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02/09/2013

Home Toni Morrison

Home, Toni MorissonJe n'avais jamais lu la grande dame de la littérature américaine. Elle me fichait un peu la trouille, à vrai dire, le prix Nobel, les encens, l'incontournable, par moi contournée jusqu'ici. Je ne sais pas pourquoi, je m'imaginais un truc super intello ( je n'ai rien contre les trucs intellos en général, mais là, si ... le côté révérences unanimes, peut-être ...). J'étais persuadée que j'allais rester en bas de la montagne de la grande dame, en regardant l’inaccessible Nirvana, pour à jamais resté neiges éternelles de ma désolation.

C'est alors que V., grande connaisseuse et fine lectrice de l'écriture américaine entre autres choses, ( V., oui, c'est une spéciale dédicace, ne rougis pas ...) m'a prêté "Home". J'avais acheté et mis de côté "Beloved", mais il était gros, "Home" est petit. Un petit, ça fait moins peur. En plus, il était marqué dessus que ce petit livre était une sorte de condensé de son œuvre. Commencer par un condensé + un petit condensé, me voilà convaincue de gravir la montagne.

V., je n'aurais qu'un reproche à te faire, pourquoi tu ne m'as pas dit avant que Toni Morrison, c'était juste beau ?  Pas bien écrit, pas bien construit, pas bien je ne sais quoi, juste beau. Grand petit livre, une claque, un coup de cœur, lu en deux heures au bord de ma piscine d'été, sans même faire un plongeon dedans, ce qui fait que le bouquin, il n'a même pas une éclaboussure, juste fermé un sourire aux lèvres, un goût de trop peu, deux heures accro à Franck Money, deux heures shootée au malheur, à l'amour et au bonheur.

L'histoire, euh ... une sorte de minimum de condensé de l'indispensable. Franck Money est un vétéran de la guerre de Corée, noir de peau, de là-bas revenu cabossé de l'âme, mais cela avait commencé avant, une histoire de chevaux qui se dressent debout comme des hommes, et d'hommes qui enterrent un autre, comme un chien. Il s'évade d'un hôpital psychiatrique dont il ne sait ce qu'il y faisait. Il a quitté la seule femme qui lui faisait un peu de bien, Lilly, pour aller chercher sa petite sœur, Cee,  qui voulait tout bien faire, parce qu'elle est née dans le ruisseau. Il a juste reçu un mot "elle mourra", alors il y va, en claudiquant, mais il y va. Il croise ses souvenirs, d'autres gens aussi comme lui, un peu cassés, mais beaux de la petite lumière qui mène les rêves au bout de la route. Un peu cabossée aussi, mais ce n'est pas très grave finalement.

Odyssée du malheur, Odyssée sans Pénélope, Pénélope-Lilly tisse une autre toile, peut-être celle de l'intégration du rêve d'être blanc, Franck et Cee vont prendre une autre route, pour trouver la place où ils doivent être et s'y tenir, debouts, juste. Pas plus, pas moins, juste beaux.

Je ne voudrais pas verser dans le lyrisme dithyrambique ( si cela se trouve, c'est déjà fait, tant pis ...), car si ce livre pourrait tirer des larmes, il est tout sauf larmoyant.

Juste beau.

Je sais, je me répète.

 

 

30/08/2013

La vie devant ses yeux Laura Kasischke

la vie devant ses yeux,laura kasischke,romans,romans américainsLa première scène est courte, c'est la clef de voûte. Pour une fois ( du moins dans ce que j'ai lu pour l'instant de cette auteure prolixe), le cable de tension super volt est branché directement sur le cerveau du lecteur, au lieu d'arriver en douce, en frôlant l'épiderme de loin en loin jusqu'à ce que l'on succombe. Non, là c'est direct l'électrochoc. Dans les toilettes d'un lycée américain, deux amies, une blonde une brune, minaudent devant le miroir dans le cliquetis de leurs bracelets. Des bruits dans le couloir, on comprend vite ce que cache le tac-tac-tac, des cris, un prof peut-être ... Le tueur ouvre la porte : ne tire pas, fait (un peu) durer, complique sa tuerie. Il en tuera une des deux, mais elles doivent d'abord choisir : l'une ou l'autre, et le lui dire "Tue la", "Ne me tue pas", "tue moi", ce qu'elles font. Fin des cinq premières pages.

La perversité, c'est sa tasse de verveine à la Kasischke, et comme je n'en suis pas à mon premier essai, je m'y attendais un peu, donc je me suis pris le court jus dans le transat, sans même renverser mon horchata. Et j'ai continué. Dès la page suivante, on fait un saut dans le temps en avant, la survivante a quarante ans, elle se nomme Diana. Elle n'est pas tombée dans le trou temporel, elle s'est donnée une vie parfaite et lisse, une "vraie-fausse" vie de mère et de femme de la middle-class américaine (une autre tasse de verveine pour Kasischke et un autre verre d'orchata pour moi). Diana conduit son monospace, Diana va chercher sa petite fille parfaite à l'école, Diana a un mari parfait (sauf qu'il ne débarrasse jamais son petit déjeuner, mais j'imagine que c'est pas exprès, ça lui fait une occupation à Diana, quand elle rentre), Diana a une maison parfaite, dans un quartier tout ce qu'il a de plus parfait aussi. Diana n'a jamais quitté la ville, Diana passe donc devant le monument commémoratif où le nom de son amie est inscrit parmi les autres. Cela ne lui fait rien. Diana a acheté les rocking chair qu'elle enviait aolescente, du haut de son immeuble et les a mis sous son portique à elle, avec son mari assis dessus qui lui fait des coucous quand elle rentre. Diana a quarante ans, mais pas encore trop de rides, Diana rentre encore dans sa jupe en jean. Diana est une artiste, elle dessine, rien qu'en noir et blanc, des dessins dans son atelier.

Sauf que Diana dérape, Diana commence à voir des images en mode décalé et grossissant, les paquerettes se répandent en mode putride dans le jardin,, le poney en plastique au fond du jardin lui fait les yeux doux, le dessin de la veille n'est plus tout à fait celui du lendemain, les voisins ont changé de forme, le facteur se démultiplie ... Les choses qui l'entourent s'aggripent à ses regards, puis le tremblement se rapproche, la petit fille gentille et le gentil mari s'éloigne, son monde lui échappe, des pièges se mettent sous ses pieds, Diana vacille. Sa jupe en jean est-elle vraiment convenable ou juste obscènement trop courte ? Qui écrit la vraie histoire dans les devoirs de la petite fille ? Tout devient trouble, le mystère opaque envahit le conte de fée ... Mais il y a-t-il seulement conte de fées ? Où est la sorcière ? Diana elle même ? La religieuse castratrice ? Le professeur de science que l'on disait amoureux du squelette de jeune fille qu'il avait accroché dans la salle de classe ? Le mari ?

 La narration alterne entre ces visions troublées et les flashs back, quand elles étaient deux et qu'elle avait des bracelets au bras qui cliquetaient.

Même si je resterai une lectrice de Laura Kasischke, celui-ci m'a un peu lassée finalement après un départ en fanfare électrique et une écriture toujours aussi incisive, trop de mystères entretenus a fini par noyer le fil conducteur dans le flou. Reste à découvrir l'avis de Eeguab, avec lequel cette lecture était commune.

 

27/08/2013

Wilderness Lance Weller

detail porte bleue.jpgCe roman est construit comme une boucle fermée avec des cercles  à l'intérieur, de plus en plus profonds les cercles, ils creusent vers le fond, et le fond est un champ de bataille, ou plutôt une forêt ravagée, striée de coups de canons et de baïonettes où s'enchevêtrent les corps mutilés, sciés, brûlés, fendus, percés des soldats qui firent la guerre de Sécession, des deux côtés. Le héros, Abel Truman, n'était pas dans le bon n'y a laissé finalement qu'un bras et un peu son reste d'âme, déjà que la vie lui en avait pris pas mal avant. La boucle, c'est lui qui va l'accomplir, mais ce n'est pas par lui qu'elle commence, la vie d'Abel est un gouffre où l'on s'enfonce bien plus lentement que cela.

Le premier cercle commence par la fin : Jane Dao-ming Poole est une vieille femme aveugle, à présent en maison de retraite d'où elle n'oublie pas le bruits des choses qu'elle n'a jamais vu, ni ses trois pères : le premier est mort, le second et le troisième aussi. Le second a été Abel, quelques heures et le troisième, Glen, quelques années.

On rentre dans le deuxième cercle, toujours par la fin, Abel est un viel homme qui tousse ses poumons sur une plage du Pacifique. Il y vit depuis la fin de la guerre, il s'est posé là comme on se pose en exil de la vie. Depuis quatre ans, un chien l'accompagne, plus tout jeune lui non plus, et quelques souvenirs : une jeune femme qui fut la sienne, un bébé, un pot de peinture bleue qui s'étale sans fin, et la guerre aussi après, ses éclats qui l'écorchent toujours. Un jour, la mer ne voudra pas de son corps las et couturé, alors commencera le périple pour retrouver une certaine porte bleue. C'est dans ce deuxième cercle que deux saligauds vont les pister, lui et le chien, puis l'inverse, en un chassé croisé qui n'a rien d'une charge héroïque mais des accents de convoi funèbre, en espérant que justice soit malgré tout rendue.

Dans le troisième cercle, celui du fond, Abel est soldat, du mauvais côté donc, celui des Rebelles de l'armée du sud, qui se battent contre ceux de l'Union et l'idée qu'un homme noir est aussi un homme. Au fond du dernier cercle de la mémoire d'Abel, il y a donc l'enfer de Wilderness, une bataille pour dire toutes les autres, un condensé qui s'avance doucement, par lambeaux pourrait-on dire, avant que lui et ses deux plus proches "amis" ,ne soient plongés dans la marmitte. Brisés, crasseux, déjà avant que n'explose la forêt et la conscience d'Abel, ce n'est pas qu'il y croyait vraiment à la cause de l'inégalité entre les races, mais cela lui permettait d'avancer sans comprendre et sans voir, jusque là.

De cette tuerie initiatique et finale, Abel a gardé quelques souvenirs, comme des petits cailloux qu'il va égrainer au long de son dernier voyage ; un crucifix en os, un médaillon avec une photo, une lettre qui disait la peine d'un soldat d'en face de devoir tuer des hommes, juste parce qu'ils sont dans l'erreur. Celle-là, elle le hante encore et l'image d'une autre jeune femme qui ne fut pas sienne et qui lui donna pourtant sa vie. Elle était noire, et Glenn aussi, un beau personnage de type qui se bat, après le guerre pour pouvoir aimer la femme blanche qui souffre à ses côtés, Helen. Puis, la petite fille et peut-être, pour celui qui était du mauvais côté et qui a voulu l'oublier, la rédemption; allez savoir ...

 Un roman superbe, qui prend force et ampleur en même temps qu'on s'enfonce dedans.

 

13/08/2013

Loving Franck Nancy Horan

loving franck,nancy horan,romans,romans américains,déceptionsAprès une série de lectures où le sordide côtoie le tragique, je me suis dit qu’il faudrait  que je m’accorde à l’été, avec un roman léger et sans souci, un roman avec de l’amour dedans, un peu de guimauve mais pas trop, un amour impossible, évidemment, je ne vais pas me changer, avec un petit arrière fond historique, histoire de justifier …

«  Loving Franck », c’est exactement cela, sauf que je me suis un peu ennuyée quand même, finalement.

Au début du XXème siècle, à New-York, Mamah ( prononcer «  May-ma », mais moi, je n’y suis pas arrivé dans ma tête et du coup, mama faisait hiatus avec le personnage, c’est bête, hein, à quoi cela tient l’adhésion à un personnage) s’est mariée de raison, mais d’elle-même, au tranquille Edwin. Femme aimée, comblée, elle mène un train de vie pépère à l’aise. Intelligente, cultivée ( elle parlait trois langues en primaire), elle a été une femme fille militante pour le droit des femmes, bibliothécaire et indépendante. Puis, elle s’est rangée dans le mariage et la vie de famille, comme on se lasse d’un tricot que l’on n’arrive pas à finir.

Edwin veut « une maison du bonheur » où tout ne serait qu’ordre et harmonie (volupté, par contre, ce n'est pas sur), et elle se laisse convaincre.

Et c’est alors que lui tombe dessus le grand Amour, Franck, l’architecte de génie, l’original, le révolté, l’ARTISTE qui vit son art comme il respire. Il refuse les canons classiques et professe une architecture organique, une architecture qui serait « Américaine ». Il conçoit donc des « maisons jardins » en totale harmonie avec le milieu naturel où il les fait pousser ( en quoi est-ce typiquement américain ? Je ne le sais, surtout que pour l’instant, il les construit en ville ses maisons de la nature, mais bon, passons …).

Il n’y a pas qu’en architecture qu’il renie les conventions, en amour aussi, l’artiste est hors des contingences normales dit-il, surtout lui vu qu’il apporte déjà son génie au monde, alors celui-ci n’a pas à lui demander des comptes. Et toc. Mais bon, il faut bien croûter ma bonne dame, et nourrir sa nombreuse famille, qu’il aime, et sa femme qu’il n’aime plus trop mais qui est la mère de ses enfants. Mamah, deux enfants, une gouvernante pour les élever, une sœur pour confidente, se sent inaccomplie de l’intérieur et va le réaliser en rencontrant donc, Franck, le Grand Amour auquel elle ne peut échapper sous peine de se trahir elle-même. D’où le dilemme qui  se veut tragique, soit elle se trahit elle, et son intérieur de femme libre, soit elle trahit tout les autres. Ce sera donc tous les autres. Elle se voue à son amour en se réalisant elle-même, ou l’inverse, bref, c’est compliqué et ça lui fait des cas de conscience.

Ils vont s’enfuir en Europe, vivre à Berlin, Florence, en passant par Paris, s’acheter de belles choses. Franck ne peut y résister, la beauté doit l’entourer, quel qu’en soit le prix. Non, ils ne sont pas égocentriques, non, il n’est pas  imbu de lui-même, enfin si un peu quand même, mais il ne peut pas faire autrement, le pauvre, et elle non plus. Ce qu’il n’empêche qu’ils aiment leurs enfants ( au cas où le lecteur finirait par en douter, les personnages le répètent), mais ils sont rejetés de la société, et toujours, ma bonne dame, quand on a un destin hors norme à réaliser, on ne peut pas toujours regarder à la dépense, quitte à frôler la malhonnêteté.  Sans arrêt, ils n’ont pas un sous, mais traversent l’Atlantique comme si c’était du beurre, logent dans un palace berlinois, dans des villas à Florence,  rencontrent philosophes et artistes,  et lui crée et elle réalise son intérieur … Et puis, il y a le final, la réalisation de la maison idéale en plein Wisconsin. L’auteure ne doit avoir aucune idée du prix du bois de construction et du coût des pommiers, moi je dis.

Je sais, c’est trivial, je suis passée à côté du grand amouresque, ces incohérences financières bassement matérialistes sont indignes d'une lectrice, mais l’alignement des grands discours sur les artistes incompris et géniaux et les sacrifices de leur muse , moi, ça m’a lassée.

11/08/2013

Le tireur Glendon Swarthout

colt 2.jpgUne légende se meurt mais ne se rend pas, pas comme elle aurait dû disparaître en tout cas. Entre en scène un vrai dur de l’Ouest, à cheval et monté sur un coussin rouge, volé dans un bordel, comme il se doit. Sauf que ( désolée …) la légende a drôlement mal au cul. La légende se nomme J.B Brooks, selon les visions, il est un assassin ou « un tireur ». Mais de toutes les façons, il est la légende de l’ancien Far-West qui se meurt aussi, celui des saloons, des bordels à frou frou, des stetsons percés d’un trou, des parties de poker qui se dissolvent dans les balles des tirs croisés. Il y a même un tramway à cheval dans les rues de Santé Fé d’après le Rio Grande, c’est dire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la légende n’est pas vraiment la bienvenue dans cette ville qui voudrait bien en faire un fantôme plus rapidement encore qu’il ne tire. On dit qu’il a tué trente hommes. Il dit qu’il n’a pas eu le choix, il a défendu sa vie et a toujours vécu selon son code d’honneur qui ne souffre que peu de contradictions. Sa marque de reconnaissance, les deux révolvers dans les poches cousues de sa redingote. Il meurt juste après la reine Victoria. Il l’a lu dans le journal . Sauf qu’elle et lui n’auront pas la même place dans l’histoire, sans compter que, un cancer du colon, ça manque de classe et de gloriole pour le dernier meilleur tireur de l’Ouest. L’homme n’est pas vieux mais il est au bout de sa course vaine, et c’est la dernière. Dans le journal, aussi, des échos de ce monde qui change, qui n’est plus le sien ; la mode des bloomers pour les new yorkaises le concerne peu. Sa décrépitude, il va la vivre en solitaire, de plus en plus coincé dans la chambre de la pension de madame Rogers, veuve, flanquée d’un fils qui se rêve en vieux dur. Il n’a rien acquis, ce n'est qu'une fois sûr de sa fin prochaine, qu' il va tenter de la maitriser, de la mettre en scène, d’abord pour sa réputation, puis pour un drôle de sentiment d’amitié pour sa logeuse. Il croit pouvoir faire des choix, il ne fera que ceux qu’on lui laissera faire. Les seuls hommages qu’il reçoit sont ceux des profiteurs de sa future mort : un journaliste qui voudrait reconstruire la légende, un photographe qui va vendre son image, le croque mort, sa dépouille, et une ancienne maitresse qui brade tout. Ils se succèdent et le tireur à l'agonie orgueilleuse pense encore que c’est lui qui les roule en détournant pour un autre profit, pour une fois presque altruiste, les gains de la mort de sa légende en carton pâte.

« Roman crépusculaire » écrit au cordeau du sujet-verbe-complément, peu d’images, les faits s’alignent, sont pointés dans un « c’est comme cela » efficacement lié au personnage : une dernière chevauchée où seuls trainent quelques restes d'une gloire que s’arrachent les chacals. Seule la logeuse aurait pu sauver quelque chose mais c’est trop tard pour tout le monde. Le Far Ouest disparait dans une dernière mise en scène qui ne fait rêver qu’un jeune homme un peu paumé.

Un texte court et sec comme un dernier souffle du Rio Grande.

Merci à Jérôme et à bien d'autres amateurs (et une trice) du genre et des éditions Gallmeister pour le très bon conseil.

09/08/2013

Room Emma Donoghue

dora.jpgJack est un extra terrestre, il vient d’une autre planète, « La chambre », c’est le seul univers qu’il ait connu  jusqu’à ses cinq ans révolus, qu’il fête au réveil des premières pages du roman avec le seul autre être qui habite la même planète que lui, se mère de 27 ans, dont on ne saura jamais le nom, normal, elle est maman et c’est tout. Elle n’a pas d’autre identité pour lui. Le Grand Méchant Nick est leur seul prédateur. Il vient de l’Extérieur, du Dehors qui n’existe pas. Jack est né dans la chambre, il n’en connait que les limites et les rituels.

Dans madame Télé, vivent d’autres extraterrestres, aussi vrai s pour Jack que Dora l’exploratrice, qu’il salue de la main et de la voix et  Dylan, le plus costaud des maçons qui chante avec lui. Ce sont ses amis, ils viennent le voir. La réalité qui existe, c’est lui, Jack et sa maman, et cette réalité serait parfaite si il n’y entrait pas le bip bip qui annonce l’arrivée du Grand Méchant Nick qui n’apporte pas toujours le cadeau du dimanche et parfois fait mal à maman.

La perfection pour l’enfant de ce monde clos est la construction  de la mère de Jack pour qu’il ne sache rien de ce qui est évidemment une séquestration. Pour elle, mais donc lui n’en voit rien.

On comprend quand même rapidement qu’elle a été enlevée à l’âge de dix neuf ans et enfermée dans une cabane de jardin transformée en prison  hermétique de l’intérieur. Dans le désespoir immobile et contraint qui est le sien, la naissance d’acquérir dans sa prison une forme d’équilibre, artificiel. Jamais elle ne le voit comme son fils à lui, il est uniquement son fils à elle, son monde. Le « père », d’ailleurs, n’a pas le droit d’approcher, de voir, ni de toucher son « fils », l’éloigner du mal pour que le mal n’existe pas. La nuit, dans petit dressing, Jack s’endort en comptant les coups de boutoir de ce qu’il ne sait pas être des viols.

Pour son fils, qu’elle veut « normal », la jeune fille a inventé depuis cinq ans un monde fait de rituels, autant de protections de l’ennui et du vide, à heures fixes et jours fixes : petit déjeuner en comptant les céréales, déjeuner avec des légumes pour éviter les carences, se brosser les dents, se laver en entier, laver le linge et jouer. Jouer à n’en plus finir, avec des jouets bricolés à la mesure de ce qu’il possède, de ce qu’ils peuvent demander au grand méchant loup. Elle compte tout, car tout pour lui est faveur, un rouleau de scotch, un bout de ficelle, une épingle …

De temps en temps, elle part dans l’Ailleurs, ne joue plus, ne compte plus, dort, le cou tuméfié. Mais le plus souvent, elle tient son programme et le violeur aussi.

Cependant, à partir du jour des cinq ans de Jack, la mère sent que le danger va encore changer de nature, va sortir de sa routine qui lui a permis de tenir et de mentir à Jack. Le grand méchant loup se fait plus inquiétant encore, il tente de les écraser, pauvres petites miettes qu’ils sont dans leur boîte, entre impuissance et inconscience. Alors, elle va trouver une solution dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est de la dernière chance désespérée avant que le loup ne souffle sur la cabane de jardin et la fasse disparaitre comme deux fétus de paille.

Au départ, la narration assumée uniquement par l’enfant m’a un peu gênée, l’écriture se mettant (mais c’est logique) à la dimension de son vocabulaire et de son monde si restreint que les répétitions de madame télé, madame table, monsieur tapis, madame plante, madame lucarne qui laisse passer le visage de dieu ( comprendre la lumière du jour), maman qui donne du doudou lait,

sont si fréquentes qu’elles semblent tourner en rond ( mais c’est logique aussi). Et de logique en logique, on en arrive à un roman assez étonnant, sur un vécu insondable de sordide et d’horreur, où les réalités inversées disent un traumatisme avec une innocence touchante de plein cœur.

24/07/2013

Nos plus beaux souvenirs Stewart O'Nan

chautauqua_t_shirt-r4b325d2cd49b41b9a5ed9f0b16f41d29_804gy_152.jpgOuf ! les vacances sont finies ! Pas les miennes mais celles de la famille Maxwell, et tout le monde a survécu, même moi. Pourtant, ce n'était pas gagné, pour eux, surtout pour eux, parce que moi, finalement, je n'étais que de passage ... Pourtant, leurs vacances ne durent qu'une semaine. Une semaine, ça peut-être long ou court. Et là, c'est long, surtout pour eux, pour moi aussi quand même un peu .... surtout vers la fin, quand ça s'étire en heures, la semaine, le départ ...

Les vacances commencent un samedi, tous les membres de la famille convergent de leur point de départ à leur point d'arivée, le cottage famililial, les pieds dans le lac de Chantagua, au nord de l'état de New-York. Il y a la mère, Emily, la tante, Arlène, qui viennent dans la même voiture, dans une autre, le fils Max, la femme Lise, leurs deux enfants, les vélos sont accrochés à l'arrière, et dans le minibus, jonché de boites de nourriture toute faite, la soeur et ses deux enfants aussi, une fille (un peu rebelle, mais bon, la mère est un peu flinguée aussi, en plein divorce et dépressive), un garçon, juste comme il faut, d'ailleurs il s'appelle Justin et fera fort peu parler de lui pas la suite, donc autant le faire maintenant.

Depuis des années, la famille se retrouve là, au bord du lac. L'année prédente, ils n'ont pas pu parce que le père, Henry, était en train de mourir. ça leur a presque manqué, en fait, le père aussi évidemment. Et cette année, c'est la dernière fois parce qu'Emily a décidé de vendre de le cottage. Pas pour les embêter, non, mais parce qu'elle a demandé avant qui en voulait faire quoi et personne n'a rien dit, alors que maintenant, ils se révèlent contre. Mais pas de grands débats ni de grandes fureurs dans cette famille-là où les rôles paraissent fixés et boulonnés. Emily décide et fait la cuisine, ils se méfient d'elle, elle griffe parfois, ses enfants semblent lui en vouloir de son indifférence, de sa place, de ses décisions, d'une sorte de mépris ou de trop grande attente envers eux. Ou les deux ensemble.

Au lieu de parler, donc, ils accomplissent des rituels ; un peu toujours les mêmes, cautionnés par les années comme presque leur seul garant que ce sont bien des "vacances" : le parcours de golf, la sortie à pneu sur le lac, le barbecue, l'embarcadère comme point de fuite, le banc comme horizon, la promenade du chien, devenu plus vieux, c'est tout, le restaurant et le feu d'artifice du dernier soir. Quelques variantes quand même pour cette dernière année : le putt' and putt' a fermé, l'enlèvement de la serveuse de la station service du coin et une visite des chutes du Niagara pour cause de pluie.

N'allez pas croire pour autant qu'il se passe quelque chose, il ne se passe rien. Il y a bien Sam ( le petit fils) qui vole la montre de sa belle cousine, les deux cousines qui voient un beau garçon en se promenant, une panne d'électricité pour une raison inconnue, un soir, et deux soirs de suite, ( mais oui, mais oui ...), l'alarme de la maison des voisins qui se déclenche pour une raison qui restera inconnue, et le pauvre Justin qui se trompe de liquide pour le lave vaisselle et du coup, il y a de la mousse partout dans la cuisine.

Dans ce vase clos d'ennuis et de rancoeurs assourdies, se croise Mag, la looseuse, celle qui n'y arrive pas, qui est en train de divorcer, celle sur laquelle on peut compter pour toutes les déceptions de ses parents, son frère, Ken, sur lequel  on comptait un peu plus, mais non, finalement, il vivote rêvant de gloire photographique, hermétique à toute imagination, il fait de son mieux, sa femme Lise, enfant gâté, hermétique à tout ce qui n'est pas elle et lui, même à leurs enfants et surtout à sa mère, Emily, dont se demande quand même ce qu'elle a bien pu faire (mais on ne le saura pas). Ferme la marche, la tante au chien, l'institutrice célibataire qui aurait bien voulu garder la maison, mais, bon, elle prendra la télévision qu'on lui donne.

Autour d'eux, du cercle qui tourne en rond, s'alignent les bibelots, les beaux souvenirs s'y accrochant comme à de dérisoires pendules du temps qui est passé : six verres avec dessus une voiture ancienne différente, le père y buvait un whisky, parfois, une salière et une poivrière en forme de petits cochons, un briquet zippo, un puzzle que personne ne finira jamais.

C'est l'infraordinaire qui raconte l'ordinaire et prend la place des paroles. C'est beau, mais c'est lent, je ne savais pas que l'ennui pouvait être raconté d'aussi prégnante façon. C'est d'une beauté qui s'écoule lentement, en quelque sorte .

Il semblerait que l'on retrouve Emily dans un autre roman de cet auteur, " Emily", peut-être que là on en sait davantage ... Mais j'en doute, pas le style thriller, le bougre d'O'Nan!

 

21/07/2013

L'indien blanc Craig Johnson

l'indien blanc,craig johnson,romans,séries policières,romans policiers,romans américainsTroisième tome des aventures de Walt Longmire, le shériff préféré d'un certain nombre de lectrices, dont moi, il s'annonçait moins nature writing, centré sur un drame se déroulant en dehors du petit comté d'Absoraka, Wyoming, où sévit d'habitude le super héros, souvent cabossé, et sa bande de bras cassés. Après deux scènes loufoques et décalées, Walt commençant sa campagne de réélection par une séance de lecture calamiteuse auprès d' enfants que "La belle au bois dormant" laissent parfaitement de marbre, puis une intervention de Walt, toujours, en pompier d'un couple en plein duel au soleil, il part pour Philadelphie, rendre visite à sa fille, Cody, "la plus grande juriste de tous les temps".

Henry conduit le shériff à destination avec le chien, toujours sans nom et sans laisse. L'indien blanc, ce n'est pas lui, lui, il est toujours indien-indien et va installer son expo de photos, celles qui ont été triées dans l'épisode précédent, comme quoi, mine de rien, les choses avancent dans cette série.

Walt en papa pépère en vacances, pourquoi pas ... Papa poule inquiet pour sa grande fifille qui semble s' être fiancée avec un certain Davon, ce qui ne lui plait guère d'office, par principe, et en plus d'être le fiancé potentiel de sa Cody d'amour, le Davon est allergique aux chiens. La rencontre s'annonce mal. Et moi, le Davon, tout de suite, je ne l'ai pas senti non plus, mais évidemment, pas pour les mêmes raisons, c'est juste que Davon, je l'ai associé à une savonette à cause d'une certaine marque de cosmétique. Impossible de me défaire de l'image d'un truc blanc qui mousse et glisse sous la douche. Il s'avérera d'ailleurs que je n'avais pas tout à fait tort.

Evidemment, rien ne se passera comme prévu. Walt va bien retrouver sa fille mais directement à l'hôpital, sans passer par la case retrouvailles, elle est dans le coma justement à cause du gars Davon, qui lavait bien des trucs, mais des trucs pas clairs. Evidemment, le papa shériff va se lancer à la poursuite dudit gars, puis de d'autres, responsables collatéraux. Il aura évidemment toujours, son compte de gnons, donnés et recus, plutôt reçus d'ailleurs, de pansements, d'entorses en tout genre, de courses poursuites, à pieds, en voitures et à cheval ( au sens propre !), avant de finir, lessivé mais vainqueur, à bout des méchants. 

Côté coeur, c'est aussi la course entre la mère de Vic ( ben oui, elle habite à Philadelphie ...), un piège à embrouilles, et Vic elle même, un autre piège à embrouilles, mais cela, on le savait déjà : une rivalité entre deux sourires de louves et Walt, cette fois-ci, ne s'enfuira pas tout à fait assez vite des appâts tendus.

L'histoire policière, heu ... un jeune intello qui a viré indien, un jeu de piste dans la ville, un truc comme cela, je crois .... finalement, l'intrigue amoureuse est la moins tordue. C'est dire. Comment Walt arrive au bout de l'écheveau tout en veillant sa fille chérie ? ben, c'est à cela qu'on reconnait les super héros ! ( Henry fait homme médecine, il faut le dire, et panneau conducteur aussi)

Un tome un peu en dessous des deux premiers, j'ai trouvé, l'enquête ne tenant que peu la route, mais pas question d'abandonner Walt Longmire pour un embouteillage narratif subsidiaire ...

 

15/07/2013

Le trône de fer I George R.R. Martin

10965668-texture-d-39-un-mur-delabre-dans-un-ton-brun.jpgC'est LA saga que je voulais commencer, depuis un certain temps déjà, depuis une certaine note d'Ingannmic. M'y voilà enfin à me régaler de ce bon gros feuilleton à gros bouillons de bruits de de fureurs en des temps ancestraux, mi- moyennageux, mi fantasy-gothique. Et cela tombe bien en ces temps de hamac, vu que c'est une lecture de hamac ( qui peut être virtuel ...). Mais pas une lecture de serviette de plage, la serviette est trop plate et le livre trop lourd à porter, en plus, il faut le garder ouvert. Donc, pour garder un gros livre ouvert allongée sur une serviette, c'est trop compliqué, il faut le tenir en l'air, on risquerait de se faire du muscle.

En plus, au début, il faut garder deux fois le livre ouvert, une fois à la page que l'on est en train de lire, donc avec au moins un doigt, et un autre à la page de liste des personnages, donc avec un deuxième doigt et pouvoir faire l'aller retour entre les deux. Des personnages, il y en a beaucoup, normal pour le début d'une saga qui se met en place, il faut donc faire connaissance avec tout le monde, ce qui fait pas mal d'aller -retour.

Je prends juste un exemple, un facile. Dans la "Maison Lannister", " Jaime, dit le régicide, frère jumeau ( sic) de la reine Cersai et Tyrion le nain, dit le lutin, ses enfants". Et c'est là que l'on se dit, pourvu qu'il n'y en ait pas trop des enfants ... Ou alors qu'il y ait une deuxième liste au milieu du bouquin (parce que dans mon bouquin, il y a deux tomes et une seule liste, et que je voudrais tant qu'à faire continuer à y comprendre quelque chose à la saga, vu qu'elle est drôlement bien.)

Donc, la période indéterminée et les personnages idoines, roi, reines, seigneurs, princesses, tyrans, régicides ; tous les indrédients y sont. Quatre maisons proches du pouvoir pour le royaume des sept couronnes, ce qui ne tombe pas juste. Je n'ai pas compris pourquoi mais cela ne gêne pas. Ce qui est sûr, c'est que ça sent le roussi et que cela on le comprend vite.

 En même temps, la saga prend son temps pour s'installer, ce qui est très bien, le rythme permet au lecteur de s'installer, de se caler et de prendre ses repères dans la mise en place des intrigues. Les chapitres avancent par personnages, le nom est bien marqué dessus, donc on se perd pas . Bon, au début, il faut vérifier sur la liste, mais rapidement on s'y retrouve, vu que l'auteur, pas bête, il prend toujours un peu les mêmes : les membres de la maison Stack. Enfin, pour ce premier tome, et j'espère bien que cela va continuer parce que je les aime bien, moi les Stack, on voit bien que cela va être les gentils. Rien que le papa qu'est droit, honnête, qui aime sa femme, ses enfants, qui a des valeurs, de la fidélité, de la lucidité ( quoique ...), et du courage : sa femme et ses enfants pareils, même son batârd. ( Je ne vous fais pas la liste, ni la présentation détaillée de chacun, trop long, je dégrossis la saga). Les autres grands seigneurs des autres grandes maisons ne sont pas tous comme Ned (le papa), certains sont fourbes, méchants, ambitieux, traîtres et tout et tout. Surtout ceux de la maison Lannister, et surtout le Jaimes ( le demi frère de la reine, resic ...). Le Tyrion, le nain, il est plus rigolo, s'en méfier quand même parce que son infirmité ne garantit pas sa faiblesse et lui a fait une langue retorse.

Donc, en gros, vous avez un royaume qui prend l'eau. Il a été conquis par le roi actuel, Robert, qui a dégommé le précédent, trop cruel, avec l'aide de tous les grands seigneurs actuels (ou presque), pour prendre sa place. Sauf que depuis, Robert, gouverner l'ennuie et lui pèse, il préférait la fureur de la conquête et se noie dans les plaisirs grossiers pour compenser. Il se laisse rouler dans la farine et pour tenter de s'en sortir, il fait appel à l'ami fidèle, Ned, qui n'avait pas vraiment envie de s'y coller, mais bon ...

Sauf que Robert n'écoute pas grand chose d'autre que ce qu'il a envie d'entendre, que les complots sourdissent, que les intérêts se confondent.

Ned fait ce qu'il peut mais "l'hiver vient", la métaphore qui désigne la guerre, mais pas que vu que dans ce pays là l'été désigne la paix, que le royaume était en été depuis un moment et qu'avec l'hiver ressurgissent les créatures. "Les Autres", se raprochent du mur du Nord, gardé par les gardes noirs. Mais le mur se dégrade, et les gardes, de moins en moins nombreux, n'arrivent pas à faire entendre leur voix par delà les vents du nord des fratricides qui se préparent.
J'adore.

 

Et une nouvelle conquête ( mais pas pour Robert) : une comète

 

 

09/07/2013

Pas Sidney Poitier Percival Everett

percival everett,pas sidney poitier,romans,romans américains,pépitesUn des problèmes quand on achète un livre sous le nez d'un auteur dont on ne connait rien mais dont on veut lire un livre, c'est que l'on peut avoir un grand moment de solitude, surtout quand l'auteur ne parle qu'anglais et parle peu .... Du coup, A.M. et moi ( enfin, surtout A.M. vu qu'elle parle anglais), on lui demandé à l'auteur lequel prendre : ce qui est assez idiot en soi, soit, mais qui permet de dire quelque chose au lieu de rester bêtement aussi à regarder les couvertures qui ne disent rien elles non plus et que l'auteur derrière reste silencieux à vous regarder regarder.

Percival Everett a désigné du doigt un de ses livres "Horses" ("Blessés" en fait, de son vrai nom), en disant "Celui-ci parle de chevaux" puis un autre " Pas Sidney Poitier" en précisant "Et celui-là, non" ...  et en anglais dans le texte, le sourire des yeux en coin... A.M. est repartie avec "Horses" et moi avec "Pas Sidney Poitier", ne sachant encore que cet exemple pince sans rire en disait long sur le système du burlesque qui en dit bien plus long que ce qu'il semble dire à l'oeuvre dans ce livre (mais, je n'ai rien contre  les chevaux et donc rien contre le prêt d'un livre de Percival Everett qui parlerait de chevaux ...)

Et là pour en parler du livre , ben me voilà recoite et remoite. Ce que je puis dire avec certitude, c'est qu'il n'y a pas l'ombre d'un cheval là dedans. Enfin, si, mais un tout petit, et même pas en vrai, en rêve, un petit rêve qui n'en est pas vraiment un en plus. Je sais, je m'embourbe, donc je recommence.

Pas Sidney Poitier est le nom du héros, ce qui est vrai, qu'il n'est pas Sidney Poitier, je veux dire. D'accord, il est noir, il beau, il est né dans un quartier pauvre d'une mère folle à lier. Sauf que, c'est l'inverse qui se passe de ce que l'on attend. En fait, on a un livre qui inverse tous les clichés du livre "dénonçant le racisme contre les noirs aux USA" tout en "dénonçant le racisme contre les noirs aux USA et les clichés", et même chez les noirs clairs aux USA, parce que Sidney est un noir foncé, ce qui a une certaine importance.

D'abord, Pas Sydney Poitier est riche, très très riche et même pas méritant. Il n'a rien fait pour mériter ça, c'est juste sa mère folle à lier, ( quoique ...) mais douée pour les placements financiers qui lui a assuré sa vie entière sans rien faire. (Elle faisait drôlement bien les cookies aussi, mais là, je dévie).

Ensuite, orphelin très jeune, Pas Sidney Poitier ne va pas être adopté par une famille blanche charitable et intégrer le lycée pour méritants du coin à cause de bonnes notes et contre les sarcasmes racistes. Non, il va vivre sa vie d'orphelin à côté d'un vague tuteur-mentor, très riche aussi, aussi frapadingue que la mère et la plupart du temps absent. Quant aux bonnes notes, ce n'est pas vraiment son souci  ...

Pas Sidney Poitier est quand même une victime, un laissez à l'écart, mais pas tant à cause de sa couleur (même si il est foncé pour un noir ...), ni même à cause de sa richesse, mais à cause de son nom qui induit souvent en erreur : une farce burlesque qui conduit le héros a une sorte de road movie chaotique, notamment bucal ( mais là, pas possible d'en dire plus ...).

Pas Sidney Poitier n'est donc pas méritant, pas charitable, pas dépensier, pas séducteur, Pas Sidney Poitier vaque, ne sait que faire, tente quelques trucs, sosie involontaire et indifférent ... En rêve, il se métamorphose en différentes figures du nègre afro-américain, celui des westerns en technicolor, ou de la littérature de la rédemption (même si ce n'est pas juste pour le bouquin, je pense quand même à "La couleur des sentiments"), de l'Oncle Bens à l'esclave fuigitif ... Dans la vraie vie, il rencontre le non-sens raciste et le vit ainsi, comme un non-sens, révélant en creux les haines viscérales et larvées de ces petits blancs dont le rêve américain est ici bien proche de celui des paumés de Donald Ray Pollock, ( ici et ) on peut y voir un écho, sauf que là comme c'est une fable burlesque, c'est le noir qui gagne ( enfin presque, en fait, parce que ce n'est pas sûr non plus ...)

Intelligent, fichtrement fin, drôle, grinçant des rouages.

 

03/07/2013

Les débutantes J. Courtney Sullivan

collier-le-bal-des-debutantes.jpgLe titre dit l'essentiel. Après, on glose ( ou l'on glousse, vu le contexte entre fifilles )

Quatre jeunes filles débutent, elles débutent deux fois, une fois à l'université, et une autre fois, dans la vraie vie, après l'université. Ce qui fait que le livre est en deux parties. Facile.

A l'université, les filles se rencontrent. Il y a Célia, la jolie meneuse de bande à la langue bien pendue mais qui a tendance à picoler un peu trop et s'envoie des mecs sans trop regarder à la qualité. Ce qui va lui jouer des tours, forcément, pas des plus sympathiques. C'est celle qui la maman la plus gâteau. Et pourtant ...

Bree, la belle blonde aux courbes de rêve, la plus Barbie, arrive fiancée à Doug, se retrouve amoureuse de Lara, tiraillée entre amour saphique et idéal familial, elle va mettre des plombes à choisir avec qui rompre. C'est elle qui a la maman la plus regardante.

Sally, maniaque de l'ordre et de la normalité comme des refuges, elle choisit le mariage et l'homme comme autoroute à péage vers l'équilibre du bonheur, après un petit itinéraire bis, quand même. Elle est orpheline, et donc dans ce roman là, c'est celle qui manque de repères, côté maman. Côté papa aussi, mais ça compte moins.

Et enfin, April, la plus féministe, la plus engagée, la plus rebelle aux codes "fifilles à garçons pour la vie". C'est celle qui a eu la maman la plus débraillée, du genre à fumer des trucs avec ses potes au lieu de lui changer la couche, de la trainer dans des manifs pacifistes au lieu de lui dire qui est son père. Du coup, c'est la plus déstabilisée, en manque de modèles, elle va se trouver une égerie. Pas la bonne, forcément.

A l'université, elles étaient plongées dans leur mini aquarium, leurs quatre chambres côte-côte, dans la résidence King, dans l'université de Smith. Une université que l'on ne choisit pas hasard, une université de filles seulement, à la solide tradition féministe, une singularité qui permet, entre autre, de devenir lesbienne, mais ce n'est pas obligé non plus. On peut juste se contenter de se rouler des pantins, de se promener en petite tenue, de boire de la bière tiède, de grossir dans un laisser aller intime fait de bas de pyjamas et de soirées vautrées sur des lits à se faire des confidences ou s'analyser le nombril.

Toutes les quatre étant issues de familles middle-class, leurs variations familiales en font une sorte de panel représentatif, mais de quoi ? Je ne sais pas trop en fait.

Leurs états d'âme étalés, dévoilés, disséqués m'ont laissée de côté, leurs bavardages et atermoiements sentimentaux m'ont paru futiles et même superficiels. Rien qu'accroche et qui griffe, seulement des batailles d'ongles laqués. Elles sont bien mignonnes, attachantes dans leur volonté de ne pas grandir ou si, de se conformer ou pas, la grande question de la deuxième partie. On voit bien le propos. Pas prêtes pour la vraie vie, elle se cherchent des nids ( des nids différents pour chacune évidemment, à cause du panel ; le célibat assumé, le mariage assumé, l'homosexualité assumée, le féminisme combattant), elle se frottent les ailes pour se tenir chaud entre elles avant de s'envoler.

Un peu anesthésiant, version féminisme light et condition de la jeune fille pas facile facile, un poil édulcorant comparé à d'autres liqueurs plus fortement dosées comme Nous étions les Mulvanney ou A suspicious river.

 

25/06/2013

Tout ce que j'aimais Siri Hustvedt

tout ce que j'aimais,siri hustved,romans,romans américains,pépites,famille je vous haisAttention, livre intello à la Paul Auster virant au thriller psycho sans prévenir : quelque chose autour de la création, de l'art, d'où ça vient, de ses rapports avec le mensonge, l'aveuglement, la patermaternité, l'amour et l'amitié, des trucs contagieux qu'on ne choisit pas, ni sa forme, ni sa cible, ni son abandon, ni sa fin.

Première partie : livre qui cause d'art, donc, d'amour et d'amitié. Quatre intellos pur jus s'aiment d'amour et d'amitié tendres. ( Bon, il y a bien une empêcheuse de tourner en rond, la sorcière qui va leur jeter des sorts, mais je vais la nommer X, parce que j'ai la flemme de retrouver son nom) X. est la première femme de Bill, il l'a aimée par erreur. Mais pour l'instant, il ne le sait pas. Le narrateur est Léo, ancien prof d'histoire de l'art, il a perdu sa vision centrale et ne voit plus que sur les côtés. Léo, dans son fauteuil de bureau d'appart new yorkais lit les cinq lettres de Violet. Violet est la deuxième femme de Bill, celle qui ne va pas l'aimer par hasard. Bill est est un peintre, mais au début était aussi un peintre en bâtiment. Bill a maintenant un atelier, un loft sale, mais n'est pas encore un artiste reconnu par l'intelligensia des critiques d'art. Il ferait dans le néo réalisme, la honte. Violet est une sorte de belle érudite en hystérie européenne, celle des femmes de Charcot à la Salpétrière. Une super douée de l'analyse des analyses sociologiques. Erica est la femme de Léo, nerveuse, mouvante, changeante, belle, tendue, amoureuse, aimante et douce, elle pond des essais sur James Joyce.

A l'heure où Léo écrit leur histoire à tous les quatre, le vieux monsieur est seul et reprend le fil de leur vingt ans d'histoire : leurs rencontres, leurs amours, leurs amitiés, les longues discussions sur l'art, l'hystérie, le marché de l'art, les créations de Bill, leur genèse, leur vacances. Il décrit les oeuvres de Bill, son exigence et sa façon de tenir une ligne droite bien à lui, de construire son univers. Léo en ami fidèle soutient. Les oeuvres fictives de Bill sont si pertinentes et si habilement décrites que l'on voudrait bien qu'un vrai artiste les ait réalisées en vrai. Elles passent le miroir du littéraire pour s'incarner en cubes magiques à double face, où des fenêtres obscures s'ouvrent, elles racontent souvent la même variation : l'histoire de l'enfant sage que l'ogre, ou la sorcière, a volé pour le transformer en vilain petit canard.

C'est super bien écrit, super intelligent, fin, concis, ça analyse l'admiration, la fidélité, l'envie ... Les deux couples marchent de concert, les deux lofts sont voisins. Ce beau monde travaille, crée, dîne dans l'atelier du peintre ou dans le cliquetis des machines à écrire ou des enregistrements, très loin du New-York underground qui grouille pourtant sous les profondeurs ...où se révèlent les ombres clandestines des âmes pures et l'effroi qui en nait. C'est brillant comme une analyse de maître es-psychologie et ça prend aux tripes comme un thriller psycho aussi.

Chaque couple a un enfant, né quasi en même temps, ( mais Bill avec X, en fait, pas avec Violet), deux M, Matt et Max, M § M, ou M vs M. Deux doubles, l'enfant sage et l'enfant perdu. Mais là, c'est pour la deuxième partie, celle qui glisse vers d'autres profondeurs et d'autres pertes que que celle du cocon des doux amours loftés et lovés dans les galeries d'art et les canapés profonds.

Un livre deux en un quoi. Superbe des deux côtés. 

22/06/2013

La patrouille de l'aube Don Winslow

windan-sunset.jpgAprès la baffe énorme de  " La griffe du chien"j'avais bien envie de retâter des biceps de cet auteur, et puis un bon petit polar ne fait jamais de mal à sa bergère revenue (ravie) du marathon de la relecture "Retour à la terre" ...

Donc, armée de lunettes de soleil fictives, je suis partie pour la Californie, San Diego, spots de rêve, Beach Boy, sea sex and sun, avec l'enthousiasme de la néophite. Le surf pas en bandouillère quand même, j'ai horreur des combi qui collent. J'ai aussi horreur des lexiques, or là, il y en a un au début, un lexique des termes de surf + des termes hawaÏens de surf et autres. J'ai horreur des lexiques, tant à la fin qu'au début d'ailleurs, j'ai horreur d'avoir à consulter dix fois le sens du même mot pour le confondre avec un autre de toute façon dix lignes après. Ainsi, sans vouloir savoir ce qu'est un guns ni un pachero, je me suis lancée à l'assaut de la marée montante.

A vrai dire, je suis descendue très vite de la vague et failli jeter le wax à la baille.

La patrouille de l'aube est constituée d'une bande d'amis soudés à la vie à la mort et dont le passe temps favori est d'être assis sur une planche dans l'eau en clapautant des banalités de la vie, à savoir si l'ordre des priorités de l'existence est de manger un taco ou de mater une Betty. Sans compter que le narrateur nous les présente un à un ( un par chapitre), genre défilé de mode à la sauce club des cinqs ...

Sunny : la seule fille, blonde étincelante, surdouée en surf mais condamnée à attendre la vague de sa vie pour devenir autre chose que serveuse dans un rade de surfeurs machos (pléonasme ?)

Dave : le sauveteur de la plage, grand et bronzé, surnommé " le dieu de l'amour", parce qu'il est beau et qu'il drague toutes les Betty de la plage ( ben ouais !)

Jonny : le flic honnête de service, surnommé "Bonzaï", d'origine japonaise ( ben ouais, "bonzaï", ça vient de "bonze", non ?)

Et le héros, Boone, meurtri par la vie, ex-meilleur petit ami de Sunny, détective privé à l'apparence nonchalante mais à l'efficacité aussi tranchante qu' attachante ( forcément) ...

Comme la patrouille est amie pour la vie, je passe les autres, ce sont tous des bras droits du héros, il n'y a pas de pieds gauches.

Boone, for ever, est fils de surfeurs, donc surfeur, for ever. Boone ne connait que la plage, for ever aussi, tant qu' à faire, la plage, le poisson qu'on grille dessus à la fraîche, dans la lueur du soleil couchant ( non, l'histoire ne dit pas ce que l'on fait des combis collantes de sable qui grattent par en-dessous). Mais, attention, Boone n'est que cela, non non non, ce serait trop facile ... Ex flic, lourdé pour une faute qu'il n'avait pas commise, rongé par le remords d'une petite fille morte et le fantôme d'un pédophile, il est devenu détective privé, super, super, super efficace sous sa couche de bronzage nonchalant. Faut pas croire, Boone cache super bien son jeu, il lit aussi !

Arrive Petra, (non, ce n'est pas la fin, c'est juste le début de l'histoire, après les présentations des personnages et je fais super long parce qu'il n'y a pas de raison) une avocate arriviste, brune et pâle, une sorte de vampire froid et aveugle aux  mérites de Boone, qui les lui cache super bien ( mais bon, on sait comment ça se termine le coup de la belle vamp dégoûtée par le balourd de la plage ...). Petra embauche Boone pour retrouver ( tenez vous bien, la phrase va être super longue) une streap-tiseuse qui doit témoigner lors d'un procès à charge contre son ex-petit ami qui aurait monté une arnaque à l'assurance, le problème étant que le procès est le lendemain et que la stripteause a disparu, mais le lendemain, c'est aussi le jour de l'arrivée d'une houle historique sur la côte, et du triomphe annoncé de super Sunny.

Une super journée pour tout faire : l'intrigue ne tient pas debout, même pas sur un pied, et encore moins un pied lesté d'une planche de surf. Mais c'est drôlement bien, d'abord parce que cela va à toute vitesse et que l'on a peine le temps de se rendre compte que c'est n'importe quoi, ensuite parce que c'est n'importe quoi très bien fait, ( mine de rien on apprend plein de trucs sur l'urbanisme de San Diego, à priori, je m'en fiche de l'urbanisme de san Diego, ben, là, non ...) enfin, parce que les super héros, c'est drôlement bien en technicolor, que, mine de rien les super copains, c'est super chouette, et que les super méchants vicelards et fourbes, j'adore.

 

 

 

01/06/2013

Knockemstiff Donald Ray Pollock

knock2.jpgToute la saleté, la crasse, la raclure, la merde, la bêtise, l'ennui, l'humiliation, le désespoir, la honte, la saloperie, l'ignoble, l'ignominie, la violence, la violence des trempes, à soi, aux autres, aux fils, aux pères, aux pères par les fils mais surtout aux fils par les pères, aux filles, aux mères, à ceux qui restent, qui s'enfoncent, qui s'engluent, toute cette fange, cette lie boueuse à n'en plus pouvoir d'être fangeuse, s'est concentrée sous le scalpel de Pollock à Knockemstiff. Et, ce n'est pas beau à voir, les cloaques de l'Amérique profonde des laissés pour compte, des sans voix, des sans repères, des oubliés de la terre. Je n'ai jamais lu Dante, mais les cercles de l'Enfer, version rock and roll à la Nick cave, c'est par ici que ça se passe. Pas beau à voir et une claque à lire pour le lecteur (Jérôme), et la lectrice (moi, après "Le diable tout le temps") qui aiment se frotter l'esprit au papier émeri numéro 10, double face, s'il vous plait.

"Knockemstiff" est un recueil de dix huit nouvelles ( publiées aux USA avant "Le diable tout le temps"). Ce sont des nouvelles cul-de-sac, qui ne mènent à rien, ne mènent nulle part ses personnages rebuts, menés eux par un sexe de pulsions, soutenu par n'importe quelle substance avalée pourvu qu'elle détruise le peu d'humain qui restait dans ces sacs à viande. Et certains terriblement, si terriblement touchants, pourtant ...

" La vie en vrai" ouvre le bal des vampires : une famille tente une sortie au cinéma en plein air de la ville. Travelling avant en cinémascope, ouvrez les papilles .... : " Le bâtiment en parpaings au milieu du drive grouillait de mode. Le projecteur faisait un raffut pas possible juste devant, le stand à confeseries était au milieu, et les chiottes à l'arrière. Dans les toilettes, une rangées d'hommes et de gamins était alignée, la bite sortie au-dessus d'un longe auge en métal peinte en vert. Ils regardaient tous droits devant eux un mur couleur de boue."

La seconde "Dynamite Hole" pulvérise la moindre trace de ce qu'il pouvait rester encore de la pureté d'une petite fille.

Après, il y a l'histoire de l'amoureux de Tina Elliot, la pin-up du coin, un truc maquillé à la poupée barbie pour ploucs, le short très court et le tee shirt au slogan aussi romantique que méditatif " Fais-le à ton voisin et tire-toi".... Une ultime séance photo dans la station service et la belle se tire avec son prince charmant vers son rêve d'ailleurs, une caravane au bord d'un champ de pérole au Texas. L'amoureux reste. Amoureux de sa fée, même si si tous les péquenots du coin lui était passés dessus, à sa fée. C'était son rêve à lui, Tina.

Et cela continue. Dès fois, j'aurais bien aimé ne pas commencer l'histoire suivante, ou ne pas aller vers la fin de celle qui commençait. Pas bien, mais quand même ...  " On achève bien les chevaux" à la sauce Tabasco déliquescent, sperme à gogo, came et alcool. Le décor est toujours le même, mobil home, tôle, banquettes de drive ouvert la nuit, banquettes de vieilles voitures abandonnées, banquettes de vieilles voitures où une vieille tante ramène sa conquête du soir, matelas tâchés.

Plus personne ne tient debout là-dedans, les pères s'effritent, les mères s'oublient, pâles fantômes frappés, les ados se cognent aux paluches trop attentionnées des routiers alors qu'ils voudraient s'enfuir des tôles et des trempes de ces hommes brisés dans les veines desquels ne coulent que bière, rage et rancoeur, qui n'aiment pas ceux de leurs fils qui ne se coulent pas dans leur propre naufrage.

La dernière nouvelle "le dernier round", laisse juste filtrer une lumière rase, face à un père qui ne survit que par la haine, tenu à sa pitoyable survie par des tuyaux et une télé qui hurle des matches où les noirs perdent, ce qui lui permet de se penser en race supérieure, tuyaux dans le nez et bière à la main, la dernière phrase dit : "Le combat était presque fini". "presque", ça laisse un goût de presque victoire, un sens à donner au manège des bêtes brutes qui tournent en rond dans l'espace qui leur a été laissé par la misère.

 Je ne sais pas. Mais si Donald Day Pollock continue à me fiche des claques comme celle-là, je vais finir par avoir de vrais bleus à l'âme.

 

 

 

29/05/2013

Fille noire fille blanche, Joyce Caroll Oates

0ba0cd4302a62993bbb9e328bc6fd86b.jpgCe pourrait être un livre sur la ségrégation, le racisme dans une université américaine, après la guerre du Vietnam, dans le temps des repentances bien pensantes. Ce pourrait être un roman sur l'histoire de deux jeunes filles, une blanche, une noire, une amitié interaciale qui transcenderait les clivages sociaux, parce que la blanche est riche et super intello de naissance et que la noire est pauvre et super méritante de naissance, forcément. ça se finirait en tragédie, normal, et on aurait les larmes aux yeux de l'âme révoltée de tant d'injustice de la méchante société américaine, normal. Ce pourrait, sauf que c'est Oates qui écrit, alors forcément, c'est plus tordu.

D'abord, la blanche, Genna Meade, est l'arrière petite fille de Generva Maede, une héroïne ( des blancs) de la lutte contre l'esclavage ( des noirs), et de M. Elias Meade, shaker militant droit et honnête de la même cause des gens de couleurs. Droit et généreux et riche, il a fondé l'université de Shyler, celle où étudie son arrière petite fille ( mais en tout anonymat) et où le raciste n'existe pas, officiellement. Une université haut de gamme qui offre, forcément, des bourses d'étude aux jeune filles noires, issues de milieu modeste, forcément.

Minette Swiftt en est une  ( de pauvre méritante, je veux dire) et Genna partage la même chambre que Minette. Gena voudrait bien être amie avec Minette, parce que Genna a été élevée comme cela, il faut être amie avec les noirs, les exclus. Il ne faut pas profiter des privilèges de sa classe sociale blanche. Ces privilèges sont honteux, établis par le système faschiste américain. C'est son papa qui le lui a dit. Et son papa, il s'y connait en dénonciation du système faschiste américain. Et Genna y croit.

D'ailleurs, la preuve, c'est même sans savoir que sa future camarade de chambre était noire que Genna lui a laissé la meilleure partie de la chambre commune, celle avec la grande fenêtre, et la porte qui ferme, entre elle et sa volonté d'amitié et Minette qui n'en veut pas, toute communication. Elle applique, avec conviction les préceptes parentaux. Ceux de l'avocat Mac Meade, l'engagé volontaire des causes perdues, celles des activistes américains des activités anti américaines au Vietnam, et celles de Mad Max, le même père, en version life, celui qui n'est jamais là mais délivre au téléphone ses leçons de morale, ses psaumes révolutionnaires tout en alignant de blondes assistantes.

La mère de Genna s'est éteinte en un demi sommeil, celui d'une hippie sur le retour qui a trop abusé des "substances", un retour d'âge aux cheveux comme aux tenues trop voyantes, qui tangue dans les allées d'un super marché comme d'autres sur un navire à l'assaut d'un nouveau monde.

Genna, donc, voudrait être l'amie de Minette. Sauf que Minette s'en fiche. Minette est une noire méritante accrochée à sa Bible. Minette ne veut rien à voir à faire avec cette histoire de militants pour la cause noire, les "Blacks panthers" et autres diables communistes. Minette va à la messe. Et ce n'est pas son problème les blancs qui aiment bien les noirs.

Si il y a une morale à ce roman, c'est que la haine se construit en douce. Mais, dans cet excellent Oates, je ne suis pas sûre qu'il y ait une morale. Sauf que, piégeux à souhait, comme souvent, les trahisons se tissent entre elles.

Du même auteur sur ce même blog :

Nous étions les Mulvanney

Zarbie les yeux verts

Les chutes

Délicieuses pourritures

 

 

 

 

13/05/2013

La répétition Eleanor Catton

repetition.jpgDès fois, le livre se rebelle à sa quatrième de couverture, et c’est le cas pour ce livre. Vu les quelques lignes à son dos, je suis dit, lecture facile, voire convenue, encore une histoire sur les affres de l’adolescence pas si innocente que cela, milieu petit bourgeois, USA, de nos jours, le vitriol de la critique du conformisme, la mise à nu de l’hypocrisie, et basta vite lu, voire déjà lu ( pourquoi dès fois, on choisit de se mettre dans cette position de lectrice, presque blasée, je me demande, enfin, je ne cause que pour moi …)

Bref, c’est cela et même temps, ce n’est pas du tout, du tout ça. D’abord parce la construction du roman est apprêtée comme une mise en scène, une répétition, ben oui, d’une pièce qui ne sera pas jouée, ou qui aurait pu être jouée, des vies possibles avec quelques coups de projecteurs et fondus au noir.

La pièce est resserrée autour de quelques personnages : des jeunes filles  dont deux sœurs, un jeune homme, deux professeurs de musique, chacun  joue sa partition pendant que des fantômes de parents s’agitent en arrière plan.

Le rideau se lève dans le studio de la prof de saxo, toutes les demi-heures, ses jeunes élèves défilent, elle les  orchestre, donne à certaines un solo, à une autre le sous-fifre. Un solo : celui d’Isolde, la sœur de Victoria, celle par qui le scandale est arrivé au lycée, elle qui a eu des relations  avec monsieur Saladin, le prof de musique du Jazz-Band des grandes. On parle même de viol. Enfin, les adultes parlent de viol ; les parents, les autres profs, le psy de service. Ils font des réunions pour parler de « ça », pour expliquer aux filles qu’il y a eu entorse aux règles et que ce n’est pas bien, du tout, du tout, que monsieur Saladin a abusé de son pouvoir et que c’est un grand méchant homme. Sauf que du côté des adolescentes, la faute n’est pas celle de monsieur Saladin mais celle de Victoria. Elles, elles le savent que Victoria y a pris plaisir, mais surtout, Victoria les a trahi, elles, en ne jouant pas le jeu attendu des confidences, des catimini, des fous rire entre ados. Victoria a joué un autre jeu, n’a pas suivi les règles de la transgression.

Isolde, la jeune sœur, assiste, entend et ne joue pas. Elle est la cadette, la suiveuse, elle ne pourra que rejouer la Première de sa sœur, toujours la première. Elle se confie à la prof de saxo, raconte les discours psy, sa sœur qui ne dit rien, son père qui raccommode « la situation » à gros points drolatiques. Ou plutôt, la prof de saxo lance sa sonde. Que veut-elle au juste ? On dirait un gros vampire tapi dans l’ombre, à attendre que ses élèves vivent par procuration son amour interdit …. De son histoire à elle, on n’a que des miettes, une ombre aussi, une autre femme.

Autre parcours, le jeune homme. En dehors de la sphère du lycée des jeunes filles et des cours de saxo, en  bas de l’immeuble, il y a une école de théâtre. Sélective, les profs y exigent un masochisme de tous les instants et ne rechignent pas à l’humiliation de leurs élèves, voire l’orchestrent, l’organisent…. En même temps désabusés de leur propre quête de la perle rare, ne craignent-ils pas la pépite qui feraient valdinguer leur système d’excellence ?

Stanley est le jeune homme, cette école, il veut y rentrer, il veut être acteur pour se faire voir, se faire voir lui, loin et proche de son père de pacotille, le psy sûr de lui qui lui fait des effets de manche au restaurant, entre deux blagues salaces  et provocations anti-relations père fils …

Que dire de ce roman ?

A rebrousse-poil, il est aussi passionnant que piqueté d’effets faits pour déranger, aussi artificiel que juste, aussi verbeux que bien écrit. Il est très intelligemment fait, cherche vos neurones, plus que vos sens et sentiments, écrit, construit, trop écrit, trop construit, sur une corde raide entre analyse et reconstitution orchestrée des tentatives de figurants pour avoir  une « vraie vie ».

 

Athalie

11/05/2013

La veuve Gil Adamson

imagesCATQLC80.jpgMa prêteuse préférée m’a dit en me le prêtant : « C’est le genre de livre que quand tu le lis, tu as envie d’aller te coucher le soir avec ». C’est vrai, du coup, je me suis recouchée dès le matin, voire dès l’après midi ( dans le canapé, quand même, il faut savoir dignité garder …)

Une histoire qui prend peu de chemins de traverse pour nous mettre dans les foulées  pressées et hagardes de la veuve. On court  derrière elle dès les premières phrases et on continue après, à l’aveugle, même quand elle ne sait pas où elle va, c’est devant, droit devant, malgré les détours et même quand les sentiers s’effacent sous ses pas, voire dans sa tête.

La veuve est veuve parce qu’elle vient de tuer son mari, et fuit à grandes enjambées parce que ses deux beaux-frères sont à ses trousses et qu’ils ne sont pas du genre compréhensifs : grands, rouquins, un regard de tueur qui en vaut deux avec leurs quatre yeux, ils parlent peu mais flairent la piste de leur vengeance avec la ténacité des taigneux.

Avant de partir de la cabane où git le corps de feu son mari volage, la veuve a pris le temps de se coudre sa robe noire de veuve. Elle a 19 ans et rien d’autre, elle est petite, elle est seule, elle est ignorante de tout, de la nature qui la voit passer, à peine alphabétisée, sauvage, et la tête remplie de voix et de visions qui l’égarent, parfois. Elle n’est pas folle. Seulement, elle a été élevée pour une autre vie ; entre son père, un ancien pasteur que la mort de sa femme a écarté de toute certitude et de toute tendresse, et sa grand-mère, qui l’ a entourée de servantes mais de peu d’affection. Ils l’ont laissée partir se marier avec le premier fier-à-bras venu qui disait qu’il avait un domaine, là-haut, pour elle.

Sauf que le domaine était une cabane, le mari un tyran d’égoïsme. La veuve est donc veuve et fuit dans sa robe, avec comme seule possession sa bible luxueuse, crayonnée de ses hiéroglyphes, et qu’elle ne sait que réciter. Elle traverse les paysages inconnus sans connaître la nature qui l’entoure et sans reconnaître les bonnes âmes qui se penchent sur son parcours : une vieille dame au domaine décrépi et à l’âme charitable, ne pourra la retenir bien longtemps. La veuve s’enfonce dans les montagnes, s’y perd et s’y meurt de faim avant que ce ne soit d’amour pour un autre oiseau rare : « le coureur des crêtes », l’homme qui fuit toutes compagnies…

Comme dans un road movie mâtiné de western ( un road movie à cheval, en quelque sorte, ou à pied quand la veuve perd ses montures ), on la suit sans que les étapes soient sûres, elle a un peu de refuges parfois entre des bras, ou sous les regards d’un indien, d’un pasteur-boxeur, un Nick Cave un peu débonnaire, des miniers, un nain, des vents glaçants, des forêts obscures, un glissement de terrain, de la crasse, de la sueur, des coins où elle reprend quand même son souffle, puis repart, toujours elle devant et nous derrière.

Un sacré souffle, et une belle course, avec des murmures de  Dalva et quelque chose aussi de Dina : une belle petite  veuve-courage bien trempée dans une encre épaisse de Canada, de grands espaces où les hommes sont rares mais ont la couenne âcre. Une silhouette de veuve moineau, pipe à la bouche, tenant bien serré la bride de sa dernière monture, la détente facile mais peu fiable quand même, que l’on regarde s’éloigner à regret … Si c’était au cinéma, faudrait rajouter un soleil couchant à la dernière scène.

 

Un grand merci A.M.

 

Athalie

04/05/2013

La coquetière Linda D. Cirino

nos_oeufs_de_poules_marans.jpgEst coquetière celle qui élève des poules pour que les poules pondent le plus d'oeufs possibles, de la meilleure qualité possible, suivant les règles de l'hygiène et de la perfection à atteindre. Eva est coquetière, et qui plus est, en des temps de perfection raciale à atteindre et d'hygiène de penser à respecter. Les poules doivent pondre des oeufs comme d'autres des enfants à embrigader.

Sauf qu'Eva ne sait pas en quel temps elle vit, ni auprès de qui, ni trop où, sauf dans sa ferme qu'elle tient même pas proprette, elle n'en a pas le temps, ni la conscience. En fait, Eva n'a pas conscience de grand chose, elle est née paysanne, elle a pondu deux enfants, elle est une sorte de brume opaque. Eva n'a pas d'amis, ni d'amours. Juste un mari qui, un jour, part à la guerre, deux enfants, formatés dans leur époque, eux. C'est le début de la seconde guerre, la mise en place des lois d'exclusion, qui ne concerne pas que les poules, mais cela, Eva ne le sait pas.

Eva a les pieds dans la fiente, tire de l'eau de l'eau du puits, nourrit les poulets, fait de la soupe des épluchures qui restent des légumes épluchés la veille pour la soupe, et écoute caqueter le soir ses deux enfants embrigadés dans la J.H qui la prennent pour quantité négligeable, le parti d'abord, la ferme après. Sans regard, sans yeux et sans oreilles, Eva peine. Parce que de tout temps les comme elle ont peiné et se sont endormis sous la couette au côté d'un homme aussi oublieux de tendresse que de conscience, aussi. Ecrasés par le devoir de continuer la même chose le lendemain. Pour les enfants, le dévouement est pour la mère patrie et l'ambition de servir la J.H, pas pour la coquetière, la mère qui les nourrit, un peu par habitude, il faut bien les dire.

C'est alors qu'arrive Nathanaël dans le poulailler. Loin d'un coq de basse cour, il est fuigitif, évadé d'un camp où il a tué pour survivre. Ses lunettes sont cassées, il échoie à la coquetière comme un poussin de conscience. Il la touche, elle s'embrase. Toujours dans le poulailler confiné, il ne lui ouvre pas que les sens, mais aussi la réalité . Et petit à petit, après les élans du corps, il va lui ouvrir celles du coeur. De petits mensonges en grandes cachotteries, Eva devient experte de la résistance dans l'ombre, entre marché, couvent et visites de l'inspecteur du respect du plan des cadences imposées pour le bien de la patrie, elle réalise que dans le filet, il y a des mailles, qu'elle peut en jouer pour les en sortir, peut-être pas elle, mais au moins Nathanaël, le cadeau surprise (toujours confiné au poulailler, ceci dit ...)

Malgré quelques longueurs et répétitions, une fin plutôt prévisible, et quelques invraisemblances au romantisme d'un amour naissant et très érotique ( dans l'idée, s'ébattre dans la fiente quand ce n'est pas un choix pervers, peut paraître tomber quelque peu à plat, quant au coup du trongon de chou qui écarte les poules des ébats amoureux, il m'a laissée, dubitative, pour le moins), " la coquetière" est néanmoins un roman qui attaque cette période historique sous un angle innatendu, celui de l'aveuglement involontaire qui révèle l'engrenage, les invitations se font obligations, moyen de contrôle et de surveillance, puis de répression larvés.

On ne croirait pas qu'il se passe tant de choix dans un oeuf.

 

Athalie

 

 

 

 

 

 

30/04/2013

La griffe du chien Don Winslow

Le pavé est rude à avaler, 827 pages de réalités socio-politiques sans concession, une plongée en apnée dans les doubles jeux des USA et les narcotrafiquants sud-américains. A priori, pas vraiment pour moi, à la limite du docu-fiction, me disais-je, lestée par le poids du dit-pavé, plombée dès le premier chapitre par un bain de sang hyper réaliste, le coeur presque déjà au bord de l'écoeurement.

Le héros, si tant est qu'il puisse ainsi être dénommé, est Art. Ancien du Vietnam, il a déjà envoyé des hommes à la mort, les mains sales des opérations de nettoyage, il connaît. Métis, moitié américain, moitié mexicain, il pensait être du bon côté en s'engageant dans la lutte contre les narcos. Il pensait avoir un certain pouvoir, il va commencer par se faire rouler dans la farine. Il appartient à la DEA ( une sorte d'administration officielle chargé de s'occuper des méchants mexicains qui inondent les gentils USA de la "boue mexicaine"), et trouve sa hiérarchie bien peu efficace et timorée dans cette guerre larvée. Ce pourquoi il conclut en douce une sorte d'alliance avec Tio Barrera, membre éminent de la police mexicaine en façade, aussi vérolé qu'un canon à poudre en réalité. Croyant mettre fin à la culture du pavot, Art collabore à une gigantesque opération de destruction massive des champs cultivés (et aussi des personnes qui cultivaient, mais bon, là, c'est accessoire pour tout le monde ...) et croyant ainsi berner ses supérieurs qu'il trouve trop lymphatiques et hypocrites ( officiellement, il a été décrété que la "boue mexicaine" n'existe pas, que la police mexicaine s'en occupe de toute façon, et que donc, il n'y a pas de traffic, ni de "narcos"), Art ne fait rien que moins que de contribuer à la naissance d'un cartel, " La fédération", machine à inonder le marché de la drogue, encore plus puissante, efficace et redoutable que la précédente.

Les territoires de production vont être définis, famille Barrera en tête, Tio, El patron, Raul l'exécuteur, Adam, le comptable. Art va devenir seul contre tous, "le seigneur de la frontière" et mener sa propre guerre, sa vengeance, les deux ayant les mêmes visages, visages multiples et identiques du côté du Bien et du côté du Mal, ceux des mécanismes sanglants des pouvoirs politiques aux commandes. Plus rien d'humain là dedans.

La lecture est insoutenable et impossible à lâcher : c'est un roman excessif pour une réalité excessive qui vous saute à la gorge, explose par l'intensité de ce qui est démontré, l'Amérique Centrale comme un vaste terrain pour cynismes sans limites : les narcos vivent dans de vastes demeures, roulent dans les belles voitures, à ciel ouvert, tout est bon pour garder le pouvoir d'un côté, pour se voiler la face de l'autre. C'est un jeu de massacres où le Bien et le Mal ont les mêmes armes, où ils se combinent et s'entrelacent. C'est un jeu de poursuites sans aucune morale et d'intérêts où qui perd est mort et qui a gagné est mort aussi.

Art seul contre tous, cela est un peu gros, soit, d'autres figures passent et tiennent le romanesque : Nora, la call-girl au presque grand coeur, Callan, le tueur au sang froid mais yeux de biche, un prêtre humaniste, des exécuteurs qui avalent des pêches .... mais toujours le fil est sa guerre, sans répits. Et quand vous pensez en avoir assez lu, assez vu, assez compris, assez d'assister à des exécutions, des tirs en rafale qui laissent flotter les corps comme des objets de pacotille, et bien, ça recommence ... pour que la drogue se répande dans les veines rouillées des acros, et l'argent dans les poches de ceux qui se les remplissent.

Ce roman grouillant, pesant, tonitruant, je l'ai avalé, écoeurée, vidée, dégoûtée, révoltée, j'ai avalé jusqu'à la moindre balle tirée, jusqu'au moindre crâne éclaté, la moindre gorge tranchée, corps découpés. Je ne sais pas si je regarderai un reportage sur ce même sujet avec le même oeil écarquillé d'horreur, tant je me suis dit qu'il n'y avait que la littérature pour vous exposer à la figure la vérité avec une telle puissance de frappe.

Un grand merci à Ingannmic, qui a eu l'initiative de cette lecture commune, (et à Jean Marc qui en est à l'origine), lecture d'un indispensable coup de poing à côté de laquelle, du coup, la vision d'Ellory dans Les anonymes ou Vendetta, parait presque angélique ....

Gridou rejoint le choeur des louanges, à qui le tour ?

30/03/2013

Virgin suicides, Jeffrey Eugenides

virgin suicides, jeffrey Eugenides,romans,romans américains,famille je vous haisUne histoire de filles racontée par des garçons : d'eux on ne saura pas grand chose, et d'elles, ma foi, de quoi alimenter leurs fantasmes à eux. Ils ne semblent ne jamais les quitter des yeux et du coeur, et on ne saura jamais qui ils sont, voisins-voyeurs d'une intimité qui les trouble, à laquelle ils n'auront que peu accès, même quand les filles les piègent et semblent se révéler enfin pour leur perte. Ils racontent leur collection d'images et d'objets, des reliques sales, froissées, qui s'émiettent : un savon fleuri, une brosse, une vignette de la vierge, une sandale ... Des reliques recupérées qui ne prouvent plus rien, d'un mystère qui les hante. Lequel ?

Les cinq filles Lisbon sont presque belles, en tout cas, belles en groupe, en fusion, même en déliquescente virginale ... Par ordre de disparition, Cécilia, "la folle mystique" aux poignets bandés qui s'y reprendra à deux fois pour quitter la scène, un an après, ce sera Bonnie, sans doute, puis Thérèse, peut-être, et Lux, dans la même nuit et Mary, un peu plus tard mais pas beaucoup.

Les cinq filles Lisbon sont trop bien gardées, les chiens de berger sont le père, professeur ridicule à la voix geignarde et haut perchée, et surtout la mère, dont on peut se demander si elle a un jour, je ne dis pas aimer, mais seulement regarder, écouter, caresser ses filles où si dès le départ, elle ne les destinait pas au sacrifice. Ce ne sont pourtant pas des blancs agneaux qu'elle néglige mais ses filles à la féminité étouffée, ou étouffante ? Elle se répand dans la maison où les filles sont plus ou moins cloitrées avant d'y être enfermées, cette féminité excessive s'épend à travers les interstices des barrières morales. Les filles s'amusent, (mais s'amusent-elles vraiment ? ou s'expriment-elles ainsi, par codes, par signaux ...) à envoyer leur père acheter des tampax par kilos, elles se maquillent en cachette, prennent des bains à foison, puis plus aucun, sèment le trouble, ont-elles le choix ? ... Elles tentent des trucs pour exister, les ondes radio dans le vide, les vinyls à tue-tête, elles n'ont pas de lignes, que des interdits. La mère ne couve pas les poussines, elle les cadenasse.

Le roman suit donc une année de leur vie, la dernière, du premier suicide au dernier. Peu d'éléments pour les comprendre :  une fête lugubre, donnée pour Cécilia, un moment où nos narrateurs pourront les regarder d'un peu plus près, presque sentir l'odeur énervante de leur vie confinée, la fête du lycée, où, de loin, ils les verront approchées par d'autres, ce sera un très bref moment de liberté, leur première autorisation de sortie, et leur dernière, dans leur robe immature engoncées.

Un an pendant lequel les garçons d'en face collectent ce qu'ils peuvent de ces vierges qui leur sont innaccessibles (même la ténébreuse Lux ne leur accordera pas une minuscule de ses faveurs dont elle est pourtant prolixe aux étrangers de passage sur le toit de la maison familiale qui s'obscurcie ...) : une lumière derrière une fenêtre, une main, un visage aperçu, une sortie de l'une ou de l'autre sous la véranda, les narrateurs s'inventent les filles, parfois confondues ou interchangées dans un amour collectif par procuration, en quête de traces d'odeurs, de textures de peau, de formes de visages, de bout de genou entreparçu sous un kilt presque encore enfantin.

Un roman troublant, qui n'apporte aucune réponse à l'opaque adolescence.

Un seul bémol, mais qui ne tient pas au texte, pour qui a vu, comme moi, le génialissisme film de Sofia Coppola, les images se superposent. Du coup, les filles sont forcément blondes, rien à faire pour m'enlever ça de la tête !

 Et tout et rien à voir (quoique ...) , j'en profite pour ajouter un lien vers la note vraiment pertinente, à mon sens, d'Ingannmic sur "Il faut qu'on parle de Kévin", tant qu'on est dans le trouble, restons-y  .... et rajouter "Middlesex" du même auteur dans mes livres à lire ...