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09/05/2016

Polina, Bastien Virès

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Une bande dessinée qui est un moment de grâce de lecture.

Polina a six ans quand elle esquisse devant un jury silencieux ce qu'elle deviendra, une danseuse. Le professeur Bojinsky lui étire la jambe, pas assez souple. Elle est retenue dans la sélection. Elle rentre dans l'école pour de longues années d'apprentissage, notamment sous la férule du redouté Bojinsky, maitre considéré comme le plus dur, celui qui brise le rêve des petites par l'exigence répétée des positions, des pirouettes, de l'équilibre du regard. A Polina, qu'il suit toujours d'un regard pesant, il répète, "Le public ne voit pas ce que tu ne lui donne pas".
Polina a du talent, lui le sait, pas elle. Il va exiger d'elle de le plier à sa volonté.

Des années, Polina travaille, se bute, réussit, change d'école, elle apprendra que "Dans la danse, il n'y a que la danse, pas de partenaires". Elle n'a que cette ambition là, danser, et si elle trébuche, s'enfuit, et grandit, c'est sans le savoir dans la trace du pygmalion, resté dans l'ombre de son enfance. Et quand elle saura enfin, pourquoi elle danse, elle pourra revenir vers celui qui lui avait donné ses ailes.

Cet apprentissage est dessiné en images arrêtées qui semblent en mouvement, noir et blanc, presque uniquement, peu de dialogue, mais une force rare de sensibilité dans les traits et les courbes. L'histoire d'un apprentissage tout en retenue époustouflante.

04/01/2016

Cher pays de notre enfance, Etienne Davodeau, Benoit Collumbart

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Quand Davodeau se met à croquer de la figure politicienne, ça décape au Karcher les images convenues de l'ORTF en noir et blanc, loin des échos de la "voix de son maître" et des scopitones de la douce France, pays de notre enfance, peut-être, pays encore tout proche de l'après guerre et surtout de la guerre d'Algérie, dont les traces sanglantes trainent encore un peu partout. Et comme le montre la couverture de cette bande dessinée, le noir et blanc, ça fait ressortir les traces de rouge.

Davodeau et son comparse journaliste font ici preuve de dépoussiérage de la mémoire gaullienne ( gaulliste ?) qui voudrait ne voir que le blanc du grand homme et de la loi restaurée, ils font œuvre de restauration de la mémoire, œuvre de salubrité politique. Ils ressortent deux vieux dossiers.

Le premier est celui de l'assassinat du juge Renaud. Crime jamais élucidé, affaire classée. le juge était un membre atypique du barreau lyonnais en un temps où celui-ci était tout pourri par sa collusion avec le grand bantitisme, un temps où l'on n'ouvrait pas certaines enquêtes, un temps où les liens entre l'argent et les partis politiques étaient si explosifs qu'il valait mieux fermer les yeux et faire taire les oreilles, où la poudre faisait se taire les langues.

Ce sont ces langues si lontemps retenues que les deux enquêteurs vont aller rechercher, un peu partout en France, des proches, des témoins, jamais entendus, ou alors si peu, d'autres journalistes, d'autres fouilleurs qui ont osé aller voir derrière les portes que l'on ne leur ouvrait pas.

D'un crime non élucidé à l'autre, on arrive à l'affaire du ministre Boulin, retrouvé noyé dans un étang, dans quelques centimètre d'eau stagnantes. Et stagnantes est un bien piètre mot. La thèse du suicide est livrée, clef en main à la famille et la presse. Mais la clef ne tourne pas vraiment dans la serrure. Et les documents qui donneraient la bonne sont encore bien serrés, ficelés, ou alors disparus.

Le fil conducteur est le SAC. Pour moi, ces trois initiales ne font surgir du passé que le visage et l'accent d'un baron du gaullisme (et du chiraquisme ...), bien oublié, Charles Pasqua, que d'ailleurs les deux enquêteurs tenteront en vain de rencontrer ... Les auteurs montrent comment les membres du SAC se retrouvaient à tous les niveaux du pouvoir et de son idée du maintien de l'ordre ; colleurs d'affiches, casseurs de syndicalistes, garde du corps de presque tous les bords, videurs de coffre fort, braqueurs au nom de la République et surtout du fonctionnement des partis. La carte bleue blanc rouge de l'organisation, en grande partie occulte, valait sésame et liait les langues. Ses racines prenaient ancrage dans la guerre d'Algérie, l'OAS, la peur de la gauche au pouvoir, et comme une certaine pieuvre, les tentacules ratissaient large. Vraiment très large et en marge ....

Entre deux plongées dans les méandres politiques des deux affaires, les auteurs se mettent en scène, expliquent leur démarche, se gaussent des obstacles, livrent les silences qu'ils n'ont pu faire parler, tentent de dire pourquoi, et c'est juste passionnant, documenté, clair et direct. Ce qui constitue une forme d'exploit de vulgarisation politique vue la complexité des réseaux à découdre. Ils jouent franc jeu, du dessin comme de la plume, une collaboration efficace et à mettre entre toutes les mains.

PS: Bon, celles de fiston, quinze ans et tout mouillé ont un peu lâché quand même ...

28/11/2015

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro

zaï zaï zaï zaï,fabcaro,pépites,romans graphiques,bandes dessinéesTout commence au festival quai des bulles. Avec fifille, on s'arrête devant un stand pour une raison hautement littéraire. C'est le stand des éditions "6 pieds sous terre" et leur logo est un ornithorynque. Fifille est raide dingue de cet étrange animal, hors des registres connus (de moi) et si mignon ( d'après fifille). En recherche d'une éventuelle peluche de la bêbête pour enfin satisfaire une demande pluri annuelle récurrente ( une fois à son anniversaire, une fois à Noël), je tombe nez-à-nez avec une bande dessinée, ce qui est déjà plus dans l'ordre des choses normales qu'avec un ornithorynque, et avec l'auteur qui signe à tour de crayon. Mue par un geste conditionné, j'achète. Jamais geste conditionné ne fut plus inspiré .... Mais tenter un résumé du truc est quasi aussi frappadingue que de chercher une peluche  dans un festival de B.D ...

Tout commence parce que le héros, anonyme client d'une caissière banale, a oublié sa carte du magasin. Pas la carte bleue, mais celle du magasin, ce qui fait de lui un criminel anti-social contre qui toutes les forces commerciales se lient, de la caissière au vigile. Le héros a beau clamer qu'il l'a simplement oubliée dans son autre pantalon, rien n'y fait, il tente de résister avec un poireau qui n'en demandait pas tant, mais rien n'y fait non plus. Une seule solution, la fuite.

Le road movie commence, sans ressources, sans aides, solitaire, Fabien est traqué, déclaré coupable en un enchainement sans faille d'évidences ( ben oui, il a oublié sa carte ...) mais crime de quoi ? de lèse tout court en fait, même pas de lèse-poireau ni de lèse magasin, de lèse société, en gros. Les chaines d'actualité s'emparent du moindre témoignage de ses proches, et même de témoins qui n'étaient pas là et qui ne savent rien, ce qui n'est pas une raison pour ne pas s'exprimer, tout le monde condamne. La vie privée Fabien est étalée, jusqu'à sa raie des fesses, et lui même, se conspue, battant sa coulpe de coupable à la révolte burlesque.

Du poireau à Joe Dassin, tous les poncifs de la satire sont déjoués, la parodie elle même est décalée et chute dans de très courtes répliques qui tombent juste là où on les attendait pas. J'avoue, j'ai ri, mais vraiment ri, mon homme a ri, fiston a dit, "mais qu'est-ce qu'il a de drôle ?" et fifille "Y'a même pas d’ornithorynque ..."  Pas grave, je vais leur faire faire une cure de Joe Dassin et une soupe aux poireaux, ça les fera grandir !

En effet, voilà une B.D. que je ne regrette pas d'avoir rencontrée, elle gêne les entournures, elle empêche de raisonner en rond, elle traverse en dehors des clous !

Bon, je ne dis rien du dessin, parce que je suis nulle en B.D et encore plus en description de dessins, mais je mets un exemple ( Luocine, une pensée à toi ...) et je trouve quand même, pour oser un jugement simpliste, que l'uniformité des couleurs et des traits va drôlement bien avec le propos.( que l'on ne lit pas, d'ailleurs, Luocine a raison = la malédiction de l’ornithorynque a frappé !)

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24/06/2015

Suite française, tempête en juin, Emmanuel Moynot, d'après Irène Némirovsky

Verso.jpg"La France est sur les routes de l'exode", la France ? Mais pas toute, une certaine France, celle qui possède beaucoup, celle qui a les moyens de partir de Paris, menacé par l'avancée allemande fulgurante et déjà envahi par la défaite, celle à qui l'idée de résistance ne vient pas aux oreilles et qui fera ses choux gras, quelques temps plus tard, à Vichy ou dans la capitale refleurie de panneaux indicateurs vers la collaboration.

Cette France là est croquée dans un dessin en noir et blanc, des lignes de traits quasi façon Tardi. Quelques pages suivent un personnage, une famille, un couple, dont les destins parfois s'achèvent et parfois se croisent. Un trait drôlement intelligent en tout cas, qui vous campe une psychologie en quelques vignettes. La lâcheté est dans les trognes, la cruauté, aussi, du chacun pour soi sur les routes trop fréquentées, embouteillées, de la fuite.

La pierre centrale, pur produit de ce que pouvait produire l'alliance entre l'église bondieusarde et la banque, est la famille Péricand, la mère, le père, les deux fils. L'aîné, l'abbé Philippe, mène les orphelins de "l'oeuvre" à son pas moralisateur, aveugle à tout ce qui n'est pas le droit chemin de sa morale. La mère sème à tout va les petits gâteaux de la bonne charité chrétienne, jusqu'au ce que ses propres enfants en manquent. Le père a pris les devants avec les papiers de la banque et sa maîtresse, si frivole que sa combinaison ne prit pas un pli dans leur fuite éperdue au travers d'un pays qui a déjà plié bagage et rangé la Marseillaise. Affreux et méchant, l'écrivain national Corte pleure sa renommée et son champagne sur les routes surpeuplées de cette populace qui lui donne des hauts de cœur. Pleutres, égoïstes, petits d'âme, ils errent de concert ...

Il y a quand même des gentils, les Michaud père, mère et fils, des petits obscurs, eux, ballottés par les détours de l'histoire, les seuls pour lesquels on en craint les méandres.

Un roman graphique très juste, au point que je n'ai pas eu envie de relire le romans d'Irène Némirovsky, tant cette adaptation se suffit à elle même.

03/06/2015

Le rapport de Brodeck, Manu Larcenet, d'après le roman de P. Claudel

romans graphiques,bandes dessinées,manu larcenet,philippe claudel,le rapport de brodeckLe rapport de Brodeck vu par Manu Larcenet, forcément, ma main n'a fait qu'un geste quand je l'ai vu en librairie, je l'ai saisi, puis, je l'ai feuilleté, puis, chose incongrue soulignée par fifille : "Tu le reposes ???". Ben oui. Là, tout de suite maintenant, tant de noir à la fois, je ne sais pas, je recule.

Mais comme je suis entourée de bonnes âmes, dès le lendemain : "Tiens, il vient de sortir, j'ai pensé à toi, je te le passe ...". Non seulement les âmes sont bonnes mais en plus, elle me connaissent bien. Donc, je prends, je pose (parce qu'il est lourd) et je tourne les pages. Assez vite d'ailleurs, car il y a peu de texte en fait. Et beaucoup de noir.

Il faut le dire, c'est un bel objet, un très bel objet, même, une bande dessinée d'un format inhabituel (à l'italienne, je crois) enfermé dans un carton protecteur très sobre, élégant, raffiné. Ce qui va ni avec le propos, ni avec le dessin. Mais bon, c'est un bel objet quand même.

Larcenet, peu être "Blast" ou "Retour à la terre", là c'est celui de "Blast", en noir donc, un noir très traits d'encre de chine, précis et brouillon à la fois, anguleux, d'un noir sans nuance de gris, un noir plaqué comme des traces cruelles qui clouent les personnages sur la page, les arbres aussi, les maisons, et quand c'est blanc, c'est, en général, de la neige. 

Le village, les habitants, les cochons, les renards, le camp, le marché, Brodeck, l'Anderer, son cheval, sa mule, tout y est. L'atmosphère est étouffante, un huis-clos laid, sale, crasseux, poissant. Pendent dans une vignette des lapins sans tête, dans une autre, des poules écorchées. C'est bien le roman de Claudel, celui de ces âmes noires et lâches, celui de cette oppression, celui de cette haine de l'autre, mais où le dessinateur a fait le choix d'enlever la grâce des petites lumières, Emelia, Poupchette, la respiration de la tendresse qui fait de Brodeck, l'épaisseur de l'être faillible, mais humain, du roman.

C'est beau, c'est du très bon, de l'excellent même, mais moi, il m'a manqué des pauses, des respirations, dans le tendu de l'histoire.

Et puis, sûrement que j'aime trop le roman, que je le connais trop aussi, alors, je cherchais telle scène, telle image, l'Anderer, je ne le voyais comme cela, pas sur le même plan que les autres, à la fois plus solaire et plus lunaire.

Bref, je n'ai pas lu du Larcenet, mais du Larcenet adaptant Brodeck, ce n'est pas la bonne posture pour apprécier cette oeuvre car c'est une non-lecture de Larcenet, je suis passée à côté.

 

12/05/2015

L'arabe du futur, Riad Sattouf

l'arabe du futur,riad sattouf,romans graphiques,autobiographiesQuand mon homme est rentré à la maison avec cette bande dessinée sous le bras, honte à moi, mais j'ai lâché le Modiano en cours illico presto ( ce qui lui vaudra quelques aventures ...) et je me suis ruée sur ce titre, ô combien louangé, me semblait-il. (voir les restrictions d'Hélène)

Et rapidement, je n'ai pas compris ce qu'il y avait à louanger autant là ... Je passe sur le dessin, je n'y connais rien et il m'a semblé assez classique pour un roman graphique tels qu'on les lit depuis un certain temps, monochrome tirant vers le gris, avec des nuances de vert, jaune,bleu, pour distinguer les époques ( enfin, je suppose ...), et des gros traits noirs pour les personnages, très cadrés moyen.

Il est donc question de la jeunesse de l'auteur au Moyen Orient de 1978 à 1984. L'auteur est blond, très blond, ce qui lui vaut l'admiration de tous, vu qu'il est né d'un père sunnite syrien et d'une mère bretonne. Mère que le père a draguée de manière pitoyable au restaurant universitaire de la Sorbonne, et elle, prise de pitié, futla bonne copine qui se rend au rendez-vous.

Pauvre mais ambitieux, le père court après son titre de docteur en histoire, l'obtient sans gloire, se branche les oreilles de rancœur à Radio Monte Carlo avant de décrocher un poste de "maître" en Lybie. Premier séjour en dictature pour la famille. La mère, soumise, se convertit à un repassage éternel et à l'ennui. L'auteur ne découvre pas grand chose du pays, et nous non plus, du coup. Les affiches de propagande, les lézardes des murs des appartements, les restrictions alimentaires ... Cependant, rien n'entame les certitudes paternelles dans la croyance en la réussite de la politique de Kadhafi, et surtout dans la recherche de la sienne, qui si, elle pouvait se concrétiser sous la forme d'une Mercedes serait davantage la bienvenue encore.

Profondément agaçants, les personnages se limitent à leur hauteur de vue, et le narrateur à celui de son enfance, pas de distance critique, il reste dans l'admiration du père, et on se demande bien pourquoi, vu qu'en même temps, il en dresse un portrait de faux-cul de première.

La famille retente sa chance en Syrie, un retour aux sources auprès de la famille paternelle, et un nouvel espoir pour le père, construire une grande maison. Hafez El Assad remplace Kadhafi et le même point de vue d'un appartement vide sur un autre pays encore plus pollué, plus sale ... les habitants y sont les mêmes, ils puent la sueur, pour les femmes, l'urine, pour les hommes, les enfants y sont violents, stupides et morveux. Ils ne jouent pas avec les chiens, ils les enfourchent ... 

Le père est toujours aussi borné, l'enfant, toujours aussi, blond, la mère suit.

Je n'ai jamais fichu les pieds dans une dictature arabe, la véracité de la vision donnée n'est donc ce qui m'a dérangée, vu que je n'en sais rien. Juste, je me demande quel est l'intérêt de livrer cette vision, peut-être enfantine, mais justement, parce qu'enfantine, réduite à des sensations primaires et égocentriques et aux "analyses" politiques à très courtes vues d'un père spongieux et incohérent ....

 

28/04/2015

Ce n'est pas toi que j'attendais, Fabien Toulmé

extrait-p96.pngIl y a des femmes qui adorent vous faire le récit circonstancié de leur grossesse et accouchement avec détails nombrilistes et émerveillements post-péridurales (périduraux ?). Ben, dans ce roman graphique autobiographique, c'est le futur père qui s'y colle, sans émerveillements et avec beaucoup d'angoisses et de sincérité, sûrement. Un peu baroudeur, un peu touche-à-tout, il vit au Brésil, avec la future maman, Patricia et leur fille, Louise, quatre ans.

Au Brésil, la trisomie n'est pas systématiquement dépistée, mais comme il n'y a aucune raison objective que ce couple soit "à risque", que la grossesse est normale, ma foi, quand ils rentrent en France, ce n'est pas pour cette raison-là. Patricia s'émerveille de voir des arbres sans feuilles, l'auteur, moins. Ils se fixent en banlieue, et la grossesse suit son cours, d'examens normaux en examens normaux. Dans un parc, une petite fille trisomique attire l'attention de Patricia, "Elle est mignonne", prémonition maternelle ou relecture du père consterné à la naissance de sa propre fille affectée de ce chromosome en trop ?

Il se souviendra qu'au Brésil, ces enfants-là sont dits spéciaux, spéciaux au sens d'exceptionnel et qu'il faut donc considérer que l'on a de la chance d'être choisi par eux, "c'était une preuve de confiance, le signe que nous saurions nous occuper d'elle".

Cette vision "magique", Fabien Toulmé raconte le début de son chemin vers son acceptation, parce qu'après le choc de la naissance, il faut faire aussi le deuil de l'enfant normal attendu, et tous les petits deuils qui vont avec, une croissance où l'on s’émerveille des premiers pas, des premiers mots. Pour Julia,  ce sera plus long et plus compliqué, forcément.

Le titre annonce la violence de cette naissance dont le handicap transforme la joie "normale" en peur et en colère "anormales". La peur et la colère qui se plantent dans le cœur du père comme une grosse épine dans le dos, coincée définitivement dans sa vie, par le hasard d'un truc en plus.

Puis, vient le temps d'un certain apaisement et de l'amour pour Julia, un amour à construire, pas donné d'évidence. Et quand la question essentielle a trouvé sa réponse, "c'est ma fille et je l'aime", viennent toutes les autres, esquissées et en devenir dans la seconde partie du livre. L'auteur réalise petit à petit que les peurs seront infinies, à vie, pour lui, elle, et eux, la peur des autres enfants, mais aussi celles des autres parents d'enfants trisomiques, celle des "vous ne le méritiez pas", l'engagement d'une vie entière dans les méandres du handicap, le "handicap land".

Avoir la responsabilité complète et entière de son enfant, quand on pense, déjà, ça fait peur. Sauf qu'avec un enfant normal, généralement, on n'y pense pas, enfin pas tout le temps, alors que là, si. 

L'auteur ne verse pas dans le pathos, ni dans la dramatisation, et à la fin de l'album, il a même glissé des vraies photos de sa vraie Julia, des sourires jusqu'aux oreilles.

Bonne route avais-je envie de murmurer, bêtement.

 

18/11/2014

Cats Kang Hyun-Jun

Ce manga ( qui se lit à l'endroit, ce que je n'avais pas compris tout de suite ...) est la preuve incontestable que l'âme des chats est universelle ( ce dont j'étais déjà persuadée, du fait que mes chats successifs, mon chat actuel, et ceux que je peux observer par ailleurs, prennent ce postulat au pied de la lettre, comme les humains, d'ailleurs, sauf que pour les chats, c'est vrai) et aussi que le japonais (l'homme) est étrange (pour moi, mais ça aussi, je le savais déjà aussi vu mes échecs successifs et redondants face à la littérature nippone).

De courtes historiettes mettent en scène des aphorismes : "le chat ne voit pas l'homme qui balaie, mais seulement le balai" est par exemple indéniable (ça marche aussi avec la serpillière et la fragola, je sais de quoi je parle ...) , de même que "Le chat peut dormir comme un homme alors que l'homme ne peut pas dormir comme un chat", illustre, entre autres la supériorité évidente de l'animal pour qui se rouler en boule la patte derrière la tête n'engendre aucune courbature. ou encore, une autre évidence qui m'a fait vraiment rire "le chat pense qu'il est humain" ce qui conduit "l'homme à oublier qu'il est un chat", légitime que l'on se retrouve à expliquer à une bestiole faussement candide que vous commencez à en avoir franchement assez qu'il salisse les draps de ses pattes sales ( dans le manga), qu'il confonde le sèche linge avec un hamac (chez moi). Le chat japonais, comme tout chat normal fait les choses essentielles dans le même ordre, il dort, se lave, mange, dort, se lave, mange ... C'est rassurant et plutôt drôle.

Là où j'ai ouvert des yeux étonnés, c'est sur le propriétaire de chat japonais qui nourrit son chat avec une pêche à la ligne ou s'en sert comme moyen d'obtenir un baiser indirect de sa petite amie, les allusions scatologiques, l'immaculé carrelage des W.C qui semble servir de litière au félin ... C'est parfois un peu étrange, mais l'humour passe et l'on passe un moment d'identification plutôt amusant. 

Un manga qui m'a été offert par ManU (ben, je ne fais pas des SP¤ mais ceci est une SB¤). Merci beaucoup ! 

¤ Service de presse

¤Service de blogs

30/10/2014

Jeune fille en Dior Annie Goetzinger

jeune fille en dior,annie goetzinger,bande dessinnéesL'immédiate après-guerre, 1947, alors que le rationnement sévit encore, quelques privilégiés se ruent au premier défilé de haute couture de l'inconnu qu'est alors Christian Dior, une débauche de luxe dans des salons bondés et c'est l'immédiate explosion du New Look. L'euphorie touche à peine le timide créateur. Traînent bien quelques mauvaises langues illustres pour évoquer les débuts obscurs du normand dont la faillite familliale n' empêche pas ce début grandiose et cet étalage de luxe insolent. On passe ensuite dans les coulisses grâce au personnage de Clara, au départ obscure chroniqueuse dans "Le jardin des modes", puis mannequin, puis amie, puis cliente ... Et on comprend rapidement que l'intérêt de la dessinatrice de cette bande dessinée, réside uniquement dans les robes, rien que les robes, comme le dit d'ailleurs leur initial créateur.

Superbement dessinés, on assiste à un envol de chiffons soyeux très maîtrisé, ils envahissent les pages et tournevoltent comme dans une romance un peu creuse. La trajectoire du maître est linéairement plate, comme celle de l'héroïne qui nous la chronique. Le travail harassant des pauvres mannequins dont la devise désespérée est "Qui dort dîne", n'a d'égal que celui de leur inspirateur vénéré, exigeant mais attentif. 

Bref, un scénario à l'eau de Dior, malgré de superbes dessins de robes (on l'aura compris), et même si quelques vignettes montrent le décalage entre la réalité de la pauvreté de l'époque et la vanité arrogante du monde de la création et du commerce, c'est bien peu. Et comme monsieur Dior est montré comme étant essentiellement un artiste dans l'âme, l'aspect mercantile de l’univers du luxe est aussi gommé. pas de contrepoint, donc, cela fait un panégyrique qui fleure juste bon une flânerie pour happy few.  

14/10/2014

Césaré Fuyumi Soryo

cesare,fuyumi soryo,bandes dessinées,mangasMoi, je croyais que les mangas, c'était une B.D pour nuls de l'histoire, avec des personnages aux grands yeux et des dialogues limités à "Akaï", "Bong", "t'es mort" (je ne sais pas comment on dit "t'es mort" en japonais mais "Akaï", c'est "vas-y" et "Bong", c'est "j'ai gagné, t'as perdu", enfin, selon moi). En plus, lire à l'envers,le temps que je me sorte de ma tentative liseuse et que je retrouve mes vraies lunettes, je la voyais pas percutante l'expérience. Mais, trop tentée par C. de Jardin buissonnier, je me suis lancée. Et le problème, est que je ne peux plus m'arrêter ( au point que j'ai souscris à une carte de bibliothèque, vu que fiston et fifille ont refusé de continuer à me laisser de la place sur les leurs, les ingrats....) Du coup, maintenant, j'ai les mains qui tremblotent et la sueur au front dès que je m'approche de l'étagère des mangas, trop peur que la suite ait été empruntée, je vais finir par les planquer ailleurs, pour être sûre. Mais je sens que le bibliothécaire me guette du coin de l’œil torve de la répression de la lectrice fanatique ..)

Ce manga se situe dans le temps des Borgia, et il arrive à ressusciter l'architecture de la Renaissance, y flotte même un air de reconstitution historique à l’atmosphère fétide, fleurant bon le crime, les trahisons, les alliances contre nature, les complots en sous-mains et les rancunes tenaces. Et même si Césare y gagne les fameux grands yeux et la chevelure flamboyante en gros plans fixes, le genre Méduse du Caravage en noir et blanc, on est loin du pays de "Oui-Oui".

Le Césaré est encore bien jeune, un tant soit peu idéaliste, voire révolté lucide face aux accointances du siècle entre la religion et la politique, cultivé à l'excès, débatteur en diable et étudiant intermittent à l'université de Pise.

Dans cette université , il est le chef de la confrérie des espagnols, être le bâtard reconnu d'un cardinal n'étant pas plus choquant qu'une élection du pape contrôlée par des intérêts politiques. Il va y prendre sous son aile ( sombre, mystérieuse et d'autant plus attirante que sa chevelure en plan fixe est noire de jais), le jeune Angelo, blond, évidemment, lui, comme les blés de l'innocence. Angelo est le petit-fils d'un artisan de Florence, patronné par Lorenzo Médicis en personne, pour reconnaissance de son intelligence hors pair. Sauf que le blondinet, il est ignorant des usages en usage dans l'échelle du respect dû aux grands. C'est ainsi qu'il ignore les marques de la politesse envers le leader obligatoire des étudiants florentins, le fils de Lorenzo, Giovanni Médicis. Il accumule les entorses à l'étiquette et son franc parler naïf laisse bruire les futurs retentissements dans l'ombre des futurs super puissants de ce monde riche en intérêts divergents, et obscurs, surtout obscurs d'ailleurs pour l'instant ... (bon, si vous avez lâché maintenant la lecture de cette note, sachez que dans la vie réelle, j'en suis au cinquième tome, et que donc, après, je ferai plus court, normalement ...)

L'élection du nouveau pape se profile, le père de Césaré attend dans la semi pénombre, les pauvres grouillent à la porte de Pise, Savanarole rôde. En attendant les tomes suivants , je me laisse savourer cet étonnant voyage dans le temps et dévore des yeux la délicatesse d'un paysage toscan, des clairs-obscurs baroques aux détours du raffinement d'un dessin, la délicatesse d'une tapisserie ou d'un plafond à caisson, les rendus d'un sol pavé.

En plus, c'est en noir et blanc, c'est dire ...

04/10/2014

Moderne Olympia Catherine Meurisse

moderne olympia,catherine meurisse,bandes dessinéesL'Olympia, celle de Manet est sortie de son cadre, ce qui n'empêche qu'elle n'en est pas plus habillée pour autant et c'est toute nue et sans pudeur, juste avec sa fleur, son modeste ruban au cou, son petit bracelet et ses mules, qu'elle se promène dans le monde foutraque et délirant concocté par Catherine Meurisse.

Dans ce monde là, les tableaux sont des films, les ateliers, des studios de tournage, et les peintres ont disparu, laissant leur place à des réalisateurs-techniciens-producteurs avides ... Le rêve de cette très moderne Olympia est de tenir un premier rôle dans une superproduction, et aussi d'incarner Juliette (Ben oui, Moderne Olympia est ici davantage une romantique fleur bleue qu'une prostituée provocatrice). En attendant, comme elle appartient au monde des modèles-acteurs des Réfusés, elle n'obtient que des rôles de figuration dans les super productions officielles dont la star est la Vénus ( celle de Cabanel), perpétuellement escortée de ses trois amours échos retenus par leur ruban en laisse.

Olympia se précipite partout où elle pense avoir sa chance ( et accessoirement tente de trouver son Roméo) et sur son chemin, on croise des copines à elle, la buveuse d'absinthe de Degas, la charmeuse de serpent du Douanier Rousseau, quelques danseuses de Toulouse Lautrec et de Degas, un fifre, un déjeuner sur l'herbe ... Bref des tableaux dans le tableau à ne pas y reconnaître son maître ...

Un album séduisant, brillant, érudit, culotté et enlevé sur un air d'opéra bouffe d'Offenbach, un peu court quand même dans le propos, un jeu de piste amusant à suivre, mais plus comme une amusette saugrenue, un moment de référentes dingueries.

24/09/2014

Le chien qui louche Etienne Davodeau

"Le chien qui louche" est une croûte, une vraie croûte, dans les grandes largeurs, elle représente, de manière fort logique, un chien qui louche, un portrait de chien, et rien d'autre ; portrait qui va être accroché dans une des salles les plus prestigieuses du Louvre et cette bande dessinée raconte cette odyssée obscure et inconnue.

Sa porte d'entrée est Fabien, lui aussi obscur et ordinaire personnage, qui est, la plupart du temps, gardien de salle au musée, il change de salles, ne s'y ennuie pas. Il a rencontré une dulcinée et vient de faire connaissance avec sa tribu d'hommes, frères, père, grand-père, ce sont les Benion. Un peu étranges avait-elle prévenu, ce qui s'avère fort juste. Les Benion font depuis des siècles dans le siège provincial, dans le meuble de qualité et se tiennent les coudes. Pour démontrer leur puissante ascendance, ils retrouvent pour Fabien l'oeuvre de l'artiste ancestral, "Le chien qui louche", donc, et à leur manière quelque peu bourrue et autoritaire, ils vont entraîner le pauvre gardien amoureux dans une entreprise de reconnaissance du génie familial.

Un mystérieux habitué du Louvre plus tard, monsieur Balouchi, membre d'une aussi mystérieuse "République du Louvre, et voilà qu'entre en ces lieux majestueux, Gustave Benion, avec " son misérable cortège des peintres du dimanche" ...

Bon, l'intrigue manque de ressorts, c'est certain, mais c'est aussi drôle et surtout, le rendu du Louvre par les traits de plume de Davodeau arrête vraiment le regard. De ce lieu, il montre les salles surpeuplées et les coins déserts : de "La victoire de Samothrace" et sa foule d'admirateurs photographiant ( où la beauté de la statue éclaire plus que les flashs et semble alors si solitaire ...), au vide plein d'échos de la cour Puget, les statues de pierre y semblent résonner des mots des visiteurs qu'ils n'ont pas. Le Louvre vu comme une sorte de sanctuaire à double face, une publique, pour les stars, et une intime.

Pour moi, le sujet de la bande dessinée, c'est ce Louvre là, où les statues se dressent solitaires où les œuvres et les gardiens du temple contemplent d'un regard indulgent, les agités qui passent dans leur présent, de la hauteur que donnent les siècles de présence silencieuse.

24/05/2014

Gaza 1956 "En marge de l'histoire" Sacco

gaza 56,en marge de l'histoire,sacco,bandes dessinées,dans le chaos du mondeAutant le dire tout de go, c'est de la B.D pas drôle, mais pas drôle du tout, même, voire, lourde. Dans les deux sens du termes, c'est gros, c'est long à lire (ben oui, j'ai mis trois jours, et encore, je suis dès fois revenue en arrière, je croyais avoir compris mais non. Mais bon, je n'ai pas fait que cela pendant trois jours non plus, faut pas exagérer, c'est du lourd, mais c'est bien fait, et si je n'avais pas compris, c'est que moi, je suis néophyte, et fans la B.D. lourde, et dans l'histoire de Gaza)

Autant le dire aussi tout de go, si le sujet politique ne vous passionne pas, pas la peine, ça ne cause que de cela, pas la moindre amourette ni respiration ludique en vue. Je veux dire, on n'est pas dans "Les chroniques de Jérusalem" (même si j'ai adoré "Les chroniques de Jérusalem", ce pourquoi j'en suis arrivée à Sacco ; je suis un fil, en fait). On est de l'autre côté du mur, celui des Palestiniens, le mur n'est pas encore construit, mais c'est tout comme, c'est juste que les pierres et le béton, ils sont déjà partout.

Sacco se montre enquêtant à Gaza d'abord, puis à Rafah.  Il y a des cartes pour expliquer, parce que les territoires semblent minuscules, mais c'est super important de comprendre où les choses se passent, parce que cela explique aussi pourquoi. Son enquête n'est pas simple. Il veut retrouver ce qu'il s'est passé un certain 12 novembre 1964, mais avant, pour que l'on comprenne, il doit remonter aux origines de cette journées de meurtres des Palestiniens par l'armée israélienne, et ce n'est pas évident, évident, tellement il y a de fils qui se croisent. Il y a le rôle de l'Egypte, de Nasser, de ses liens avec l'URSS, l'arrivée des réfugiés palestiniens sur leurs propres territoires devenu israélien, leur installation dans la précarité, les hommes qui s'engagent dans la lutte et puis, maintenant, les mêmes, fatigués, floués. C'est un monde de témoignages qui défilent, tentent de reconstruire de dire et moi j'aime bien ce mode là ( pas ce monde-là, c'est autre chose ...). Sacco cherche donc les derniers témoins de ce jour oublié, le jour où les hommes de Rafah sont rentrés dans une école, certains pour ne plus jamais en sortir, humiliés des heures durant par des soldats, sans doute aussi perdus qu'eux mais plus armés et plus soutenus par une légitimité de mensonges.

L'intérêt du truc, ce n'est pas, j'ai trouvé, le récit du jour dit "de l’école" mais la retranscription imagée des difficultés du Sacco pour retrouver cette mémoire. Parce diluée dans les autres extasions, distorsions, entre les balles traçantes et les morts du quotidien, pour eux, c'est tous les jours, alors,finalement, qu'importe ce jour de plus. C'est juste un jour de plus, un jour passé, les témoins le confondent avec les autres, celui où le père est mort, celui où le fils a été porté par un vent de l'histoire qui passait par là, une rafale, une erreur.... Il y en a tellement, les vieux mélangent, les jeunes s'en fichent, ils provoquent sur les ruines les restes d'une fierté de combattre qui n'a presque plus de sens.

L'intérêt, c'est de  montrer que, finalement, ce jour de 56, terrible et meurtrier s'est noyé dans la succession des jours terribles et meurtriers, qu'il y en a eu tellement et qu'il y en encore, tous les jours. Alors quel intérêt le passé quand le présent se dilate, ne donne pas le temps de revenir scruter les événements arrières puis que c'est là, en ce moment, que les maisons sont détruites, rasées par des bulldozers qui semblent juste errants ? les attentats à Tel Aviv font grincer des dents et divisent les hommes qui accompagnent Sacco. En sont-ils heureux des enfants juifs qui meurent ? Certains oui. Pas tous. 

L'intérêt aussi, est de montrer que, finalement, le seul dépositaire de cette histoire, est cet auteur, Sacco, et nous, à travers lui, et donc qu'elle leur est volée, aux victimes, transférée à ceux qui ne l'ont pas vécue et qui sont partant les seuls à qui comprendre quelque chose. Constat plus qu'amer.

11/05/2014

Les mauvaises gens Etienne Davodeau

les mauvaises gens,étienne davodeau,bandes dessinées,romans graphiquesLe titre m'a induit en erreur, j'ai pensé qu'on allait me raconter une histoire de beaux salauds, or en fait, c'est l'inverse, c'est une histoire de bels gens. On comprend vite que Marie Jo et Maurice, ce sont des profondément gentils, profondément croyants et en dieu et en un syndicalisme quasi révolutionnaire, une gauche catholique en pays de Mauges.

Marie Jo et Maurice, ce sont les parents de Davodeau dessinateur, il les biographie en leur remettant dans leur contexte, les années cinquante, le pays des Mauges, dit celui des "usines à la campagne" : un territoire étriqué, dans tous les sens du terme, le paradis de l'usine à chaussures, côté patrons, s'entend. Je ne sais pas en vrai, mais sous la plume de Davodeau, les Mauges, on n'a pas vraiment envie d'y aller voir pousser les palmiers ...

Au fil de l'histoire reconstituée de ses parents, l'enfance, les petites études, toutes petites parce qu'il faut aller travailler, l'apprentissage, Davodeau montre les particularités de cette époque en ce lieu : un avenir borné, alors que la France est encore celle du plein emploi, des piliers en ferment l'horizon, les saints patrons de l'usine qui vont dans la main d'un clergé pontifiant les bonnes morales, surtout celle de l'obéissance, de la soumission aux lois du profit sur le dos d'une ruralité qui s'engouffre dans les portes des usines. Maurice et Mari Jo font parti de ceux qui aspirent à un peu plus d'air.

Mari Jo commence sa carrière en collant des semelles de chaussures à longueur de longues journées. Maurice a un plus de chance, il est apprenti mécano dans l'atelier du coin, et au moins, lui, il apprécie ce qu'il y fait. Leur ouverture au monde se fera avec la JOC, ils deviendront des militants à leur pointure, luttant simplement pour un peu plus de droits et de respect, sans grand discours, mais au jour le jour. C'est un bel hommage, c'est peut-être aussi, pour moi, en tout cas, la limite de ce Davodeau là. Maurice et Mari Jo, ils vont tout droit, toujours fidèles humanistes, jamais montrés doutant. Mais c'est sûrement le contrat que l'auteur a passé avec leur vérité. D'ailleurs, l'histoire s'arrête à leur bonheur ressenti le soir de l'élection de Mitterrand, on se doute qu'après, ce sera plus dur pour ces purs ordinaires.

Ce que j'ai préféré en réalité, c'est le regard de l'auteur d'aujourd'hui sur cette période qu'il explique en restant à une juste distance, revenant en arrière pour livrer les traces d'une véracité qu'il touche du doigt et remet à jour, les vestiges de la guerre d'Algérie, le parcours d'un prêtre ouvrier ... et ses parents, lisant et commentant ses planches, celles que l'on vient de lire nous aussi. Le procédé est un peu le même que dans "Mauss", sauf que là, les trois, ils sont liés par la tendresse.

24/04/2014

Lulu femme nue Davodeau

Lulu femme nue, Davodeau, romans graphiques, bandes dessinéesLulu est une femme ordinaire, plus qu’ordinaire même, une femme transparente, négligée, du genre qu’on ne regarde plus depuis longtemps et qui s’est perdue de vue. Après 16 années de femme au foyer, elle cherche un emploi, mais ce temps passé entre trois enfants et un mari imbuvable l’ont voûtée, pliée. Lulu a les cheveux en berne, le jean informe, les rides qui lui tombent comme des cernes sur l’âme.

A la suite d’un entretien d’embauche humiliant, dont on devine qu’il n’est pas le premier, Lulu ne rentre pas chez elle. Pourquoi ? Ce n’est pas dit, on peut penser qu’elle a juste besoin de vide, ou de dire non, ou d’agir pour elle, ou les trois à la fois. Modeste dans sa révolte, Lulu passe la nuit dans un hôtel, sans bagage et sans suite. Une autre solitude ordinaire croise la sienne, celle d’une voyageuse de commerce, et Lulu s’en va alors un peu plus loin. Lulu fait une fugue au bord de la mer, à son âge, ce n’est pas raisonnable. Avec son vague à l’âme toujours flottant et le jean toujours en berne, Lulu va sur la plage, vers des moments à elle, va regarder les paysages et les autres. Elle ouvre la parenthèse de la générosité et des rencontres. Et comme elle a, quand même, de la chance, elle va en faire deux belles, d’amour et d’amitié, avant de retourner, sans doute vers sa normalité qui l’appelle, comme si d’invisible, elle devenait indispensable ...

Bref, un road movie de l’âme de celle qui ne savait plus qu’elle en avait une.

Pour tendre un peu son fil narratif, Davodeau divise son récit en périodes : chacune est connue et racontée, par un seul des personnages de l’assemblée de ses amis, réunis chez elle, sur la terrasse, autour de sa fille adolescente et de ses deux fils qu’il s’agit de coucher, en attendant. En attendant quoi ? Ben, justement ... Lulu n’est pas sur la terrasse, son affreux mari lamentable non plus ( car autant on s’attache à Lulu, autant on lui collerait bien une série de peux de bananes sous les béquilles à celui là ....) et on comprend rapidement que c’est dans la maison que se tient le fin mot de l’histoire.

Même si j’ai été moins touchée par cet histoire que par « Chute de vélo », du même auteur, c’est par pure subjectivité, car c’est un album fin, très fin, une histoire de gens ordinaires qui défaillent, un temps, de l’infra ordinaire. Ils sont regardés un peu autrement et l’auteur leur donne une épaisseur généreuse (mis à part au Tanguy, donc la rédemption n’est pas gagnée). En deux tomes, à lire impérativement à suivre, sous peine de frustration énervée.

 

05/04/2014

J'aurai ta peau Dominique A., Arnaud Le Gouëfflec, Olivier Balez

J'aurais ta peau Dominique A., Arnaud Le Gouëfflec, Olivier Balez, bande dessinéePas idée d’être un chanteur de variété sans l’être vraiment, pas idée d’avoir un manager de moins de cinquante ans qui picole comme un trou, pas idée d’avoir un fan sosie qui vous colle à la peau,  pas idée de vouloir faire ses courses tranquillement, pas idée de se perdre dans les coulisses, pas idée d’avoir un prénom aussi commun que Dominique, ce qui fait que dans le métro, on vous reconnaît sans mettre le bon dessus votre crâne rasé, Daniel ? Etienne ? Christophe ? (j’avais un bon copain qui était assez connu de visage dans les seconds rôles au cinéma et qui a renoncé aux transports en commun par fatigue d’entendre « Je vous ai vu dans le dernier, comment déjà ? Vous vous souvenez, un nom qui finit par « ouche » ? » - « Lelouch ? » - « Non, pas ça, un plus connu. » Ceci dit, il n’avait jamais tourné avec Lelouch , mon copain. Ni avec des plus connus non plus) Pas idée donc d’être célèbre, mais pas trop, pas partout, pas par tout le monde, et de l’avoir choisi. Pas idée, enfin d’avoir une lettre à la place d’un nom entier, si cela ne vous place pas en tête des ventes, en tout cas, cela vous place en haut de l’alphabet. (Ce qui m’a fait penser à ses entreprises de taxis qui  prennent le nom de compagnie AAAA, ce qui n’a rien à voir avec le choix de Dominique A, enfin, je ne pense pas, il n’avait pas vraiment besoin d’être appelé au milieu de la nuit, je suppose ...). Le A. fournit aussi le prétexte à ce petit road movie en bulles autour de la célébrité et de l’anonymat, enfin, je crois que ça parle de ça, et aussi de Dominique A.

Du coup, une B.D qui limite quelque peu son champ d’action à ceux qui connaissent Dominique A et qui apprécie le parcours et la figure de ce chanteur, un peu atypique, mais pas trop décalé ( ce qui est mon cas, évidemment, je ne crois pas que j’aurai lu une BD qui s’appellerait «  Sheila j’aurai ta peau » et qui montrerait la chanteuse en prise avec ses fans à couettes, enfin, on ne sait jamais, hein ...) . Donc, le chanteur est menacé de mort par une lettre anonyme, ce qui n’est pas sans l’intriguer, ni sans intriguer son entourage, il n’a pas vraiment le profil John Lennon. Il porte plainte quand même,  l’occasion d’un savoureux dialogue entre lui et la police réaliste, trouve refuge auprès d’un Philippe Catherine aussi déjanté qu’on puisse l’imaginer, on jette un œil en curieux dans les coulisses : « Tiens Dominique A. et Philippe Catherine sont amis, j’aurais pas cru ». Bon, ça ne change pas la face du monde, non plus, hein ..Un amusement, qui sans hagiographie aucune, vous campe un chanteur de bonne foi qui a pris plaisir visiblement à l’exercice de la duplication graphique. Très réussie, il faut le dire, en noir et vert .... ( je craignais un peu l’aspect verdâtre, mais non, ça passe plutôt bien)

Seul bémol, cette lecture a réactivé mon addiction à la version du chanteur des « Enfants du Pirée », je crains que l’overdose ne guette fiston, à qui j’ai entrepris de faire connaître la « bonne chanson française  à texte », après la « bonne littérature jeunesse sérieuse »,. Pour mon homme, la palme est à la mélancolie des oiseaux », et puis, il y a « Les éoliennes », aussi.

 

Spéciale dédicace aux A :

01/03/2014

Chute de vélo Etienne Davodeau

Chute de vélo, Etienne Davodeau, bandes dessinéesUn village immobile dans une torpeur de chaleur, quelque part dans une campagne dépeuplée, des champs, de légères montées, de légères descentes. Une rue immobile, deux maisons face à face ; l’une est vide, l’autre en travaux. La maison vide est de ces maisons un peu tristes qui ont été peuplées de cris d’enfants et de courses dans l’escalier et où le silence est devenu le seul propriétaire de la poussière. Les vieux planchers et les matelas sont en friche, le jardin est devenu ronces et broussailles.

Arrivent la lumineuse Jeanne, son tendre mari en short, leurs deux enfants presque sages et le cousin, un peu plus grand, fils d’un frère qui ne viendra pas, parce qu’il ne veut plus venir là depuis longtemps. Arrive ensuite l’oncle Simon, celui qui vend des voitures, sans vraiment aimer cela, mais surtout survivant d’un accident qu’il mime jusqu’à plus soif.

Il s’agit de leur dernier été dans cette maison. La mère de Jeanne et Simon est à l’hôpital où elle se croit chez elle. Elle a des trous dans la tête et il faut vendre, et pour vendre, il faut vider et nettoyer. C’est ce qu’ils sont venus faire, tous les trois. Trier, enlever meubles et poussières, débrouiller, pendant que les trois enfants lorgnent sur la maison d’en face où se joue une autre histoire entre le patron maçon un peu con, et son arpèt. Une histoire simple d’enfants qui jouent à se faire peur, d’une parole de trop et un mini drame à la hauteur de ces jours qui coulent, entre famille et mélancolie. Et puis, il y a aussi Toussaint, l’ami de toujours de Jeanne et de Simon. Toussaint qui aide et rôde pourtant autour d’eux comme autour d’une faute inavouable. Evidemment, à la fin, on saura ... même avant, pourquoi Toussaint a un souci avec le repentir ...

Mais, jusque là , le temps de cet été, la mère revient passer quelques temps avec eux, dans ce lieu qui n’est plus le sien, comme les siens ne le sont plus non plus. Les jours s’écoulent, plein du quotidien, on secoue, on dit trois mots, deux de tendresse et deux pour chambrer. Une blague, un geste anodin, on se connaît si bien ... On mange le soir sur des chaises en plastique, sous l’arbre, dans la cour où le jour, il fait trop chaud. On boit une bière. On cherche l’arpet, qui a disparu, puis la grand-mère qui a fait une fugue et qui regardait de trop près la rivière. Simon tombe de vélo, le petit arrive à en faire.

Un peu de la vie des autres, d’un moment qui soude et sépare, des secrets presque minuscules qui s’effritent, des dessins justes plein de trop de trucs qui touchent et font rire, des répliques d’une simplicité qui fait mouche. Je l’ai lu, je l’ai fini, et j’ai recommencé du début. Je l’ai refini. Et j’arrête là pour le moment, vu que c’est un prêt, qu’il falloir que je le rendre. Je n’ai plus qu’à aller l’acheter  ...

08/02/2014

Kaboul disco tome 1, Nicolas Wild

Dont le sous titre est : "Comment je ne me suis kaboul disco,nicolas wild,romans graphiquespas fait kidnapper en Afghanistan"

Nicolas est un dessinateur de BD en perte de vitesse. Une petite annonce et une situation personnelle flageolante le poussent dans un avion à destination de Kaboul, embauché par une société de communication, la « Zendagui média et cie ». Une étape prolongée en Azerbaïdjan , lui vaudra avant même toute intégration, une image collante de looser, qu’il cultivera, plus ou moins d’ailleurs, involontairement.

A Kaboul, il découvre le projet qui lui vaut son contrat. Il doit réaliser les dessins pour une bande dessinée qui explique la nouvelle constitution afghane aux enfants. Il y a d’ailleurs quelques exemples du projet fini à la fin de la B.D, et c’est assez amusant de voir le décalage entre la naïveté voulue de la commande et le cynisme que montre Nicolas. Pas le sien mais celui du milieu dans lequel il doit graviter, celui des expats de la com ‘. Frime, bringues, cynisme à tous les étages de la Guest House où ce petit monde se confine. Ils sont payés pour pondre des projets culturels tous azimuts et qui semblent peu en phase avec la réalité politique du pays, dont ils n’ont guère cure. Le principal souci est de trouver de la bière et des contrats. C’est leur patron qui donne le la. Le boss, le sexy monsieur Spidault a une arrogante mèche blonde, le portable collé à l’oreille, ildébite sa success story devant la glace : «  Comment j’ai réussi les plus beaux coups en Afghanistan ».... Autre souci de taille : que le restaurant, « La joie de vivre » continue à servir du civet de biche aux airelles ... C’est dire la portée culturelle et humanitaire de ces gens-là ....

Nicolas est flanqué pour réaliser son projet de Tristan, le triste sire de la bande, vu que lui, il bosse. Vraiment. Du coup, il passe pour le rabat-joie, le missionnaire fanatique. Nicolas, lui, navigue entre ces deux extrêmes, il prend un peu de civet aux airelles, mais du bout des doigts, il tente des sorties vers l’autochtone, et même si il y roule mal sa bosse, il reste le sympathique éléphanteau qui tente de ne pas casser trop de porcelaine et de marcher droit, voire de continuer à se regarder dans la glace sans trop de honte.

Le tableau est cynique, l’humanitaire de la com’, c’est tout pourri et compagnie, et la réalité du pays, elle est encore plus pourrie. Et quand cette réalité rattrape le cynisme et bien, les expats, ils font moins les malins du portable ...

Ce roman graphique a quand même un défaut majeur ... Je l’ai lu après « Chroniques de Jérusalem » et « Chroniques birmanes » et comme le principe est un peu le même (un dessinateur de BD qui raconte son quotidien dans un pays tout pourri), forcément, il y a comparaison, et même si j’ai bien aimé « Kaboul disco », j’ai quand même une préférence pour les dessins de Delisle, plus poétiques, si dépouillés qu’il n’en reste presque rien, que l’humour de l’infra ordinaire.

N’empêche que je lirai la suite des aventures de Nicolas "Comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan".

 

25/01/2014

Gemma Bovary Posy Simmonds

756_file_flaubert2.jpgUne réécriture contemporaine de madame Bovary, évidemment, mais pas seulement. Il est quand même préférable de connaître le roman de Flaubert pour mieux apprécier les clins d’œil ; le rendez-vous à la cathédrale, le coche transformé en van mais qui, comme son ancêtre à chevaux, bouge et oscille,  achevant en soubresauts éloquents une course folle de désir dans les rues de la ville, en un parking souterrain qui vaut bien l’ombre de la nuit flaubertienne.

Gemma Bovary est bien sûr un jeu avec les must du roman, la platitude de Charles, le refuge de l’ennui dans les amants, les dépenses qui vont avec ... mais si ce roman graphique n’était qu’un calque, son intérêt serait bien mince. Les dessins, le texte se réapproprient l’éternelle insatisfaction du bovarysme. Et c’est plutôt bien vu même si c’est moins corrosif. Gemma s’y montre fascinée, comme Emma en son temps par les clichés de la réussite, le monde du clinquant, de l’esbroufe, incarné ici par son premier amant, Patrick Large ( qui mélange Rodolphe et un peu du Léon de la fin), un bellâtre quelconque. Sauf que Gemma a remplacé la lecture échevelée des romantiques et leur goût du prince charmant, par celle des magazines people du cabinet de son dentiste de père et que son bellâtre lui sied à merveille.

Le monde de Gemma est celui de la mode, des magazines déco. Elle y travaille d’ailleurs, lorsque évincée brutalement par le beau Patrick, elle tombe sur le dos de Charles. Moins plat que l’original, il est restaurateur de meubles anciens dans un quartier plutôt minable de Londres, Gemma trouve son appartement si authentique et « so charming », qu’elle s’y installe et en rafistole le décor en même tant que son cœur et son orgueil. Charles est-il aimé ? Rien n’est moins sûr, toléré, plutôt, utilisé, tant qu’il cadrera avec l’idée du cadre et du décor artificiel où Gemma imagine sa vie, la sienne plutôt que la leur. Poursuivi par la rancœur de son ex-femme qui leur colle dans les pattes les deux enfants de ce premier mariage, Charles cède toujours à ses récriminations mesquines (les lettres de la harpies sont un modèle d’hypocrisie assaisonnée de bassesses vengeresses, très drôles ...), ce qui évidemment exaspère Gemma. Elle rêve d’autre chose ... de France provinciale, d’authentique exotique ... Un peu poussé, Charles finit par accepter la transposition dans une chaumière, en Normandie, « so charming » elle aussi ... Evidemment, s’en suivra ce qui devait s’en suivre ...

On cherche Homais, mais on trouve Joubert, le gentil boulanger de Bailleville, un peu espion et amoureux de Gemma et qui va aider à sa chute, obsédé qu’il est de la femme romanesque et frustrée, et bien sûr un jeune châtelain, nouveau support des fantasmes décoratifs de la belle. Et à la place d’une peinture de la bêtise provinciale, celle de l’immigration des riches anglais vers l’odeur du bon pain, authentique lui aussi, forcément !

Beaucoup de textes pour ce qui ne peut être nommé bande dessinée, des dessins quasi minimalistes, illustratifs, c’est amusant, bien fichu, jusqu’à la fin quasi à la Agatha Christie, un pied de nez à la tradition du bon croissant au beurre : qui est coupable de la fin d’Emma ? Un peu tout le monde finalement ... Elle passera comme passe les images de celles qu'on aurait pu aimer mieux.

 

Je ne résiste pas à la tentation d'un lien vers une autre réécriture, bien différente et aussi plate que les conversations du vrai Charles, elle ne manque pas d'exotisme non plus, mais au second degré seulement ... Madame Bovary 73

19/12/2013

Dora Minaverry

dora-minaverry-L-AUanaY.jpgUne note sur un blog souvent fréquenté peut être piègeuse ... A bonne blogeuse saluts entendus ... Je trouve chez Keisha deux présentations de "romans graphiques" qui m'allèchent les babines.  Je note sur mon carnet à pièges et je me rue vers la bibliothèque de mon quartier. Pauvre de moi ... Rien dans les présentoirs. Et pourtant, j'avais durement négocié deux places sur la carte de mon fils, vu que je n'en ai pas. Fin du premier round, mais l'envie me taraudait et quand l'envie nous tient ...

Deuxième ruée de saison, la tournée des cadeaux de Noël. La mienne passe forcément par une librairie, tiens donc, spécialisée en B.D, tiens donc, les deux titres y sont, tiens donc, pour une fois que j'avais mon carnet sur moi, alors que j'étais partie faire des achats pour les nombreux autres, donc pas d'achats hors de la sacro sainte liste de Noël, non, non, Athalie, sors de ce corps ... C'est alors que, mais oui, "l'héritage", ce serait bien pour mon neveu amateur de Sacco ( comment cela, cela n'a rien à voir, Sacco, c'est en couleur aussi des fois ... et il parle des Palestiens non ?). Donc, "L'héritage" dans la besace. Mais "Dora" ? à qui caser "Dora", parce les romans graphiques en noir et blanc sur la chasse aux nazis par une fille de déporté, chez moi, on va commencer à trouver que je fais dans le lourd. Dans le doute, je ne demande pas de paquet cadeau.

De retour dans mon canapé, les pieds au sec et l'esprit aussi vidé que ma carte bleue, je fais le point. Pas le choix ( ben non, hein ...),"Dora" sera pour moi. Et comme là, je n'ai plus rien à lire ( comment ça "Le dernier arbre" de Tim Gautreau était à côté du canapé ? Je ne l'avais pas vu ...) et que ce n'est pas la peine d'attendre Noël puisque des cadeaux, je m'en suis fait d'autres, je me cale en me disant que cette petite supercherie avec mes scrupules financiers ne va servir qu'à me boucher une demi heure de dent creuse de lecture.

Que nenni ! Y' a pas que la note qui est piègeuse. Il m'a fallu une heure et demi et pas mal de neurones à secouer hors des flocons de Noël pour arriver au bout de cette superbe tentation. (les pieds, ça allait, ils se réchauffaient sous le plaid).

D'abord le dessin, je ne suis jamais restée regarder les dessins d'une B.D. aussi longtemps, un par un, je regardais tout. Le pire, c'est qu'il y a peu de détails, alors, je ne sais pas trop ce que je regardais. Le tout, l'ensemble, le noir et et blanc, ben oui, ça fait drôle de rester regarder des dessins en boir aussi longtemps et avec si peu de textes à lire et de détails à regarder ... Des fois, il n'y a pas un mot dans la vignette, juste une bouche et un rouge à lèvre et on comprend la séduction, des fois juste un gros plan sur le joli minois de Dora, et on comprend la solitude, parfois juste un plan large sur un immeuble à Berlin et on comprend la boite, le Berlin juste après la guerre, une affiche de film suffit. Même le grain du papier, je l'ai trouvé beau.

L'histoire est complexe et mêle des fils historiques qui demandent une bonne assise dans un bon canapé. L'auteur n'y va pas avec le dos du pinceau (comment ça une B.D ne se fait pas aux pinceaux ? ben celle là, on dirait que si, et avec les pinceaux de l'histoire, en plus). Au début, Dora à 16 ans, elle vit avec une amie, Lotte, à Berlin. On est en 1956. Des ombres planent encore des années noires d'autant plus que les deux jeunes filles travaillent aux archives, elles y classent les documents que la RDA détient sur les nazis. Dora y commence ses archives personnelles en croisant le nom de son père sur une liste de déportés, celui de son patron du côté des bourreaux. La dézanification est loin d'être rigoureuse et bien des sympathisants sont encore dans les murs. Pour un Eichman retrouvé, combien se terrent encore ... Dora photographie. Lotte vit sa drôle de vie d'amoureuse. La deuxième partie de l'itinéraire de Dora se vit à Paris. Le FLN, l'OAS, la banlieue rouge et un mystérieux commanditaire à moustache qui va la lancer dans la troisième partie, en Argentine péroniste, sur les traces improbables de Menguele.

Dit comme cela, on pourrait croire qu'il se passe plein de choses, mais en fait pas vraiment, ce sont des actions immobiles (je tente le concept ...), figées, cette recherche, des petits riens mis bout à bout, et encore. On suit la jolie bouille de Dora qui grandit, toujours un peu seule, dans cette espace autour d'elle que lui donne son trop grand passé.

En plus, il y a une suite, mais, il me faudrait un autre neveu ...

PS : à l'heure qu'il est, je n'ai pas encore été ouvrir le paquet de mon neveu avec "L'héritage" dedans. J'ai un peu peur que mes enfants me voient. En plus après, il faudrait que je refasse le paquet ... A moins que ... Je lui refile "Dora" à la place ????