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24/04/2016

Le chardonneret, Donna Tartt

le chardonneret,donna tartt,romans,romans américainsLe chardonneret est un tableau minuscule, peint par un illustre inconnu, Carel Fabritius, en 1654. Le chardonneret est aussi un pavé, écrit par une auteure à succès. Comment passe-t-on de 33, 5 cm de haut et de 22.8 cm de large, à 1100 pages ?

En créant un destin à un personnage.Théo Decker se retrouve en possession du tableau lors de dramatiques circonstances, possession illicite qui le mène, quatorze ans après à tenter de combler le vide du sens de ses vicissitudes, celles d'un imposteur tombé amoureux d'un oiseau peint et d'une petite fille, Pippa, qui sans cesse lui échappe alors qu'il pensait pouvoir la toucher, comme lui échappe le mystère des plumes de l'oiseau peint.

L'histoire de Pippa et Théo commence en même temps que celle de Théo et du chardonneret, dans le moment de l'explosion d'une bombe au milieu de l'exposition à New York des "Arts du portrait et nature morte : chef d’œuvres nordiques de l'âge d'or". Juste avant, il y a eu la mère de Théo qui a voulu jeter un dernier coup d'oeil à "La leçon d'anatomie", juste avant encore, il y a eu le trajet en taxi, si chaotique qu'ils se sont retrouvés à l'entrée du musée, au lieu d'aller où ils devaient aller, avant encore, il y a eu la bêtise de Théo qui fait qu'ils auraient dû aller directement à la convocation du directeur du collège, avant encore, il y a eu la pluie, et le portier de l'immeuble, Goldie, qui a justement arrêté du bras ce taxi là ... Ce jour-là, cette pluie-là, ce taxi là, ont mené Théo à cette petite fille là, celle qui tient à la main un étui de flûte traversière. dans le musée, elle est accompagnée de son grand-père, celui qui va mourir à côté de Théo, alors que le corps de sa mère sera loin de lui. En échange, il aura le chardonnet et les quatorze ans suivant pour continuer à survivre.

Voilà, c'est juste le début, et voilà juste ce que j'ai beaucoup aimé dans ce roman, cette imbrication des dominos, c'est drôlement bien ajusté, sans aucun faux plis mal seyants. C'est livre drôlement bien coupé, tout morceau sert à quelque chose, même le bras levé du portier du départ est une pièce qui trouve sa place, juste agencée à sa juste mesure.

La voie de Théo, pendant quatorze ans, prend un tour chaotique, un penchant à la chute qui est tracée d'avance, comme un cordeau, pour y imbriquer les excès d'une culpabilité qui le ronge et les meurtrissures de l'amour perdu d'avance entre le premier regard de Pippa et le dernier de sa mère. Drogues, cuites, les ors factices du ciel trop bleu de Los Angeles, les amitiés délinquantes, les coups de triches, les abus de confiance, les trahisons, et j'en passe ... sont les pièces qui se suivent et s'enchainent, seul reste le chardonneret, comme une porte vers un paradis moins artificiel.

C'est donc drôlement bien fichu, mais aussi, finalement, un peu creux, un peu long aussi, pour aboutir à une conversion mystique aux mystères de l'art et la prise de conscience que la vie est brève et qu'il serait mieux de la vivre avant de la perdre.

 

 

21/04/2016

Délivrance, James Dickey

délivrance,james dickey,romans,romans américains,western et cie,déceptions"Tiens toi au canapé, vieille branche," me suis je dit en commençant la lecture de ce classique du nature writing de l'angoisse, "ça va tanguer de l'adrénaline, les boyaux vont se tordre aux tripes et tu vas encore finir ce soir en te tenant les branches de lunettes devant les yeux pour ne pas finir trop en vrac au fond de ton lit."

Et finalement, ben non, pas vraiment, en fait.
Mais, et j'en suis certaine, ce n'est pas de MA faute, c'est celle de Lewis ( d'ailleurs, je respecte ici parfaitement la logique de "c'est pas moi, c'est l'autre", du personnage) !  Lewis, c'est le meneur, le gos body boodybuldé qui roule de la mécanique, en entrainant ses trois camarades dans un discours débile sur le retour au vrai sauvage, celui qui remplace la flotte des verres de bière au fond du bar en vraie adrénaline qui coure dans les rapides, et tout le folklore viril qui va avec la plouquitude de celui qui a toujours raison face à ceux qui l'écoutent. Je crois qu'il a trop causé pour moi, et quand ladite aventure commence, il m'avait déjà saoulée.

Donc, l'aventure dans laquelle Lewis entraine ses trois copains, plus ou moins déjà vaincus par la platitude de la petite vie dans une bourgade de quelque part aux Etats Unis des bouseux, est de descendre en canoë une partie de la rivière sauvage qui coule pas loin et sur laquelle des promoteurs vont mettre la main pour en civiliser les abords. Selon lui,  il s'agit de vivre un moment sauvage entre hommes avec la bière et la guitare qui vont avec. Si les autres ne viennent pas, c'est qu'ils sont des couilles molles, en gros. Ce pourquoi, ils vont le suivre.

Moi, j'ai trouvé la motivation quelque peu légère, mais bon, vu que des couilles, je n'en ai pas, elles ne peuvent donc ni être molles ou dures, d'ailleurs, ce qui fait que ce genre d'argument à qui fera pipi le plus loin, me reste étranger ... Et c'est donc avec ce sentiment de ne pas être à ma place, que je les ai suivis dans une expédition fort mal embouchée, le Lewis conduisant comme un malpropre sans même savoir où se trouve exactement l'eau sauvage pour poser le canoë dessus.

En chemin, ils rencontrent des autochtones fort peu avenants et s'arrêtent pour un duo musical d'anthologie ( dans le film) et qui fonctionne aussi très bien avec les mots et sans les images, moment entre tension et vibrato qui enchaine sur la virée sauvage tant attendue, qui tourne au cauchemar, avant de se terminer en expédition à la Rambo. Lewis entre temps a fini par se taire, ce qui ne m'a pas empêché de finalement quand même rater mon rendez-vous avec une lecture, à laquelle, moi, je m'étais bien préparée, calée entre mes coussins et ma tasse de thé ...

03/03/2016

Va et poste une sentinelle, Harper Lee

va et poste une sentinelle,harper lee,romans,romans américains,déceptionsIl ne faut pas secouer le bocal aux souvenirs, ni accrocher les ailes des salopettes aux plaques commémoratives. Pour qui, comme moi, a lu "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" et a gardé chaud dans le coeur la petite et grande histoire de Scout, Jem, Dill et Atticus (Henry, je m'en souvenais moins, mais visiblement, il était aussi dans la bande des enfants que Capurnia régentait sous son aile ...), il vaut mieux passer le chemin qui ramène à Maycomb Scout, devenue une jeune fille quasi responsable.

Scout a fait des études, elle vit à New-York et revient pour quinze jours de vacances chez son père Atticus, veillé à présent par la tante Alexandra, fidèle à elle même. Jem a eu le temps de devenir un jeune homme bien normé, étudiant et footballeur émérite. Il aurait sans doute fini par épouser une bécasse quelconque et pris la succession de son père, si il n'était mort d'une crise cardiaque subite en pleine rue. Il s'est donc figé en une vague silhouette dans la mémoire de son ex-petite sœur.

La maison et sa véranda, ses voisins et ses arbres, ses champs, le domaine de l'enfance, n'est plus non plus. Après la mort de Jem, Atticus l'a vendue. Maintenant, on y vend des glaces qui fondent sur une terrasse asphaltée.

Finis les jours heureux, l'insouciance de la fameuse salopette, Scout joue encore sa rebelle, pour la forme. Elle est bien près d'épouser Henry, fade chevalier servant pourtant, rangé en fidèle bras droit d'Atticus, qui en a bien besoin car son corps le rattrape et la maladie le diminue, même si pour Scout, il reste le modèle moral, la droiture incarnée, la justice sans préjugés.

Enfin, presque, car coup de tonnerre, Scout découvre que son père et Henry sont passés du côté de l’ennemi. Ils assistent aux côtés des pires ségrégationnistes de la petite ville à des réunions préventives face aux revendications égalitaires qui montent de toutes parts et menacent l'équilibre racial séculaire. Etre dans la gueule du loup blanc, disent-ils, pour éviter aux noirs de tomber dans les griffes de la NAACP ( en français, l'association nationale pour la promotion des gens de couleur), qui, si on laissait faire, pourrait faire croire aux nègres qu'ils pourraient être autre chose que les bons nègres qui servent les blancs.

Capurnia, d'ailleurs, se charge d'un regard, sans nostalgie aucune, de remiser aux oubliettes l'angélisme des souvenirs de Scout. La gentille servante noire, la mère de substitution, fige ses illusions. Et Scout se débat avec ce qu'elle croyait être, une gentille blanche aux idées libérales, avec un père formidable. Si le roman préserve quelques retours arrière qui ont le goût de "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", les yeux de Scout se décillent.

Mais ce n'est pas ce qui est décevant, ce qui l'est, c'est que les grands discours de Scout tombent à plat, elle devient moralisatrice, d'une morale didactique et plaquée sur le personnage qui semble alors réciter une bienpensance anti ségrégationniste, ça sent le fabriqué. Et l'entourloupe finale est juste à pleurer ... Une sorte de gloubi boulga : comment respecter son papa devenu raciste, mais pour la bonne cause = poster une sentinelle avec des oreillettes ?

23/01/2016

Les suprêmes, Edward Kelsey Moore

les suprêmes,edward kelsey moore,romans,romans américainsPourquoi un livre dont les personnages principaux sont des femmes noires et dont le titre évoque irrésistiblement celui du nom d'un groupe musical " à voix black" des années soixante, qui se déroule justement dans ces années là et justement au USA, parlerait de la lutte des femmes noires dans une Amérique encore largement influencée par le ségrégationnisme ? Ou de chanteuse aux cheveux tellement lissés qu'on dirait des perruques ?

Finalement, c'est le premier mérite de ce livre où les trois femmes-héros sont noires ; et que d'ailleurs elles ne le seraient pas que ce serait quasi la même histoire. Quasi, parce que quand même, l'histoire se déroule dans cette communauté et que le racisme ordinaire, elles en connaissent les conséquences. Mais ce ne  sont que des à-côtés du noyau central, qui est juste une histoire d'amitié extraordinaire de trois femmes très ordinaires et même pas héroïques. Ou alors d'un héroïsme ordinaire, une amitié forte et solide comme le sycomore où est né Odette. Clarice, elle, fut le premier bébé noir à voir le jour à l'University Hospîtal, chez les bébés blancs. Le snobisme de sa mère ayant vaincu les différences de couleur de peau, elle marquera ainsi l'histoire. Les deux filles grandissent, Odette, la pas très belle et la pas très aimable, Clarice, la pianiste talentueuse qui aurait pu tomber amoureuse de mieux. Barbara jean, qui devient la troisième suprême, est celle qui avait tiré la plus mauvaise carte de départ ; la mère la plus alcoolique, la misère la plus crasse, les tenues les plus vulgaires, mais aussi le physique des plus canons, genre bombe montée sur talons. Celle aussi qui a fait le plus beau mariage des trois et traîne dans sa grande maison vide un ennui qui lui fait vider les bouteilles de gin en solitaire.

Clarice est passée à côté de sa vie mais garde la tête digne de celle qui n'a rien vu, et Odette est en proie à des bouffées de chaleur qui la laisse pantoise, en pleine conversation dans la cuisine avec le fantôme de sa mère. Cinquante ans ont passé depuis que les trois jeunes filles ont été baptisées les Suprêmes, lors des soirées passées chez Earl père, au son du juke box et au goût de banana split, elles se connaissent sur le bout des ongles vernis de Barbara Jean et se retrouvent flanquées de leur mari respectifs, le dimanche après l'office, chacune dans son église, autour d'une table chez Earl fils. Le lieu n'a pas trop changé, juste une histoire de nappes ...

Le roman se coule dans leur petite histoire à ces trois femmes, entre illusions perdues, désillusions et fidélité, finalement, à ce qu'elles étaient et chacune l'une à l'autre, miroirs et béquilles. Les fantômes d'Odette se rapprochent quand même, surtout celui de Eléonor Roosevelt, qui a la fâcheuse tendance à boire un coup de trop et à s'accrocher aux basques des futurs morts. Ainsi, le roman flotte entre gravité et légèreté, et se lit sans déplaisir aucun, même si la trame en est fine et plutôt convenue.

Cependant, j'ai trouvé que  c'était son charme principal, que de prendre le sérieux de biais, sans trémolos ni tralalas. Juste une histoire du temps qui passe, parfois fait mal avec un coup de trop, de femmes ordinaires dont il se dégage une chaleur sans longs discours moralisateurs.

26/10/2015

Premier sang, David Morrel

premier sang,david morrell,romans,romans américains,western et cieIl a fallu toute la force persuasive d'un libraire, un vrai de vrai, celui de la librairie Vent d'Ouest, à Nantes, pour me faire acheter ce livre, pourtant édité chez Gallmeister, ce qui normalement provoque chez moi un acte d'achat quasi compulsif. Pourquoi une telle résistance ? Parce que "Premier sang" est l'acte de naissance du personnage de Rambo, celui des films, vous voyez ? Films que je n'ai jamais, au grand jamais, vus, mais dont le positionnement idéologique m'a toujours fait resurgir les anti-américanismes primaires en bandoulière. Et donc, c'est dire aussi la force persuasive du libraire.

Par contre, dire que j'ai été convaincue serait grandement mentir. En fait, je ne crois pas avoir vraiment lu ce livre, je crois que j'ai fait une lecture expérimentale de la distanciation dubitative. 

L'histoire est ténue et minimale. Un jeune homme, Rambo, donc, arrive un jour dans un bourg paumé des USA. Sale, les cheveux longs, il a choisi le vagabondage comme mode de vie depuis son retour du Vietnam. Il croise la route du shérif du coin, qui ne voit en lui qu'un potentiel fauteur de trouble dans la ville dont il a la garde. Une fois, deux fois, il l'embarque et le conduit de l'autre côté de son chemin. Une fois, deux fois, Rambo revient, juste parce que le représentant de la loi s'oppose à sa volonté, pas parce qu'il a envie d'y rester dans le bled perdu, juste parce que l'autre s'y oppose. Et l'autre pas mieux. Duel entre deux lois, celle de l'individu, celle de la cité, cela pourrait donner une tragédie à la grecque. Ce terreau ne va cependant donner lieu qu'à une course poursuite sanglante entre les deux hommes, dans une nature hostile, évidemment, hostile à un point quasi dantesque, ce qui rend leur survie quasi miraculeuse, du coup.

Il faut dire que les deux sont des anciens combattants émérites ; le shérif, Teasle, a été décoré pour sa bravoure exceptionnelle durant la guerre de Corée. Rambo est un ancien béret vert, formé à la survie spéciale guérilla. Et il a une décoration plus brillante que celle de l'autre. On assiste donc à un affrontement quasi à armes égales au départ, entre deux hommes dont la résistance à la douleur n'a d'égal que la capacité à y faire face, et à haïr l'autre. Comme Rambo est super balèze, Teasle va lancer une armada contre l'homme solitaire, qui grâce à sa force combative, et à quelques ellipses narratives bienvenues entre deux sauts de l'ange exterminateur, va réussir à subjuguer son ennemi. Il ne reste alors plus au lecteur, de plus en plus dubitatif et en mode lecture expérimentale, à se taper l'affrontement final qui explose finalement en une sorte d'apothéose de la fraternité des braves, et même une forme d'amour fusionnel et viril entre le tué et le tueur. Surtout virile, en fait.

Selon, l'auteur, qui explique sa démarche dans la post-face, la construction narrative qui alterne les deux points de vue des deux personnages est une "stratégie" permettant " au lecteur de s'identifier à l'un, puis à l'autre, tout en éprouvant de l'ambivalence à l’encontre de chacun". Moi, je suis restée coincée dans l'ambivalence d'aucun. L'auteur s'en défend, mais la violence déployée m'a semblé purement gratuite et à grand spectacle. Rambo tue parce qu'il sait bien le faire, il survit parce qu'il a été formé à survivre, et pour cela, il en devient admirable aux yeux de son ennemi. 

Je peux comprendre que dans le contexte de sa publication aux USA, cette virile histoire pouvait avoir un écho politique autre que celui que j'ai entendu, soit une sorte d'apologie de la force individuelle où les armes parlent toutes seules. Sans doute il y a-t-il d'autres lectures possibles ?

 

 

21/10/2015

Une terre d'ombre, Ron rash

 une terre d'ombre,ron rash,romans,romans américains,western et cie,pépitesRash, moi j'aime tout (un peu moins Séréna, mais bon, tant pis pour elle, elle avait qu'à être un peu plus subtile, la garce), alors quand il nous ramène au vallon encaissé et ombreux d'Un pied au paradis ( si ce n'est lui, c'est donc son frère ...), déjà, je me frotte la poussière des mains en me disant que je vais tomber sur la pépite. Et dès le premier chapitre j'ai plongé dans le vallon, la route vers la ferme, cahotante et déserte, sèche, la ferme, déserte et qui bruisse encore, le puits, le bruit de la corde qui va cherche l'eau fraîche et ramène un cadavre anonyme. Plongé, lui, depuis si longtemps que même les cailloux des chemins n'en ont pas gardé la trace. Trop bon.

Et après, on revient en arrière, quand la ferme n'avait pas encore de puits terminé, mais encore deux habitants, un frère et une soeur. Les parents de Laurel et Hank leur ont laissé ce coin de terre des Appalaches en héritage, si sec que même les Indiens n'avaient pas tenté le coup. Les petits blancs y ont planté quatre planche pour y faire une maison, quatre clotures pour faire des champs, et maintenant le frère et la soeur y survivent. Hank a perdu une main à la guerre, celle de quatorze dix huit, qui n'est pas encore terminée, et pour laquelle on enrôle encore des volontaires tout en pleurant les héros disparus, et même revenus. Hank est courageux, travailleur, et même sans une de ses mains, il voudrait bien se marier, d'ailleurs il a déjà trouvé la promise. Mais sa terre est rude, et rude aussi le sort de sa sœur. Marquée par une tâche de naissance, depuis l'école, on la dit sorcière et maudite, au village, on la regarde de travers. Elle ne trouvera pas preneur dans le coin. alors, elle se cantonne au vallon, maudit comme elle. Laurel se contente de cette union fraternelle, de cette complicité muette, qu'elle voit sans faille. De temps en temps, le soir, ils caressent du doigt dans un catalogue de vente par correspondance, les possessions de la modernité qu'ils ne pourront jamais s'offrir.

Pendant ce temps là, fanfaronne au village le recruteur Chaucey. baudruche d'une fatuité à faire éclater les drames sans même regarder sur qui il marche.

Le drame palpite, on le sent, par qui, par quoi arrivera-t-il ? Par l'espoir peut-être ou ce vagabond muet, Walter, qui joue de la flûte, pour Laurel enchantée. Les notes de Walter bougent un peu son univers où, depuis que la mère est morte, même les clefs de l'horloge n'arrivent plus à faire tourner les aiguilles rouillées par l'immobilité. De l'espoir peut aussi venir la tragédie. Ce n'est pas nouveau, depuis le temps qu'Antigone lui a tordu le cou, à celui-là.

Et là, dans le fond du vallon, quand les rouages de la tragédie se mettent à tourner aussi rond que l'horloge, vous avalez le bouquin en attendant juste d'entendre quel corps va, en premier, toucher le fin du puits.

Du quasi racinien western.

 

11/10/2015

L'homme du verger, Amanda Coplin

l'homme du verger,amanda coplin,romans,romans américains,pépitesL'homme du verger n'est pas sans douleur. Avant de couler des jours solitaires mais plutôt paisibles dans le vallon, vallon qui a tout d'un cocon hors du monde, et presque des allures de jardin d'Eden pour vieil homme et abricotiers, Talmadge a perdu son unique soeur. Fantôme qu'il a tant cherché, elle a disparu un jour comme les autres, entre les arbres de cette vallée du nord ouest des USA, elle est passée pour ne plus jamais revenir.

Et puis, le temps de la douleur s'est atténué, les abricotiers, cléments, ont mûri, se sont multipliés et ont croissés, généreux, comme lui, de leur temps. Il est resté solitaire, les fruitiers et une vieille sage femme lui tiennent lieu de famille. Le vallon aux courbes tendres est accueillant au silence et parfois viennent le rompre les voleurs de chevaux sauvages. Le temps d'une semaine, ils se font cueilleurs et élagueurs. Une amitié silencieuse lie Talmadge à leur chef, indien d'origine, aussi taciturne dresseur de chevaux que l'autre l'est de ses arbres.

C'est dans ce décor quasi immobile, et qui n'a rien du far-west en technicolor, que surgissent deux jeunes filles, farouches et en fuite, affamées, deux sœurs qui s'incrustent sur le paysage jusque là serein. Elles font du relief, d'un coup, enceintes l'une et l'autre. Elles viennent d'un cauchemar dont le vieil homme ne peut supposer la profondeur prise dans leur âme. Elles apparaissent, prennent et repartent dans leur bulle, dans un coin du verger.

Un lent travail d'approche se dessine alors entre les personnages. Il pourrait faire croire que les heurts seraient transitoires, et que, la paix retrouvée, le verger va se transformer en petite maison dans la prairie avec coiffe et tablier en toile vichy, avec les deux filles dévalant la pente les bras ouverts sans même se casser la margoulette ... Ben non, pas vraiment ... Parce que le passé des deux jeunes filles, Della et Jane, a un nom, un cheval, et que la haine ne s'éteint pas à coup de crêpes au sirop d'érable, même quand les abricotiers donnent du leur.

Le chemin que Talmadge aurait voulu tracer à ses deux protégées, se prendra des traverses dans les ailes et le royaume entrevu, des coups de pieds rageurs. On ne fait pas ce que l'on veut, avec les meilleures intentions du monde ...

Un roman à l'humanisme non convenu, qui s'étend sur la longueur d'un foyer bancal à construire, et d'un savoir à transmettre, et des récoltes d'abricots à faire. Non sirupeux, les abricots, mais d'une douceur âpre et sensible au temps qui passe, aux filles qui fuient, aux voleurs de chevaux qui ne font plus halte, aux os de Tal qui grincent de plus en plus dans la charrette. Mais, toujours, obstinément, à tort ou pas, le vieil homme tendra la main vers ce qui aurait voulu être ; un frère qui aurait retrouvé sa sœur, un père qui aurait su protéger sa fille du démon qui l'éloigne d'elle même.

Merci à la librairie Vents d'Ouest de Nantes, d'en avoir fait un coup de cœur qui a tenté ma main !

06/10/2015

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

esprit d'hiver,laura kasischke,romans,romans américainsUn titre de Kasischke qui, dans mon souvenir, avait divisé ses lectrices, un petit goût de too much. J'avais hésité, et il aura fallu la boule avec neige de la couverture pour me décider à tenter de renouer avec l'auteure. Loupé. En refermant ce livre, une seule phrase me cogne à la tête, "tout cela pour ça ..."

Cela :  un huis-clos neigeux et morbide. Une matinée de Noël, Holly se lève plus tard que d'habitude (pour ma part, je ne vois pas trop la gravité du truc, mais bon, j'admets pour les besoins de la tension narrative, je suis bon public), un abus de lait de poule la veille au soir l'a conduite vers cet écart. Le mari lui aussi, jette les couvertures, il file chercher ses vieux parents à l'aéroport. Et voilà Holly seule avec sa fille, qui dort encore, elle.

Le drame commence : les rituels habituels de Noël sont en danger, les cadeaux n'ont pas été ouverts, le repas risque de ne pas être prêt (alors que tout a été acheté la veille tout préparé, c'est Holly même qui le dit dans sa pourtant panique, elle n'a plus qu'à mettre le rôti dans le four et à le laisser cuire ...). Cette cuisson, qui dans la vraie vie n'a strictement aucun intérêt, devient alors l'objet d'une narration à rebondissement. Comme quoi, chez Kadischke, même un rôti peut devenir spectral et support d'un suspens finalement assez surréaliste.

D'ailleurs, rapidement, tout devient spectral dans cette maison, où Holly se démène avec le rôti (je sais, je me répète, mais je ne suis pas la seule, l'auteure aussi), et une phrase qui lui cogne à la tête : "Quelque chose les avait suivi depuis la Russie". Il se trouve, qu'en effet, sa fille adoptive, Tatiana, ancienne Sally (un nom de poule blessée), vient d'un orphelinat sibérien où des enfants sont "offerts" à des couples d'américains, comme Holly et son mari. Cet orphelinat devient l'objet de toutes les suspicions de cette mère qui, au fil de la journée, et de son combat avec le rôti, reconstruit ses souvenirs, tout en essayant de faire obéir ce bébé Tatie, devenue adolescente agressive.

Tatiana se dérobe sans cesse, enfermant sa mère à l'extérieur de sa chambre, cette chambre où elle passe son temps à changer de robe de Noël ; la noire, la rouge, la rouge, la noire. Pendant ce temps là, la guirlande clignote quand ça lui prend, les invités se désistent entre deux coups de téléphone d'un inconnu injoignable. (donc, en plus du rôti, se méfier des portables aussi, ils peuvent cacher des fantômes qui les transforment en plaque électrique ou en tapis volant trucideurs de verres à eau).

Huis clos, tension du passé, objets à la limite du malveillant, point de vue qui vacille et tangue vers la folie, délire d'interprétation ménager qui vous fait douter de toute conclusion logique possible, on a tous les ingrédients habituels de l'auteure. Et pourtant, ce que je retiendrai principalement de cette lecture ( qui en plus, m'a fait reposer sur le présentoir de ma librairie habituelle, le "Mudwoman" de Oates, que l'amie A. m'a dit être excellent ...), c'est que, la prochaine fois que je mets un rôti à cuire, je l'enferme à double tour dans le four pour éviter qu'il ne me saute à la gorge.

 

18/08/2015

Homer et Langley, E.L. Doctorow

homer et langley,e.l. doctorow,romans,romans américainsDeux frères se marginalisent ; le plus jeune, le narrateur, Homer, est devenu aveugle très jeune, avant, il avait le look de Franst Lizt, il est resté musicien. Le plus âgé, Langley, est parti faire la guerre en Europe en 1914, il en est revenu, les poumons atteints et le moral pas mieux.

Ils habitent depuis toujours une gigantesque maison à New-York, sur la cinquième avenue, en face de Central park, une demeure cossue, remplie de ces meubles et objets qui étaient les marques du standing de leurs parents. Le père, médecin, la mère, femme de médecin,, semblent avoir mené une existence distante mais convenable à leur rang, juqu'à leur disparition rapide du récit, à la faveur de l'épidémie de grippe espagnole. 

Voilà les deux frères livrés à eux-mêmes, sans attaches, et ils vont se reclurent sans autre raison apparente que la colère de l’aîné contre toute institution, banque, compagnie d'eau, d'électricité, de téléphone. Asociaux, soudés dans leur solitude, le récit retrace leur lente décrépitude, sans véritable but.

Langley collectionne, ramasse, entasse, moralise, travaille sans relâche à sa théorie du "tout remplaçable" qu'il compte illustrer par l'édition d'un seul journal, universel et définitif. En guerre contre le monde, il transforme la demeure en un labyrinthe hétéroclite de plus en plus étouffant.

Homer joue du piano, et se prend parfois d'amour pour une figure féminine qui croise leur existence d'ermites volontaires. Il y a la première, Mary Elisabeth, pure et virginale élève musicienne, qui jamais ne reviendra franchir le seuil de la maison barricadée. Et il y a la dernière, celle pour qui Homer écrit, celle qu'il nomme sa muse, Jacqueline Roux, écrivaine française, croisée dans l'obscurité du parc et de sa vie, sans que l'on ne sache trop si elle est fantasme ou réalité.

Au cours du récit, d'autres incursions de l'extérieur se font à l'intérieur, comme des échos du monde qui bouge et palpite, là dehors, alors que la grande maison se remplit, que les deux frères se figent dans une opposition stérile au progrès : un chanteur de jazz, un gangster, quelques hippies, un couple de domestiques japonais. Puis, le vide social se creuse, naissent des rumeurs, alors que la maison s'écroule sous le poids de deux existences inutiles et vaines.

Le récit est souvent drôle, et pourtant pathétique dans son propos. Il est inspiré d'une histoire véridique, celle des frères Collyer, atteints de syllogomanie.  Est-ce pour cela, que, même si se lit avec plaisir et sans ennui, il m'a manqué un peu de chair et d'âme ? Je veux dire qu'il m'a manqué un dépassement de la chronique d'une décadence annoncée, une prospection plus romanesque sur le pourquoi de cet enfermement moral de deux fils, apparemment dotés de tous les attributs de deux fils de bonne famille, et qui virent Diogène.

14/08/2015

Middlesex, Jeffrey Eugenides

middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains"Middlesex" n'est pas seulement un pavé, c'est un excellent pavé, le genre qui s'avale s'en même s'en rendre compte. D'abord, et avant tout parce qu'il les mélange, les genres, et pas seulement les deux dont le héros/héroïne a hérité des filiations chromosomiques échangés entre ses ancêtres grecs depuis les nuits mythologiques, des agapes qui donnèrent lieu à la naissance du dieu hermaphrodite.

Dans ce livre somme, il y a ainsi des échos de saga familiale, de roman d'adolescence, de l'initiation sensuelle et amoureuse, de la satire sociale ... 

Et tout cela, comme le narrateur/trice, part d'un tout petit rien, d'une soeur et d'un frère Desdémona et Lefty Stephanides, perchés dans un village oublié sur les pentes du mont Olympe, en Asie Mineure, et qui vont devoir fuir leur pays suite à la défaite des Grecs contre les Turcs en 1922, l'incendie et la destruction de Smyrne par les flammes. Un massacre et une traversée plus tard, de ce point originel, ils s'exilent à détroit où ils débarquent chez une cousine incertaine, avec pour tout bagage un amour hors normes et des chromosomes à retardement. Calliope (la narratrice) est la bombe de l'héritage. Call est le narratrice devenu homme, quelques vingt ans après sa naissance. C'est elle/lui qui raconte cette étrange métamorphose.

On traverse l'histoire de deux générations, d'une réussite sociale bancale. Le récit alterne satire, fresque, et roman sentimental de bon aloi, de très bon aloi, même, lorsque se pointent les émois physiques de l'adolescente qui se mue en adolescent, sans le savoir,, le vouloir, et surtout vouloir le voir. Dans la relation de la mutation sexuelle, l'échelle prise est celle de l'intime : l'infime, le poil qui pousse et les seins qui ne poussent pas. Calliope se voudrait fille, se révèle autre à elle-même, c'est le récit d'une mue douloureuse, d'une souffrance inconnue, jamais pathétique, souvent drôle, d'ailleurs, dédoublée, en somme ...

Elle regarde les autres, sa mère, son père, son amour, celle qui est nommée comme "l'obscur objet du désir", ne pas découvrir une réalité qui offre en elle un gouffre indicible.

Une hermaphrodite, une époque androgyne, celle des années 60-70 aux USA, une famille à la fois grecque et américaine, les mues sont aussi idéologiques et sociales dans ce livre, étonnant, foisonnant aussi de références, un  hybride et une méduse littéraire.

Un pavé de choix pour le challenge de Brize.middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains

04/08/2015

La réserve, Russel Banks

russel banks,la réserve,romans,romans américainsN'ayant lu que quelques titres de cet auteur américain, je pensais que son univers était celui des habitants moyens d'une Amérique moyenne, voire celui des laissés pour compte de l'expansion économique, ceux qui se sont cassés le nez sur le fameux rêve, plantés comme des spectateurs impuissants hors des grands axes où rutilent les Cadillacs.

Or, ce roman, s'il se déroule bien hors des grands axes, dans les grands bois et sur les grands lacs des Adirondacks, met sur la scène les jeux de l'amour et du hasard de trois personnages, plutôt dans la force de l'âge, beaux, fortunés, cultivés, intelligents, le genre dont on dit qu'ils ont tout pour être heureux. Tout, sauf la sincérité. Sauf un, le quatrième, celui qui n'est pas du même monde, disons, que lui, jusqu'ici, il appartenait aux bois et à sa tristesse solitaire ... Il sera pourtant, un des rouages de l'engrenage d'un sinistre jeu de dupes.

Au départ, nous sommes dans une luxueuse villa, taillée à la mode de la Réserve, du bois brut, du matériau qui fait vrai de là-bas. Elle accueille ses propriétaires, le couple Cole, lui, chirurgien de renom, elle, ex-alcoolique mais toujours belle, et quelques amis choisis, pour entre soi, savourer champagne et douceur des lumières du crépuscule sur le grand lac aux horizons quasi flamboyants. Dans ce monde sauvage, qui est  devenu le refuge d'une certaine richesse, la Réserve, justement, quelques happy few viennent ainsi séjourner dans ces hectares d'eau et de forêts préservés, où l'on reste entre privilégiés, guidés dans la nature pour une partie de pêche ou deux, par les autochtones en passe de domestication.

Sur le rivage de ce premier soir du récit, se donne à voir la beauté aveuglante de Vanessa, fille adoptive des Cole. Elle a déjà deux divorces à son tableau de chasse, et une solide réputation de folle dingo incandescente.  Débarque en hydravion sur la berge, invité un peu marginal, Jordan Groves. Artiste dit de gauche, baroudeur, fort en gueule, fortuné, séducteur, et marié. Au fond de ces bois, mais en dehors de la Réserve proprement dite, il a construit sa maison et son atelier, un domaine à sa démesure et y a casé femme et enfants, sans remords aucun, juste une vague culpabilité et rancoeur de cette culpabilité. Rancoeur qu'il reporte sur sa femme, Alicia, aussi belle et intelligente que lui, mais quelque peu lassée du rôle assigné, celui de l'ancre du navire, alors que Jordan ne se vit qu'en déclencheur de tempêtes et ne semble pouvoir vivre que dans le mouvement de la conquête.

 Alors, évidemment, lorsque ces deux personnages là se rencontrent dès les premières pages du roman, on s'attend à ce que le torchon s'enflamme en un clin d'oeil. Et bien, justement, non. Et c'est cela qui est génial. Russel Banks le laisse se consumer lentement, très lentement, et pose d'autres bornes à leurs désirs. L'embrassement sera final, mais amené par touches et revirements, hasards, mensonges et demi vérités.

Une histoire dont on ne peut dire grand chose finalement, si ce n'est qu'une simple histoire d'humains qui se trompent et s'enchevêtrent sur fond de nature grandiose au-dessus de laquelle passent les passions. Ce qui est tout, finalement. Au passage, arrivent les échos du futur, hors de la Réserve, quand le grand oeuvre sera accompli, la guerre d'Espagne, un zeppelin qui revient d'une Allemagne déjà nazifiée, et une région à deux vitesses, où les connaisseurs de la forêt se verront attribuer le rôle de dindon de la farce.

Un roman finement excellent.

 

 

16/07/2015

Dark horse Craig Johnson

dark horse,craig johnson,romans,romans américains,western et cieMais qu'a bien pu faire Walt Longmire a son propre auteur pour se voir infliger autant de cabosses ? Il lui a piqué son chapeau légendaire ? Il lui flanqué une raclée au lancer  de whiskys au fond du saloon ? D'accord, dans les opus précédents, Walt se prend des coups divers et variés, un bout d'oreille en moins par çi, une double fracture par là, sans compter les fêlures au coeur, mais là, dans ce nouvel épisode, le pauvre shérif ne doit sa survie qu'à son existence de papier .... Et l'intrigue, ma foi, est à deux balles !

Elle semble réduite à une toile de fond, un prétexte à une cascade de dominos qui réduirait en charpie le plus dur à cuire des punching ball de l'Ouest : embuscades nocturnes à répétition, course poursuite contre un 4X4 rutilant et féroce dans les petites rues d'une ville qui en compte deux, course folle contre la mort sous l'orage ou/et la neige partant du haut d'une mesa ( haut plateau rocheux)  et aboutissant à un double salto au-dessus d'un pont en cours de démolition, tout cela sur le dos d'un cheval qui tente le record de l'Ouest de vitesse à cru ... Et j'en passe.

Et tout cela pour quoi ? Parce les beaux yeux doux de Mary Barsard ont touché le cœur si sensible de notre shérif de compétition. Elle a beau avoir avouer le meurtre de son affreux mari, Cry, Walt ne peut le croire. Et c'est ainsi que sous la mince couverture d'un agent d'assurance, si mince qu'elle ne résiste pas aux premières flammèches de l'enquête, Walt s'en retourne sur ses terres natales. Le comité d'accueil n'est pas rutilant, un vieux cow-boy sentimental et tout cassé, une sagace ex-étudiante en criminologie, serveuse de Bar branlant, son fils, métis d'indien qui rêve de Far-West et de dinosaures .... Henry fait son apparition, entre deux bagarres générales, sa voiture tombe en panne, et ma foi, sur le bord de la route, il ne sert pas à grand chose. Faut dire que mis à part tenter de suivre les cabossages de Walt, il n'y a pas grand chose à faire.

Donc, est-ce suffisant pour continuer à craquer pour Walt Longmire ? Oui. Parce que sans cesse pointent les clins d'oeil, et qu'en vieux roublard du genre, Craig Jonhson nous donne ce que l'on attend de son héros, (Zorro capable de faire se ressusciter les morts !) : la force du tendre qui fond au soleil pour un petit garçon et un vieux cow boy, et, la faiblesse du fort qui tente toujours de résister au pouvoir d'attraction nucléaire des formes de Vicky, et retient ses larmes au bord du mariage de sa fille.

Alors, sans rancune, Walt et see you soon for ever !

Première note du paquet de titres que j'ai dû me coltiner dans les rues nantaises suite à mon passage dans l'excellente librairie indépendante de cette ville, "Vents d'Ouest", grâce au redoutable Bertrand qui y officie et vous tire des westerns sur papier de ses étagères aussi vite que je suis capable de dégainer la carte bleue pour en acheter ! ( suivront "Deadwood" de Peter Dexter, "Premier sang" de David Morrell et "Warlock" de Oaley Hall. )

Opus précédents :

"Little bird"

"Le camp des morts"

"L'indien blanc"

"Enfants de poussière"

 

 

12/07/2015

Jours de juin, Julia Grass

jours de juin,julia grass,romans,romans américainsIl y a des lectures, comme celle-ci, qui vous coûte quasi une nuit d'insomnie, sans que vous le leur en vouliez. Des lectures où l'on a tellement de goût (voire de goûts), qu'elle vous donne faim. Et c'est pour cela que je me suis retrouvée à deux heures du matin dans ma cuisine, au fond de la maison silencieuse et endormie, à me faire chauffer un thé et deux tartines de pain de mie beurre fondu marmelade de clémentine (c'est ce que j'avais de plus british sous la main, même si l'auteure est américaine, le livre donne envie de british). J'ai même réussi à ne pas tâcher les pages en continuant à les tourner.

De quoi il nous cause, ce livre ? Déjà, il est épais et dense, quand même un peu léger, par moments, suave et pas tendu, un peu foutraque vers la faim fin, en trois tartines parties, inégales en longueur voire en nécessité, (la troisième est heureusement la plus courte et la plus tirée par les cheveux, mais ce n'est pas très grave, elle ne gâche pas). On y cause donc, d'une famille, un papa, une maman, trois fils, dont deux jumeaux, leurs femmes aussi, et un peu les petits enfants. la narration est en raccourci et resserre autour de deux voix, le père, puis un des fils, puis une pièce rapportée. Peu de personnages, peu de lieux, presque pas de rebondissements, et pourtant, l'histoire se dévore.

Paul commence. C'est le père. Tout juste veuf de Maureen, la femme qu'il a toujours profondément aimée, il est parti en Grèce, en un voyage organisé en petit comité, non pas pour oublier l'amour perdu, mais juste pour qu'on ne lui en parle plus, car Paul est un taiseux, un homme de retenu. En une excursion à Délos, un escapade à dos d'âne à Myconos, il tombe sous les charmes des îles ventées et d'une jeune femme américaine, un peu artiste peintre, un peu volage, et surtout beaucoup trop jeune pour lui. Se mêle à cette lumière, les souvenirs d'avec Maureen, jeune femme atypique, forte, sûre d'elle et de lui, fondue d'élevage de chien à lignée. Entre la Grèce et l'Ecosse, le passé et ce qui pourrait être, tous les non-dits d'une vie se lisent dans les ellipses de paul.

La deuxième voix est celle du fils aîné, Fenno, exilé à New-York, libraire, homosexuel sage en ces temps de SIDA, il aime sa famille, de loin. Il s'y sent à part, quand il revient dans la grande maison familliale, à chaque fois pour une disparition, un deuil, un choix. Un jumeau trop généreux, un autre trop rigide, du moins c'est ce qu'il croit. Fenno se trompe, se leurre, se trompe d'obligations et d'amour. lui aussi est un taiseux. A New-York, il closonne aussi ses amours, entre Mal, un critique musical acerbe qui se meurt, et un coprs libre, celui de Tony, qui se dérobe, Fenno pourrait tomber amoureux d'un perroquet, s'il n'y prennait garde.... Un coeur puzzle qui fait bien attention à ne pas se dilater, jusqu'à ce que, bien évidemment, arrive le gong qui va le pousser un peu sur une autre route ...

Julia grass nous propose un univers qui sonne juste, où même l'extraordinaire a un goût de feutré, et de presque rien indispensable : un bouquet de pivoines au centre d'une table dressée pour un festib de deuil, une urne funéraire qui se cache en table dinette, des médailles militaires égérées au fond de vases poussièreux, un réveil trop tardif, des conversations de mal-entendus, d'un portrait au fusain d'une mére anonyme avec autour du cou les bras d'un enfant endormi.

 

Un grand merci à Keisha pour la découverte de cette auteure !

Et une participation au pavé de l'été chez Brize

 

 

06/07/2015

Premier amour, Joyce Carol Oates

premier amour,joyce carol oates,romans,romans américains,famille je vous haisEvidemment un premier amour dans l'univers de Oates ne peut pas être romantique, fleur bleue, guimauve et fraise tagada, mais boue, marécages, serpent noir, damnation et abandon étouffant dans les entrailles de la déviance perverse.

Josie, la narratrice, a onze ans et concentre tous les traits de l'héroïne de Oates : solitaire par obligation interne et isolée dans un monde d'adultes aveugles et indifférents à son innocence. Sa mère, volage séductrice aux charmes monnayables, s'est enfuie avec elle dans un étrange refuge, la maison du révérend .... (révérend qui sent le Nike Cave à plein nez ...) Dans la bicoque, qui fut cossue, rôde le sombre héritage d'une religion poisseuse dont l'ultime avatar est Jared, 25 ans, le cousin de Josie. Idolâtré par la vieille tante, sa grand mère, confite dans des diktats poussiéreux, il est voué à devenir le nouveau pasteur. Il trône en chemise blanche amidonnée, toute la journée penché sur des ouvrages de dévotion dont les couvertures racornies masquent des images malsaines ... Sauf quand il hante les berges du ruisseau et laisse alors sortir de lui le pervers irascible et tyrannique, s'emparant de l'âme de Josie, et " ce qu'elle ne peut nommer", s'accomplit.

Aucun souffle vivifiant ne ne se pose en ces pages d'un "conte gothique" à la Oates : Josie aime sa prison affective, ses tortionnaires, le beau cousin, la mère qui ne voit guère ses sombres épreuves et ses douloureuses meurtrissures.

Pour cette fois, la sauce Oates n'a pas eu de prise sur moi, un malsain tellement malsain qu'il en devient convenu et attendu, si bien qu'on ne sursaute ni ne s'imprègne. A la surface des marais grouillants, j'ai passé mon chemin.

16/06/2015

Les arpenteurs, Kim Zupan

les arpenteurs,kim zupan,romans,romans américains,western et cieLes arpenteurs ne sont pas des cow-boys, ni des vachers, ni proches des figures mythiques de l'ouest américain des westerns classiques, d'ailleurs, on n'est presque pas dans l'ouest, puisque l'on est dans le Montana, ce qui n'a d'ailleurs presque pas d'importance, sauf pour le côté grands espaces et trou du cul du monde en même temps. 

Les arpenteurs sont deux, et en plus, ils n'arpentent pas grands chemins, à vrai dire. Le titre en anglais est "The Ploughmen", ce qui, selon ma traduction toute personnelle donnerait quelque chose comme "des laboureurs nostalgiques qui traînent des charrues imaginaires et des grosses névroses" ou " des mecs qui remuent la terre de champs où pas grand chose ne pousse, mis à part des crimes et des fantômes, mais dont la poussière colle aux godasses et à l'âme". Pour moi, c'est plus juste, mais évidemment, je comprends l'éditeur, cela fait un peu long.

Le plus vieux des arpenteurs est un tueur sans remords, il a commencé très jeune dans la carrière, presque par hasard ( un histoire de chien qui japait un peu fort ...), et continue le job depuis des décennies, sans jamais se faire vraiment prendre, puisqu'il a une technique imparable, il disperse les morceaux de cadavres dans la nature pour empêcher toute identification. Son seul mobile est le vol. Il peut rester des heures sur le pas de la porte de sa ferme, et puis se lever et partir au boulot, laissant sa femme, Francie, comme seul point d'ancrage derrière lui. Ses grandes mains sont expertes à démembrer et à creuser des fosses, même si il l'aime, sa Francie ... Sur son dernier coup, il a laissé un partenaire vivant, ce va causer sa chute.

Dans le couloir où il attend son procès, arpente le jeune Valentine Millimaki, adjoint au coeur presque tendre, et un peu en vrac, à cause du manque de sommeil, le nouveau rythme de ses nuits de garde est en train de lui coûter sa femme, son point d'ancrage à lui aussi, sauf qu'elle en a vraiment assez de s'ancrer dans une ferme où la porte laisse passer les chacals, sans compter les courants d'air. Valentine est un homme de fantômes, celui de sa mère, celle de la ferme de son enfance, ceux des disparus dont il retrouve les cadavres, toujours trop tard, dans les montagnes où les hommes se perdent, s'enfuient, s'effacent ...

Face à face, l'un enfermé, l'autre presque libre, le salaud livre des brides de sa mémoire meurtrière au candide, qui semble devenir une proie, qui flotte ... Une pomme, une femme, une ferme, trois points communs de trop avec le tueur et ce n'est pas sans faire frissonner sa lectrice, qui reste attachée aux pages, tremblante comme un agneau survolée par les cercles concentriques d'un faucon au sang froid.

Oui, c'est un livre qui vous accroche, qui vous râpe dur et vous empoussière. De superbes pages, où la cadence des mots vous vrille une lectrice en plein vol de nature writing au-dessus du cul de basse fosse des âmes, et pourtant ... il y a du vide autour des personnages, je veux dire qu'ils ne sont pas vraiment plantés quelque part, l'itinéraire de chacun est elliptique et m'a laissée (un peu) au bord du champ final. Quelques points de suspension dans le récit, une impression de collage de deux histoires, (un peu) artificiel. Mais ce n'est qu'un bémol d'après lecture. Un petit bémol après une lecture que j'ai dévorée, c'est (un peu) injuste .... 

 

Une première lecture commune avec Philisinne Cave , en attendant les suivantes ... 

 

29/05/2015

Le chant d'Achille, Madeleine Miller

Jacques-Louis_David_Patrocle.jpgIl n'y a pas longtemps, j'ai relu dans une note sur un blog que je sais fréquenter assidûment , ( j'ai recherché mais je ne retrouve plus lequel, désolée ...), cette expression de Colette, pleine de confitures et de douceurs pour moi : "Que j'ai eu du goût ....". Et ce roman me donne l'occasion de la réutiliser à mon tour, car, oh oui, que j'ai eu du goût à lire "Le chant d'Achille" ...

Ce n'est pas une pépite, un livre "où l'on a du goût". Dans une "pépite", il y a le coup de foudre de l'immédiat, la stupéfaction du temps suspendu. Dans l'autre catégorie, il y a le goût de s'enfoncer sous une housse de couette à plume, ou de mettre les doigts dans le pot de pêches au sucre ... Quelque chose de l'ordre du plaisir en cachette. Non pas que "Le chant d'Achille" soit une lecture à cacher, mais elle a le goût d'une relecture pour esprits retors et enfantins.

Imaginez-vous donc l'enfance d'Achille et son épopée troyenne, revue par les yeux de Patrocle, l'ami intime, ici devenu l'amant fidèle et inconditionnel du demi dieu, qui le lui rend bien. Achille et Patrocle en couple fusionnel, voilà qui vous retourne l'antique modèle, sans d'ailleurs que la virilité du super héros en prenne un coup, simplement, elle résonne autrement.

Imaginez-vous Thétis en mère poule (inquiétante, quand même) elle a un petit trident contre Patrocle ... Elle vous sort des eaux pour un oui ou non, de peur d'une atteinte à la future gloire éternelle promise à son fils par les dieux (volages comme ils sont, une promesse n'est jamais sûre ...)

Imaginez-vous un Achille rayonnant de poussière d'or qui jongle avec des figues fraîches sous le soleil de la Grèse Antique

Imaginez-vous un Ulysse plus roublard que nature qui arrache d'une ruse sa Pénélope en mariage, et le serment de fidélité en prime, à tous les prétendants éconduits, en refilant Ménélas à Hélène. 

Imaginez-vous les derniers regards d'Iphigénie briller de mille feux dans les regrets d'Achille.

Imaginez-vous l'endroit où le torse humain de Chiron devient cuir de cheval ...

Imaginez-vous au royaume du centaure sous les cascades des sources fraîche des premiers temps d'un monde encore sans guerre.

Imaginez-vous Achille, planqué par sa mère à la cour de Lycomède, et qui danse en jupette devant les sourires goguenards et entendus d'Ulysse et Diodème ...

Ils sont tous là, Ajax, Agamemnon, puis Hector, Paris, tous reprennent leur corps de héros aux pieds des murailles de la ville fabuleuse dont un seul gond de la porte des murailles faisait la taille d'un homme .... Les mécanismes de remplacement fonctionnent, l'amour d'Achille et Patrocle donne aux épisodes une nouvelle saveur, à la fois connue et inconnue, ils prennent une vie nouvelle, dynamique, à la fois intacts, tout neuf et immuables.

Habillée de neuf, la colère d'Achille, la mort de Patrocle, tout y luit d'un éclat nouveau, dépoussiéré des ruines de Troie, sous l'oeil peu amène des dieux qui ne rigolent pourtant pas avec le destin qu'ils ont tricoté aux hommes.

Un régal, je vous dis ....

Merci Dominique

12/04/2015

L'homme de Kiev Bernard Malamud

l'homme de kiev,bernard malamud,romans,romans américains"Tous les hommes participent à l'histoire, mais certains plus que d'autres, les juifs en particulier", et Yakov, le héros de cette fiction, l'est, juif, ce qui lui vaudra de participer intensément à l'histoire, à son corps défendant.

On est en Russie, avant la révolution bolchévique, Nicolas II maintient une autocratie où la bureaucratie verrouille la justice, où les pogroms menacent, où l'antisémitisme moyenâgeux maintient les tueurs de jésus Christ et les buveurs de sang d'enfant dans des zones réservés dans les campagnes, des quartiers insalubres dans les villes.

Yakov, réparateur de son pauvre état, vient d'être quitté par sa femme, sans enfant, il décide de quitter sa cabane pour tenter sa chance à Kiev. Depuis, longtemps, il a perdu la foi, se dit libre-penseur depuis qu'il a lu Spinoza. Moitié inculte et complètement misérable,  il s'est rasé la barbe pour ressembler à un goy et, monté sur un âne rétif, prend la route de la seconde chance. 

On pourrait croire au départ à une fable un peu saugrenue, sur la tonalité de cette littérature judaïque si prompte à se moquer d'elle et à se caricaturer : un beau-père un peu Mangeclou de Cohen, un chemin cahotant, sans héroïsme et sans gloire, des tribulations peu romanesques. Le propos semble brouillon ...

Mais non, il faut suivre Yakov pas à pas. De hasards en mauvaises décisions, (mais avait-il le choix des bonnes ?), le personnage s'enfonce dans un mensonge honnête en cachant son identité juive qui lui colle à la peau, il choisit de la mettre entre parenthèse pour entrer au service d'un propriétaire de briqueterie, alcoolique et veuf mélancolique, affublé d'une fille à tendance nymphomane ...

Quelques livres, une chambre, beaucoup de solitude, de silences, Yakov se fait tout petit. Mais pas assez pour ne pas être rattrapé par les tribulations de l'histoire, il suffira d'un ouvrier mécontent, d'un gosse chapardeur, d'un pan de chemise, d'un vieux juif égaré, pour que les millénaires superstitieux ne le broient de leurs mâchoires mécaniques, bien huilées de leur haine du juif. Viscérale. Yakov redevient alors la bête immonde, l'infâme porc qu'il faut condamner.

L'accusation est rapidement bouclée, l'étau mis en place, il ne reste plus qu'à le faire avouer, le juger, le Yakov, petit grain de poussière, coupable d'office. Sauf que ... victime expiatoire, Yakov résiste. De prisons en prisons, de cachots en cachots, d’humiliations en tortures morales, de mauvais traitements en faux témoignages, il décide de rester homme pensant, et libre.

Le texte devient alors sacrement puissant, réquisitoire, non tant contre l'antisémitisme, mais contre les mécanismes ancestraux et ataviques qui fabriquent du bouc émissaire, et en faveur de l'homme qui résiste, sans force et sans fausse foi. Yakov se met alors en marche vers une incroyable dignité, et la fin du livre répond à la première citation que "pour ce qui est de l'histoire, il existe des moyens de renverser la vapeur". Et toc !

 Une lecture commune avec Ingannmic, à partir d'un conseil de Sandrine.

16/02/2015

Mon holocauste Tova Reich

shoah-business.jpgAprès l'excellent "L'espoir cette tragédie" qui secoue aussi une certaine vision de la transmission de la mémoire de la Shoah, et sur le conseil de Sandrine, je me suis lancée dans la lecture de ce roman iconoclaste. Lancée puis un peu agrippée, il faut bien le reconnaître ...

Sur le ton de l'épopée burlesque, bienvenue dans la nouvelle campagne de promotion de la famille Messer, père et fils, spécialistes du marché du souvenir de l' Holocauste. Maurice, le père, est un survivant, le fondateur de l'entreprise familiale, Holocaust Connections, Inc,. Hableur, calculateur, sincère dans ses mensonges, truculent dans ses faux souvenirs de résistant, il met toute son énergie dans l'expansion de sa marque. Son fils, Norman, spécialiste autoproclamé du traumatisme de la seconde génération, le suit comme il le peut dans son nouveau projet grandiose : la construction du Musée de l'Holocauste de Washington. Et pour cela, il faut des fonds, beaucoup de fonds, et donc des donateurs pour édifier, dans le musée, le plus grand mur des donateurs possible.

Pour la bonne cause, Maurice a peu de scrupules, très peu. Il veut des cheveux pour ses futures vitrines, un wagon à bestiaux, des boites de zyklon B à exposer, et pour cela, il ferme les yeux sur les agissements illicites d'un de ses complices, un rabbin plus proche du mafieux que de la doctrine hébraïque.  Il a organisé une visite privée du camp d’Auschwitz-Birkenau pour la richissime Gloria et sa fille, Bunny. Une entreprise de drague, soutenue par la mise en scène des morts et poursuivie dans les suites d'un grand hôtel de Cracovie. En exclusivité pour la future donatrice,  les chambres à gaz, la cérémonie de l'incantation aux morts, le grand jeu des bons sentiments, pour Maurice, c'est son affaire.

De son côté, Norman tente de rendre visite à sa fille, la troisième génération, qui a, après avoir suivi les traces familiales, renoncé à n'être que d'un holocauste pour les embrasser tous en même temps en devenant nonne, sur les lieux mêmes de l'extermination, dans le couvent catholique établi tout près du camp. Sur le chemin de son Golgotha, il croise une faune qui grouille sur le camp et ses abords, commerce de reliques, commerce mystique ... Bonze de la réincarnation, incantateurs de la rédemption, profiteurs de la mémoire de toutes obédiences, tout ce petit monde est passé à la moulinette de l'absurde en une farandole débridée qui finira en apocalypse délirante.

Aucune concession dans ce livre, dont le propos n'est pas la Shoah, mais sa "récupération" religieuse ou idéologique qui finit, en utilisant dans tous les sens la mémoire de l'horreur, par la vider de son sens unique, non comparable, non assimilable, justement, à rien d'autre. Sinon, la mémoire est ouverte à tous les génocides, et se lisse.

Le récit ne met pas à mal le sanctuaire, mais ce qui en est fait, notamment par l'administration (polonaise ...) du camp qui fait la part  belle à l'assassinat des résistants polonais et oublie les silences assourdissants qui résonnent dans les baraques détruites de Birkenau. Le bois, c'est plus fragile que les briques ...

Beaucoup de scènes qui dérangent, que l'on aimerait pas voir exister, notamment celles du lac des cendres, où le dimanche, les voisins ordinaires du lieu viennent cueillir des champignons, parce qu'ils poussent là mieux qu'ailleurs ... Et pourtant, ce n'est que vrai.

Ce n'est donc pas le propos qui a fini par mettre à mal mon endurance de lectrice, mais son traitement, par trop loufoque et burlesque pour moi, il y a du Cohen, là dedans, de celui des "Valeureux" et de "Mangeclou", de l'écriture caustique, du personnage à la page, comme on tire à la ligne. Seulement voilà, j'ai plutôt une faiblesse marquée pour "Le livre de ma mère", et ses failles. Un trop plein d'invraisemblable dans l'histoire, un tourbillon clownesque qui a estompé pour moi, la justesse de certaines pages. Comme le dit Sandrine, "L'accumulation nuit à l'ensemble", il n'en reste pas moins que ....

 

 

25/01/2015

La grande course de Flanagan Tom McNab

la grande course de flanagan,tom mcnab,romans,romans américainsSi vous avez envie d'un bon vieux pavé plein d'humanisme plein ficelé, prenez le départ de ce titre. Sans surprise, mais efforts notables ni essoufflement, vous arriverez au bout de la course.

Flanagan est l'organisateur d'une course à pieds historique, du jamais vu, rien de moins que la traversée en USA en courant en une gigantesque caravane, avec en tête un cirque ambulant .. Il va jeter sur les routes cabossées, des pros, des tocards, des femmes, en un itinéraire fluctuant au gré des gains qui qui lui ont été promis par les villes traversées. Au départ, c'est aussi une histoire de gros bénéfices possibles.

Flanagan est une sorte de Zébulon sportif qui a tiré cette idée de son chapeau de mirliton sportif comme un cow-boy jetterait son dernier carré d'as sur la table d'un saloon ... Et comme la grande crise de 1929 commence à faire des ravages, elle lui a assuré un trop plein de candidats hétéroclites et mal préparés. Les récompenses promises aux vainqueurs font hurler les journalistes. Les critiques fusent : du sport ou du cirque ? La noblesse de l'exploit gratuit, ou l'appât du gain ?

Même si au départ, Flangan veut en tirer un maximum de ces candidats aux bras cassés, par la solitude, la misère, la solitude ou les échecs, il est sans cynisme. Durant cette course épique, on le suivra, lui et surtout un petit groupe de coureurs : Mike Morgan ( taciturne, boxeur à ses heures), Alexander Cole, dit "Doc, (le sage), Hugh Mc Phil (le spri,ter écossais), Peter Thurleigh (l'aristo qui va s'en manger plein les pieds), et Kate Sheridan (la femme, parce qu'il en faut bien une ...).
Concurrents solidaires, soudés par les épreuves qui s'accumulent, ils vont devenir des "Trans américains", une sorte de communauté soudée autour de Flanagan qui peine à garder le cap de son projet pharaonique à peu près droit, miné par les intrigues politicos-sportives. Certains haut placés voudraient bien voir la Transamarica mordre la poussière en se prenant les pieds dans le tapis.

Même si les étapes sont parfois un peu répétitives (une étape = un obstacle = une porte de sortie provisoire ...), le roman porte jusqu'au bout ses promesses d'épopée à hauteur de coureurs attachants.

Merci à Galéa de m'avoir donné envie de lire ce titre (mais pas de courir, ça c'est juste pas possible !)

21/01/2015

Annabel Kathleen Winter

annabel,kathleen winter,romans,romans américainsUne note sur l'effet subliminal dans l'esprit d'une lectrice basique produit par une éruption d'illustration de couverture vue partout, blogs, devantures, livres à lire, coup de cœur ... Ce livre-là, je ne pensais plus le lire, (trop de couvertures tue l'envie de lire l'intérieur). Et ce qui est certain, c'est que je ne l'aurais jamais mise au Labrador, l'action.

Cause que joli petit corps dénudé androgyne dans la neige des rudes trappeurs que j'imagine virils et poilus (inutile de préciser que je n'ai jamais vu le corps dénudé d'un viril trappeur poilu du Ladrador, même pas en rêve ..), j'en tremble, rétrospectivement, de froid et de peur pour lui et j'en tremblait du misérabilisme à seaux et à tempêtes, le genre à vous faire prendre la pancarte "laissez les vivre" (les = les androgynes au Labrador ou ailleurs, d'ailleurs, mais heureusement (pour eux) ils sont peu, alors le risque d'être androgyne au Labrador, je ne vous dis pas, sauf que là si ...)

Comme je n'avais pas non plus vraiment lu les nombreuses notes qui célébraient les charmes de cette histoire d'hermaphrodite perdu dans l' univers des caribous (je ne lis pas toujours attentivement les notes quand je n'ai pas encore lu les livres, même pas chez d'Ingannmic), je fus fort surprise de m'y retrouver transportée et en encore plus de m'y immerger de mon plein gré et de m'y engourdir, attardée et ravie de l'être.

Le corps d'Annabel, il n'est pas seulement hermaphrodite, il est imprégné, façonné, de cette terre du caribou blanc, des lignes de trappe, des cordes de bois, des odeurs de l'herbe, de crêpes, d'hamburger et d'essence. Imprégné et façonnée aussi, par le silence de ses parents et l'invisible image de l'enfant qu'ils ont voulu, puis voulu avoir. De ce désir là, Annabel est double et portera le nom de Wayne à cause du désir du père de choisir ce sexe fort là.

La mère, elle, laisse couler sa peine de la petite fille perdue. Elle sait que, castrée par le père, elle ne s'en sortira pas indemne. Pourtant, elle ne dit rien. Annabel-Wayne grandit, sans rien savoir de la petite fille, qui, en lui-elle, frappe par petites touches : le goût du dessin, des arabesques, une passion pour les ballets télévisés de nage synchronisée, le rêve fou de porter un maillot de bain à paillettes. Un truc pousse en Wayne comme pousse la tragédie dans un corps qui s'ignore. 

Et Wayne grandit toujours. Dans le village, seule Thomiasina connait le secret. Elle aussi le tait, même si c'est du bout des lèvres, elle est la seule à nommer la part de Wayne qui lui est cachée. Une singuliere attirance lie le garçon que l'on nomme Wayne à cette femme et à Willy Michelin : une fille ose manger des sandwichs à la salade verte et qui rêve de devenir chanteuse d'opéra en apprenant les notes, une par une, dans une partition de Fauré d'après Racine.

Est-ce quand on a été séparé de soi-même, c'est pour toujours ? Est-ce que le silence étouffe tout remords de s'être tu ? Est-ce les ponts unissent ou séparent les deux rives ?

Ouaips ! Il se passe de drôle de trucs dans le Labrador, avec de la magie et du drame et de la tristesse et de l'amour dedans. Franchement, j'aurais pas cru trouver tant de plaisir à les lire.

Merci A.M.