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11/06/2017

L'affaire Arnolfini, JP Postel

l'affaire arnolfini,j.p. postel,essai,peinture,van eyckUn essai sur un tableau bien connu, l'histoire d'une mise en abyme à l'envers, et rarement il me fut aussi passionnant de rentrer de l'autre côté du miroir convexe.

Postel part de ses lectures sur le tableau de Van Eyck et des nombreuses hypothèses qui ont déjà été formulées à propos de son mystérieux mystère ( car, il y a-t-il un mystère en réalité ?)

Il est généralement établi que le tableau représente un riche négociant italien établi à Bruges, le jour de ses noces avec Constanza Trenta. Laquelle, contrairement à ce que son ventre très rebondi pourrait laisser penser, n'est pas enceinte. Van Eyck peint les saintes avec un gros ventre aussi, et les saintes ne sont pas enceintes, que l'on sache. Le problème n'est donc pas là, mais dans le fait qu'à la date où le tableau a été réalisé, Constanza Trenta était morte.

Donc, Postel cherche ailleurs, du côté, par exemple, du premier nom du tableau "Hernoul le fin avec sa femme" et d'inventaires en inventaires découvre que Harnoul était un des surnoms donnés aux maris trompés. Donc, la femme serait bien enceinte, mais pas de l'homme planté à côté d'elle, car il faut bien l'admettre, ce drôle de bonhomme a quand même quelque chose de carrément guindé. Sauf que, ce n'est pas possible puisque les saintes ont le même bidon rond ....

Il reste alors à se tourner vers le miroir, celui de la mise en abyme. Postel décèle dans le reflet une première anomalie : le chien entre les deux époux a disparu, je veux dire qu'il n'est pas dans le reflet. Le chien, symbolique de la fidélité aussi bien que de la luxure, change le fil du récit d'un cocufiage et d'un pardon accordé, en un mystère bien plus terrifiant, car, deuxième anomalie, dans le miroir, à la place des deux mains qui se touchent, on y voit goutte, elles sont remplacées par une marque noire.

 Au hasard d'une autre lecture, une nouvelle de Nodier, inspirée du récit de la mésaventure d'un couple du XVIème, l'auteur débouche dans le purgatoire, d'où serait sortie Constanza Trenta. La revenante aurait surpris son ex mari dans leur chambre. Il a d'ailleurs encore son manteau sur le dos et à peine eu le temps de déchausser ses soques d'extérieur qu'elle lui est tombée dessus pour qu'il lui accorde ... Quoi ? c'est tout le souci, maintenant ...

Alors l'auteur fait une pause, histoire de bien étayer sa nouvelle théorie. On y croit, tout concorde, on adhère. il consolide ; la bougie allumée, le coffre, la décoration de la chaise gothique. Tous les signes font cohérence, le puzzle se constitue, le mystère se dissipe. 

Et c'est là que ce diable de Postel vous balance les chaussures rouges dans les pattes. Vous les aviez oubliées celles là, elles étaient restées dans le coin où de tout temps vous vous étiez dit qu'elles allaient de paire avec les soques en bois, et puis c'est tout. Ben, non, les chaussures rouges, elles changent encore toute la perspective ....

Ainsi, d'aventures en hasards, vous aboutissez à une extraordinaire

"femme à l'affaire arnolfini,j.p. postel,essai,peinture,van eycksa toilette", une toile perdue de van Eyck, fantôme d'un chef d'oeuvre que vous chercherez et trouverez en jouant à votre tour au détective, pour le débusquer dans le cabinet d'amateur de Cornélius Van der Geest, peint en 1618 par Van Haecht. Et qui sait, la promenade n'est peut-être pas encore terminée ...

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22/01/2017

Zinc, David Van Reybrouck

moresnet04.jpgA force de ne pas me décider à entamer le pavé de Congo. Une histoire. du même auteur qui traîne en bonne place depuis cinq ans sur mes étagères, dans un acte de contrition plus ou moins conscient, pour me rattraper tout à fait hypocritement de mes achats, parfois compulsifs (l'auteur, il faut quand même le dire, n'a pas que la parole séduisante ...) qui prennent la poussière, je me suis régalée de ce tout petit bout d'histoire, d'un tout petit bout de pays, une sorte d'histoire oubliée d'un pays qui a à peine existé.

Ce territoire est celui d'un bout du Moresnet, entre la Belgique, les Pays Bas et l'Allemagne (enfin, la Prusse au départ), et sur ce territoire a vécu Emil Rixen. Emil n'a laissé aucune trace dans l'histoire, et ma foi, son petit pays non plus, il l'érudition sagace de David Van reybrouck pour nous le ressuciter un peu. En fait, le Moresnet est né d'une anomalie passagère de l'Histoire des grands pays qui découpent les frontières et qui sur ce coup là n'ont pas réussi à se mettre d'accord et puis, ont laissé tomber, jusque la guerre prochaine, ce qui fait que le Moresnet, entre la fin des guerres napoléoniennes et la première Grande, est un territoire neutre, coincé entre un Moresnet belge et un Moresnet prussien. Une anomalie, vous dis-je, puisque le bout laissé à lui même était assez riche, fondé autour d'une usine productrice de zinc, qui en ce démarrage de révolution industrielle galvanise les productions d'objets industrialisés, jusqu'aux crèmes pour les mains ...

Emil, lui aussi, a été laissé là par sa mère, enceinte et célibataire qui a sans doute cru trouver en cette neutralité oubliée, un refuge. La population de Moresnet est paisible et relativement prospère, Emil est l'un de ses 4660 habitants qui vaquent tranquillement à leur neutralité jusqu'à ce que la première guerre n'en fasse le pays d'Ubu;  l'enrôlement volontaire étant en effet conditionné par sa nationalité d'origine. Le retour à la paix signe la fin de Moresnet mais les débuts d'autres vicissitudes pour Emil et son petit pays, qui n'en est plus un d'ailleurs. 

Ce fut ma foi, une lecture passionnante, comme une longue blague belge un peu triste, comme sous la loupe d'un Goscinny,  David Van Reybourck nous montre un village qui loin de résister, est balloté d'une nationalité à l'autre, au gré des décisions politiques qui lui tombe dessus comme autant de couperets de l'absurde. 

Mon seul regret, est que une fois ces ombres d'Emil et des autres, ces habitants que l'auteur a fait un peu parlé, une fois qu'elles furent là, je m'y suis bien attachée, et que le texte est bien court ...

15/11/2016

Manuel d'exil, Vélibor colic

velibor colic,manuel d'exil,autobiographie,yougoslavieQuand Vélibor Colic est arrivé à Rennes, il s'est mis à pleuvoir au dessus du banc où il était assis, dans le parc des Tanneurs et il regardait les cailloux blancs de l'allée comme si il étaient neufs. Il a un sac, il a 28 ans, il est soldat, même si il est un ex-soldat de l'ex-armée de l'ex-Yougoslavie, un déserteur croate de l'armée bosniaque, un traître pour tous, et un soldat qui ne veut plus tirer. Son village n'existe plus, sa maison n'existe plus, son passé n'existe plus et sa langue est celle de la douleur. En exil et sans papiers, mais un exilé qui se voit royal, car il est poète. Un poète à la cosaque, à la yougo, entre deux ivresses et une immense tristesse qui le fait royal dans ses rêves, et paumé dans la vie.

Vélibor Colic dit ici, dans cette autobiographie de l'exil, alors que son carnet de soldat n'a pas encore l'écriture des "Bosniaques", ses premières années en France, de son arrivée en 1992, à Strasbourg en 2000, puis un peu plus tard, en Hongrie, en Italie, à Paris, en ces années où la Yougoslavie est à la mode et lui en colère et perdu. Il balade son errance de villes en villes, de cafés en serveuses, il pointe la solitude de celui qui vit dans l'ombre, dans la petitesse, chambres minuscules, suintantes et glaciales pour un espace à peine privé, espaces publics trop vastes, rues arpentées dans ses vieilles bottes en daim quand on ne sait où aller, dans ses vêtements entassés, de tellement seconde main qu'il font que rien n'est à soi. Et même son corps, son visage, surtout, qu'il ne reconnait plus. Avant, il était quelqu'un, maintenant il a la coupe à la mode des années 80, "le joueur de foot est-allemand". Dans cet exil, Vélibor Colic croise d'autres figures d'étrangers, tziganes voleurs, roi de la débrouille, un ex-déporté d’Auschwitz qui cultive son jardin, un concierge d'immeuble qui les soirs d'ivresse fait sa valise de retour, et dont la femme ressuscite le goût des poivrons à l'ail : " Dans mon pays c'est encore la guerre, mais il semble que je suis toujours vivant."

Vélibor Colic a le slave facile, sa nostalgie prend souvent des airs de violons qui beugle aux étoiles, avant de se noyer dans une blague absurde, un pied de nez, une forme d'auto dérision constante qui joue les contre pieds. Il nous égratigne peu, finalement, nous qui regardions les images du siège de Sarajevo, les philosophes et les écrivains qui péroraient sur les plateaux où il fut, une ou deux fois, invité avec eux, eux qui avaient tant à dire sur sa guerre à lui, lui qui peine à transformer sa rage en écriture. "Mother Funker" n'est alors qu'une ébauche, et le solaire de "Jésus et Tito" est encore loin de pointer son nez.

Le sous titre " comment réussir son exil en 25 leçon" est bien réducteur, ce sera mon seul bémol, en annonçant une sorte de pirouette humoristique sur le thème. Pourtant, il n'y a nulle rancœur dans le fil des souvenirs choisis par l'auteur à l’image de son alter égo, ce jeune poète en colère, qui dans la case "projet" de la fiche à remplir pour suivre les cours de français pour adultes analphabètes, écrivait "Goncourt".

Monsieur Vélibor, vous n'avez pas encore eu le Goncourt, mais vous êtes un poète aux étoiles, de ces étoiles qui disent l'exil comme peu.

07/09/2016

Les bateaux ivres, Jean Paul Mari

lrm8zm-HC.jpgJ'ai été tentée par ce titre lors d'un plateau à Etonnants Voyageurs, festival du livre de Saint Malo, lors d'un plateau animé par Ys. Animé n'est d'ailleurs pas le bon mot, ce serait plutôt accompagné, car elle lance l'auteur très rapidement, et du coup, il se lance tout seul, du moins, c'est ce qui s'est passé pour Jean Paul Mari ( y'en a un qui a résisté, mais je ne me souviens plus de son nom, et ce n'était pas la faute d'Ys si il s'est mis en boucle ...). Le sujet de Mari est l'immigration clandestine, son attitude est la compassion sans mièvrerie. Lui aussi, il accompagne. Est-ce pour cela que les applaudissements, généralement de pure forme dans ce type de manifestation, ont pris ce jour-là la chaleur d'une vraie sincérité, au point que l'auteur en a relevé les yeux, semblant lui-même étonné de ce qu'il venait de soulever chez nous ? Spectateurs parfois blasés, quand ce n'est lassés, du drame humain à répétitions des migrants, des vagues d'indignation qui retombent plus vite que la pluie à Calais, ces images si répétitives qu'on dirait le même scénario joué d'avance. Alors, parfois, nous ne levons plus un sourcil pour voir, nous ne prenons plus les lunettes pour lire le dernier naufrage écrit en petit, nous perdons le fil des chiffres, nous ne comprenons plus que ce sont de vrais gens qui meurent, pas des pixels médiatiques sur écran plat : " cette formidable capacité que nous avons développée, à accepter l'inacceptable" écrit Jean Paul Mari à la fin d'un éditorial publié sur grands reporters.com, site qu'il a contribué à créer et où son parcours professionnel est retracé : un grand reporter résolument engagé dans le réel de la guerre et puis, comme une dérive vers la suite, cette forme sordide de l'Odyssée de ceux qui ne sont pas les nouveaux Ulysse de civilisations pourtant guerrières. Mais la guerre a changé les héros en migrants, et les migrants en victimes. Pourtant, Mari ne les voit pas comme cela.

Ce livre est entre le témoignage, l'essai et le documentaire, et c'est vraiment ce qui en fait l'intérêt et la facilité de lecture. "Noyés dans les larmes de la Méditerranée" ou réussissant à poser le pied sur les rivages européens, l'auteur individualise en quelques parcours recomposés et morcelés, le flot de ces hommes, femmes, enfants qui ont fui la misère, la guerre, le fanatisme religieux, tout simplement qui rêvent d'être un peu plus vivants que la mort lente des illusions qui les attend si ils restent : Robiel, noyé à Calais, venu d'Ethiopie, si près de réussir, Fassi, le gamin de Guinée, parti football au cœur, Zachiel, l'imam qui ne voulait pas prêcher le Djihad, sa femme, ses enfants, les plages turques, les passeurs, puis Lesbos. Pour quelques uns, qui peuvent respirer mieux, combien de cadavres sont rudoyés par les courants ...

Ce que montre aussi Jean Paul Mari est à quel point le lieu d'arrivée détermine la réussite ou l'échec de l'exil volontaire et désespéré ; Lampedusa et son accueil plutôt humaniste, alors qu'Athènes est un cul de sac de la misère.  Le mur européen n'est pas le même partout, et les migrants se ruent toujours pour se déchirer sur les barbelés de Ceuta ou Mellila.

 Et toujours, comme un ressassement indigné, l'auteur en revient à ce qui fut une mer bleue, à cette odyssée d'ici et maintenant, dont les héros ne sont plus Ulysse et hector, mais des survivants qui en tremblent encore, et c'est l'Europe qui loin de chanter leurs exploits, tissent la toile des morts sans linceul.

 A lire, la note de Ys

 

01/07/2016

Le Louvre insolent, Cécile Baron, François Ferrier

le louvre insolent,cécile baron,françois ferrier,essais françaisJe n'ai pas résisté longtemps  à me lancer, à la suite de Dominique et de Luocine, sur les traces de ce parcours dans le décalé du Louvre. Dans ce musée à revisiter, qui nous est proposé ici, ce ne sont pas les classiques que l'on nous invite à regarder, mais les ratés, un pas de côté pour voir  les nanars de l'art. Le nom de la maison d'édition de ce petit régal signifiant "tu marches avec moi", c'est donc assez naturellement que l'on emboite le pas de cette galerie des "perdus pour la gloire", en suivant des allées un peu cachées, et d'autant plus croustillantes des croutes ...

Des tableaux ratés où les puttis se gondolent, les musculatures se gonglent de l'orgueil du savoir-faire du maitre, les drapés n'en peuvent plus du pathétique et des envolées lyriques ... Mais aussi des oeuvres qui montrent que le bon goût d'une époque est ce qui passe le moins bien le temps qui passe, que l'académisme et le conventionnel mènent au ridicule , que ce qui est sacralisé ne demande qu'un clin d'oeil de l'histoire pour se dissoudre dans le sourire.

Les reproductions des tableaux sont accompagnés de courts textes qui appuient là où ça fait mal, recadrent les perspectives historiques et picturales, mais aussi, donnent quelques clefs pour apprécier un détail, un modelé, un drapé, sauvés du désastre d'ensemble.

Ce n'est jamais pédant, ni prétentieux, car c'est bien à un public lambda et néophyte que ce livre s'adresse. Il reste à souligner la qualité des reproductions, ce qui vu le format léger de cette publication, et son prix, tout aussi léger pour ce type de publication, d'art, malgré tout, est aussi étonnant qu'un hydre de Lerne réduit à l'état de paillasson sous les pieds d'un Henri IV qui ne semble toujours pas en revenir ...

 

19/01/2016

Séraphine, Françoise Cloarec

medium_SERAPHINE_DE_SENLIS_02_SEPIA.jpgVoilà un titre qui m'a déçu, non pas qu'il soit décevant, c'est juste que je l'avais pris pour un roman, et que c'est un essai, enfin, une monographie, un biopic, un hommage ? En tout cas, pas ce que je pensais qu'il était, c'est-à-dire une biographie romancée de l'histoire singulière de Séraphine de Senlis, bonne à tout faire et peintre. J'attendais une sorte de reconstitution, un récit qui aurait bouché mes trous, et que je suis restée avec mes trous. Moins quand même, parce que je partais avec un trou de taille, j'ignorais absolument tout de l'histoire de Séraphine, je ne savais même pas qu'elle avait existé en vrai ( je sais, il y a un film avec Yolande Moreau, mais non seulement je ne l'ai pas vu, mais en plus, je ne savais pas que ça parlait de la même). Pour combler le tout, mes connaissances sur l'art brut se limitent à quelques tableaux du Douanier Rousseau. Je sais que l'on dit aussi art naïf, ou art des primitifs modernes, et voilà. Maigre bagage.

La première interrogation posée dans le livre ( qui en pose plus qu'il n'y répond, mais ça, je ne le savais pas au départ, évidemment) est de savoir si Séraphine porte un prénom prédestiné. Le coup de la prédestination des prénoms, pour une psychologue ( ce qu'est l'auteure), je me suis dit que cela ne faisait pas très sérieux, et moi, ça me hérisse le poil, le côté toc du mysticisme ; séraphine, séraphin, donc des anges, sauf que Séraphine peint des fleurs. je me suis dit que l'auteur avait abusé du Lacan, mais non finalement, la prédestination, elle l'écarte. Ouf.

Françoise Cloarec s'attache donc au mystère Joséphine par d'autres angles. Comment une femme inculte, solitaire, sans doute un peu limitée aussi dans sa croyance immodérée dans les pouvoirs de la saint Vierge a-t-elle pu se mettre à peindre ces étranges et sublimes tableaux ? A rependre sans filet et sans connaissances ces fleurs et feuilles colorées sur tous les supports passant à la portée de ses pinceaux enduits de ripolin ? A rester une bonne à tout faire le jour, et se sublimer en peintre la nuit ?

On peut prendre l'hypothèse mystique. Séraphine a entendu la voix d'un ange lui dire de se mettre à peindre, et elle aurait obéi. L'auteure la rejette rapidement. C'est la raison donnée par Séraphine, mais elle n'est pas recevable, ouf. Vient l'hypothèse d'un don spontané. Là encore, l'auteure l'écarte et rappelle à plusieurs reprises que Séraphine a inventé sa technique, qu'elle a commencé par de petits formats, des nature mortes maladroites, puis a évolué. C'est donc qu' il y a eu travail, même en autodidacte. Le talent, le génie (les deux mots sont d'ailleurs soigneusement évités) ne lui sont pas tombés tout droit sur la palette. Reste l'hypothèse de la folie créatrice. Facilité que l'auteure évite encore. La folie ne crée pas, elle détruit. D'ailleurs, elle fait remarquer que la peinture a cessé quand la folie a envahi la peintre, comme Camille Claudel a cessé de sculpter une fois enfermée à l'asile, les deux femmes sont d'ailleurs contemporaines, même si leur enfermement n'a pas les mêmes causes ( fichu Paul, quand même ...).

Ce qui fait que, finalement, il n'y a pas d'explications à l'explosion de couleurs sur les tableaux de Séraphine, à leur composition en vitraux du Moyen Age, aux fleurs exubérantes qui ressemblent à des plumes de paon couvrant l'espace de ces toiles, remplissant le vide de l'espace d'une hypertrophie de formes enchevêtrées.

Alors quoi ? Reste une domestique un peu fantasque, prise d'une crise de peinture comme d'une atypique logorrhée, remarquée par un amateur d'art allemand, Wilhem Uhde, qui l'encouragea, lui permis d'accéder à une certaine notoriété, puis, la chute, l'internement, la mort et la fosse commune.

L'auteure l'aime bien sa Séraphine, elle la connait très bien, mais ne nous en donne que des morceaux. Elle nous la fait voir, cheveux teints aux henné, jupes noires poussiéreuse, arpentant les rues de Senlis, mais, et c'est sans doute la limite de l'essai sur le roman, elle m'est restée une silhouette, sans vibrations.

11/11/2015

Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau, Dominique Simonnet

le petit livre des couleurs,michel pastoureau,dominique simonnet,essais,histoire de l'artEn sortant de l'exposition Giacometto de Landerneau (et oui, à landerneau, il n'y a pas que la lune ...), escortée de mes Athalie's girls, les A, (moins une, mais elle est pardonnée), j'ai eu subitement envie de couleurs, vu que ce sculpteur est plutôt monochrome, je suis sortie de la boutique avec ce petit livre et un autre du même auteur sur le bleu (Michel Pastoureau a également écrit sur le noir, mais, là, j'avais pas envie)

Michel Pastoureau, c'est le spécialiste, il répond aux questions de la dame Simonnet, questions et réponses qui s'ordonnent en de courts chapitres ; le bleu, la couleur "qui ne fait pas de vagues" ; le rouge, sans surprise, la couleur qui fusionne les contraires :  "le feu, le sang, l'amour et l'enfer" ; le blanc, attendu dans son rôle de couleur symbolique de "la pureté et de l'innocence" ; le vert, qui cache son jeu de fourbe sous l'apparat actuel du naturel bio ; le jaune de infâmie ; le noir qui se balade du spectre du deuil à celui de l'élégance. Enfin, les dernières, les demi couleurs, sans symboliques millénaires à se trimbaler, les dernières roues de la palette ; le gris pluie et le rose bonbon.

En de petites touches, à la fois légères et érudites, notre spécialiste vulgarise un savoir commun à l'imagerie occidentale. Rien de vraiment révolutionnaire mais plein de petits rappels de choses à savoir pour des remises en perspectives édifiantes. Ainsi, par exemple que jusqu'au XIXème siècle, les robes de mariées étaient rouges, parce qu'une robe riche et belle était forcément rouge et que c'était cette couleur qui permettait également le mieux aux artisans teinturiers de faire étalage de leur savoir-faire. Il faudra l’avènement de la bourgeoisie et son sacro saint sens des valeurs financières pour que, du coup, la sacro sainte virginité de la demoiselle soit affichée (en blanc, forcément). 

Ce livre fait preuve d'une érudition sans forfanterie qui trifouille aussi du côté de nos représentations collectives, et en les montrant du doigt, fait tilt. Par exemple, pourquoi ne peut-on imaginer un réfrigérateur rouge ? ( et donc n'en fabrique-t-on pas), parce que "l'on aurait l'impression qu'il chauffe". De même, pourquoi les enseignes de pharmacie ont actuellement tendance à perdre leur vert traditionnel au profit du bleu ? Pour faire plus scientifiques que naturelles, le vert se faisant de plus en plus bio, or le bio, dans nos petites têtes de piaf, ne fait pas sérieux pour un antibiotique.

Pour finir, si la symbolique des couleurs évolue quand même peu ( ce n'est évidemment pas moi qui le dit, mais le spécialiste), son utilisation par les publicitaires n'est pas sans refléter une poétique de de la consommation mercantile qui frôle l’esbroufe. C'est alors que la dénomination de nos collants passe de brun clair, brun moyen, brun foncé" à "brun du soir", voire "rencontre du soir" ....

Du coup, je me suis souvenu de ma perplexité cet été, tandis que je cherchais un pot de peinture dans les violets-parme-rouge (en gros) à devoir choisir entre "saveur de coulis de cassis" et "panacota de fruits rosés" ! Master chef était passé dans mes pots de peintures ! mes boiseries n'en demandaient pas tant !

13/09/2015

Quattrocento, Stephen Grenblatt

437px-CaravaggioEcceHomo.jpgIl est très rare que je sorte du romanesque, que je mette un pied dehors, que je m'aventure vers l'essai, que je me risque dans la non fiction. Je crains la glue du réel. Celui que je vois à travers mes écrans, et dans la vraie vie, à travers mes lunettes de soleil, voire sans lunettes du tout, même pas de vue, me suffit. Lire dans "Le monde" cet été le calvaire (le terme est faible et galvaudé, je n'en trouve pas de plus juste, il y a-t-il un mot juste ?) de Khaled Al-Assad, l'ancien directeur des antiquités de Palmyre, m'a juste médusée. Au sens propre, figée, atteinte, glacée. "Ece homo", disait l'autre. Et l'autre n'a pas toujours tort....

Mais bon, le Quattrocento italien, d'abord, c'était il y a longtemps, et puis, à ma connaissance, le fanatisme catholique a fait quand même quelques pauses, et puis, enfin, une histoire d'érudit qui part à la recherche de livres antiques, ça peut quand même ne pas déclencher trop de bûchers ? (j'ai dis "pas trop", hein !).

Et de ce fait, Le Pogge ne sera même pas brûlé pour avoir découvert le manuscrit du "De rerum natura" de Lucrèce et avoir permis à l'épicurisme de distiller son venin sous roche poétique à travers une Europe qui n'est pas prête à l'accueillir. Le livre, si, il sera mis à l'index accusé de tous les maux, mais Le Pogge, non. Le Pogge est un étrange personnage qui passe à travers les gouttes de l'inquisition papale, faisait commerce de sa découverte, négociant le Lucrèce comme un rente. Etrange personnage dans une étrange époque où l'on peut servir un pape et porter à la connaissance du monde très chrétien une philosophie païenne qui en sape les fondements. Etrange époque de découvertes, d'égarements, d'obscurités, de pertes et de contradictions, pour nous étonnantes, où des moines recopient pour la postérité venue jusqu'à nous, des vers qui nient l'existence et la possibilité même d'un dieu unique et vengeur (alors que les tympans des églises de ces mêmes moines érigent des doigts de majesté qui brandissent la menace de l'enfer), la réalité d'un paradis rédempteur. Ils faisaient là preuve soit d'aveuglement crasse, soit d'une tolérance non parvenue jusqu'à nous.

Si Le Pogge fait partie des premiers découvreurs, Christophe Colomb de l'ancien monde, il ne semble pas vraiment se soucier des conséquences des théories épicuriennes, et entre les manques et le savoir, ce livre retrace surtout les découvertes successives de ce textes de Lucrèce par les érudits européens en passe de devenir des humanistes. Même si, parfois, je me suis en peu perdue en route, dans les circonvolutions du labyrinthe des intrigues papales, l'auteur arrive à nous faire déambuler aux côtés du Pogge, dans les allées complexes du commerce des livres antiques, en parfait érudit de l'épicurisme, érudit et didactique sans être ennuyeux.

Et puis, pour finir ce long article, un livre qui affirme que "les religions sont toujours cruelles. Elles promettent l'amour et l'espoir, mais leur nature profonde est la cruauté" ne peut que relever d'une fulgurante clairvoyance, une prophétie hélas véridique, confirmée par les hommes qui mettent en œuvre ces dites religions. 

Un réel qui ne fait même pas mal ?