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22/07/2016

Molosses, Craig Johnson

molosses,craig johnson,romans,romans policiers,western et cie,séries policières,romans américainsDans ce nouvel épisode des aventures du shérif Longmire, ne cherchez pas l'intrigue policière, elle est aussi mince que le minuscule bout de pouce découvert dans une glacière en plein dans la décharge tenue par la famille Adams, non, Stewart, car la famille Adams c'est de la roupie de sansonnet light à côté des Stewart.

Dans la famille Stewart, il manque des cartes, il reste le grand-père, Géo, Duane, le petit fils et Gina, sa toute récente femme, Morris, un oncle, mais qui n'arrivera qu'à la fin, pour reprendre le fil de la tradition, qui est dans cette famille, d'avoir plusieurs vies. Les molosses en font aussi parti, d'une certaine façon, avec un oiseau qui mange ses plumes de dépit, et des ratons laveurs. Mais ce sont surtout avec les deux chiens de garde de la décharge que Walt en aura le plus à découdre pour arriver à boucler cet épisode.

La première scène est d'anthologie, Géo y réalise une forme cascade inédite et rocambolesque qui aurait pu lui couter une des vies qui lui reste mais qui, moi, m'a fait gagner une crise de rire, et la dernière, des scènes, est juste génialissime ; une sorte de course poursuite au ralenti où la décharge prend des airs de compression géante (César est battu à plate couture).

Entre les deux, vous trouverez bien deux ou trois cadavres, un enlèvement, un trafic de substances illicites, quelques piqures de grand froid, quelques passages par l’hôpital et la case prison, des rancœurs et des morts par balle, mais ce sont surtout les aléas des personnages qui sont au premier plan, les déboires de Géo, donc, mais aussi de l'ancienne institutrice rigoriste de Walt et de l'Indien, qui cachait drôlement bien son jeu. Vic attend toujours son cadeau de la saint Valentin, et l'adjoint basque de Walt, Saizarbitoria, a du vague à son âme de flic super héros et de père de famille. Walt s'occupe de lui rendre de l'allant dans un plan de sauvetage atypique et à haut risque. Et Walt, ben, il se fait un peu réparer des dégâts corporels des épisodes précédents et cette enquête quasi pépère lui permet de ne pas perdre un autre bout de son anatomie ( ce qui serait dommage, me souffle cette obsédée de Vic).

Bref, un vrai plaisir de se laisser bringuebaler en 4X4, sous la neige qui glace le comté d'Absoraka dans le Wyoming et d'attendre avec Walt que l'Indien termine les préparatifs du mariage de sa fille.

Vivement le prochain épisode !

 

 

20/07/2016

La vérité sur Anna Klein, Thomas Cook

la vérité sur anna klein,thomas h. cook,romans,romans policiers,romans américains,romans historiques,déceptionsUn jeune journaliste rencontre un vieux monsieur, Thomas Danforth, une figure d'un autre temps des USA, celui de l'avant deuxième guerre mondiale, celui de la montée des périls en Europe, celui où, vue de Brooklyn, la ligne de partage entre les gentils et les méchants n'était pas encore clairement établie et où les nazis pouvaient encore passer pour un rempart contre le communisme.

Par hasard, en ce moment flottant, Thomas Danforth passera du côté des gentils, et du même coup, du statut de riche futur héritier et futur époux standard, à celui d'espion. Il intègre une mystérieuse organisation secrète qui a compris l'urgence de mettre en place un plan. Le problème étant lequel. Ben, à vrai dire, ce n'est pas clair, même à la fin du livre, je n'avais toujours pas saisi le fil. Ce qui est certain, par contre, c'est que la clef de voûte du plan qui n'existe pas encore est Anna Klein. Personnage protéiforme et insaisissable, venue du fin fond de l'Europe, elle semble déterminée à mourir. Mais on ne sait toujours pas pourquoi. Pas grave, elle fascine Thomas, juste pour ce mystère de cette détermination, et celui de ses origines, mi juive, mi turque, mi persécutée, mi machiavélique, (mi cochon d'inde ?), cette silhouette floue et très silencieuse entraine Thomas dans son sillage de bombe à retardement dans le fameux plan qui commence aux USA pour se poursuivre à paris, puis en Allemagne, toujours en quête d'un sens. pour elle, il tournera le dos à un destin tout tracé pour plonger dans l'inconnu sur les pas et dans la flamme d'Anna.

Mais que ce livre est lent ! Les chapitres languissent en alternance entre l'histoire de Thomas et d'Anna, et les remarques du journaliste sur le vieux monsieur qui raconte cette histoire en face de lui, lui-même louvoyant dans son passé en de longues circonvolutions ressassant le charme d'Anna, le mystère du charme d'Anna, ce qui finit par flinguer l'un et l'autre, le charme et le mystère, je veux dire ( et l'intérêt de la lectrice qui s'étire ...)

Les étapes de la formation d'Anna sur le sol américain n'en finissent pas de piétiner. On se dit qu'une fois sur le sol européen, il va bien falloir que ça s'accèlére, que ce famaux plan nous fasse vibrer d'angoisse. Ben, non, vu qu'il va s'agir d'assassiner Hitler, et que Hitler, on sait bien comment il finit, et que Anna n'y fut pour rien. On aurait pu alors frémir au tragique d'une grande passion d'amour déchirée par les affres de l'histoire, histoire de se rattraper aux branches. Ben, non, non plus, tant passions et trahisons sont diluées dans le flapi.

Bref, à mon grand dam, et contrairement à ce que m'a affirmé la libraire, tout n'est pas bon dans Thomas Cook, et m'en voilà fort marrie.

06/07/2016

Américan darling, Russel Banks

américain darling,russel banks,romans,romans américains,dans le chaos du mondeHannah Musgrave n'est pas un personnage à-priori très chaleureux, ni très simple, et c'est bien cette complexité qui fait de son parcours atypique un sacré bon bouquin qui balaie les conventions au pied de sa porte et à la lettre.

Hannah commence le récit de sa vie à rebours. Elle a la cinquantaine tassée, mais pas blasée, elle dirige une ferme bio au milieu des monts Adirondacks, en compagnie de deux chiens et de ses employées, atypiques, elles aussi. Une nuit, elle rêve d'Afrique, de sa vie au Libéria, quand elle avait une maison à Monkoria, un mari, trois fils, un ainé et deux jumeaux, mi américains, mi libériens, surtout libériens en fait. Elle y dirigeait un sanctuaire pour chimpinzées, et avait encore, quelques convictions politiques. Même si c'était pour de mauvaises raisons, c'était le temps qui s'arrêtera avec les guerres civiles, les massacres et les peurs, les lâchetés et les abandons.

Hanna raconte les circonvolutions de ce qui se voulait être un parcours vers un monde plus juste et qui trouvera sa chute dans l'errance d'une série d'erreurs.

Fille d'un pédiatre réputé et d'un mère bon chic bon genre, plutôt "libéraux", fille gâtée et unique, elle était de la génération de la guerre du Vietnam et de l'égalité tout azimut. Ses engagements radicaux ontfait une proscrite et une clandestine en son pays. De cette première vie là, elle garde une paranoïa qui trouvera son alter égo au Libéria. Même si ce n'est pas en ligne droite, elle y tentera une deuxième vie. De femme indépendante, elle devient femme de ministre foyer, de femme à hommes et à femmes , elle devient soumise à des désirs qui ne sont pas les siens. Elle exploite cette nouvelle identité en étrangère à elle même, ne parvient pas à se sentir mère, lit dans les regards des chimpanzés, mais pas dans ceux de ses fils. Mariée à un libérien, elle n'arrive pas à y croire vraiment, la militante de l'égalité ne peut se fondre dans une identité noire qui lui échappe. Le Libéria, pourtant, lui convient, république singulière à la botte des américains, il est le cadre de ses facettes, et l'histoire du pays se tricote avec la sienne.

Le mécanisme de la violence politique, la corruption, la misère, sont les conséquences d'une colonisation cachée et hypocrite. Les ficelles sont tirées de bien plus loin que les hommes qui s'acharnent au pouvoir, un dictateur chassant l'autre au nom d'un nouvel ordre tout aussi sanglant. Hannah changera bien des fois d'identités, sans jamais en trouver une qui l'apaiserait et lui donnerait une cohérence. Comme le Libéria, finalement, elle est une petite volonté qui vacille quand l'histoire des "grands hommes" s'en mêle, à commencer par son père.

Un livre profond et grave, sans compromission, ni pour le personnage, ni pour le lecteur, un regard très clair sur l'impossible prise en main des "colonies" sur leur destin.

 

20/06/2016

Scipion, Pablo Casacuberta

Hannibal-Crossing-Alps-War-Elephants.jpgScipion, dit Anibal de son vrai prénom, n'a rien d'un conquérant. Le poids de son père, historien émérite des âges antiques, l'a fait looser, et son prénom sonne plutôt le glas que l’oliphant des éléphants. De même, en terme de stratégie amoureuse et de carrière, le héros narrateur navigue à vue depuis des années. Le moins que l'on puisse dire est qu'en terme d'héritages, il n'est pas verni.

Le père est mort depuis déjà un temps certain, et même avant cette disparition, Anibal était écarté (s'était écarté, aussi ...) de toute forme de reconnaissance ou de communication d'avec le grand homme. C'est cet héritage que le héros découvre ( en partie ...) au début du roman, quand, enfin autorisé à pénétrer dans la maison qui fut celle de sa bien triste enfance ( la mère l'ayant désertée assez tôt et la sœur s'étant révélée aussi indéboulonnable qu'une statue de César stalinien), et c'est ainsi qu'il récupère trois boites à Pandore. Qui se révèleront à double fond. Persuadé qu'il ne fut pour son père qu'un objet de mépris, Anibal a dans ce sens là, toujours tout fait pour le satisfaire. Face aux boites, on s'attend donc à des révélations, mais que nenni, les premières découvertes ne sont que déceptives et cruelles réminiscences de leurs profondes divergences. Et même Alicia, la fraîche assistante de l'agence immobilière qui l'accompagne est une des admiratrices ferventes du lyrisme historique paternel. Anibal reste prisonnier de ses larmes, de déconvenues. Mais le ton est donné, et enfermé dans le point de vue du piteux narrateur, le lecteur se met à sourire et à douter, non, nous ne partirons pas à la quête du père ou du grand secret sans quelques tribulations burlesques.

En effet, le testament en cache un autre, un testament à épreuves. Pour accéder au confort que les richesses paternelles pourraient enfin assurer à notre héros malmené, ne serait-ce que lui permettre de sortir de la sordide pension où il cohabite avec un vieux fou déféqueur, voire de lui éviter de continuer à entretenir un alcoolisme latent et un défaitisme certain, Anibal va devoir écrire un livre. Et pas n'importe lequel, un livre d'histoire moderne, qui, de plus, devra être cautionné par les fourches caudines de l'institut paternel, gouverné par le fantasque avocat Manzini. Le testament est piègeux ...

De tribulations en faux espoirs, Anibal mènera son odyssée burlesque, et dans un naufrage surréaliste, retrouvera un sens à l'histoire, porté par sa seule rancœur dont on ne sait finalement, si elle est réalité ou fantasme, une justification à postériori de la suite de ses échecs.

Une quête des origines à tiroirs, qui semble aller à veau l'eau, puis, qui reprend pieds ... Comme le narrateur, j'ai failli m'égarer en route, puis comme lui, j'ai finalement compris que la route à suivre était de ne pas résister et ne pas céder à l'envie de tout savoir. Une très belle fin de roman, en tout cas, tout en douceur et délicatesse.

 Lire aussi l'avis de Keisha

07/06/2016

Indian creek, Pete Fromm

IMG_20151010_115811.jpgTout d'abord, j'ai toujours eu du mal avec Robinson. Vendredi (13) ou pas, mythe ou pas mythe, le Robinson, il a quand même un arrière goût d'individualiste petit bourgeois, dirait fiston, qui n'a pas lu Robinson, mais moi oui. L'île déserte avec la survie qui mène à la réussite de l'entreprise, ce n'est pas mon truc.

En plus, là, c'est un Robinson du froid, dans le Montana, avec des lynx, des caribous et des cerfs et des tas de bois à couper. Les lynx, les caribous et autres bestioles du froid, ce doit être très beau, dans la neige. Si grandiose d'ailleurs, que je ne vois pas l'utilité d'aller déranger toute cette infinitude avec mes lunettes de soleil, ma tenue d'intérieur-extérieur en ces débuts de beaux jours, et mes questions existentielles menées du fond de mon jardin. (Ben oui, j'ai migré du canapé au transat. Faut pas croire, je suit les saisons.)

La vie sauvage pour moi, se limite aux tentatives désespérées de mon chat pour intimider ma poule quand elle chasse le vers de terre au milieu de ma plate bande de fraisiers. Ce qui est déjà d'une violence à la limite du supportable, vu que je n'ai que deux fraisiers. Surtout à cause de la tête de mon chat, qui en général, vit un moment de honte suprême, vu que la poule s'en fiche et il revient alors se coucher près du transat, et je lis la mortification du grand fauve dans ses yeux verts.

 Donc, un livre dont le sujet est l'hibernation volontaire d'un jeune homme inconscient à l'intérieur d'une tente de toile rectangulaire, au croisement de deux rivières en plein cœur du parc de la Selway-Bitterot ( au nord de Missoula, à des centaines de kilomètres du premier habitant capable de parler d'autre chose que de la chasse aux caribous, car là-bas, même les écrivains sont nature). Le Robinson novice s'embarque pour six mois glacés avec pour mission de dégeler une fois par jour un bassin d'élevage de deux millions et demi d’œufs de saumon, implantés là pour voir si ils vont survivre. J'avais déjà la réponse, en gros, pour la survie des futurs saumons, c'est dire qu'aucun frémissement n'a agité ma tong du fond de mon jardin.

Et pourtant, j'aurais eu bien tort de ne pas suivre ce conseil de lecture d'une adorable libraire ( officiant à Étonnants voyageurs sur le stand des éditions Gallmeister mais basée normalement dans la librairie "livres in room" à Saint Pol de Léon.). D'abord, parce que lorsqu'on vend des livres au royaume du chou-fleur, on est un vrai Robinson et que une île déserte remplie de livres, c'est un royaume que je peux concevoir, et ensuite, parce que ce livre est drôle.

Peter Fromm s'y moque beaucoup de lui même, de son rêve d'aventurier de l'extrême né au contact de sa fréquentation naïve des récits des trappeurs épiques, de sa confrontation avec la solitude qu'il combat à grands coups d'entreprises pharaoniques d'abattage de bois de chauffage, sa frénétique compulsion à s'occuper, dans le vide de cette immensité, pourtant peuplée de quelques aficionados de la chasse aux lynx.

L'auteur, tout en maltraitant, avec le sourire, sa juvénile inconscience, construit un roman d'apprentissage fort sympathique, mêlant ses états d'âme et son amour naissant pour l'état solitaire, qui de subi, devient choisi.

Évidemment, je ne suis pas revenue de ce voyage en terre glacée avec l'envie irrésistible de chevaucher une moto neige, mais avec quand même une petite idée du plaisir qu'on pouvait y trouver. Et surtout, j'ai trouvé ce qui manque à mon chat dans sa poursuite effrénée de la poule sur mon carré de pelouse, c'est l'exaltation des grands espaces et l'urgence de la survie ...

29/04/2016

Deadwood, Peter Dexter

deadwood,peter dexter,romans,romans américains,pavés,western et cieAu départ, c'est l'histoire de Bill, la légende vivante du far-west qui arrive en 1876 dans la ville de Deadwood. La légende vivante, encore vivante, bien que salement rongée par une syphilis galopante, est accompagnée de Charley, son complice et son double, en moins légendaire, un dandy de l'ouest plus discret du colt, et Charley est accompagné du petit. Et le petit n'est pas encore bien rompu à l'Ouest, il commence par tuer le cheval de Bill, sans le faire exprès, parce que dans le convoi qui mène les trois vers les Blacks Hill, il a fait copain-copain avec le proxète. Al Swearinguen charie avec lui dans les chariots ses nouvelles putains, destinées à ravitailler son bordel à Deadwood. La bouche de Al s'est quelque peu égarée vers la flute de Malcom, le petit ....

De flutes, il en sera souvent question dans ce roman où les mythes du western pataugent dans la boue du quartier bas de Deadwood. Elles sont souvent à l'air, à cheval, prêtes à dégainer, comme les colts ou autres armes contondantes le sont dans les mains des dits propriétaires des flutes. Les putains, à Deadwood, fleurissent aussi. Elles peuvent être au grand coeurs, mordantes, chinoises, elles accueillent dans leur lit aussi bien les psychopathes patentés que ceux qui sont encore en cours de formation.

Deadwood est une ville où peu d'hommes sont encore vraiment entiers, fous, boiteux, sales, les plus souvent saouls ou en passe de le devenir, où les tueurs sont assermentés par les proxénètes, où un homme balade avec dans la besace une tête en décomposition, où le crime paye, la plupart du temps, où une putain peut être découpée en morceaux par trop grand amour de pureté, où le corps d'un chinois, même oublié dans un four, ne sera quand même pas sans conséquence, où un chien de combat gobe des oeufs fermentés par amour de Bill, où ceux qui sont venus faire fortune se sont fatigués de chercher les rares pépites dans le ruisseau ...

La nature est devenue gadoue, la ville n'est pas encore construite mais déjà, il faut déménager le cimetière ....

Trois grands chapitres retracent les parcours plus ou moins longs de Bill, le petit et Charley et des autres énergumènes plus ou moins sympathiques qui peuplent Deadwood, en rappant de leurs bottes les planchers mal dégrossis des bordels et des saloons. On y rêve de gloire, de celle que donne les balles, on y croise aussi d'autres, dont Calamity Jane en poissarde malodorante et amoureuse, qui se voit en femme de Bill, et s'y coltine avec la vraie, l'acrobate aux cuisses musclées, parfois l'ombre de Custer plane ...

Et le plus balèze de ce livre, mis à part les quelques épisodes que je viens d'évoquer de manière fort elliptique, c'est que l'on y prend goût à la fade odeur de décomposition qui règne à chaque ruelle et coin de pages, on ouvre grand les mirettes, en se pinçant quand même le nez ... pour suivre la fidélité presque humaniste de Charley, son attachement aux quelques éclopés de la route qui mènera Deadwood à un début de respectabilité, enfin, presque ....

 

24/04/2016

Le chardonneret, Donna Tartt

le chardonneret,donna tartt,romans,romans américainsLe chardonneret est un tableau minuscule, peint par un illustre inconnu, Carel Fabritius, en 1654. Le chardonneret est aussi un pavé, écrit par une auteure à succès. Comment passe-t-on de 33, 5 cm de haut et de 22.8 cm de large, à 1100 pages ?

En créant un destin à un personnage.Théo Decker se retrouve en possession du tableau lors de dramatiques circonstances, possession illicite qui le mène, quatorze ans après à tenter de combler le vide du sens de ses vicissitudes, celles d'un imposteur tombé amoureux d'un oiseau peint et d'une petite fille, Pippa, qui sans cesse lui échappe alors qu'il pensait pouvoir la toucher, comme lui échappe le mystère des plumes de l'oiseau peint.

L'histoire de Pippa et Théo commence en même temps que celle de Théo et du chardonneret, dans le moment de l'explosion d'une bombe au milieu de l'exposition à New York des "Arts du portrait et nature morte : chef d’œuvres nordiques de l'âge d'or". Juste avant, il y a eu la mère de Théo qui a voulu jeter un dernier coup d'oeil à "La leçon d'anatomie", juste avant encore, il y a eu le trajet en taxi, si chaotique qu'ils se sont retrouvés à l'entrée du musée, au lieu d'aller où ils devaient aller, avant encore, il y a eu la bêtise de Théo qui fait qu'ils auraient dû aller directement à la convocation du directeur du collège, avant encore, il y a eu la pluie, et le portier de l'immeuble, Goldie, qui a justement arrêté du bras ce taxi là ... Ce jour-là, cette pluie-là, ce taxi là, ont mené Théo à cette petite fille là, celle qui tient à la main un étui de flûte traversière. dans le musée, elle est accompagnée de son grand-père, celui qui va mourir à côté de Théo, alors que le corps de sa mère sera loin de lui. En échange, il aura le chardonnet et les quatorze ans suivant pour continuer à survivre.

Voilà, c'est juste le début, et voilà juste ce que j'ai beaucoup aimé dans ce roman, cette imbrication des dominos, c'est drôlement bien ajusté, sans aucun faux plis mal seyants. C'est livre drôlement bien coupé, tout morceau sert à quelque chose, même le bras levé du portier du départ est une pièce qui trouve sa place, juste agencée à sa juste mesure.

La voie de Théo, pendant quatorze ans, prend un tour chaotique, un penchant à la chute qui est tracée d'avance, comme un cordeau, pour y imbriquer les excès d'une culpabilité qui le ronge et les meurtrissures de l'amour perdu d'avance entre le premier regard de Pippa et le dernier de sa mère. Drogues, cuites, les ors factices du ciel trop bleu de Los Angeles, les amitiés délinquantes, les coups de triches, les abus de confiance, les trahisons, et j'en passe ... sont les pièces qui se suivent et s'enchainent, seul reste le chardonneret, comme une porte vers un paradis moins artificiel.

C'est donc drôlement bien fichu, mais aussi, finalement, un peu creux, un peu long aussi, pour aboutir à une conversion mystique aux mystères de l'art et la prise de conscience que la vie est brève et qu'il serait mieux de la vivre avant de la perdre.

 

 

31/03/2016

Une ardente patience, Antonio Skarmeta

une ardente patience,skarmeta,romans,romans chiliensJuste avant l'arrivée de Salvatore Allende au pouvoir, Néruda réside sur l'île noire, une île où le vent de la révolution ne souffle pas encore, où les pêcheurs sont pêcheurs de pères en fils et miséreux pareils. Le grand homme s'est retiré, drapé dans sa tranquillité, solitaire et semble-t-il, heureux de l'être. C'est sans compter sur Mario Jimenez qui va se découvrir une vocation, celle d'être son facteur. Il n'a que lui comme client et va s'y attacher au delà de ce que le poète pouvait craindre. Tous les jours, Mario amène le courrier et s’incruste de plus en plus derrière la porte. C'est qu'il a découvert la métaphore ...

Et cette quête de la métaphore le mènera droit à la découverte de son utilité. Tombé en pâmoison devant la fille de l'aubergiste, la plantureuse Béatriz, Mario peine à trouver le chemin de son cœur, jusqu'au moment où, l'usage de la métaphore ( et un petit coup de main un peu forcé, du Néruda), lui ouvre son royaume charnel ... Néruda pourrait alors retourner vaquer à une occupation plus poétique des mots, si le vent de l'histoire du Chili ne l'avait entrainé loin de son île. Mario y entretiendra toutes les flammes du souvenir en attendant le retour de son mentor involontaire, devenue idole de l'amitié fascinée du jeune homme candide. Il soigne ses trophées, une dédicace, une lettre, un post scriptum, comme d'autres briquent des trésors mythiques. Et le poète le lui rendra bien ...

Un livre si drôle, si tendre que je me demande bien comment il a pu donner lieu à un film, "Le facteur", dont le seul souvenir que je garde est celui de m' être endormie devant. Mais c'était il y a si longtemps, que j'ai pu oublier que ce même jour j'avais couru un marathon (mais comme je n'ai jamais couru de marathon, je reste à peu sûre de moi ...). Et dire qu'à cause de ce souvenir, j'aurais pu passer à côté de ce petit régal.

 

03/03/2016

Va et poste une sentinelle, Harper Lee

va et poste une sentinelle,harper lee,romans,romans américains,déceptionsIl ne faut pas secouer le bocal aux souvenirs, ni accrocher les ailes des salopettes aux plaques commémoratives. Pour qui, comme moi, a lu "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" et a gardé chaud dans le coeur la petite et grande histoire de Scout, Jem, Dill et Atticus (Henry, je m'en souvenais moins, mais visiblement, il était aussi dans la bande des enfants que Capurnia régentait sous son aile ...), il vaut mieux passer le chemin qui ramène à Maycomb Scout, devenue une jeune fille quasi responsable.

Scout a fait des études, elle vit à New-York et revient pour quinze jours de vacances chez son père Atticus, veillé à présent par la tante Alexandra, fidèle à elle même. Jem a eu le temps de devenir un jeune homme bien normé, étudiant et footballeur émérite. Il aurait sans doute fini par épouser une bécasse quelconque et pris la succession de son père, si il n'était mort d'une crise cardiaque subite en pleine rue. Il s'est donc figé en une vague silhouette dans la mémoire de son ex-petite sœur.

La maison et sa véranda, ses voisins et ses arbres, ses champs, le domaine de l'enfance, n'est plus non plus. Après la mort de Jem, Atticus l'a vendue. Maintenant, on y vend des glaces qui fondent sur une terrasse asphaltée.

Finis les jours heureux, l'insouciance de la fameuse salopette, Scout joue encore sa rebelle, pour la forme. Elle est bien près d'épouser Henry, fade chevalier servant pourtant, rangé en fidèle bras droit d'Atticus, qui en a bien besoin car son corps le rattrape et la maladie le diminue, même si pour Scout, il reste le modèle moral, la droiture incarnée, la justice sans préjugés.

Enfin, presque, car coup de tonnerre, Scout découvre que son père et Henry sont passés du côté de l’ennemi. Ils assistent aux côtés des pires ségrégationnistes de la petite ville à des réunions préventives face aux revendications égalitaires qui montent de toutes parts et menacent l'équilibre racial séculaire. Etre dans la gueule du loup blanc, disent-ils, pour éviter aux noirs de tomber dans les griffes de la NAACP ( en français, l'association nationale pour la promotion des gens de couleur), qui, si on laissait faire, pourrait faire croire aux nègres qu'ils pourraient être autre chose que les bons nègres qui servent les blancs.

Capurnia, d'ailleurs, se charge d'un regard, sans nostalgie aucune, de remiser aux oubliettes l'angélisme des souvenirs de Scout. La gentille servante noire, la mère de substitution, fige ses illusions. Et Scout se débat avec ce qu'elle croyait être, une gentille blanche aux idées libérales, avec un père formidable. Si le roman préserve quelques retours arrière qui ont le goût de "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", les yeux de Scout se décillent.

Mais ce n'est pas ce qui est décevant, ce qui l'est, c'est que les grands discours de Scout tombent à plat, elle devient moralisatrice, d'une morale didactique et plaquée sur le personnage qui semble alors réciter une bienpensance anti ségrégationniste, ça sent le fabriqué. Et l'entourloupe finale est juste à pleurer ... Une sorte de gloubi boulga : comment respecter son papa devenu raciste, mais pour la bonne cause = poster une sentinelle avec des oreillettes ?

01/02/2016

Josey Wales hors la loi, Forrest Carter

josey wales hors la loi,forrest carterQui l'eût cru  ... Qu'à l'intérieur d'un paquet cadeau rose bonbon avec des fleurs et des cœurs dessus (et aussi un peu de doré ...) donc kitsch à souhait, comme je les aime ... se cachait un cow-boy au cœur dur comme la pierre des déserts et des canyons ?

Josey n'a que le colt à la bouche et dégaine dru. Peu sympathique de prime abord ( d'ailleurs, il ne vaut mieux pas l'aborder tout court ...), le premier Josey Wales (je veux dire celui de la première partie du livre), est un pur hors la loi ; du genre à ne connaître que la sienne, celle de sa survie, la loi morale, il ne sait plus, et peu lui chaut, le cœur ravagé par la perte de sa femme et du fils, la carapace l'entoure.

Ils ont été assassinés par des yankee, des trainards même pas identifiés ; alors, Josey a abandonné la charrue pour les colts, et il s'est fait la main rapide aux côtés des gâchettes des maquisards sudistes, dont l’idéologie humanitaire n'était pas la tasse de thé, les Jesse James and co ... So long boys ....

Lorsqu'ils se sont rendus, la guerre terminée, pour quelques dollards et une poignée d'amnistie de plus, Josey a pris le maquis en solitaire, sans plus de raison que la fuite et sa propre idée du chaos individualiste.

So long boy ...

Je dois avouer que cette première partie m'a un peu inquiétée, j'ai crains un truc à la Rambo, ma dernière déconvenue en terme de western and co. La cavale semble s'étirer sans but, ponctuée de dégainages intempestifs et systématiques. Flanché d'un jeune ex-vacher, le cow-boy, qui ne pipe toujours pas un mot, tire et fuit, fuit et tire ...

Pas so long boy ...

Puis, le cinémascope se met en route, l'horizon se dégage, Josey commence son chemin vers la rédemption, à petits pas vers l'humanité ... Les codes westerniens prennent leur place, un par un : le compagnon de route, le Sancho Pancha des plaines, l'alter égo du héros en un peu plus bavard, Lone, puis, une indienne, sauvée des griffes des méchants, un peu cabossée mais répondant au doux nom de "petit clair de lune".

Ces trois éclopés, valeureux et tout, le roman leur construit une odyssée à leur mesure, vols de chevaux, redressages de torts envers les gentes dames, duel avec un chef indien au cœur dur mais digne....  On va de soulagement en soulagement, Josey se laisse approcher ( à sa façon, hein, faut quand même pas tenter de lui arracher un sourire ni une phrase de plus de trois mots avant les dernières pages ...) et aimer.

So long boys and girls ...

J'avoue, mon coeur de midinette a battu pour que le cow-boy retrouve son Eldorado de champs de bestiaux au coucher du soleil ....

Donc merci Jérôme pour ce plaisir en crescendo, un grand merci de la part d'Athalie, métamorphosée pour l'occasion en Sissi de l'ouest sauvage et âpre !

So  long girls ... So long ...

(et là on entend l'harmonica de Jérôme, fier et sauvage, enveloppant son cadeau de papier rose kitsch avec des grands coups de scotch tranchant l'air des grandes plaines ....)

23/01/2016

Les suprêmes, Edward Kelsey Moore

les suprêmes,edward kelsey moore,romans,romans américainsPourquoi un livre dont les personnages principaux sont des femmes noires et dont le titre évoque irrésistiblement celui du nom d'un groupe musical " à voix black" des années soixante, qui se déroule justement dans ces années là et justement au USA, parlerait de la lutte des femmes noires dans une Amérique encore largement influencée par le ségrégationnisme ? Ou de chanteuse aux cheveux tellement lissés qu'on dirait des perruques ?

Finalement, c'est le premier mérite de ce livre où les trois femmes-héros sont noires ; et que d'ailleurs elles ne le seraient pas que ce serait quasi la même histoire. Quasi, parce que quand même, l'histoire se déroule dans cette communauté et que le racisme ordinaire, elles en connaissent les conséquences. Mais ce ne  sont que des à-côtés du noyau central, qui est juste une histoire d'amitié extraordinaire de trois femmes très ordinaires et même pas héroïques. Ou alors d'un héroïsme ordinaire, une amitié forte et solide comme le sycomore où est né Odette. Clarice, elle, fut le premier bébé noir à voir le jour à l'University Hospîtal, chez les bébés blancs. Le snobisme de sa mère ayant vaincu les différences de couleur de peau, elle marquera ainsi l'histoire. Les deux filles grandissent, Odette, la pas très belle et la pas très aimable, Clarice, la pianiste talentueuse qui aurait pu tomber amoureuse de mieux. Barbara jean, qui devient la troisième suprême, est celle qui avait tiré la plus mauvaise carte de départ ; la mère la plus alcoolique, la misère la plus crasse, les tenues les plus vulgaires, mais aussi le physique des plus canons, genre bombe montée sur talons. Celle aussi qui a fait le plus beau mariage des trois et traîne dans sa grande maison vide un ennui qui lui fait vider les bouteilles de gin en solitaire.

Clarice est passée à côté de sa vie mais garde la tête digne de celle qui n'a rien vu, et Odette est en proie à des bouffées de chaleur qui la laisse pantoise, en pleine conversation dans la cuisine avec le fantôme de sa mère. Cinquante ans ont passé depuis que les trois jeunes filles ont été baptisées les Suprêmes, lors des soirées passées chez Earl père, au son du juke box et au goût de banana split, elles se connaissent sur le bout des ongles vernis de Barbara Jean et se retrouvent flanquées de leur mari respectifs, le dimanche après l'office, chacune dans son église, autour d'une table chez Earl fils. Le lieu n'a pas trop changé, juste une histoire de nappes ...

Le roman se coule dans leur petite histoire à ces trois femmes, entre illusions perdues, désillusions et fidélité, finalement, à ce qu'elles étaient et chacune l'une à l'autre, miroirs et béquilles. Les fantômes d'Odette se rapprochent quand même, surtout celui de Eléonor Roosevelt, qui a la fâcheuse tendance à boire un coup de trop et à s'accrocher aux basques des futurs morts. Ainsi, le roman flotte entre gravité et légèreté, et se lit sans déplaisir aucun, même si la trame en est fine et plutôt convenue.

Cependant, j'ai trouvé que  c'était son charme principal, que de prendre le sérieux de biais, sans trémolos ni tralalas. Juste une histoire du temps qui passe, parfois fait mal avec un coup de trop, de femmes ordinaires dont il se dégage une chaleur sans longs discours moralisateurs.

19/11/2015

Le fils, Philipp Meyer

texas_longhorn_with_rose_1.jpgLes critiques sur ce titre ont été dithyrambiques, dythyrambissimes même, oserai-je. Rien que sur la couverture. Même pas besoin de retourner le livre pour apprendre que "Ce grand roman américain" est "d'une envergure et d'une ambition exceptionnelle" (pour l'envergure du poids, je suis d'accord, pour l'ambition aussi, d'ailleurs), et si vous retournez quand même le bouquin, pour être sûre ( pas du poids, mais de la qualité du poids), il vous est annoncé "une exploration fascinante de la part d'ombre du rêve américain". Moi, j'aime bien les parts d'ombre, sauf que là franchement, c'est beaucoup de poids pour une ombre, surtout une ombre de rêve.

D'abord, point de surprise, la part des ombres se divise en un roman choral (je sais pas ce qu'il y a avec les romans chorals (choraux?) en ce moment, mais je sens qu'une lassitude me guette). Et en plus, là, je n'en ai pas vu l'utilité. Le romancier aurait mis son histoire dans l'ordre que cela ne lui en aurait point nuit, me semble-t-il. Normalement, toujours me semble-t-il, le croisement des points de vue a pour but que les dits points de vue soient divergents, du moins, un temps soit peu, et que du coup, nous, le lecteur privilégié qui a les trois, se retrouve à découvrir des trucs que l'un ou l'autre n'aurait point vu ou dit. Sauf que là, les trois sont convergents et juste chronologiques.

On commence par le premier, le plus ancien. Le colonel Eli MacCullough, est le fondateur de la dynastie d'où sortiront les points de vue suivants. il retrace sa propre épopée (le vieux n'est pas modeste ...). Fils de fermier, il a été enlevé par une tribu de Comanches. Pour survivre et quasiment devenir le meilleur d'entre eux, il a fait corps avec leurs valeurs et leurs coutumes. Est fort celui qui le plus de scalps. Et quand il sera rendu quasi de force à la vie blanche, épris de liberté et de revanche, il fera fortune en ayant le plus de vaches, le plus de terres pour les faire paître, et le moins de scrupules aussi. Je ne veux pas dire, mais c'est plutôt une rêve américain qui a réussi. J'ai pas vu l'ombre d'un doute chez l'ancêtre.

Le deuxième point de vue est celui de son fils, Peter, c'est celui dont Eli est le moins fier. Il n'a pas le goût de la gagne. par contre, il a celui des vaches, et celui des remords. Hanté par le meurtre de la famille Garcia, trucidée par la famille MacCullough, en une nuit de règlement de compte, il prend racine dans un nostalgique passé texan, celui, justement, que son père méprise.

Peter apparaît donc comme une figure intermédiaire, un moment de faiblesse, avant le troisième point de vue, celui de la dernière rejetonne d'une dynastie qui s'étiole, Jeannie. Quand on la découvre, elle est allongée, vieillissante, sur le tapis de la grande demeure familiale qui s'étiole aussi. Et il faudrait attendre un petit moment pour comprendre ce qu'elle fait là. (en général attendre, ne me chaut pas trop, mais, j'ai trouvé le temps un poil longuet ...). Jeannie, fut à l'égal d'Eli, une self made woman qui a reconstruit l'héritage en multipliant les champs de pétrole au lieu de multiplier les vaches (je résume, hein ...). Qui a pu lui faire mordre la poussière finale ? Le suspens est quasi languissant.

Donc, je résume toujours, le fils est indigne de son père, les texans avaient des vaches et ont eu beaucoup de pétrole. Être une femme chez les pétroliers, ce n'est pas qu'une seule paire de manche, et d'ailleurs la richesse ne fait pas le bonheur. C'est peu dur comme jugement, je le concède fort volontiers, mais j'avais pas ma part d'ombre, pas ma part de teinte crépusculaire, un peu trop de Dallas et de son univers impitoyable.

 

 

 

26/10/2015

Premier sang, David Morrel

premier sang,david morrell,romans,romans américains,western et cieIl a fallu toute la force persuasive d'un libraire, un vrai de vrai, celui de la librairie Vent d'Ouest, à Nantes, pour me faire acheter ce livre, pourtant édité chez Gallmeister, ce qui normalement provoque chez moi un acte d'achat quasi compulsif. Pourquoi une telle résistance ? Parce que "Premier sang" est l'acte de naissance du personnage de Rambo, celui des films, vous voyez ? Films que je n'ai jamais, au grand jamais, vus, mais dont le positionnement idéologique m'a toujours fait resurgir les anti-américanismes primaires en bandoulière. Et donc, c'est dire aussi la force persuasive du libraire.

Par contre, dire que j'ai été convaincue serait grandement mentir. En fait, je ne crois pas avoir vraiment lu ce livre, je crois que j'ai fait une lecture expérimentale de la distanciation dubitative. 

L'histoire est ténue et minimale. Un jeune homme, Rambo, donc, arrive un jour dans un bourg paumé des USA. Sale, les cheveux longs, il a choisi le vagabondage comme mode de vie depuis son retour du Vietnam. Il croise la route du shérif du coin, qui ne voit en lui qu'un potentiel fauteur de trouble dans la ville dont il a la garde. Une fois, deux fois, il l'embarque et le conduit de l'autre côté de son chemin. Une fois, deux fois, Rambo revient, juste parce que le représentant de la loi s'oppose à sa volonté, pas parce qu'il a envie d'y rester dans le bled perdu, juste parce que l'autre s'y oppose. Et l'autre pas mieux. Duel entre deux lois, celle de l'individu, celle de la cité, cela pourrait donner une tragédie à la grecque. Ce terreau ne va cependant donner lieu qu'à une course poursuite sanglante entre les deux hommes, dans une nature hostile, évidemment, hostile à un point quasi dantesque, ce qui rend leur survie quasi miraculeuse, du coup.

Il faut dire que les deux sont des anciens combattants émérites ; le shérif, Teasle, a été décoré pour sa bravoure exceptionnelle durant la guerre de Corée. Rambo est un ancien béret vert, formé à la survie spéciale guérilla. Et il a une décoration plus brillante que celle de l'autre. On assiste donc à un affrontement quasi à armes égales au départ, entre deux hommes dont la résistance à la douleur n'a d'égal que la capacité à y faire face, et à haïr l'autre. Comme Rambo est super balèze, Teasle va lancer une armada contre l'homme solitaire, qui grâce à sa force combative, et à quelques ellipses narratives bienvenues entre deux sauts de l'ange exterminateur, va réussir à subjuguer son ennemi. Il ne reste alors plus au lecteur, de plus en plus dubitatif et en mode lecture expérimentale, à se taper l'affrontement final qui explose finalement en une sorte d'apothéose de la fraternité des braves, et même une forme d'amour fusionnel et viril entre le tué et le tueur. Surtout virile, en fait.

Selon, l'auteur, qui explique sa démarche dans la post-face, la construction narrative qui alterne les deux points de vue des deux personnages est une "stratégie" permettant " au lecteur de s'identifier à l'un, puis à l'autre, tout en éprouvant de l'ambivalence à l’encontre de chacun". Moi, je suis restée coincée dans l'ambivalence d'aucun. L'auteur s'en défend, mais la violence déployée m'a semblé purement gratuite et à grand spectacle. Rambo tue parce qu'il sait bien le faire, il survit parce qu'il a été formé à survivre, et pour cela, il en devient admirable aux yeux de son ennemi. 

Je peux comprendre que dans le contexte de sa publication aux USA, cette virile histoire pouvait avoir un écho politique autre que celui que j'ai entendu, soit une sorte d'apologie de la force individuelle où les armes parlent toutes seules. Sans doute il y a-t-il d'autres lectures possibles ?

 

 

21/10/2015

Une terre d'ombre, Ron rash

 une terre d'ombre,ron rash,romans,romans américains,western et cie,pépitesRash, moi j'aime tout (un peu moins Séréna, mais bon, tant pis pour elle, elle avait qu'à être un peu plus subtile, la garce), alors quand il nous ramène au vallon encaissé et ombreux d'Un pied au paradis ( si ce n'est lui, c'est donc son frère ...), déjà, je me frotte la poussière des mains en me disant que je vais tomber sur la pépite. Et dès le premier chapitre j'ai plongé dans le vallon, la route vers la ferme, cahotante et déserte, sèche, la ferme, déserte et qui bruisse encore, le puits, le bruit de la corde qui va cherche l'eau fraîche et ramène un cadavre anonyme. Plongé, lui, depuis si longtemps que même les cailloux des chemins n'en ont pas gardé la trace. Trop bon.

Et après, on revient en arrière, quand la ferme n'avait pas encore de puits terminé, mais encore deux habitants, un frère et une soeur. Les parents de Laurel et Hank leur ont laissé ce coin de terre des Appalaches en héritage, si sec que même les Indiens n'avaient pas tenté le coup. Les petits blancs y ont planté quatre planche pour y faire une maison, quatre clotures pour faire des champs, et maintenant le frère et la soeur y survivent. Hank a perdu une main à la guerre, celle de quatorze dix huit, qui n'est pas encore terminée, et pour laquelle on enrôle encore des volontaires tout en pleurant les héros disparus, et même revenus. Hank est courageux, travailleur, et même sans une de ses mains, il voudrait bien se marier, d'ailleurs il a déjà trouvé la promise. Mais sa terre est rude, et rude aussi le sort de sa sœur. Marquée par une tâche de naissance, depuis l'école, on la dit sorcière et maudite, au village, on la regarde de travers. Elle ne trouvera pas preneur dans le coin. alors, elle se cantonne au vallon, maudit comme elle. Laurel se contente de cette union fraternelle, de cette complicité muette, qu'elle voit sans faille. De temps en temps, le soir, ils caressent du doigt dans un catalogue de vente par correspondance, les possessions de la modernité qu'ils ne pourront jamais s'offrir.

Pendant ce temps là, fanfaronne au village le recruteur Chaucey. baudruche d'une fatuité à faire éclater les drames sans même regarder sur qui il marche.

Le drame palpite, on le sent, par qui, par quoi arrivera-t-il ? Par l'espoir peut-être ou ce vagabond muet, Walter, qui joue de la flûte, pour Laurel enchantée. Les notes de Walter bougent un peu son univers où, depuis que la mère est morte, même les clefs de l'horloge n'arrivent plus à faire tourner les aiguilles rouillées par l'immobilité. De l'espoir peut aussi venir la tragédie. Ce n'est pas nouveau, depuis le temps qu'Antigone lui a tordu le cou, à celui-là.

Et là, dans le fond du vallon, quand les rouages de la tragédie se mettent à tourner aussi rond que l'horloge, vous avalez le bouquin en attendant juste d'entendre quel corps va, en premier, toucher le fin du puits.

Du quasi racinien western.

 

11/10/2015

L'homme du verger, Amanda Coplin

l'homme du verger,amanda coplin,romans,romans américains,pépitesL'homme du verger n'est pas sans douleur. Avant de couler des jours solitaires mais plutôt paisibles dans le vallon, vallon qui a tout d'un cocon hors du monde, et presque des allures de jardin d'Eden pour vieil homme et abricotiers, Talmadge a perdu son unique soeur. Fantôme qu'il a tant cherché, elle a disparu un jour comme les autres, entre les arbres de cette vallée du nord ouest des USA, elle est passée pour ne plus jamais revenir.

Et puis, le temps de la douleur s'est atténué, les abricotiers, cléments, ont mûri, se sont multipliés et ont croissés, généreux, comme lui, de leur temps. Il est resté solitaire, les fruitiers et une vieille sage femme lui tiennent lieu de famille. Le vallon aux courbes tendres est accueillant au silence et parfois viennent le rompre les voleurs de chevaux sauvages. Le temps d'une semaine, ils se font cueilleurs et élagueurs. Une amitié silencieuse lie Talmadge à leur chef, indien d'origine, aussi taciturne dresseur de chevaux que l'autre l'est de ses arbres.

C'est dans ce décor quasi immobile, et qui n'a rien du far-west en technicolor, que surgissent deux jeunes filles, farouches et en fuite, affamées, deux sœurs qui s'incrustent sur le paysage jusque là serein. Elles font du relief, d'un coup, enceintes l'une et l'autre. Elles viennent d'un cauchemar dont le vieil homme ne peut supposer la profondeur prise dans leur âme. Elles apparaissent, prennent et repartent dans leur bulle, dans un coin du verger.

Un lent travail d'approche se dessine alors entre les personnages. Il pourrait faire croire que les heurts seraient transitoires, et que, la paix retrouvée, le verger va se transformer en petite maison dans la prairie avec coiffe et tablier en toile vichy, avec les deux filles dévalant la pente les bras ouverts sans même se casser la margoulette ... Ben non, pas vraiment ... Parce que le passé des deux jeunes filles, Della et Jane, a un nom, un cheval, et que la haine ne s'éteint pas à coup de crêpes au sirop d'érable, même quand les abricotiers donnent du leur.

Le chemin que Talmadge aurait voulu tracer à ses deux protégées, se prendra des traverses dans les ailes et le royaume entrevu, des coups de pieds rageurs. On ne fait pas ce que l'on veut, avec les meilleures intentions du monde ...

Un roman à l'humanisme non convenu, qui s'étend sur la longueur d'un foyer bancal à construire, et d'un savoir à transmettre, et des récoltes d'abricots à faire. Non sirupeux, les abricots, mais d'une douceur âpre et sensible au temps qui passe, aux filles qui fuient, aux voleurs de chevaux qui ne font plus halte, aux os de Tal qui grincent de plus en plus dans la charrette. Mais, toujours, obstinément, à tort ou pas, le vieil homme tendra la main vers ce qui aurait voulu être ; un frère qui aurait retrouvé sa sœur, un père qui aurait su protéger sa fille du démon qui l'éloigne d'elle même.

Merci à la librairie Vents d'Ouest de Nantes, d'en avoir fait un coup de cœur qui a tenté ma main !

06/10/2015

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

esprit d'hiver,laura kasischke,romans,romans américainsUn titre de Kasischke qui, dans mon souvenir, avait divisé ses lectrices, un petit goût de too much. J'avais hésité, et il aura fallu la boule avec neige de la couverture pour me décider à tenter de renouer avec l'auteure. Loupé. En refermant ce livre, une seule phrase me cogne à la tête, "tout cela pour ça ..."

Cela :  un huis-clos neigeux et morbide. Une matinée de Noël, Holly se lève plus tard que d'habitude (pour ma part, je ne vois pas trop la gravité du truc, mais bon, j'admets pour les besoins de la tension narrative, je suis bon public), un abus de lait de poule la veille au soir l'a conduite vers cet écart. Le mari lui aussi, jette les couvertures, il file chercher ses vieux parents à l'aéroport. Et voilà Holly seule avec sa fille, qui dort encore, elle.

Le drame commence : les rituels habituels de Noël sont en danger, les cadeaux n'ont pas été ouverts, le repas risque de ne pas être prêt (alors que tout a été acheté la veille tout préparé, c'est Holly même qui le dit dans sa pourtant panique, elle n'a plus qu'à mettre le rôti dans le four et à le laisser cuire ...). Cette cuisson, qui dans la vraie vie n'a strictement aucun intérêt, devient alors l'objet d'une narration à rebondissement. Comme quoi, chez Kadischke, même un rôti peut devenir spectral et support d'un suspens finalement assez surréaliste.

D'ailleurs, rapidement, tout devient spectral dans cette maison, où Holly se démène avec le rôti (je sais, je me répète, mais je ne suis pas la seule, l'auteure aussi), et une phrase qui lui cogne à la tête : "Quelque chose les avait suivi depuis la Russie". Il se trouve, qu'en effet, sa fille adoptive, Tatiana, ancienne Sally (un nom de poule blessée), vient d'un orphelinat sibérien où des enfants sont "offerts" à des couples d'américains, comme Holly et son mari. Cet orphelinat devient l'objet de toutes les suspicions de cette mère qui, au fil de la journée, et de son combat avec le rôti, reconstruit ses souvenirs, tout en essayant de faire obéir ce bébé Tatie, devenue adolescente agressive.

Tatiana se dérobe sans cesse, enfermant sa mère à l'extérieur de sa chambre, cette chambre où elle passe son temps à changer de robe de Noël ; la noire, la rouge, la rouge, la noire. Pendant ce temps là, la guirlande clignote quand ça lui prend, les invités se désistent entre deux coups de téléphone d'un inconnu injoignable. (donc, en plus du rôti, se méfier des portables aussi, ils peuvent cacher des fantômes qui les transforment en plaque électrique ou en tapis volant trucideurs de verres à eau).

Huis clos, tension du passé, objets à la limite du malveillant, point de vue qui vacille et tangue vers la folie, délire d'interprétation ménager qui vous fait douter de toute conclusion logique possible, on a tous les ingrédients habituels de l'auteure. Et pourtant, ce que je retiendrai principalement de cette lecture ( qui en plus, m'a fait reposer sur le présentoir de ma librairie habituelle, le "Mudwoman" de Oates, que l'amie A. m'a dit être excellent ...), c'est que, la prochaine fois que je mets un rôti à cuire, je l'enferme à double tour dans le four pour éviter qu'il ne me saute à la gorge.

 

21/09/2015

La colline des potences, Dorothy Mac Johnson

téléchargement.jpgUn recueil de nouvelles, du même excellent tonneau du fond du saloon que l'excellent "Contrée indienne".

"Une sœur disparue", raconte l'impossible retour arrière d'une femme devenue vieille, et mère depuis longtemps, trop longtemps pour être une sœur retrouvée, quarante ans après son enlèvement par les indiens. "Une dernière fanfaronnade" se focalise sur sur le seul acte humaniste d'un tueur de prospecteur, qui fut de trahir la parole donnée à une jeune fille, "une squaw traditionnelle" relate le sacrifice de Mary, une jeune indienne, pour Steve, le constructeur de barrage qui a manqué son coup de maître, "l'histoire de Charley" suit la destinée minuscule du fils d'un chercheur d'or minable et de Charity, qui avait essayé de l'attendre ...

Toutes ces histoires de Far-West sont des petites histoires, les pépites quasi anodines perdues dans une conquête qui n'a rien d'un souffle épique. Des histoires de petites gens , tentant de s'ancrer dans un univers en construction, où la frontière est mince entre un réveil dans l'honnêteté du matin et la pendaison du soir ( "Au réveil j'étais un hors la loi"), et où, parfois, un braquage de banque mène à un mariage heureux et sans histoire ("L'homme qui connaissait le buskin kid"). Elles coulent simples et claires, ces historiettes, et je ne leur ferais qu'un seul reproche, paradoxal, d'ailleurs, c'est qu'elles coulent trop vite, se lisent à toute vitesse, comme des wagons de première classe qui défilent alors que l'on attend la locomotive, celle qui donne son nom au recueil, la fameuse "colline des potences", la dernière et la plus longue.

Là, on peut se poser pour regarder passer le train, les fesses calées pour le final crépusculaire en cinémascope. Plus crépuscule que scope, d'ailleurs.

 Le docteur Trail n'a rien d'un enfant de chœur. On dit qu'il a tué quatre hommes, la vérité est moindre, mais une réputation de gâchette facile ne nuit pas dans un camp de prospecteurs. Alors, il laisse dire et en rajoute même un peu, tout en cherchant du regard l'homme qui le fera pendre. Arrive Elizabeth, la jeune fille perdue. Elle est venue là avec son père déchu pour ouvrir une école, mais, une attaque de diligence plus tard, aveuglée par le désert, elle se retrouve sous l'unique protection, à double tranchant, du docteur et de son pseudo et semi esclave consentant, Rune, un apprenti chercheur d'or. En Frail, quasi tout est faux, son nom, sa réputation .. Le cœur pourrait être pur, sauf que la pureté est un luxe au pays de l'or pur. Et la femme perdue est bien proche, elle aussi, de céder aux attraits du métal qui mène ce monde à la colline des pendus ...

 L'écriture est sèche, les phrases courtes, sans sentiments inutiles, sans descriptions ni fioritures ornementales, sans violence aucune, elle dégaine et vise fermement, droit dans l'essentiel d'un imaginaire sans piédestal et rien d'épique. Sur le site de l'éditeur, Gallmeister, on peut lire à la fin de biographie de l'auteure, l'épitaphe que Dorothy Mac Johnson rédigea pour elle-même "Dorothy Mac Johnson, Paid in full". Efficace jusqu'au bout, la bonne femme.

Et un grand merci à Oliver (Mac)Gallmeister pour une dédicace hors du commun ! Promesse tenue !

18/08/2015

Homer et Langley, E.L. Doctorow

homer et langley,e.l. doctorow,romans,romans américainsDeux frères se marginalisent ; le plus jeune, le narrateur, Homer, est devenu aveugle très jeune, avant, il avait le look de Franst Lizt, il est resté musicien. Le plus âgé, Langley, est parti faire la guerre en Europe en 1914, il en est revenu, les poumons atteints et le moral pas mieux.

Ils habitent depuis toujours une gigantesque maison à New-York, sur la cinquième avenue, en face de Central park, une demeure cossue, remplie de ces meubles et objets qui étaient les marques du standing de leurs parents. Le père, médecin, la mère, femme de médecin,, semblent avoir mené une existence distante mais convenable à leur rang, juqu'à leur disparition rapide du récit, à la faveur de l'épidémie de grippe espagnole. 

Voilà les deux frères livrés à eux-mêmes, sans attaches, et ils vont se reclurent sans autre raison apparente que la colère de l’aîné contre toute institution, banque, compagnie d'eau, d'électricité, de téléphone. Asociaux, soudés dans leur solitude, le récit retrace leur lente décrépitude, sans véritable but.

Langley collectionne, ramasse, entasse, moralise, travaille sans relâche à sa théorie du "tout remplaçable" qu'il compte illustrer par l'édition d'un seul journal, universel et définitif. En guerre contre le monde, il transforme la demeure en un labyrinthe hétéroclite de plus en plus étouffant.

Homer joue du piano, et se prend parfois d'amour pour une figure féminine qui croise leur existence d'ermites volontaires. Il y a la première, Mary Elisabeth, pure et virginale élève musicienne, qui jamais ne reviendra franchir le seuil de la maison barricadée. Et il y a la dernière, celle pour qui Homer écrit, celle qu'il nomme sa muse, Jacqueline Roux, écrivaine française, croisée dans l'obscurité du parc et de sa vie, sans que l'on ne sache trop si elle est fantasme ou réalité.

Au cours du récit, d'autres incursions de l'extérieur se font à l'intérieur, comme des échos du monde qui bouge et palpite, là dehors, alors que la grande maison se remplit, que les deux frères se figent dans une opposition stérile au progrès : un chanteur de jazz, un gangster, quelques hippies, un couple de domestiques japonais. Puis, le vide social se creuse, naissent des rumeurs, alors que la maison s'écroule sous le poids de deux existences inutiles et vaines.

Le récit est souvent drôle, et pourtant pathétique dans son propos. Il est inspiré d'une histoire véridique, celle des frères Collyer, atteints de syllogomanie.  Est-ce pour cela, que, même si se lit avec plaisir et sans ennui, il m'a manqué un peu de chair et d'âme ? Je veux dire qu'il m'a manqué un dépassement de la chronique d'une décadence annoncée, une prospection plus romanesque sur le pourquoi de cet enfermement moral de deux fils, apparemment dotés de tous les attributs de deux fils de bonne famille, et qui virent Diogène.

14/08/2015

Middlesex, Jeffrey Eugenides

middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains"Middlesex" n'est pas seulement un pavé, c'est un excellent pavé, le genre qui s'avale s'en même s'en rendre compte. D'abord, et avant tout parce qu'il les mélange, les genres, et pas seulement les deux dont le héros/héroïne a hérité des filiations chromosomiques échangés entre ses ancêtres grecs depuis les nuits mythologiques, des agapes qui donnèrent lieu à la naissance du dieu hermaphrodite.

Dans ce livre somme, il y a ainsi des échos de saga familiale, de roman d'adolescence, de l'initiation sensuelle et amoureuse, de la satire sociale ... 

Et tout cela, comme le narrateur/trice, part d'un tout petit rien, d'une soeur et d'un frère Desdémona et Lefty Stephanides, perchés dans un village oublié sur les pentes du mont Olympe, en Asie Mineure, et qui vont devoir fuir leur pays suite à la défaite des Grecs contre les Turcs en 1922, l'incendie et la destruction de Smyrne par les flammes. Un massacre et une traversée plus tard, de ce point originel, ils s'exilent à détroit où ils débarquent chez une cousine incertaine, avec pour tout bagage un amour hors normes et des chromosomes à retardement. Calliope (la narratrice) est la bombe de l'héritage. Call est le narratrice devenu homme, quelques vingt ans après sa naissance. C'est elle/lui qui raconte cette étrange métamorphose.

On traverse l'histoire de deux générations, d'une réussite sociale bancale. Le récit alterne satire, fresque, et roman sentimental de bon aloi, de très bon aloi, même, lorsque se pointent les émois physiques de l'adolescente qui se mue en adolescent, sans le savoir,, le vouloir, et surtout vouloir le voir. Dans la relation de la mutation sexuelle, l'échelle prise est celle de l'intime : l'infime, le poil qui pousse et les seins qui ne poussent pas. Calliope se voudrait fille, se révèle autre à elle-même, c'est le récit d'une mue douloureuse, d'une souffrance inconnue, jamais pathétique, souvent drôle, d'ailleurs, dédoublée, en somme ...

Elle regarde les autres, sa mère, son père, son amour, celle qui est nommée comme "l'obscur objet du désir", ne pas découvrir une réalité qui offre en elle un gouffre indicible.

Une hermaphrodite, une époque androgyne, celle des années 60-70 aux USA, une famille à la fois grecque et américaine, les mues sont aussi idéologiques et sociales dans ce livre, étonnant, foisonnant aussi de références, un  hybride et une méduse littéraire.

Un pavé de choix pour le challenge de Brize.middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains

04/08/2015

La réserve, Russel Banks

russel banks,la réserve,romans,romans américainsN'ayant lu que quelques titres de cet auteur américain, je pensais que son univers était celui des habitants moyens d'une Amérique moyenne, voire celui des laissés pour compte de l'expansion économique, ceux qui se sont cassés le nez sur le fameux rêve, plantés comme des spectateurs impuissants hors des grands axes où rutilent les Cadillacs.

Or, ce roman, s'il se déroule bien hors des grands axes, dans les grands bois et sur les grands lacs des Adirondacks, met sur la scène les jeux de l'amour et du hasard de trois personnages, plutôt dans la force de l'âge, beaux, fortunés, cultivés, intelligents, le genre dont on dit qu'ils ont tout pour être heureux. Tout, sauf la sincérité. Sauf un, le quatrième, celui qui n'est pas du même monde, disons, que lui, jusqu'ici, il appartenait aux bois et à sa tristesse solitaire ... Il sera pourtant, un des rouages de l'engrenage d'un sinistre jeu de dupes.

Au départ, nous sommes dans une luxueuse villa, taillée à la mode de la Réserve, du bois brut, du matériau qui fait vrai de là-bas. Elle accueille ses propriétaires, le couple Cole, lui, chirurgien de renom, elle, ex-alcoolique mais toujours belle, et quelques amis choisis, pour entre soi, savourer champagne et douceur des lumières du crépuscule sur le grand lac aux horizons quasi flamboyants. Dans ce monde sauvage, qui est  devenu le refuge d'une certaine richesse, la Réserve, justement, quelques happy few viennent ainsi séjourner dans ces hectares d'eau et de forêts préservés, où l'on reste entre privilégiés, guidés dans la nature pour une partie de pêche ou deux, par les autochtones en passe de domestication.

Sur le rivage de ce premier soir du récit, se donne à voir la beauté aveuglante de Vanessa, fille adoptive des Cole. Elle a déjà deux divorces à son tableau de chasse, et une solide réputation de folle dingo incandescente.  Débarque en hydravion sur la berge, invité un peu marginal, Jordan Groves. Artiste dit de gauche, baroudeur, fort en gueule, fortuné, séducteur, et marié. Au fond de ces bois, mais en dehors de la Réserve proprement dite, il a construit sa maison et son atelier, un domaine à sa démesure et y a casé femme et enfants, sans remords aucun, juste une vague culpabilité et rancoeur de cette culpabilité. Rancoeur qu'il reporte sur sa femme, Alicia, aussi belle et intelligente que lui, mais quelque peu lassée du rôle assigné, celui de l'ancre du navire, alors que Jordan ne se vit qu'en déclencheur de tempêtes et ne semble pouvoir vivre que dans le mouvement de la conquête.

 Alors, évidemment, lorsque ces deux personnages là se rencontrent dès les premières pages du roman, on s'attend à ce que le torchon s'enflamme en un clin d'oeil. Et bien, justement, non. Et c'est cela qui est génial. Russel Banks le laisse se consumer lentement, très lentement, et pose d'autres bornes à leurs désirs. L'embrassement sera final, mais amené par touches et revirements, hasards, mensonges et demi vérités.

Une histoire dont on ne peut dire grand chose finalement, si ce n'est qu'une simple histoire d'humains qui se trompent et s'enchevêtrent sur fond de nature grandiose au-dessus de laquelle passent les passions. Ce qui est tout, finalement. Au passage, arrivent les échos du futur, hors de la Réserve, quand le grand oeuvre sera accompli, la guerre d'Espagne, un zeppelin qui revient d'une Allemagne déjà nazifiée, et une région à deux vitesses, où les connaisseurs de la forêt se verront attribuer le rôle de dindon de la farce.

Un roman finement excellent.