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18/01/2015

Comment les fourmis m'ont sauvé la vie Lucia Nevaï

comment les fourmis m'ont sauvé la vie,lucia nevaï,romans,romans américains,pépitesLes fourmis, au départ de cette histoire, ont des rôles fort secondaires ... C'est Crâne qui prend la parole. Foetus juste expulsé en ce monde, elle découvre son frère Little Duck, sa soeur, Jima, et vaguement l'odeur de sa mère, qui en tentant de s'en débarrasser avant de l'expulser, l'a, en plus, quelque peu déformée . En fait, Crâne a un peu trop de parents, sans en avoir aucun. Ils sont au nombre de trois, deux femmes et un homme, mais l'homme n'est pas son père, et pour son frère et sa soeur, c'est un peu pareil mais pas dans le même ordre ...

Tous les six vivent dans un cabane squattée, au milieu des champs de l'Iowa. Tit, une des mères, vit sa vie de vendeuse à la cuisse légère et fourgue des produits miracles macrobiotiques jusque dans la bouche des enfants. Ces pilules sont d'ailleurs  à peu près leur seule nourriture. Flat, l'autre mère, ne quitte pas son piano où elle tape les mélodies de cantiques hallucinés à la gloire du dieu de l'Apocalypse. Les enfants accomplissent en choeur cet autre pendant de l'amour maternel, bien obligés ... Et, pendant ce temps-là, le père, Big Duck, un ancien prédicateur déchu pour polygamie, tire le diable par la queue dans les salles de billard de la ville où les enfants n'ont jamais mis les pieds.

C'est dire si Crâne est mal barrée ... A moitié aveugle, considérée comme attardée, seule la chaleur crasseuse de la robe jaune de sa sœur l'a accueillie en ce monde. Les trois enfants grandissent, livrés à eux mêmes, le corps affamé, sans savoir ni lire, ni écrire. Ils survivent entre eux, se dorlotent d'un rien, se protègent d'un regard. Comme il n'y a personne autour d'eux, ils évitent même la compassion ... Leurs journées passent, dans la contemplation des champs de maïs voisins, dont ils connaissent toutes les saisons et les travaux, et dans l'attente du passage du train de 21.49, le recrachage des cantiques et l'avalage des miracles macriobiotiques.

Jusqu'au jour où, un drôle de personnage va attérir dans leur paysage immobile, transformant la carrière voisine en un lac artificiel pour pêcheurs. A défaut de baguette magique, cette ouverture vers la normalité va quand même constituer une certaine forme de porte de sortie pour les enfants, et Crâne trouvera une route cabossée à suivre. Poursuivie par la nostalgie de sa misère crasseuse, elle tentera de devenir princesse, sans grand soutien du prince charmant, il faut bien le reconnaître.

Un texte drôle, enfin, qui fait sourire au lieu de faire pleurer, comme il se devrait, vu le sujet, une spéciale dédicace aux fourmis qui sont drôlement bien en fées redresseuses de sorts tordus.

Et un grand merci à ma copine A. M. qui m'a fait découvrir cette petite pépite.

14/01/2015

Zombi Joyce Carole Oates

zombi,joyce carol oates,romans,romans américains,déception"Zombi", c'est un peu "Américan psycho" en mode pas bien. Pourtant, d'habitude, j'apprécie Oates. Mais, là, non.

Le texte se présente sous la forme d'un journal intime, celui d'un tueur psychopathe qui ne se désigne que par ses initiales, Q.P. Il est le fils d'américains moyens- supérieurs, intellectuels. Le père, professeur à l'université, a une barbichette, un peu d'entregent et surtout une capacité d'auto aveuglement à toute épreuve. Pourtant averti par une première condamnation qui a pris Q.P. en flagrant délit d'attrapage de bistouquette dans la culotte d'un autre plus petit que lui, il ne voit pas en son fils ce que le lecteur, lui, est bien obligé de constater. Q.P. est un être profondément malsain, incurablement cruel et sadique, d'un sadisme sans remords. 

Q.P. est obsédé par la recherche du zombi parfait, un sex-toy décervelé qui assouvirait toutes les pulsions de son maître : pulsions dont je vous fait grâce. Le problème avec le zombi, c'est qu'il n'existe pas encore.  Il faut le traquer (parmi les pauvres et les noirs, de préférence), le trouver, l'enlever, et le transformer en zombi à l'aide (entre autre) d'un pic à glace. Opération qui s'avère plus difficile que prévue à maîtriser. Et Q.P. loupe souvent l'introduction de l'instrument et ça gicle et ça sperme à tout va.

Pourtant, il passe à travers les mailles de la justice donne le change à ses parents, il connait le rôle à jouer, passe la tondeuse sur la pelouse de la grand-mère qui lui finance du coup, quelques petits "extras" ...Les chapitres enchaînent les sévices sans créer de tension, et les méthodiques et laborieuses tentatves du tueur pour parvenir à son but, sont juste ignobles et tombent à plat. Même pour les victimes, on ne frémit pas, tant elle n'ont pas de consistance humaine, ce qui est logique, puisqu'on est dans la tête du tueur qui ne compte qu'en faire un usage limité, de leur humanité.

Ajoutez à cela quelques parti-pris visant à faire psychopathe et qui ne font que neuneu : les parents, nommés comme "papa et maman", l'insertion de dessins dignes de la dextérité d'un gamin de trois ans, la troisième personne utilisé à la place de la première (pour faire schizophrène ?), et un vocabulaire plus pauvre que celui d'un zombi playmobil, même moyen et normal, et on peut passer à un autre titre de l'auteure, ce n'est pas ce qui manque ...

 

29/11/2014

L'espoir cette tragédie Shalom Auslander

l'espoir,cette tragédie,shalom auslander,romans,romans américains,dans le chaos du mondeComment être un adulte serein, calme, équilibré et responsable quand votre mère, américaine depuis la cinquième génération, née à Brooklyn en 1945, dans une classe moyenne plutôt aisée, se met, suite au départ du mari, à se métamorphoser en survivante obsédée d'une Shoah qu'elle n'a jamais vécue ? Quand elle vous flanque sous le nez, à six ans, l'album photo des atrocités de Buchenwald en même temps que l'abat jour de votre chambre à coucher, en affirmant que la garniture est tout ce qui reste de votre grand père ?  (que l'objet soit estampillé "Made in Taïwan" n'est qu'un subterfuge commercial qui ne gêne en rien le constat de la réalité cachée. Effectivement, un "Made in Buchenwald" serait du plus mauvais aloi, est bien obligé de concéder le pauvre narrateur, submergé d'un poids qui n'est pas le sien. )

Alors grandir, à l'aube de la quarantaine, c'est ce que Salomon Kruegel tente encore de faire, malmené malgré tout par le processus de culpabilisation qui est en quelque sorte, son seul moteur, avec aussi, l'espoir. Entre autre celui de trouver, avant sa mort (prochaine, vu les angoisses qu'il se trimbale) les bonnes dernières paroles à transmettre à son fils, Jonas, trois ans pour l'instant. Donc, Salomon passe une bonne partie de ses monologues intérieurs à ressasser les épitaphes d'hommes célèbres, dans l'espoir de ne pas les répéter, d'en trouver une pareille, une bien sentie sur l'humanité, la mort, voire la mort de l'humanité ...

On le voit, l'espoir de Salomon d'atteindre un jour, un degré de névrose supportable, reste un horizon chimérique.  Pourtant, il a tenté la fuite, loin de sa mère, avec sa  femme, Bree et son fils, vu qu'à trois ans, celui-ci a déjà failli mourir d'un simple microbe et que pour un père qui marche à la culpabilité, un microbe, c'est un de trop qu'il ne peut supporter.

Ils ont donc acquis, loin de la mère, une veille ferme au prix modeste, à cause d'une histoire d'anciens propriétaires allemands et d'une puanteur énigmatique et persistante, une histoire de tuyaux bouchés, de ventilation qui couine.... Flanqué d'un emploi de vendeur émérite de recyclage écologique en tout genre, Salomon pense qu'il pouvoir s'en sortir,enfin. 

Sauf que ça couine aussi au grenier, un truc de souris qui gratte la tête de Salomon, à cause des fermes qui sont incendiées dans le coin depuis quelques temps, ce pourquoi, Salomon se lève ( premier chapitre) et tombe sur Anne Franck (deuxième chapitre). Une vieille Anne Franck, sale et caractérielle, rosse et tyrannique, qui ne compte pas sortir du grenier avant d'avoir terminé son dernier chef d'oeuvre ...  Les choses se corsent encore quand la mère , déclarée mourante, rejoint ce qui aurait dû être un début de havre de paix et tente (entre autre) de transformer le jardin en espace funéraire pour légumes sous vide. Le maestrum va engloutir le héros, en un rythme qui le suffoque ...

Dire que ce livre est drôle, c'est vrai, drôle, caustique, brillant, érudit, puis sombre et inquiétant, car il triture les méninges et pointe sous une façade de doux délire culotté, le piège de la sacralisation de la mémoire et celui du ressassement de la "catastrophe".

Bien plus fort que l’écœurant (pour moi) "Il est de retour"  depuis, je me suis laissée tentée par "Mon holocauste" recommandé par Sandrine.

07/10/2014

Le bizarre incident du chien pendant la nuit Mark Haddon

J'ai parfois la fibre sociale, voire humaniste. Entre deux plongées dans les horreurs des noirceurs des âmes humaines, je tends le bras vers l'étagère où soufflent les murmures des naïvetés angéliques. Ce que ce roman n'est pas, en réalité, mais un souffle naïf, je le croyais, au moins.

Il met en scène un enfant autiste, atteint du syndrôme d'Azperger, pour être plus précise. Il a construit  son monde bulle où le nombre de voitures rouges croisées durant le trajet entre son domicile et son école détermine si son humeur du jour sera très bonne, bonne, mauvaise, ou très mauvaise, où la couleur des aliments détermine ce qui peut, ou non, rentrer dans son estomac, où qui le touche détermine l'ampleur de son dégoût et de sa violence. Christopher est tout entier dans son déterminisme dont il ne peut sortir et ses calculs incessants sont sa lecture du monde et sa carapace nécessaire. Dans un quartier tranquille, sa routine le protège, et son père fait de son mieux pour faire pareil, maintenant que sa mère est subitement morte.

C'est dans les limites de son territoire que le hasard va frapper, ce hasard qu'il ne peut supporter : il va retrouver le corps du chien de la voisine coupé en deux par une fourche et être accusé du crime, encore par hasard. L'enfant se décrète alors enquêteur et romancier, ce qui lui demande de faire pas mal d'entorses à sa carapace.

Le livre nous place dans la tête de l'enfant et ce choix implique les limites qui font que cette lecture ne m'a pas particulièrement passionnée ( euphémisme à relativiser). Je ne vais pas me lancer dans un "possible-pas possible", me mettre à juger du degré de crédibilité faisant qu'un enfant autiste puisse se lancer dans une fuite solitaire en train vers Londres avec uniquement son rat domestique en guise de panneau indicateur ... Après tout, la possibilité que Fabrice se retrouve pile à Waterloo ou que Rastignac tombe pile sur la pension Vauquer, si on y songe, ce n'est pas très crédible non plus. Et on s'en fiche. Donc aux spécialistes de jauger l'aspect médical et moi ma lecture.

Le point de vue d'un enfant n'est pas un choix facile, il faut que l'enfant reste enfant et c'est risqué. Si on le veut crédible, l'enfant a l'analyse à courte vue et le vocabulaire assez répétitif, surtout quand il raconte (je n'ai rien contre les récits des vrais enfants, dont les miens, mais d'abord, ce sont les miens, ce qui m'enlève de l'objectivité, et les récits des enfants des autres, je les laisse aux autres, vu que j'ai assez avec les miens, qui sont généralement assez longs. Je me demande d'où ils peuvent tenir, cet art, (par ailleurs fort bien maitrisé) de la digression et des parenthèses ...)

Par "courte vue", je veux dire que lorsque Christopher en arrive à une nouvelle révélation, ben, on l'avait vu venir depuis un petit moment déjà. Et, par répétitions, que lorsqu'il recommence à compter les voitures pour savoir si il va vivre un très mauvais jour, un mauvais jour, un bon jour, ou un très bon jour, j'avais juste envie de lui dire "Tais-toi". D'ailleurs, c'est aussi ce que lui sa mère dans le livre, donc, j'ai une super excuse.

Mais le roman a des qualités, dont celle d'éviter les trémolos de la bienpensance en ne faisant pas un ange d'un enfant handicapé, en ne montrant pas des parents sanctifiés , mais des "normaux" qui s'énervent, se découragent, se fatiguent, délèguent, tentent d'avoir une nouvelle chance. l'amour n'empêchant pas l'exaspération et les erreurs, sinon, on le saurait ...

Merci à C. pour le prêt !

14/09/2014

Contrée indienne Dorothy Mac Johnson

Bienvenu au pays des cow-boy et des ranchs, des tipis et des indiens, des convois, de la cavalerie, des têtes recherchées par le Marshall, des Crow et de leurs rêves, des pionniers et les leurs .... L'univers du far-west est le seul exploré par ces onze histoires, chacune centrée sur un personnage, soit indien, soit blanc, soit homme soit femme ; c'est une vue panoramique par petites touches humaines, sans qu'il y ait de blanc ou de noir, sans jugement moral, sans jugement de valeur. On est ballotté de chaque côté de la frontière de l'est, au rythme de son recul vers l'océan ; on passe des débuts de la conquête, du temps où les tribus indiennes avaient encore leur culture intouchée, à la fin, où elles sont parquées par les blancs et que les rites sont oubliés des jeunes qui portent lunettes de soleil et chemises cintrées pour partir faire la guerre en Europe ...

L'éditeur dit "chef d'oeuvre" et ma foi, je surenchéris. Et pourtant, ce sont des nouvelles et moi, normalement, les nouvelles, je n'aime pas trop car le genre me laisse sur ma faim. C'est aussi le cas ici, parce que j'aurais pu en avaler plein d'autres des pépites de nouvelles comme cela, des petits cailloux de vies .... J'y ai retrouvé l'imaginaire de "Little big man", avec du "Duel au soleil" mais sans les couleurs en cinémascope, il y a du western spaguetti, mais sans les violons ( ou l'harmonica), les personnages de cet univers devenu mythique y sont, mais ce sont de simples personnes, ni grandes, ni cruelles, de simples aventures vécues dans un quotidien rude et poussiéreux : la perte d'une petite fille, une femme devenue indienne, un ranch détruit, un homme qui cherche son frère, un guerrier indien qui cherche son rêve .... 

Le tour de force est aussi dans l'écriture, quasi aussi sèche que l'herbe des prairies, et sans fioritures, sans temps à perdre dans l'analyse du bien et du mal. Pas de méchants ni de gentils, juste les embûches, les deux mondes qui se frôlent, ne se regardent pas, sec comme un coup de trique, un kaléïdoscope de petits riens aussi efficace qu'un pavé.

Une mention spéciale pour l'éditeur, un homme qui a eu assez d'humour pour dédicacer mon exemplaire en forme de promesse ... Monsieur Gallmester, merci pour tout ! (on ne sait jamais, si il passe par ici ....)

04/09/2014

Les new-yorkaises Edith Wharton

les new-yorkaises,edith wharton,romans,romans américains,a cup of tea timeLes new-yorkaises de ce début du siècle sont surtout une, Pauline Manford, qui se noie volontairement dans un tourbillon d'obligations préfabriquées par elle-même : elles multiplient les œuvres de bienfaisance, tout lui est bon pour conformer le monde à sa conformité bien pensante dîners à organiser, invités à placer, discours à réviser pour éviter de les confondre, programme de maintien des rides à distance, manucure, coiffeur et, surtout, surtout, gourous spirituels à payer pour l'aider à gérer le stress intime créé par ces monceaux d’obligations artificielles.

Ses journées sont chronométrées et sa vie personnelle lissée pour tenir dans la vitrine d'exposition au monde qui est le sien, celui de la grande bourgeoisie américaine. Pauline n'a que ce moteur pour avancer et aucune, mais alors aucune culpabilité de cette vacuité qu'est sa vie, que ce ressort pour tourner en rond dans son petit bocal. Même son ex-mari, l'aristocrate fané elle l'a réglé comme son mari, l'avocat en vue, et Nona, sa fille la regarde s'agiter, un sourire moqueur au coin de l'esprit. Argentée, dilettante, vacante en amour, la jeune fille pourrait être à la fois frivole et idiote. En réalité, elle est la seule à ne pas être dupe des apparences futiles qui constituent la seule réalité de sa mère. Elle voit ce que Pauline ne peut même concevoir : la si jolie belle-fille, Lila, petite poupée glissant son mignon minois dans les fourrures, est en train de jeter un coup d'oeil vers où elle ne devrait pas regarder. Et l'objet de la convoitise pourrait bien flancher, et alors, le bocal new-yorkais pourrait pencher du côté de l'inconvenance.  Or, comment empêcher ce que l'on ne veut pas voir quand on est la perfection faite femme ? Pauvre Pauline ...

L'histoire est peut-être moins cruelle que dans "Le temps de l'innocence" ou "Chez les heureux du monde ", mais plus caustique, le personnage de Pauline en agitée permanentée permanente est drôle à regarder et le rythme rapide qu'elle impose au récit se lit à la même vitesse que Pauline fait des chèques pour éviter que son ciel ne lui tombe sur la tête !

 

27/08/2014

Les douze tribus d'Hattie Ayana Mathis

Hattie est fille de Georgie, à une époque où dans ce sud des Etats-Unis, il ne faisait pas bon d’être une fille noire. A la suite du meurtre de son père, sa mère a pris ses deux filles sous le bras et les amenées dans le nord. Elle laisse à Hattie en héritage l’exigence de la dignité à conserver, contre tout. A Philadelphie, la ségrégation existe encore, mais elle y est plus douce. Une femme noire peut acheter un bouquet de fleurs sur l’étal d’un blanc, et même renverser un pot, sans se faire battre comme plâtre : scène qui accueille la toute jeune fille, à son arrivée, dans le nord. Alors c’est décidé, Hattie restera là, c’est là qu’elle s’accrocha à son rêve : devenir une personne et acheter une maison à elle et à sa famille. Car la jeune fille va rapidement rencontrer August, un mariage fertile en enfants mais pauvre en amour. Comme l’annonce le titre, il y en aura douze. Hattie se bat pour elle, pour eux, les nourrir, les habiller ….

L’histoire est divisée en dix chapitres, chacun est centré sur un moment de la vie d’un ou deux d’entre eux, et puis, on s’en va, et ainsi on passe de 1925 à 1980. Un bout de chacun, des vies parfois courtes, parfois brisées, parfois tragiques, jamais faciles, toujours troublées, tourmentées, fragiles …. Musicien de jazz travaillé par son attirance sexuelle, femme au foyer riche, dépressive et droguée, prédicateur mystificateur et fornicateur, ex-universitaire à la dérive, soldat devenu fou dans un Vietnam qui lui échappe, (et je ne dis pas tout, loin de là …), tous ont un compte à régler avec eux-même, leur passé, ou, Hattie, leur mère.

Parce qu’Hattie n’est pas une mère courage, Hattie s’est battue pour eux, mais elle n’a pas eu le temps des câlins et des mots doux, elle n’a pas toujours vu les failles et n’a pas évité les pièges et les silences, elle n’a pas toujours pu les protéger, pas de tout, et parfois pas même d’elle-même, de sa colère et de la misère où les frasques d’August les maintiennent. Viendra peut-être le temps de l’apaisement, mais celui-là aussi, il va falloir le conquérir.

 

L’auteur explique que ce roman était d’abord des nouvelles et qu’elle a eu ensuite l’idée de relier ses histoires par un personnage, dans l’enclos d’une famille. Cette genèse se sent parfois, car si certains récits sont quasi clos sur eux-mêmes, d’autres font le lien. Ce qui fait que, malgré l’indéniable qualité de ce roman dans son ensemble, il y a quelques inégalités de traitement. J’aurais bien aimé, souvent, en savoir un peu plus sur certains personnages, et j’ai eu le sentiment de les avoir laissés sur le bord de la route, sans pouvoir faire marche arrière ni un petit signe de la main.

22/08/2014

Les douze enfants de Paris Tim Willocks

J’avais adoré « La religion » du même auteur. Bon, on pataugeait un peu beaucoup dans le sang, les entrailles, la merde, la pisse et j’en passe pas mal …. Mais le super Mattias Tannhauser, sa dulcinée finalement conquise, Clara, et tous les autres, m’avaient emportée dans les tourbillons épiques et débordants des combats dans l’île de Malte, entre musulmans fanatiques et Templiers désespérément accrochés à leur basque. Juste génial !

Je trépignais donc à l’idée de les retrouver à Paris, en cette autre époque de guerre de religion, à son apothéose sanglante, le jour de la Saint Barthélémy. Sauf que, quand j’ai lu sur le quatrième que l’histoire était censée se dérouler en 36 heures et uniquement enfermée dans l’enceinte parisienne en cet unique jour de massacre, j’ai commencé à avoir un doute sur le souffle épique (l’île de Malte ce n’est pas très grand non plus, mais un seul  lieu et à peine deux jours, ça limite quand même les possibilités). Pas grave, me suis-je dit, il va y avoir des retour-arrière et ça va pulser. Ben non. Je n’avais par contre aucun doute sur le sang, les entrailles, la merde, la pisse, et je vous passe les odeurs. La journée en fut sûrement riche, sauf que dans le roman, il y en a trop, vraiment trop.

De plus, le suspens est nul (je veux dire, il n’y en a aucun, Mattias = Superman en pire et Clara, elle vous torche un accouchement entre deux fuites et deux enlèvements) et l’intrigue est mince comme le fil de l’épée passée au travers de tous ceux qui leur barrent la route l’un vers l’autre. Et il y en a beaucoup, sans compter tous ceux qui n’y étaient pour rien, et il y en a beaucoup aussi.

Clara a donc quitté son domaine provincial, enceinte de 8 mois, invitée par la reine elle-même à participer à un concert symbolique prévu pour célébrer le non moins symbolique mariage du futur Henri IV et de la future reine Margot. Concert symbolique, car elle, Clara, la catholique, jouera avec Symone D’Aubray, protestante. Mattias, qui était parti sur les mers, est arrivé trop tard pour l’accompagner. Il arrive donc à Paris pour la retrouver, ne sait rien de la symbolique prévue, ne sait pas où elle est, et entame donc ses recherches dans le labyrinthe des rues et des intrigues qui virent rapidement au cloaque répugnant. Et le sombre héros n’y va pas de main morte pour que ce cloaque devenu carnage ne déborde. C’est simple, il trucide comme d’autres disent bonjour, ou même avant.  Il y a quand même quelques moments où le taux de mortalité baisse, mais peu sur le nombre de pages … Il reste quelques passages poétiques,  voire de ce lyrisme noir qui emportait « La religion », des personnages secondaires atypiques et charpentés : l’Infant du pays de Cocagne, tellement laid que Quasimodo en aurait fait une crise de jalousie, le valet Grégoire, affligé d’un bec de lièvre un peu gênant mais à la douceur de caractère constante, lui, et le cortège des onze autres enfants de Paris, qui tous, à un moment où à un autre, vont être pris sous l’aile vengeresse de Mattias, réduit lui à n’être qu’une machine à briser les os, éventrer, décapiter, émasculer, énucléer, et j’en passe. Il n’y a que violer qu’il ne fait pas, il laisse ce crime là aux méchants, aux autres, et il y en a trop, beaucoup, beaucoup trop.

20/08/2014

Enfants de poussière Craig Johnson

Une enfant de poussière ? Walt Longmire n’en a pas laissé une derrière lui au Vietnam, et pourtant, c’est à cause de l’une d’entre elle qu’il va retourner en ce pays et en cette guerre, en pensée, les bottes et le chapeau toujours solidement plantés dans la poussière d’un été dans son comté de Absaroka dans le Wyoming.

Un enfant de poussière est un de ces bébés nés par hasard d’une étreinte américo-vietnamienne et dont les pères sont repartis, sans même savoir qu’ils l’étaient, et les mères restées. Le corps de la jeune vietnamienne retrouvé étranglée et abandonné sur le bord de l’autoroute en était peut-être une, mais ce qui est sûr est qu’elle cherchait Walt Longmire, puis qu’il retrouve une photo de lui, en jeune marine, dans le minuscule sac rose qui lui tenait lieu de bagage. Rien d’autre. A côté du corps, vit sous l’autoroute un indien géant, très silencieux et très géant, le genre à vous dévaster un hôpital et deux adjoints sans un mot. Et rien d’autre.

Et cela fait deux enquêtes  du shérif au cœur tendre pour le même livre, un petit régal. Le corps de la jeune fille morte entraine walt dans la poussière des villes mortes du far west et dans un recoin de sa mémoire : le temps où, jeune enquêteur dans la police des marines, il avait rencontré Mai Kim, la minuscule prostituée du bar de la base où il devait découvrir le lien entre le meurtre d’un jeune soldat et l’extension d’un trafic de drogue. Pour Mai Kim, le futur shérif mais déjà cœur tendre, jouait, mal, du piano désaccordé, alors qu’elle l’attendait pour sa leçon d’anglais … Petit fantôme, elle fait rentrer dans le comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé, le fracas des bombes et des combats de l’offensive du Tet, et aussi la culpabilité et le poids de cette guerre qui lia, déjà Walt Longmire et Henri, son double indien, toujours là depuis.

 

Les enquêtes n’ont que peu de lien mais les deux se nouent sans temps mort, ni d’un côté ni de l’autre. Walt était déjà le même , dur en affaire et doux en femmes … Et si il est un dur solitaire au Vietnam, il est bien entouré de la bande habituelle du comté,  surtout par Vic, dont la mini jupe ne laisse pas insensible sous son chapeau le Walt qui sommeille, pour le moment … Série à suivre !

16/08/2014

Spooner Pete Dexter

Le livre se nomme Spooner logiquement, puis que c’est le surnom du héros, surnom beaucoup plus utilisé que son nom. Sauf que des héros, en fait, il y en a deux, Spooner , donc, et son beau-père, Calmer. Et je ne suis pas loin de penser que le vrai, c’est le deuxième, qui porte d’ailleurs bien son nom dans la prononciation phonétique française.

Calmer vient du Dakota du sud. Placide, travailleur, consciencieux et effacé, peu loquace, rien ne le prédisposait à la carrière héroïque ( d’ailleurs de carrière, il n’en aura pas vraiment …). Il a bien un oncle, le préféré de la famille, qui s’est fait arracher trois de la main gauche par une ourse dans un zoo (il était gaucher), mais cela ne compte pas vraiment. Calmer, loin du Dakota du sud, est devenu capitaine de frégate, travailleur et consciencieux. Il était sûrement promis à plus haut grade encore, seulement voilà, un obscur député va mourir soudainement lors d’un match de football et Calmer se retrouve en charge de l’immersion du cercueil en pleine mer. Immersion qui va tourner à la catastrophe, comme le vent tourbillonnant dans la jupe de la veuve, pas éplorée, mais  quand même qui va égarer un moment le placide Calmer.

Et voilà ( en gros), comment il va se retrouver père de substitution de Spooner, toujours loin du Dakota du sud, dans la petite ville de Géorgie où Spooner est né, le soir de l’incendie de la maison de retraite. De cette incident-là, Spooner est innocent, mais pour les suivants, enfin pas tous quand même, c’est moins sûr. En effet, le héros enfant loupe à peu près tout, même sa naissance puisque son jumeau mort restera, de ce fait même, le préférée de sa mère. Comment le placide Calmer a-t-il bien pu tomber en amour de cette femme-là ? Cela reste un mystère … Enseignante aigrie, irascible, voire acariâtre, veuve éplorée mais juste d’elle-même, accablée d’un asthme qui lui permet de se plaindre sans cesse et de s’échapper toujours …. Sans doute, Calmer a-t-il vu là un devoir humanitaire à accomplir, cet homme ayant le goût immodéré (mais modeste), des missions perdues d’avance. Pour la même raison, Calmer aimera Spooner quoiqu’il fasse car le jeune garçon persiste, beau-père ou pas à louper tout ce qu’il touche et s’acharne à s’autodétruire, même en ne le faisant pas exprès, ce qui est quand même le comble de l’anti-héroïsme. Sa grande sœur, Margaret est belle et surdouée, comme le deux autres frères qui naîtront par la suite. Spooner se cantonne à la médiocrité, se fait virer de la maternelle pour pulsion sexuelle voyante,  et révèle des dons de somnambulisme pour uriner dans le frigidaire des voisins et rate son suicide sur fourmilière ( et se ne sera pas la seule tentative …). Mais toujours, Calmer le rattrape par le fond de la culotte, en silence, d’œil interrogateur et tendre, lui, le héros boiteux, le vilain petit canard, le champion du sabotage intime …

Puis, Spooner grandira, s’ échappera à lui-même, et s’appliquera, à lui-même, le regard de Calmer.

Une belle histoire de père et de fils qui s’inventent et se choisissent. Ce pourrait être dramatique, mais la tonalité choisie est l’humour, et le roman est truffé de scènes cocasses et burlesques : le mariage des parents de Spooner, l’envolée matinale de la voiture de la voisine sur l’ennemi intime de Calmer ….

 

Je le mets dans mes préférés, parce qu’il a tout pour me plaire, sans en faire un coup de cœur total, parce qu’il a quand même un petit goût de fabriqué pour … 

02/07/2014

Les sortilèges du Cap Cod Richard Russo

les sortilèges du cap cod,richard musso,romans,romans américains,famille je vous haisC'est l'histoire d'un homme de la petite soixantaine, pas trop rabougri, Jack Grifin, qui transbahute l'urne contenant les cendres de son père dans le coffre de sa voiture depuis neuf mois, parce qu'il veut les jeter dans un lieu symbolique, mais qu'en fait, il n'y arrive pas. Ancien scénariste à Los Angeles, il est depuis un certain temps devenu prof de cinéma dans une université ; sans remords (ou presque ...), il est passé de la côte Ouest à la côte Est, de la vie de bohème à une routine plus respectable, en accord ( ou presque ...) avec lui même et le "contrat" passé avec sa femme, Joy, lors de leur lune de miel (il y a mis le temps ...). 

Quand le récit commence, sa fille, Laura, grande, sage et belle, va se fiancer, après avoir marié sa meilleure amie et amie d'enfance. Sa femme, Joy, est toujours belle et à ses côtés, ou presque ... Parce Jack a le malheur chevillé au corps et l'enfance encore saignante, elle sature. Il dit que non. Dit que c'est sa famille à elle, Joy, qui les étouffe depuis le début, veut les modéliser ... Incultes, bornés, sécuritaires, le père amateur de golf à la courte vue, les jumeaux, militaires obtus, les sœurs, femmes au foyer pas mieux, comment la belle et pertinente Joy peut-elle les aimer, alors qu'il les déteste, les méprise, et depuis toutes ses années, passe beaucoup d'énergie à les éviter ou à les supporter ?

Elle dit sa fatigue de porter depuis si longtemps le malheur de son âme chevillée, depuis trop longtemps, en fait ... Elle dit qu'il vit avec des fantômes ( ce qui se révélera fort juste). Pour lutter contre, se justifier à ses propres yeux, Jack se  coltine à ses souvenirs, ceux du drôle de couple que formèrent son père et sa mère, et à une nouvelle rédigée au temps des scénarios, et laissée aller ensuite. Il raconte ce qui focalisait toutes les aspirations de ses parents, le cap Cod, et ses étés au cap, surtout un, pour lui fondateur, celui raconté dans la nouvelle. Le cap Coq est l'endroit de la cristallisation des désirs des deux universitaires aigris qu'étaient ses parents. Chaque été, ils y retournaient pour y vivre un moment selon leur envie, enfin rendus à aux-mêmes, pensaient-ils, loin du Kansas pourri où ils se sentaient enchaînés. Chaque année, la location changeait, chaque année, elle ne satisfaisait pas leurs désirs. Ils épluchaient, chaque année, les catalogues pour un achat, une sorte de Nirvana à l'envers, rien n'était possible, entre les maisons "pas les moyens" et les "On me la donnerait que je n'en voudrais pas" . La rancœur se cultive, cet homme et cette femme, intellectuels de seconde zone, ont élevé la frustration et le mépris en art de vivre.

Jack a cru les anéantir en les tenant à distance. mais ils l'ont façonné, d'une certaine façon, et Joy voudrait bien passer à autre chose ... Sauf que l'urne est toujours dans le coffre et que le portable de Jack, résonne de la voix de sa harpie de mère qui se déchaîne, l'année universitaire se terminant.

Le récit est donc entre ces deux mondes, le présent, l'agonie d'un couple, ( avec douceur et amour quand même, et peut-être espoir ...) et l'agonie préméditée et construite du bonheur, toujours remis à plus tard. Ce pourrait être triste et lent, mais au contraire, le récit est rythmé et drôle, surtout vers la fin, où l'auteur se lance dans un contre pied burlesque, risqué et vraiment réussi, une sorte de déconfiture décapante d'un mariage annoncé.... Couper le cordon, se lancer dans la non transmission génétique, lâcher les urnes .... Pas si facile !

Bref, confondant le nom de cet auteur avec Musso, Mussi ou Levy, je passais à côté d'une chouette découverte, me voilà partie pour continuer, car j'ai beaucoup aimé ce personnage, juste plein d'âmes ( et de fantômes torves, aussi !)

 

 

05/06/2014

Dans le grand cercle du monde Joseph Boyden

dans le grand cercle du monde,joseph boyden,romans,romans américains,canada,amerindiens.Deux voix indiennes et une voix jésuite (on ne peut pas dire européenne, le jésuite étant avant tout jésuite), forment ce cercle de paroles qui se suivent et se superposent. Chacune leur tour, elles racontent ce qu'elles savent, ou ce qu'elles croient savoir, les unes sur les autres, chacune dans le monde qu'elle comprennent. C'est classique comme narration, un peu systématique, mais efficace. On est juste avant le grand chambardement de la colonisation du Canada par les Français et les Anglais. Ils sont déjà là, mais on les voit encore peu, on est juste avant la main mise du blanc civilisé sur l'indien sauvage, avant que l'ancien monde, baptisé le nouveau, ne soit réduit au silence.

 La force et la justesse du livre n'est pas d'en faire des gentils contre les méchants, ni des Indiens, ni des Jésuites ( oui, au départ, il n'y en a qu'un, mais après, ils sont trois, enfin, deux et demi, parce qu"il y en a un qui va salement morflé). Les trois personnages principaux, le valeureux guerrier Huron, Oiseau, sa fille adoptive "Chutes de neige", et le "Corbeau" (le jésuite), apparaissent comme des alliés éphémères, involontaires, durant ce court moment d'avant la meute blanche. Chacun campe dans son bon droit, et ils ne verront pas vraiment venir ce qu'ils voulaient empêcher.

La destruction est en marche, elle est déjà là, elle veille à implanter un nouvel ordre des choses. Les colons sont encore peu nombreux, retranchés derrière les barricades du camp Champlain, assez pouilleux, oubliés de la métropole pour l'instant et, déjà, pourtant, oublieux des Hurons avec lesquels, ils ont établis une fragile et temporaire alliance commerciale. Ils ont beau être peu nombreux, les ravages ont commencé. Des maladies inconnues déciment les tribus, les famines les suivent, les Anglais arment les Iroquois et les Iroquois tombent sur les Hurons, et les Hurons regardent le jésuite de travers. Ce fut le moins qu'ils puissent faire ...

 Boyden ne fait pas de ses héros, des héros. Il ne fait pas non plus dans le documentaire, ni dans le réquisitoire. Il lève un voile pour que l'on puisse pénétrer un peu dans le monde des longues maisons, dans les longs hivers peuplés de rêves, dans les nuits de longues tortures, dans ses longs rites d'adieu aux morts, dans ce monde qui était de cycles et de songes. De vengeances aussi, de violences ritualisées comme des messes, entre deux tribus pourtant soeurs mais unis surtaout par les crimes anciens, ceux de la femme et des enfants d'Oiseau, par exemple.

Ce qui fait qu'Oiseau va massacrer la famille de "Chutes de neige", avant de l'adopter pour fille, la jeune indienne lui fera d'ailleurs quelques misères au passage, avant de l'accepter comme sien. Une longue histoire d'amour, étrange pour notre regard, évidemment.

Le jésuite, lui, n'aime que Dieu, et aussi un peu les Indiens qui le supportent, plus ou mieux bien, et uniquement quand ils acceptent de se renier. Ce qui n'est pas gagné. La confrontation entre les croyances est plutôt marquée, faut dire, allez essayer de convaincre des hommes que depuis le début que leur monde est  leur monde, ils vont bouillir en enfer, sans le savoir ... Et qu'il leur faut laisser la place, les ancêtres, la terre, les coutumes à ceux qui veulent les effacer et les remplacer.

Sans tomber dans le larmoyant, ni dans le systématisme, c'est une lecture foisonnante, et parfois dérangeante sur l'impuissance. Pas la fatalité, juste l'impuissance.

28/04/2014

Le sillage de l'oubli Bruce Machart

le sillage de l'oubli,bruce machart,romans,romans américains,western et compagnieDans la communauté tchèque, au coeur des terres noires de Lavaca County ( comprendre des fermiers frustres qui triment dans le trou du cul du Texas), un père, Vaclav Skala, enterre sa femme, sa Klara, la seule qui le fit sourire, ce qui fait qu'il ne sourira plus.

Ce père, quatre fils, un peu plus tard. Quatre fils aux cous tordus par le joug de la charrue qu'ils tirent sur les terres de plus en plus vastes de Vaclav, les chevaux, eux, restent à l'écurie, car ce sont des chevaux de prix, de beaux chevaux de course avec lesquels le père gagne ses terres. Karel est le plus jeune, celui dont la naissance a coûté la vie de la mère bien aimée. Il a un statut particulier dans la fratrie, il est le plus détesté, sûrement, mais aussi celui qui monte le cheval lors des nuits de paris sous la lune, les paris qui augmentent les terres du père au détriment de celles de son voisin, pas toujours très honnêtement gagnées, d"ailleurs.

Un autre père débarque, riche et mexicain, mais seulement trois filles, belles, sensuelles, provocantes, offertes comme monnaie d'échange contre les terres du père, mais aussi pour les fils comme une promesse d'un avenir hors du joug haineux du père, comme une promesse de douceur et de savon propre .... Une, surtout, retient le regard de Karel, mais il n'y a que trois à distribuer et il est le dernier à pouvoir être servi.

Une autre nuit de pari, une nuit folle de course, de pluie, de désirs, d'éclairs, d'éclairs de désirs d'une ombre de poitrine naissante, d'une cambrure d'amazone, une nuit hallucinée et irrémédiable. Ce que l'on en sait avant le superbe récit au ralenti de ce moment où le drame bascule dans la tragédie, c'est que Karel est resté avec le père et que depuis les frères ne le sont plus vraiment. Seules leurs exploitations, plutôt florissantes, se touchent, et se croise leur trafic d’alcool, chacun sur son territoire, enfin, plutôt Karel sur le sien.

Avant le récit de cette nuit d'orages, Karel, propriétaire de la ferme du père disparu, conduit sa bonne et sage femme, Sophie, et ses filles, à la fête du village voisin. Une deuxième nuit où une femme accouche d'un fils. Mais Karel, lui, ne l'est pas, sage, et va vivre sa nuit de son côté, au lieu d'être là où il devrait être. Il boit trop, et embauche pour le seconder pendant son absence forcée  de sa ferme, les jumeaux Knedlick. Jumeaux et peut-être parricides, il y en a un qui parle, et l'autre non. L'autre, il lit. Et ces deux jumeaux-là, ils vont commencer à tricoter la perte de Karel, presque sans le faire vraiment exprès en mêlant les fils du trafic et du passé qui tord toujours Karel. De faux-pas en erreurs, cahotant entre passé et présent, le récit conduit son lecteur haletant vers, peut-être, un apaisement du désir et du regret ....

 Un roman drôlement bien construit, entre passé et présent, chaque chapitre ouvre et ferme une porte, certaines claquent, d'autres restent entrebâillées et le personnage de Karel s'intensifie, se brouille, se dépouille aussi de ses pelures, de celles qui lui restaient sous les ongles. Une bonne machine narrative, à l'écriture dense et droite, de cette droiture qui va au but en vous baladant ailleurs, le verbe est haut, d'action, les descriptions fouillées, entre réalisme quasi magique par moment et solide roman social et psychologique.

Une bien belle lecture commune avec Ingannmic.

14/04/2014

Les liens du sang Thomas H. Cook

les liens du sang, Thomas H. Cook, romans, romans policiers, romans américainsTout ce que l’on sait au départ, c’est qu’un certain David est en prison. Et que ce David, ma foi, a l’air, un peu comme tout le monde, normal et donc angoissé de se retrouver là. Mais si lui sait pourquoi, pas nous. Ce que l’on sait aussi, c’est que le sang a coulé ; lequel ? De qui ? Si lui le sait, il ne le dit pas (évidemment). Et ce que l’on sait enfin, c’est que le sang a déjà coulé et qui cela commence à faire beaucoup. La structure est donc classique pour un polar, il y a un passif, plus  un crime, et on va nous donner les éléments au fur et à mesure et en alternance ; la confession de David à l’inspecteur Pétrie, assis devant lui, genre Bouddha qui prend des notes, et ce qui est confessé, en partant du départ et en louvoyant quand même un peu pour qu’on ne devine pas trop vite ( Moi, je n’ai rien deviné, mais je ne suis pas un critère, dans les polars, ce que j’aime, c’est l’attente, pas la solution.)

On découvre quand même rapidement l’arrière plan du drame non-dit. David est un petit avocat d’une petite ville de province, sans ambition, marié, une fille bien sous tout rapport, une sœur, Diana, celle par qui le drame arrive. Non seulement David n’a rien d’extraordinaire, mais en plus, il en est profondément convaincu. . Il faut dire que lorsque les dernières paroles que vous avez entendues de la bouche de votre père ont été ; « Tu n’es que poussière pour moi », on peut comprendre que l’estime de soi en prenne un coup. Surtout qu’avant celles-là, ce n’est pas d’affection que David a été nourri mais de livres et de folie. Le Vieux, le père, n’était que haine, il dressait des listes des noms de ses ennemis, les tapait à la machine, les hurlait dans la maison, voire au dehors, passait des coups de fils rageurs, vociférant sa paranoïa à coup de citations livresques. Ambiance de peu d’enfance.

La grande sœur de David, Diana, était meilleure que lui en citations, elle en connaissait des pages et des pages et c’était elle qui calmait le vieux, à coup de récitations, jusque la nuit de sa mort ... Après la mort du vieux fou, Diana s’est mariée à un jeune chercheur très scientifique et très prometteur et Diana a mis Jason au monde. Sauf que Jason n’était pas vraiment un enfant comme les autres, la folie du Vieux avait coulé dans ses veines, version pacifiste, mais quand même ... Et Jason est mort. Un accident dit le tribunal ( pas d’inquiétude, je suis toujours sur le premier chapitre ...), mais pas Diana.

Et Diana dérape ... ou pas ? Elle cherche des pistes, trouve rapidement un coupable, dirige ses foudres vers lui et Diana sait y faire, question foudre. Elle fouille dans des meurtres ancestraux, se trouve une alliée dans la gentille fille-fille de David. David dérape, qui protéger ? Quels liens du sang coulent dans les veines ? Qui sait de qui la folie guette-elle la raison ?

C’est marqué thriller. C’en est un. De bonne facture, de ceux dont ne peut rien, rien dire, ce qui fait ma foi, une note courte pour une fois !!!

02/04/2014

Un petit boulot Iain Levison

Iain levison, un petit boulot, roamans, romans américainsDepuis le temps que je voyais le nom de cet auteur encensé partout et quasi sans bémol, je me faisais un petit régal d’avance de cette aventure de la découverte. Un auteur super bien jamais lu, je me cale dans mon plaid. Et j'ai ressors un brin échaudée, pas complètement envahie d’admiration éperdue, un peu tiédiasse même.

C’est bien écrit, c’est tout ce que j’aime en général ; la saloperie de la société qui plante ses laissés pour compte en soldes sur le carreau du profit, la vengeance souterraine de ces anonymes, crasseux dans l’âme parce qu’on leur a piqué leur dignité à coup de rentabilité venue d’en haut ....

C’est cinglant, clairement cinglant, c’est carré, ce peut être drôle : sarcastique, iconoclaste, provocateur, radical ( non, je ne suis pas en train de recopier les adjectifs louangeurs de la quatrième de couverture ...), ça balance, ça casse, ça grince, et je coince quand même.

Jack habite une petite ville (USA) qui se délabre depuis que la fabrique a été fermée. Une fabrique qui faisait vivre quasi tout le coin, qui faisait peu de profits, m’enfin, qui en faisait quand même. Elle a été fermée quand même et Jack, qui trouvait sa dignité dans son travail bien fait,  a la rage au ventre, il est rempli d’une noire colère nourrie d’injustice : colère qu’il ne retourne contre rien, parce que dans la ville, il n’y a plus grand-chose encore debout : les gosses traînent, les hommes boivent, les maisons se barricadent, les commerces ferment après s’être vidés. Jack parie sur des équipes de foot, perd, reparie et reperd. De paris perdus en paris reperdus, il doit une sacrée somme au bookmaker du coin.

Jack n’a plus de petite amie, elle est partie avec le vendeur de voitures, dans l' ailleurs inaccessible où l’on achète encore des voitures. Il n’a plus d’abonnement au câble, plus de télévision, une vieille voiture pire que celle d’avant. Bref, plus rien de ce qui faisait son rêve de devenir un homme. L’aspiration suprême de Jack était d’être un homme moyen, une femme, des gosses, un boulot. Une dignité moyenne, mais une dignité, il pensait y avoir droit.

Comme la crise est profonde, dans tous les sens du terme, Jack perd aussi son âme, tant qu’il y est, tenté par son bookmaker qui lui propose un contrat : l’effacement de sa dette contre l’assassinat de sa femme. Pas plus gêné que cela, Jack accepte, tue aussi le chien, par hasard, et se sort de cette affaire quasi tout neuf. Il s’est (re)trouvé une âme, tueur à gage, et même sans gage, puisqu’il va prendre un certain goût, voire un goût certain, à liquider les quidams qui l’énervent, symbolisent les causes de sa rage, le gênent, tout simplement. Jack devient un tueur au sang froid, et toujours raisonnant de son bon droit à tuer, y (re)trouve une légitimité.

Toujours raisonnant, c’est peut-être ce qui m’a gêné, parce que c’est l’auteur qui raisonne derrière, pas possible autrement, c’est trop bien raisonné, trop bien légitimé, ce gars à la rage raisonnante, je n’y ai pas cru, voilà. Je me suis sentie téléguidée, et je n’aime pas qu’on me téléguide, qu’on me dise qu’une société sans scrupule engendre des êtres abjects, soit. Mais pas qu’on me le démontre en mode américain moyen. Jack ne veut que cela, être ce qu’il aurait dû être, un américain moyen, tenir bobonne par la main, gagner de quoi vivre dans le magasin du coin avec son bon copain, ranger les paquets de chips où il veut et nous pas où on lui dit de les mettre. Bon diou ! quelle révolte à la petite semaine ... Jack, on dirait un peu comme un poisson rouge torpilleur lâché dans un bocal d’autres poissons rouges et qui les flinguent au lieu de viser les piranhas.

Bon, en même temps, c’est de la littérature, pas un traité de sociologie, non plus.

07/03/2014

Les saisons et les jours Caroline Miller

les saisons et les jours, romans, romans américainsEn sous-titre, il est indiqué « roman vintage », ce qui fait que c’est ma première lecture d’un roman vintage. Je ne sais d’ailleurs pas toujours trop de quoi il s’agit, un roman vieux fait avec du neuf ? Je veux dire Madame Bovary, ça compte comme roman vintage ? parce que du neuf avec du vieux, on n’a pas fini d’en lire à cette définition là ... Me disais-je à moi-même en commençant ce roman, vieux et neuf à la fois, donc ...

C’est en lisant la postface qu’un éclair est venu joindre ma lanterne. En fait, Les saisons et les jours a été un best-seller en son temps, le best seller des pauvres fermiers du sud des Etats-Unis, ceux qui triment dur sur la terre, sans même un esclave pour les aider, avant que l’autre roman du Sud, celui des riches qui s’amusent et profitent de la terre sans même s’y courber, ne vienne complètement l’éclipser ( ce dont l’auteure semble avoir garder une certaine rancune à Autant en emporte le vent, donc) Ce qui n’a aucune importance pour savourer cet autre chant de la terre du sud qu’est ce roman de C. Miller ...

Ne pas chercher le glamour en ces pages, point de Scarlett, de Ruth Butler, pas de garden party, ni de sieste pour garder le teint pâle. Le visage ici est tanné, le corps ployant et souffrant, mais la nature est  belle et parfois généreuse aux hommes et aux femmes qui la creusent. Et oui, comment se régaler d’un roman qui avance à la vitesse d’une famille qui laboure et labeure, à la vitesse des saisons qui passent et des jours qui se suivent, tout cela sous fond de bœufs qui peinent ...

Seen ( prononcez Se-en) et de Vince, la mère et le père sont venus de Caroline, pour, comme leurs ancêtres, faire leur propre trou ailleurs. Loin de la côte, de la grande ville et de ses tentations, ils ont bâti, sur des terres ingrates, maison et famille, quatre enfants vivants, une certaine aisance, à force d’acharnement et de renoncements, sous le regard du dieu qui puni et récompense, parfois ( pas souvent, c’est un dieu plutôt radin, en fait)

Le roman commence le jour du mariage de leur fille Cean ( prononcer Cé-an) avec Lonzo. Ne cherchez pas les crinolines, c’est en char à bœuf qu’ils convolent, modestement. Cean a 19 ans , Lonzo lui fait un peu peur, mais elle est prête à être ce qu’elle est destinée à être : une femme qui travaille pour aider son mari, qui a des enfants pour les nourrir, à son tour, comme cela doit être fait. Comme une qui ira son sillon jusqu’au bout, un sillon qu’elle attend, aime, va creuser et accepter. Ses frères suivent aussi leur route, parfois en déviant, comme Lias, qui ramène de la ville une femme trop belle pour qu’il arrive à vraiment l’aimer, Jasper, celui qui aurait peut-être fait mieux que son frère aîné, mais renoncera à se battre, et Jack, un peu lunaire, qui échappe aux rancoeurs. Parce que même si l’on suit les saisons et les jours qui passent à la vitesse des bœufs qui creusent les sillons, le sort et les tourments de l’âme n’épargnent pas les ruraux qui triment sous le soleil qui les crament. Coup de sécheresse, coups de gueule, coup de canifs dans les contrats d’amour-toujours,  pas Ruth Butler à l’horizon. Cean aligne les grossesses, un autre enfant, toujours trop tôt venu après le précédent, elles marquent son corps, ralentissent les gestes, la courbent vers la terre, toujours ... La marche du temps est lente pour gagner quelques pièces d’or, on fait profit de tout, d’une peau de serpent, d’une graine, on ne rêve même pas d’un ailleurs ou d’un mieux .... ( sans parler d’aller se faire une robe de bal dans les rideaux de la salle à manger, comme une certaine peste sans moralité ...)

Sur le quatrième, il est dit aussi que c’est un roman « naturaliste », ma foi, je ne sais pas si Zola est vintage à son tour, mais paradoxalement, le charme de ce roman est justement dans sa désuétude, rude, sec, descriptif plus que démonstratif. La démonstration, ce n’est pas dans ce monde-là où les sensations dominent toute expression d’un certain bonheur : le bas beurre baraté, la sueur qui tombe sur le maïs, un champ de violette, des magnolias, la laine qui trempe dans la teinture, les chutes qui font des contrepointes, des matelas de feuilles crissantes, des branches de houx comme balais, une pudeur, une retenue dans les riens qui finit par charmer.
Un grand merci à Jérôme pour cette gentille surprise venue par la poste ...

27/12/2013

Le dernier arbre Tim Gautreaux

4197197286.jpgUn livre qui avait tout pour me plaire ; un sud américain profond de vase et de sang, un huis clos dans une plantation de cyprès géants, étouffante de ma sueur des pauv' blancs, et des encore plus pauv' noirs, dans un temps d'après la Sécession, juste après.

Dans cette plantation, le seul garant de la loi est Byron Aldridge, ce qui fait que la pauv' loi s'incarne dans un homme brisé à la folie prégnante. Sa façon de maintenir l'ordre en ce domaine fermé sur lui même, lui est tout à fait personnelle, et ses crises de rage sont aussi constantes que sa passion pour les chansons à l'eau de rose ou les airs d'opéra sirupeux qu'il fait cracher sans relâche à son gramophone. Son Victrola a des airs du fin du bout du monde. Ecrasé par les horreurs de la guerre 14-18, c'est cela qu'il rejoue sans cesse ...

On est en pleine Nouvelle Orléans. L'Amérique du nord commence à se la jouer victorienne et industrielle, mais sur le domaine du constable Byron, rien n'en transpire encore ; les bruits de la scierie et les serpents d'eau tuent les hommes, aussi vite que son révolver, et presque sans distinction de couleur de peau. Les hommes qui travaillent là sont des oubliés qui se saoulent, à mort, aussi.

 Hasard qui démarre la fiction, c'est justement le père de Byron, le vieux propriétaire de scieries du nord qui rachète l'exploitation où le mauvais fils se terre, loin du modèle que le vieux aurait voulu qu'il soit, loin de toute parole, ni sur la guerre, ni sur rien. Et c'est le frère de Byron, le cadet, bien plus propre et plus méritant qui vient redresser les comptes et tenter de ramener son frère, si ce n'est à la raison, du moins à la raison du père.

Ce n'est pas tant cet hasard arrangé qui m'a gêné (on a avalé des couleuvres bien plus grosses que celle-là !) que le non emballement de la fiction. Une fois posée la situation explosive, on pourrait penser qu'elle explose. Et oui, elle explose, elle explose même tout le temps, en des explosions qui se répètent, de jours en jours, d'années en années, jusqu'à ce que le dernier arbre soit abattu. J'avoue m'être lassée de la lutte à peine fratricide des deux frères contre le méchant mafioso ( qui n'aime pas les airs d'opéra de Byron, mais c'est un détail), italien, proprétaire du saloon de l'explotation et qui ne veut pas fermer le dimanche ...

Et même quand les femmes et les enfants se sont pris les dégâts collatéraux, je n'ai pas frémi à cette montée en puissance, pourtant. Je ne sais pas ... des personnages un rien trop campés dans leurs bottes, et même lorsqu'ils tuent voire massacrent, je n'ai pas senti l'odeur de la poudre.

Tant pis et un toujours merci à A.M. ( après tout, il ne m'était pas destiné à moi, ce livre ...) et vive "Faillir être flingué"

15/12/2013

Affliction Russell Banks

Un homme affligé, à l'histoire affligeante, et  un récit qui ne l'est pas, un roman qui porte rudement bien son titre, comme une bande annonce qui aurait le mérite de la sincérité et de la simplicité : chronique d'une chute déjà pas mal avancée ...

L'homme affligé, c'est Wade Whitehouse. Il a tout raté depuis le début, il a quarante ans, et c'est le bout de son rouleur compresseur. Mariage raté, père raté, fils et frère de peu de poids, bungalow et boulots peu reluisants, au fin fond d'un coin perdu et très enneigé. Il veut tout rattraper.

Il a tout raté conscienceusement renfermé sur son exigence d'être parfait, un père parfait pour se rattraper d'être le plus souvent nul, toujours en retard d'un costume d'hallowenn, d'une distribution de bonbons. C'est le récit de ce premier échec avec sa fille (premier raconté mais pas le premier vécu) qui ouvre la série des ratages programmés. Parce que dès le premier chapitre, on sait que Wade est fichu, qu'il a commis des violences irréparables, sans savoir lesquelles, que personne ne veut plus entendre son nom, se souvenir de sa silhouette de brute dans l'encadrement d'une porte, ni son ex-femme, ni son ex-maitresse, ni ses ex-amis, pas même sa fille. Reste le narrateur, le plus jeune de ses frères, celui a qui Wade téléphonait encore, avant ce que l'on ne sait pas. Le narrateur croit tout savoir, se justifie aussi par ce récit, mais reste aussi creux d'émotions que son frère est en bourré, contradictoires et en guerre, ravageantes.

Wade est le policier de la petite ville où il a toujours vécu. C'est une petite ville dont presque tout le monde part et où peu viennent, mis à part quelques chasseurs de cerfs. C'est un petit policier qui doit faire attention surtout à la circulation des bus devant l'école. Il est aussi employé à forer des trous, l'été, et à déneiger, l'hiver, pour le compte du même patron pour lequel il travaille depuis toujours. Dans la petite ville, tout le monde connait Wide, et beaucoup s'en méfient, violent, imprévisible, il boit sec et peut frapper... Même pour assurer la circulation devant l'école, il peut avoir des ratés plein de rancoeurs contre "les autres", ceux qui ont mieux réussi.

Wade est un raté qui ne veut plus l'être et se trompe de combats. Il combat son ex-femme, veut faire revoir le jugement qui lui a enlevé sa fille, il veut la regagner, gagner efnin quelque chose. Il combat son ami, va jusque l'accuser de meutre, jusqu'à l'abberation d'un complot des "puissants" dans l'ombre de la montagne, passe à côté de la vérité,juste à côté. Il combat son patron qui le tient en laisse et le condamne à conduire la glaciale niveleuse comme d'autres s'enchainent tout seuls à leur propre laisse. Il combat dans le vide.

 Wade ne s'attaque jamais aux vraies causes de son propre naufrage, comme il ne va pas chez le dentiste, il garde sa dent pourrie pour mieux avoir la rage. Il s'acharne sur la niveleuse à neige plutôt que de déblayer devant sa porte. Il pousse les tas devant les portes des autres : son ex-femme, son nouveau mari, le chapeau du nouveau mari ... même l'enseigne du restaurant du coin, il lui en veut ...

L'histoire de Wade est un livre épais et rude, où l'on avance sur ses traces à la vitesse d'une déneigeuse, lentement, mais avec une puissance qui ne s'écarte pas de la route, elle, pas comme le personnage. Une puissance de mots où petit à petit on aperçoit les non-dit se soulever. Mais que c'est dur de se relever des coups de son père, du silence, de la honte de l'amour quand même ... de la haine. Un beau roman qu'il faut prendre le temps de suivre à pas lents et lourds, un engrenage qui vous prend de l'intérieur, car si raté qu'il soit, affligé, Wade traine aussi avec lui, une poignante empathie.

Une lecture à retenir, en lecture commune avec Ingannmic, ce qu'elle en pense est ici.

 

13/12/2013

Pobby et Dingan Ben Rice

pobby et dingan,ben rice,romans,romans américains,pépitesIl y a environ huit mille cinquante trois habitants à Lightning Ridge. Avec Poggy et Dingan, cela fait huit mille cinquante cinq. Sauf que Poggy et Dingan, même si tout le monde les connait, ils n'existent pas et ils ont disparu. Ce qui n'est pas sans poser problème.

Je pourrais lancer un avis de recherche mais en fait Ashmol s'en est déjà chargé. Parce que  depuis que Pobby et Dingan ont disparu, Kellyanne, leur meilleure amie est très malade. Ashmol est le frère de Kerryanne et même si il n'a jamais cru en l'existence de Pobby et Dingan, ce n'est pas une raison pour ne pas les rechercher, en tout cas, pas une raison suffisante. Mais retrouver deux invisibles quand on ne croit pas en leur existence, ce n'est pas sans poser problème. Alors, il faudra bien qu'il y croit un peu.

Si vous voyez Pobby et Dingan errer dans les mines d'opale, sachez que Dingan est calme et pacifiste et que Pobby boite un peu. C'est à cause de cela que Kerryanne arrivait un peu en retard en classe, parfois. Elle devait l'attendre. Tous les jours, ils prennaient le bus de ramassage tous les trois ensemble. En classe, Kerryanne prennait soin d'eux, et après, ils rentraient. Ils jouaient au rigaragoo et dansaient sous les éclairs. Enfin, quand il y en avait. Ou alors ils se couchaient. Toujours tous les trois.

Ah oui, j'allais oublier , Pobby et Dingan mangent exclusivement des Violet Crumble.

Ils ont disparu parce qu'un jour, le papa de Kerryanne, Rex Williamson, un mineur fou des opales qu'il n'a jamais trouvé et grand buveur de bière, les a oublié dans sa mine. Même Kerryanne ne sait pas si ils sont vivants ou morts. C'est pour cela qu'elle est malade, et c'est parce qu'elle est malade que Ashmol les cherche. De toutes ses forces.

Un roman tout petit et si plein de sensibilité pleine de si plein d'amour et si rempli de larmes qu'il ne faut surtout pas le laisser lire aux enfants qui s'inventent des amis imaginaires pour s'endormir le soir. Ils en pleureraient.Une histoire aussi triste que belle, celle d'une petite princesse un peu trop fragile et d'un frère qui l'aimait si fort qu'il en a cueilli une opale au fond de la mine.

Et que ceux qui ne croient pas en Pobby et Dingan sachent qu'ils "sont juste des cinglés qui ne savent pas ce que c'est de croire en quelque chose qu'on a du mal à voir, ou de continuer à chercher quelque chose qu'on a vraiment du mal à trouver"

 

 

04/12/2013

Les apparences Gillian Flynn

les apparences,gillian flynn,romans,romans policiers,romans américains,pépitesJe ne sais pas si vous avez vu, mais la robe, sur la couverture, révèle à la lumière d'une lampe de chevet, la nuit, un reflet argenté du plus bel effet, en apparence ...

En apparence aussi, Nick est très méchant et Amy est très gentille. Ammy est parfaite dans sa quête du mari parfait, indulgente et magnanime, alors que Nick s'emmêle les pattes dans ses petits mensonges qui deviendront grand et pouraient l'avaler tout cru si ... Il faut dire qu'ils ne sont pas dans le même espace temps. Les chapitres alternent le journal d'Amy, qui commence le 8 janvier 2005. Transportée d'amour, elle y annonce : "J'ai rencontré un garçon !" Amy est riche, née unique de parents prents qui s'aiment toujours d'amour tendre, des parents qui ont écrit pour elle ( contre elle ?) une série à succès mettant en scène une petite fille modèle qui résout tous les problèmes de sa vie parfaite avec un parfait bon sens moral. Bre, son double, en mieux. Ammy "la vraie" est une new-yorkaise pourrie gâtée mais qui le sait, et cela ne gêne pas. Tout le monde connait la Amy de papier, mais celle de chair est évidemment, plus, complexe, disons.

 Nick vient de la middle-middle classe, voire sous middle, ses parents ne sont pas parfait, mais il a un double lui aussi, sa soeur. Qui ne résout pas tous les problèmes avec un solide bon sens, lui non plus d'ailleurs. Nick semble être un brave petit gars, qui est tombé dans les bras de la parfaite Amy "en vrai" et tout roule.

Mais de mois en mois, Nick devient trouble, Nick ment, Nick s'échappe, Nick reproche, Nick par çi, Nick par là. Là commence le récit de Nick, le jour de leur cinquième anniversaire de mariage et le jour où Amy a disparu de la nouvelle maison, pas celle le nid d'amour de New-York, non, l'autre, la moche, celle de leur nouvelle vie d'anciens tourtereaux. En cinq ans, la façade de la perfection s'est sacrément lézardée. Nick a perdu son travail, Amy aussi, et une grande partie de sa richesse. Les parents de Nick mal en point et les voilà se coinçant dans le Misssouri, dans la ville natale de Nick, en fin de vie économique, la ville, et en pleine décomposition, comme ce couple. Tout est laid et sordide, tout couve dans la marmitte. Mais qui dit vrai ? Qui est la vraie Amy, celle d'Amy ou celle de Nick ? Qui est le vrai Nick ? La brave gars un peu paumé ou le salaud qui ne veut pas faire mususe avec sa gentille femme ? ( qu'est-ce qu'elle m'a énervée la Amy avec sa chasse au trésor rituelle pour chaque anniversaire de mariage et homard à la clef. Heureusement, mon homme est comme moi, il ne les compte pas, ça fait vieillir, ceci dit, je n'aurais rien contre un homard, à bon lecteur de mes notes par dessus mon épaule, salut ...)

Pas moyen donc de ne pas dévorer à toute vitesse ces vraies-fausses et fausses vraies confidences, ces sous entendu de demi vérités qui peuvent se retourner dans l'autre sens comme toute bonne claque qui ne se perd pas. Car ceci n'est qu'un aperçu de la première partie ... Et il y en a deux. Evidemment. A chacun sa chance : Nick ou Amy ?  La petite fille modèle ou la méchante Sophie ?

A lire aussi de la même auteure : "Les lieux sombres", j'ai aussi lu ( mais un peu moins apprécié) : "Sur ma peau"