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26/06/2015

Le confident, Hélène Grémillon

Tricot-maille-double-endroit.jpgIl y a un avantage certain dans l'utilisation de la seconde guerre mondiale en littérature, c'est qu'elle est un réservoir sans fin pour les histoires tordues, de sombres secrets, de famille, si possible, camouflés et retrouvés, des poupées gigognes, en quelque sorte ( pas des bébés cigognes, ne pas confondre. Quoique, dans ce livre, la procréation est au centre de la multiplication des récits, mais pas les bébés cigognes, les vrais ceux qui naissent dans les choux et les roses. ). C'est ainsi que les secrets de famille se fabriquent.

Donc, un titre de plus à ajouter à la lignée de la littérature du baby boom du secret de famille, dans une forme plutôt prenante et une écriture aussi simple qu'efficace.Elle vous mène d'un point A à un point B avec révélations successives et témoignages en contre point, en deux versants. Dans le premier, le mystère s'épaissit, dans la deuxième, il s'éclaircit. Fastoche.

Le premier (l'épais mystère) : Camille, une jeune femme moderne, vient de perdre sa mère, le père est déjà disparu, ce qui nous évite la confrontation finale entre enfant et parents dans une troisième partie, c'est déjà ça d'éviter dans l'horizon d'attente, comme disent les pros. Enceinte sans vraiment le vouloir, elle se trouve au croisement d'un choix à faire, et est un peu perdue, mais pas trop, car sa grossesse à elle n'est pas le sujet du livre. Par la poste, lui arrive le récit signé Louis ( elle ne connait pas de Louis, bien sûr), qui raconte l'histoire d'une certaine Annie (elle ne connait pas d'Annie), une jeune fille qu'il aimait et avec qui il aurait filer un parfait amour tranquille si Annie n'avait pas croisé la route d'une certaine madame M. On est dans un retour arrière, dans la province française, à la veille de la seconde guerre mondiale. Annie est une jeune fille modeste, un rien fantasque par rapport à son milieu, elle aime peindre. Madame M. est une bourgeoise aisée, mariée, malheureuse car sans enfant, dépressive et tordue, un peu, quand même.

Si Louis aime Annie, madame M. aussi, mais pas pour les mêmes raisons, manipulatrice, méfiante et machiavélique, madame M. entraine Annie loin de son destin tranquille et de Louis, et l'histoire du secret se tricote en pelote.

Dans la deuxième partie, c'est la partie maille à l'envers, on détricote le tout, toujours avec Camille et sa grossesse à elle en arrière plan.

Et à la fin, on a un récit bien troussé où les bébés retrouvent les bons berceaux et les mamans cigognes aussi. Ou presque.

29/05/2015

Le chant d'Achille, Madeleine Miller

Jacques-Louis_David_Patrocle.jpgIl n'y a pas longtemps, j'ai relu dans une note sur un blog que je sais fréquenter assidûment , ( j'ai recherché mais je ne retrouve plus lequel, désolée ...), cette expression de Colette, pleine de confitures et de douceurs pour moi : "Que j'ai eu du goût ....". Et ce roman me donne l'occasion de la réutiliser à mon tour, car, oh oui, que j'ai eu du goût à lire "Le chant d'Achille" ...

Ce n'est pas une pépite, un livre "où l'on a du goût". Dans une "pépite", il y a le coup de foudre de l'immédiat, la stupéfaction du temps suspendu. Dans l'autre catégorie, il y a le goût de s'enfoncer sous une housse de couette à plume, ou de mettre les doigts dans le pot de pêches au sucre ... Quelque chose de l'ordre du plaisir en cachette. Non pas que "Le chant d'Achille" soit une lecture à cacher, mais elle a le goût d'une relecture pour esprits retors et enfantins.

Imaginez-vous donc l'enfance d'Achille et son épopée troyenne, revue par les yeux de Patrocle, l'ami intime, ici devenu l'amant fidèle et inconditionnel du demi dieu, qui le lui rend bien. Achille et Patrocle en couple fusionnel, voilà qui vous retourne l'antique modèle, sans d'ailleurs que la virilité du super héros en prenne un coup, simplement, elle résonne autrement.

Imaginez-vous Thétis en mère poule (inquiétante, quand même) elle a un petit trident contre Patrocle ... Elle vous sort des eaux pour un oui ou non, de peur d'une atteinte à la future gloire éternelle promise à son fils par les dieux (volages comme ils sont, une promesse n'est jamais sûre ...)

Imaginez-vous un Achille rayonnant de poussière d'or qui jongle avec des figues fraîches sous le soleil de la Grèse Antique

Imaginez-vous un Ulysse plus roublard que nature qui arrache d'une ruse sa Pénélope en mariage, et le serment de fidélité en prime, à tous les prétendants éconduits, en refilant Ménélas à Hélène. 

Imaginez-vous les derniers regards d'Iphigénie briller de mille feux dans les regrets d'Achille.

Imaginez-vous l'endroit où le torse humain de Chiron devient cuir de cheval ...

Imaginez-vous au royaume du centaure sous les cascades des sources fraîche des premiers temps d'un monde encore sans guerre.

Imaginez-vous Achille, planqué par sa mère à la cour de Lycomède, et qui danse en jupette devant les sourires goguenards et entendus d'Ulysse et Diodème ...

Ils sont tous là, Ajax, Agamemnon, puis Hector, Paris, tous reprennent leur corps de héros aux pieds des murailles de la ville fabuleuse dont un seul gond de la porte des murailles faisait la taille d'un homme .... Les mécanismes de remplacement fonctionnent, l'amour d'Achille et Patrocle donne aux épisodes une nouvelle saveur, à la fois connue et inconnue, ils prennent une vie nouvelle, dynamique, à la fois intacts, tout neuf et immuables.

Habillée de neuf, la colère d'Achille, la mort de Patrocle, tout y luit d'un éclat nouveau, dépoussiéré des ruines de Troie, sous l'oeil peu amène des dieux qui ne rigolent pourtant pas avec le destin qu'ils ont tricoté aux hommes.

Un régal, je vous dis ....

Merci Dominique

15/05/2015

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

bérénice 34-44,isabelle stibbe,romans,romans français,romans historiquesUn livre qui tient toutes les promesses de sa couverture, aussi alléchante qu'une affiche du "dernier métro" (enfin, pour moi, hein, tout le monde n'est pas obligé d'adhérer au kitsch historique ...) : le rouge de la sanglante histoire du nazisme envahit une salle de théâtre à l'italienne, le visage de la tragédienne glamour en papier glace collé dessus, en la pose affectée attendue.

L'autre promesse est dans le titre qui balise les trois coups du début et les rideaux de la fin ; 34, le début de la gloire, 44, forcément, la fin de quelque chose.

Evidemment, du coup, on pourrait reprocher un certain formatage : une héroïne fictive dans le milieu du théâtre, pendant l'occupation, son destin taillé pour la romance historique, et pourtant, paradoxalement, c'est ce balisage qui fait le charme de cette lecture.

Bérénice, au prénom prédestiné, aurait dû naître Kapelouchnik, si son père Moische, n'avait pas fui la Russie, la pauvreté et les pogroms, pour devenir Marcel Capel, soldat de seconde classe pendant la première guerre mondiale, et fier de l'avoir été, d'avoir combattu aux côté d'un instituteur féru de Racine, pour le pays des droits de l'homme. A la naissance de sa fille, Marcel est tailleur à Paris. A la mairie, un fonctionnaire va déjà changer l'identité de Bérénice, son nom de baptême sera Capet. Comme les rois de France, se vante le Marcel. Et la vie suit son cours dans la France des droits de l'homme ....

Dès petite, Bérénice est belle, Bérénice veut être une star, Bérénice rafle les premiers prix de récitation à l'école et s'applaudit en jouant devant les morceaux de fourrure, qui dans les mains de son père deviennent des manteaux. Puis, une cliente fortunée lui offre une soirée à la Comédie Française. Et ce devait arriver arrivera, la vocation lui tomba dessus, radicale et définitive, c'est sur ses planches qu'elle veut triompher, la scène de la Grande Maison, tragédienne sociétaire, sinon rien.

Evidemment, encore, comédienne et juive, selon ses parents, c'est incompatible ; une juive normale reste à sa place, ne fraye pas avec les goys dans une vie dissolue, évidemment, toujours, Bérénice y parviendra quand même, en coupant tous les ponts, en changeant de nom, en trichant avec ce passé-là, celui des pogroms et de la normalité juive ... Evidemment, toujours et encore, un peu de romance et d'aventure ; Bérénice croise l'ami fidèle, en la peau d'un écrivain symboliste, l'amant éclatant, dans le rôle de Nathan, musicien, juif et allemand, exilé et lucide sur ce qui est en train de se jouer, ailleurs que sur la scène de la Comédie Française où Bérénice fait ses classes, entre autre celle de Jouvet ...Evidemment, inévitablement, les nazis occupants arrivent et les lois antijuives se font carcan ... 

Un parcours de lecture, certes, convenu, l'héroïne y accomplit son destin exemplaire et édifiant, mais une lecture passionnante malgré tout, grâce au milieu dans lequel elle se déroule, pour l'essentiel, la petite marmite du théâtre durant l'occupation, où l'on voit que l'engagement artistique peut faire taire l'engagement tout court. Pas facile de secouer cette poussière trouve sans tomber dans le jugement à l'emporte-pièce, ce que le livre évite, et Bérénice porte bien jusqu'au bout son destin de papier.

Merci Katell

 

22/04/2015

Robert Mitchum ne revient pas Jean Hatzfeld

robert mitchum ne revient pas,jean hatzfeld,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeVahidin et Marija sont tous les deux bosniaques, tous les deux jeunes, amoureux, et tous les deux tendus comme des arcs en vue de leur participation aux prochains jeux olympiques de Barcelone. Non, pas qu'ils soient archers, mais ils pratiquent, dans la même équipe, le tir sur cible de papier. Nous sommes en 1992.  Et Vahidin en est certain, la médaille d'or est pour Marija. Sa technique n'est pas orthodoxe mais elle est la meilleure, la fine fleur de l'équipe de Yougoslavie. Parce qu'il est encore question d'être Yougoslaves, d'être ensemble et de tirer pour la seule compétition. Mais plus pour très longtemps, on s'en doute.

Ils entendent des tirs, au dela de leur bulle d'entrainement,  sans vraiment savoir que l'armée serbe entoure Sarajevo. Détail qui n'en pas un, lui est musulman, elle est serbe: un musulman pas pratiquant et une serbe pas convaincue de sa supériorité raciale sur lui. En fait, ils n'en ont cure, pas plus que le chien, Robert Mitchum.

Celui qui ne revient pas, c'est Vahidin. Parti accompagner sa mère et ses soeurs à Sarajevo entre deux séances de tirs, il se retrouve enfermé à l'intérieur de la ville, et Marija, à l'extérieur. Tout reste alors en suspens, Barcelone, le tir, la médaille, l'amour. Pour toute la durée du siège et même un peu au delà. Sans qu'ils sachent ce que l'autre devient, puis sans trop vouloir le savoir, les deux trajectoires en parallèle, de tireurs sur cible de papier, ils vont être recrutés pour mettre leur talent au service de leur camp, et devenir sniper et chasseur de snipers.

Prévisible ? Oui, mais, ce que réussit le roman, c'est que ce prévisible ne soit pas dramatisé, dans leur épaisseur de non-dits, les deux personnages ne s'apitoient pas, ils n'ont rien voulu, ils ont juste été pris dans la nasse, dans la réalité de l'immédiat. C'est la guerre et ils savent tirer, mieux que les autres.

Enfermés dans un espace clos que le reste du monde regarde s'effondrer à la télévision, la trajectoire des balles compte davantage que les cibles atteintes, ou presque, jusqu'à ce qu'une diva américaine n'en soit la victime, et Marija la supposée coupable. 

Ce que le roman fait parfaitement mesurer, ce sont les fractales définitives de cette guerre entre voisins. D'un côté ou de l'autre du viseur ou du canon, on se connait, voire on se reconnait, on entend parler des uns, des autres. Affleure alors la nostalgie des loukoums perdus, de l'odeur du café oriental, les souvenirs des jeux de Sarajevo, comme un dernier moment de la fraternité oubliée, d'un temps où les Tchetniks serbes ne partaient pas sous les applaudissements des villageois, violer et massacrer ceux du village d'à côté. L'étrange de cette guerre fut de connaitre le visage de l'autre, et parfois même, de l'avoir aimé.

Ce qui est frappant aussi dans ce roman, est l'importance donnée à la permanence de la nature. En contre point silencieux des immeubles explosés, des voitures qui zigzaguent dans le viseur, forêts, buissons, hautes herbes, fossés, étangs, restent, eux, comme des témoins de la beauté d'avant l'auto destruction des hommes.

Une lecture à compléter avec les images de Pierre Marques, publiées avec un texte (très anecdotique, par contre) de Mathias Enard, dans Tout sera oublié.

Avec une pensée, évidemment, pour Vélibor Colic, celui de la véhémence rageuse d'Archange

 

 

 

14/04/2015

Prends garde, Miléna Agus, Luciana Castellina

prends garde,miléna agus,luciana castellina,romans,romans historiques,déceptionsUn livre que je ne savais pas par quel côté commencer. Pour de vrai, parce que c'est un livre deux en un, un côté histoire-historique, un côté histoire-romanesque, Miléna Agus pour le faux (ou le vrai-faux) et Luciana Castellini pour la restitution des faits avérés. Par qui commencer la relation d'une anecdote de la grande histoire de la deuxième guerre mondiale ? une révolte d'ouvriers agricoles dans un village des Pouilles à l'extrême fin de ce conflit, où le temps peine à changer le monde pour les misérables qui attendaient de la chute du fascisme l'arrivée d'un monde autre que celui des maîtres et des esclaves.

Pile ? Face ? j'ai fait préface : "Seul le roman peut ce que l'histoire ne transmet pas (...) et révéler par le biais de l'imaginaire et de la sympathie, cette part d'histoire qui s'est perdue", dit Agus, le roman étant "un mensonge qui dit toujours la vérité, (je sais, dans la citation d'origine, c'est la poésie, mais je trouve que ça marche pour toute littérature en fait), j'ai pioché le roman en premier.

Roman, ou plutôt nouvelle, et qui botte en touche, j'ai trouvé, qui prend vraiment un à -côté de l'histoire. Sur la place Catuna, les journaliers grouillent en quête d'une journée de travail, les maîtres y font leur choix du moins cher. Sur la même place, se dresse le palais des sœurs Porro. Elles sont quasi dans le même jus depuis des lustres. Elles végètent entre couture et albums de famille où les figures féminines sont de tous les temps fortes et respectables, et les hommes riches. Vieilles filles confites dans l'ordre immuable des maîtres, elles sont innocentes de ne pas voir, en bas du palais, les rancœurs, les frustrations qui agitent les misérables espoirs d'une communauté, pour elles, invisible. Comme les sœurs sont à cette communauté invisibles aussi, charitables par tradition de classe et église interposée.

On les voit par "elle", une autre femme de la haute, comme les sœurs, mais en version "poil à gratter", elle est leur seule visiteuse, un brin provocatrice, un peu exaltée, qui, en décalage d'avec sa famille, tente des percées dans le monde des pauvres, de la crasse et de la violence. Mais la pire des violences est justement le silence entre les deux faces ennemies qui ne se voient pas sur la même place.

Le texte romanesque a un arrière goût du "Guépard", un monde s'étiole, mais sans le fracas du renouveau, du beau Tancrède, dans le roman de Lampedusa. Le récit du destin de nos trois sœurs garde une tonalité de vieux rose, fade et guindé, sans que l'extravagance fébrile, un peu vaine, de "elle", n'arrive à leur donner vie.

Si la nouvelle s'étiole dans une sorte de langueur distante, le texte historique fourmille de détails, de dates, de noms, la vision se fait microscopique, et j'avoue, m'a plutôt embrumé l'esprit. Il manque une vision d'ensemble à cet opéra bouffe qui se clôt en drame absurde. Et, comme j'attendais le retour des sœurs pour comprendre le clivage entre les deux textes, et qu'il est plutôt fin le raccord, j'ai fini ma lecture frustrée des deux côtés.

Agus avait prévenu pourtant : "Les deux parties de ce livre se répondent de loin" (...) parce que "la distance entre les événements et leur signification est presque impossible à combler". 

 

A lire, la note de Sandrine, plus courte et précise que la mienne.

 

07/12/2014

La confrérie des moines volants Metin Arditi

la confrérie des moines volants,métin arditi,romans,romans historiques1937, le NKVD traque et trucide les moines orthodoxes (ou non ...) à tout va. Les monastères sont, les uns après les autres, dévastés, les icônes brûlées. La nouvelle URSS soviétique veut éradiquer de l'âme slave, les profiteurs de l'ancienne Russie.

1937, ermite de chez ermite de son propre monastère, perdu de chez perdu au fond des bois, Nikodime mène une autre lutte, solitaire contre lui-même. Il expie fautes passées et envies honteuses de sexe et de femme dans la solitude fiévreuse de son esprit et il impose à son corps une discipline fervente qui alterne les marches épuisantes dans la neige et les bains prolongés jusqu'à l'engourdissement dans les eaux glacées du lac. Aucun répit et une tension permanente pour tuer tout autre désir que celui de la rédemption dans Dieu et l'oubli. Il dort déjà dans son propre cercueil.

Le massacre de ses frères et le saccage de son monastère vont le jeter avec deux survivants pas bien malins, jusqu'aux cabanons abandonnés d'un ancien camp de travail. D'autres moines vagabonds les rejoignent, dont un ancien acrobate de cirque et un spécialiste de la restauration d'icônes, venu une "Vierge à l'enfant" sous le bras. 

Et l'icône va enfin donner un sens à ce groupe minable de moines cachés. Car Nikodime est de plus en furieux, et sa croix de plus en plus lourde à porter au sommet de la colline boueuse. Désœuvrés, les moines se laissent aller, chantent des airs païens et acceptent les dons en nature alcoolisée des paysans voisins, contre un baptême, une bénédiction. Nikodime fixe alors les statuts : les moines vont se faire volants et voleurs, décrochant des églises encore debout autant d' oeuvres d'art sacrées qu'ils le pourront et les cacheront, pour les sauver, en attendant un autre temps que celui des Bolcheviques.

L'autre temps vient par l'ouest et un autre personnage. Paris, les années 2000, le père de Mathias vient de mourir, brusquement, et brusquement aussi, Matthias, le découvre autre, entouré d’icônes sacrées et de mystères orthodoxes. Menuisier d'art, il lui a laissé en guise de dernier message de nombreux tiroirs secrets à ouvrir. Ce que Matthias n'a pas vraiment envie de faire, et c'est en traînant les pieds qu'il va se retrouver doté d'un étrange héritage, celui d'une mémoire dont il n'avait jamais soupçonné l'existence, enfouie sous la terre et les années d'oubli idéologique.

Un récit passionnant d'un bout à l'autre, jusqu'au point de jonction final et franchement faire des icônes des bombes politiques et sentimentales à retardement, est juste une géniale idée romanesque à souhait ! 

PS: je sais que celle que j'ai mise en illustration n'est pas la bonne, mais sur le site du musée de l'ermitage, je n'ai pas réussi non plus à trouver la vierge de tendresse avec un carreau abîmé. J'aurais bien aimé, parce que le carreau abimé, c'est qui fait tout, je crois.

 

 

22/08/2014

Les douze enfants de Paris Tim Willocks

J’avais adoré « La religion » du même auteur. Bon, on pataugeait un peu beaucoup dans le sang, les entrailles, la merde, la pisse et j’en passe pas mal …. Mais le super Mattias Tannhauser, sa dulcinée finalement conquise, Clara, et tous les autres, m’avaient emportée dans les tourbillons épiques et débordants des combats dans l’île de Malte, entre musulmans fanatiques et Templiers désespérément accrochés à leur basque. Juste génial !

Je trépignais donc à l’idée de les retrouver à Paris, en cette autre époque de guerre de religion, à son apothéose sanglante, le jour de la Saint Barthélémy. Sauf que, quand j’ai lu sur le quatrième que l’histoire était censée se dérouler en 36 heures et uniquement enfermée dans l’enceinte parisienne en cet unique jour de massacre, j’ai commencé à avoir un doute sur le souffle épique (l’île de Malte ce n’est pas très grand non plus, mais un seul  lieu et à peine deux jours, ça limite quand même les possibilités). Pas grave, me suis-je dit, il va y avoir des retour-arrière et ça va pulser. Ben non. Je n’avais par contre aucun doute sur le sang, les entrailles, la merde, la pisse, et je vous passe les odeurs. La journée en fut sûrement riche, sauf que dans le roman, il y en a trop, vraiment trop.

De plus, le suspens est nul (je veux dire, il n’y en a aucun, Mattias = Superman en pire et Clara, elle vous torche un accouchement entre deux fuites et deux enlèvements) et l’intrigue est mince comme le fil de l’épée passée au travers de tous ceux qui leur barrent la route l’un vers l’autre. Et il y en a beaucoup, sans compter tous ceux qui n’y étaient pour rien, et il y en a beaucoup aussi.

Clara a donc quitté son domaine provincial, enceinte de 8 mois, invitée par la reine elle-même à participer à un concert symbolique prévu pour célébrer le non moins symbolique mariage du futur Henri IV et de la future reine Margot. Concert symbolique, car elle, Clara, la catholique, jouera avec Symone D’Aubray, protestante. Mattias, qui était parti sur les mers, est arrivé trop tard pour l’accompagner. Il arrive donc à Paris pour la retrouver, ne sait rien de la symbolique prévue, ne sait pas où elle est, et entame donc ses recherches dans le labyrinthe des rues et des intrigues qui virent rapidement au cloaque répugnant. Et le sombre héros n’y va pas de main morte pour que ce cloaque devenu carnage ne déborde. C’est simple, il trucide comme d’autres disent bonjour, ou même avant.  Il y a quand même quelques moments où le taux de mortalité baisse, mais peu sur le nombre de pages … Il reste quelques passages poétiques,  voire de ce lyrisme noir qui emportait « La religion », des personnages secondaires atypiques et charpentés : l’Infant du pays de Cocagne, tellement laid que Quasimodo en aurait fait une crise de jalousie, le valet Grégoire, affligé d’un bec de lièvre un peu gênant mais à la douceur de caractère constante, lui, et le cortège des onze autres enfants de Paris, qui tous, à un moment où à un autre, vont être pris sous l’aile vengeresse de Mattias, réduit lui à n’être qu’une machine à briser les os, éventrer, décapiter, émasculer, énucléer, et j’en passe. Il n’y a que violer qu’il ne fait pas, il laisse ce crime là aux méchants, aux autres, et il y en a trop, beaucoup, beaucoup trop.

18/08/2014

Dans l'ombre des Tudors, le conseiller, Hilary Mantel

Après un premier chapitre qui laisse présager un bon gros roman historique plein de sang, de sueur et de larmes ( je rejoins Sandrine sur ce point), je dois l’avouer, j’ai bien failli laisser tomber ce pavé.

Cromwell, cette ombre du pouvoir plutôt méconnue ( de moi, en tout cas …), obscur fils d’un simple forgeron aux accès de violence incontrôlables, on le prend au départ de son ascension (  et l’ascension est longue). Après sa fuite de sa ville natale et ses périples en Europe qui ont fait de lui, simple soldat mercenaire à la solde française, un fin connaisseur de la finance et des banquiers italiens, et aussi de l’art de la politique à la Machiavel, Cromwell est petit à petit devenu le conseiller favori du conseiller favori du roi Henri VIII, le cardinal Wolsey.

Un cardinal qui fait office de premier ministre et tire les ficelles, espionne , manigance, dilapide et remplit les caisses du royaume. On est bien dans l’ombre, dans les coulisses, dans les souterrains du suzerain, déjà quelque peu atrabilaire … Et là dedans, c’est plein de traquenards et d’ennemis qui n’attendent qu’un faux pas pour vous achever, les ragots acérés font souvent mouche.

Le déclin du cardinal s’amorce quand il échoue à faire se réaliser la suprême volonté royale ( à croire qu’il n’a que cela à faire, le Henri VIII) : obtenir l’annulation de son mariage d’avec Cathrine d’Aragon, après 18 années de bons et loyaux accouchements, elle n’a pas donné de fils, et qu’il puisse enfin convoler avec Anne Boleyn, vierge douteuse, mais devant laquelle le roi tire une langue genre « loup de Tex Avery ». Le pape Clément se fait lui très longuement tiré la sienne pour accorder la permission  qui fera que Anne se retrouve enceinte en étant reine et non catin du roi. Le cardinal va échouer mais Cromwell y réussira (enfin, à sa façon …)

Le portrait des temps et des hommes gagne peu à peu en intensité et en intérêt, on croise des mœurs et des personnages qui épaississent l’attente du consentement papal et le récit biographique. Thomas More, par exemple, se révèle moins humaniste qu’obtus, le grand ami d’Erasme et son utopie prennent un bon coup dans l’aile. Anne Boylen est assez épaisse aussi, portraitisée en perfide harpie à laquelle on se met à préférer sa sœur Mary, dont la cuisse légère fut la première dans le lit du roi, et qui lui sert de remplaçante autorisée lors de la première grossesse de celle qui est enfin devenue reine … Mœurs exotiques …

 

Les longueurs, il y en a, mais elles se dépassent finalement. Et comme ce tome se termine avant la chute d’Anne, et que Cromwell résiste encore à trois mariages royaux, si mes souvenirs sont exacts, il reste donc quelques exécutions et  quelques tractations amoureuses à venir, et comme les deux s’accélèrent, on peut supposer que par la suite (il reste deux tome aussi pavés que celui-ci), le rythme se fasse un peu plus trépidant.

14/03/2014

Max Sarah Cohen Scali

max,sarah cohen scali,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du monde,littérature jeunesseUn livre de littérature jeunesse ? pas si sûre … peu importe d’ailleurs le public visé.

C’est un nazillon qui nage encore dans son liquide amniotique qui prend la parole. Un fœtus parlant, ça permet  au  lecteur  de ne pas s’y attacher, et ça tombe bien, Max ( comme va le nommer sa mère) ou Konrad ( comme va le nommer le Herr Doktor Ebner ) n’a rien d’attachant. Il est plutôt glaçant. Dès le ventre de sa mère, Max sait tout : la réalité crue de sa conception programmée, qui nous semble odieuse et lui paraît sublime : les exigences attendues pour faire partie de la race supérieure, que l’on juge inhumaines et qu’il juge normales : et ainsi aussi que les noms  de code utilisés pour le « traitement » des bébés non conformes. Sa berceuse est la litanie des grades militaires nazis, son credo, les discours radiodiffusés du Führer, sa voie, l’accomplissement du Reich millénaire… Max pourrait faire peur, Max fait peur.

Il n’a qu’une envie, naître avant son voisin de salle d’accouchement, naître le premier, le jour de l’anniversaire d’Hitler pour honorer son dieu et maître, son seul père, et sa seule mère, l’Allemagne. Konrad, lui parle plus que Max parce que dans Konrad, il y a un K, comme dans Krupp,  l’acier, droit et fier, c’est ce qu’il veut être, ce pourquoi, dès la naissance, sa seule crainte est de ne pas être digne des critères de sélection. Or, Konrad est parfait, exactement du blond et des yeux bleus qu’il faut être.

Max devient le premier bébé du programme « Lebensborn » : un projet que l’on pourrait qualifier d’ahurissant ou de stupéfiant ou d’immoral ou de tous les mots que l’on veut et qui ne diront jamais que la folie de la toute puissance. Conçu par Himmler, il ne s’agissait de rien de moins que de repeupler l’Allemagne, dès le début de la guerre ( Konrad naît juste avant l’invasion de la Pologne), d’êtres considérés comme parfaits, répondant à tous les critères physiques de la race aryenne supposée, puis de les élever sous serre nazie, en les faisant adopter par des familles elles aussi sélectionnées, de les conditionner pour que les sur hommes qu’ils seront concrétisent les délires nazis.

Max ou Konrad est un prototype sans aucun défaut, dès le départ. Baptisé par Hitler en personne, ce seul titre de gloire le comble et donne sens à son existence. Loin de toutes autres  considérations, il néglige rapidement les repères humains, sa mère ne sera qu’une vague poitrine, juste un peu plus chaude que les autres, et ma foi, mis à part quelques maux de ventre, il ne met jamais en doute la validité de l’idéologie qu’il a faite sienne et les pires trahisons finissent par trouver le sens qui l’arrange. Même quand une amitié irrationnelle le lie à Lukas, un être parfait mais juif, même lorsque la réalité le dérange, il intègre, reformule, recadre. Il traverse la guerre, toujours droit comme le K de Krupp de Heim ( pour les nourrissons nazillons) en Napola ( pour les plus âgés en cours de formation), il met la main à la pâte des sélections, part en mission la tête haute quand il s’agit de participer au programme d’enlèvement des enfants polonais pouvant répondre aux critères ; blonds aux yeux bleus. Jamais il ne doute, jamais il ne veut ouvrir les yeux, persuadé de naître d’un accouplement programmé, même si cela fait de sa mère l’équivalent des putains qui se font soulever par des nazis ivres morts, est un titre de gloire si le Führer le veut, persuadé que les livres sont faits pour être brûlés et les juifs éliminés.

Evidemment, on pourrait penser aux « Bienveillantes », mais est-ce que parce que le narrateur est un enfant « sain  d’esprit » ? Est-ce parce que le livre ne recherche pas l’effet choc, mais linéaire, maintient la distance,  je ne sais, mais alors que la version pour adulte de « vie et mort d’un nazi dans la tête d’un nazi » m’avait écœurée, ici, point. On attend quand même la prise de conscience, le revirement, tentés, humains que nous sommes, de croire à l’innocence de l’enfance, à la naïveté qui excuse … Mais point non point. La force du roman est de maintenir le cap donné, jusqu’au bout : Konrad n’est pas dénué de sentiments, il a les sentiments d’un nazi, nous, on les trouve tordus,  lui, il les trouve droits, comme K dans Krupp.

 

Pour ados ? Pas seulement.

Voir aussi la note de Sandrine qui m'a donné envie de lire ce livre et merci à C. qui me l'a prêté fort à propos

01/02/2014

Les seigneurs du thé Hella S.Haasse

Moi, j’aime bien les romans historiques, un peu exotiques, sur des trucs que je ne conromans,romans historiques,cup of tea time,java,thénais pas, même avec des princesses dedans, je ne suis pas contre. Et puis moi, j’adore le thé et je n’y connais rien, le vert, le noir, le gris ( non, ça c’est le tabac). Et puis Java, le XIXème siècle, tout cela l’ambiance terriblement veule et tiède des colonies décadentes. Je m’y voyais déjà. Alors j’ai pris ma tasse de thé (mon nouveau mug de chez PiP, évidemment, parce qu’en plus, je suis terriblement snob, sans vous parler de mon nouveau pyjama-tenue-d-intérieur so sweet ....) et je me suis plongée dedans.  Plusieurs tasses de thé plus tard, vu qu’il est un peu long quand même, et plusieurs tenues plus tard aussi (je ne peux pas rester en pyjama, même super sweet et chic tout le temps. Des fois, je sors de mon canapé, mon chat peut en témoigner. Il râle. Il a moins chaud, quoi.)

Ceci dit, je ne suis pas certaine que cela puisse avoir une influence, même légère sur le héros du roman, Rudolf ( je veux dire, mon pyjama super sweet, le thé sûrement, même la vague du thé Khusmi , qui sévit par chez moi, il aurait peut-être aimé. Du coup, je lui aurais bien demandé ce que l’on peut faire des boites, une fois vides, parce qu’elles sont si jolies que je ne peux pas les jeter, mais du coup, elles s’entassent. Le raz de marée guette d'un côté, et de l’autre, j’ai une PAB ou PAG qui s’allonge). Mais bon, il est un peu rigide comme héros. Le genre à se fiche éperdument de mon avis et mes soucis de boites vides.

Quand il débarque à Java de sa Néerlande natale, sa famille au sens strict s’est déjà vue attribuer un domaine d’exploitation dans les montagnes reculées, Ardjasari, à côté de celui de son oncle Eduard, le plus jeune frère de son père, qui lui est à Sinagar. (Que l’on ne sache pas où c’est n’est pas très important, c’est juste parce les personnages sont parfois désignés par le nom de leur exploitation, donc il faut retenir les deux. Sinon, on se perd.)  Rudolf a hâte, très hâte de revoir ses parents, hâte de connaître le thé, très hâte de se mettre au travail, de faire ses preuves, à son tour, d’égaler voire de surpasser les autres domaines qui tous appartiennent plus ou moins à sa famille. ça grouille d’oncles et tantes, de sœurs et d’autres racines, alliées toutes par leur puissance et leur intérêt. Tout le monde contrôle ( espionne ?) tout le monde et ils règnent sur les terres du haut de leurs principes et de leurs vastes demeures. Et ils sont envahissants. Ils envahissent d’ailleurs tout le début du roman, ce qui fait qu’au début, je les ai trouvé lourds, même le Karel, un colon philanthrope qui veut rationaliser les techniques de plantations et adapter les exploitations aux couleurs des indigènes. Il va même jusqu’à créer des écoles. On l’écoute, mais on se méfie malgré tout, où cette originalité pourrait-elle bien mener, hein ?

Rudolf est assez peu philanthrope, il est peu thrope tout court. Après s’être initié de tout son sérieux sur les cultures, la langue, les indigènes, il prend, pour un court moment la direction de la plantation de son père, puis de son oncle (ils sont retournés aux Pays-Bas). Pendant leur absence, Rudolf fait ses preuves, mais on l’apprécie peu. Trop froid, trop directif, pas assez paternaliste, rigide, quoi. Peu lui chaut (ou plutôt si), il acquiert un domaine encore vierge, encore plus perdu, avec rien dessus, juste des vieux plants de café improductifs, et il y va, défriche, construit, plante à tour de sueur. Et vous croyez qu’il va réussir, que nenni ! convaincre, que nenni aussi ...

On patine un peu, jusqu’à son mariage où l’histoire prend un  envol moins travail-travail, avec une certaine peinture des relations hommes femmes, à Java, de la vie dans les plantations, la sauvagerie côtoyée, domestiquée, admirée. Parce que Rudolph lui donne tout à son domaine, tellement tout, qu’il ne reste plus grand monde autour de lui pour le comprendre. Du coup, il y a moins de monde qu’au début et l’on s’y retrouve mieux. Lui aussi d’ailleurs, quant à elle, sa femme, c’est une autre histoire ...

Bref, un roman de fort honnête facture. Il n’y a que deux choses qui m’ont manqué : je ne sais toujours pas la différence entre un thé noir et un thé vert. Et les indigènes ; juste en toile de fond, ils manquent d’épaisseur, les colons prennent toute la place, ils bouchent la vue. Mais sans doute est-ce la réalité des mœurs coloniales ? Ils sont vus d’en haut. Du coup, on les aperçoit juste. 

 

Sur le conseil d'eeguab

18/01/2014

Au revoir là-haut Pierre Lemaître

pierre lemaître,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeQui pourrait croire qu’un roman sur la guerre 14-18 puisse être jubilatoire ? Pas moi en tout cas. Enfin, pas moi jusqu’à la lecture de ce roman là. Pas jubilatoire tout de suite, hein, avant de rigoler, il y a la guerre. Enfin, les derniers jours de la guerre. On n’y rigolait pas plus qu’au début. Sauf que là, les poilus survivants savent que c’est la fin. Sur le front, tous attendent en se faisant le plus petit possible l’armistice officiel. Tous, sauf un , le lieutenant Pardelle. Aucun poilu ne peut le blairer celui-là. Un officier dans le genre froid et hautain, il est là pour gagner des galons. C’est l’occasion de se redorer le blason. Il en a glané un peu, des honneurs et du grade, mais pas encore assez pour lui, et pas de bol, la guerre se termine ... l’occasion qui allait lui passer sous le nez, pas de problème, il va se la créer et envoyer les poilus conquérir la côte 113, dans un ultime coup de bluff, à leur perte et à son profit.

Dans les poilus à ses ordres, il y a Albert et Edouard. Ils se connaissaient peu mais ce jour-là, c’est l’un derrière l’autre qu’ils sortent de la tranchée pour leur dernière bouchée de boches. Ce jour-là scellera leur alliance pour le pire, et un peu de meilleur, surtout pour nous, lecteurs, parce qu’après c’est aussi décapant que drôle.

Imaginez deux pieds nickelés, mal assortis, lâchés dans l’après-guerre, l’après guerre qui voudrait bien les oublier, ou du moins les voir le moins possible, vu qu’ils ne sont, justement, pas beaux à voir ( enfin, surtout un ...)

Dans le rôle du petit un peu boursouflé, Albert, un brave gars un peu sensible et pas très adroit, un peu lent, comme sa mère ne se prive pas de le rappeler, un peu benêt, mais fort attachant, voire collant. Il était comptable et rêvait de la belle Cécile. Au retour, l’amour et la banque le fuit. A moins que ce ne soit lui, finalement, qui ne s’y retrouve plus vraiment.

Dans le rôle du grand échalas, Edouard, fils de très bonne famille, renié par son père parce que plus doué pour le dessin et les blagues potaches que décidé à se carrer dans la voix de son maître.

Un duo bancal, brisé, tout cassé qui va se lancer, un pied devant, un pied derrière, dans la plus mordante et iconoclaste entreprise de foutage de tronche du patriotisme obligatoire ambiant. Mais eux le font presque pour rire, alors que d’autres non ...

Une peinture de l’immédiate après-guerre comme on ne l’avait jamais vue ( enfin, pas moi). Sans pathos, ni pitié, ni argumentation surfaite, à coup de griffes bien placées, l’auteur, que j’imagine en Raminagrobis qui se marre, jette ses personnages dans l’eau sale du profit fait sur l’héroïsme de ceux qui n’avaient rien demandé et tout perdu. Les poilus, gênent, en de compte, il y en a trop, on ne sait qu’en faire. Les oublier ( les vrais, ceux qui restent), les glorifier (les vrais, ceux qui sont morts), mais il y a que les vraiment morts qui rapportent vraiment ... Dirait le beau Pradelle qui rôde toujours, on arrête pas un arriviste avec un monument aux morts ...

Du bien bel ouvrage, monsieur Lemaître, du grand art de mener son lecteur par le bout du nez. Lu en deux jours, je ricanais de plaisir en attendant de pouvoir tourner assez vite la page suivante. 

 

 

Et toc ! et de trois pour ma participation au non challenge des pépites organisé par Galéa 

24/11/2013

L'échange des princesses Chantal Thomas

l'échange des princesses,romans,romans français,romans historiques,pépitesEst- ce à cause de l'homonymie d'avec la fameuse créatrice de dessous si chics que ce roman me faisait froufrouter d'avance ? Point nenni, pas besoin, je suis tombée dans les crinolines kithchissimes de Sissi quand j'avais encore l'âge de jouer aux Barbies. Les histoires de gentilles princesses qui ont les ailes rognées par les méchantes cours des Grands, j'adore. Il n'a pas longtemps, j'ai même tenté Saint Simon ( en extraits, hein, pas maso quand même, mais, il n'y avait pas assez de marquise des anges pour moi)

D'ailleurs, Saint Simon, il est aussi dans ce livre-là, en un peu moins glorieux qu'il ne veut bien le dire quand c'est lui qui cause. Le bonhomme voulant être grand d'Espagne, il se fait ambassadeur du Régent en cours de Madrid. En profite pour découvrir l'huile d'olive, mais ce n'est pas là le sujet, évidemment (même si le Saint Simon en proie aux doutes dans les couloirs odorants mais obscurs du palais madrilène, en grand costume d'apparat à la française, je suis assez fan). Revenons à sa mission de départ, l'organisation de l'échange marital diplomatique entre les deux grandes puissances européennes de ce début du XVIIIème siècle, qui se faisaient la guerre depuis un certain temps, la France du décadent régent, Philippe d'Orléans, l'Espagne du mystique chaud de la cuisse, Philippe V. Il s'agit d'échanger deux princesses de la plus haute importance, que l'une aille se faire française au nord et l'autre espagnole au sud. La toute toute petite infante de quatre ans, Anna Maria Victoria pour le futur Louis XV ( haut de onze ans), et mademoiselle de Montpensier, douze ans d'abandon familial sur les épaules à coller avec le futur roi d'Espagne, prince des Asturies pour l'instant et pas vraiment fini non plus. Un poil obsédé par l'idée de prendre femme (sans trop savoir ce que cela veut dire d'ailleurs, ce qui ne l'aidera pas par la suite quand l'idée devra prendre corps).

La plume est allègre pour retracer ses deux longs itinéraires  de poupées marionettes du pouvoir, pas seulement du nord vers le sud, mais de la gloire au désespoir, de l'intérêt à l'abandon. L'une, la plus petite, se conforme, fait la joie de tous, fait les gestes qu'il faut, et même des bons mots, séduit tout le monde ( même la vieille Palatine), sauf son beau prince. Elle combat ses peurs à coups de poupées, classées, rangées, rejetées, comme le futur roi avec ses courtisans, et plus tard avec elle. L'autre Louise Elisabeth se heurte à ses murs et à ceux de l'Escurial. Elle déçoit, ne joue pas le jeu des espoirs du couple régnant en attente de la princesse conforme. Mais la poupée française ne peut pas, elle est déjà toute cassée.

Aucun suspens, l'histoire est écrite depuis bien longtemps pour ces deux là, juste le suspens du comment, comment elles vont disparaître de la scène du théâtre. L'une sauvera les meubles, malgré tout, l'autre sera poussée encore un peu plus loin. Un coup de balai et un coup de pelle, le tour est joué, la poussière est sous le tapis.

L'auteure ne cherche pas à nous faire pleurer sur leur sort, cela ne marcherait pas, je pense, du misérabilisme dans les chaumières royales. Moi, j'ai sautillé de malheurs en malheurs, mais je pense qu'un historien aurait à redire, pas tant sur les faits (on sent bien que c'est du fiable et vérifié) mais sur la psychologie supposée, même si elle n'est pas developpée outre mesure (pour ne pas laisser trop de place aux critiques, je suppose), il est clair que pour faire du romanesque, il faut faire du lien avec nous, femmes modernes, à la condition libérées et qui, au grand jamais, ne tomberait dans ces histoires de labyrinthes du paratre.

C'est une vision proposée, un peu de notre temps qui se drape dans les rideaux véridiques de l'histoire pour en écarter les rideaux et montrer des dessous, pas si chics !

20/08/2013

Sarajevo Omnibus Vélibor Colic

sarajevo omnibus,vélibor colic,romans,romans historiques,romans bosnieAprès un roman « a capela », « Archanges », Vélibor Colic ( prononcer « tcholitch ») dit avoir fait un roman en forme d’  « omnibus cinématographique » : il transporte effectivement pas mal d’images et comporte cinq wagons : un pont, un archiduc, un livre sacré, un salaud de la pire espèce, et enfin, un affabulateur mirifique, entre autres voyageurs dans le temps. L’espace, lui est immobilisé : Sarajevo.

Moi, je dirai plutôt ( n’en déplaise à l’auteur) que c’est un livre vitrail avec des vitraux qui tournent comme un kaléidoscope. (Mais non, cela ne donne pas le

Et pourtant, c’est autour d’un fait que l’on relie plutôt  généralement à la grande histoire occidentale que l’auteur brode sa toile de petites silhouettes aux couleurs vives : l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et de sa femme, la toute germanique Sophie. Cette journée, elle est tournée dans tous les angles, vues par les à-côtés, abordée tournis, parce que c’est drôlement bien fait, ça danse). En tournant autour d’un même évènement, Vélibor Colic multiplie les facettes de l’histoire en la concentrant dans la ville de cette ex-Yougoslavie qui est en réalité ( dans le livre, donc) une civilisation à elle toute seule. Je ne sais pas à quoi ressemble Sarajevo, mais ici, c’est le lieu de l’orient aux accents européens : juifs séfarades, musulmans, chrétiens s’y croisent et s’y côtoient mêlant leurs héritages.sous tous les angles des morts, les deux célèbres, plus une autre anonyme, ou plutôt oubliée par la Grande Histoire de l’Occident. L’auteur la rattrape par la petite, toute aussi grande.

Il commence par un premier tableau d’un livre d’images, ou plutôt d’enluminures presque effacées : la construction du pont latin, le lieu où ripèrent les cinq balles bien des siècles plus tard, où le ton est plus sûrement celui d’un apologue, oriental, toujours, que celui d’une fresque historique. Il se termine par une morale qui m’a fait sourire : « Dieu nous donne des mains, mais il ne bâtit pas de ponts »

Puis l’auteur se rapproche de la chronique historique. Il s’en va faire resurgir le groupe des comploteurs de « La main noire », à l’origine de l’attentat, son fondateur, Apis, buveur et fumeur de cigarettes à bouts dorés, un comparse, futur écrivain prix Nobel, égaré en ce monde, l’instigateur russe, vieux beau d’un monde finissant avec lui, et puis celui qui va tirer, Gavrilo Princ. Puis, il zoome sur ceux qui étaient là, sur le pont, qui ont vu quelque chose ou ne se sont doutés de rien : un curé, ex-fêtard converti, un imam qui a peur de sa femme, et surtout le rabbin, Abramovicz. Le rabbin, il s’est réveillé ce matin là dans les brumes des plumes des rêves sans savoir que ce jour serait celui où il recevrait la cinquième balle, celle qui a été perdue par l’histoire. Ce rabbin est le gardien de la Haggadah, le livre venu à Sarajevo avec l’exil des juifs, depuis l’Espagne, depuis ce qui a paru être une terre d’exil à une autre terre de paix. Il a une âme d’enfant et une barbe blanche. Sa sagesse lui vient des temps d’avant. On va même jusque dans la voiture impériale, pour boucler la boucle et repartir dans l’avancée de l’histoire, de la ville et donc du monde.

Le fil que tire ensuite Vélibor Colic est celui du deuxième gardien du livre, la toujours Haggadah, le tapis magique de l’histoire. Cette fois, il est poursuivi par la folie nazie incarnée dans un sinistre sire à la pâle figure, Ernst Rosembaum. Face à lui, l’auteur plante la figure du martyr, Daoud Cohen,  et d’un Imam, complice d’un sauvetage livresque qu’Indiana Jones n’aurait pu imaginer (trop simple pour un vrai héros).

Toute la simplicité de la fraternité perdue se déploie dans le dernier fil, la fable historico-épico-burlesque du grand père maternel de l’auteur, revue et corrigée par lui-même, une légende dorée qui  parle de femme serpent que les, d’une montre perdue telle Jonas dans les flots, de multiples morts toutes plus héroïques les unes autres, et d’une traversée de l’Italie en vélo.

Tout cela en peu de pages, c’est dire si on en a pour ses quelques sous d’Histoire et d’histoires pas historiques mais malaxées d’odeurs d’un temps qui était celui d’avant, celui que Vélibor Colic reconstruit comme un pont, à son tour : « Ce n’est qu’une fiction. J’ai voulu l’imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence, chaque roman est vrai ». Et toc !

06/07/2013

Mendelssohn est sur le toit Jiri Weil

Statues.jpgL'essentiel du roman se déroule à Prague, alors requalifié en "Protectorat de Bohème-Moravie", Reinard Heydrich y a décrété la loi martiale, les arrestations s'amplifient et commence la déportation des juifs vers le ghetto modèle de Térézin. Il se termine vers 1943, la défaite du troisième Reich se profile mais il ne reste plus de juifs à déporter de Prague, le quota fixé ayant été atteint ( comprendre 70 000 personnes sur 118 000, l'auteur, Jiri Weil, fit parti de ceux qui réussirent à rester cachés).

L'histoire suit quelques parcours tronqués, le fil conducteur est plutôt une sorte de "motif statuaire". On suit des statues, en quelque sorte ... Elles balisent différents moments à différents endroits de la ville. La première est celle de Mendelhson boulonnée sur ce qui est devenu sous le "protectorat" nazi,  le palais des Arts à la gloire de la musique, aryenne, forcément. Mendelhson étant vaguement d'origine juive, et Heydrich nazi perfectionniste, il a ordonné que la statue soit déboulonnée du toit. Sans délai.

Le souci est que sur le toit, il y a plusieurs statues et le nom n'est pas marqué dessus. Les petits fonctionnaires chargés de cette mission de la plus haute importance sont bien incapables de savoir laquelle est la bonne. Selon les critères en cours, ils vont bien sûr en mesurer les nez, mais le plus long se révèle être celui de Wagner, sauvé in-extrémis de la dégradation par son béret ... Ce pourrait être drôle, c'est juste absurde ... De boulons en boutons, cette pantalonnade va faire cascade et par ricochet, toucher une série de petits fonctionnaires agités et zélés, puis d'autres ...

C'est par cette petitesse des actes que tient la force du roman, on entre dans la collaboration et la compromission par une suite de petites portes : pour un résistant qui tente de sauver deux fillettes au fond d'un placard, on a le responsable du musée juif qui sauve sa peau en jouant le guide touristique pour les visiteurs du Reich, acceptant toutes les mises en scène, il orchestre, classe et range dans des vitrines tous les objets qui viennent en masse des synagogues dévastées. Un autre se doit de cotoyer les sbires gestapistes, fournisseurs de l'entrepôt où sont stockés les biens des "disparus" et où tout le monde se sert. On y croise la statue de la justice .... gênant rappel ...

Pendant ce temps, les déportations s'accélérent et le bras armé de Roland n'empêchera rien, et l'exécution de Heydrich non plus. Un autre rouage prend sa place et la machine continue de fonctionner. Des personnages disparaissent, ce qui ne change  rien non plus. Acucun pathos, juste des faits, des gens, malmenés par le quotidien d'une survie forcément jouée à l'aveugle.

La préface du roman ( je ne l'ai lu qu'après) donne une clef de lecture intéressante : la version du livre que l'on peut lire aujourd'hui n'est pas exactement celle écrite par l'auteur, son "vrai" texte ayant été refusé par la censure communiste parce qu'il ne mettait pas " suffisamment en relief le rôle de le rôle de la résistance communiste et les victoires de l'armée rouge". C'est le moins que l'on puisse dire ... Un dernier chapitre donne un idée de la version "non censurée", la causticité y est plus rude encore.  

Un grand merci à C. grâce à qui j'ai pu découvrir ce titre, très difficile à trouver, noté comme "épuisé" dans la plupart des sites en ligne. Et c'est vraiment dommage.

 

05/07/2013

Debout sur la terre Nahal Tajadon

debout sur la terre nahal tajadon,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeCe roman se situe en Iran, à peu près à la même époque que le génialissime "Persépolis" de Sajtrapi, le moment où le pays va basculer du règne du pétro-dollar du Shah à la révolution du tchador. Ce pourrait être une sage historique, mais non, pas vraiment. L'évolution du pays est suivie par celle de quelques personnages, un peu comme un cercle vicieux qui se referme sur lui même. Il y a des riches et des pauvres et pas grand chose au milieu et pas grand chose qui les lie. La frontière entre les deux mondes est ainsi bien marquée, et montrée.

Du côté des riches, il y a les pas intellos, en arrière plan, et les intellos, au premier plan, encore plus décalés du réel des pauvres que les premiers. Les riches pas intellos sont ridiculisés, profiteurs sans aucun scrupules, consommateurs disproportionnés de week-end à Paris pour une coupe de cheveux à la mode ou un nouveau sac Hermès de plus. Les riches intellos aussi sont ridicules, mais moins quand même au fur et à mesure, une pitié s'installe pour ces aveugles qui n'ont pas vu le mur s'écrouler sur leur monde de privilègiés.

Monsieur V. biographe de Victor Hugo, a soutenu toutes les réformes, tous les régimes, soigné jusqu'au bout de ses chaussettes rouges, il se gargarise de son statut d'homme qui a été pris en photo avec Néru, c'est un fantôche qui va être balotté et mis en touche par la déferlante. Ferreydoun est le "jeune heureux" réalisateur du feuilleton à succès de la TV iranienne, lui non plus ne verra rien venir. C'est un séducteur, jouisseur et chevalier servant de la belle et singulière Ensiyeh, richissisme héritière des terres de son père. Dans le roman, ce personnage porte aussi l'héritage de l'Iran des mille et une nuits. C'est par elle que l'histoire s'ouvre sur le passé des Khan, ces chefs de tribus ex-guerriers glorieux qui vont se voir forcés d'oublier leur splendeur pour devenir des gardiens de troupeaux de cultivateurs. Mais ces temps sont finis. Petit à petit, les réformes vont imposer la modernité, interdire le voile, permettre au luxe de s'étaler, indécent. Pendant que ceux-là s'arrosent du fameux "Habit rouge", les autres triment.

Les autres, dans le roman, sont résumés en quasi un seul personnage, Massoud, l'électricien. Au début, il en pince pour la modernité glamour des films d'amour qui passent au Chrystal Palace et pour la vendeuse du Monoprix en mini jupe qui fait des bulles avec son chewing-gum, et puis la parole révolutionnaire va le prendre et le porter en haut de la vague qui va balayer les premiers, ceux qui se sont abreuvés sans avoir vu la source se tarir.

Les riches sont balayés, certes, mais le roman n'est pas si tranché et leur laisse le droit à la nostalgie et un naufrage à la Titanic, avec un peu de classe, quoi ... tandis qu'ils doivent laisser la place à un autre monde dont les perversités se mettent aussi en place.

J'ai manqué un peu quand même d'arrière plan plus historique, les épisodes s'égarant parfois dans le burlesque, puis dans le pathétique ... Il n'en reste pas moins un roman de bonne facture, bien charpenté et documenté, même si cela ne se voit pas ( le côté documenté, je veux dire ...)

 

01/02/2013

Sur un lit de fleurs blanches Patricia Parry

Les-enfants-du-paradis_portrait_w858.jpgIl faisait longtemps que lecture ne m'avait autant réjouie, une lecture de couette, forcément, vu le titre. Eviter quand même d'étendre sous la dite couette, des branches de lilas blancs, même si l'odeur doit en être envoutante, au départ, je vous dit pas le boulot quand c'est fané, et puis le brave docteur Victor Dupuy, le héros, y est allergique. Le lilas lui provoque des crises terribles, et des crises terribles d'héroïsme sous la couette, c'est pervers.

Sans compter que vous en aurez votre compte des pervers dans le romans, ils fourmillent, voire grouillent, s'auto-tamponnent. Le théâtre s'ouvre, les rideaux sanglants laissent voir le décor, Paris, XIX, les cafés, les bouges, les hopitaux, les cimetières ... Tremble, boulevard du crime, ils sont tous là ....

Une prostituée de luxe au caractère trempé et presque au grand coeur, au charme presque angélique et à toutes épreuves.

Un médecin, métis ( ce qui n'est pas sans conséquences ...), brillant, orphelin, affligé d'un grand-père héroïque, d'un lourd secret de famille et d'un sérieux penchant de tendresse pour la belle courtisane ci-dessus.

 Un professeur de médecine, pas machavélique pour une goutte, mais qui a quand même quelque peu tendance à se tromper dans ses doses.

Un journaliste homosexuel, fort évidemment pas déclaré, mais malgré tout alcolique à ses heures, nègre d'un grand écrivain syphilitique, alors qu'il n'est même pas noir.

Un comte, à la peau trop bleue pour être véridique.

Une mère religieuse aux airs peu catholique.

Des comparses torves, criminels dans le sang, aux complots nébuleux et profitables, du moins pour eux.

Et les victimes : de jeunes orphelins perdus dans les bas-fonds de la misère parisienne, petits mitrons à la gouaille enfarinée, retrouvés égorgés et vidés de leur sang, quelques messes noires plus tard, couchés sur des tombes du père Lachaise, sur des lits de branches de lilas blancs .... et que la police, elle s'en bat le coquillard comme de son premier Dumas venu !

Vous secouez, mélangez, mettez à la sauce secret de famille et tatonnements scientifiques, un brin d'Eugène Sue, une effluve de Balzac ( celui qui écrit comme un cochon "La femme de trente ans" en se gourant dans les chapitres) et vous avez un succulent roman labyrintho-historique où les personnages se perdent dans une intrigue à ne pas tenir debout, meme un mort pas vidé de son sang, un régal de roman feuilleton revisité par une plume qui sait où elle va et où sont ses références (même si moi par moments, je ne savais plus trop qui était qui, où allait où, et pourquoi ...)

Bon appétit !

 

Athalie 

 

Par où cette lecture est venue :

http://ray-pedoussaut.fr/?p=2933

20/01/2013

La couleur des sentiments Kathryn Stockett

La-couleur-des-sentiments-4_scaledown_450.jpgC'est en lisant l'épilogue de l'auteure que j'ai enfin (j'ai mis le temps vu le pavé ...) réussi à me formuler à moi-même un peu plus clairement ce qui gênait depuis le début dans ma lecture de ce best-seller-là, pourtant beaucoup plus prenant que ce à quoi je m'attendais, à vrai dire (oui j'avais commencé cette lecture avec un oeil torve à tendance moqueuse).

Katryn Stockett y explique qu'elle a voulu rendre hommage aux domestiques noires des maîtresses blanches parce qu'elle même a été élevée par l'une d'entre elles, Demetrie, et que Demetrie, personne ne lui a vraiment parlé, personne ne l'a vraiment vue, durant toutes ses années de service, de service dévoué à sa condition de domestique noire dans le Mississipi d'avant les droits civiques.

C'est bien ce qu'annonçait le titre, les sentiments ont une couleur, c'est cela qui me gênait.

La micro société de Jackson (Mississipi) est reconstruite au travers de quelques figures emblématiques ; les maitresses blanches, les domestiques noires, à chacune sa chacune ou presque. Par ordre de salopitude,  Hilly, la parfaite salope, raciste convaincue, sans état d'âme aucun,  Elisabeth, salope aussi, surtout suiveuse de la première, parce qu'Hilly est dans cette mini société, celle à qui il faut plaire sous peine d'excommunication du club de bridge, ce qui est radical. Une autre, par contre, détonne, Célia (celle pour qui j'ai eu un faible au départ), la poupée barbie alcoolique qui veut à tout prix être amie avec les copines d'Hilly, celles de la bonne société des oeuvres bienpensantes, et même avec sa domestique de couleur, la grande gueule, Minny, qu' Hilly poursuit tout particulièrement de sa vindicte. Et puis, la délatrice, celle qui va ruer dans les brancards, Miss Skeeter. Jusque là amie des premières, aveugle visiblement au racisme qui scruture sa pensée et celle de toute la ville, blanche ou noire, depuis sa naissance, une histoire de toilettes séparées va brutalement lui ouvrir les yeux et lui donner envie de témoigner, ou plutôt de faire témoigner, ces femmes qui servent sans mot dire celles qui les traitent comme des objets sourds.

Des toilettes séparées dans les maisons où les domestiques noires travaillent, au nom du respect des différences, il faut dire qu'il y a de quoi hurler. Aibileen, la bonne principale, celle dont on suit le plus les humiliations et les drames, s'en accommode. Sympathique, méritante, courageuse, elle sait lire et écrire, dotée d'un solide bon sens et d'un esprit critique percutant mais silencieux, pas dupe, elle s'est adaptée à sa colère. Et pourtant, elle, la noire exploitée, va jouer le jeu de miss Skeeter, la rebelle à sa classe, et être la première à témoigner.

C'est la deuxième chose qui m'a gênée, que l'esclave (parce qu'on en est encore là), accepte de collaborer avec le bâton qui la tient en laisse, ou du moins une de ses représentantes, même de bonne volonté, sans avoir envie de mordre, qu'elle aime même les enfants blancs de ces femmes blanches-là, et qu'elle les élève, avec l'amour et la patience que les maitresses n'ont pas. Ce fut peut-être une réalité, je ne sais, mais elle m'a un peu écorchée, comme lorsque la rebelle noire, Minny, répare les saletés de la "pauvre" vie de Célia, même en ronchonnant. Le racisme et le mépris paraissent si ancrés dans ce sud des privilèges de la couleur, que cette collaboration passive m'a parue quelque peu pastel.

Mais bon, je le savais avant que la violence était ici feutrée, vue par les sentiments, donc aucun regret !

C'est un bon moment de lecture que j'aurais peut-être reculé si il n'avait été commun avec Ingannmic. Merci ! Son avis, très positif :

http://bookin-ingannmic.blogspot.fr/2013/01/la-couleur-de...

 

16/12/2012

Rescapée Fiona Kidman

rescapée,fiona kidman,romans,romans nouvelle zélandeUn roman d'aventure, un roman historique, un roman de moeurs, bien charpentré comme la coque d'un navire qui file droit sa route, un bon petit pavé comme on les aime ... "Un destin de femme", encore un à mon palmarès, mais aussi "des femmes" : Betty, "la rescapée", sa grand-mère et son ancienne institutrice devenue par hasard la confidente de l'aventure "honteuse". Le pluriel, ça change quand même un peu et du pluriel, il y en a d'autres aussi, sur fond de mixité pas assumée, de Maori et d'amours circonscrites sur des îles peu paradisiaques.

Betty est la descendante d'un couple de conscrits, des qui sont venus peupler l'Australie en purgeant leur peine loin de l' Angleterre, arrivés là par bateau pénitencièr. La peine purgée, ils se sont faits paysans pauvres, un peu relégués quand même. Betty va prendre soin de sa grand-mère pendant que sa tante prend soin, à sa façon, d'un autre conscrit, John Gard. Lui, il a commencé à s'enrichir un peu, chasse aux phoques, puis chasse aux baleines. Dire qu'il n'est pas un tendre est un doux euphémisme, disons qu'il n'exprime que peu de tendres sentiments. Comme prince charmant, on a vu plus convaincant. Ce rude célibataire a "le tison qui le brûle", et c'est la jeune Betty qu'il va choisir pour l'étendre. Pas vraiment la pleine passion pour elle, pas vraiment un vrai mariage, mais une alliance revêche et rapeuse, mais solide, entre ces deux là.

Deux enfants plus tard et deux comptoirs baleiniers ensuite, la rudesse de cette vie ne leur fait pas peur, entre massacres moaris et massacres de baleines, peu d'épanchements humanistes. Et le naufrage, John doit abandonner sur le rivage Betty et les enfants aux mains d'une tribu de "sauvages noirs". Quand, elle en reviendra, délivrée dans des conditions des plus louches et expéditives, c'est en captive qu'elle voit, et qu'elle est vue de la bonne société de Sydney. Qu'a-t-elle fait ? L'a-t-elle fait ? Qu'a-t-elle subi ? A moins qu'elle n'ait (" Non ....") ... ? Les bonnes langues autour de la table du gouverneur en laissent échapper quelques fantasmes.

Betty n'en dira rien, sauf à son ancienne institutrice, qui n'avait pour elle que mépris et ne jurait que par ses dieux grecs, mais prise elle aussi entre deux eaux de la respectabilité, son oreille se fait compatissante. Pendant ce temps-là, John grogne dans son journal : Betty a fauté, elle est salie, point de salut, sans un mot, ni pour la femme, ni pour la mère.

Evidemment, on finira par savoir le secret. Quant au sort de Betty et de John, le baleinier et la baleinière, ben moi, je n'en dirai évidemment rien. Sauf que les baleineaux n'ont qu'à se tenir loin de leurs eaux.

 

Athalie

 

De la même auteure sur ce même blog, des nouvelles d'un tout autre genre, mais plein de femmes dedans et moins de baleines : http://aleslire.hautetfort.com/archive/2012/06/16/gare-au...

 

PS : et un autre deal de choix.... Merci A.M.

07/11/2012

Le rapport de Brodeck Philippe Claudel

le rapport de brodeck,philippe claudel,romans,romans françaisNon, je n'ai pas lu le dernier Claudel, ni même l'avant dernier, je suis restée coincée entre Les âmes grises et Le rapport de Brodeck, deux anciennes lectures. Ce qui m' a fait revenir sur celle-ci est un article de Dominique à propos d' un livre qui porte le titre de "L'antisémitisme en Pologne après A".

J'aime parfois me dire que l'homme est bon pour l'homme, j'aime parfois me bercer d'illusions ....

Donc, j'ai repris Le rapport de Brodeck, parce que les illusions, c'est bien joli, mais c'est même pas vrai. Je relis, entre les lignes romanesques, l'histoire d'un homme à qui l'humanité normale ( pas des bourreaux anonymes, ce serait trop facile, des voisins, pour reprendre le titre de Dominique) a fait tant de misères crasses qu'il aurait dû tomber par terre, mais non Brodeck s'est fourré encore plus bas pour que le malheur ne l'attrape plus.

Brodeck  est un tout petit homme, d'un petit village. Il y est arrivé il y a longtemps, dans la charette de la vieille Fédorine, première guerre et premier exil. Il y a grandi, il a même été enfant de choeur. Aidé par son instutiteur, il est parti faire des études à la Capitale, où les "comme lui", c'est-à-dire les "pas comme les autres" ont commencé à s'en prendre plein la figure, sérieusement. Ni vraiment lache, ni vraiment courageux, avec sa belle fiancée Emélia, il est revenu auprès des siens. La guerre arrive dans le village et avec elle, les soldats de l'armée qui demandent que la Purification soit faite. Alors, parce que la communauté des hommes "comme les autres" est ce qu'elle est, il va être donné. Dans le camp, il sera "le chien Brodeck" mais il survit et revient retrouver Emélia, une autre Emelia, mais son amour quand même. Dans son silence, il se tisse son bout de vie. Jusqu'à ce qu'un autre arrive, à son tour, troubler l'ordre de ce qui se fait, l'Anderer, une sorte de magicien, ou de peintre, un drôle de bonhomme qui regarde la noirceur des hommes et la leur renvoit, même sans rien dire. Le village, cette fois, n'aura pas besoin d'une idéologie de la terreur pour faire disparaître celui qui doit être sacrifié au bonheur de brouter en rond.

La trame narrative est bien plus complexe que mon petit résumé. Comme Brodeck, le livre s'emmêle, tourne et retourne les grandes questions : la culpabilité, ça finit où ? et l'innocence, c'est son contraire ou son double ? Peu seront sauvés par l'écriture à la fois poisseuse et ample de Claudel. Pas même Brodeck. 

J'avais adoré la force de ce roman dont on peut lire parfois qu'il semble plus apologue que romanesque, parfois empli d'un symbolisme un peu trop manichéiste et sombre, soit. Mais il a le mérite de s'empoigner avec les marécages, qui eux aussi ont une histoire, et comme dans "Certaines n'avaient jamais vu la mer", de laisser trace de voix, réelles, historiques, qui sans le roman pourraient s'effacer.

 

Athalie

PS : je rajoute une note de eeguab, parce que je suis "trop" d'accord avec lui :

http://eeguab.canalblog.com/archives/2008/02/27/7955563.h...

 

 

 

23/10/2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer Julie Otsuka

certaines n'avaient jamais vu la mer,julie otsuku,romans,romans américainsLe titre, déjà, rien que le titre, est empreint d'un regret d'inconnu et ouvre le récit de ces rêves d'impossibles retour et d'impossibles réussites qui vont nous être contés.

Un groupe de femmes japonaises traversent le Pacifique. Elles ont choisi, si l'on veut, des maris, des maris japonais mais sur photos, et vont les rejoindre, dans un halo d'illusions. Tous ont dit avoir réussi, pas beaucoup, mais un peu. Elles ne sont jamais vraiment nommées ou individualisées : il y a les oies blanches et les plus délurées, celles qui croient, celles qui s'y forcent, celles qui fuient la misère, celles qui fuient une réputation entachée, une histoire à oublier, une enfant qui restera dans les souvenirs toujours une petite fillette de deux ou trois ans. Toutes vont vers une virginité, photo à la main, où se montrent leurs futurs hommes, qui avec un beau costume, qui avec une jolie maison,, qui avec dix ans de moins qu'en vrai. Sur le quai, la vérité va les cueillir violemment. Evidemment, les rêves étaient des mensonges, leurs hommes ne sont que des rien, violeurs le plus souvent de leur corps acheté, les voilà asservies à la pauvreté, la frustration, l'humuliation. Les américains ne leur accordent pas grand chose, peu de regards et encore moins de commisération. Alors ces femmes vont construire une survie là, de bric et de broc. Elles travaillent aux côtés de leurs hommes de fortune, les aime parfois, les détester souvent, les quitter, peu. Sauf pour des trottoirs ou un bordel ...

Ce qui m' a impressionnée, c'est l'usage du "nous". La narratrice suit trois groupes. Les paysannes, qui sarclent, désherbent et se courbent pour quelques tomates ou fraises, les terres que les blancs leur ont finalement laissées. Les bonnes, tabliers blancs et mari jardinier, bien obligées de partager les intimités tristes de leur patronne citadine, ou les passades des maris d'icelles, ayant l'utilité indispensable des jouets que l'on remonte ou que l'on casse. Les blanchisseuses, engoncées dans leurs humides appartement, confinées dans leur quartier. Elles travaillent, puis les enfants, eux se metent à parler anglais, à s'éloigner. Elles restent les invisibles petites mains. Puis, arrive la seconde guerre mondiale qui braque les phares sur elles, leur petite communauté devient "l'ennemi intérieur", à neutraliser par l'exil, puis l'oubli.

La singularité de cette voix plurielle fait vraiment vibrer le texte d'une plainte commune, d'une litanie de noms, qui gonfle et s'amplifie, puis modèle le silence. le choix narratif pourrait rebuter, je l'ai trouvé terriblement efficace.

 

Athalie

Le billet tentateur d'Esperluette : merci !

http://echappees-livres.blogspot.fr/2012/09/certaines-nav...

et celui, tout acquis aussi de Philisine Cave :

http://jemelivre.blogspot.fr/2012/11/certaines-navaient-p...