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01/05/2015

La place de l'étoile, Modiano

la place de l'étoile,modiano,romans,romans français,déceptionsJe préfère l'annoncer tout de suite, vu la longueur de la note, que j'ai commis plusieurs (au moins cinq) crimes de lèse prix Nobel, comme ça les fanatiques de l'auteur peuvent passer leur chemin dès ces premières lignes.

1) Je n'avais jamais lu de Modiano (du moins le croyais-je en toute sincérité, ce qui annonce le crime n°5). Sentant son étoile monter, et mon inculture avec, je me suis lancée dans l'achat de "La place de l'étoile", un des premiers, je crois, me disant qu'autant prendre le fil de l'admiration dans le sens chronologique, vu que pour l'anticipation, c'était loupé.

2) J'ai commencé ma lecture bien sagement et j'ai perdu le fil. Au point que, quand j'ai vu mon homme passer avec "L'arabe du futur" sous le coude, je me suis jetée sur lui pour, quasi, la lui arracher des mains. Or, il est rare que je laisse une lecture en plan pour une autre. Du coup, j'ai fourré le Modiano je ne sais plus où, et je l'ai oublié.

3) En retournant les coussins de mon canapé de lecture, horreur et damnation de prix nobel, voilà que je me retrouve nez à nez avec le Modiano oublié ( que je ne recherchais même pas, par conséquent. Autre stupéfaction, je l'avais oublié à la moitié de l'histoire (et non pas quasiment à la fin, comme ma mémoire subliminale avait voulu me le laisser croire.) Vu que le gars, il écrit un peu sur l'oubli, et tout ça, ses multiples trous, je me suis dit que j'allais m'y recoller dare-dare, si ça se trouve, c'est contagieux, les trous.

4) Et recoller s'avéra plus compliqué que prévu. Je n'ai rien compris aux tribulations de Raphaël Schlemilavitch et à ses multiples réincarnations hallucinées. Avatar du juif errant, il en prend tour à tour toutes les facettes et en occupe tous les lieux de mémoire fantasmée ; le coupable, le lâche, le sardanapale, l'intello, le flambeur cosmopolite ... (dans le désordre). il épuise le juif littéraire en une suite caracolante d'épisodes truffés de références à notre "bonne France" collaborationniste, Sachs, Brasillach, Céline, défilent. Le personnage se métamorphose en un kaléidoscope d'identités à triple entente : une fortune mal acquise et dilapidée en vies rêvées et liaisons amoureuses qu'avortent un suicide, un abandon crapuleux, une réincarnation de Proust dans un chateau de Guermantes où la belle descendante d'Aliénor d'Aquitaine se révèle être une Messaline déguisée, (et j'en passe ...). Il se revit en "bon juif" du troisième Reich, amant d'Eva Braun qu'il produit , entre autres ..., comme une attraction dans un cirque égyptien ... Le tableau final, ultime fuite en avant du personnage, ressuscite tous les morts d'avant qui l'entraînent dans une sarabande macabre, hantée des lieux de torture nazis à Paris, a achevé de m'achever, sans rien qui me touche, dans cette mise en scène de sinistres fantômes.

5) En allant ranger mon premier Modiano à sa place dans la bibliothèque, entre Miller et Molière, ne lui en déplaise (dans ma bibliothèque, l'ordre alphabétique est (presque) roi), j'en trouve un autre, de Modiano, à ma plus grande surprise. En fait, c'est le même mais en plus vieux, le jaunâtre qui se dépose sur les couvertures des Folio l'atteste, "La place des étoiles" est là depuis un certain temps. J'ouvre le volume, à la quête d'un indice, (il fut un temps où je datais mes livres) et je lis une dédicace, "A toi, Roberti, la spaghetti riche". Le doute m'étreint. "A toi", ce serait moi, mais qui est "Roberti" ? Un livre oublié dédicacé par une anonyme qui se prenait pour un spaghetti ... Je ne suis pas atteinte de Modiano mania mais il faut avouer que pour les trous de mémoire, cet auteur se révèle efficace ...

Ce qui est sûr, c'est que maintenant, entre Miller et Molière, il y a deux Modiano, les mêmes, et que pour l'instant, je vais les laisser tranquilles.

 

 Je profite aussi de l'absence de Galéa ...... qui avec un peu de chance, ne lira pas ce billet ... Je sais, c'est lâche !!! Et en plus, c'est écrit en tout petit, en blanc sur fond violet ....

28/04/2015

Ce n'est pas toi que j'attendais, Fabien Toulmé

extrait-p96.pngIl y a des femmes qui adorent vous faire le récit circonstancié de leur grossesse et accouchement avec détails nombrilistes et émerveillements post-péridurales (périduraux ?). Ben, dans ce roman graphique autobiographique, c'est le futur père qui s'y colle, sans émerveillements et avec beaucoup d'angoisses et de sincérité, sûrement. Un peu baroudeur, un peu touche-à-tout, il vit au Brésil, avec la future maman, Patricia et leur fille, Louise, quatre ans.

Au Brésil, la trisomie n'est pas systématiquement dépistée, mais comme il n'y a aucune raison objective que ce couple soit "à risque", que la grossesse est normale, ma foi, quand ils rentrent en France, ce n'est pas pour cette raison-là. Patricia s'émerveille de voir des arbres sans feuilles, l'auteur, moins. Ils se fixent en banlieue, et la grossesse suit son cours, d'examens normaux en examens normaux. Dans un parc, une petite fille trisomique attire l'attention de Patricia, "Elle est mignonne", prémonition maternelle ou relecture du père consterné à la naissance de sa propre fille affectée de ce chromosome en trop ?

Il se souviendra qu'au Brésil, ces enfants-là sont dits spéciaux, spéciaux au sens d'exceptionnel et qu'il faut donc considérer que l'on a de la chance d'être choisi par eux, "c'était une preuve de confiance, le signe que nous saurions nous occuper d'elle".

Cette vision "magique", Fabien Toulmé raconte le début de son chemin vers son acceptation, parce qu'après le choc de la naissance, il faut faire aussi le deuil de l'enfant normal attendu, et tous les petits deuils qui vont avec, une croissance où l'on s’émerveille des premiers pas, des premiers mots. Pour Julia,  ce sera plus long et plus compliqué, forcément.

Le titre annonce la violence de cette naissance dont le handicap transforme la joie "normale" en peur et en colère "anormales". La peur et la colère qui se plantent dans le cœur du père comme une grosse épine dans le dos, coincée définitivement dans sa vie, par le hasard d'un truc en plus.

Puis, vient le temps d'un certain apaisement et de l'amour pour Julia, un amour à construire, pas donné d'évidence. Et quand la question essentielle a trouvé sa réponse, "c'est ma fille et je l'aime", viennent toutes les autres, esquissées et en devenir dans la seconde partie du livre. L'auteur réalise petit à petit que les peurs seront infinies, à vie, pour lui, elle, et eux, la peur des autres enfants, mais aussi celles des autres parents d'enfants trisomiques, celle des "vous ne le méritiez pas", l'engagement d'une vie entière dans les méandres du handicap, le "handicap land".

Avoir la responsabilité complète et entière de son enfant, quand on pense, déjà, ça fait peur. Sauf qu'avec un enfant normal, généralement, on n'y pense pas, enfin pas tout le temps, alors que là, si. 

L'auteur ne verse pas dans le pathos, ni dans la dramatisation, et à la fin de l'album, il a même glissé des vraies photos de sa vraie Julia, des sourires jusqu'aux oreilles.

Bonne route avais-je envie de murmurer, bêtement.

 

25/04/2015

C'est le tour d'Andromaque

Là, j'avoue ... J'étais juste pliée de rire ...

 

22/04/2015

Robert Mitchum ne revient pas Jean Hatzfeld

robert mitchum ne revient pas,jean hatzfeld,romans,romans français,romans historiques,dans le chaos du mondeVahidin et Marija sont tous les deux bosniaques, tous les deux jeunes, amoureux, et tous les deux tendus comme des arcs en vue de leur participation aux prochains jeux olympiques de Barcelone. Non, pas qu'ils soient archers, mais ils pratiquent, dans la même équipe, le tir sur cible de papier. Nous sommes en 1992.  Et Vahidin en est certain, la médaille d'or est pour Marija. Sa technique n'est pas orthodoxe mais elle est la meilleure, la fine fleur de l'équipe de Yougoslavie. Parce qu'il est encore question d'être Yougoslaves, d'être ensemble et de tirer pour la seule compétition. Mais plus pour très longtemps, on s'en doute.

Ils entendent des tirs, au dela de leur bulle d'entrainement,  sans vraiment savoir que l'armée serbe entoure Sarajevo. Détail qui n'en pas un, lui est musulman, elle est serbe: un musulman pas pratiquant et une serbe pas convaincue de sa supériorité raciale sur lui. En fait, ils n'en ont cure, pas plus que le chien, Robert Mitchum.

Celui qui ne revient pas, c'est Vahidin. Parti accompagner sa mère et ses soeurs à Sarajevo entre deux séances de tirs, il se retrouve enfermé à l'intérieur de la ville, et Marija, à l'extérieur. Tout reste alors en suspens, Barcelone, le tir, la médaille, l'amour. Pour toute la durée du siège et même un peu au delà. Sans qu'ils sachent ce que l'autre devient, puis sans trop vouloir le savoir, les deux trajectoires en parallèle, de tireurs sur cible de papier, ils vont être recrutés pour mettre leur talent au service de leur camp, et devenir sniper et chasseur de snipers.

Prévisible ? Oui, mais, ce que réussit le roman, c'est que ce prévisible ne soit pas dramatisé, dans leur épaisseur de non-dits, les deux personnages ne s'apitoient pas, ils n'ont rien voulu, ils ont juste été pris dans la nasse, dans la réalité de l'immédiat. C'est la guerre et ils savent tirer, mieux que les autres.

Enfermés dans un espace clos que le reste du monde regarde s'effondrer à la télévision, la trajectoire des balles compte davantage que les cibles atteintes, ou presque, jusqu'à ce qu'une diva américaine n'en soit la victime, et Marija la supposée coupable. 

Ce que le roman fait parfaitement mesurer, ce sont les fractales définitives de cette guerre entre voisins. D'un côté ou de l'autre du viseur ou du canon, on se connait, voire on se reconnait, on entend parler des uns, des autres. Affleure alors la nostalgie des loukoums perdus, de l'odeur du café oriental, les souvenirs des jeux de Sarajevo, comme un dernier moment de la fraternité oubliée, d'un temps où les Tchetniks serbes ne partaient pas sous les applaudissements des villageois, violer et massacrer ceux du village d'à côté. L'étrange de cette guerre fut de connaitre le visage de l'autre, et parfois même, de l'avoir aimé.

Ce qui est frappant aussi dans ce roman, est l'importance donnée à la permanence de la nature. En contre point silencieux des immeubles explosés, des voitures qui zigzaguent dans le viseur, forêts, buissons, hautes herbes, fossés, étangs, restent, eux, comme des témoins de la beauté d'avant l'auto destruction des hommes.

Une lecture à compléter avec les images de Pierre Marques, publiées avec un texte (très anecdotique, par contre) de Mathias Enard, dans Tout sera oublié.

Avec une pensée, évidemment, pour Vélibor Colic, celui de la véhémence rageuse d'Archange

 

 

 

19/04/2015

Passage en librairie indépendante

5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpg Hier, après avoir fait le plein de DVDs à pas cher dans l'enseigne qui autrefois vendait des livres (des trucs en noir et blanc sous-titrés en croate, dixit fiston), passage dans une des librairies indépendantes qui arrive à survivre dans ma pourtant douce ville : liste dans l'ordre du choix sur les bras :

"Qui touche à mon corps je le tue", de Valentine Goby, parce que celui que je veux vraiment n'est pas encore sorti en poche, que "Kinderzimmer" m'avait convaincue, même si "Banquises" m'avait laissée de glace ... même un peu fondue, la glace, à vrai dire.

"Ouest", de François Vallejo, parce que Ingannmic arrivera toujours à me convaincre.

"Les impliqués", Zygmunt Miloszwski : (ça me tue, ces w après des z et entre les s ....) Sur la jaquette rouge en papier en plus, superfétatoire et glissante, qui m'énerve, il est noté :"un polar à ne pas rater" dixit RTL, sur ce coup-là. A mon humble avis, j'ai dû tomber dans une faille de l' espace temps pour acheter ce titre, me dis-je à présent. Je crois que j'ai confondu avec un des titres recommandés par Sandrine dans sa catégorie polar polonais. (après vérification, effectivement, aucun titre de cet auteur chez elle). Pourtant j'avais mon nouveau carnet rose avec les titres et les références des blogs indiqués. Mais bon, comme je commençais à avoir une pile dans les mains, j'avais du mal à le sortir du sac. Et il y avait fiston et fifille qui voulaient mon avis pour des titres pour eux ... Insatiables enfants ! A se demander de qui ils tiennent ...

"Premier amour", Joyce Carol O. Sur la  jaquette violette,  appliquée au-dessus de la couverture, il est indiqué le nom de l'auteur, et seulement lui,  "Joyce Carol Oates" au cas où l'on n'aurait pas déjà lu le nom de l'auteur sur la couverture. Je ne veux pas faire ma bio grincheuse de service, mais combien d'arbres ont été abattus pour que pour un livre, on imprime le nom de l'auteur sur la couverture + le nom du même auteur sur la jaquette entourant le dedit livre ? sans compter les kilos d'encre pour le faire en double (l'encre, c'est fait avec quoi ? du pétrole ?)

"Bérénice 34-44", la couverture, sans jaquette superflue, cette fois, elle me fait juste craquer ... 

"Le chant d'Achille", Madelaine Miller.Fiston  veut déjà me le piquer, celui-là. Mais même pour lui, pas question. On ne lit pas un de mes livres avant moi. ça me gâche le tournage des pages et la pliure de la couverture. Même si je le lis dans six mois. J'ai des principes.

"Jours de juin", Julia Glass ; la demoiselle : "Je n'en ai plus en rayon, madame, je vais voir en stock" -"J'ai juste celui-là, il vous ira ? " Ben oui, il est à ma taille" ... 

"Quattrocento", Stephen Grennblatt, parce que comment résister à cette phrase : "1417 :un célèbre humaniste florentin découvre un manuscrit perdu qui changera le cours de l'histoire". Moi, je ne peux pas (en plus, je croyais que c'était un roman)

Je vous rassure, j'ai une carte de fidélité. Mais plus celle dont je parle dans cette ancienne note, vu que l'enseigne n'existe plus dans ma douce ville et que je vais plus que dans mon indépendante à moi.

Ma révolte à moi. On a celle qu'on peut ...

 

16/04/2015

Toujours pas très conventionnel

Signalé par Mior, une autre relecture "modernisée" d'Emma, par le grand Rochefort. Dit par tout autre, pas certaine que le texte passerait, si certaines formules font sourire, la modernisation systématique tombe parfois un peu à plat ...

14/04/2015

Prends garde, Miléna Agus, Luciana Castellina

prends garde,miléna agus,luciana castellina,romans,romans historiques,déceptionsUn livre que je ne savais pas par quel côté commencer. Pour de vrai, parce que c'est un livre deux en un, un côté histoire-historique, un côté histoire-romanesque, Miléna Agus pour le faux (ou le vrai-faux) et Luciana Castellini pour la restitution des faits avérés. Par qui commencer la relation d'une anecdote de la grande histoire de la deuxième guerre mondiale ? une révolte d'ouvriers agricoles dans un village des Pouilles à l'extrême fin de ce conflit, où le temps peine à changer le monde pour les misérables qui attendaient de la chute du fascisme l'arrivée d'un monde autre que celui des maîtres et des esclaves.

Pile ? Face ? j'ai fait préface : "Seul le roman peut ce que l'histoire ne transmet pas (...) et révéler par le biais de l'imaginaire et de la sympathie, cette part d'histoire qui s'est perdue", dit Agus, le roman étant "un mensonge qui dit toujours la vérité, (je sais, dans la citation d'origine, c'est la poésie, mais je trouve que ça marche pour toute littérature en fait), j'ai pioché le roman en premier.

Roman, ou plutôt nouvelle, et qui botte en touche, j'ai trouvé, qui prend vraiment un à -côté de l'histoire. Sur la place Catuna, les journaliers grouillent en quête d'une journée de travail, les maîtres y font leur choix du moins cher. Sur la même place, se dresse le palais des sœurs Porro. Elles sont quasi dans le même jus depuis des lustres. Elles végètent entre couture et albums de famille où les figures féminines sont de tous les temps fortes et respectables, et les hommes riches. Vieilles filles confites dans l'ordre immuable des maîtres, elles sont innocentes de ne pas voir, en bas du palais, les rancœurs, les frustrations qui agitent les misérables espoirs d'une communauté, pour elles, invisible. Comme les sœurs sont à cette communauté invisibles aussi, charitables par tradition de classe et église interposée.

On les voit par "elle", une autre femme de la haute, comme les sœurs, mais en version "poil à gratter", elle est leur seule visiteuse, un brin provocatrice, un peu exaltée, qui, en décalage d'avec sa famille, tente des percées dans le monde des pauvres, de la crasse et de la violence. Mais la pire des violences est justement le silence entre les deux faces ennemies qui ne se voient pas sur la même place.

Le texte romanesque a un arrière goût du "Guépard", un monde s'étiole, mais sans le fracas du renouveau, du beau Tancrède, dans le roman de Lampedusa. Le récit du destin de nos trois sœurs garde une tonalité de vieux rose, fade et guindé, sans que l'extravagance fébrile, un peu vaine, de "elle", n'arrive à leur donner vie.

Si la nouvelle s'étiole dans une sorte de langueur distante, le texte historique fourmille de détails, de dates, de noms, la vision se fait microscopique, et j'avoue, m'a plutôt embrumé l'esprit. Il manque une vision d'ensemble à cet opéra bouffe qui se clôt en drame absurde. Et, comme j'attendais le retour des sœurs pour comprendre le clivage entre les deux textes, et qu'il est plutôt fin le raccord, j'ai fini ma lecture frustrée des deux côtés.

Agus avait prévenu pourtant : "Les deux parties de ce livre se répondent de loin" (...) parce que "la distance entre les événements et leur signification est presque impossible à combler". 

 

A lire, la note de Sandrine, plus courte et précise que la mienne.

 

12/04/2015

L'homme de Kiev Bernard Malamud

l'homme de kiev,bernard malamud,romans,romans américains"Tous les hommes participent à l'histoire, mais certains plus que d'autres, les juifs en particulier", et Yakov, le héros de cette fiction, l'est, juif, ce qui lui vaudra de participer intensément à l'histoire, à son corps défendant.

On est en Russie, avant la révolution bolchévique, Nicolas II maintient une autocratie où la bureaucratie verrouille la justice, où les pogroms menacent, où l'antisémitisme moyenâgeux maintient les tueurs de jésus Christ et les buveurs de sang d'enfant dans des zones réservés dans les campagnes, des quartiers insalubres dans les villes.

Yakov, réparateur de son pauvre état, vient d'être quitté par sa femme, sans enfant, il décide de quitter sa cabane pour tenter sa chance à Kiev. Depuis, longtemps, il a perdu la foi, se dit libre-penseur depuis qu'il a lu Spinoza. Moitié inculte et complètement misérable,  il s'est rasé la barbe pour ressembler à un goy et, monté sur un âne rétif, prend la route de la seconde chance. 

On pourrait croire au départ à une fable un peu saugrenue, sur la tonalité de cette littérature judaïque si prompte à se moquer d'elle et à se caricaturer : un beau-père un peu Mangeclou de Cohen, un chemin cahotant, sans héroïsme et sans gloire, des tribulations peu romanesques. Le propos semble brouillon ...

Mais non, il faut suivre Yakov pas à pas. De hasards en mauvaises décisions, (mais avait-il le choix des bonnes ?), le personnage s'enfonce dans un mensonge honnête en cachant son identité juive qui lui colle à la peau, il choisit de la mettre entre parenthèse pour entrer au service d'un propriétaire de briqueterie, alcoolique et veuf mélancolique, affublé d'une fille à tendance nymphomane ...

Quelques livres, une chambre, beaucoup de solitude, de silences, Yakov se fait tout petit. Mais pas assez pour ne pas être rattrapé par les tribulations de l'histoire, il suffira d'un ouvrier mécontent, d'un gosse chapardeur, d'un pan de chemise, d'un vieux juif égaré, pour que les millénaires superstitieux ne le broient de leurs mâchoires mécaniques, bien huilées de leur haine du juif. Viscérale. Yakov redevient alors la bête immonde, l'infâme porc qu'il faut condamner.

L'accusation est rapidement bouclée, l'étau mis en place, il ne reste plus qu'à le faire avouer, le juger, le Yakov, petit grain de poussière, coupable d'office. Sauf que ... victime expiatoire, Yakov résiste. De prisons en prisons, de cachots en cachots, d’humiliations en tortures morales, de mauvais traitements en faux témoignages, il décide de rester homme pensant, et libre.

Le texte devient alors sacrement puissant, réquisitoire, non tant contre l'antisémitisme, mais contre les mécanismes ancestraux et ataviques qui fabriquent du bouc émissaire, et en faveur de l'homme qui résiste, sans force et sans fausse foi. Yakov se met alors en marche vers une incroyable dignité, et la fin du livre répond à la première citation que "pour ce qui est de l'histoire, il existe des moyens de renverser la vapeur". Et toc !

 Une lecture commune avec Ingannmic, à partir d'un conseil de Sandrine.

10/04/2015

Peut-être pas tout fait conventionnel ....

Je viens de découvrir cette petite relecture quelque peu iconoclaste de Madame Bovary chez Jardin buisssonier, et j'avoue, malgré le côté j'deun's (d'jeun's ? jeeeunes ? mais comment ça s'écrit ce truc ?) , ça m'a fait sourire ... Emma for ever ! 

 

 

 

06/04/2015

Petits bonheurs foutraques (3)

Athalie.jpgComme j'ai eu peu de petits bonheurs aujourd'hui (racontables sur ce blog, je veux dire ...), je vous livre les trois derniers en forme de petits bonheurs que j'aurais aimé avoir ....

Passer ma journée à ne rien faire, à ne rien faire du tout, sauf des choses que j'aime, planter les rhododendrons, pour lesquels j'aurais enfin trouvé deux jolis pots, à leur taille, et ne pas me laisser avoir par les jolies couleurs desdits pots, comme souvent, qui font qu'après il faut que je dépote et rempote tous les autres déjà empotés pour cela colle avec les couleurs et les emplacements. Cela n'a l'air de rien comme cela, mais chez moi, cela entraîne des abîmes de réflexion et laisse du terreau sous les ongles. Et après, j'oublie de les brosser, les ongles, vu que je ne sais jamais où est la brosse (fifille ?????), et que j'ai l'air d'avoir les ongles sales au boulot. Or, le terreau, ce n'est pas sale, c'est juste marron. On pourrait d'ailleurs inventer du terreau rose Barbie ( va falloir que je demande à fiston, mais il a déjà la téléportation sur les bras !)

Passez ce P******* de niveau de 80 de candy crush qui me résiste depuis quinze jours. Pour des questions bassement matérielles de changement de téléphone portable et de carte sim perturbée, je suis redescendue au niveau zéro. En plus, comme je suis pas sur face book, je n'ai pas d'"amis" pour me donner des vies .... ^-^ dirait Keisha

Relire penser-classer de Pérec, reclasser toute ma bibliothèque, du coup, repenser toutes les catégories du blog, en faire un truc à la François Bon, (ou à la Dominique), relire "L'autobiographie des objets" du coup. Et après toutes ses activités, regarder la pelouse pousser. A vitesse normale.

05/04/2015

Petits bonheurs foutraques (2)

Athalie.jpgJe commence à sortir de mon antre (pas encore de l’oeil du cyclone, mais j' y travaille .... J'ai mis hier un pied dans la vraie vie pour découvrir :

petit a) des pots de rhododendrons à cinq euros dans un supermarché improbable. J'en ai pris deux. Je ne sais pas de quel couleur ils sont, par contre. Pas grave. Le temps que je les plante, je l'aurai oublié de toute façon ... Je les ai sagement alignés devant la maison, avec les deux rosiers achetés il y a un mois. Dans le magasin improbable, j'ai ausssi longuement hésité devant de superbes treillis croisés en pin mal taillés à 3 euros. Mais ma folie des affaires a baissé la garde devant la dure réalité de la petitesse de mon jardin. Je me suis trouvé super raisonnable et rationnelle. Donc,

petit b), j'ai enfin remis les pieds dans une libraire, ma préférée tant qu'à faire, l'indépendante, celle où je ne trouve pas toujours ce que je veux, mais j'en ressors avec une telle bonne conscience que le rapport prix/conscience/ contentement, est valable , et "Tu n'es pas celle que j'attendais" a rejoint mon chez moi avec deux trois autres petites choses ...

petit c), j'ai réussi à faire deux notes en deux jours, à ne pas finir " Tu n'es pas celle que j'attendais" en rentrant de l'acte d'achat (juste la moitié) ... je recommence à lire les notes des uns et des autres ... Je progresse ! 

 

 

 

04/04/2015

Petits bonheurs foutraques (1)

Athalie.jpgLe cyclone ne désemplit pas (comme le bac à linge) mais ce n'est pas une raison pour ne faire que se lamenter, donc, petits bonheurs du jour ...

Me retrouver sur le chemin du travail à chanter toute seule  "L'internationale", juste pour rien, parce que cela me passait par la tête, et constater que je connais encore par cœur les paroles  ("Alexandrie Alexandra" de Claude François  aussi, mais cela ne compte pas, même pas pour du beurre)

Sortir mon plaid de lecture (blanc en fourrure pure  synthétique pas bio, imitation peau de moutons qui n'a pas subi le traitement du Larzac) intact de la machine à laver ( comment cela c'est une obsession le linge, ben oui !!!), sans les tâches de vin qui lui avait été infligé par fiffille ( qui ne buvait pas le vin évidemment, mais moi, oui.) Et fiffille est parfois maladroite, et non, je ne bois pas en lisant, mais mon plaid est multi fonction et sert aussi lors de séances apéros frileuses. La bouillotte non. (j'ai mes limites)

Relire "Hyacinthe et Rose" de François Morel et Martin Jarrie. Juste cela. Et ressentir toute l'émotion intacte de la première lecture (et plus, gain de temps indéniable ... pour laisser place à des urgences, plus urgentes)

Sur une idée de Une comète de de Philisinne Cave ...

Et pour la culture de Luocine

 

 
Claude François - Alexandrie, Alexandra par Iplus

 

29/03/2015

Athalie, le retour, ou presque ....

Athalie.jpgNon, je n'ai pas déserté le navire (personne ne me demande rien d'ailleurs .... Mais je réponds quand même ...). C'est juste qu'un long désert de temps de lecture s'est abattue sur moi sans crier gare (je veux dire sans me prévenir que je puisse rédiger mes notes avant la rafale, ce que je fais normalement quand une tornade s'égare dans mon bureau, faisant voler notes et contre notes, et vu le temps que cela me demande d'écrire une note, quand les contre notes s'envolent, je suis dans la mouise).

C'est la faute à la grande marée, aux palourdes et au linge qui s'entasse, me regardant d'un œil torve et froid qui dès fois arrive à me faire culpabiliser, c'est la faute à mon crayon qui n'écrit pas assez vite, à mon clavier préhistorique qui ne tape pas aussi vite que je pense, à fiston, qui n'a pas encore inventé la téléportation ( depuis le temps que je lui dis qu'il faut qu'il s'y colle ... Cet enfant ne m'écoute pas), à fifille qui file ses collants plus vite qu'une poupée Barbie ne perd son sac à main (je ne sais pas si vous avez remarqué le temps que prend la recherche de collant taille 12 ans en ces temps d'arrière saison, à croire qu'un espace temps s'est creusé et que le fond de l'armoire de Narnia est le tonneau des Danaïdes). Y'a du Daphné du Maurier dans cette histoire, je vous le dis.

Bref, une note qui ne va pas révolutionner mon référencement minable, (je n'ose regarder les statistiques des dernières visites, les seules qui restent vont me sauter à la gorge), mais un coucou passager (comme le printemps ?)

12/03/2015

Pietra viva Léonor de Récondo

moise.jpgMoi, la pierre, ça ne me parle pas. Je n'ai pas l’oreille. Ce n'est pas comme le bois. Le bois, j'ai l’œil. Sans me vanter et paraître me hausser du col, je reconnais un plancher en chêne d'un parquet en châtaigner quasi à l'odeur. Je ne vous parle même pas d'un sol en stratifié, plancher clipsé, mon poil se hérisse à la vue de cette hérésie esthétique.

Mais le marbre, non. Ses veinures, son éclat, connais pas. Sauf que la Piéta, j'avais quatorze quand j'ai éclaté en sanglot devant. Je ne savais pas que la beauté pouvait tirer des larmes. Surtout la beauté en marbre. Il faut bien le dire, à quatorze ans, j'étais rentrée dans la basilique Saint Pierre comme toute ado de quatorze ans rentre dans la Basilique Saint Pierre, en traînant des pieds derrière les parents munis du guide, que je refusais de lire par anti-conformisme, anti touristique de base. Du coup, la Piéta, elle m'a prise par surprise, sans prévenir. Encore aujourd'hui, je ne me souviens que d'elle, et moi devant, pleurant sans même savoir pourquoi. ( quant à la tête des parents découvrant leur ado en mystique miraculée de la beauté du marbre ... mystère ...)

Alors ce livre, Michelangelo, la vie de la pierre, la vie dans la pierre, je me disais, il est pour moi. Comme il a déjà fini la Piéta, je n'avais pas pris les kleenex (et puis, je n'ai plus quatorze ans, faut dire, je suis prévenue maintenant, qu'il faut faire gaffe avec la beauté ...). Michelangelo dissèque des cadavres dans un monastère jusqu'à la mort du bel Andréa, la langue est belle, j'aime. Il part à Carrare choisir le marbre pour le tombeau de Jules II, je suis, la blancheur de la montagne, le regard de l'artiste qui voit les formes dans les blocs, dont les mains frémissent de donner forme à la vie qui est enfermée dedans, je conçois (ça me fait la même chose avec le plancher, toute proportions gardées, je n'ai jamais dégagé de vie d'une latte de châtaigner ...)

Et puis, Michel Ange se détourne de sa quête la pierre pour se centrer sur la quête de lui, ou plutôt sur la reconquête de ses souvenirs d'enfance. Plus précisément des souvenirs de sa mère qu'il a perdu trop jeune et qu'il a enfermés dans une boite, dont il a jeté la clef, clef que ses sens lui redonnent un par un.

Un créateur aussi gigantissime en misanthrope affectif, ce n'est pas le livre que j'avais envie de lire, c'est comme une piéta en modèle réduit, ça tasse le sujet, je trouve. Effectivement, c'est un beau moment hors du temps, un face à face avec ses failles, une belle parabole, se récréer soi-même, s'apaiser, se réconcilier, retrouver la vie en soi en même temps que la donner à la pierre .... Mais voilà, il m'a manqué le foisonnement de la Renaissance, le Jules II, les Médicis, la tension des esclaves, le Moïse grandiloquent, la disproportion du David. 

 

03/03/2015

Les nuits de Reykjavik Arnaldur Indridason

les nuits de reykjavik,romans,romans policiers,séries policières,romans islandeOù l'on découvre Erlendur jeune, mais pas plus gai pour autant que par la suite, à croire que cet homme ne connaîtra jamais un moment de joie ..... je ne sais pas, moi, juste un frémissement de plaisir devant un plat de pommes de terre aux choux, une seconde d'extase face à un dos de cabillaud fumé ... face à lui, les icebergs font demi-tour de désespoir, ou fondent de tristesse compatissante ...

Un titre qui pourrait être sous-titré "Erlendur au pays des clochards", puisque l'on ne va guère quitter cet aspect de la "grande" ville, un zoom qui balise la ville de personnages à la vie sordide, forcément ... L'histoire commence un an après la mort de l'un d'entre eux, Hannibal, qu'Erlendur a croisé plusieurs fois avant sa chute mortelle dans une flaque d'eau noirâtre, le jeune policier avait aidé un peu l'homme cabossé. 

Pourquoi un an après ? Allez savoir avec Erlendur  ... peut-être avait-il sombré dans un coma post traumatique suite à un moment de jouissance précoce dont il n'espérait pas tant ....

Donc, depuis un an, il repense à ce jour où Hannibal a été retrouvé noyé dans une fosse par des enfants qui jouaient dans d'anciennes tourbières abandonnées (non aménagées pour, il va sans dire ...), sous le ciel bas et lourd qui va avec, et donne sa singularité à la géographie "indridasonnienne". Une première scène qui vous plombe, un quartier de sonorités rauques : Hvassaluti, derrière le boulevard Miklabrant, bordé par les immeubles de Storagerdi, c'est là où vivent les enfants qui jouant à naviguer sur les fosses d'eau sur le radeau qu'ils ont construit avec des détritus de bois, vont accrocher un sac plastique qui n'était pas un sac plastique mais l'anorak vert d'Hannibal, avec Hannibal dedans ... (ouf, je retombe sur le début de l'histoire ... Il fait si noir là-dedans que j'ai bien cru que j'allais en perdre la trace. Moi, je pense qu'Indridason écrit avec un stylo fluo, ou à pile, ce n'est pas possible autrement ...).

Erlendur commence une enquête, ou plutôt, tâtonne, furète, croise les pertes et de petits détails en rencontres et souvenirs, il déterre des passés glauques de clochards, qui bien évidemment, croisent des traces de disparues.

Que le plaisir d'un dernier Indridason soit de retrouver la première enquête d'Erlendur, qui contient déjà toutes les autres, voilà qui peut paraître paradoxal et anecdotique, surtout qu'on ne saute pas de joie, même aux meilleures nouvelles ( si, si, il y en a, quoique ....) au pays où le soleil ne semble jamais vraiment se lever, et dont la géographie imprononçable fait le charme de l'exotisme du froid. 

Anecdotique mais pour les fidèles de la série, Marion fait son apparition ici, et il est toujours impossible de savoir si ce personnage est féminin ou masculin. j'ai guetté toutes les terminaisons des participes passés, aucun indice ne filtre !

28/02/2015

Un membre permanent de la famille Russel Banks

un membre permanent de la famille,russel banks,nouvelles,amériqueNon seulement je lis peu de nouvelles, mais en plus, quand j'en lis, j'ai un mal de chien (et l'expression est à prendre ici quasi au sens propre, vu l'importance de cet animal dans la nouvelle qui donne son titre à ce recueil ...) à en parler.

Me voilà donc à retourner le volume en tous sens, cherchant l'unité, les points communs ... Allez (je compte sur Ingannmic pour me rectifier ou nuancer ou analyser clairement, elle fait cela très bien), je dirai "solitude" et "couple" : solitude en couple, en ex-couple, voire sans couple du tout, les personnages ont le palpitant qui flanche, même les chiens, donc, sont vieux ou morts. Ce recueil déborde de coeurs qui lâchent, ou de coeurs lâches. Pas gai ? Non, pas gai du tout. Du fond de mon plaid, j'en avais les pieds refroidis. (heureusement, j'ai aussi une bouillotte ... Le problème est que c'est fiston qui l'a confectionnée à base de pois chiches, il faut la mettre dans le micro onde pour le faire chauffer. Cela fonctionne très bien mais il faut aimer l'odeur des pois chiches ...)

Ces nouvelles de Russel Banks sont donc à vous flanquer un cafard prégnant. Elles sont très belles, ciselées comme on aime dans le quotidien un peu décalé de coeurs solitaires, mais tristes à pleurer. Ancrées dans le réel des USA actuels, on va de Miami, mais celui de l'envers du décor, ici les palmiers ne bruissent que sur le désert des parkings ou sur le fond d'écran du balcon d'un immeuble sans vue sur mer, à des villages paumés dans la neige. 

Dès la première nouvelle, on se dissout dans le basculement d'un retraité, ex-marine, qui ne veut pas finir en ex-père, et qui, voulant conserver sa dignité, va passer de l'autre côté de la légalité. Dans la suivante, un divorce plus tard, une bulle paternelle éclate. deux divorces encore plus tard, un vieux couple erre dans un camping-car, coeurs à la dérive, dans une autre un coeur qui s'arrête sur un court de tennis, et la veuve perd l'urne funéraire ("Oiseaux des neiges") ... Un coeur de jeune homme bat dans le corps d'un homme sans joie ("Transplantation", et même les blagues des perroquets battent sérieusement de l'aile ("Le perroquet invisible")... parfois, on passe si près du drame, que même si il n'a pas lieu, c'est comme si le monde avait arrêté de tourner un moment pour nous suspendre dans ce bord si mince qui vacille ( "Fête de Noël").

Tous les personnages, branlants et si ordinaires, infra-ordinaires, sont extrêmement troublants, portant le poids d'une écriture qui ne leur concède rien et les renvoient à la vacuité de leur choix ("Perdu, retrouvé", qui est sans doute la nouvelle qui m'a le plus touchée) ou de leur quête ( "A la recherche de Véronica")

Des personnages pris dans des riens, des moments écrits comme Hopper peint, avec du sombre qui envahit les lumières restées allumées, où le soleil tranche comme une arrête de glace. A lire, mais du bord des larmes....

A découvrir, la note d'Ingannmic.

22/02/2015

Le village évanoui Bernard Quiriny

le village évanoui,bernard quiriny,romans,romans belgiqueChatillon-en-Bierre ... personne ne descend plus, personne ne va plus nul part, tout le monde y reste ... Tel est le postulat que l'auteur a imposé à son microcosme ...

Chatillon-en-Bierre, comme son l'indique, est un gros bourg de la Bierre, le genre de bourg que l'on aperçoit parfois au fond d'un paysage croisé d'un clin d'oeil indifférent que l'on jette à travers la vitre de la voiture lors d'une transhumance autoroutière et que ne laisse aucune trace sur la rétine, et aucune envie d'y séjourner. Y'a même pas le panneau indicateur avec "le plus joli des concours de façades fleuries de géraniums" ... Y'a rien.

Un bourg et un canton rural, des habitants dedans, la plupart y sont nés et ne comptait pas vraiment en sortir, les autres y était arrivés par commodité financière et ne comptait pas vraiment y rester. Ou plutôt, la question ne se posait pas jusqu'au jour où ce n'est tout simplement plus possible de le faire ... En effet, un beau matin normal, une frontière invisible va trans former le village en vase clos sur lui même : toutes les voitures tombent en panne au même endroit, et, à pieds ou à vélo, les chemins deviennent sans fin ... Il s'avère rapidement que, sans que l'on sache pourquoi, ni pour combien de temps, Chatillon-en-Bierre est coupé du reste du monde (ou alors le reste du monde est coupé de Chatillon-en-Bierre)

Reste à l'intérieur tout ce qui constituait Chatillon-en-Bierre, c'est-à-dire pas vraiment grand chose (coup de bol pour des touristes égarés, il n'y a même pas de camping ...) : la mairie et le maire, la gendarmerie et quelques gendarmes, une grosse superette et des plus petites, une église, peu fréquentée jusque là, des fermes, des grosses et des plus petites ... L'électricité fonctionne (preuve que le monde n'a pas disparu et que Chatillon-en-Bierre n'est pas devenue une comète ...) mais plus aucun avion ne passe dans le ciel( ce qui pourrait laisser croire l'inverse de la comète).

Le monde se fige autour de la petite communauté pour un temps indéterminé et les premiers moments de stupeur passés, les habitants s'organisent, dans un calme relatif, autour du maire qui se découvre une âme de chef, on se rationne et on s'installe dans l'attente, instable.

Dans l'attente d'une sortie ( de sorties, sous toutes leur forme), se révèlent les failles sociales et humaines. Peu de personnages sont vraiment individualisés, le maire, le prêtre, un fermier dissident, un écrivain égaré à qui manque la postérité, les chatillonais sont les miroirs anonymes de nos comportement grégaires.

Fable morale ? peut-être ... mais alors sans morale à en tirer. Nous ne sommes pas chez La Fontaine, même si il y a quelque chose de "nos amis les bêtes" dans cette expérience de la ruralité au pays de la science-fiction, (ou alors l'inverse), très agréable à lire, qui prête souvent à sourire, mais un chouia moins grinçante que dans le recueil de nouvelles du même auteur "Une collection particulière", où la plume de l'auteur m'avait davantage caressé le poil.

19/02/2015

Fuyez le guide, Yoram Leker

fuyez le guide,yoram leker,essai,histoire des artsPour une fois, chose rare chez moi, ce livre n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus un essai, ni un livre d'art, mais une sorte d'exercice de style amusant et récréatif comme l'annonce le sous-titre "L'art en petits morceaux à l'usage des mauvais esprits"

L'auteur a choisi de nous présenter dix sept tableaux de maîtres, de grands et de petits maîtres, fort peu connus pour la plupart, voire anecdotiques pour la grande histoire de l'art, et il  a réinventé une vie aux tableaux, ce qui au passage leur enlève de la poussière. Le principe, un peu systématique, est donc décliné en dix sept textes de style sans prétention mais aux clins d'oeil appuyés et érudits.

Les reproductions des tableaux, d'une qualité à souligner pour un livre de petit format et de prix modique, (bravo aux éditions "Les belles Lettres, donc) précédent leur loufoque et fantaisiste commentaire, pris en charge par un guide à la langue débridée ... De ce musée d'histoires à (re)peindre, quelques extraits qui n'en donnent qu'une petite touche des connaissances à retenir de la visite. 

Ainsi, j'ai appris, au détour de la biographie de Andréa Cantini (héros oublié du tableau de Véronèse "Le retour du doge Andréa Cantini à Venise après la victoire des Vénitiens sur les Génois à Chioggia", ( au titre presque aussi long que le tableau est grand) que le dit Véronèse "avait horreur de l'eau au point de n'avoir pas laissé la moindre aquarelle". Voilà qui explique ce mystère de l'histoire des arts ... sans compter que contrairement à ce que tous les fins connaisseurs de Vélasquez  pensaient jusqu'ici,  que le tableau "Vieille femme faisant cuire des oeufs" représentant une vieille femme faisant cuire des oeufs, vont apprendre qu'en réalité, cette scène cache un sombre "thriller avant l'heure", que le "Philosophe avec une gourde à la ceinture" de Luca Giordano doit se regarder comme un véritable brûlot politique et non comme un portrait un peu raté, que "La femme hydropique" de Gérard Dou n'est qu'un leurre, car "l'hydropisie ne touche que les poissons rouges, surtout si leur bocal est trop petit", que David, en peignant "Erasistrate découvrant la maladie d'Antochius" a inventé la psychothérapie de groupe, avant gardisme dont on n'aurait jamais cru capable ce maître du néo classicisme ... 

En un magistral argumentaire, on voit (enfin !) réhabilité le goitre disgracieux d'Angélique peint par Ingres et parfois moqué comme une maladresse du peintre, car, en effet, qui peut douter que le goitre hypothyroïdien gonfle quand on est "sur le point d'être engloutie par une orque enragée, sinon, violée par un extraterrestre encuirassé" ? pas moi, en tout cas, n'ayant aucune possibilité de vérifier par mes propres moyens, ne possédant pas de goitre et ne m'étant jamais retrouvée totalement nue, enchaînée à un rocher ....

De même, on pourra faire bon usage de l'adage suivant : "On ne guérit pas une bande d'asthéniques avec du Gogol", qui clôt avec panache une analyse limpide des "Fatigués de la vie" de Ferdinand Hodler, limpide et sûrement définitive, en tout cas, pour moi....

Des petits morceaux à déguster, sans mauvais esprit aucun ...

16/02/2015

Mon holocauste Tova Reich

shoah-business.jpgAprès l'excellent "L'espoir cette tragédie" qui secoue aussi une certaine vision de la transmission de la mémoire de la Shoah, et sur le conseil de Sandrine, je me suis lancée dans la lecture de ce roman iconoclaste. Lancée puis un peu agrippée, il faut bien le reconnaître ...

Sur le ton de l'épopée burlesque, bienvenue dans la nouvelle campagne de promotion de la famille Messer, père et fils, spécialistes du marché du souvenir de l' Holocauste. Maurice, le père, est un survivant, le fondateur de l'entreprise familiale, Holocaust Connections, Inc,. Hableur, calculateur, sincère dans ses mensonges, truculent dans ses faux souvenirs de résistant, il met toute son énergie dans l'expansion de sa marque. Son fils, Norman, spécialiste autoproclamé du traumatisme de la seconde génération, le suit comme il le peut dans son nouveau projet grandiose : la construction du Musée de l'Holocauste de Washington. Et pour cela, il faut des fonds, beaucoup de fonds, et donc des donateurs pour édifier, dans le musée, le plus grand mur des donateurs possible.

Pour la bonne cause, Maurice a peu de scrupules, très peu. Il veut des cheveux pour ses futures vitrines, un wagon à bestiaux, des boites de zyklon B à exposer, et pour cela, il ferme les yeux sur les agissements illicites d'un de ses complices, un rabbin plus proche du mafieux que de la doctrine hébraïque.  Il a organisé une visite privée du camp d’Auschwitz-Birkenau pour la richissime Gloria et sa fille, Bunny. Une entreprise de drague, soutenue par la mise en scène des morts et poursuivie dans les suites d'un grand hôtel de Cracovie. En exclusivité pour la future donatrice,  les chambres à gaz, la cérémonie de l'incantation aux morts, le grand jeu des bons sentiments, pour Maurice, c'est son affaire.

De son côté, Norman tente de rendre visite à sa fille, la troisième génération, qui a, après avoir suivi les traces familiales, renoncé à n'être que d'un holocauste pour les embrasser tous en même temps en devenant nonne, sur les lieux mêmes de l'extermination, dans le couvent catholique établi tout près du camp. Sur le chemin de son Golgotha, il croise une faune qui grouille sur le camp et ses abords, commerce de reliques, commerce mystique ... Bonze de la réincarnation, incantateurs de la rédemption, profiteurs de la mémoire de toutes obédiences, tout ce petit monde est passé à la moulinette de l'absurde en une farandole débridée qui finira en apocalypse délirante.

Aucune concession dans ce livre, dont le propos n'est pas la Shoah, mais sa "récupération" religieuse ou idéologique qui finit, en utilisant dans tous les sens la mémoire de l'horreur, par la vider de son sens unique, non comparable, non assimilable, justement, à rien d'autre. Sinon, la mémoire est ouverte à tous les génocides, et se lisse.

Le récit ne met pas à mal le sanctuaire, mais ce qui en est fait, notamment par l'administration (polonaise ...) du camp qui fait la part  belle à l'assassinat des résistants polonais et oublie les silences assourdissants qui résonnent dans les baraques détruites de Birkenau. Le bois, c'est plus fragile que les briques ...

Beaucoup de scènes qui dérangent, que l'on aimerait pas voir exister, notamment celles du lac des cendres, où le dimanche, les voisins ordinaires du lieu viennent cueillir des champignons, parce qu'ils poussent là mieux qu'ailleurs ... Et pourtant, ce n'est que vrai.

Ce n'est donc pas le propos qui a fini par mettre à mal mon endurance de lectrice, mais son traitement, par trop loufoque et burlesque pour moi, il y a du Cohen, là dedans, de celui des "Valeureux" et de "Mangeclou", de l'écriture caustique, du personnage à la page, comme on tire à la ligne. Seulement voilà, j'ai plutôt une faiblesse marquée pour "Le livre de ma mère", et ses failles. Un trop plein d'invraisemblable dans l'histoire, un tourbillon clownesque qui a estompé pour moi, la justesse de certaines pages. Comme le dit Sandrine, "L'accumulation nuit à l'ensemble", il n'en reste pas moins que ....

 

 

13/02/2015

Catharsis Erik Axl Sund

Prater,_Wien.jpgAprès une pause passée, en gros, à digérer les deux premiers tomes en allant faire autre que de tourner des pages pleines de crimes sordides, je reprends ma "catharsis" à moi et me jette dans ce troisième et dernier tome, histoire d'en finir avec l'addiction. Et je m'essouffle assez rapidement. 

Je prends même le temps de lire la quatrième et là oups ! Je découvre que "ce livre est porté par une écriture térébrante". C'est quoi cet adjectif qui a un goût de fautes de frappe ? Fière de ma découverte sarcastique, je déchante vite car "térébrante" existe et qualifie "une douleur profonde donnant l'impression d'un clou que l'on enfonce dans les tissus". Et c'est exactement cela dont souffre Sofia depuis le début, en réalité. Comme quoi, j'aurais mis trois tomes à trouver un adjectif juste pour qualifier un personnage, moi, alors qu'il avait qu'à retourner le bouquin ...

Côté histoire, il faut le dire, je ne suis plus très bien ... En plus de Victoria qui avait déjà tendance à disparaître-réapparaître, et à Sofia, son alias aux multiples autres alias, est apparue Madeleine, d'abord entre les lignes, elle prend ici, petit à petit, la place des deux autres, qui du coup s'estompent et se diluent dans les crimes précédents.

J'ai un peu de mal à recoller les morceaux précédents avec la nouvelle venue ... Mais Jeanette, toujours fidèle limière, suit mieux que moi les méandres de sa propre enquête, et si moi, j'ai un peu oublié comment elle en est arrivée à tout comprendre, elle, elle a l'air de savoir où elle va et donc, je la suis, y'a plus qu'à lui faire confiance à elle, c'est la seule qui reste la même depuis le début. 

Des coupables potentiels, pourtant, le nombre se restreint, et Jeanette resserre l'étau autour du méchant absolu. Elle ne sauvera pas tout le monde, mais Sofia se délivrera d'elle(s)-même(s).

En refermant ce troisième tome, l'addiction est passée, j'ai eu mon compte de carnages et d'abominations. Finalement, reste un un petit goût de vacuité. Tant de crimes, tant de fils obscurs à suivre, tant de personnages, tant de voix égarées pour tant de voies de garage, et pour aboutir à peu de choses à en dire. "Térébrante" me restera, par contre, et le goût des lectures communes sur canapé !

Encore merci A.P. !