Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/11/2016

Cartel, Don Winslow

cartel,don winslow,romans,romans américains,pavés,dans le chaos du mondeArt Keller face à Adam Barrera, on en rêvait Ingannmic et moi. Alors, une lecture commune s'imposait à la sortie de "Cartel", vu que le premier, celui qui nous avait plantées là dans le genre grosse claque de lecture, "La griffe du chien", on l'avait déjà dévoré ensemble (ici et ici), chaque de notre côté avec la même boulimie glacée et enthousiaste.

Art est l'ex seigneur de la frontière. Il a remisé sa rancœur dans un monastère où il s'est fait gardien d'abeilles. En théorie, à la fin de la "Griffe", il est le vainqueur d'Adam Barrera puisque ce seigneur là, quant à lui, tout puissant des cartels de la drogue au Mexique, est emprisonné, et logiquement pour un temps certain. Assez de temps pour que ces deux là ne se retrouvent plus jamais. Mais, ce n'est pas si simple d'être vainqueur quand, dans cette guerre, on a autant perdu que Art. Sa famille, ses collaborateurs et surtout une certaine foi ... La foi qui avait fait que Art avait cru que changer le monde en tuant un seul homme était possible.

Art est fatigué et Adam reprend du service, de l'intérieur même de sa prison. Il joue un va-tout suicidaire en livrant aux autorités américaines des informations qui lui vaudraient la mort, si il n'était Adam, le grand ponte de la drogue aux allures de comptable élégant et bien élevé. Adam est un stratège, il maîtrise les failles du système judiciaire qui veut sa fin en se nourrissant du mal qu'il incarne. Donnant, donnant, le système a encore plus à gagner en lui accordant, en échange de ses informations, une autorisation de sortie à l'occasion de la mort de sa fille, pour après lui arranger une évasion dans un établissement dont il va pouvoir faire sa base arrière de luxe.

Une fois Adam libre (ou presque ....), le vrai duel commence, par comparses interposés, volontaires ou inconscients, du côté du bien, comme du côté du mal. Juges intègres, policiers corrompus, voyous incultes et barbares, le bal de la mort est ultra violent et n'épargne pas les bonnes âmes, quand il en reste. 

L'ultra violence est assurée par une galerie de personnages secondaires, qui sont souvent à la fois les victimes des cartels, et du système politique mexicain qui permet l’extension du trafic, et les bourreaux, une fois que l'engrenage leur a mis l'étau à la gorge. Ainsi, Chuy, dit Jésus le Kid, de gamins des rues, dealer presque malgré lui, se métamorphose en tueur frénétique et halluciné, décapitant à tour de machettes, après que son amour enfantin pour une prostituée pitoyable, a été broyé par des plus gros requins que lui. On suit aussi le cas d'Eddie, dit le dingue, presque à tort d'ailleurs, car les dingues, dans la réalité de la guerre entre gangs pour le contrôle d'un territoire, d'une plaza, ils fourmillent autant que les cadavres dans la vallée de Juarez.

Des territoires martyrs, des populations otages, Juarez en est le symbole. La ville, puis la vallée sont sillonnés par un trio de journalistes, impuissants mais sincères, Ana, Pablo et Giorgo. Ils montrent une décadence et une spirale, telle que l'on comprend que la loi, mais n'importe quelle loi, finalement, est acceptée comme préférable à l'hécatombe et la perte de toutes les illusions. Vraiment, toutes tombent les unes après les autres, comme une chute de dominos infernale, où reste le chaos, vainqueur. Car même quand des responsables du mal disparaissent, ce qui est aussi certain, est que d'autres, sont là, à attendre que la place se libère.

En tout cela, le duel tient ses promesses, et cette suite est aussi glaçante, que "La griffe", mais avec des moins. Des personnages auxquels on accroche moins, moins complexes et touchants, peut-être trop monolithiques, malgré de beaux personnages de femmes combattantes, et d'autres juste, juste humains. c'est un bon livre, bien calibré, bien documenté, mais ... il lui manque un foisonnement, une tension survoltée, une telle dilatation de l'histoire qu'on a l'impression d'être embarqué dans le wagonnet d'une montagne russe, lancé à toute vitesse dans le fracas d'une ossature qui, c'est sûr et certain, va se fracasser contre la muraille si on lâche le bouquin deux secondes. Et être dans un état de manque quand vous le refermez.

Pour lire la note d'Ingannmic, c'est juste .

 

30/10/2016

14 juillet, Eric Vuillard

Monet-montorgueil.JPGLe 14 juillet, tout le monde connait, ou, du moins, tout le monde reconnait les quelques traits que l'histoire en a gardé en esquisse, un peu comme un chromo que l'on ne regarde plus parce qu'il a été trop souvent vu sous le même angle ; la colère du petit peuple parisien, la prison royale comme un défi au cœur de l'enceinte de la capitale, Camille Desmoulin au Palais Royal , Versailles au loin qui n'y comprend rien ... etc ....

Or, dans ce très court récit, Eric Vuillard change la focale et se met à la hauteur des hommes qui y étaient, du moins, du peu que l'on sait de ces anonymes qui ont fait la multitude de ce jour singulier, dans sa chaleur et leur sueur. Il dit aussi l'oubli, le tri de l'oubli, et que finalement, on achoppe avec la reconstitution d'une vérité vraie.

Quelques jours auparavant, une foule disparate, menée par la misère a découvert l'ultime luxe de la Folie Triton. En ces temps où elle crevait de faim, monsieur le propriétaire de la manufacture et ses dames s'y roulaient dans la soie. Ce jour de la Folie, la foule semble avoir découvert la vengeance, comme un excès de trop à crever, quitte à crever. Les morts de ce jour n'étaient pas des voleurs, et ne deviendront pas des martyrs, ils resteront les anonymes qui ont contribué, peut-être, à mettre le feu aux poudres du 14.

Le texte de Vuillard ne tente pas de reconstituer, mais livre le hasard comme moteur de l'histoire. Hasard qui a réuni les hommes sur la place, devant cette Bastille qui les narguait; commerçants, artisans, vagabonds, laissés pour compte du royaume, dont le point commun fut la misère, la colère, la rage et la faim. L'auteur joue de ce hasard en listant les noms, dont on ne sait pas vraiment grand chose, parfois juste rien, le métier, l'origine provinciale, pour trois ou quatre, on connait les circonstance de leur mort, pour trois ou quatre, un bout de passé ou d'avenir révolutionnaire. Si l'histoire est écrite par les vainqueurs, ceux de la Bastille n'auront pas cet honneur.

L'auteur donne à cette litanie d'anonymes un souffle quasi épique. En quelques scènes, sporadiques et confuses, comme le furent sûrement les décisions de ce jour, il montre les bouts de ficelles et les improvisations ; bouts de ficelle des armes prises la veille dans la garde meuble de la couronne, lances des preux chevaliers du temps de Philippe Auguste, canons de parade offerts par le roi de Siam, armes de pacotilles ; bouclier de Dardanus, flambeau de Zoroastre, pillés dans les théâtres.

Cette image de la révolte est haletante, elle laisse le souffle court, mais ardent.

 

27/10/2016

Les réponses, Elizabeth Little

les réponses,elizabeth little,romans,romans policiers,romans américains,famille je vous haisJanie Jenkins est une sale gosse de riche, une it-girl genre Paris Hilton, elle n'a pas eu le temps de devenir aussi célèbre pour ses frasques sexuelles et alcooliques, mais elle a sans nul doute les mêmes marques dans sa garde robe. Janie commençait en effet tout juste sa carrière dans les tabloïds quand elle fut arrêtée pour le meurtre de sa propre mère, la richissime philanthrope mondaine et snobissisme Marion Elsinger. La fille y gagna la couverture de Vogue et dix ans de prison. Le mobile : la haine de l'autre, haine réciproque, il faut dire que dans le genre garces, la mère et la fille sont des pros. Sans doute une histoire de bottes Prada ....

Lorsque Jane sort de prison, à la faveur de la découverte d'erreurs dans les prélèvements du laboratoire scientifique, elle n'est pas blanchie pour autant, mais par contre, poursuivie par toute la presse à scandale, et principalement par Traque, un blog qui a mis sa tête à prix, dont le rédacteur est persuadé de sa culpabilité. Ben, oui, malgré toutes les preuves qui l'accablent, Janie clame son innocence, le problème est qu'elle ne se souvient de rien, elle était juste ivre morte quand elle a découvert le cadavre. De ce fait, elle part à la recherche de la vérité sur la base d'un indice tiré par les cheveux, qu'elle a épais, le dernier mot qu'elle a entendu dans la bouche de sa mère "Adeline", se révèle être le nom d'un trou du cul du monde, dans le Dakota du sud.

Et c'est ainsi que Jane, traquée par la haine de certains et la curiosité de tous, atterrit genre météorite people travestie en passionnée d'histoire, en plein festival des journées "poussières d'or", organisé dans une petite communauté totalement old fashion, et qui garde bien secret le mystère.

Mais le mystère de quoi ? C'est tellement alambiqué que j'ai rapidement renoncé à comprendre le pourquoi du comment du rapport entre l'avocat au sourire fluoré, les copines lesbiennes, les clefs de la penderie, le code du journal intime, les opossums, l'autre sale gosse, le méchant frère qui ne dit pas un mot, les gâteaux de l'organisatrice, le bal masqué, le coffre à la banque, et j'en passe ... L'intrigue est non seulement foutraque, mais les personnages sont aussi peu crédibles, l'intrigue se calque sur celle de Barbie et Kent (sous les traits d'un flic local)  au pays des ploucs. Et même si le rythme est assez enlevé par moments pour faire oublier les virages étranges du scénario, c'est un livre qui donne sans arrêt l'impression d'avoir loupé le début. ce qui est assez frustrant.

24/10/2016

La reine Margot, Alexandre Dumas

la reine margot,alexandre dumas,romans,romans français,famille,je vous hais,romans historiques,guerres de religionAlexandre Dumas en roman historique ne reconstruit pas la grande histoire, il en fait une autre, avec les mêmes ingrédients que la vraie, bien obligé, mais en plus hot, et c'est plutôt réjouissant ! Il nous tord les personnages vers Machiaviel, étoffe les personnages à son goût, pour plus d'épices. Il cuisine une histoire un peu plus relevée .... Ce qui n'est pas gênant, quand on admet le parti pris du Ah, qu'est-ce qu'elle bien méchante, la reine Catherine ...

Dans ce titre, Dumas reprend la trame des guerres de religion dans sa partie la plus connue, et la plus spectaculaire, ce qui est logique vu le projet de cape et d'épée. On commence au mariage de la fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, la seule fille de toute sa bande de frères futurs rois. L'ainé est déjà mort, et à laissé sa place au second, Charles VII, qui règne. Enfin, régner est un bien grand mot .... Il a bien du mal le pauvre à rester sur son trône ... Un roi à l'esprit retors, amateur de chasse aux sensations fortes, si pusillanime qu'au lendemain du mariage de sa sœur avec Henri de Navarre, union censée scellée une forme de paix entre catholiques et protestants, il décide de livrer son ami, son père, comme il le dit, l'amiral de Coligny, à la colère des chefs catholiques, et avec lui, tout ce que Paris compte de réformés, d'un coup d'un seul, et c'est, bien sûr, la Saint Barthélémy.

Avec Dumas, foin d'explications sociologiques, politiques, voire religieuses (ben oui, dans l'affaire, ça a dû jouer un rôle quand même ...), non, tout est affaire d'humeurs royales, de stratégies de pouvoir au sein de la famille, d'amours ou de désamours fiévreux, de luttes d'ambitions au sein des Valois, mère, frères, sœur, famille de fiel et de serpent dont la pire des vipères est la Catherine, de Médicis à souhait.

Dans l'histoire selon dumas, les poisons se cachent dans les savons parfumés, les poignards se plantent dans le dos, les grands écoutent aux portes des chambres secrètes, les chausses trappes du Louvre obligent à passer par les fenêtres, les manteaux écarlates s'échangent entre deux corridors obscurs ... La reine Margot y gagne si sa mère y perd. Dumas lui donne une place de choix. Erudite, sagace, elle fait une alliance de raison avec son mari et y reste fidèle, libertine juste assez pour succomber quand même aux charmes romantiques de De la môle, un petit gentilhomme éperdu d'amour pour la reine, mais aussi de fidélité au futur roi ... Henri est conforme à ce que l'on attend de lui, puant l'ail, courant le jupon, mais avec assez de roueries politiques pour se faire aimer du roi et sauver sa peau. Et pourtant la Catherine, elle en usera des stratagèmes pour le faire tomber dans les oubliettes ! Mais Dumas ne pouvant pas céder le romanesque à la dictature de l'histoire, il le protège d'un horoscope à toute épreuve à défaut d'une réelle intelligence politique.

Oui, c'est écrit à la louche, on sent bien que le Dumas tire à la ligne, pour une scène de cape et d'épée en plus, un sombre complot échoué en supplément, mais finalement beaucoup réjouissant que ce à quoi je m'attendais.

21/10/2016

Mudwoman, Joyce Carol Oates

mudwoman,joyce carol oates,romans,romans américains,famille je vous haisParfois, la magie noire de Oates opère, névrotique et anguleuse, elle pointe son scalpel sur les failles de l'individu, dans la nasse de ses mouvements confus, que le social fait à l'âme. Et parfois, elle n'opère pas du tout, et parfois, moins. Pour Mudwoman, c'est moins.

Mudwoman est l'un des noms-surnoms donnés à l'héroïne, seule référence de la narration durant tout le livre. Depuis sa naissance, elle s'est tapée tellement d'identités qu'elle ne sait plus laquelle est vraiment la sienne. Cette confusion, elle mettra quarante ans à s'en apercevoir, et entre temps, elle se sera perdue.

La première identité est celle de la toute petite fille, l'une des deux de Marit Kraeck ; une femme perdue en un dieu de colère qui les traine de taudis en taudis, avec parfois un homme qui a les cheveux ébouriffés. Marit croit aux signes spéciaux de dieu, qu'elle accroche sur les murs d'une cabane. Puis, en errance, en démence, elle abandonne sa fille et sa poupée au milieu d'un marais. Mudwoman sera sauvée de la boue par un trappeur simple d'esprit. Elle deviendra alors Jewell, le nom de sa grande sœur, qui, elle, n'a pas été retrouvée. De toute façon, les dates de naissance des filles ne sont pas vraiment connues, alors qu'importe qu'elle devienne l'ainée ?

Jewell vit un temps dans une famille d'accueil, dans une maison bruyante, sur un terrain vague où l'on ne va pas jouer. Les Skeed vivent près de Star Lake, où coule la Blake Snake, la rivière des marécages où la petite avait été abandonnée. Elle n'est pas encore bien loin du point de départ des cauchemars. L'ambiance est rude, les attentions rares, même si Jewell est la benjamine des huit ou dix enfants qui vivent là, dortoir des garçons et dortoir des filles.

Puis, adoptée par Agatha et Konrad, Jewell devient leur fille unique et chérie sous le nom de Meredith Neukirchen. Les parents sont quakers mais juste en morale, pas en pratiquants, ils ont quelque chose des agneaux qui viennent de naitre. Mérédith apprend à les nommer papa et maman et à lire, réfléchir, apprendre.

Elle commence sa carrière de petite fille douée et sage, enfouissant les identités précédentes dans le cocon surprotégé que lui assurent ses parents si aimants, si admiratifs de ses qualités, que Meredith intègre les codes de la perfection de cet amour et de cet équilibre. Elle réussit un parcours scolaire parfait, pour se retrouver au début du roman au sommet d'une carrière universitaire, sous les initiales de MR.

Première présidente femme et progressiste, même si il faut qu'elle s'en cache quelque peu dans le contexte de la propagande menée par l'administration Bush pour convaincre les USA du bien fondé de la guerre en Irak, elle s'en tire plutôt pas mal. Ce jour là, elle doit présider un congrès, dans une ville près des marécages, le discours est prêt, elle est en avance sur la réservation de l'hôtel, toujours en avance MR, toujours prête; et, cependant, MR s'en va, bifurque, prend la tangente de la petite route qui longe les marécages, sans prévenir. Les premiers remous commencent à l'atteindre.

Lieux déserts qui s'animent, silhouettes confuses qui bruissent, s'agitent quelques brides, quelques résurgences vagues d'une histoire de corbeau noir qui la ramène vers les rives de la folie qui fut celle de sa mère.

Le récit suit le mouvement descendant d'une descente incontrôlée en elle-même qui prend la forme de l'auto destruction de sa réussite, en apparence si flatteuse, si ce n'est l'oubli de son corps, sa négation dans un amour insensé pour un astronome si absent que l'on en vient à douter de son existence. On navigue dans des profondeurs troubles, où toujours plane un hydre, où les confusions entre fantasmes et réalité et si l’héroïne y perd pied, je dois avouer que moi aussi, saturant de cette psychanalyse littéraire d'un personnage auquel je n'ai pas réussi à croire.

18/10/2016

La septième fonction du langage, Laurent Binet

la septième fonction du langage,laurent binet,romans,romans français,déceptionsCe livre, je me disais qu'il était pour moi, un sucre d'orge du structuralisme revisité à l'aune du post modernisme, un ressussé sucré salé de ce que j'ai tant aimé, sur les bancs de l'amphi. Et oui, il fut un temps où je lisais le Barthes dans le texte, sans sous titrages, où "Mythologies" m'ouvrait des yeux comme des soucoupes, où le "Sur Racine" me révélait le dieu caché, où "le discours amoureux" me fragmentait le cœur, où, enfin, 'la chambre claire' me montrait que l'abime du noir et blanc fixait un instant de l'éternité éphémère.

Je savais bien que le Binet, il allait me le désacraliser le barthounet chéri, qu'il allait jeter un œil de jeune sur les ridicules de l’intelligentsia parisienne jusqu'au bout des nuits blanches de quelques substances apocryphes ...  Ce petit monde qui se croyait si grand, des Foucault et cie, que Barthes côtoyait au collège de France et dans les salons des must be, un Barthes, comme un phare clignotant, dans cette époque de remise en cause généralisée des poussiéreux aux lorgnons qui avaient pondu leur bible, le Lagarde et Michard.

Je me régalais d'avance de ce règlement de compte d'avec les tenants de la critique pontifiante et moraliste qui tenait l'utopie de l'université de Vincennes pour un zoo pour gauchistes pervers vautrés dans des pratiques masturbatoires, et m'apprêtait à rire autant de leur barbe que des travers gauchistes et excessifs de cette nouvelle critique qui se prenait pour une autre parole d'évangile.

Sauf qu'en fait, je n'ai pas rigolé beaucoup, un peu un début, et puis rapidement, je me suis lassée du tableau déjanté que l'auteur nous propose de Foucault et cie. Binet se moque des deux camps, soit, mais en reprenant les poncifs de cette vieille critique dont il semble prendre le contre pied ; il nous plante le Barthes à sa maman, l'intello homo refoulé qui tient par la main son dossier de sémiologie pour aller s'éclater avec un gigolo en douce, parce qu'il a peur de descendre dans les backs rooms tout seul.

Mis à part cela, Barthes n'est pas seulement mort, il a été assassiné, le commissaire chargé de l'enquête est poursuivi par une DS, et Giscard en fait une affaire de secret défense d'état. Pourquoi, et par qui, et bien je ne le saurais jamais parce que j'ai planté le bouquin au moment où Eco se mettait à faire des blagues au niveau du comptoir, ou du stade anal, je ne sais ...

Non, vraiment, ce tableau au vitriol ne me faisait pas rire, et Foucault en maître à penser grotesque et pontifiant, se faisant faire une belle fellation par un gigolo qui en a plein la bouche, c'est peut-être vrai, mais je m'en fiche complétement. Comme de Sollers et de ses rapports avec une Kristeva lesbienne au foyer, comme de BHL, le faux cul parfait dans le rôle de l'admirateur pervers. Même si ces deux là sont déjà de si parfaites caricatures que Binet n'a pas à forcer le trait. Sauf que, encore une fois, je m'en fiche un peu de leur tripotages d'en dessous de la ceinture et de dessous la table où trône la parole tronquée, quand même, de quelque types qui, pour être ridicules dans leur excès gauchistes, ne s'en envoyaient pas que de la cocaïne derrière la cravate.

Foucault, Eco, on peut supposer qu'ils pensaient, quand même, un peu ...  et pas qu'à la gaudriole ou à se faire mousser .... Sarabande sans queue ni tête, saillies pour entre soi, je me demande quel public visait Binet ? La désacralisation des maîtres, il faut bien y passer, mais au profit de quoi ? de nos idéologues actuels ? Car même si BHL n'ose plus la chemise blanche mais a gardé la langue de bois, il reste des toutous de ses maitres qui ne leur arrivent pas à la cheville, aux Barthes et Foucault,  si enflée qu'elle fut, leur cheville.

15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

11/10/2016

Agnès Grey, Anne Bronte

agnès grey,anne brontê,romans,romans anglais,déceptionsLes côtes casées, ça vous incite à faire dans le léger, côté poids du livre. Donc, ma liseuse a (re)pris du service. Elle était pleine à craquer de titres classiques que je n'étais mis de côté, au cas où ... du Dumas, du Austen, des vieux trucs dont j'avais oublié les titres ... Du bout des doigts, j'ai parcouru la liste des pas lus, indiqués par un 0 °/°. il n'y avait que cela et des 1 °/°, quand j'avais cliqué sur la couverture. Du coup, j'ai aussi découvert les KO. En langage liseuse, c'est pour dire court ou long, du moins, c'est ce que j'ai compris. Alors, j'ai pris 0 °/° à 400 KO epub, et c'est comme cela que j'ai découvert Agnès Grey.

L'histoire sent l'autobiographie, même si j'espère que la Anne fut moins cruche que la Agnès ... Fille d'un membre du clergé anglican, Agnès a été élevée en vase clos avec sa sœur dans un presbytère, loin du monde et sans famille extérieure, vu que sa mère a choisi le mariage d'amour plutôt que la fortune. Le père, un peu fantasque et vaguement dépressif, perd le reste de leurs espérances dans une opération commerciale hasardeuse, et voilà Agnès qui décide, pour le bien commun de devenir gouvernante, au grand dam de sa famille, qui bien qu'aimante, a cependant bien conscience qu'elle ne sait quand même pas faire grand chose.

Qu'a cela ne tienne, Agnès se lance dans une première famille. Bien sombre, la famille, la mère est idiote, le père violent, le fils torture les oiseaux et la fille se tord par terre en crises d'hystérie pour rester ignorante. Chouette, du gothique, à la Brontë !!!! Ben non, finalement, Agnès, au lieu de tomber amoureuse du père violent, voire de la mère idiote, ou de se compromettre définitivement en des affres de culpabilité morbides face à son incompétence et à l'incurie de son sort, ben non, elle se contente de jeter l'éponge et d'aller voir ailleurs si le diable y est. Enfin, c'est plutôt le bon dieu de la morale qui guide ses pas, à elle. Et c'est bien dommage, parce que le diable, c'est plus rigolo.

En fait de diable, elle en trouve quand même un petit, dans la jeune personne dont elle se voit confier la charge. Vous devrez vous passer du prénom, parce que ma liseuse n'a pas l'option retour arrière rapide. En gros, la jeune, fille n'est pas un parangon de vertu aux yeux d'Agnès, elle qui s'évertue sans succès aucun à lui montrer le bon chemin. Car malgré son inclination pudique et effacée pour un clergyman aussi froid qu'un hareng saur et aussi démonstratif qu'un poisson plat, notre nonne de l'éducation ne se permet aucune mauvaise pensée, aucune initiative, pas un regard plus haut que l'autre, même quand l'autre reste sur la Bible ... Pas comme l'autre, la mauvaise élève qui papillonne autant qu'elle le peut et tente de briser tous les cœurs possibles à sa portée, même si le cercle restreint du village ne lui permet quand même pas faire les conquêtes qu'elle pense mériter. Une fois mariée à qui elle devait être mariée, le sort se chargera de lui faire regretter sa condition, alors que la souris grise d'Agnès, coulera des jours heureux, ternes, mais moralement ternes.

Bref, un Brontë aussi plat qu'une limande sans citron.

09/10/2016

Misery, Stephen King

misery,stenphen king,romans,romans américains,polarsQuand on attaque son premier Stephen King à mon âge, on prend un risque. Soit on devient addict et alors adieu veaux, vaches, cochons  de la rentrée littéraire, veaux, vaches, cochons et pots de lait des nouveautés à découvrir, on plante là la Pile à lire, pourtant amoureusement élevée au rang de gratte ciel depuis les années que je blogue et que je note des titres, la production pléthorique du sieur auteur défiant les années à venir. Soit c'est bof, pas si King que cela le gars, et on passe pour une vieille nouille ringarde ( et accessoirement, en ce qui concerne mon cas particulier, je perds aussi toute crédibilité auprès de fiston pour lui faire lire Zola, et auprès de fifille pour lui dire que si, la littérature jeunesse, c'est drôlement bien, cause que eux, ils lisent le King depuis plus longtemps que moi)

Cette première incursion à haut risque je l'ai donc gérée en choisissant un titre dont je connaissais déjà l'intrigue, "Misery" ayant été adapté au cinéma, et que le film, je l'ai revu il y a peu.  Cette connaissance à priori me paraissant être le gage d'un esprit critique. Je ne courrerais pas vers la fin comme un lapin, je pourrais garder l'esprit lucide pour voir les éventuelles recettes et bouts de grosses ficelles que je soupçonnais. Ben que nenni, en réalité, cette avance m'a juste permis de savourer la dilatation de l'intrigue, ses chausse trappes, et ma foi, c'est rudement bien fait.

Stephen King part en en effet de peu : un huis clos, une chambre, deux personnes, l'écrivain, Paul Sheldon et son admiratrice number one, Annie. Complétement frapadingue. Misery est le nom que Paul Sheldon a donné à son héroïne, une sorte d'aventurière victorienne un peu gothique et tombeuse sur les bords. La série a fait son succès, sa notoriété, mais à présent, il l'a liquidée pour passer à ce qu'il considère être sa véritable oeuvre, plus sérieuse et dramatique, ancrée dans le réel. Il vient de terminer "Fast car", l'épopée prolétarienne d'un jeune malfrat. Dans sa chambre du du Boulderado hotel, il sacrifie à son rituel post dernière page, boit quelques coupes, un peu trop, et décide d'aller faire une escapade vers le grand ouest plutôt que de rentrer chez lui, à New York. Il n’entend pas vraiment l'avis de tempête, et ne voit rien venir avant de se retrouver cloué dans un lit et une chambre inconnue, les jambes plus brisées que son pare brise et avec une infirmière dont malgré le brouillard qui l'engouffre, il perçoit rapidement la dangerosité. Qui s’avère d'autant plus exponentielle qu'Annie est une admiratrice inconditionnelle de Miséry.

D'idole , il est devenu otage, et se doit d'être un otage très diplomate, s'il veut boire, manger et survivre. De s'échapper, il ne peut être question. Annie a ses caprices, et tient son écrivain préféré sous sa main de fer. Le piège monte d'un cran lorsqu' Annie se procure le dernier titre paru des aventures de Misery, dont elle ne sait encore qu'à la fin, Paul enterre son héroïne d'une fin de non recevoir. Misery est morte et Annie crève de rage, et comme elle a le responsable sous la main, elle compte bien le lui faire payer. Et lui compte bien y survivre.On pourrait se dire que l'acmé est atteint mais vu le nombre de pages qui reste après, il est évident que non.Le jeu du gros chat qui va faire souffrir la souris avant de la manger, peut enfin commencer et donner libre cours à des va et vient sadiques et pervers.

Bref, un régal jusque la fin, bien plus complexe que dans le film où le rapport entre la victime et le bourreau étaient bien moins ambiguës et tarabiscoté d'avec l'alliance dans l'écriture. Où on voit qu'écrire peut vraiment être une question de survie .... Au sens propre.

07/10/2016

La fille du train, Paula Hawkins

la fille du train,paula hawkins,romans,romans anglais,polarsVoici un polar qui porte vraiment bien son titre, attention lecture exprès, lecture TGV ... Avant d'en entamer la lecture, assurez vous que avez le temps de la terminer dans la foulée, lecture en aller simple, prévoir le manger et le boire sans descente dans le frigidaire, pas le temps d'aller au wagon bar, la pause pipi s'avère dangereuse, pensez à baliser le trajet pour l'effectuer livre en main ...

La fille, c'est Rachel et elle est dans un bien piteux état dans son train. Elle a perdu mari, amour, maison, rêve et tout éclat. Rachel boit, consciencieusement. Rachel est devenue laide. Rachel le sait, Rachel s'en fout. Rachel n'a plus de raisons, ni de raison, ni de maison. Elle tente juste de se maintenir dans un flot qui l'entraine vers des trous noirs de sa mémoire. Quand elle boit trop, elle ne souvient plus toujours bien des horreurs qu'elle a commises, des hontes qu'elle doit gérer au réveil. Et elle boit bien souvent trop.

Tous les matins, elle se remet à la place qui lui reste, dans le train qui va à Londres, pour faire comme si ...Tous les jours, le train s'arrête, quelques courts instants, travaux sur la voie obligent, devant son ancien quartier, celui où dans sa maison vivent son ex mari, sa nouvelle femme et leur petite fille. Ce n'est cependant pas sa maison qu'elle voit, mais celle d'un autre couple, arrivé après son départ, sa bérézina à elle. Elle ne les connait pas, mais ils ont l'air si heureux, si lumineux, sans faille, pas comme elle. Rachel fantasme, elle nomme la femme Jess, et l'homme Jason, leur invente un métier, des projets, un passé.... Un matin, pourtant, ce n'est pas Jason qui se tient derrière Jess sur la terrasse ...

C'est marrant comme polar, parce que Rachel, plus elle coule, plus elle entraine l'empathie, même quand elle fait tourner bourrique ce méchant Tom, pourtant si patient avec elle, ce mari qui l'a laissée, lassé de ces crises et de sa tristesse, et sa nouvelle femme, cette grue plate d'Anna ... Même quand ses trous noirs la laissent pantelante et grotesque, Rachel, on ne peut pas la croire méchante, pas vraiment, pas comme les autres, la vraie Jess, le vrai Jason ... Mais plus l'histoire des vrais et des faux se met à vaciller, plus le doute se mêle de tout ce que vous lisez, la vision se trouble, jusqu'à plus soif !

04/10/2016

Warlock, Oakley Hall

warlock,oakley hall,romans,romans américains,western et cieC'est un roman, un pavé, qui prend pied dans les origines du western, quand l'Ouest, jusque là sans aucune foi ni aucune loi, que celle de tirer plus vite que celui d'en face, a commencé à prendre du plomb dans l'aile, quand le chaos des cow-boys qui ne redoutaient aucune représailles, a commencé à se heurter à la volonté de quelques citoyens de vivre en paix et donc, de prospérer. c'est le début de la fin, le crépuscule des héros de la gâchette facile. Pourtant, la liste des noms des shérifs de la ville continuent à s'allonger sur le mur de la prison, parce que cette nouvelle règle du jeu n'a pas encore de code, et qu'il est encore bien difficile pour ceux qui tentent d'y croire de garder fermées les portes de la prison, aussi bien pour y faire rentrer les criminels, que pour éviter leur lynchage ...

Pour simplifier, car ce roman fourmille de personnages, disons qu'il retrace la lutte entre la bande de Mc Quow, des cow-boys voleurs, tireurs, massacreurs, qui n'obéissent qu'à l'absence de lois, si ce n'est les leurs, et les habitants de la ville de Warlock, qui tentent de s'en défendre et d'établir leur nouvel ordre des choses. La lutte se fait à coup de règlements de compte au revolver, de duels dans les rues poussiéreuses, de traquenards de diligences, mais la lutte est surtout morale, une lutte entre la lâcheté et les glorioles inutiles, et un ordre plus stable et relativement digne, l'idée qu'il aurait un devoir de civilisation à remplir, avant de remplir les verres. Cette idée, incarnée par Gannon, le shériff presque malgré lui, mettra le temps du roman à avancer. Et encore, c'est pas gagné non plus, à la fin.

De tous les personnages qui grouillent dans Warlock, c'est celui que j'ai trouvé le plus fouillé, le plus convainquant. Il a fait ses premières armes, à côté de son frère, du côté de la bande des cow-boys, après un massacre de trop, il a décidé de changer son colt d'épaule et de passer du "bon" côté, celui de la loi en train de se faire. Il est donc pour les uns, un renégat, et pour les autres un sujet de défiance. Les "bons" citoyens se cachant souvent derrière les murs, il doit, seul ou presque, se forger la conscience de ce doit être fait. Dans cette juridiction qui n'existe pas encore, les autorités se croient en effet encore au temps de la lutte contre les indiens.

A côté du droit chemin, il y a Morgan, qui se gausse de toute morale, joueur, tricheur, menteur, le riche tenancier du bar joue sa partie en solitaire et garde en mains toutes les cartes. Même au détriment de son éternel complice, le tueur Blaisedell, reconverti pour l'occasion en marshal, rétribué par la frileuse communauté des "bons" citoyens de Warlock, pour établir son ordre à elle. Mais on ne passe pas impunément les frontières du bien et du mal, surtout quand elles changent sans arrêt. Comment se battre contre ceux qui n'ont pas de lois quand on ne connait soi même que celles de la gâchette ?

En arrière fond de ces trois personnages, les misérables mineurs, incapables de se discipliner en un syndicat cohérent, une femme au grand cœur complétement secouée, un docteur moraliste mais impuissant, un juge alcoolique dont la morale apocalyptique contient pourtant une certaine logique ... Ils complètent ce tableau, sombre, âpre et rude d'une ville qui de poussière redeviendra poussière, un moment de l'histoire où la rédemption n'avait sans doute pas sa place.

J'espère qu'il n'est pas trop tard pour participer au challenge de Brize!

 

02/10/2016

Lecture commune, escalier et peaux de bananes

5937932-tas-des-livres-ouverts-et-des-verres.jpgIl y a quelques jours, Ingannmic et moi même avons décidé de reprendre une activité commune. Après le succès planétaire de la relecture de Mauriac, nous avions en effet, pris un temps de repos nécessaire suite à l'avalanche de commentaires suscités par cette initiative qui se solda d'ailleurs, par une lecture solitaire de la part de ma fidèle partenaire ....

Cette fois çi, il s'agit de rien de moins qu'une nouvelle lecture commune, mais pas des moindres, puisque notre choix s'est porté, presque naturellement, sur la suite du chef d’œuvre toute catégorie des pavés qui font mal dans la tronche de la lectrice, la suite donc, de "La griffe du chien" de Don Winslow, sobrement intitulée "Cartel", tout un programme.

En pleine nuit suivante, j'ai eu une illumination, je savais, oui, je savais, comment rendre cette nouvelle aventure si passionnante que les blogs amis en tireraient les langues d'impatience. Sauf qu'il était une heure trente du matin, pas une heure décente pour secouer le conjoint endormi pour lui communiquer une idée, même de génie, et même si c'est lui qui m'a offert le bouquin. Je dors rarement avec un papier et un crayon dans le lit, encore moins avec mon ordi, il est trop gros.

N'écoutant que l'appel du blog, je me suis précipitée vers le lieu idoine pour garder trace de ma fulgurance, Mais, c'était sans compter sur les machiavéliques machinations des dits cartels, qui ayant dû nous repérer, avaient pris soin de tapisser mon escalier de peaux de bananes.... Surfant sur les marches, telle une sublime sirène des patrouilles de l'aube, j'ai cependant succombé sous le nombre et c'est pour cela que toutes les notes que vous allez lire dans les prochaines semaines seront publiées depuis mon lit, sauf si bien sûr la tablette de fifille est maraboutée ou le portable de fiston sous écoute. Mon ordu, je le répète, il est trop gros.

PS : évidemment, cette vision de ma chute est quelque peu sublimée .... J'allais chercher de l'eau. Mon pied a loupé sa cible terrestre. Bilan: trois côtes cassées.Ce qui ne remet évidemment pas en cause la lecture commune, prévue pour le 5 novembre, si le cartel nous prête vie ....

24/09/2016

L'authentique Pearline Portious, Kei Miller

l'authentique pearline portious,kei miller,romans,romans jamaïquePearline Portious est une crieuse de vérité jamaïcaine échouée en Angleterre. Monsieur Gratte Payé écrit son histoire, à sa façon, qui ne plait pas toujours à la vieille femme. Parce que si monsieur Gratte Payé l'écoute, il transforme, arrange, à sa manière d'écrivain qui n'y connait rien à la Jamaïque, deux journées en une, deux lieux en un. Il veut que Pearline Portious retrouve son histoire perdue dans une mémoire que l'Angleterre a prise pour celle d'une simple folle. Seulement, monsieur Gratte Payé ne le lui a pas dit.

D'ailleurs, à commencer par son nom, depuis le temps qu'elle le dit, qu'elle ne s'appelle pas Pearline Portious mais Adaminte. Pearline Portious, c'était sa mère, celle qui lui a donné naissance dans une léproserie parce qu'elle n'arrivait pas à vendre ses napperons violets. Alors, de fil de couleur en fil de couleur, elle s'est installée avec les derniers malades grâce à qui les napperons sont devenus bandages et les malades arc en ciel. Et puis, un homme est passée par là et maman Lazare a dû repousser sa mort pour veiller sur Adaminte.

Le réalisme magique marque les pages de ce début de roman en Jamaïque. Entre songe et superstitions, les dons vous tombent dessus comme autant de malédictions. C'est ainsi qu'Adaminte est devenue crieuse de vérité. Et même si on se trimbale une paire de ciseaux au cou pour couper les fils des esprits qui s'emparent des âmes, et même si on est la reine des égorgements de poulets, en Jamaïque ou pas, quand on dit une vérité que personne ne veut entendre, on est rarement crue.

Adaminte ou Pearline, l'atmosphère en Angleterre est moins propice au réalisme magique qui a tendance à s'étioler, non seulement pour le personnage, mais aussi pour son histoire. Et ce qui fonctionne parfaitement dans un univers finit par faire hiatus dans l'autre.

Alors, même si c'est un chouette premier roman, avec un style maitrisé, parsemé d'exotiques expressions qui fleurent bon le créole, qu'y sont aussi semées de belles remarques sur les rapports entre le romanesque et la réalité, les épisodes liés au récit de la déchéance d'Adaminte dans le réalisme sordide m'ont moins convaincue. La brume et les frimas londoniens atténuent les couleurs d'un personnage qui devient simple figurante d'un triste fait divers.

A lire l'avis d'Ys, qui a aussi animé le plateau de cette rencontre sur le réalisme magique, avec la Carole Martinez en grande forme, même si elle est arrivée super en retard ! mais bon moi, je lui pardonne tout ... Et avis aux lectrices bretonnes, elle serait en recherche d'un village autochtone avec un bureau de poste de poste dedans ! Quant à savoir ce qu'elle veut en faire !!!!

21/09/2016

L'amie prodigieuse, Elena ferrante

l'amoie prodigieuse,elena ferrante,romans,romans italie,romans adolescenceLila est l'amie prodigieuse d'Elena : prodigieuse car modèle et rivale, complice et bourreau, prodigieuse, car Lila se donne tous les droits, qu'Elena suit comme de nouvelles lois, même si elles ne sont pas toujours fiables.

Elles sont filles de familles très modestes, dans la banlieue de Naples, et elles n'ont jamais vu la mer. Leur milieu est tout petit un quartier, quelques immeubles, la violence banale, la promiscuité des rancœurs, des appartements. Leurs mères sont fanées depuis longtemps, les pères sont vendeurs de fruits et légumes, épiciers, menuisiers. Le père d'Elena est portier à la mairie, celui de Lila, cordonnier. De petites vies où aucun rêve ne vient briser les chemins tracés des garçons, qui mettront leurs pas dans les pauvretés de leur père, et les filles les leurs dans les rides de leur mère.

 Lila est autre. A l'école, elle défie les règles et comprend plus vite que les autres, sans aucune bonne conduite, elle ne suit pas les codes. Elena est la jolie poupée blonde, bonne élève protégée par la maitresse, pourtant rude. Lila est la petite maigre souillonne. Et pourtant, dans la poussière de la cour de l'immeuble, les deux fillettes se frôlent d'amitié, chacune de son côté du soupirail, et cela devient pour toujours, ensemble.

Comme on ne voit jamais Lila que par les yeux et les mots d'Elena, on ne saura jamais vraiment ce que voulait vraiment l'amie prodigieuse, si l'inconditionnelle admiration, stimulation, entre les deux est véritablement le partage de cette volonté de sortir du milieu qui les contient autant qu'il les retient. Sans doute que oui, même si les chemins pour y parvenir se séparent : Elena suivant le chemin des études, vaille que vaille, alors que Lila, prisonnière du quartier, se crée d'autres rêves ...

 Grandir, changer, se mépriser, se trouver laide, apprendre la latin, le grec, entourée de la peur de l'échec, contre l'atavisme social, et contre son propre découragement ; pour Elena, sortir du quartier, c'est aussi s'éloigner de Lila, ne plus vraiment la comprendre, mais comprendre, par contre, le mépris des jeunes garçons riches pour ses amis à elle, comprendre qu'il y a des frontières, que le chic des filles du quartier n'est aux yeux d'autres que vulgarité criante, que même Lila endosse le rôle de la Barbie, en quête d'une autre voie que la sienne.

Plus que l'histoire de l'amitié, ce qui retient l'attention dans ce livres est son évolution, qui suit celle de leur quartier, de l'immédiate après guerre, à des années un peu plus d'abondance, où l'on peut rêver de robinet à eau chaude et de baignoire.

Il semblerait que la suite vienne de sortir, à en croire les blogs que je suis, avec toujours un certain retard ....

 

17/09/2016

Hilarion, Christophe Estrada

185-RECTO.JPGJ'ai décidé de poursuivre la série commencée par ma lecture de "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, et poursuivie par un premier conseil d'Ys, "La baronne meurt à cinq heures" de Lenormand. Il s'agit ici de son deuxième conseil, et donc de ma troisième lecture à suivre d'un roman policier historique ayant pour cadre le XVIIème. J'ai un peu craint le surdosage au départ, et puis non.

Dans ce roman, le XVIIIème est quasi finissant, du moins se teinte-il d'une certaine amertume, pourtant ce n'est que le début du règne du nouveau Louis XVI. Géographiquement, ce roman sort aussi du cadre des deux précédents, strictement parisien ou presque, pour plonger dans la province, entre Aix en Provence et Toulon, il se passe de drôles de choses ... peu philosophiques. La classe sociale mise en scène n'est pas pour rien dans l'intérêt de ce roman, point d'élite intellectuelle, mais une moyenne aristocratie provinciale qui grouille d'envies, soucieuse de ses privilèges, campée dans ses certitudes, rivée sur une réputation familiale à tenir et un rang à perpétrer, sauf que ça va être plus compliqué que prévu, étant donné l'état des fils des bonnes familles ....

J'ai d'abord cru que j'avais commencé par le second de la série, car le chevalier Hilarion, arrive, héros de cape, mais surtout d'épée, en Aix, chez sa tante, charmante snob, tout auréolé d'une gloire et d'une réputation acquise par l'habilité de sa lame et sa force de caractère : il vient de réprimer, sans coup férir, la révolte des pénitents rouges, confrérie aristocratique qui s'était soulevée contre l'absolutisme royal. Aussi beau, que jeune, orgueilleux et habile, et un peu tourmenté quand même, Hilarion jouit d'un statut privilégié, puisqu'en dehors de toute institution, directement mandaté par le roi, lorsque le scandale éclate, il garde les mains libres et le sauf conduit pour farfouiller dans le caca, un sacré merdier en réalité qu'inaugure un premier meurtre de fils de bonne famille.

Et le fiston est dans un sale état, pas aristocratique du tout, assassiné et émasculé, retrouvé dans une ruelle puante, recroquevillé comme un bébé dans une fontaine asséchée. Sa réputation n'était pas sans tâche à ce jeune nobliau, mais les éléments très scabreux de son exécution, révèlent les pratiques honteuses des jeunes militaires, appelés à servir dans la marine du roi, mais qui conquièrent surtout les garçons au cul ferme qui en font commerce, faute de pouvoir faire carrière.

La construction de l'enquête est simple, mais rigoureuse ; un meurtre, qui annonce une série, des motivations obscures qui conservent une certaine nébulosité jusqu'à la fin, une complexité des personnages secondaires qui garantit l'intérêt du lecteur. Sans contexte, ce titre gagne la palme sur les deux précédents, surtout par l'atmosphère historique qui fourmille de détails plus psychologiques et sociaux que dans les deux précédents. Il ne s'agit plus seulement de faire véridique, mais surtout de faire comprendre un fonctionnement social et ses désuétudes, ses clivages d'orgueil, ses bouffissures vaniteuses qui vont faire tomber les têtes perruques comme Hilarion fait tomber les masques.

Un très bon conseil d'Ys, à suivre ....

 

 

11/09/2016

La baronne meurt à cinq heures, Frédéric Lenormand

la baronne meurt à cinq heures,romans,séries policières,romans policiers,romans françaisEn commentaire de ma note sur "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, Sandrine recommandait deux autres séries du même genre, policiers historiques, et qui plus est, se déroulant à la même période, le dix huit siècle : "Voltaire mène l'enquête" série de Frédéric Lenormand, donc, et "Hilarion" de Christopher Estrada. Piquée par la curiosité et mon goût immodéré pour le dix huitième ( quand ce n'est pas le dix septième qui est en scène, je me contente du suivant), je me suis donc lancée dans une entreprise comparative entre ses trois visions historiques et écritures policières.

Dans "La baronne meurt à cinq heures", on découvre un Voltaire sautillant et encore entre deux chaises à Paris. En 1933, il n'a pas encore publié ses "Lettres anglaises" et se prend pour un grand tragédien. Il tient donc une place non négligeable dans les débats et salons mondains, mais pas tout à fait celle qui sera la sienne en devenant l'épine dans le pied du pouvoir. Il a encore pignon sur rue, enfin presque ... Puisqu'il s'agit de trouver un nouveau protecteur, vu que M. de Maisons, qui lui assurait jusque là gite et couverts, a eu la malencontreuse idée de disparaître subitement.

La Providence vient en aide à celui qui sait en tirer profit, et ce Voltaire là (comme le vrai, sûrement d'ailleurs), sait fort bien y pourvoir, et elle se matérialise sous les traits de Madame Fontaine Martel, baronne, riche, veuve, peu pieuse, mais de fort peu d'esprit et plutôt pingre. Voltaire s'en accommode et lui monte un salon littéraire correct, histoire de point trop s'ennuyer en cette rude compagnie et de continuer à fignoler son image publique.

Seulement voilà, on lui assassine sa baronne ... Pressé par la nécessité qui fait lui fait loi de trouver le coupable, à moins d'être lui-même désigné par un piètre mais tenace policier, Voltaire caracole de soupçons en soupçons, car la baronne souffrait quand même d'une famille en panier de crabe : une fille janséniste, une vague cousine arriviste et une autre jeune fille, fort dévote en sciences botaniques ... En chemin, il croise celui d'Emilie Du Chatelet, enceinte jusqu'au yeux, alors que mariée à un fantôme, ce qui lui laisse, tout doucement, le temps de succomber aux charmes tout relatifs du philosophe.

L'image est d'Epinal mais ce n'est pas déplaisant du tout, car truffé de bons mots et de clins d’œil. Ce Voltaire, enquêteur malgré lui, est campé avec ses torts et ses travers ; brillant mais arriviste, libertin mais prudent, iconoclaste mais hypocondriaque, profiteur, et même quelque peu usurier sur les bords. L'époque est, elle aussi très bien amenée, et l'enquête classique, coule de source sûre, égrainant les détails pittoresques que chaque suspecte permet de suivre, chacune dans son domaine.

Un bon conseil, très facile à suivre !

 

 

 

07/09/2016

Les bateaux ivres, Jean Paul Mari

lrm8zm-HC.jpgJ'ai été tentée par ce titre lors d'un plateau à Etonnants Voyageurs, festival du livre de Saint Malo, lors d'un plateau animé par Ys. Animé n'est d'ailleurs pas le bon mot, ce serait plutôt accompagné, car elle lance l'auteur très rapidement, et du coup, il se lance tout seul, du moins, c'est ce qui s'est passé pour Jean Paul Mari ( y'en a un qui a résisté, mais je ne me souviens plus de son nom, et ce n'était pas la faute d'Ys si il s'est mis en boucle ...). Le sujet de Mari est l'immigration clandestine, son attitude est la compassion sans mièvrerie. Lui aussi, il accompagne. Est-ce pour cela que les applaudissements, généralement de pure forme dans ce type de manifestation, ont pris ce jour-là la chaleur d'une vraie sincérité, au point que l'auteur en a relevé les yeux, semblant lui-même étonné de ce qu'il venait de soulever chez nous ? Spectateurs parfois blasés, quand ce n'est lassés, du drame humain à répétitions des migrants, des vagues d'indignation qui retombent plus vite que la pluie à Calais, ces images si répétitives qu'on dirait le même scénario joué d'avance. Alors, parfois, nous ne levons plus un sourcil pour voir, nous ne prenons plus les lunettes pour lire le dernier naufrage écrit en petit, nous perdons le fil des chiffres, nous ne comprenons plus que ce sont de vrais gens qui meurent, pas des pixels médiatiques sur écran plat : " cette formidable capacité que nous avons développée, à accepter l'inacceptable" écrit Jean Paul Mari à la fin d'un éditorial publié sur grands reporters.com, site qu'il a contribué à créer et où son parcours professionnel est retracé : un grand reporter résolument engagé dans le réel de la guerre et puis, comme une dérive vers la suite, cette forme sordide de l'Odyssée de ceux qui ne sont pas les nouveaux Ulysse de civilisations pourtant guerrières. Mais la guerre a changé les héros en migrants, et les migrants en victimes. Pourtant, Mari ne les voit pas comme cela.

Ce livre est entre le témoignage, l'essai et le documentaire, et c'est vraiment ce qui en fait l'intérêt et la facilité de lecture. "Noyés dans les larmes de la Méditerranée" ou réussissant à poser le pied sur les rivages européens, l'auteur individualise en quelques parcours recomposés et morcelés, le flot de ces hommes, femmes, enfants qui ont fui la misère, la guerre, le fanatisme religieux, tout simplement qui rêvent d'être un peu plus vivants que la mort lente des illusions qui les attend si ils restent : Robiel, noyé à Calais, venu d'Ethiopie, si près de réussir, Fassi, le gamin de Guinée, parti football au cœur, Zachiel, l'imam qui ne voulait pas prêcher le Djihad, sa femme, ses enfants, les plages turques, les passeurs, puis Lesbos. Pour quelques uns, qui peuvent respirer mieux, combien de cadavres sont rudoyés par les courants ...

Ce que montre aussi Jean Paul Mari est à quel point le lieu d'arrivée détermine la réussite ou l'échec de l'exil volontaire et désespéré ; Lampedusa et son accueil plutôt humaniste, alors qu'Athènes est un cul de sac de la misère.  Le mur européen n'est pas le même partout, et les migrants se ruent toujours pour se déchirer sur les barbelés de Ceuta ou Mellila.

 Et toujours, comme un ressassement indigné, l'auteur en revient à ce qui fut une mer bleue, à cette odyssée d'ici et maintenant, dont les héros ne sont plus Ulysse et hector, mais des survivants qui en tremblent encore, et c'est l'Europe qui loin de chanter leurs exploits, tissent la toile des morts sans linceul.

 A lire, la note de Ys

 

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

29/08/2016

La traversée du continent, Michel Tremblay

CN002643_l.jpgRhéauna, dite Nana, dix ans, va traverser le continent canadien en trois étapes et trois rêves.

Elle part de sainte Maria de Saskatchewan, une petite communauté francophone, loin de toute urbanité, perdue au milieu des champs de blés d'Inde. Et pour cette petite fille, le déchirement est immense, si intense même, qu'il n'y a presque pas de mots à mettre dessus. En tout cas, elle n'arrivera pas à les dire à ceux qu'elle doit quitter à jamais, elle le sait ; sa grand-mère et son grand père, Joséphine et Méo. Nana vit chez eux depuis toujours, ou presque. Comme ses deux soeurs plus jeunes, elle n'a aucune souvenir de sa vie d'avant, avec sa mère dont elle ne garde même pas trace du visage. Fille rebelle de Joséphine et Méo, elle avait fui le confinement rural pour aller gagner une vie qu'elle rêvait plus large à Providence, USA.

Trois filles et un mari disparu en mer plus tard, la mère a jeté l'éponge, et les filles ne l'ont jamais revue.

A Sainte maria, elle ne leur manque d'ailleurs pas, les petites se régalent de tendresse, des plats de Joséphine, du coucher de soleil de Méo, et des confiseries du dimanche. Elles ont grandi là, au milieu des bruits du blé d'Inde qui pousse à son rythme. Alors, la demande de la mère, que Nana vienne vivre auprès d'elle à Québec, tombe comme un couperet. Sans recours ni explication.

Le départ et la traversée sont organisés et ont fait connaissance avec les membres de la famille Desrosiers qui jalonnent l'itinéraire ferroviaire de Nana : trois de ses tantes qui l’accueillent tour à tour dans trois maisons et trois villes, de plus en plus grandes, de plus en plus modernes. La solitude de la petite fille et sa tristesse se mêlent à sa curiosité et à sa découvertes des contradictions énigmatiques des adultes.

Régina Desrosier, d'abord, est la tante qui ne s'est jamais mariée. Sèche, revêche, pingre et amère, elle se révèle pourtant artiste échevelée de musique au piano. L'énigme d'un étrange concert se referme au matin. La seconde halte est prise en main par sa sœur, la terrible Babette. Elle est célèbre pour ses saperlipopettes aussi efficaces que redoutés, mène son monde comme un chef d'orchestre survolté et nourrit sans trêve un mari pachydermique, dont le regard supplie la fin. de cette énigme là, non plus, Nana n'aura pas la clef, mais elle commence à voir que les failles des adultes sont aussi douloureuses que complexes, et réalise que le cocon du départ est de plus en plus inaccessible. La dernière tante est Ti-Lou, la louve d'Ottawa, qui sent fort le gardénia et le scandale, ce dont elle n'a cure. Le trajet s'achève sur le quai de Québec, face à l'inconnue qu'est sa mère et à la désillusion des quelques espoirs que la petite fille avait réussi à se forger.

Une itinérance prégnante, écrite dans une bien belle langue, ponctuées d'expressions et de tournures qui fleurent bon la langue française de l'autre côté de l'Atlantique. L'identité du pays est ainsi marqué, de même que les figures de ces femmes, des grandes figures que Nana scrute avec autant d'acuité que les voitures, les immeubles à étages, l'animation des rues. Pour elle, tout est neuf et nouveau, et tout est complexe à appréhender, d'un bain chaud, à trop de beurre sur le maïs, trop de parfum autour d'une trop belle femme.

La diaspora des Desrosiers est un cycle qui comporte neuf tomes, nul doute que le second, "La traversée de la ville" fera partie de mes prochaines lectures, laisser Nana sur le quai m'a fendu le cœur !

26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.