Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/03/2012

Les passagers anglais Kneale

les passagers anglais,kneale,roman anglais,tasmanieOu comment un voyage au petit pied peut se retrouver au très long cours ....

Le capitaine Kewley trafiquait tranquille  du côté de son île de Mann avec ses marins ravis dans son bateau à double fond, "la sincérité", (gloups et une bouteille de rhum)  en une journée qui aurait dû être la dernière de cette aventure là et non la première d'une toute autre histoire, pas du tout, mais du tout prévisible. Arrivent les "douanes volantes" anglaises et bien contraints de se taire et de ne rien dire, les marins mannois et capitaine matois se retrouvent assignés dans le port de Londres, ce qui, vu ce que contiennent les soutes secrètes, ne leur convient que peu. Pour sortir de la souricière, ils vont aller se jeter dans la gueule du loup, chargés d'une mission civiilsatrice et vaguement scientifique de l'autre côté de la planisphère dans une toute récente colonie anglaise, la Tasmanie. 

A bord de la "Sincérité", le capitaine a dû embarquer quelques spécimens humains qui seraient burlesques si ils n'étaient animés des plus purs délires racistes : le révérend G. Wilson, totalement allumé de la lumière divine, persuadé que le paradis terrestre est sur terre et en Tasmanie, justement, une histoire de frigidaire géant qui l'aurait conservé intact, ce qu'il veut prouver de visu à ceux qui se gaussent de sa théorie (et houps, une bouteille de rhum !) et le docteur Thomas Potter qui est quant à lui un défenseur convaincu de l'inégalité des races, matiné de relents sadiques. De l'autre côté du monde anglais, et pendant que notre "Sincérité" s'y achemine, Kneale, l'auteur, (je précise pour ne pas me prendre en route, moi, et à cause des bouteilles de rhum ...), donne voix à Peeway, le "sauvage". Il raconte son histoire, seule voix de sa civilisation, alors que les autres, les "civilisés", ils sont plein.

Il raconte sa mère, qui veut "tuer son papa", un violeur et voleur blanc, les tentatives de lutte de cette mère courage, de son peuple, de plus en plus réduit, pourchassé comme un troupeau par les colons. A leurs yeux, ils ne sont que des montres primitifs, ils les tirent au fusil comme on le ferait de monstres malfaisants. D'autres colons, plus "humains", vont les regrouper, les éduquer. Ce sera presque encore pire. Peeway, le "sauvage", raconte la perte de soi, de la culture, la faiblesse, l'impuissance de ceux qui ne comprenaient pas. Il raconte ce qu'il peut voir, sentir, et c'est à la fois naïf et ignoble.

Les autres narrateurs, il y en a donc à peu près 20, dont les trois principaux : les deux délirants et le capitaine, plutôt bonhomme, complètent, interprètent, motivent, l'entreprise raciste. Selon ces voix de la "civilisation", on jubile, on savoure le cocasse d'une périgrination burlesque, sans cesse contrariée (houps ...) , et/ou on s'indigne, on s'horrifie, on se lamente, impuissants nous aussi en témoins de cette construction drôlement efficace : chaque regard qui croise la voix du "sauvage" est monolithique, quand il n'est pas monomaniaque, chaque regard ne le voit même pas.

Je ne suis pas sûre que la fin mérite une dernière bouteille de rhum ...

 

Athalie

 

23/02/2012

La religion Tim Willock : bilan

bene-tim-willocks.jpgUn roman fleuve qui a mérité une note fleuve ;

Parfois, il y a, justement, un peu trop de fleuves, de sang, d'entrailles, de vicières, de vomis, de merdes et de toutes autres substances que les organismes peuvent  lâcher et laisser dégouliner, parfois trop de ces substances collent aux armures quand le sexe s'en mêle. Parfois, au contraire ou en même temps, un peu trop de glamour prévisible, mais qui repose du sadisme ordinaire de l'âme guerrière. Mais, comme je l'ai dit et fait, on peut passer quelques paragraphes, survoler quelques coups d'arquebuses et de fléchettes, quelques assauts épiques pour se laisser porter par cet héroïsme d'un autre âge, par cette  grandiloquente fresque, pleine de mots et de fureurs. Quand les clichés se font archétypes à ce point, il n'y a qu'à lire. Bravo l'artiste.

Athalie

 

22/02/2012

La religion Tim Willocks ( 3, 4 et 5)

bene-tim-willocks.jpgTroisième jour de lecture :

Carla vient de se faire enlever par un sale prêtre qui pue l'oignon, aux ordres de l'affreux inquisiteur qui pue l'onction de la chair brûlée. Quelques coups de traquenards et crucifixion de juif vendeur de poivre plus tard ; la petite bande part pour Malte : Carla, Tannhauser, Amporo, Bors, l'inquisiteur, lui, il est à Rome, mais s'en méfier comme de la peste turque ou pontificale.

Je nage un plein roman romesquitisme quand mon homme préféré me rappelle que l'on a une cuisine à acheter et des copains à venir manger. Je laisse donc la bande vaquer à ses occupations habituelles. On n'a évidemment pas acheté de cuisine et les copains avaient déjà lu La religion. Je les ai sommés de ne pas m'en dire un mot. Ce qui fait qu'on a parlé cuisine.

Quatrième jour de lecture :

Je décide de tenir un journal de lecture, sinon, à la fin, je ne vais plus m'y retrouver. A Malte, ça barde de tous les côtés, je ne suis pas sûre de retrouver la petite bande vivante demain. Je m'acharne,  j'ai les yeux qui pleurent et l'estomac qui crie famine. En plus, voilà Carla qui devient mystique ... Tannhauseur se perd entre deux amours, Bors est sauvé pour l'instant, c'est déjà ça. Et le fils inconnu, on ne peut rien en dire, sinon, c'est trop.

Cinquième jour de lecture :

Pendant la nuit, à Malte, le fort de Saint Elme est tombé .... et Tannhauser s'est évanoui dans la boucherie pendant qu' Amparo et Clara jouent dans la nuit des décombres, toute sensualité dehors. Et revoilà l'inquisiteur ...

Je faiblis, ne résiste plus à la tentation ( moi non plus ...) de passer quelques paragraphes de sang coagulé, de récits d'assauts sans fin et sans but que la seule gloire de deux dieux que seuls les hommes opposent. Je me mets à aimer Tannhauser, son immoralité, les chausse trappe de la fiction me font sourire. Quand c'est trop, je me réfugie dans la vérification des sous-titres : on est à Malte pour combien de temps encore ?  Je m'étiole, va voir sur internet qui était La Valette, comment s'est finie cette guerre. Je sature. Les héros aussi. ça va, je suis encore avec eux. Pas question de lâcher.

Athalie

19/02/2012

Purge Sofi Oksanen

mouche1.jpgDans la toile de l'araignée, il y a une mouche, ou deux mouches. Dans la vieille maison de la vieille Allide, sa vieille ferme estonienne, celle qui a tout connu, il y a plusieurs toiles d'araignées et plusieurs mouches. Et la mouche change de taille selon la possibilité grossissante de la loupe à travers de laquelle on la nous donne à voir. C'est la même chose pour les araignées.

La première mouche, c'est celle que tente d'attraper Allide dans sa cuisine, celle qui veut pondre dans la saucisse. Allide veut finir de préparer ses conserves. Dans la pièce, tout semble épais, on dirait qu'il y a plusieurs couches et que ça gratte en dessous. La mouche va conduire Allide à la fenêtre, et dans la cour, elle voit, un tas de vêtements, puis une jeune femme toute abimée et pas très cohérente, terrorisée, Zara. La vieille Allide n'aime pas les mouches, mais pas vraiment les humains non plus. Faut dire qu'il n'en reste pas beaucoup autour d'elle, on dirait que l'Histoire a fait le ménage ... Faut dire aussi qu'au moment où l'Estonie se dégage de l'emprise de l'URSS et veut courir vers sa démocratie, une femme, même veuve, d'un fidèle excécutant du parti communiste, n'est pas forcément en position de force. On pourrait presque même en avoir pitié ...

C'est un drôle de ballet qui va se jouer entre ces deux mouches là, la Allide et la Zara, quasi à huis-clos, toujours au milieu des bocaux, des conserves, des remèdes, des choses qui cuisent, des souvenirs qui rampent et éclosent des oeufs. Des oeufs d'enfance, de tresses, d'écuissons de pionnères, de jalousies aussi, de l'autre côté le silence et une grand mère exilée qui ne voit dans le ciel nocturne qu'un grande ourse. Des oeufs bien puants : Zara est en fuite, poursuivie par son souteneur, Sacha, un russe aux rêves plein de dollars, pour lesquels elle a payé la fin des siens, de rêves. Il va la retrouver, elle en est sûre. Acculée là, face à la vieille dans la tête grouille de méfiances, de mensonges, de caches. Une vraie poupée russe à elle toute seule. Mais qui ne s'ouvre pas beaucoup.

Les deux femmes s'épient, on attend qu'elles se confient, se sauvent peut-être, en finissent avec les conserves. On se dit que les bocaux, on les fait pour nourir une famille, autour d'une grande table, un cliché comme ça ... Mais la logique des poupées russes est parfois sinueuse, alors que c'est un roman qu'on lit tout droit, vite, les informations arrivent lentement mais prennent exactement une place dans la toile, alors on plonge dans le poisseux de l'histoire, vu du côté du coprs des femmes.

Très fort !

Athalie

 

27/12/2011

En un monde parfait Laura Kakischke

3860164178_ccb6970b72.jpgEn ce monde parfait, une hôtesse de l'air épouse un pilote de ligne, comme la bergère un prince charmant. Elle a la trentaine, semble empotée mais séduisante, haut perchée, notamment sur des escarpins madrilènes. Jiselle a laissé passer son bout de vie et ses bouts d' amours en figurante expérimentée, spécialisée dans les rôles de demoiselle d'honneur, parce qu'elle porte super bien les robes tartes. Rien d'une prédatrice, lisse comme une annonce d'embarquement dans un aéroport. Alors quand Mark, le très beau, très séduisant, très convoité, très viril, le super héros des  hôtesses de l'air, se met à lui mater les jambes et davantage, dans un romantisme tout aussi calabré qu'un piège à pauvre gourde, elle y croit et trois mois après, mariage. Un peu loupé, mais mariage. Voyage de noces : un peu loupé aussi mais voyage de noces. Faut dire aussi que le bellâtre y met la pédale douce et la joue en finesse, faut dire aussi que la Jiselle, elle met de la bonne volonté à se faire berner. Faut dire qu'il est veuf, qu'il a trois enfants, et plus de gouvernante (enfin, c'est ce qui est dit ...), des attentions à la mesures de ses intentions, une sincérité de papier glacé, une maison dans les bois, et que la Jiselle, elle n'a pas encore vu les trois enfants.

Faut dire que tout n'est pas à mettre sur le dos du marié fielleux, une drôle d'épidémie se propage, des phénomènes météo étranges s'en mêlent, la faune et la flore se détraquent. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant. Surtout que la candide Jiselle, elle va quand même se retrouver un peu toute seule, dans un pays où tout va aller doucement on ne sait où, mais surtout pas vers celui de Oui-Oui ou celui de la petite maison dans la prairie que l'on sait.

C'est efficace, drôle, sarcastique, inquiètant. Aucun grand discours moralisateur, pas d'analyse de "où elle va notre planète, regardez comme on n'a pas été gentil avec elle et réfléchissez-y avant qu'il ne soit trop tard et qu'on se mange tous entre nous, sauvagement, puisque sauvages nous sommes etc...". Plutôt un conte de fées qui se dérègle, une grande fille un peu nunuche qui tente de faire face aux dévastations qui la dépassent, mais avec ses moyens, imparfaits. Comment ne pas s'adapter quand la haine rôde. Pour moi, l'inverse de La route, quitte à faire grincer des dents de A. (qui me pardonneront quand elles le liront, sûrement, et seront même peut-être ralliées à ma "Barbie contre l'Apocalypse", qui sait ?)

Athalie

 

25/12/2011

Le ciel de Bay city C. Mavrikakis

9782264052100.jpgOn finit par ne plus trop savoir de quelle couleur il est d'ailleurs ce ciel, vu que la narratrice change sans arrêt d'avis, mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'est pas rose, mais alors pas du tout, du tout.

Amy est une adolescente quand elle commence à raconter son histoire et celle de sa famille et de ses fantômes. Elle habite une sorte de bunker en tôle surclimatisé et sur "amélioré" par des extensions diverses et variées qu'on ne peut imaginer que de guingois. Bay City est un trou dont elle veut s'échapper, sa maison un étouffoir, une boîte de conserve régulièrement balayée par les crises de propreté intensive de sa tante et vaguement habitée par son oncle, prêtre défroqué, son cousin adulé et plat comme un maillot de football américain. Elle le veut tellement qu'elle va s'accuser de les avoir fait flambler dans la maison, avec aussi le chien, sa mère et son petit frère au soir d'un barbecue qui aurait pu être filmé par Cassavettes, tellement on est dans cette tonalité tremblée d'"Une femme sous influence". C'est dire si on rigole. ( Je précise que j'adule ce film, même si j'évite de le regarder tous les jours ...)

Mais la famille, elle était cramée d'avance. La mère d'Amy la méprise et vit dans le culte de sa "grande soeur" morte née, la tante la prend pour une figure de la révélation, les deux soeurs sont des immigrées venues de France juste après la seconde guerre mondiale, imprégnées du passé, rêvant encore de croissants et de tailleur à la Chanel, inadaptées à ce ciel là. La mère ne veut plus rien savoir de l'Histoire, la tante vit dedans et y entraîne Amy. Et le passé resurgit, par les portes, les fenêtres, la cave, le réduit de la cave ... On étouffe là-dedans.

C'est une lecture cuisante, au sens où l'on y cuit, on y mitonne dans le malheur, dans la complaisance de la répétition du pire, dans le ressassement des couleurs de ce ciel qui prend sans relâche les couleurs de la Shoah. Mais à trop le dire, "Je suis une petite juive, une enfant violée de la vie, une condamnée à mort", qui n'a pas eu "la chance de mourir morte née comme sa salope de soeur", la lecture devient vite stérile. Et la narratrice en prend des allures de fabulatrice gênante, se peignant les ongles en noir et écoutant Alice Cooper en s'envoyant en l'air sur des banquettes arrière, roulant et déroulant les mêmes cauchemars vagues, les brasiers enfumés, les fosses phantasmées. Le souci, c'est que la Shoah, c'est pas un cauchemar d'adolescente tourmentée, c'est du vrai.

Le pire peut-être, la fin crépusculaire : "le ciel mauve de Bay city a gagné la guerre". Rien compris.

Athalie

17/10/2011

Les âmes grises P. Claudel

jardin-evolution-belles-jour-img.jpgDes femmes fleurs et des hommes passent et vivent dans un brouillard ... La guerre tonne derrière, des soldats se soulent et meurent après, d'autres arrivent, les fleurs fanent ou sont déracinées, par des hommes, noirs.

La figure centrale est celle du procureur, veuf lugubre qui traine une sorte de carcasse vide, de masque solennel, glacial. Il demande la peine de mort comme d'autres un dessert qu'ils ne finiront pas. Pas un monstre, mais une machine à rendre la justice, enfin, une certaine idée de la justice, tranchante. Ce n'est pas vraiment de sa faute, mais bon, on ne le saura qu'après. Il croise la route de la première fleur, un petit bouton de Belle de jour, la fille de l'aubergiste, petit chaperon pas éclos, qui va rentrer trop tard chez elle un soir, ou trop tôt, en tout cas, pas au bon moment. Qui l'a cueillie ? C'est le fil rouge du roman, l'enquête sur ce meurtre, mais la pelote se mêle d'autres fils, celui de Véra, la belle institutrice, venue dans le petit village pour être au plus près du front, et donc de celui qu'elle aime, à qui elle écrit, patiemment, peut-être est-il là derrière la colline. Le procureur qui la croise et la regarde, l'invite, parle. Peu, mais bon, c'est un homme qui est perdu dans son silence depuis si longtemps, dans son chateau de la Belle au bois Dormant qui ne s'est pas réveillée ... Et puis les affreux, les salauds, Mierk, le juge, se délecte d'oeufs à la coque devant le cadavre de la petite, le porc satisfait de lui-même, et l'autre, le pas mieux, le militaire fanfaron sanglé dans sa ritournelle à deux balles, traquent les déserteux comme des criminels, méprisent vérité et justice. Le meurtre de Belle, finalement, il disparait dans la grande tuerie de 14-18, là-bas, donc, juste derrière la colline. Et puis le narrateur enquête, comme une ombre lui aussi, entre souvenirs et fascination, lui aussi, il a eu sa petite fleur, sa chance et son grand bonheur.

Un roman lu il y a longtemps, je sais, j'ai eu envie d'y revenir en passant, le côté comédie sociale, image des notables en place que rien ne bouge même quand tout vacille, alors que les petites gens sombrent (ah ! la scène de folie de l'instituteur, le chagrin du père de Belle, tout seul dans son café, pleurant sa peine à coups de gnôle). Un truc comme ça, et puis, c'est un vraiment bon bouquin, il manquait dans les notes.

Athalie

 

12/10/2011

Le soulèvement des âmes Smartt Bell

0tr8frwn.jpgJe continue les métaphores "moyens de transport" ... Après le train fantôme de L'extravagant voyage de TS ...., voilà le gros track de Smart Bell, le semi remorque, le convoi exceptionnel lancé en pleine descente, phares explosés, allumés dans le noir. grouillant, sanglant saignant, la grosse machine à histoires qui fouille traque, cingle, enchante, entortille son lecteur désarticulé. Comme, en plus, c'est le premier d'une trilogie, y'a intérêt à tenir les chocs et rester sur le siège passager, c'est l'auteur qui a les pédales, le volant, on ne sait pas.

Labyrinthe historique fascinant, qui repousse les limites de la fresque historique à la papa (mais ce livre a-t-il des limites ?) ou cocktail instable intello-historico-sentimentalo explosif. Explosif. Rester sur le siège passager demande donc une A. en vacances, pour en avoir le temps et éviter de se retrouver au soir d'une journée de travail, le coeur au bord des lèvres devant son dîner bien mérité.

Ce pourrait être une fresque historique : cadre général Saint Domingue, colonie française, exploitation des richesses par de riches et puissantes familles, pas vraiment compatissantes envers la population d'esclaves qu'ils dominent de leur blancheuse apparence et distinction aristocratique variable, entre brutalité sauvage et mépris même pas dit. Seulement voilà, la Révolution en France métropole parle de droits de l'homme et d'égalité, les idées et les mots se répandent dans l'île, les torches s'enflamment, la révolte gagne, puis l'orage se lâche ...

Ce pourrait être aussi, une biographie de Toussaint l'Ouverture, une analyse politique de comment la première république d'un peuple colonisé n'a pu qu'échouer. D'ailleurs, s'en est une. Sauf que moi, ces chapitres-là furent ceux que je passais le plus rapidement possible, l'image de ce Toussaint vaincu, prisonnier, solitaire, frigorifié, réflexif, je l'ai traversée en diagonale pour retrouver l'autre, celui de la fresque, où cela cogne, brûle, fume, ou nom de la liberté et de la révolution. Mais lesquelles de libertés et de révolutions ? Celles des blancs ? des petits blancs ? des marron ? des demi marron ? des commerçants ? des militaires ? de toutes les autres ?

Ou ce pourrait être encore l'idylle romancée d'un docteur venu de France, pour retrouver sa soeur mal mariée, l'humaniste, le fil plus apaisé qui guide, soigne, écoute, comprend, tente de ..., aime, finalement, qui il n'aurait pas dû aimer. Mais bon, dans tout ce bazar, il a fait comme il a pu le bougre.

Donc, à dévorer mais en évitant de mordre à côté de sa tartine de confiture de groseilles. D'ailleurs, pour le temps de la lecture, prendre plutôt une autre couleur de confiture.

Athalie

 

L'affaire Furcy M. Aïssaoui

Garreau1849.jpgOu comment retarder la lecture du Sanctuaire du coeur, en douceur. Un prétexte, une lecture entre deux, c'est bien, aussi. Un petit bouquin, à intérêt documentaire : avec des intrusions d'auteur quand même ( c'est une manie actuelle, ou c'est moi qui tombe dessus ???) : donc, moi auteur, je vous explique que je reconstitue une histoire vraie, avec de la documentation ( ben, encore heureux) mais aussi de la fiction, parce que je, auteur, suis bien obligé d'inventer pour vous interesser, vous lecteurs .... Mais bon, la quantité reste raisonnable.

L'histoire reconstituée avec des trous est celle de Furcy, esclave qui n'aurait pas dû l'être, parce que sa mère avait été affranchie, deuis bien longtemps, et qu'il était, en fait, né libre. Mais, elle ne le lui avait pas dit, ou alors, elle ne le savait pas trop elle-même, c'est un des points d'interrogation de l'auteur, ce qui est légitime. En tout cas, Furcy va mettre 27 ans à faire reconnaître cette liberté à l'administration française.

La Réunion se nomme encore l'île de Bourbon, les blancs commandent et exploitent. Sauf que dans le livre, on pourrait être en Belgique (j'exagère, évidemment ... mais peu) ce serait un peu la même chose, pas pour les personnages, bien sûr, le Belge était lui aussi du côté des colonisateurs mais sans avoir importé chez lui, comme le Français., mais pour le cadre. Je croyais que c'était exotique, moi, l'île de Bourbon, ben là, c'est plat. Il n'y a pas de couleurs, pas d'odeurs, pas de bruits ... Tant pis pour les palmiers, finalement, c'est l'histoire d'un esclave, on peut supposer que les cocotiers c'était pas son truc.

Sauf que c'est plat aussi pour le reste, peu de sensations, de plantations, le minimum pour situer. Quelques figures d'esclavagistes se dessinent puis renoncent à vraiment exister, absorbés par le plat. Même Furcy, on ne le voit pas bien, noyé dans une histoire qui n'a pas été écrite, qui n'a laissé de traces, la sienne, celle de l'esclavagisme du côté des esclaves. c'est le mérite de ce petit bouquin, il sort quand même d'une totale obscurité une petite silhouette.

Autre intérêt complètement égoïste, celui là, c'est que cette petite lecture de transition m'a donner envie de m'attaquer au troisième tome de la trilogie de Smartt Bell ( superbe premier tome Le soulèvement des âmes). Et puis, on se rapproche du Vietnam, géographiquement parlant.

Athalie

 

 

27/09/2011

Antoine et Isabelle Vincent Borel

ROBERT~1.JPG" Il n'y a jamais eu de chambre à gaz à Mauthausen, affirma posément Florian.", la première phrase de ce roman  m'interloqua à plusieurs titres dont celui de sa place dans une histoire qui devait se dérouler, logiquement, vu le quatrième, en Espagne, avant la guerre civile. Je ne vois pas non plus ce que fait là un premier chapitre incongru, en Jamaïque, au milieu d'une fête décadante d'une sorte de boboïude médiatique problématique, sauf à brouiller les références, le dernier non plus, dans l'avion qui part ou qui revient où l'on fait pipi sur le monde, on ne sait pas. Entre les deux, c'est plus cohérent, c'est croisé touffu des fois, quelque peu didactique. 

Dans l'Espagne misérable de la fin de la monarchie, en un temps lointain, mais pas tant, deux familles vont tenter de s'arracher de la misère rurale. Une du sud, et l'autre du nord, elles convergent vers Barcelone. La misère devient urbaine. L'injustice demeure, plus celle des latifondias andalouses, celle des petites ruelles sombres, de la promiscuité des bruits, des corps, des maladies, de l'entraindre de rien, une lutte pas grandiose, juste pour le lendemain garder une tête hors de l'eau. Deux figures émergent, deux dont sait (vu le titre) qu'ils vont bien finir par se rejoindre, le Antonio et la Isabel. Ceux qui ne rejoindront pas cette histoire, c'est les Gillet, grande famille bourgeoise aux valeurs sûres, patriacat bien pensant et profit bien pensé, dont l'histoire s'entremêle à celle des pauvres, sans jamais les toucher, ni les voir. La guerre civile arrive, d'un côté, la seconde guerre et la collaboration de l'autre, inévitablement.

L'auteur veut nous caser de l'histoire, pour qu'on comprenne. C'est louable, mais du coup, on en perd les personnages de vue, on les retrouve, après, mais on a perdu le fil des sentiments. Il finissent par faire un peu de la figuration, supports papier de la grande Histoire, pour dire la petite. Petite ou grande, touchante, étonnante, mal calibrée, déséquilibrée, avec des scènes bien léchées, parfois, ce qui rattrape.

On finit par comprendre pourquoi Mauthensen, au départ, mais pas la Jamaïque.

Athalie

05/09/2011

L'origine de la violence Fabrice Humbert

Entre Un secret de Grimbert et hhHh de Binet, c'est-à-dire à la fois une romanesque histoire d'un amour impossible, jusque là bien enterré, et une tentative d'écrire l'histoire hideuse avec les points d'interrogation qui vont avec et la trame qui transparait. Ce n'est pourtant pas aussi systématique que dans hhHh et moins fleur bleuette que dans Un secret (y'a pas Cécile de France, non plus, faut dire).

Le narrateur est prof (lycée franco allemand en plein centre de Paris, mais il a conscience de son privilège et il a fait un peu de ZEP avant, d'ailleurs il a trouvé la ZEP plus difficile, le finaud, mais quand même la ZEP, ça le rend plus "normal"....) Lors d'une visite de Buchenwald, il voit (hasard, hasard ...) une photo : un médecin nazi repertorié et un détenu inconnu. Détenu qui a la particularité de porter un étrange regard sur son tortionnaire mais surtout celle de ressembler fortement à son propre père, figure d'ailleurs peu paternelle, une sorte de proue dans le brouillard, à part des autres composants d'une famille grande bourgoise, le genre terres et traditions. ( comme les voisins de A.O., mais en pire parce qu'avec de plus grandes maisons, et donc plus d'enfants et toujours sans game boy, ce qui n'est pas le sujet du roman, du tout, mais c'est juste un aparté pour la A. qui ne savoure pas à leur juste titre mes digressions sans qui pourtant ... )

Le statut de ce père fantomatique, plus la photo, vont conduire le narrateur à détricoter le fil : un fil, pas toujours blanc, mais cousu plutôt solidement, même si c'est parfois à gros points. Celui qui m'a le plus gênée aux entournures, c'est celui fait entre une violence intime et personnelle, celle que le le narrateur ne peut que laisser sortir parfois ( peu quand même, cause bonne éducation et par conséquent retenue de rigueur, coincée et de bon ton, ( et non, je ne ferai pas une autre digression sur les voisins de A.O. Il n'y avait qu'à être là quand "Tout ce qu'il peut y avoir à voler est dans la voiture" ou "Tu sais,papillons-autres-animaux-knokke-belgique-1737024189-588304.jpg ma soeur, je crois qu'elle a un problème d'infériorité vis-à-vis de moi, je ne sais pas pourquoi...") et pourtant, ça me démange) et la violence que l'histoire humaine a faite à l'humain interné.

La violence des bourreaux serait transmissible à la descendance des victimes ? ça fait un peu mélange des genres, le lien entre Shoah et "Un jour j'ai cassé la figure à un type qui m'a embêté en voiture"

Mais bon, je tatillosine sûrement.

Athalie

PS : l'illustration c'est pour papilloniser

 

31/08/2011

L'équilibre du monde Mystri

sari2011.jpg

Voilà une note qui n’est pas facile à faire tellement j’ai aimé ce livre : pas possible pourtant de ne faire qu’une liste de superlatifs. Le seul qui me vient est « dévorant », comme la misère, comme vouloir s’en sortir, sans trop se salir en pataugeant dans la fange et les ordures, les pieds dedans, englués, enchainés.

Le "Marabahatha de la pauvreté" pourrait peut-être convenir, mais je ne connais pas le "Marabahata," le vrai, je sais juste que c’est une espèce de fleuves d’histoires censées révéler l’âme incestrale de l’Inde. Si ce n’est que cela, cela va bien. Sauf que là c’est l’Inde des années 1970, et l'âme ancestrale .... on a envie de la secouer.

Pas de cynisme comme dans Le tigre blanc, mais une certaine naïveté, au contraire, un regard tendre sur des laisser pour compte aux grands coeurs, des aller et retour dans le destin des personnages comme des montagnes russes qui vous font toujours  craindre qu’après le un peu mieux, viendra le un peu plus pire. Dès fois, on ne voit pas ce qui pourrait être pire, mais tout semble possible, surtout le pire. Ce qui fait que plusieurs fois, je suis aller voir quelques pages plus loin, pour voir si ils étaient encore là, si il leur était rien arrivé, de définitif, je veux dire.

La première scène donne un ton, une des tonalités, quelque peu  burlesque, où est prise à la légère la gravité sous entendue, trois des héros se rencontrent par hasard dans un train qui s’est arrêté parce qu’un suicide vient d’avoir lieu sur la voie. Un de plus, visiblement, et le narrateur se fait voix collective pour déplorer le manque de succès du poison ou de l’empoisonnement …  Les trois, C’est Maneck,  Ishvar et Om. Sans le savoir, ils se rendent dans le même endroit, chez Dina. Le premier comme hôte payant, les deux autres comme tailleurs, employés hypothétiques d’une entreprise qui n’existe pas encore. Mais évidemment ils n’en savent rien.  Dina, elle a été mariée avant, avec un homme qui l’aimait et qu’elle aimait. Trop peu de temps. Elle a été fille, elle aurait dû être médecin. Elle est maintenant veuve, solitaire  et sœur d’un abruti qui veut sans cesse la remarier et qui ne lui refuse même pas l’aumône. Elle a un petit appartement, délabré, une véranda et un cœur un peu séché, des yeux qui ne voient que peu, la seule volonté de ne pas se laisser faire. Au point que dès fois, elle se goure. Maneck, c’est l’enfant gâté, il vient des montagnes, transbahute les rêves de sa pureté et ceux de ses parents, et va se cogner la rudesse impitoyable de la grande ville. Ishar et Om, c’est l’oncle et le neveu, sorte de Laurel et Hardy des intouchables, Charlots de la ruée vers l’or. Ils comptent le trouver dans la grande ville eux aussi. Quelques bidonvilles et amitiés incongrues  plus tard.

C’est un livre où les délires gouvernementaux de la loi d’urgence font que l’on ramasse des fous et des ivrognes pour les faire travailler sur des chantiers publics, qu’on propose (ou impose) une opération  de stérilisation contre un poste de radio, où la corruption gangrène les hommes aussi sûrement qu’une peste malodorante et purulente, ça pustule de partout, où pourtant le roi des mendiants peut (presque) devenir une bonne  fée, où un patchwork  aurait pu être magique et sombre dans une infinie tristesse.

Pour moi, à lire absolument, même si les bons sentiments y coulent parfois, ce n’est pas inutile, parce qu'autrement ce serait à hurler. De rage.

Athalie

PS : avis, l'auteur du tigre blanc Aravind Adida vient de sortir un nouvel opus : Les ombres de Kittur, à voir .... Moi, je fais un break sur l'Inde, ce pourquoi ,je laisse la main à la A. nantaise pour L'histoire de mes assassins

30/08/2011

Compartiment pour dames Anita Nair

sari-instructions_0.jpg

 

C’est fait pour raconter la condition des femmes en Inde, c’est dit dès le départ qu’on va avoir une galerie de portraits de femmes, injustement traitées, que l’on va suivre une trame de différents destins pas mêlés. C’est artificiel mais pourtant  pas très grave finalement, puisque c’est dit. Ce n’est pas virulent, ni démonstratif, juste des petites touches d’une peinture entre résignation, petites victoires et tristesses, des facettes, des entrevues entre aspirations et possibles, des tiraillements, un poids les relie, celui de la tradition.

Une histoire de femmes, donc. Celle qui fait le lien, ou l’encadrement, qui donne le rythme et le prétexte de celles des autres,  est celle d'Akhila,  célibataire de 45 ans, fonctionnaire pâlichonne et morne à la vie plate comme un sari amidonné. Elle n’a rien vécu, ou plutôt n'a rien voulu vivre, elle a fait son devoir d'aîné, sa vie est passée dans un acceptement non consenti dans celles des autres, sa  mère, peu compréhensive, sa jeune sœur, exigeante, ses frères,  dont il a fallu qu’elle assure la subsistance puis les études et le mariage,  suite à la mort d’un pére falot pitoyable mais  tyrannique dans sa médiocrité. Le récit débute par sa fin, sa première décision pour être elle.  Elle va pendre le train pour se rendre dans un endroit inconnu et y passer quelques jours, sans raisons. Prétexte fictionnel peu crédible mais qui lui permet de poser ses fesses (et nos oreilles) dans un wagon, celui réservé aux "femmes et aux handicapés", de rencontrer les autres histoires, des brides ou des vies entière selon les narratrices qui succèdent à sa voix et à sa question « une femme en Inde peut-elle vivre seule ? » Ben apparemment, c’est pas facile, facile … mais avec un mari, cela n’a pas l’air évident non plus, sans compter les mères castratrices, les pères qui meurent en laissant leur filles aller à la prostitution et les mères qui les pousser vers un mariage forcé, les frères exigeants, les sœurs égoïstes. La famille indienne parait dévorante, même la liberté que quelques unes ont pu se donner les a enchaînées …  La toute jeune Sheela  conspuée parce que a fait ce qu’elle pensait être juste, juste rendre sa beauté à sa grand-mère morte,  Janaki, qui s’est endormie dans l’amour et la protection d’un homme, toute sa vie, sans même s’en rendre compte, ni s’en soucier,  Margaret ou l’amour vitriol, Prabha Devi ou comment retrouver sa voix et son corps  en se réussissant à , en cachette, flotter dans une piscine vêtue d’une sorte de combinaison anti impuretés …  et le pauvre chemin de Mari, substitut balottée au gré des intérêts ou des envies des maîtres , des amours des autres, jamais les siens.

Leurs paroles, nous parviennent, comme en sourdine, des confessions murmurées au fur et à mesure du voyage, les unes après les autres, sagement alignées dans leur boîte à train. La technique de la tranche de vie n’est pas lassante, elle semble tenter de boucler un tour d’horizon, une boucle qui ne serait pas complètement refermée sur elle-même, mais qui aurait un peu bout d’ouverture, un souffle entre les barreaux de la fenêtre, même illusoire et fugace.

Athalie

28/08/2011

La route de tous les dangers Kris Nelscott

43389.jpgY’a des airs du « Port de l’angoisse », sauf que cela n’a rien à voir, peut-être un peu de « Chinatown », ou alors une résurgence de ces anciennes couvertures des nouvelles de Goodis, comme un  remake du roman policier américain classique depuis Marlowe, le moment ou l’on voit le nom du détective privé affiché en transparence sur la porte vitrée du bureau sordide et une main gantée de noir qui tourne la poignée …. sauf que là, le détective privé est noir et que la femme fatale, n’a au départ, ni même après, rien de la brune pulpeuse qui s’adosse, provocante, au chambranle d’une porte qui n’en avait demandé pas tant. D’abord, elle est blonde, n’a pas de long fume cigarette ni une voix rauque à se faire damner les doubleuses, ne boit que du coca, et  le détective aussi (mais il a quand même un grand cœur derrière son bureau bourru), ce qui peut les rendre suspects de non conformisme au genre. Les premières scènes sonnent pourtant comme cela, avec le poil d’agressivité qui convient au polar noir des années cinquante et encore plus à la situation, car la jeune blonde pas pulpeuse vient demander des comptes au détective inconnu auquel sa mère vient de léguer une coquette somme d’argent, sans que l’on puisse savoir pourquoi, du moins elle. Le problème, c’est que lui non plus, il n’en sait rien, n’a rien demandé et ne connait rien de cette histoire qui lui tombe dessus, de la sienne non plus. Des zones d’ombres qui vont prendre petit à petit sens dans les ombres l’une de l’autre, les vides vont  être remplis, les douleurs vont surgir, et pourtant, ça se lit sans heurt, comme un remake bien fait, un vieux film en noir et blanc au scénario bien huilé.

La toile de fond n’est pas non plus sans rappeler des imagesd’archives, la lutte des noirs pour leur liberté à Memphis, quelques jours avant l’assassinat de Martin Luther King, l’opposition des Blacks Panthers, ces mômes paumés qui commencent à toucher à des trafics qui vont noyer leur cause dans d’autres détresses, plus intimes, la difficulté de se situer dans un camp, la manipulation du FBI,  . Il y a parfois quelque chose de surfait, la blonde bourgeoise pas raciste pour un sous, mais qui a juste un peu peur quand même quand dans les émeutes, parce qu’elle se fait insulter, elle croyait quoi ? que les noirs en lutte, c’était des bambis ? … quelque chose de convenu, « la vérité révélée sur la mort de «  docteur king » seule connue par un gamin du coup pourchassé …. Mais bon, moi, les Bogart, noir ou blanc, ça m’a toujours fait fondre et j’ai toujours rêvé de pouvoir sussurer en ensemble vichy super moulant « If you know how to whistle, put you lips together and blow ». Ce qui n’a rien à voir non plus.

Athalie

25/07/2011

HHhH Laurent Binet

9782253157342.jpgPour ce livre là je me suis dis, "je crois que je vais déléguer",non pas qu'il ne soit pas bon, mais le sujet m'est par trop sensible. Finalement, je tente quelque chose.

"Pour que quoique ce soit pénètre dans la mémoire, il faut d'abord le transformer en littérature. C'est moche mais c'est comme ça". Y'a mon historien de prédilection qui n'aimerait pas ça. Et pourtant, je trouve cette phrase de Laurent Binet profondement juste, c'est la fiction qui fait voir la réalité du monde, plus que les reconstitutions historiques qui se veulent être parfois d'une telle précision qu'on se perd dans les détails. (Bon, je sais, c'est pontifiant et sûrement faux, mais tant pis, j'assume mon manque de logique, moins le côté donneuse de leçon moraliste sur comment on écrit un livre sur le nazisme, un nazi, une résistance).

Laurent Binet retrace un épisode historique : l'attentat qui causa la mort d'un SS particulièrement efficace et redoutable, Reinhard Heydrich, surnommé "le boureau de Prague", entre autre, perpétré par deux résistants tchèques, parachutés de Londres pour accomplir cette mission "suicide". Et l'auteur se bat aussi contre l'histoire, la tentation de romancer, d'inventer, de combler les incertitudes avec des certitudes fictionelles. Le livre alterne donc, entre reconstitutions et commentaires. c'est pas mal fait du tout et on se laisse prendre aux deux.

Je ne connaissais pas du tout cet épisode de la seconde guerre  mondiale, je ne connaissais pas non plus Heydrich, "le cerveau d'Himmler s'appele Heydrich", d'où le titre, et puis depuis La mort est mon métier et Les bienveillantes, rentrer dans le cerveau de ces gens-là me répugne quelque peu. Mais qu'est-ce qu'une répugnance individuelle quand quelqu'un veut dire ce qui ne peut être dit, n'aurait pas de mots si quelqu'un ne s'y lançait pas finalement.

L'auteur est peut-être trop présent, dès fois, dans ses interrogations sur comment dire cette histoire, dans ses commentaires sur ceux qui l'ont écrite avant lui, dans ses commentaires sur ses propres commentaires, dans ses doutes : il dit ne pas vouloir céder au lyrisme, et y cède, même si on le comprend, cela gêne parfois. Après on se rue sur internet pour voir si cela a vraiment existé, si ils sont vraiment morts, Gabck et et Kubis, parce que on aimerait bien que non. Mais si.  Le roman avait raison.

Athalie

PS : http://www.lemonde.fr/culture/article/2010/03/02/le-prix-...

18/07/2011

Jours d'Alexandrie Dimitris Stéfanakis

51zdLjYfnzL__SS500_.jpgUn des inconnus ramenés de la pêche au gros sur les rives malouines. Bonne  pioche !

Pourtant, ça démarrait poussif, trop de wagons, et puis, comme dans les romans russes, plein de personnages avec des noms pas pareils à chaque fois, occupés à leur grande affaire : signer un accord entre politiques et industriels pour une histoire très confuse de commerce de cigarettes en Egypte, mais avec des Grecs et des Anglais là dedans,  avec plein de références et de trous dans la narration, moi, je me disais, fumeux,  cachochyme, cacophonique, ce truc....

Et puis, finalement, de pages en pages, on entrevoit des trous dans le brouillard, ça s'éclaircit et ça se laisse lire jusque la destination, prévisible, car vu que comme c'est annoncé dans le quatrième, c'est une fresque familiale et historique. Donc, on reprend les bagages, comme Dans la main du diable et on entasse les secrets, les revirements, les trahisons, les espoirs déçus, les engagements divers dans une époque troublée qui mêle les destins d'exception, sans y croire vraiment, mais avec le plaisir d'une bonne histoire qui va quelque part, et que c'est déjà pas si mal, vu le départ genre bison futé un samedi de juillet.

Bien sûr, on part du père, Anthonis Haramis, fondateur de l'usine de cigarettes, travailleur impénitent et membre éminent et jalousé de la communauté grecque d'Egypte, de sa femme Daphné. Elle, d'abord petite figure secondaire, va prendre de la voile (j'ai adoré les textes des cartes postales dans sa période "voyage en Europe"), décalée, peu crédible mais elle s'accroche à la fiction, romanesque à souhait. Encore plus romanesques et encore moins crédibles, Yvette, la petite française au charme d'espionne de la Belle époque, tenancière de bordel pour le compte d' une figure encore plus  hollywood de carton pâte si possible, Elias Khouri, dit le libanais ( et là tout est dit...), truqueur et dandy des coulisses, sur lequel tous les drames glissent. Les deux fils, ensuite, fils conducteurs qui permettent de sortir du microcosme de cette "bonne" société, afin de mieux y revenir accomplir deux destins là encore empruns d'exemplarité historique, accrochant au passage une juive hollandaise qui n'a rien d'une Anne Franck.

Du mythe cosmopolite d'une Babel qui aurait quelque chose de l'Eden, mais dont les dieux aristocratiques auraient quelque peu oublié les arabes, quand même ...  

Athalie

PS : peut-être à conseiller particulièrement aux amatrices de " Sissi l'impératrice" et de "Angélique marquise des anges", finalement .... 

29/06/2011

Vendetta Ellory

gomorra3.jpgTroisième Ellory "noté" ici, à croire que j'ai des auteurs fétiches .... "Vendetta", moi, je le mettrai entre "Seul le silence", en un pour l'instant, malgré une intrigue quasi inexistante et une fin pas palpitante, un très bon bouquin ( Je sais, c'est pas logique. Mais mon homme vient de le finir et il est d'accord avec moi, comme quoi on est super raccord dans nos in-cohérences ...), et "Les anonymes" en trois.

"Vendetta", ça se lit comme un thriller et une saga sur la mafia, en alternance. Y'a un héros de chaque côté, un du côté du bien, et un, donc, du côté du mal. Pour l'alternance, c'est bien, ça équilibre le rythme de la lecture, ça rassure. Du côté du bien, un obscur agent du FBI ( il n'en est pas vraiment d'ailleurs, mais on va dire, pour simplifier, parce que autrement, il faudrait que je me lève pour aller chercher le bouquin et là, j'ai la flemme), et du côté du mal, un tueur de la "Cosa nostra", mais cubain, ce qui a son importance, que je ne dirai pas, évidemment.

Suite à un enlèvement et des concours de circonstances plus ou moins improbables (pas grave), les deux se retrouvent enfermés pendant une semaine et quelque. Le Bien doit écouter le Mal lui raconter sa vie, toute sa vie, et c'est pas agréable à entendre (mais à lire si, y a plein de pages bien sanglantes ...) mais c'est la condition pour résoudre le problème du début (l'enlèvement). Le Bien subit donc l'autobiographie du Mal, qui en profite pour retarder la révélation finale en retraçant une certaine histoire du crime et de la souterraine politique ... passionnant, en fait. Le Bien, il est aussi un peu impatient parce que amoché, violemment alcoolique, obsédé par son boulot, quitté par sa femme et sa fille qu'il aime, et que elles, elles l'aiment aussi, sauf qu'il a un tant soit peu exagéré, qu'il pourrait se faire pardonner mais qu'il faudrait pour cela que le Mal se dépêche un peu. Ce que l'autre n'a pas envie de faire et nous non plus.

Il n'y a qu'au bout d'un moment que ça a commencé à me démanger les entournures, parce que le Mal, il se met à exprimer des sentiments humains, voire nobles, on commence à le comprendre, plus ou moins ... et moi, je n'ai pas envie de sympathiser, même en fiction, avec un tueur de la mafia. La mafia, on sait bien que ce n'est pas le Parrain, la fidélité à la parole donnée, aux valeurs de la famille et tout le romantisme de Little Italie ...

Mis à pas ce petit bémol, "Vendetta" se dévore, sauf la fin qui est naze, mais bon là aussi, c'est normal dans le genre, et puis on lira le quatrième, pour voir.

Athalie

 

 

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter Darina Al-Joundi, Mohamed Kamici

Hezbollah_missile_type.jpgSéance de rattrapage, à l'écrit, cette fois, j'ai déjà loupé l'oral : un truc incohérent  et décousu, aussi incohérent et décousu qu'un mezzé râté. Sauf que le mezze, il ne l'était pas lui, moi, si. On pourrait même dire, mais je laisse les copines A seules juges, que j'ai rarement fait aussi foutraque...

Je vais tenter de rendre compte de cette (ancienne) lecture, avec plus de claireté (moins, j'aurais du mal, mais je n'ai pas pris d'apéro, cette fois, je pars confiante ...)

Donc, un bouquin en forme de coup de poing (ce qui pourrait, en plus de l'apéro,  aussi, expliquer l'oral pitoyable), ramassé, dense, intense, plutôt que belle plume et effets stylistiques. C'est quelque chose entre le cri d'une descente aux enfers,  le témoignage d'une intimité qui se déballe. (Je vous rassure, c'est pas du Angot quand même ...). Brutalité d'un texte qui dit ce que la guerre fait aux filles, aux hommes aussi, mais surtout aux jeunes filles, puisque la narratrice en est une au début. A la fin,  plutôt une poupée cassée, explosée.

Elle a été élevée au Liban, est née juste avant que la guerre n'éclate, elle dit rapidement ce Liban multiforme et surprenant, cosmopolite et brillant d'intellectuels et de poètes, mélange de communautés rapidement armées par d' autres puissances et dont les illusions n'étaient qu'illusions.

Son père est ainsi, dans illusion aussi,  d'une bonne cause dans cette guerre, où il se révelera ne pas y en avoir. Cultivé, agnostique, séducteur, il fascine la petite fille, modèle illusoire là aussi, car ce qu'il va lui donner, le goût de la liberté, va l'amener à la perdre et à devoir tricher, finalement. Rapport au père mais aussi à la guerre, quand tout se mélange, les cadavres, les bombes, la faillite des politiques , l'alcool, la fête, la drogue, le sexe et puis, le goût de la guerre, finalement, de la violence. La violence comme dépendance et addiction.

Ce que j'ai trouvé de plus fort dans ce texte, c'est ça : la guerre détruit soit, mais aussi elle donne une structure, et cette structure devient normale. Celle de la paix, la narratrice ne la connait pas, alors tous les excès de la guerre deviennent sa vérité, son existence. Elle ne les remet plus en cause et ils lui manquent, même, lorsqu'ils doivent disparaitre, parce que la paix revient et que tout est fini.

C'est peut-être trop une littérature des "tripes", et en général, j'aime pas trop ça, moi, qu'on me déballe en hurlant son intérieur, cause c'est souvent tout pourri et pas beau à voir, merci, mais là j'avais trouvé que la parole sonnait juste, ça m'avait même fait un peur, en fait ...

Ceci écrit sans apéro ni mezzé, c'est moins drôle, mais peut-être un peu moins foutraque, du moins, je l'espère ...

 

Athalie 

 

 

 

08/05/2011

Solaire McEwan

9782072445392_1_m.jpg

Pas solaire pour un sous ! plutôt crépusculaire ... mais excellent ! on ne dirait pas du McEwan, même pas obligée de sauter quelques pages de temps en temps ( les opérations du cerveau dans Samedi) ou d'attendre quelque peu que l'action se décide à avoir un sens (Expiation, le tout début). Non, on ne s'arrête pas, pas de trous. On dirait un mélange de David Lodge (du temps où cela se faisait encore de lire David Lodge) et du meilleur Coe.

Comment faire croire que l'on veut sauver le monde en étant uniquement préoccupé de ses propres intérêts ?

Le personnage principal est une ordure totale, sans rachat possible, cynique, lâche, répugnant, profiteur sans conscience ni remords. La narration le suit, en trois parties, trois étapes dans la déchéance, la recherche du profit et du sexe sans amour et sans gloire. Sans jugement, elle fout en l'air le politiquement correct : "sauvez la planète" n'est plus ici qu'une opération commerciale, une aubaine dont il faut profiter, le plus rapidement possible, avant l'explosion finale.

Sexuellement, il est immonde, sentimentalement, il est immonde aussi. Il a parfois la nausée et on le comprend, on l'aurait aussi à sa place, mais pas forcément pour les mêmes raisons ...

On le déteste, le méprise, mais on lit. On plaint les femmes qui le croisent ou qui l'ont croisé, mais que peut-on trouver à un type pareil, escroc de la pensée et du sentiment, uniquement préoccupé par la satisfaction sans encombre de sa libido? De toutes ses envies, sans retenue et sans frein, gaspillage de lui-même, comme nous gaspillons la terre, remettant toujours au lendemain les décisions du changement. Cela en devient une fable, catastrophique et immorale, parabole percutante d'une catastrophe programmée.

Les autres personnages masculins ne valent pas beaucoup mieux : chercheurs ou profiteurs de tous poils, amoureux incompétents. Ce monde là est noir, mais drôle : burlesque (la virée en moto ski ...), farce (le lancer de tomate molle), satire des milieux universitaires scientifiques, imposture (le prix Nobel)  au vitriol !

Athalie

10/10/2009

Le tigre blanc, A. Adiga

imagesCAQZFKS2.jpg

Là, on est dans le cynisme pur et brut. Pour ceux qui avait encore une vision idyllique de l'Inde, soit dans le sens post soixante-huitard, genre Bénarès et peace and love, ou dans le sens plus récent, de modèle de réussite libéraliste, genre pays modèle parmi les pays dits "émergeants" (émergeant de quoi d'ailleurs ? de la misère dans lequel ce même système les avait plongés ou laissés patauger .....), et bien, là, c'est la claque !!!
L'écriture est rapide, sans fioriture, efficace, dure et tranchante. L'écriture est à l'image du monde décrit et du personnage qui prend la parole, "le tigre blanc".
Rien n'est épargné, l'idéalisme n'a pas de droit de cité : et vlan pour la plus grande démocratie du monde dont "le tigre blanc" révèle le leurre et l'imposture, et blan pour les classes dirigeantes corrompues jusqu'aux babouches, écoeurantes de nombrilisme.
Rien à sauver non plus chez les petites gens, le peuple des domestiques, vulgaires, écrasés par la bêtise, l'inculture, les traditions, sales et complaisants... Les liens familiaux ? Marqués par la cupidité et montrés comme le fardeau qui retient l'individu dans sa propre fange. C'est une prison que la pauvreté, mais "le tigre blanc " assene surtout que c'est une prison  consentie : "une cage à poule".
"Le tigre blanc" se définit comme un "entrepreneur".Il retrace son itinéraire sous forme de lettres au premier ministre chinois qui va venir "apprendre la vérité sur Bangalore" ; Des "ténèbres" du fin fond de l' Inde laborieuse à son état de chauffeur-domestique à tout faire, puis sa réussite individualiste et cynique. Il dit "la vérité sur Bangalore", c'est-à-dire, qu'il met en miettes tranchantes comme des éclats de verre, la façade de la réussite indienne.
Ni remords, ni doute, ni humanisme et une seule valeur : sa propre peau et sa propre richesse.  Une réussite acquise en assumant mépris et individualisme. Une vision terrible de l'Inde, mais aussi des sociétés sur lesquelles cette Inde "moderne" s'est calquée. "Une révolution indienne ? (....) Le livre de ta révolution est dans tes tripes, jeune Indien. Chie-le, et lis" 

Athalie