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10/04/2013

Chroniques de Jérusalem Guy Delisle

chroniques de jérusalem,guy delisle,bandes dessinée,dans le chaos du mondeChroniques : de chroniquer, dire des petites choses du jour le jour, des riens qui transpirent le vrai.

Chroniquer : de regarder le monde comme il ne va pas, le regarder tourner en rond.

Chroniques : de faire des croquis d'un conflit, un rien en biais d'un mur en dur, d'un monde en fer, en fer et en béton armé de tous les deux côtés du mur (enfin, il y a un côté plus armé que l'autre, quand même).

Le fond est autobiographique ; Guy Demisle se montre, lui dessinateur, formateur, père de famille à la quête d'un peu de tranquilité quand même pour dessiner, sa femme, dans l'administration à MSF, débordée, on l'aperçoit sur quelques vignettes, et ses deux enfants. La famille arrive à Jérusalem, appartement de fonction, pour un an. Ils sont installés dans le quartier de Beit Hamina, appartement de fonction dans un immeuble plantés avec d'autres au milieu de se qui ressemble quand même plus à des dépotoirs qu'à des jardins bibliques. D'ailleurs, dans les jardins bibliques, il n'y a pas de jeux pour enfants, ce qui fait quand même un point commun parce qu'à Beit Hamina, il n'y en a pas non plus.

Le quartier détermine la population, et les codes qui vont avec, les magasins et se que l'on peut trouver dedans, plus les temps de transports et donc d'embouteillages, de contrôles et de check-point. Donc, la première leçon pour Guy Delisle, c'est de comprendre où il est, ce qui donne que la famille se trouve dans "la partie est de Jérusalem, un village arabe annexé" ce qui fait que " Pour le gouvernement israélien, on est à Jérusalem" mais pour les autres, c'est la Cisjordanie, la future Palestine, quand elle sera là ( ce qui ne semble pas être pour tout de suite, donc en attendant, on annexe, voire on colonise, on spolie et on trace une ligne au milieu d'une rue en pleine ville : un côté pour les colons, un côté pour les musulmans, pour les arabes chrétiens, c'est pas prévu, mais là, on en à Hébron, pas à Jérusalem, qui n'est pas loin mais c'est une autre division ...)

Dans ce puzzle où les pièces ne sont pas interchangeables, ce que le narrateur ne comprend pas et nous avec,  c'est qu'on comprend tout et que tout est absurde. Les pièces du puzzle sont hérissées de barbelés, la géographie est quasi au mètre près, politique, et d'autant plus politique que religieuse, tout se mêle et construit des frontières, des murs, des horaires, des quadrillages peu hermétiques et aberrants, intangibles et d'une complexité insondable, entre communautés voisines et étrangères.

Par petites touches et historiettes en apparence anodides et anecdotiques, Guy Delisle se place en touche : faisant comme si son souci n'était que la gestion du quatidien, la force de sa dénonciation "en biais" vient de là : comment faire les courses, comment mettre ses enfants à l'école, comment amener sa femme dans Gaza ( et en revenir), comment acheter une voiture, comment, les pieds dans l'eau sur une plage de Tel Aviv, regarder passer les avions qui "frappent" Gaza, comment voir le mur, ce mur qui devient l'obsession de ses croquis, comment tout voir avant de partir, et révéler le labyrinthe des codes kafkaïens et des peurs outrageantes.

Les Palestiens, on les voit peu, mais une journée de formation à l'université arabe de Jérusalem en dit plus sur l'inégalité des deux communautés que tout autre long discours que l'auteur ne fait pas  Coincés qu'ils sont derrière le mur, Bansky ou pas, le chroniqueur arrive à faire en sorte que cette invisibilité, justement, les fassent sentir là, de l'autre côté dans toute leur impuissance, comme un gardien de chèvres que le mur a privé de ses champs.

Et en plus d'être intelligent, c'est (parfois) drôle, d'un drôle qui grinçe comme la visite en hélicoptère d'un pape en "Terre Sainte" ...

Après, poursuivre la visite sur le site de l'auteur, passionnant.

Athalie

 

30/03/2013

La griffe du chien Don Winslow

la griffe du chien,don winslow,romans,romans américains,pavésLe pavé est rude à avaler, 827 pages de réalités socio-politiques sans concession, une plongée en apnée dans les doubles jeux des USA et les narcotrafiquants sud-américains. A priori, pas vraiment pour moi, à la limite du docu-fiction, me disais-je, lestée par le poids du dit-pavé, plombée dès le premier chapitre par un bain de sang hyper réaliste, le coeur presque déjà au bord de l'écoeurement.

Le héros, si tant est qu'il puisse ainsi être dénommé, est Art. Ancien du Vietnam, il a déjà envoyé des hommes à la mort, les mains sales des opérations de nettoyage, il connaît. Métis, moitié américain, moitié mexicain, il pensait être du bon côté en s'engageant dans la lutte contre les narcos. Il pensait avoir un certain pouvoir, il va commencer par se faire rouler dans la farine. Il appartient à la DEA ( une sorte d'administration officielle chargé de s'occuper des méchants mexicains qui inondent les gentils USA de la "boue mexicaine"), et trouve sa hiérarchie bien peu efficace et timorée dans cette guerre larvée. Ce pourquoi il conclut en douce une sorte d'alliance avec Tio Barrera, membre éminent de la police mexicaine en façade, aussi vérolé qu'un canon à poudre en réalité. Croyant mettre fin à la culture du pavot, Art collabore à une gigantesque opération de destruction massive des champs cultivés (et aussi des personnes qui cultivaient, mais bon, là, c'est accessoire pour tout le monde ...) et croyant ainsi berner ses supérieurs qu'il trouve trop lymphatiques et hypocrites ( officiellement, il a été décrété que la "boue mexicaine" n'existe pas, que la police mexicaine s'en occupe de toute façon, et que donc, il n'y a pas de traffic, ni de "narcos"), Art ne fait rien que moins que de contribuer à la naissance d'un cartel, " La fédération", machine à inonder le marché de la drogue, encore plus puissante, efficace et redoutable que la précédente.

Les territoires de production vont être définis, famille Barrera en tête, Tio, El patron, Raul l'exécuteur, Adam, le comptable. Art va devenir seul contre tous, "le seigneur de la frontière" et mener sa propre guerre, sa vengeance, les deux ayant les mêmes visages, visages multiples et identiques du côté du Bien et du côté du Mal, ceux des mécanismes sanglants des pouvoirs politiques aux commandes. Plus rien d'humain là dedans.

La lecture est insoutenable et impossible à lâcher : c'est un roman excessif pour une réalité excessive qui vous saute à la gorge, explose par l'intensité de ce qui est démontré, l'Amérique Centrale comme un vaste terrain pour cynismes sans limites : les narcos vivent dans de vastes demeures, roulent dans les belles voitures, à ciel ouvert, tout est bon pour garder le pouvoir d'un côté, pour se voiler la face de l'autre. C'est un jeu de massacres où le Bien et le Mal ont les mêmes armes, où ils se combinent et s'entrelacent. C'est un jeu de poursuites sans aucune morale et d'intérêts où qui perd est mort et qui a gagné est mort aussi.

Art seul contre tous, cela est un peu gros, soit, d'autres figures passent et tiennent le romanesque : Nora, la call-girl au presque grand coeur, Callan, le tueur au sang froid mais yeux de biche, un prêtre humaniste, des exécuteurs qui avalent des pêches .... mais toujours le fil est sa guerre, sans répits. Et quand vous pensez en avoir assez lu, assez vu, assez compris, assez d'assister à des exécutions, des tirs en rafale qui laissent flotter les corps comme des objets de pacotille, et bien, ça recommence ... pour que la drogue se répande dans les veines rouillées des acros, et l'argent dans les poches de ceux qui se les remplissent.

Ce roman grouillant, pesant, tonitruant, je l'ai avalé, écoeurée, vidée, dégoûtée, révoltée, j'ai avalé jusqu'à la moindre balle tirée, jusqu'au moindre crâne éclaté, la moindre gorge tranchée, corps découpés. Je ne sais pas si je regarderai un reportage sur ce même sujet avec le même oeil écarquillé d'horreur, tant je me suis dit qu'il n'y avait que la littérature pour vous exposer à la figure la vérité avec une telle puissance de frappe.

Un grand merci à Ingannmic, qui a eu l'initiative de cette lecture commune, (et à Jean Marc qui en est à l'origine), lecture d'un indispensable coup de poing à côté de laquelle, du coup, la vision d'Ellory dans Les anonymes ou Vendetta, parait presque angélique ....

Gridou rejoint le choeur des louanges, à qui le tour ?

 

Athalie

23/03/2013

Une longue nuit d'absence Yahia Belaskri

yahia belaskri,une longue nuit d'absence,romans,romans français,guerre d'algérie,guerre d'espagneUn auteur plein d'allant et le verbe haut et en couleur, une sorte d'énergie tendue, et me voilà curieuse de découvrir sa prose à ce monsieur que ne je connaissais pas, croisé dans un festival du livre pas loin de chez moi, pas snobinard, un peu encore bricolé mais bien sympa (le festival, pas le monsieur).

Me voilà donc avec Une longue nuit d'absence dans le sac, longue nuit très courte, il se lit en une tranquille après-midi ... ce qui m'a tenté est l'arrière-plan historique dont je n'avais jamais entendu parler (mais bon, je ne suis pas un critère en connaissances historiques, si ça se trouve, c'est super connu comme arrière-plan historique) : l'exil des républicains espagnols vaincus sur la terre algérienne. Dans les camps français, près de la frontière, je savais mais pas que certains avaient cru que la liberté pouvait les attendre de l'autre côté de la Méditéranée, sur que cet autre côté là, à l'époque, il est français aussi, et donc, que ce sont les camps de l'administration coloniale qui vont les accueillir.

L'écriture est sèche et ne dit que l'essentiel en suivant le personnage principal , un beau personnage héroique, Paco, pour rassembler tous les autres autour de lui, d'autres exilés de cette guerre là et puis d'autres plus anciennes ou plus lointaines, dans la ville d'Oran.

Avant d'être Paco, combattant communiste contre Franco, espion sur sa terre gangrénée par le fascisme, puis embauché par les Américains après leur débarquement pour  les aider à faire semblant de vouloir libérer l'Espagne, Paco était Paquito, jeune gamin des terres andalouses, destiné comme tant d'autres à la pauvreté de leur parents. Il est devenu carabinier de la nouvelle république, pour s'échapper de son destin et va donc choisir le sien, avec conviction, la lutte pour la liberté, rien que cela.

La fuite désordonnée de l'Espagne, où il laisse amis, villages et femme, les camps d'internements, l'histoire va vite les brosser en quelques traits; la survie clandestine à Oran, les rencontres d'autres comme lui, bâtis comme des humanistes ordinaires dans un temps qui est peu clément à la tolérance : Shalmo, le vieux juif, Duong, le vietnamien débarqué là parce qu'on n'avait plus besoin de cette main d'oeuvre jaune dans le Sud de la France, Domingo El Nero, Cubain d'Afrique noire, Néhari, le musulman invisible du quartier arabe A Oran, les différentes communautés peuvent se côtoyer, mais ne se regardent pas. Un bref moment, à Oran, pourtant, la communauté espagnole se croira presque dans le monde des tapas et des corridas. Le noms des rues de la ville défilent derrière le vélo de Paco, comme autant de dominos parfumés, avant que l'explosion de l'indépendance ne trouent les vitrines et ne jongent les trottoirs de victimes et de coupables qui n'y comprennent plus rien. Et Paco, non plus, lui qui y avait presque cru ...

Le propos est clair, la vie exemplaire, le héros est droit, le trait doux amer évoque un homme qui devra boire l'histoire jusqu'à plus soif. Un roman qui donne l'impression d'être un hommage. En fait, je ne suis pas allée farfouiller sur le net dans la vie de monsieur Belaskri, mais je ne serais point étonnée qu'il y eut un grand-père caché derrière ce Paco là.

 

Athalie

 

06/01/2013

En mémoire de la forêt Charles T. Powers

en mémoire de la forêt,charles t. powers,romans,romans américains,romans pologneDieu qu'il fait sombre en ces bois-là. Et même si il y avait un ou deux rayons de soleil à trainer, il y aurait aussi des troncs pour les masquer, en un jeu de cache-cache pas drôle du tout entre le passé qu'on ne veut plus voir et le présent bien fumeux. Le futur, on ne sait pas trop mais pas glop pas glop, à mon avis.

Un petit village en Pologne, quelques habitants et notables, la plupart du temps imbibés de vodka, violents, crasseux, et oublieux, très oublieux. Le système communiste vient juste de s'écrouler, alors qu'il n'y en a pas vraiment un autre à mettre à la place, du moins, pas un vraiment mieux. Du coup tous les coups sont permis. Surtout ceux en douce.

 Un narrateur prend parfois la parole, c'est Lesrek, un jeune homme qui a commencé ses études à la ville, puis est revenu faire paysan, comme son père et son grand-père, parce que finalement, il préfère la terre, la ville, ça ne lui cause pas. Les autres sont restés, mais eux, c'est plutôt qu'ils n'avaient pas le choix, ou qu'ils ne se sont pas posé la question. Heureusement, il est du genre sobre, sérieux et curieux, un peu naïf même, mais cela ne nuit pas, au contraire, ça aide pour comprendre les entrelacs de l'histoire, un peu kafkaienne par moment.

Il y a l'histoire passée, celle d'avant la guerre, quand les juifs étaient au village et les Polonais dans les champs, autour. Puis, ils ont disparu et les Polonais ont pris les maisons. Sans rien dire. Surtout sans vouloir savoir. Sauf que bien forcés de se souvenir un peu quand des pierres tombales du cimetière oublié commencent à se faire la malle et que des fondations sont creusées, d'autres pierres retirées. Et si il y avait un trésor ? et si l'un d'entre eux était revenu ? Le village réveille ses peurs et ses fantasmes.

Il y a l'histoire présente, celle du communisme qui se casse la figure. Le village réveille sa rancune. Un meurtre mystérieux, des notables qui vacillent, des murmures qui se murmurent, des traffics effleurent, des pots de vin, des passe droit, d'autres petits arrangements frauduleux et délations remontent, font des glop pas glop à la surface de la vase. Les enjeux sont à la mesure des crapules, un petit jeu de pouvoir à la dimension d'un microcosme rural, asservi, englué dans sa bouteille et ses ornières. Et même l'église s'en mêle.

Un roman vraiment singulier, le roman unique (pour l'instant) d'un auteur qui doit en avoir gros sur la patate, un roman bien "pavé dans la mare", dont les défauts s'effacent au fur et à mesure, pas de rythme effréné, un lent englutissement dans une matière organique et sociale finalement bien ciselé : ce qu'a fait le système pourri à des gens presque ordinaires. Et quelques impasses : la délation, on pardonne ou pas ? La résistance, on l'a fait jusqu'où ? On fait exploser la marmitte ou on laisse bouillir ? On laisse la vengeance refroidir ou le taureau par les cornes ? Si les coupables sont piètres, est-ce une raison pour effacer les crimes ?

Un roman qui, a bien des égards, m'a fait penser aussi bien au Rapport de Brodeck qu'à Purge. Et pour moi, c'est vraiment deux compliments.

Merci à Domique, en tout cas. Et je rajoute la note d'Aifelle, parce qu'elle dit comme moi, mais en mieux.

 

Athalie

 

 

25/12/2012

Les paradis aveugles Duong Thu Huong

les paradis aveugles,duong thu huong,romans,romans vietnamEvidemment, comme toujours (pour l'instant, du moins, dans ce que j'ai lu), l'action se situe au Vietman, le Vietnam communiste, et sa ville et sa misère des petites gens, son goût des voisins, ses odeurs, ses saveurs, ses cris des rues, ses entrelacs d'avec la campagne proche et ses traditions rurales qui résistent comme elles le peuvent à la mesquinerie d'en haut, le pouvoir mesquin des petits qui l'exercent.

La trame est mince, elle suit l'itinéraire de Hang, jeune fille à l'avenir prometteur, celui que son oncle Ching va un peu tout gâcher, et de sa mère, Qué, qui y a mis aussi de la bonne (ou de la mauvaise) volonté, et enfin, de sa tante paternelle,Tâm, qui tente de sauver les meubles, et les souvenirs, du père trop tôt disparu.

L'oncle Ching est un petit fonctionnaire, sa soeur est une petite commerçante, ce qui ne lui convient pas au frère, parce que le commerce, c'est l'ennemi de la classe ouvrière ; sauf que le fonctionnaire est pauvre, égoïste et la soeur généreuse et soumise aux lois familliales ancestrales plutôt qu'aux nouvelles règles du parti. Soumise jusqu'à l'idiotie, Qué va choisir son frère,  insipide, méprisant et orgueilleux, plus tard, corrompu, à sa fille, brillante, aimante, mais trop attachée à sa tante, celle qui tente de lui garder l'avenir ouvert, avec son royaume rural tout de douceurs parfumées et de gestes tendres, de fêtes et de fiertés.

Hang regarde, sans trop comprendre ainsi s'effilocher les liens entre elle et sa mère qui se saigne inutilement pour son falôt de frère et sa famille, la laissant elle, le long du chemin. D'héritière d'un royaume, elle deviendra ouvrière tisseuse en URSS, malade et affaiblie. Du moins est ce ainsi qu'on la découvre dans les premières pages du roman, alors que malgré tout elle se rend au chevet du Ching, toujours petit malfaisant sans envergure, qui l'appelle à son chevet.

Vu ce que l'on apprend après, évidemment, rien de très logique et il me faut bien le dire, ce n'est pas l'intrigue palpitante qui me retient à cette lecture, ni de voir que le communisme,  ça n'empêche pas de faire fortune, ni de mourir de faim ... Mais que la palpitation est belle et que je voudrais savoir quel goût a le "poulet mariné aux graines de lotus", "le riz gluant au momordique", "les graines de nénuphars cuites", quelle odeur a "la senteur fraîche des noix d'aréquier", quelle couleur, quelle pétale pour les fleurs de lentilles d'eau. Il y en a qui ont leur palais des mille et une nuits, moi, j'entrouve le mien en ces pages d'un monde si beau et si perdu où " des ordures flottaient agglutinées aux cadavres des éphémères";

Un des premiers romans de l'auteure, réédité par les très remarquables éditions Sabine Werpiesser, éditeure et auteure que je ne lâche pas de vue depuis l'envoûtant "Terre des oublis" ; envoûtant, ce roman-là l'est moins, mais il résonne d'échos ..... Ce qui est déjà pas mal du tout !

 

Athalie

 

De la même auteure sur ce même blog et non cité dans la note ci-dessus :

http://aleslire.hautetfort.com/archive/2011/10/29/sanctua...

http://aleslire.hautetfort.com/archive/2011/05/19/roman-s...

 

Mille Mercisssss et bisesssss A.B !

07/11/2012

Le rapport de Brodeck Philippe Claudel

le rapport de brodeck,philippe claudel,romans,romans françaisNon, je n'ai pas lu le dernier Claudel, ni même l'avant dernier, je suis restée coincée entre Les âmes grises et Le rapport de Brodeck, deux anciennes lectures. Ce qui m' a fait revenir sur celle-ci est un article de Dominique à propos d' un livre qui porte le titre de "L'antisémitisme en Pologne après A".

J'aime parfois me dire que l'homme est bon pour l'homme, j'aime parfois me bercer d'illusions ....

Donc, j'ai repris Le rapport de Brodeck, parce que les illusions, c'est bien joli, mais c'est même pas vrai. Je relis, entre les lignes romanesques, l'histoire d'un homme à qui l'humanité normale ( pas des bourreaux anonymes, ce serait trop facile, des voisins, pour reprendre le titre de Dominique) a fait tant de misères crasses qu'il aurait dû tomber par terre, mais non Brodeck s'est fourré encore plus bas pour que le malheur ne l'attrape plus.

Brodeck  est un tout petit homme, d'un petit village. Il y est arrivé il y a longtemps, dans la charette de la vieille Fédorine, première guerre et premier exil. Il y a grandi, il a même été enfant de choeur. Aidé par son instutiteur, il est parti faire des études à la Capitale, où les "comme lui", c'est-à-dire les "pas comme les autres" ont commencé à s'en prendre plein la figure, sérieusement. Ni vraiment lache, ni vraiment courageux, avec sa belle fiancée Emélia, il est revenu auprès des siens. La guerre arrive dans le village et avec elle, les soldats de l'armée qui demandent que la Purification soit faite. Alors, parce que la communauté des hommes "comme les autres" est ce qu'elle est, il va être donné. Dans le camp, il sera "le chien Brodeck" mais il survit et revient retrouver Emélia, une autre Emelia, mais son amour quand même. Dans son silence, il se tisse son bout de vie. Jusqu'à ce qu'un autre arrive, à son tour, troubler l'ordre de ce qui se fait, l'Anderer, une sorte de magicien, ou de peintre, un drôle de bonhomme qui regarde la noirceur des hommes et la leur renvoit, même sans rien dire. Le village, cette fois, n'aura pas besoin d'une idéologie de la terreur pour faire disparaître celui qui doit être sacrifié au bonheur de brouter en rond.

La trame narrative est bien plus complexe que mon petit résumé. Comme Brodeck, le livre s'emmêle, tourne et retourne les grandes questions : la culpabilité, ça finit où ? et l'innocence, c'est son contraire ou son double ? Peu seront sauvés par l'écriture à la fois poisseuse et ample de Claudel. Pas même Brodeck. 

J'avais adoré la force de ce roman dont on peut lire parfois qu'il semble plus apologue que romanesque, parfois empli d'un symbolisme un peu trop manichéiste et sombre, soit. Mais il a le mérite de s'empoigner avec les marécages, qui eux aussi ont une histoire, et comme dans "Certaines n'avaient jamais vu la mer", de laisser trace de voix, réelles, historiques, qui sans le roman pourraient s'effacer.

 

Athalie

PS : je rajoute une note de eeguab, parce que je suis "trop" d'accord avec lui :

http://eeguab.canalblog.com/archives/2008/02/27/7955563.h...

 

 

 

23/10/2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer Julie Otsuka

certaines n'avaient jamais vu la mer,julie otsuku,romans,romans américainsLe titre, déjà, rien que le titre, est empreint d'un regret d'inconnu et ouvre le récit de ces rêves d'impossibles retour et d'impossibles réussites qui vont nous être contés.

Un groupe de femmes japonaises traversent le Pacifique. Elles ont choisi, si l'on veut, des maris, des maris japonais mais sur photos, et vont les rejoindre, dans un halo d'illusions. Tous ont dit avoir réussi, pas beaucoup, mais un peu. Elles ne sont jamais vraiment nommées ou individualisées : il y a les oies blanches et les plus délurées, celles qui croient, celles qui s'y forcent, celles qui fuient la misère, celles qui fuient une réputation entachée, une histoire à oublier, une enfant qui restera dans les souvenirs toujours une petite fillette de deux ou trois ans. Toutes vont vers une virginité, photo à la main, où se montrent leurs futurs hommes, qui avec un beau costume, qui avec une jolie maison,, qui avec dix ans de moins qu'en vrai. Sur le quai, la vérité va les cueillir violemment. Evidemment, les rêves étaient des mensonges, leurs hommes ne sont que des rien, violeurs le plus souvent de leur corps acheté, les voilà asservies à la pauvreté, la frustration, l'humuliation. Les américains ne leur accordent pas grand chose, peu de regards et encore moins de commisération. Alors ces femmes vont construire une survie là, de bric et de broc. Elles travaillent aux côtés de leurs hommes de fortune, les aime parfois, les détester souvent, les quitter, peu. Sauf pour des trottoirs ou un bordel ...

Ce qui m' a impressionnée, c'est l'usage du "nous". La narratrice suit trois groupes. Les paysannes, qui sarclent, désherbent et se courbent pour quelques tomates ou fraises, les terres que les blancs leur ont finalement laissées. Les bonnes, tabliers blancs et mari jardinier, bien obligées de partager les intimités tristes de leur patronne citadine, ou les passades des maris d'icelles, ayant l'utilité indispensable des jouets que l'on remonte ou que l'on casse. Les blanchisseuses, engoncées dans leurs humides appartement, confinées dans leur quartier. Elles travaillent, puis les enfants, eux se metent à parler anglais, à s'éloigner. Elles restent les invisibles petites mains. Puis, arrive la seconde guerre mondiale qui braque les phares sur elles, leur petite communauté devient "l'ennemi intérieur", à neutraliser par l'exil, puis l'oubli.

La singularité de cette voix plurielle fait vraiment vibrer le texte d'une plainte commune, d'une litanie de noms, qui gonfle et s'amplifie, puis modèle le silence. le choix narratif pourrait rebuter, je l'ai trouvé terriblement efficace.

 

Athalie

Le billet tentateur d'Esperluette : merci !

http://echappees-livres.blogspot.fr/2012/09/certaines-nav...

et celui, tout acquis aussi de Philisine Cave :

http://jemelivre.blogspot.fr/2012/11/certaines-navaient-p...

 

 

05/10/2012

Pour seul cortège Laurent Gaudé

pour seul cortège,laurent gaudé,romans,romans françaisQuand Gaudé fait du Gaudé, ce n'est plus du souffle épique qui tournoie les pages, c'est de la marche forcée de la lectrice essouflée quelque peu, vers le sublime grandiose, ou le grandiose sublime, de la destinée brisée par l'histoire.

Je ne peux pas dire si j'ai aimé ce livre ou pas en fait, toujours pas, ce qui me contrarie. En plus, tout le monde, ou presque, connaît l'histoire, sait que Gaudé a une fois de plus, prit l'Histoire Antique à bras le corps des mots pour étreindre rien de moins que la figure d'Alexandre Le Grand et lui trousser sa chemise romanesque à sa sauce Gaudé. Pimentée ou pas ? Je ne sais toujours pas.

Aux premières pages, Le Conquérant danse le pas de deux avec sa Douleur, dans la flambloyance de sa Gloire en son Palais. Puis Le Conquérant tombe, se meurt doucement, puis définitivement. Mais avant le dépeçage des héritiers guerriers autour de la dépouille, le texte convoque : en un, l'âme chevauchante d'un de ses anciens fidèles, toujours fidèle, qui vient lui dire sa conquête et sa Gloire pour le ramener vers la vie dare-dare, en deux, une princesse oubliée. Enfin, qui voudrait bien être oubliée, parce que le Sublime et le Grandiose, elle a déjà eu sa dose. Enfermée volontaire loin de l'Empire, l'Empire va venir la tirer par les pieds hors de son monastère où les moines l'allégeaient du poids du monde en suivant son corps des mains et en balançant du safran en l'air. ça a l'air simple, comme ça, mais en fait, ça ne marche pas vraiment.

La princesse qui voudrait bien que le Grandiose Sublime lui fiche un peu la paix, c'est Drytéis, fille de Darius, le vaincu d'Alexandre, elle a déjà vu une civilisation se casser la figure et elle n'a pas envie de recommencer, en plus, elle a eu un fils, et de la Malédiction du Pouvoir, elle ne veut plus, surtout pas pour lui, l'enfant. Et pourtant, le seul cortège vrai d'Alexandre, ce sera Elle, Elle, et les chevaliers du Gandhara, exilés volontaires et fantômatiques, déserteurs des combats fratricides que les héritiers du Grand Empire ne pouvaient que se livrer pour que le monde soit monde.

La quête du Pouvoir, la soif de Gloire, l'Humilité d'une femme et d'une Mère, le Sacrifice de Soi pour un grain d'Humanité planté quelque part, ou quelque chose comme ça ... c'est parfois beau comme un chromo, parfois essouflant comme une écriture tellement flambloyante que j'en devenais sourde. Un parfum de relu jusqu'à plus soif, et pourtant ....

Ai-je aimé, je crois que oui, mais je n'en suis pas sûre. Ce qui M'énerve, maintenant.

 

Athalie

Un autre commentaire en demi-teinte : http://jemelivre.blogspot.fr/2012/09/pour-seul-cortege-la...

Et sur ce même blog du même auteur : Le soleil des Scorta, un must pour moi, avec La mort du roi Tsongor et aussi Eldorado (moins mais quand même ...)

29/09/2012

La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao Junot Diaz

sda_hobbit_card0.pngUn excellent bouquin, un coup de coeur de tendresse, j'ai eu presque le coeur serré en lisant deux ou trois pages avant la fin : " C'est presque fini. Presque terminé. Il ne me reste plus que deux ou trois bricoles à vous montrer avant que votre Gardien accomplisse son devoir cosmique et se retire enfin dans la Zone bleue de la terre pour ne plus être entendu jusqu'aux Derniers Jours". Deux ou trois choses que j'avais évidemment envie de lire, mais pas que le rideau ne soit tiré sur la tragi-comédie burlesque d'Oscar, Lola et de leur Gardien ( parfois peu fidèle), le narrateur, finalement Gardien du temple des rêves d'une drôle d'étoile filante, Oscar, dont la vie ne fut pas toujours merveilleuse, mais brève, assurément.

Oscar est issu d'une famille de Saint Domingue, poursuivie par un fuku, une malédiction, ou peut-être tout simplement par les soubresauts d'une histoire seulement tragique, celle-là, celle de la dictature de Trujillo. Tout ça parce que le grand père, le docteur aux idées courtes et tranquilles, a eu un jour une plaisanterie malheureuse, tout ça parce que la fille du docteur, l'aînée, était belle et que Trujillo était un sacré queutard ( et c'est le moindre de ses méfaits).

Nous voilà loin d'Oscar, j'y reviens donc comme je peux, (mais c'est ce que le roman fait, il s'éloigne, il se rapproche, jusqu'à l'étreindre presque, comme la puta de ses rêves, finalement ... ce qui est une sorte de justification pour justifier une note qui se barre en zig et en zag)

Parce qu'Oscar, c'est un OVNI, sauf pour sa soeur, Lola, qui l'adore, tout penaud qu'il soit, sa mère, qui le garde, parce que c'est comme ça, Boli est une mère dominicaine, et cela n'a pas l'air commode, et finalement, pour un autre queutard, pas maléfique celui-là, le narrateur. Oscar est gros, Oscar est laid. Oscar est le souffre-douleur idéal. Oscar est une sorte de Hobbit, mais un Hobbit dominicain, ce qui le destine dans le regard des autres dominicains, à être un Hobbit dominant et virilement queutard. Oscar voudrait bien, mais Oscar n'a pas la fibre dominante. On suit ses échecs amoureux en remontant à travers l'histoire de sa famille, celle d'une dispora aux relents de haut talons qui claquent sur les trottoirs de la misiére et de portières qui claquent aussi emportant leurs passagers vers des champs de maïs dont ils ne sont pas censés revenir.

Un roman plein de plein de choses et d'une singulière écriture, prenante, qui mélange sans recette préfabriquée les épices de la langue espagnole et un verlan basique qui se révèle efficace, une langue qui traîne puis qui claque aussi, j'allais dire comme un rythme de samba triste, sauf que je n'y connais rien. (je laisse quand même parce que c'est tout ce qui me vient !). Bref, un roman qui embarque. Grave.

 

Athalie

PS : merci à ingannmic http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2012/07/la-breve-et-m...et à Esperluette pour m'avoir donné envie de découvrir cet auteur !

 

 

30/08/2012

Black Mamba Boy Nadifa Mohamed

black mamba boy,nadifa mohamed,romans,romans anglais,yémenVoilà un livre dont j'aurais voulu qu'il soit un vrai grand coup de coeur, un sans conditions et sans restrictions. A cause de l'histoire et de l'homme qui l'a vécue, le père de l'auteure dont elle dit se faire le griot, un homme qu'elle présente de sagesse contenue avant de se lancer sur ses traces de petit gamin des rues d'Aden, au Yémen, en commençant presque au début, en 1935. Jama est alors encore le fils d'Ambaro, la courageuse, à peine tolérée sous le toit des autres, elle trime pour quelques sous dans la grande ville, elle peine à trouver la force de s'occuper de lui, Jama, tout en os et en faim. Accolytes d'infortunes plus ou moins fiables, mendicité, débrouillardises, les gamins rêvent d'ailleurs, de sacs d'or et de grosses voitures au milieu des ordures. Mais Ambaro le lui répète, pour lui, Jama, ce sera différent, il est né sous une bonne étoile, elle le sait parce qu'un énorme serpent, le Blak Mamba, lui passé sous le ventre alors qu'elle état enceinte et et il est reparti, sans piquer. Elle y croit, son fils moins, surtout lorsqu'elle meurt. Commence sa quête au gamin, la recherche de son père qui est parti depuis longtemps, lui, le fantasque joueur de luth, derrière une frontière, chercher fortune. Par petits bouts de rencontres et à sacrés coups de volonté, Jama avance vers les déserts instables et la guerre que mène les Italiens contre les anglais pour le contrôle d'un empire fascite qui vu de là-bas, se délite déjà. L'armée enrôle et utilise avec dédain pour ses fanfaronades criminelles et cruelles les hommes de ce pays-là pour leur pitoyable défaite. Jamba ne se perd pas, se décourage, fait des détours mais ne perd pas de vue le destin que lui a donné sa mère. Et pourtant, l'odyssée est long d'être terminée avec qu'il n'écoute la voix de sa Pénélope pour revenir, peut-être à un apaisement.

L'histoire de Jamba est exemplaire, presque hagiographique, une farouche résistance tranquille aux mépris, aux humiliations, pas après pas, murs après murs, frontières après frontières, Jamba va son pas. Un héros admirable, donc, mais pourtant un roman qui ne m'a pas emportée avec lui. Il m'a manqué un souffle plus fort, un ouragan plus stylistique et plus romanesque pour être vraiment soulevée. Mais j'ai trouvé plein d'excuses : la force de l'histoire vécue, en vrai, par son propre père ne doit pas être facile à s'apprioprier, et puis, c'est un premier roman. Enfin, je dis ça, mais je ne suis pas écrivain pour un sous, moi, c'est juste que quand un bonhomme a vécu un truc comme ça, ben, chapeau bas.

Athalie

19/08/2012

Vivre Yu Hua

vivre,yu hua,romans,romans chineOù l'on retrouve le monde de "Brothers", la campagne chinoise, à l'écart des centres des pouvoirs, l'ancien, puis le nouveau qui se met en place à coup de révolution, la guerrière, puis la culturelle, ses habitants, la pauvreté, comment s'en sortir, ou pas ... les conséquences du séïsme politique, ses répliques en vaguelettes miniatures vues d'en haut (mais le haut regarde-t-il le bas en ces temps de révolution?), mais ici, on les voit d'en bas, et les vagues sont bien plus grandes.

La construction romanesque est assez classique, centrée autour de la vie d'un personnage principal et de sa famille, contrairement à l'(excellent) pavé déjà cité du même auteur, la tonalité est aussi plus réaliste et le burlesque n'affleure que dans la première partie, très courte, qui campe la jeunesse inconséquente du héros, Fuiji. Alors fils d'un riche propriétaire terrien, il dilapide à la ville, très rapidement, un patrimoine déjà largement écorné par son propre père. Joueur, jouisseur, égoïste, provocateur de fort mauvais goût, il fait fie de tous ses devoirs jusqu'à la ruine complète, totale, définitive et honteuse. Cela fait, sa vie, la vraie, commence.

Perdues au jeu, ses terres sont passées entre d'autres mains, et Fuiji se retrouve paysan comme devant, incompétent mais doté de bonnes intentions.  Qu'à cela ne tienne, une bagarre et un hasard plus tard, il se retrouve Candide à la guerre, enrôlé de force dans une armée déjà décimée. De retour auprès des siens, tout reste à reconstruire avec ce qui reste, sa femme, qui ne méritait pas son sort mais valeureuse, fait face, son fils, qui ne le reconnait pas, et sa fille, sa fidèle et silencieuse fille ...

Quelques épisodes cocasses découlent encore des décisions absurdes du pouvoir ; la cantine collective qui qui s'épuise aussi rapidement que la collectivité du travail et des terres, la fonte des poêles domestiques dans un fondoir à eau qui demandera autant d'efforts qu'un résultat dérisoire. Mais, dans l'ensemble, c'est Fuiji qui est au centre, lui, sa famille, ses drames personnels, qu'ils soient liés à la grande Histoire ou au destin qui, vraiment, s'acharne. Il s'acharne tellement que ce sera mon seul bémol pour cette lecture, comme si on avait un condensé de malheurs possibles pour un hymne, finalement, à la beauté de la vie malgré tout, une acceptation des malheurs, causés par soi-même ou subis. Les dernières phrases ont sonné, pour moi, comme un glas à la Millet ; " Immense, la terre s'étendait nue et musclée devant moi. Il me semble entendre son appel, pareil à celui des femmes cherchant leurs enfants. La terre annonçait la nuit."

Le titre a, peut-être, son point d'exclamation en trop.

Athalie

10/07/2012

L'âme des guerriers Alan Duff

l'âme des guerriers,alan duff,romans,romans nouvelle zélandeUn livre de lâches colères, de lâches violences, de lâches défaites et de lâches oublis. Moi qui cherchais partout des maoris dans la littérature nouvelle zélandaise ( ça se dit ça ?) et australienne, ben voilà, j'ai trouvé. Et ça cogne dur.

Beth Heke a échoué, comme tant d'autres maoris à la dérive, désocialisés, déclassés, dans la cité des pins, une cité pour maoris, pour maoris défoncés comme les trottoirs, suite de maisons de terrains vagues où les pneus poussent sur les pelouses à la place des fleurs. A côté, juste à côté, il y a le domaine de "M. salopard de blanc Trambert avec sa majestueuse maison de maîtres et ses prés à n'en plus finir qui viennent s'échouer contre la limite des cages minables construites (....) pour que l'on puisse héberger un autre lot de nullités à la peau marron." C'est Beth qui parle, pas encore saoûle, mais cela ne saurait tarder, pas encore battue, mais cela ne saurait tarder non plus. Parce que c'est comme cela dans la cité des pins, on est abonné à la crasse de l'âme, même quand la rage d'en sortir s'en mêle. Beth, dans le naufrage de cette vie là, tente parfois une certaine dignité, contre son homme, contre les autres, pour ses enfants. Elle tente, parfois quand elle le peut ,de les éduquer, de les soigner, de les aimer, de ne pas tout laisser aller. Mais elle a du mal. Beaucoup de mal, elle ne doit pas lutter que contre elle-même, mais aussi surtout contre son homme, Jack, aux rêves agités de violence, pour qui se battre est sa dignité à lui. Il est craint, redouté, on le flatte, on lui paye à boire, il aime cette reconnaissance illusoire, et préfère toucher les indemnités gouvernementales plutôt que de travailler, frapper, boire.

Le rêve de Nig, l'aîné, est de rejoindre un gang, celui qui singe tatouages et fraternité rituelles maori au bénéfice d'une même et autre violence, gratuite cette fois, être violent pour dire qu'on appartient à une communauté même si ce n'est que manipulation rémunérée des blancs pour que la basse besogne soit accomplie. Son plus jeune frère, Boogie, et sa plus jeune soeur, Grace tentent d'autres portes de sorties, mais il y a en peu, entre maison de redressement et des murs trop hauts pour être franchis.

Les coups de poing pleuvent sur "la tribu perdue" et l'on comprend que ce roman ait fait polémique à sa sortie en Nouvelle Zélande au moment des tentatives de construction-réhabilitation de la culture des ancêtres comme solution à la misère sociale et intellectuelle. Le narrateur ne les épargne pas, ces descendants de guerriers qui n'en sont plus que des fantômes, et si les blancs colonisateurs sont coupables, les maoris ne sont pas que des innocents ignorant de leur misère. Beth est lucide, se voit rouler dans le caniveau, y voit les autres s'y torcher en y prenant plaisir, saouls et placides, finalement, devant leur sort. Pour résumer, ce qui me semble être une sorte de morale romanesque et en reprenant certains titres de chapitres, certes, il y a "ceux qui possèdent l'histoire", qui l'ont confisquée à "ceux qui en ont une autre, mais "la vie est à ceux qui se battent"et sûrement pas avec les poings.

Beth encore : " Beth venait de réaliser que sa maison - non, pas seulement la sienne mais toutes les maisons dans lesquelles elle étaient entrée - ne contenaient pas de livres. Cette pensée l'avait frappée comme l'un des coups de poing de Jake, allez savoir pourquoi. (...) Au bout d'un moment, elle avait eu une sensation de perte, presque de deuil. Et elle avait pensé, Mais bon sang, qu'est-ce qui me prend ? Et même si cette maison ne contient pas de livres ? La belle affaire. Mais ça continuait à la ronger."

Athalie

 

 

04/07/2012

La carte du monde invisible Tash Aw (1)

la carte du monde invisble,tash aw,romans,romans nouvelle zélandeTash Aw, c'est le beau jeune homme sur lequel on a été plusieur(e)s à craquer lors du dernier "Etonnants voyageurs" (pas quand même à la hauteur du sombre solaire Joseph Boyden, mais presque). Charmant, intelligent, conquérant .... sauf que moi, finalement, je n'ai pas été si conquise que cela par ce roman présentée lors du festival comme "à l'origine d'une littérature du post-colonialisme", pas par l'auteur, évidemment, qui est trop chou pour ne pas être également modeste .... (rien que cela !) Je n'en attendais pas tant, bien sûr, ç'aurait été faire fi d'oeuvres "post coloniales" bien trop conséquentes pour je me lève de mon fauteuil de bureau pour aller en retrouver les titres sur mes étagères ... Mais je pensais avoir à faire à une sorte de fresque historique, plus historique que fresque et aussi plus au vitriol, et que finalement, l'histoire est bien là mais par petits morceaux et que le vitriol est un peu trop dilué à mon goût.

La fresque attendue s'entrevoit par l'évocation de parcours intimistes, des parcours croisés de personnages plongés dans la complexité de leur rapport avec l'Indonésie, avec leur origine, avec eux mêmes. Le personnage central est un jeune garçon, Adam. Il a vécu en orphelinat avec son grand frère avant d'être recueilli par Karl. Karl est hollandais et blond, comme les colonisateurs de l'île dont il a fait son pays, Nusa Pedro, au large très large de la ville pieuvre de Jakarta. Il s'est installé là après des années à fuir l'Europe. En voulant se plonger dans un exotisme à la Gauguin, il va s'en éloigner petit à petit, notamment en croisant Margaret. Margaret l'a aimé, jeune fille, puis elle a aussi croisé Bill et Mick. Mais ces croisements sont pour plus tard, et pas forcément amoureux. Il y a aussi le grand frère et sa famille d'adoption, mais ça va devenir compliqué comme note.

L'histoire commence alors que Karl est arrêté par les militaires indonésiens en pleine chasse anti communistes, dans les années soixante, avec des échos de guerre froide et de révolution de l'indépendance qui tourne à la dictature. . Karl n'est ni communiste, ni révolutionnaire de rien, mais bon, il fallait bien commencer par sa disparition pour que Adam se mette à sa recherche et avec de vagues indices, ne retrouve Margaret, Bill et Mick et que les fils se nouent. Des fils peu solides quand même et un tissage tellement lâche que souvent j'ai flotté. L'arrière fond politique est confus, les émeutes claquent en permanence et les manigances américaines pour conserver des liens avec le pouvoir en place se mêlent artificiellement à cette quête identitaire d'un orphelin suffisamment näïf et pataud qu'il manque devenir poseur de bombes entourloupé par la bonne parole d'un diablotin au double visage, universitaire le jour, extrémiste la nuit. Heureusement, il va être cueilli au passage par une princesse activiste. (Bon, là je suis un peu dure quand même ...)

Une première déception de la pêche ramenée de ce festival, mais pourtant ce roman a quelque chose, que je n'ai pas su saisir. Donc, je me garde de côté en session de rattrapage, le premier roman du même auteur "Le tristement célébre Johnny Lim".

On a toutes nos faiblesses ...

Athalie

 

22/05/2012

La cavale de Billy Micklehurst Tim Willocks (2)

billy.jpgC'est le portrait d'un clochard céleste à la Nick Cave : "Il était la vie vécue incarnée" dit de lui le jeune narrateur, la première fois qu'il vit Billy, en gargouille majestueuse de crasse d'un cimetière de Manchester. Cette brève, très brève nouvelle ne nous donne qu'un éclat presque final de sa cavale, celle d'un vaincu que le jeune homme croit voir flambloyer, un paria de liberté, un huppé de la folie, l'écharpe rouge au cou et le costume croisé fatigué. Billy, c'est un des ces oubliés du trottoir que l'alcool et la folie ont sculpté à coup de hache. De ces visions, quelques moments de fulgurances nées de l'écriture tendue de Tim Willock, Billy à la valse légère, une canette de bière dans chaque main, Billy comme guide des villes que l'on ne voit pas, comme complices des fantômes des cimetières que lui seul a compté et qui finiront par le rattraper. 

A lire, à offrir, à prêter, a emprunter, vite lu, pas vite oublié, facile à lire, se case partout, poche de Jean IKKS, vanity de barbie-girl, recoin d'une biblothèque surbookée, en tête d'une pile de livres à lire en train de s'effondrer, sous un paquet de copies, voire même en repassant, en pliant le linge, en passant la fragola (mais si avec une pince, celà doit pouvoir se faire ...) Mais ce serait dommage quand même de ne pas le goûter, d'autant que l'objet est travaillé : pages légèrement jaunies, marque page intégré, texte en VO à retourner (tout ce que le numérique ne peut pas offrir, en bref).

Une dernière chose, dans l'entretien qui suit la nouvelle, une pierre de plus pour le balcon de mon historien préféré ( qui va finir par crouler tant j'ai raison) : " S'il existe, dans cette histoire, la moindre poésie ou vérité, je crois qu'il est plus probable de la voir émerger de la fiction que de faits réels. C'est cela la grâce de la fiction - cette capacité à nous offrir la vérité au lieu de simples informations".

Et toc !

Athalie

PS : oups ! ne pas oublier que c'est "Voyelle et consonne" qui en parle bien ...

http://voyelleetconsonne.blogspot.fr/2012/05/semelles-de-...

20/05/2012

Le vrai monde Natsuo Kirino

imagesCAE1WJR2.jpgSi ce monde-là est le vrai monde, alors il fait glacial dans le dos, des sueurs vous en poussent sous les masques de petites filles modèles, si ce monde ressemble un peu soit peu à celui qui est dans les têtes juvéniles des poupées nippones, alors il faut aller d'urgence numéroter les abattis des survivants ...

Quatre jeunes filles, quatre amies, de ce qui semble de la classe moyenne, fréquentent le même lycée, subissent les mêmes règles exigeantes de la réussite scolaire, habitent dans des quartiers résidentiels, ont des familles en gros "normales", elles sont amies, elles semblent partager une certaine complicité, amitié, normalité : portables roses, goût des garçons ou des filles ...  un léger dédoublement de la personnalité, un double nom, un jeu des apparences. C'est lisse, ça bout sous le karaoké.

Tour à tour, elles vont prendre la parole et raconter comment "ça" va leur péter à la figure. Toschi, la plus sérieuse, Kiranin, la plus gentille, Yusan, la presque la plus sincère et pour finir Térouchi, la plus philosophe des tueuses. Toschi commence. Elle se prépare, comme tous les matins pour se rendre à ses cours de préparation intensive, lorqu'elle entend un bruit étrange chez les voisins. Peu s'en soucie vraiment, croise le lombic, le fils des voisins, qui lui chaut peu, d'où ce surnom qu'elle lui a donné et qui lui restera tout au long du roman. Parce que le lombic a une drôle d'allure, celle d'un besogneux fade, et qu'elle a autre chose à faire dans son vrai monde à elle. Seulement voilà, on lui vole son vélo et son portable, et il se trouve que c'est ce lombic-là qui les a, vu que le matin le bruit bizarre, c'est parce qu'il était en train de tuer sa mère à coups de base-ball, elle ne faisait rien que le critiquer, alors vous comprenez, il en a besoin pour fuir. Ben non, là, je ne comprends pas, je n'adhère pas, surtout que Toschi, ça l'énerve cette histoire, non pas tant que le lombic ait massacré sa mère de sang froid et sans culpabilité aucune, mais de se retrouver mêlée à cette vicissitude de l'existence de l'autre, et que ses trois copines s'en mêlent elle aussi, toutes se jouant de l'idée du monstre comme de leur première paire de soquettes blanches et même avec une certains fascination pour l'être palichon qui, de lombic passe au stade de super héros, ou d'objet de curiosité, voire de pitié compatissante.

Elles sont glaçantes de frivolité ces petits papillons attirées par ce lombic sans colonne directrice, tant tout sentiment vrai semble avoir été absorbé par le mécanisme intégré, pesant mais intégré, du modèle de la réussite scolaire de l'excellence imposé par des parents tout aussi pris par eux-mêmes. Le crime du lombic les ramène à leur coeur d'ombre, sans que le geste criminel ne soit problématique. Ce qui compte, c'est comment, tour à tour, s'en sortir, ou pas.

Glaçant.

Athalie

PS : le lien vers le billet d'Esperluette qui m'a fait découvrir ce roman :

http://echappees-livres.blogspot.fr/2012/04/le-vrai-monde...

18/05/2012

Les mains rouges Jon Christian Grondhal

l-allemagne-a-efface-la-bande-a-baader,M15023.jpgDerrière le comptoir de la gare de Copenhague, un jeune étudiant solitaire réserve une chambre d'hôtel pour Sonja, une jeune fille qui descend du train, un grand sac à la main, l'air d'être là sans être là, charmeuse un peu. Suffisamment pour lui en tout cas. Avant de quitter la gare, elle lui confie la clef de la consigne où elle vient de déposer le grand sac. Elle disparaît, il garde la clef, il cherche son inconnue, la retrouve, la reperd, se retrouve toujours avec la clef, et seulement la clef et le souvenir d'elle, même une fois la clef déposée, pour cause d'ouverture de consigne, dans un poste de police. Fin du premier acte. Je me dis, que la valise va être légère à porter si l'histoire continue à faire autant de trous.

Un autre trou de quinze ans et l'on retrouve le narrateur, le jeune homme qui ne semble être devenu qu'un adulte terne, dont la seule vivacité semble être de ne jamais avoir oublier Sonja et sa petite cicatrice moqueuse sur le coin de la joue. Marié, sans enfant, sans passion, il retrouve Sonja par hasard, mariée, sans enfants. Il va la faire revenir sur ses pas perdus, de rencontres furtives dans des chambres d'hôtel en entretiens confidences, pour connaître l'histoire dont l'épilogue suivra.

Dans l'Allemagne des années 75, celle de la bande à Baader, Sonja flotte, sans passion, ni intérêt, sans aucune conscience politique, elle profite d'un moment vide de temps, dans la villa luxueuse de ses employeurs, partis en vacances. Une rencontre de hasard, elle se retrouve à cohabiter avec ceux qui agissent dans une violence revendiquée et légitimée. Sonja fait parti d'eux, sans le savoir, sans le vouloir voir, jusqu'à ce qu'elle se fasse, au détour d'une absence d'indifférence fugace, complice de ces terroristes à la grande cause finale. Quinze après, ces "années de plomb" version allemande, l'histoire la rattrape, sans qu'elle ait vraiment fui d'ailleurs, et le narrateur va suivre cette espèce de prise de conscience presque inutile, finalement, de sa responsabilité, qu'elle esquisse alors qu'elle aurait pu l'éviter. Ce qui a été un acte sans morale peut-il en prendre une si on le veut vraiment ? Il n'y a que le romanesque pour ne pas y répondre.

Dans une écriture très sèche et elliptique, le roman ne psychologise rien, et ce qui est sûrement son défaut en a fait pour moi, sa principale voire son unique qualité, vu que l'intrigue ne tient pas debout. Il ne démonte aucun mécanisme, ne pratique aucune fouille sociologique, c'est sûrement une tentative de dire l'histoire "autrement", mais du coup, c'est un peu froid.

Athalie

PS : le commentaire par où cette lecture est arrivée :

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/search/label/Danemark

07/05/2012

Les anges de New York R.J Ellory

images.jpgTraduction du billet d'Anonymous par Athalie ( traduction libre de droits) :  " C'est quoi cette putain d'enquête avec ce putain d'inspecteur dans cette putain de ville qui avait des putains de saints ... ? "

Ce en quoi Anonymous exagère quelque peu parce que si les saints sont bel et bien vérolés, il n'y a qu'une prospituée réelle dans cette histoire, elle est même plutôt sympa, même si pas souvent là, et de toute façon, elle s'appelle Eve, ce qui doit être un clin d'oeil appuyé ou je ne m'y connais pas en références bibliques. Et Franck Parish, l'inspecteur, le héros, il a bien besoin d'une âme charitable pour s'étancher vu qu'il se trouve dans une sorte d'impasse, un petit enfer qu'il s'est fait avec les dents. Divorcé, sa femme le déteste encore, un grand fils auquel il n'a pas parlé depuis déjà un certain temps, sans qu'il sache vraiment pourquoi,, une grande fille qu'il bichonne tellement que l'amour paternel vire au harcèlement, et une culpabilité qui vire à l'obsession, sans compter la mort de son dernier coéquipier, son alcoolisme persistant, la moitié de sa paie en moins et plus de permis de conduire. Il est collé de près par sa hiérarchie qui lui a collé une psy, d'office et obligatoire. Ce qui fait beaucoup pour un seul homme, même si il l'a bien cherché son carcan.

On comprend aussi que sa dépendance principale, c'est son boulot, l'honneur de son boulot, même si cet honneur se passe de la légalité, sur la tangente des règles et des cadres, un gars pas droit mais pour le droit.

Une nouvelle enquête commence, un corps d'une jeune fille de seize ans, pas violée, en apparence, ( ben oui, faut des stades dans l'horreur ...), mais aux ongles bien vernis et aux cheveux coupés, pas comme elle devrait être : une puis deux, puis trois, puis ... et même si notre enquêteur plombé trouve rapidement le lien et tente de tisser la toile, les fils sont si tenus que l'enquête n'avance pas et ça le mine et le plombe encore plus. Sans compter l'autre mine, la souterraine, le père et sa toile d'araignée à lui, l'intime, et l'officielle. L'officielle : John Parish faisait parti des "Saints de New-York", et il a nettoyé la ville de la pègre et la mafia, il est mort au champ d'honneur, couvert de médailles et de gloire sanctifiée.  L'intime : John Parish  est un immonde salaud corrompu. Comme Franck est sommé par sa hiérarchie de suivre une psychanalyse en interne, le lectuer oscille entre les les deux lectures, l'épique et l'incertaine.

La construction du roman est dans la plus classique de celle des romans d'Ellory que j'ai lus jusqu'ici, un coup d'enquête dans le présent, un coup d'enquête dans le passé, et on recommence, sauf que comme l'enquête sur les meurtres avance doucement, et que la psychanalyse aussi, au bout d'un moment, on n'avance plus tellement ni sur un des terrains, ni sur l'autre, on piétine, et de redites en redites, le côté inspecteur au bout du rouleau mais tellement humain, lasse. Une petite déception donc, mais qui ne m'empêchera pas de me jeter sur le prochain du même auteur.

Athalie

PS : les anciens du même auteur : Seul le silence, Vendetta, Les anonymes

 

03/05/2012

Le coeur glacé Almudena Grandes

le coeur glacé,almudena grandes,romans espagne,romans historiquesAh ! une bonne tranche de pavé de roman historique comme on les aime.... Cela faisait longtemps que le coeur m'en disait, il pèse son poids mais son poids en vaut la peine, sans peine, on entre dans cette histoire-là. On ouvre la porte de l'appartement parisien de la famille Fernandez, ( au jeu des sept familles, je voudrais les grands parents : républicains exilés), en se laissant guider par la petite main de Raquel, la petite fille, mi-française, mi-espagnole, le jour de la mort de Franco ( en fait le roman ne commence pas vraiment comme cela, mais, c'est parce que j'ai adoré ce moment, une sorte de fête triste, comme si le mort détesté était mort trop tard pour que ce moment soit vraiment une délivrance, voire un soulagement ...), et l'on sent les odeurs d'aubergines grillées et d'ail. Les Fernandez vivent à Paris, comme d'autres espagnols, une petite communauté, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, ces anciens combattants de leur guerre et de leur Espagne perdue, solidement accrochée au coeur et non à la raison. parce que le grand père l'a dit et redit qu'il ne retournera jamais dans son pays qui n'est plus son pays, dans son Madrid qui n'est plus son Madrid, pays de fascistes, Madrid de fascistes. Mais voilà Franco est mort ... La route n'est pas libre, mais le retour est possible. Grands parents, parents, et Raquel y retournent donc.

C'est un livre qui parle de cette parole là, celle de deux générations, celle des grands parents et celle des petits enfants, entre les deux, on touche pas trop. Mais le grand père Fernandez va donner quelques clefs à Raquel, la seule qui veut bien savoir, voudrait savoir plus, mais trop de non dits et trop de volontés d'oublis éludent ses questions, et les réponses, aussi.

A Madrid, il y a, il y avait, les Fernandez, mais il y a, il y avait les Carrion, la famille fasciste, les vainqueurs, les salauds, évidemment entre les deux, on s'est croisé, on va se recroiser et règler des comptes, forcément. Va et vient passé, présent, va et vient méchants, gentils, double régal pour la lectrice amoureuse de destins croisés et surtout d'Espagne.

Première couche de plaisir : la guerre d'espagne côté républicain, les coeurs généreux et fiers. Deuxième couche : le retour d'exil, les balades dans les rues du vieux Madrid que le grand père Fernandez fait goûter à Raquel, friandises de souvenirs, petits déjeuner dans les cafés, tapas et petits verres à l'ombre des ruelles tortueuses et des souvenirs qui ont gardé vie.Troisième couche : l'Espagne aujourd'hui, quand Raphaël Carrion, descendant du beau, du fringant, du puissant, du solaire, du mystérieux, du pas clair du tout, Julio Carrion, croise et entrecroise son passé et se le prend dans la figure. D'où vient ce père, d'où vient sa grand-mère à lui, de quel village, de quelles compromissions, de quelles trahisons a été  faite la fortune familliale ?

Il y a deux tomes, et ce n'est que le premier, et pour l'instant, du côté des républicains, c'est un sans faute (Ouf !!!). Bon, bref, j'ai adoré, tous les ingrédients de la saga historique bien menée (malgré quelques longueurs quand ... tombe amoureux de .... et que il va découvrir que .... sauf que nous ça fait un moment que l'on a compris que ....), plus un bon gros doigt bien pointé sur l'accueil que la France (républicaine ...) a fait à ses combattants que l'exil avait rendu pathétiques dans les camps de la frontière, gardés et parqués comme des coupables.

Ben ouais, en plus, c'est humaniste comme livre !

Athalie

Source de l'illustration : Camp provisoire près d'Amélie-les-Bains. Source : Collection Rodriguez (fonds Chauvin). Juan, Album souvenirs de l'exil républicain espagnol en France, p.97

Amélie-les-Bains
Centre de rassemblement puis centre d'accueil pour Espagnols et membres des Brigades internationales, ouvert en février 1939.

14/04/2012

Brothers Yu Hua

1002016-Bruegel_lAncien_les_Mendiants.jpgOu comment mettre sous cloche, sous boule de verre, un village, ses habitants et plusieurs décennies d'histoire chinoise, de la Révolution culturelle à la modernisation du capitalisme déguisé par les rouages corrompus du parti des "Masses", un concentré de la métamorphose des choses et de ce que les choses font aux gens.

Le microcosme, c'est le village des Liu, les deux spécimens principaux sont deux frères que rien ne lie par le sang mais tout par l'enfance, frères de coeur et de survie. Li Gangtou pourrait être la face noire : vantard jusqu'aux mensonges de bonne foi, hâbleur, obsédé par le sexe jusqu'à orgasmer les poteaux électriques, vulgaire, excessif en tout, aveugle à ce qui n'est pas satisfaction de ses désirs, forcément réalité. Mais pas toujours, ce serait trop facile : il peut aussi mettre tous ses défauts au service d'un bon sentiment : organiser un pélérinage " tout confort", rembourser ses dettes à ceux qui n'en attendaient pas tant ... Song Gang, le deuxième frère n'est pas la face blanche, plutôt l'agneau, doux jusqu'à l'impuissance, fidèle à la parole donnée jusqu'au don de soi, sensible, faiblard, se contentant des restes, il donne parfois envie de lui cogner des beignes, ce que ses décisions ne manquent parfois pas de faire, en un cruel boomerang.

Leur histoire pourrait être l'épopée burlesque de deux trajectoires ratées ; la figure fondatrice serait le père, le vrai pour un, le pas vrai pour l'autre, même on finit par ne plus savoir pour lequel. Le vrai de Li Gangtou a fait de sa mort l'humiliation de sa femme,  noyé dans la fosse des excréments pour avoir voulu trop mater les fesses des femmes du village. Li Gangtou est élévé dans l'obscurité de la honte jusqu' à ce que, le nouveau père apparaisse au détour d'un cortège d'enterrement ( des cortèges, d'ailleurs, il y en a souvent, sorte de point d'orgue, ils dégénèrent en bagarres cruelles, poussièreuses ou franchement drôles, ça dépend). Cet homme-là, c'est un soleil, grand, fort et bon, il va lui faire relever le regard, à cette femme qui ne sortait plus que la nuit, prendre tout le monde sous son aile, et  marquer le seul drunk de toute l'histoire du village. Mais la Révolution culturelle arrive et de conquérant, il va passer accusé " propriétaire terrien", la pancarte au cou et le balai à la main, un écrasé des circontances au sourire sans faille, à la parole fidèle.

Les deux héros  se dépatouillent dans les rues du village. Li Gangtou, le voyou, Song Gang le frère fidèle, "l'âme damnée" bien malgré lui. Le premier a déjà une légende, une solide réputation depuis que, comme son père, il s'est régalé des fesses des femmes dans les toilettes publiques. Sauf que lui, non seulement il n'en est pas mort, mais il a fait commerce de la beauté du postérieur de la sublime Ling Hong, la beauté du village, celle qui fait fantasmer la bande des "fidèles" : amis ou ennemis selon les circonstances et la politique qui tourne , les accolytes qui sont la deuxième strate du roman, ceux qu'avec les héros on suivra dans les étapes de la grande marche vers la modernisation, liés  ou déliés, témoins ou complices des entourloupes de l'un, de sa course à la gloire autoproclamée, de sa réussite autogérée, du bonheur tranquille de l'autre, Song Gang, dont la seule gloire sera de posséder une bicyclette, pour conduire sa femme, conquise sans le vouloir sur son frère, à la porte de l'usine, même quand les vélomoteurs prendront le pas sur son bonheur passé.

C'est un livre de parades, conduites de main de maître, jubilatoires et cocasses qui se succèdent et qui mènent à l'échec : ni la quête de la vierge, ni celle de l'amour pur, seul un escroc en faux hymens tire son épingle du jeu. Et encore, il n'y a même pas de leçon, juste pas de pitié pour les faibles ( et encore), juste aux queutards, aux chanceux, aux profiteurs, aux jouisseurs ( et encore). Il colle aux doigts, parfois gras et sale, ça pue, ça rôte et ça pète. D'un anti-romantisme primaire mais génial.

Athalie

Ps : merci à Ingannmic !

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2011/10/brothers-yu-h...

Athalie

27/03/2012

L'insomnie des étoiles Marc Dugain (note de rattrapage)

marc dugain,roman françaisCe n'est pas le roman de Dugain que j'ai préféré, mais " le pas mal du tout quand même" étant plus facile à rattraper, parfois, que "l'excellent "qui résiste à la note, ( voir en bas de la page deux liens vers deux présentations du Seigneur des porcheries, roman qui m'avait si sciée que je me lancerai pas dans un rattrapage sur ce coup là, vu que tout y est dit), je reviens vers cette "insomnie", moins percutante que La malédiction d'Edgar ou Une excécution ordinaire, mais quand même.

Dans un monde d'abord "infini et clos", flottent Maria, sa faim, sa soif, ses bribes de souvenirs. On ne sait quand, ni où, ni qui elle est. Une ferme, un silence, une adolescente, on avance dans un brouillard dense et lourd. Y a du danger autour, c'est sûr, ça se sent dans le vent, dans l'immobilité humide et froide. Maria a perdu ses lunettes, c'est peut-être aussi pour cela qu'on y voit pas très clair. En tout cas, du coup, elle ne peut plus lire les lettres qui sont arrivées, celles de son père, lettres silencieuses, donc d'un disparu en uniforme. On dirait que c'est tout ce qui lui reste. Mais de quoi ? Le brouillard stagne et l'écriture, prégnante et serrée fait qu'on voudrait le trouer. Doucement, quelques éléments bougent, profilent des contours : une sorte de débacle, des profiteurs rodent, inspectent repartent, reviennent, se servent. Maria s'en cache, se terre dans les coins. Mais où et quand est-elle ? La ferme est vidée, un cadavre reste, encombrant, se décompose sans se laisser oublier. Le temps passe, c'est un eu plus de lumière, et apparait droit dans ses bottes un capitaine en uniforme, Louyne, sauveur ? prédateur ? sauveur, ouf. Il récupère Maria et on commence à peu mieux voir le paysage historique.

Donc, on est en Allemagne, après la défaite nazie, les alliés viennent faire le ménage. Le village où les français ont été affectés à la remise en marche du normal, est dans le sud du pays. Petit, perdu, rien de bien grave ne semble s'y être passé. Le nazisme les a frôlé de son aile, à en croire les habitants, sans que l'apocalypse fasciste n'y ai pris corps, ni âme. Soit.

Sauf que Maria a un truc qui cloche, et le village aussi, finalement, et que les deux sont quelque peu liés, ce que Louyne va chercher et trouver. Enquête policière au pays des amnésiques volontaires, le roman donne à voir l'arrière du fond du crime, rend visible l'infâme ordinaire, puis l'infâme tout court. Ce qui est petit à petit ainsi révélé n'est peut-être pas  aussi surprenant, aussi mystérieux qu'on ne soit complètement chamboulé et retourné. On peut  y voir évidemment une faiblesse romanesque. Maria ne devient qu'un prétexte, un fil d'Ariane, elle s'efface, se dilue dans l'histoire si sombre de la Grande. Louyne, oui, un peu trop toujours droit dans ses bottes, sans doute, justement parce qu'il n'en a pas des doutes. Résolument du côté du bien. Le romanesque aurait aimé un rien de vacillement, un peu moins de minimalisme lapidaire, un pas de côté, même un petit ...

Dommage, sans doute, pour le roman, ce qui n'enlève rien me semble-t-il, à la qualité du propos, la justesse de la démarche. Le romanesque peut sûrement passer après l'histoire, quand l'Histoire doit être dite. Ce qui est super sentencieux, comme phrase droite dans ses bottes, d'ailleurs.

Athalie

Donc, Le seigneur des porcheries ....

http://voyelleetconsonne.blogspot.fr/2012/03/le-seigneur-...

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2009/12/seigneur-des-...

qui est aussi un "must" de A.B, d'ailleurs, c'est par elle que comme souvent, j'ai ouvert ces pages !