...) réussi à me formuler à moi-même un peu plus clairement ce qui gênait depuis le début dans ma lecture de ce best-seller-là, pourtant beaucoup plus prenant que ce à quoi je m'attendais, à vrai dire (oui j'avais commencé cette lecture avec un oeil torve à tendance moqueuse).

Katryn Stockett y explique qu'elle a voulu rendre hommage aux domestiques noires des maîtresses blanches parce qu'elle même a été élevée par l'une d'entre elles, Demetrie, et que Demetrie, personne ne lui a vraiment parlé, personne ne l'a vraiment vue, durant toutes ses années de service, de service dévoué à sa condition de domestique noire dans le Mississipi d'avant les droits civiques.

C'est bien ce qu'annonçait le titre, les sentiments ont une couleur, c'est cela qui me gênait.

La micro société de Jackson (Mississipi) est reconstruite au travers de quelques figures emblématiques ; les maitresses blanches, les domestiques noires, à chacune sa chacune ou presque. Par ordre de salopitude,  Hilly, la parfaite salope, raciste convaincue, sans état d'âme aucun,  Elisabeth, salope aussi, surtout suiveuse de la première, parce qu'Hilly est dans cette mini société, celle à qui il faut plaire sous peine d'excommunication du club de bridge, ce qui est radical. Une autre, par contre, détonne, Célia (celle pour qui j'ai eu un faible au départ), la poupée barbie alcoolique qui veut à tout prix être amie avec les copines d'Hilly, celles de la bonne société des oeuvres bienpensantes, et même avec sa domestique de couleur, la grande gueule, Minny, qu' Hilly poursuit tout particulièrement de sa vindicte. Et puis, la délatrice, celle qui va ruer dans les brancards, Miss Skeeter. Jusque là amie des premières, aveugle visiblement au racisme qui scruture sa pensée et celle de toute la ville, blanche ou noire, depuis sa naissance, une histoire de toilettes séparées va brutalement lui ouvrir les yeux et lui donner envie de témoigner, ou plutôt de faire témoigner, ces femmes qui servent sans mot dire celles qui les traitent comme des objets sourds.

Des toilettes séparées dans les maisons où les domestiques noires travaillent, au nom du respect des différences, il faut dire qu'il y a de quoi hurler. Aibileen, la bonne principale, celle dont on suit le plus les humiliations et les drames, s'en accommode. Sympathique, méritante, courageuse, elle sait lire et écrire, dotée d'un solide bon sens et d'un esprit critique percutant mais silencieux, pas dupe, elle s'est adaptée à sa colère. Et pourtant, elle, la noire exploitée, va jouer le jeu de miss Skeeter, la rebelle à sa classe, et être la première à témoigner.

C'est la deuxième chose qui m'a gênée, que l'esclave (parce qu'on en est encore là), accepte de collaborer avec le bâton qui la tient en laisse, ou du moins une de ses représentantes, même de bonne volonté, sans avoir envie de mordre, qu'elle aime même les enfants blancs de ces femmes blanches-là, et qu'elle les élève, avec l'amour et la patience que les maitresses n'ont pas. Ce fut peut-être une réalité, je ne sais, mais elle m'a un peu écorchée, comme lorsque la rebelle noire, Minny, répare les saletés de la "pauvre" vie de Célia, même en ronchonnant. Le racisme et le mépris paraissent si ancrés dans ce sud des privilèges de la couleur, que cette collaboration passive m'a parue quelque peu pastel.

Mais bon, je le savais avant que la violence était ici feutrée, vue par les sentiments, donc aucun regret !

C'est un bon moment de lecture que j'aurais peut-être reculé si il n'avait été commun avec Ingannmic. Merci ! Son avis, très positif :

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2013/01/la-couleur-de...

 

13/01/2013

La vérité sur l'affaire Harry Quebert Joël Dicker

la vérité sur l'affaire harry quebert,joël dicker,romans,romans français,rentrée littéraire 2012,prix goncourt lycéenJe marchais dans le long couloir qui caractérise ( entre autre mais non des moindres) mon lieu de travail, et comme il est très, très, long, il laisse largement le temps de papoter bouquins (entre autre). Nous devisions  donc avec un habitué des lieux, comme moi, qui avait la poche de la veste déformée par un gros bouquin mais crapahutait sans vergogne pour rejoindre le bus qui lui permettrait, dixit, de se caler. Je m'intrigue : " C'est La vérité sur l'affaire Harry Quebert, peux plus m'arrêter, je me leste avec, au cas où j'aurais un trou." Un trou ?

Un livre qui leste et fait se caler son lecteur dans le bus, c'est pour moi. Sauf que moi, j'ai attendu l'option en vacances, fauteuil face à la mer. Sauf que la mer, je ne l'ai pas beaucoup regardée ...

Avec ma soeur, on est allée faire des courses à la superette du village de nos vacances de Noël, qui ferme à 7.00 pile et qu'après, t'as plus rien. c'est dire l'urgence pour que je sorte de mes pages, parce qu'autrement, j'aurais pas bougé de mon fauteuil, et pas à cause de la mer.

A l'aller :

" Alors tu comprends, un jeune écrivain vient de faire un succès public énorme, Marcus Goldman. Ben oui, il est juif, pourquoi ? Mais non, ça n'a rien à voir avec Mauss. Si, il y a bien sa mère qui le tanne au téléphone pour qu'il se marie, paranoïaque et complétement égocentrique, elle le prend pour un génie et elle a peur qui se loupe. Tu vois ? Non. Pas grave, elle n'a pas beaucoup d'importance dans l'histoire, en fait, mais le personnage est drôle. Non, je ne m'égare pas. La superette est toujours ouverte, tu vois bien ? Donc, depuis toujours, Marcus veut être un écrivain, un grand, écrire le live, le grand livre. Non, ce n'est pas un arriviste, il croit vraiment à sa quête, mission, oui, comme tu veux ... Des rillettes de sardine, non, je n'aime pas trop, prends plutôt au maquereau. Il nage en plein succès, en pleine euphorie, son premier livre a été un succès énorme, médias, sa tête en tête des gondoles, agent, secretaire,  starlette ... Mais après, impossible d'écrire le deuxième, panne séche, complétement vide, il tente plusieurs retraites, se cherche. Oui, c'est un peu creux en fait, mais je ne sais pas pourquoi, je te jure qu'on est happé dedans. C'est comme les craquelins ? Oui, c'est ça, avec de la compote de pommes. Alors, Marcus va se tourner vers son ex-mentor, Harry Quebert, qui gite dans un petit village tout mignon où tout le monde se connait et les connait, le grand écrivain qui a bouleversé la littérature avec son premier roman, "Les origines du mal", et lui, l'ex petit Marcus, son protégé, son poulain, son double en plus jeune, son fils par procuration. Ils se retouvent tous les deux dans La Grande Maison d'Ecrivain au bord de la mer. Ben oui, c'est cliché, complétement même, tu as l'impression de regarder une carte postale. Non, je n'ai pas dit que c'était de la grande littérature, non plus. J'ai pris le vin blanc pour les moules ? Tu es sûre ? C'est bon, on peut y aller."

Sur le chemin du retour :

" J'en étais où ? Je ne te saoule pas là, t'es sûre ? Donc, Marcus n'arrive pas à écrire là non plus, mais par contre il va trouver la  boite de Pandore, une boite qui renferme le grand secret du grand écrivain,  son amour pour une jeune fille de quinze ans, un amour impossible, évidemment, vu que Harry est beaucoup plus âgé et que cela ne se fait pas, un amour clandestin, quoi ! Ben oui, c'est poncif, et encore je ne te dis pas tout. La jeune fille a disparu depuis trente ans, un meurtre non élucidé, tu penses bien, et l'affaire Harry Quebert va pouvoir commencer et Marcus devenir grand. On peux changer le sac de côté, c'est lourd, là.  En plus, ce n'est même pas bien écrit, la jeune Nola, Nora ? non Nola, je crois, elle sonne faux, comme une Lolita ratée, tu vois ? Sauf que le bouquin, il te retourne comme une crépe, t'as plein de pistes, tu fonces dedans comme une voiture de patrouille lancée en plein galop et tu te retrouves comme une mouette happée en plein vol, je te jure, c'est efficace, mal écrit et tout ce que tu veux mais rudement bien."

Je vous passe le rangement des courses et la cuisson des moules.

 

Athalie

 

PS : merci à ma soeur !

 

 

06/01/2013

En mémoire de la forêt Charles T. Powers

en mémoire de la forêt,charles t. powers,romans,romans américains,romans pologneDieu qu'il fait sombre en ces bois-là. Et même si il y avait un ou deux rayons de soleil à trainer, il y aurait aussi des troncs pour les masquer, en un jeu de cache-cache pas drôle du tout entre le passé qu'on ne veut plus voir et le présent bien fumeux. Le futur, on ne sait pas trop mais pas glop pas glop, à mon avis.

Un petit village en Pologne, quelques habitants et notables, la plupart du temps imbibés de vodka, violents, crasseux, et oublieux, très oublieux. Le système communiste vient juste de s'écrouler, alors qu'il n'y en a pas vraiment un autre à mettre à la place, du moins, pas un vraiment mieux. Du coup tous les coups sont permis. Surtout ceux en douce.

 Un narrateur prend parfois la parole, c'est Lesrek, un jeune homme qui a commencé ses études à la ville, puis est revenu faire paysan, comme son père et son grand-père, parce que finalement, il préfère la terre, la ville, ça ne lui cause pas. Les autres sont restés, mais eux, c'est plutôt qu'ils n'avaient pas le choix, ou qu'ils ne se sont pas posé la question. Heureusement, il est du genre sobre, sérieux et curieux, un peu naïf même, mais cela ne nuit pas, au contraire, ça aide pour comprendre les entrelacs de l'histoire, un peu kafkaienne par moment.

Il y a l'histoire passée, celle d'avant la guerre, quand les juifs étaient au village et les Polonais dans les champs, autour. Puis, ils ont disparu et les Polonais ont pris les maisons. Sans rien dire. Surtout sans vouloir savoir. Sauf que bien forcés de se souvenir un peu quand des pierres tombales du cimetière oublié commencent à se faire la malle et que des fondations sont creusées, d'autres pierres retirées. Et si il y avait un trésor ? et si l'un d'entre eux était revenu ? Le village réveille ses peurs et ses fantasmes.

Il y a l'histoire présente, celle du communisme qui se casse la figure. Le village réveille sa rancune. Un meurtre mystérieux, des notables qui vacillent, des murmures qui se murmurent, des traffics effleurent, des pots de vin, des passe droit, d'autres petits arrangements frauduleux et délations remontent, font des glop pas glop à la surface de la vase. Les enjeux sont à la mesure des crapules, un petit jeu de pouvoir à la dimension d'un microcosme rural, asservi, englué dans sa bouteille et ses ornières. Et même l'église s'en mêle.

Un roman vraiment singulier, le roman unique (pour l'instant) d'un auteur qui doit en avoir gros sur la patate, un roman bien "pavé dans la mare", dont les défauts s'effacent au fur et à mesure, pas de rythme effréné, un lent englutissement dans une matière organique et sociale finalement bien ciselé : ce qu'a fait le système pourri à des gens presque ordinaires. Et quelques impasses : la délation, on pardonne ou pas ? La résistance, on l'a fait jusqu'où ? On fait exploser la marmitte ou on laisse bouillir ? On laisse la vengeance refroidir ou le taureau par les cornes ? Si les coupables sont piètres, est-ce une raison pour effacer les crimes ?

Un roman qui, a bien des égards, m'a fait penser aussi bien au Rapport de Brodeck qu'à Purge. Et pour moi, c'est vraiment deux compliments.

Merci à Domique, en tout cas. Et je rajoute la note d'Aifelle, parce qu'elle dit comme moi, mais en mieux.

 

Athalie

 

 

29/12/2012

Cold in hand John Harvey

cold in hand,john harvey,romans,romans anglais,romans policiersMa foi, j'ai dû louper un épisode ou deux de la série, moi. D'abord, je ne savais pas qu'Harvey avait repris la série de Nottingam, celle avec Resnick. Du coup, bien contente, la Athalie se lèche les babines. J'ouvre, et oh ! nouvelle surprise, v'là Resnick, qui s'est mis en couple ! Ma foi encore, ça m'a fait un choc ! Un peu comme si Wallander sortait de sa dépression chronique ou que Erlendur retrouvait enfin son frère ( Oui, je sais qu'il est mort, le frère, mais bon, c'est pour dire l'ampleur du choc)

Resnick, l'immigré polonais qui trainait sa langueur au rythme du jazz à l'ancienne, celui qui n'avait jamais rien de normal à manger dans son frigidaire, ce qui ne l'empêchait pas de se tacher la cravate avec, celui qui se contentait très bien de ses trois chats pour seule conversation humaine... Bon, ben le voilà maqué, et amoureux, sacrément même, avec la petite dernière de sa brigade, la Lynn Kellog, qui débarquait juste de sa campagne mais apprenait vite. Ben, elle a gravi les échelons, la jeunette... Et aussi au commissariat.

Resnick, non, pas vraiment, il attend plus ou moins la retraite, alors que elle, elle vient de mettre fin avec brio et douceur à une prise d'otage d'un pauvre forcené à bout de course. Tambour battant, elle file rejoindre le resnick pour une douce soirée de la saint valentin quand sa route va croiser celle de Kelly Brent qui est en train de transformer une jalousie amoureuse en une rixe entre deux bandes adolescentes. Lynn s'interpose, deux coups de feux éclatent. La policière n'a presque rien, la jeune fille est morte.

Très vite, le père accuse, Lynn se serait servie de Kelly comme bouclier. Elle est responsable, elle doit payer pour ça et aussi pour toute sa haine au père, haine de tous et surtout des blancs : un sacré provocateur au bagout bien senti. Resnick se retrouve responsable de l'enquête pour innocenter sa belle, ce qui va lui faire tourner ses cornichons au vinaigre.

Une deuxième enquête commence, Lynn toujours en première ligne, au centre d'une nébuleuse : prostitution, traffic d'armes, corruption. Un requin lui offre des fleurs et tourne autour des pots. Rien n'amadoue la Lynn jusqu'à ce que tout s'arrête et que Resnick ne soit bien obligé de reprendre là où Lynn est tombée.

A la fin, on ne saura pas vraiment tout sur tout, des bouts d'histoires flotteront encore, perdus en route par inadvertance narrative ou lectrice. Mais ces changements de rythme, de la description d'états d'âme souffreteux, de colère sociale et frustration raciale, de la description flaneuse d'une boutique de masseuses importées, d'une banlieue, lents et fouillés, sans en avoir l'air, mènent aux moments de charme d'un repas partagé, ces coups d'yeux incisifs mais dans les coins, mènent son lecteur par le bout du nez.

Pourvu que Resnick ne prenne pas encore sa retraite, même si sur ce coup-là, il aurait de quoi se reconvertir au jardinage.

 

Athalie

 

Du même auteur sur ce même blog : http://aleslire.hautetfort.com/archive/2011/12/22/traquer...

 

08/12/2012

Les chutes Oates

120120_dz9td_funambule-niagara-spelterini_6.jpgAttaquer un Oates presque juste après un Kadsisch, évidemment, c'est prendre des risques, vivre sur une corde raide, risquer l'engloutissement définitif. Mais, il y avait la veuve blanche des chutes qui me sussurait "Viens, tombe avec moi, viens rechercher les morts, les âmes de ceux qui te sont cher et de ceux qui le seront, les âmes que je prends depuis la nuit des temps". Alors, j'y suis allée, et en suis revenue presque intacte, pour une fois. Pourtant, ça tangue.

Ariah est fille de pasteur. A 29 ans, elle est non seulement célibataire mais aussi vierge, aussi vierge qu'on peut l'être, totalement ignorante du simple BABA de la chose qui se fait sous les draps. Le physique revêche et filasse, la poitrine plate, c'est pas gagné. Ce pourquoi ses parents l'ont abiboché avec un fils de pasteur, pasteur lui-même et pas mieux loti qu'elle côté chappe de plomb sur "la chose" obligatoire dans le mariage, amateur de fossiles, il est enfoncé dans les abysses de la honte, on saura plus tard pourquoi. La nuit de noce est le désastre sordide programmé et dès l'aube, le mari d'Ariah se jette dans les chutes du Niagara, qui en a engouffré d'autres des désespoirs, et qui restera jusqu'au bout du roman, la sourde menace qui attire tous les personnages tour à tour dans ses remous.

Veuve subite, Ariah attend, se ronge de remords, pour elle, pour lui, le mari pitoyablement éphémère. Le cadavre réapparut, sa honte presque bue, étonnament, Ariah s'émancipe du carcan conventionnel, fascinant sans le savoir le bel avocat, Dick Barnaby. Riche, réputé, de bonne famille, mais d'une famille à fuir, le couple va fusionner, puis procréer. Mais le démon est là qui veille, chez Ariah, de toute sa force d'auto-destruction morale, et elle est balèse. Comment s'e^mp^cher d'être heureux, mode d'emploi, et faire quelques éclats au passage chez les "héritiers" qui vont devoir s'en dépatouiller ...

Le roman brasse plus large que la famille névrotique au travers d'une autre faillite, celle de la ville des "Chutes" entièrement vendue à l'autorité diffuse et a-morale des grandes entreprises de produits chimiques qui, elles, ne polluent pas que les âmes, et Dick, le colosse qui ne savait pas qu'il avait des pieds d'argile, va comme les autres personnages, se nouer la corde cruelle qui mène à la chute.

Réaliste et presque fantastique, onirique parfois, c'est un très subtil mélange qui laisse un goût de vase, tant le démon intérieur ronge la façade de la famille d'Ariah érigée par Ariah, pour leur perte, peut-être.

La fin m'a un peu déçue, comme pour " Nous étions les Mulvaney", elle sonne un peu "en toc", comme pour rattraper en vol une normalité que l'on avait laissée vraiment loin derrière soi.

 

Athalie

 

De la même auteure, sur ce même blog : http://aleslire.hautetfort.com/archive/2012/07/14/delicie...

 

04/12/2012

Le cantique de Meméia Heloneida Studart

le cantique de meméia,heloneida studart,romans,romans brésiliensLes Carvalhais Medeiros est une grande famille richissime brésilienne, une richesse et une puissance sourde, tapies dans une grande maison et qui prennent les traits de la grand-mère Memina. Elle contrôle tout et tous, ses filles, enfin, celle qui lui reste, la mère de la narratrice, de l'autre elle s'en est débarrassée, et de l'autre, elle a fait une demi folle pitoyable. Les prêtres lui tiennent lieu de corset spirituel et le pouvoir de caution morale. Elle veille à la conservation du bon grain. Dans cette famille, donc, point n'est d'amour, la pureté de la race seule compte. Les fous, il suffit de les cacher au grenier et les impures au couvent. Pour celle qui a dérogé en aimant un pauvre, le retour au bercail est possible mais sous le joug.

La narratrice, Marina, est la petite fille de ce tyran. Marina n'a qu'une cause, celle de l'amour pour son cousin Tao ( et accessoirement celle de la haine pour sa mère, qui le lui rend bien d'ailleurs). Tao, lui, il est au grand coeur, du côté des pauvres, et emprisonné et torturé pour avoir écrit sur un mur que "les moineaux était bleus", comme un appel au rêve sans doute.

Une famille, l'Amérique du sud, l'amour impossible, la révolte rêvée, le mot aurait pu être lancé "réalisme magique" et un goût de "Cent ans de solitude" Garcia Marquez ...

Mais l'arrière goût est plus âpre ici ( et surtout, c'est quand même, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus court ...). Parce que Marina, les pauvres, peu lui chaut, c'est son cousin qu'il lui faut, son beau cousin, celui de son enfance et des escapades au bord de mer, des pêches au crabes ... Tao se bat pour les laissés pour compte de ce monde bi-polaire, pas elle.

Un roman comme une guerre larvée entre un rêve égoïste, et l'autre, étouffé d'un altruisme rêveur. Un drôle de roman, que j'ai retourné du bout des doigts en le finissant, de peur que sa colère ne m'explose à la figure, je n'y ai pas toujours vu clair, loin s'en faut, mais j'ai aimé.

 

Athalie

 

PS : Ô ma dealeuse préférée, auras-tu le courage de m'arracher encore celui-là des mains, après Jésus et Tito, séparation dont j'ai toujours du mal à me remettre ....