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26/05/2016

Le jour de la cavalerie, Hubert Mingarelli

la-cavalerie.jpgEt bien, la cavalerie n'est jamais arrivée, on est pas dans Rio Bravo, on est dans "l'art de l'ellipse" (dixit la citation qui est sur le quatrième), y'a même tellement d'ellipses que je me suis mise à chercher l'histoire, je ne l'ai pas vraiment trouvée, mais je pense que l'auteur l'a bien cachée, trop pour moi, en tout cas.

Il y a une vieille, muette et paralysée dans un fauteuil qui communique de la main avec le gars Samuel, qui fait donc toute la conversation à lui tout seul en tentant d'animer le dialogue avec des tours de passe passe à l'aide d’œufs. Il rumine des projets, tuer un serpent, tuer le vieux, réparer un moteur, une ampoule, faire un élevage, combler un fossé, dévier une rivière (non, là, j'en rajoute, ça fait trop ...), projets dont on comprend très vite qu'ils sont tellement ressassés que la vieille passera de vie à trépas avant que le moindre clou ne soit planté dans la poussière de la vieille ferme qui tombe en ruine.

On est quelque part au nord du sud des Etats Unis, ce qui ne change à la paumitude des lieux et de ceux qui y passent un temps qui semble infini, tant il ne s'y passe rien, et tant on y pense à ce rien. (Un rien voulu par l'auteur, c'est l'ellipse)

Un homme passe, Chester, il marmonne une histoire de stand de tir et de trophées qui ne valent pas un vrai tir à la chasse. Un autre arrive, Homer. Il vient du sud et dit la mer, enfin, surtout le chantier de démolition des bateaux qui ne voguent plus. Il pourrait peut-être redonner vie aux projets. Peut-être que d'ailleurs la vieille n'existe pas, peut-être que Sam a déjà tué le vieux, peut-être qu'il n'a pas tué de serpent, peut-être que Chester et Homer ne sont que des ombres de lui-même, égarés dans ce nul part que rien ne vient agiter, sauf la valse des oeufs entre les doigts du personnage.

De beaux tableaux de solitude, mais très très très, on l'aura compris, elliptiques .... Bêtement, j'en suis arrivée à palpiter à l'idée de la chute d'un oeuf ...

20/05/2016

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

le quatrième mur,sorj chalandon,romans,romans français,guerre du libanJ'avais lu "Mon traitre", à sa sortie et ce titre m'avait quelque peu agacée ; la mise en scène que l'auteur me semblait y faire de lui même m'avait paru grandiloquente et à but larmoyant. Je ne sais pourquoi, j'avais eu l'impression d'être manipulée, à mon tour, comme lui dans le roman, sauf que lui, c'était par un ami et que Sorj Chalandon n'est pas mon ami, donc il (Sorj, je veux dire) avait des circonstances atténuantes.

Par la suite, j'ai eu l'occasion d'entendre trois fois l'auteur, une fois, parce que sa parole m’intéressait, je voulais comprendre ce qui m'avait agacée. La seconde, parce que je m'étais trompée de salle dans le programme (je voulais entendre Vélibor, parce que Vélibor Colic, j'adore l'entendre), la troisième fois parce que je voulais revoir Carole Martinez et que c'était lui avec elle. Mais, je n'avais jamais franchi le pas d'un autre titre, campée sur mes réticences.

Alors, le quatrième mur, à priori, c'était pas gagné. Il a fallu le hasard d'une dédicace avec fiston qui faisait connaissance avec le monsieur, lui, jurant que non, ce n'était pas une lecture imposée, ni par sa prof de français, ni par sa mère ci même à ses côtés ( fiston étant poli, il n'a pas précisé "de toute façon, ma mère, elle ne lit pas vos bouquins..."), pour que finalement, je me retrouve à le lire ce quatrième mur, avant même fiston (n'empêche que je me demande comment un ado peut recevoir cette histoire d'Antigone au Liban ?)

Georges est le héros, et Georges, ça sonne un peu comme Sorj, non ? Et quand on sait que Chalandon a été grand reporter de guerre, à priori, on comprend bien, que, cette fois-ci encore, l'expérience du personnage se nourrit du vécu. L'auteur y met quand même quelque distance en faisant de son personnage principal, non un journaliste, mais un étudiant attardé, au parcours politique reconnaissable pour gens de mon âge, activiste post soixante-huitard, un peu Mao, et cogneur de fascistes. "Les rats d'Assas" lui ont d'ailleurs laissé, en souvenir d'un tabassage en règle, une jambe en mauvais état de marche. Peu à peu, désenchanté, il s'est retiré, metteur en scène engagé, puis surveillant en fin de droit en lycée, il a épousé son actrice, et berce sa fille, Louise, prénommée ainsi en hommage à celle de la Commune.

Georges se retire d'une lutte politique, ou alors c'est la lutte qui se retire, lorsque revient Sam, une figure de frère aîné dans le combat. Samuel est juif et grec, ce dont Georges a rêvé, non pas d'être juif et grec (on fait ce que l'on peut ...), mais d'être un combattant héroïque. Sam,  lui l'avait déjà fait, la révolution, la résistance et l'échec. Face aux Colonels, il s'est rélévé en héros presque brisé. Alors, son dernier projet est de monter Antigone au Liban, avec des acteurs venant de toutes les communautés. Il est trop malade pour aller jusqu'au bout, c'est donc à son frère d'armes qu'il confier son testament de paix. c'est ainsi que que Georges débarque dans un Liban en guerre, mais avant l'arrivée d'Israël sur le terrain. De ce qui semblait encore possible, Sabra et Chatilla vont changer toutes les donnes.

Alors oui, Chalandon en fait trop et on bouffe de la fraternité, des empoignades viriles et des envolées d'applaudissements au lyrisme larmoyant, oui, toutes les grandes valeurs y passent, oui, la liberté, c'est bien, la guerre est fracas et confusion. Oui, j'ai eu parfois l'impression de lire une longue dissertation sur Antigone, et les possibles interprétations de la pièce d'Anouilh. Oui, il y a une agitation fébrile et inutile des sentiments, mais, il y a aussi, la dernière partie.

L'entrée de Georges dans Chatilla, son retour de guerre, son impossible retour à la normalité, a une profonde justesse, les paroles sonnent, troublantes, bien plus troublantes que la description de la guerre et et de ses ravages, sur la beauté de la guerre, son attirance, et le silence qu'elle impose à la paix, et le gouffre fascinant qu'elle ouvre aux hommes et où les hommes se perdent.

 

 

16/05/2016

Etonnants voyageurs 2016

En premier lieu, deux images rares ... Les A. dans l'ordre presque alphabétique, de dos .... et de face ...

photo 1.jpgphoto 3.jpg

Pour une fois, on a réussi à se tenir toute ensemble à la même place, en dehors de l'heure de l'apéro, évidemment. C'est un premier scoop !

Le second scoop, comme on peut le voir est qu'il a fait beau, enfin, hier, il a fait beau ... Au soleil.

Sinon, un festival assez plan plan peinard, ma foi, avec beaucoup d'habitués des plateaux et du salon, des retrouvailles agréables, des clins d'oeil à d'autres éditions, peut-être plus novatrices, mais toujours ce bon vieux goût d'être un peu, pour un moment, en dehors de la frénésie des choses. Et cela fait toujours autant de bien !

Pas de grands plateaux à raconter, mais deux quand même un peu à part, puisque j'y ai rencontré Ys (Sandrine) dans son rôle d'animatrice. Et en toute sincérité, ce furent les deux plateaux les plus efficaces que j'ai pu voir cette année. Ses questions courtes mais ouvertes laissent toute la place aux paroles des auteurs, du coup, ils parlent, juste et bien, et pas que des livres qu'ils viennent promouvoir. (et pourtant, il y avait un  "client" qui n'était pas facile, facile, le genre bloqué sur sa corde raide, et vas-y que que Ys te balance rien des questions, mêmes courtes et pertinentes, il te balançait la même réponse ...)

Récolte de cette année, un peu en baisse par rapport à d'hab, pour cause d'étagères surchargées :

"Les bateaux ivres" de Jean Paul Mari : un des plateaux de Ys, d'ailleurs. Une type d'une telle conviction que les applaudissements finaux n'ont pas raisonné comme une simple convention, il y avait du remerciement dans l'air.

"L'authentique Pearline Portious", sur un autre plateau de Ys, parce que j'ai déjà tout lu de Carole Martinez, et que cet homme-là, ce qu'il disait de la magie et de la folie m'a intriguée.

"Mon nom est Jamaïca", parce que c'est le seul de Fajardo que je n'avais pas encore lu, et comme il était là ....

NB aux A., c'est laquelle qui m'a embarqué "Les imposteurs" ? Parce qu'en plus, j'avais bien deviné qu'il avait une place centrale dans la série, mais maintenant, je voudrais bien savoir laquelle ...

"Passé parfait" de Padura, parce que mon homme a acheté "Electre à la Havane" et qu'il s'est avéré qu'en fait, c'était le dernier de la série des saisons, et moi, j'aime commencer les séries par le début. Même si je suis pas certaine d'aimer Padura, son écriture, je veux dire.("Le palmier et l'étoile" doit être sur mon étagère des non lus depuis au moins ... dix ans ?)

"La vérité sur Anna Klein" de Thomas H. Cook, parce que cela fait longtemps que je n'ai pas lu un titre de cet auteur, et qu'il faut toujours avoir, selon moi, un bon petit polar à se mettre sous le coude. C'est mon côté maso ...

"Mudwoman" de Joyce Carol Oates, parce qu'il faut toujours avoir, toujours selon moi, sous le coude un bon vieux roman avec "des fantômes du passé" qui vont venir vous chatouiller les pieds.

"Souviens-toi de moi comme ça" de Bret Anthony Johnston, parce l'auteur est complétement barré, d'un barré que j'aime. (je viens de lire le prologue ! ouha, ça annonce du lourd.) Et puis, un homme qui porte un bonnet sans avoir l'air ridicule et qui  aime le café avec dix sucres, je craque ! Ce qui est un critère de choix très rationnel.

"Comment tout a commencé" de Peter Fromm, parce que c'est le coup de coeur d'une libraire absolument adorable ( qui tient une librairie à Saint Paul de Léon dans la grande rue, je ne la connais pas, mais rien que pour cela, je serai capable d'y retourner, au pays des choux-fleurs ...) et "Compagnie K" de William March, parce que repartir avec un seul Gallmeister, ce serait comme partir du festival sur une patte.

D'ailleurs, faudrait peut-être conseiller Saint Paul de Léon à Carole Martinez, elle est en recherche d'un village breton avec une poste pour son prochain roman, il y a surement une poste à côté de la librairie ? Et puis, elles s'entendraient bien, la libraire et la Carole ... Elles ont le même regard, celui qui est habité par les histoires ...

 

 

 

12/05/2016

Etonnantes voyageuses

Etonnants-voyageurs.jpg"T'as la checking list ? (moi, le sac en sac,  le carnet en bandoulière et la carte bleue ... P* , où est-ce que j'ai mis ce truc ? Avec mes lunettes de vue roses ? Mais d'ailleurs où est-ce que je les ai fourrées celles là, dans mon sac à fleurs ? Non, je ne prends pas le sac à fleurs pour le festival. Le noir ? Non, trop hiver. Saint Malo, faut faire estival. Mais ça caille, donc le "à fleurs qui fait hiver" , c'est le bon. En plus, il y a pas de bouquins qui rentrent dedans. Celui avec les flamants roses, il est vraiment trop petit, par contre mon carnet de notes avec les flamants roses dessus, il est trop grand. donc, je vais prendre le rose tour simple. Je suis déjà crevée ...)

- Laquelle ?

-Laquelle de quoi ? j'étais sur mes sacs, là ?

- Celle de l'année dernière !

- Mon sac de l'année dernière ?

- Non la liste !

- Non, pas trouvé.

- Mais c'est la même que celle de l'année d'avant ! (je ne vous dis pas qui parle, moi même, je ne sais plus ...)

- N'empêche, c'est pour vérifier. En plus, on change d’hôtel, manquerait plus que la A. au carré se trompe ... On va la retrouver sur le grand Bé à déclamer son amour à Chateaubriant en pyjama Princesse Tam-Tam, et là on est mal, niveau crédibilité. T'as pas vu que la notoriété des A. grimpait en flèche sur la blogo ? On a même été interviewées par un journaliste émérite  (dont je ne citerai pas le nom mais qui se reconnaitra, un homme qui aime l'écriture et la terre potagère) sur nos habitudes de TRÈS GRANDES lectrices ... Bon d'accord, on attend toujours de lire l'article, mais quand même, ça nous pose mieux que les cahouettes et les bouteilles de blanc.

- On ne boit plus de blanc ?

- Si, mais on va surtout parler des cahouettes. c'est mieux pour l'image.

- L'image des cahouettes ?

- Non, celle du festival ! ( des fois, mon homme ne me comprend pas ....)

- Les lunettes de soleil, je prends celles qui font baba attardée ou celles qui font star grosse mouche ?

- Star grosse mouche, c'est mieux, on va te prendre pour Amélie Nothomb.

- J'ai pas le chapeau ! Et puis, je préférerais qu'on me prenne pour Carole Martinez. Mais elle n'a pas de chapeau. Et pour Vélibor, c'est loupé aussi. Le temps que je me transforme en écrivain bosniaque de un mètre 90, autant me prendre pour Carla Suarez.  Cuba et l'ex Yougolavie, le point commun, c'est le communisme. Enfin, je crois.

- Tu sais que l'on part pour un salon du livre ?

- Parce que tu crois que j'ai oublié le tire bouchon ? (indignée, je suis, après le texto de la A. nantaise).

Et on va se peler avec des verres en plastique du côté du chien du guet ... Pour le bonheur de lectures et de moments partagés  !

 

 

09/05/2016

Polina, Bastien Virès

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Une bande dessinée qui est un moment de grâce de lecture.

Polina a six ans quand elle esquisse devant un jury silencieux ce qu'elle deviendra, une danseuse. Le professeur Bojinsky lui étire la jambe, pas assez souple. Elle est retenue dans la sélection. Elle rentre dans l'école pour de longues années d'apprentissage, notamment sous la férule du redouté Bojinsky, maitre considéré comme le plus dur, celui qui brise le rêve des petites par l'exigence répétée des positions, des pirouettes, de l'équilibre du regard. A Polina, qu'il suit toujours d'un regard pesant, il répète, "Le public ne voit pas ce que tu ne lui donne pas".
Polina a du talent, lui le sait, pas elle. Il va exiger d'elle de le plier à sa volonté.

Des années, Polina travaille, se bute, réussit, change d'école, elle apprendra que "Dans la danse, il n'y a que la danse, pas de partenaires". Elle n'a que cette ambition là, danser, et si elle trébuche, s'enfuit, et grandit, c'est sans le savoir dans la trace du pygmalion, resté dans l'ombre de son enfance. Et quand elle saura enfin, pourquoi elle danse, elle pourra revenir vers celui qui lui avait donné ses ailes.

Cet apprentissage est dessiné en images arrêtées qui semblent en mouvement, noir et blanc, presque uniquement, peu de dialogue, mais une force rare de sensibilité dans les traits et les courbes. L'histoire d'un apprentissage tout en retenue époustouflante.

04/05/2016

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon

printemps-poetes-2012-7-L-QBRckV-175x130.jpegL'auteure se glisse ici dans le dystopique. Le hic, c'est que dans le genre, il y a quand de grands ancêtres, et que pour le thème choisi ; le pouvoir libérateur de la lecture face à une société qui le nie, le réprouve ou le combat, on est quand même dans du classique de chez classique, normé, encadré, calibré de topoï que l'on retrouve ici, sans surprise aucune.

Un individu solitaire, issu de la classe sociale de la plus méprisée d'une société futuriste quelconque, fait preuve de qualités exceptionnelles, sang-froid, rigueur, forces physiques et mentales pour se hisser dans le corps d'élite des Agents. Il porte évidemment un numéro de robot, 1075.

Les agents sont une sorte de police-milice affectée à l'encadrement des grandes manifestations de lectures publiques. Lesquelles manifestations sont organisées dans de gigantesques stades, par le pouvoir, comme des exutoires pour une population dressée à ne pas lire en dehors. Ce sont des "manifestations à haut risque". Un lecteur balance à la foule électrisée les mots écrits dans un moule par un écriveur, autre corps d'élite pris en charge par le programme du service national. Il se produit alors l'heure de grâce, un moment de transe et de folie collective, l'hystérie des sentiments que les histoires formatées pour libèrent en vrac. Parce que les mots et les histoires sont calibrés, ils font adhésion et catharsis.

Le pouvoir a pris les mots et a lissé les histoires, la paix sociale est garantie par les déchainements réguliers, encadrés par des Agents parfaitement insensibles, eux, aux pouvoirs des mots dévidés en boucle. 1075 est l'Agent parfait, analphabète et ambitieux, fier des avantages de sa position.

Croyant se maitriser et maitriser les rouages de la machine, 1075 va pourtant tomber dans le piège des livres, des vrais, ceux qui entrainent réflexions et profondeurs intimes, et non une stupide identification, et le numéro deviendra âme sensible à l'aide d'une femme et d'un double jeu.

Le propos est louable, et court, les cibles évidentes : la manipulation des masses par l'émotion, la littérature fabriquée. L'écriture, très classique et linéaire, ne sauve pas l'intérêt ... Un exercice de style sur lequel l'auteure a voulu faire ses griffes personnelles comme on fait ses gammes ?

Je ne sais, mais ce livre n'a rien a voir en tout cas avec les qualités de "Méfiez vous des enfants sages" ou "Le roi n'a pas sommeil".

01/05/2016

Tag en retard

barbie-foot.jpgIl y a au moins un siècle et demi, j'avais dit "je vais le faire" à Marie Claude de Hop sous la couette. Un quart de siècle plus tard, je m'y colle. C'était un tag en deux parties au départ. La première, l'histoire du blog, la seconde, des conseils à donner aux nouveaux blogueurs ( je sens que la deuxième va être cotonneuse !!!). En plus, pour une fois je n'ai pas fait de brouillon, même pas sur mon cahier flamant rose préféré) et je commence à multiplier les parenthèses, ce qui n'est jamais vraiment bon signe chez moi, mais tant que je n'en mets pas trois d'affilé, (n'est pas pas Jaenada qui veut), je me dis que mon truc va être lisible.

PS : premier conseil aux jeunes blogueurs, si jamais vous arrivez sur ce vieux blog, ne pas faire comme moi, être clair et synthétique dès le début, moi, cela va faire quelques années que j'essaye, mais, bon, c'est mort. Donc, conseil suivant, connaître ses limites, moi, non, j'ai arrêté les limites.

Au départ, il y les A. Moi, évidemment, la A. blonde, la A. nantaise, et la A. tout court (elle va pas aimé le "tout court" ...). Les A. c'est parce qu'elles ont toutes les trois un prénom super original qui commence par A. En plus, il y a en deux qui ont le même, (la blonde et la nantaise). Et moi, non. Les A. aiment lire des trucs qui font pleurer, qui font peur, qui serrent les tripes ( un des textes fondateurs fut "Les orpailleurs", sauf que je suis certaine qu'il en a au moins deux qui ne l'ont pas lu, les A. ne sont pas très obéissantes). Les A. aiment le vin blanc et la terrasse des "Voyageurs" lors du festival "Étonnants voyageurs" où elles se la jouent un peu stars. Et c'est là où l'idée du blog est née. Un blog pour que les A se lisent, écrivent et se la pètent un peu sur la blogo ( inutile de préciser que la blogo, on ne savait même pas ce que c'était). Un blog, je ne savais pas non plus ce que c'était, mais j'avais commencé à en lire, dont certains que je suis toujours, mais pas elles, c'est parce que je suis moderne, comme l'atteste la constante mise à jour de l'esthétique de Aleslire .... Quand une des A. ne se met pas à me le teindre en vert (coup de bol, elle a perdu les codes). Donc, j'ai commencé (vous pouvez fouillez dans les archives, vous comprendrez mon immense solitude ... deux ans sans aucun commentaires, le vide sidéral ...)

PS : deuxième conseil aux jeunes blogueurs si jamais ils arrivent sur ce vieux blog, toujours rendre hommage à vos ainés bloguesques surtout si c'est vrai et sincère. Merci de me rendre la pareille dans dix ans ou plus. Ou de m'aider à moderniser ce brontosaure, auquel je tiens comme à mon premier "Angélique marquise des anges". 

Alors, le blog s’appelle ALESLIRE à cause des A. de LES et de LIRE. Il m'arrive de le regretter car quand on me demande le nom du blog, il faut que je l'épèle, vu comme comme pour moi c'est évident et pas pour les autres, je ne comprends pas que l'on ne me comprenne pas tout de suite.  Et comme c'est évident que je ne peux pas le changer (Alalire, c'est juste pas possible !), me voilà condamnée à passer pour pour une inconditionnelle de Racine (ce que je suis, par ailleurs), à cause d'une lettre en trop dans mon prénom. Les autres A, sont toujours là. Merci les filles. Elles n'ont jamais écrit aucun article.

PS : troisième conseil aux jeunes blogueurs, ne pas raconter sa vie perso, sur les blogs littéraires, il n'y a que la littérature qui compte, ou presque ... Vous me remercierez dans dix ans, ou presque ^-^

 

Les A. sauf une, ne laissent jamais de commentaires sur ce blog, elles me commentent juste dans la vraie vie, autour d'un verre de blanc ou deux ... Le rendez-vous annuel d'"étonnants voyageurs" approchant, je me devais de leur rendre un vibrant hommage ...

Et si sur la terrasse des "Voyageurs" à Saint Malo", vous voyez quatre A., celle qui a le plus gros tas de livres, c'est moi !

 

29/04/2016

Deadwood, Peter Dexter

deadwood,peter dexter,romans,romans américains,pavés,western et cieAu départ, c'est l'histoire de Bill, la légende vivante du far-west qui arrive en 1876 dans la ville de Deadwood. La légende vivante, encore vivante, bien que salement rongée par une syphilis galopante, est accompagnée de Charley, son complice et son double, en moins légendaire, un dandy de l'ouest plus discret du colt, et Charley est accompagné du petit. Et le petit n'est pas encore bien rompu à l'Ouest, il commence par tuer le cheval de Bill, sans le faire exprès, parce que dans le convoi qui mène les trois vers les Blacks Hill, il a fait copain-copain avec le proxète. Al Swearinguen charie avec lui dans les chariots ses nouvelles putains, destinées à ravitailler son bordel à Deadwood. La bouche de Al s'est quelque peu égarée vers la flute de Malcom, le petit ....

De flutes, il en sera souvent question dans ce roman où les mythes du western pataugent dans la boue du quartier bas de Deadwood. Elles sont souvent à l'air, à cheval, prêtes à dégainer, comme les colts ou autres armes contondantes le sont dans les mains des dits propriétaires des flutes. Les putains, à Deadwood, fleurissent aussi. Elles peuvent être au grand coeurs, mordantes, chinoises, elles accueillent dans leur lit aussi bien les psychopathes patentés que ceux qui sont encore en cours de formation.

Deadwood est une ville où peu d'hommes sont encore vraiment entiers, fous, boiteux, sales, les plus souvent saouls ou en passe de le devenir, où les tueurs sont assermentés par les proxénètes, où un homme balade avec dans la besace une tête en décomposition, où le crime paye, la plupart du temps, où une putain peut être découpée en morceaux par trop grand amour de pureté, où le corps d'un chinois, même oublié dans un four, ne sera quand même pas sans conséquence, où un chien de combat gobe des oeufs fermentés par amour de Bill, où ceux qui sont venus faire fortune se sont fatigués de chercher les rares pépites dans le ruisseau ...

La nature est devenue gadoue, la ville n'est pas encore construite mais déjà, il faut déménager le cimetière ....

Trois grands chapitres retracent les parcours plus ou moins longs de Bill, le petit et Charley et des autres énergumènes plus ou moins sympathiques qui peuplent Deadwood, en rappant de leurs bottes les planchers mal dégrossis des bordels et des saloons. On y rêve de gloire, de celle que donne les balles, on y croise aussi d'autres, dont Calamity Jane en poissarde malodorante et amoureuse, qui se voit en femme de Bill, et s'y coltine avec la vraie, l'acrobate aux cuisses musclées, parfois l'ombre de Custer plane ...

Et le plus balèze de ce livre, mis à part les quelques épisodes que je viens d'évoquer de manière fort elliptique, c'est que l'on y prend goût à la fade odeur de décomposition qui règne à chaque ruelle et coin de pages, on ouvre grand les mirettes, en se pinçant quand même le nez ... pour suivre la fidélité presque humaniste de Charley, son attachement aux quelques éclopés de la route qui mènera Deadwood à un début de respectabilité, enfin, presque ....

 

24/04/2016

Le chardonneret, Donna Tartt

le chardonneret,donna tartt,romans,romans américainsLe chardonneret est un tableau minuscule, peint par un illustre inconnu, Carel Fabritius, en 1654. Le chardonneret est aussi un pavé, écrit par une auteure à succès. Comment passe-t-on de 33, 5 cm de haut et de 22.8 cm de large, à 1100 pages ?

En créant un destin à un personnage.Théo Decker se retrouve en possession du tableau lors de dramatiques circonstances, possession illicite qui le mène, quatorze ans après à tenter de combler le vide du sens de ses vicissitudes, celles d'un imposteur tombé amoureux d'un oiseau peint et d'une petite fille, Pippa, qui sans cesse lui échappe alors qu'il pensait pouvoir la toucher, comme lui échappe le mystère des plumes de l'oiseau peint.

L'histoire de Pippa et Théo commence en même temps que celle de Théo et du chardonneret, dans le moment de l'explosion d'une bombe au milieu de l'exposition à New York des "Arts du portrait et nature morte : chef d’œuvres nordiques de l'âge d'or". Juste avant, il y a eu la mère de Théo qui a voulu jeter un dernier coup d'oeil à "La leçon d'anatomie", juste avant encore, il y a eu le trajet en taxi, si chaotique qu'ils se sont retrouvés à l'entrée du musée, au lieu d'aller où ils devaient aller, avant encore, il y a eu la bêtise de Théo qui fait qu'ils auraient dû aller directement à la convocation du directeur du collège, avant encore, il y a eu la pluie, et le portier de l'immeuble, Goldie, qui a justement arrêté du bras ce taxi là ... Ce jour-là, cette pluie-là, ce taxi là, ont mené Théo à cette petite fille là, celle qui tient à la main un étui de flûte traversière. dans le musée, elle est accompagnée de son grand-père, celui qui va mourir à côté de Théo, alors que le corps de sa mère sera loin de lui. En échange, il aura le chardonnet et les quatorze ans suivant pour continuer à survivre.

Voilà, c'est juste le début, et voilà juste ce que j'ai beaucoup aimé dans ce roman, cette imbrication des dominos, c'est drôlement bien ajusté, sans aucun faux plis mal seyants. C'est livre drôlement bien coupé, tout morceau sert à quelque chose, même le bras levé du portier du départ est une pièce qui trouve sa place, juste agencée à sa juste mesure.

La voie de Théo, pendant quatorze ans, prend un tour chaotique, un penchant à la chute qui est tracée d'avance, comme un cordeau, pour y imbriquer les excès d'une culpabilité qui le ronge et les meurtrissures de l'amour perdu d'avance entre le premier regard de Pippa et le dernier de sa mère. Drogues, cuites, les ors factices du ciel trop bleu de Los Angeles, les amitiés délinquantes, les coups de triches, les abus de confiance, les trahisons, et j'en passe ... sont les pièces qui se suivent et s'enchainent, seul reste le chardonneret, comme une porte vers un paradis moins artificiel.

C'est donc drôlement bien fichu, mais aussi, finalement, un peu creux, un peu long aussi, pour aboutir à une conversion mystique aux mystères de l'art et la prise de conscience que la vie est brève et qu'il serait mieux de la vivre avant de la perdre.

 

 

21/04/2016

Délivrance, James Dickey

délivrance,james dickey,romans,romans américains,western et cie,déceptions"Tiens toi au canapé, vieille branche," me suis je dit en commençant la lecture de ce classique du nature writing de l'angoisse, "ça va tanguer de l'adrénaline, les boyaux vont se tordre aux tripes et tu vas encore finir ce soir en te tenant les branches de lunettes devant les yeux pour ne pas finir trop en vrac au fond de ton lit."

Et finalement, ben non, pas vraiment, en fait.
Mais, et j'en suis certaine, ce n'est pas de MA faute, c'est celle de Lewis ( d'ailleurs, je respecte ici parfaitement la logique de "c'est pas moi, c'est l'autre", du personnage) !  Lewis, c'est le meneur, le gos body boodybuldé qui roule de la mécanique, en entrainant ses trois camarades dans un discours débile sur le retour au vrai sauvage, celui qui remplace la flotte des verres de bière au fond du bar en vraie adrénaline qui coure dans les rapides, et tout le folklore viril qui va avec la plouquitude de celui qui a toujours raison face à ceux qui l'écoutent. Je crois qu'il a trop causé pour moi, et quand ladite aventure commence, il m'avait déjà saoulée.

Donc, l'aventure dans laquelle Lewis entraine ses trois copains, plus ou moins déjà vaincus par la platitude de la petite vie dans une bourgade de quelque part aux Etats Unis des bouseux, est de descendre en canoë une partie de la rivière sauvage qui coule pas loin et sur laquelle des promoteurs vont mettre la main pour en civiliser les abords. Selon lui,  il s'agit de vivre un moment sauvage entre hommes avec la bière et la guitare qui vont avec. Si les autres ne viennent pas, c'est qu'ils sont des couilles molles, en gros. Ce pourquoi, ils vont le suivre.

Moi, j'ai trouvé la motivation quelque peu légère, mais bon, vu que des couilles, je n'en ai pas, elles ne peuvent donc ni être molles ou dures, d'ailleurs, ce qui fait que ce genre d'argument à qui fera pipi le plus loin, me reste étranger ... Et c'est donc avec ce sentiment de ne pas être à ma place, que je les ai suivis dans une expédition fort mal embouchée, le Lewis conduisant comme un malpropre sans même savoir où se trouve exactement l'eau sauvage pour poser le canoë dessus.

En chemin, ils rencontrent des autochtones fort peu avenants et s'arrêtent pour un duo musical d'anthologie ( dans le film) et qui fonctionne aussi très bien avec les mots et sans les images, moment entre tension et vibrato qui enchaine sur la virée sauvage tant attendue, qui tourne au cauchemar, avant de se terminer en expédition à la Rambo. Lewis entre temps a fini par se taire, ce qui ne m'a pas empêché de finalement quand même rater mon rendez-vous avec une lecture, à laquelle, moi, je m'étais bien préparée, calée entre mes coussins et ma tasse de thé ...

17/04/2016

La part de l'autre, Eric Emmanuel Schmitt

star.jpgIl est rare que je fasse une note sur un abandon de lecture, d'abord parce qu'il est très rare que j'abandonne un livre en cours de lecture, et ensuite parce que je n'ai pas abandonné une lecture depuis des années. ce qui fait deux très bonnes raisons. Quand je m'ennuie, je m'ennuie jusqu'au bout, consciencieusement, la main devant la bouche, parce que je suis polie, et les yeux parcourant en diagonale les mots que je ne lis plus. Mais ils ne s'en rendent pas compte, donc, ce n'est pas grave, et je peux en toute bonne foi, dire que, si, je l'ai terminé, ce livre. Et comme j'ai assez peu l'occasion de faire preuve de vraie bonne foi, alors j'en profite.

Mais en ce qui concerne cet abandon ci, il est tellement remarquable que je peux l'argumenter, par conséquent, je ne vais pas m'en priver. Un abandon lâche, puisque sans combat, un abandon exprès, le temps d'un aller retour en bus de chez moi vers une terrasse et de la terrasse à chez moi, quinze pages à l'aller, et quinze pages au retour, ce qui fait que j'ai abandonné à la page trente, et encore j'ai lu les trente parce qu'au milieu de l'aller de retour, lorsque j'ai décidé d'arrêter, je n'avais pas d'autres livres dans mon sac.

A vrai dire, j'avais quasiment décidé d'abandonner avant de le lire, en l'achetant, mais je voulais voir si j'avais raison. Ce qui fait aussi de cette note la plus chère de mon blog. Huit euros 10 pour le livre,  plus le prix des deux tickets, j'ai explosé mon budget de l'abandon. La prochaine fois, j'accepterai de ne pas savoir si j'avais tort ou raison.

Et tout cela parce que je ne peux pas me mettre dans la tête d'Hitler, ni celui qui a été refusé aux Beaux Arts, ni l'autre, celui qui a été accepté, le livre alterne les deux, alors que déjà un, cela fait beaucoup, mais alors deux, cela fait deux de trop. J'ai un barrage anti-fiction qui explose la lecture, ça m'avait déjà fait le même coup avec "Il est de retour" . Ce pourquoi, je me doutais bien que je n'y arriverai pas. J'ai quand même demandé à mon amie A., mon mentor en terme de littérature, (il faudra quand même que j'arrive à faire une note sur "Les gens dans l'enveloppe") entre la page quinze et la page trente, c'est-à-dire sur la terrasse, en gros, "tu l'as lu ?". Elle m'a juste dit "non".

Et vient mon argumentation, sommaire, parce qu'en trente pages, c'est vite torché : voilà un livre où l'on me présente un Hitler trop aimé de sa maman pour pouvoir supporter la vision d'une femme nue et qui s'évanouit quand il doit en dessiner une, le pauvre ...,  un frustré sexuel qui nourrit son complexe de supériorité du rêve inassouvi de tuer son père, qui a fait tant de mal à maman, un malade que Freud se mêle de guérir, la maman étant morte d'un cancer du sein, le pauvre garçon ne peut pas en supporter la vue, ni même dire le mot, "sein" ... Je me suis arrêtée là.

Je ne saurai jamais ce qui est arrivé à l'Hitler admis aux Beaux Arts, mais je sais ce qui est arrivé par l'autre. Ce savoir fictif est rendu non valide par celui de la réalité. Alors peu importe le Hitler et sa maman, son papa, son saint frusquin et sa quéquette molle. Je m'en tape le coquillard de la quéquette d'Hitler et de son complexe d’œdipe. Face à l'histoire, c'est un postulat qui me parait accablant, et je me dis que lire et relire la banalité du mal d’Hanna Harendt est le seul vrai devoir de celui qui mêle la réalité et la fiction à la sauce psy à deux balles.

 

 

14/04/2016

Histoire de la violence, Edouard Louis

7202-100239207.jpgC'est le second roman de celui par qui le scandale est arrivé, un autre "roman" que sans doute, l'auteur n'avait pas envisagé d'écrire, un autre roman confession, qui cette fois-ci encore est centré sur lui même, comme recroquevillé sur un moment de son histoire, après Eddy Bellegueule alors qu'il tentait de devenir Edouard Louis, le récit ressassé d'une nuit unique sur laquelle il tire pour en faire une longue incantation de la douleur intime.

Un soir de Noël, à Paris, l'auteur rentre chez lui, du côté de la place de la République. Il a un peu bu, pas trop, se sent en accord avec ce moment, celui passé chez ses amis, et aussi celui de son retour, rafistolé par les livres offerts qu'il tient sous son bras. Il va lire, se dit-il, un peu, une fois la rue remontée et la porte fermée. Cet équilibre va être rompu par une rencontre fortuite. Un jeune homme, Reda, l'aborde et le séduit. L'auteur aurait pu résister, continuer sa route, ne pas ouvrir la porte et ne pas laisser rentrer Reda, et ses tentations de tendresses d'une nuit. Mais, finalement, il va dire oui. Et, cette nuit là, une fois passés les accords des corps, les quelques échanges de confidences, Reda va le voler, tenter de l'étrangler, le violer, et partir, disparaître, laissant l'auteur spolié d'une autre histoire, face à sa faiblesse et à sa peur, et volé, aussi d'une autre image de lui-même.

Que s'est-il passé, vraiment ? L'auteur tourne et retourne les étapes nocturnes, puis celles du jour d'après, l’hôpital, ses amis, la plainte au commissariat, et surtout, scrute son consentement. Méticuleusement, comme il a lavé les draps, récuré son corps, comme il a tenté d'effacer toutes les traces, il remonte vers les causes. Il écarte les solutions faciles, évidentes, Réda, fils d'Algérien immigré, Réda, frustré social, frustré sexuel et le hasard et de cette rencontre, lui, ex- Eddy Bellegueule, fils du nord et d'une misère qui ressemble à celle de son agresseur.

Cette histoire, et cette enquête intime, Edouard Louis l'a confiée à sa sœur, et maintenant elle même la raconte à son mari, autour de la table de la cuisine. A sa façon à elle, elle dit les mots de son frère, les traduit, le juge, évoque sa fatuité d'adolescent, ses errances viriles, son orgueil d'être autre, ses piètres glorioles, sa fuite d'eux, son incompréhension à elle. L'auteur est derrière la porte, il l'entend, parfois la corrige dans son récit parallèle, mais jamais ne la coupe, laissant couler leur deux paroles. Cet écho, seul le lecteur en lit les dissonances, en auditeur aveugle. Moi, je le voyais, le Bellegueule se ronger les ongles derrière la porte entrouverte, pris dans la faute d'avoir cédé à la tentation d'un soir.

Cette parole, qui n'est pas celle d'une victime, enfin pas seulement, dérange par sa lucidité, son ressassement, ses pistes en forme de questions qui se perdent dans le vide, une parole si sensible et si heurtée qu'on ne peut que la laisser se dévider jusqu'au bout, quelque peu soufflé par cette entreprise de l'intime.

10/04/2016

Deux messieurs sur la plage, Michaël Köhlmeier

deux messieurs sur la plage,mickaël kohlmeier,romans,romans historiques,déceptionsEt pas n'importe lesquels de messieurs, puisqu'il s'agit de Winston Churchill et de Charlie Chaplin. Deux monstres sacrés pas exactement partis du même pied dans la vie, et pas vraiment à la même place non plus sur l'échiquier de la célébrité. L'aristocrate et le clown se rencontrent pour la première fois au hasard d'une réception donnée par le gratin de la fine fleur Hollywood, ils s'en écartent et sur la plage californienne, entamèrent leur premier "talk-walk" dixit Chaplin, c'est-à-dire discussion dont le sujet est le suicide, enfin, sa tentation, lors des crises dépressives qu'ils connaissent tous les deux. Churchil rajoutant "duck" à "talk-walk", se désignant comme le gros dans ce couple de Laurel et Hardy mal assorti.

Ils se sont reconnus, atteints du même mal de vivre, proies régulières de ce trou dévastateur que l'homme politique surnommait le "chien noir". Liés par cette laisse imprévisible, ils auraient, cette nuit là fait un pacte : chaque fois que l'un sombrera et qu'il appellera l'autre au secours, l'autre devra rappliquer. Ce pacte secret les aurait finalement conduits à échanger trucs et astuces pour sortir de la crise, dont la plus évoqué serait de s'allonger nu sur une grande feuille de papier et de s'y parler et écrivant dans le sens de la rotation du corps sur la feuille (L'image de Churchill nu comme un nouveau né tournant sur son ventre, on frôle le génie créateur de Chaplin, franchement, une scène à tourner en ridicule le pire des politiques ...)

Le pacte semble avoir été plus que secret et peu respecté, ce qui fait que ce livre raconte surtout des rendez-vous manqués. ( D'ailleurs le rendez-vous avec mon intérêt aussi, par la même occasion). Pour meubler entre les deux rencontres du pacte, l'auteur reconstitue quelques scènes biographiques de l'un et de l'autre. Il évoque quelques épisodes connus de l'enfance de Churchill, enfant surdoué dont l'éducation fut tellement laissée à vau l'eau qu'il passa pour un imbécile borné dans le pensionnat chargé de le redresser. Quelques traits de la misère de celle de Chaplin sont esquissés. Mais, c'est surtout sur le créateur génial, au fait de sa carrière (Chaplin est en train de réaliser "Le dictateur") que l'auteur construit quelques gros plans, quelques peu déjà lus aussi, même pour moi qui n'y connait rien, Chaplin sortant de Charlot, Chaplin autiste népotique, Chaplin qui ne croit pas au parlant ... etc ...

Le pacte avec le lecteur est quant à lui assez flou, et c'est véritablement ce qui m'a dérangée. Sur la couverture, il y a écrit roman, soit, mais quand on prend ses deux là comme sujet, le romanesque est quand même coincé dans l'historique. L'auteur se réfère sans cesse au témoignage de son propre père qui aurait eu connaissance du secret ... (Pourquoi, on ne sait pas), puis à des interviews de Chaplin, qu'il dit être incomplètes ou mensongères, et enfin à des lettres, jamais retrouvées ou alors qui ne furent même pas expédiées par leur rédacteur. Ce qui fait quand même assez faiblard comme preuves, et moi j'aime bien savoir si que je lis, c'est du vrai-faux ou pas. Sinon, ça me mélange et j'aime pas me mélanger. Rendez-vous manqué ....

 

 

05/04/2016

Je n'ai pas peur, Niccolo Ammaniti

je n'ai pas peur,niccolo ammaniti,romans,romans italiensSous la chaleur d'un été dans les Pouilles, Michele, le narrateur, sa petite sœur et les quelques enfants du village, passent le temps comme ils le peuvent. A peine une dizaine de maisons, des champs, une mare d'eau boueuse, un caroubier, cet univers confiné et asséché offre peu d'échappatoire à l'ennui des gamins. Rackam est le chef, et aussi le plus stupidement violent, un autre, Salvatore, est un peu plus à part. Il est le meilleur ami de Michele. Son père est l'homme le plus riche du village, tous les autres pères ont, un moment ou un autre, travaillé pour lui. Tout le monde se connait, depuis toujours et même depuis trop longtemps. C'est un lieu dont on voudrait partir, pour aller à la mer, manger une glace ... Personne n'en a vraiment les moyens.

Pendant que les parents vivotent, les enfants courent les champs et les chemins, à vélo, en se jetant des gages dont la victime sort toujours humiliée. Rien de bien neuf sous le soleil de l'enfance. Et puis, un jour, une ferme où les cochons ont un appétit féroce mène les enfants vers une maison abandonnée, et un gage conduit Michele vers un prisonnier qui y croupit et le prend pour un ange ...

L'atmosphère est lourde et pesante, comme le secret du village que le petit narrateur de neuf ans va peu à peu découvrir, et sans le vouloir vraiment, mettre le pied dans l'engrenage des grands, qui n'est pas plus beau que ses jeux d'enfants et bien plus inquiétants que ses cauchemars. Au moins dans les cauchemars, on sait que les monstres n'existent pas et que l'on peut les garder dans son ventre. Mais ici, c'est la réalité qui est peuplée de ces monstres aux visages familiers.

Je pense que j'aurais pu adorer ce livre, mais finalement, l'invraisemblance de la situation dans ce cadre, justement, si réaliste, m'a peu à peu gênée, sans doute aussi, parce qu'à la taille de l'enfant, les motivations des grands restent dans l'ombre, inquiétante à souhait, soit, mais aussi quelque peu nébuleuse.

 

 

31/03/2016

Une ardente patience, Antonio Skarmeta

une ardente patience,skarmeta,romans,romans chiliensJuste avant l'arrivée de Salvatore Allende au pouvoir, Néruda réside sur l'île noire, une île où le vent de la révolution ne souffle pas encore, où les pêcheurs sont pêcheurs de pères en fils et miséreux pareils. Le grand homme s'est retiré, drapé dans sa tranquillité, solitaire et semble-t-il, heureux de l'être. C'est sans compter sur Mario Jimenez qui va se découvrir une vocation, celle d'être son facteur. Il n'a que lui comme client et va s'y attacher au delà de ce que le poète pouvait craindre. Tous les jours, Mario amène le courrier et s’incruste de plus en plus derrière la porte. C'est qu'il a découvert la métaphore ...

Et cette quête de la métaphore le mènera droit à la découverte de son utilité. Tombé en pâmoison devant la fille de l'aubergiste, la plantureuse Béatriz, Mario peine à trouver le chemin de son cœur, jusqu'au moment où, l'usage de la métaphore ( et un petit coup de main un peu forcé, du Néruda), lui ouvre son royaume charnel ... Néruda pourrait alors retourner vaquer à une occupation plus poétique des mots, si le vent de l'histoire du Chili ne l'avait entrainé loin de son île. Mario y entretiendra toutes les flammes du souvenir en attendant le retour de son mentor involontaire, devenue idole de l'amitié fascinée du jeune homme candide. Il soigne ses trophées, une dédicace, une lettre, un post scriptum, comme d'autres briquent des trésors mythiques. Et le poète le lui rendra bien ...

Un livre si drôle, si tendre que je me demande bien comment il a pu donner lieu à un film, "Le facteur", dont le seul souvenir que je garde est celui de m' être endormie devant. Mais c'était il y a si longtemps, que j'ai pu oublier que ce même jour j'avais couru un marathon (mais comme je n'ai jamais couru de marathon, je reste à peu sûre de moi ...). Et dire qu'à cause de ce souvenir, j'aurais pu passer à côté de ce petit régal.

 

28/03/2016

Cherche jeune fille à croquer, Françoise Guérin

cherche jeune fille à croquer,françoise guérin,romans,romans policiers,romans françaisLe commandant Lanester a pris un choc dans l'enquête précédente. Comme je ne l'ai pas lue, je n'étais pas au courant, ce qui n'est pas très grave. Mais le choc semble avoir été rude, psychologiquement lourd. Ce qui est quand même problématique pour qui doit diriger (normalement) une équipe de criminologie analytique. Lanester est un profileur, mais à prononcer à la française. D'ailleurs, rien que son nom lui évite tout amalgame avec une quelconque série américaine. Je le précise pour ceux et celles qui ne connaîtraient pas la ville de Lanester, une banlieue dortoir ex-ouvrière jouxtant Lorient, à l'architecture stalinienne qui vous ferait vous retourner même Lénine dans son mausolée, si on l'avait baladé le long de l'avenue qui y porte son nom.

Lanester, donc, se recherche un regain d'enthousiasme pour son métier, dont il a un peu peur que les rênes lui échappent, un regain d'autorité sur son équipe qui a pris une nette tendance à l'autonomie, un regain d'envie d'histoire d'amour avec l'infirmière psy qui soigne son petit frère interné pour cause de silence obstiné dans ses scarifications. En arrière-plan, un père violent, ex-flic qui aurait mal tourné ....

Dit comme cela, on pourrait le croire glauque, ce personnage, mais non, même pas, il est même assez attachant, le profileur abimé comme il faut aux entournures de l'âme. Du coup, lorsqu'on lui colle une enquête sur d'autres abimés de la tête et du corps, cela paraît coller de source. Des jeunes filles ont disparu, toutes anorexiques, toutes soignées dans le même hôpital spécialisé, toutes de la même région, la vallée du Mont Blanc, toutes au stade quasi terminal de la maladie, toutes volatilisées sans témoins,  sans intervalles réguliers ou irréguliers, sans véritables connexions entre elles, avec pour seul fil rouge le rêve de chacune de se laisser mourir en paix.

L'équipe de Lanester s'installe, une collaboration quasi sans faille avec la police locale ne donne presque rien de nouveau, notre enquêteur piétine, profile à tâtons, se fourvoie dans ses méandres intérieurs, l'équipe se charge de mettre un peu de mouvements d'âmes dans cette enquête qui se sait pas où elle va, le temps que le lecteur soit bien ferré aux personnages, soit bien entré dans l'univers de la maladie, des soignants et des soignées ingérables, cloisonnées dans leur toute puissance suicidaire.

Et puis, une fois que vous êtes bien installé, peinard dans la multitude des pistes et des indices qui se croisent et font du surplace, l'auteure balance les grands moyens, et là faut s'accrocher dans le slalom, parce que dans le genre pistes tordues, on en avale des rouges et des noires tout schuss et sans remonte pente. On finit un peu décoiffé par l'improbable tournant pris à vitesse grand V.

A lire sans se poser trop de questions non plus ....

 

 

 

26/03/2016

Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse

piano.jpgUn homme a profondément aimé une femme, cette femme a profondément aimé cet homme. Et puis, comme par l’inadvertance, il a oublié de la regarder, parce qu'il avait autre chose à faire, un projet musical qui lui donnait du mal, et puis que la vie est comme cela, voilà. Il ne l'a pas vue tomber, se déconcerter. Elle a disparu et il a continué les concerts, et a connu une autre femme. François Vallier a juste arrêté de jouer Schumann, parce que Sophie l'aimait trop. Le souvenir de l'amour cristallin a trouvé un apaisement factice.

Et puis, un simple message d'un admirateur sur son site internet, et Sophie est retrouvée. Depuis trois ans, elle est internée et n'attend rien, elle écoute ses concerts de Schumann et peint un unique tableau vide. Alors François lâche tout, vie, femme, concerts et Orphée part prendre Eurydice par la main, si elle le veut bien, pour que les contours de la vie redeviennent nets et que la première reprenne son cours, presque là où il l'avait lâchée.

Et ce livre, ce n'est rien d'autre que cela, un homme amoureux d'une femme, sa Sophie, artiste un peu bancale et secrète, qu'il avait aimé sans trop ouvrir sa boite de Pandore, et qui se dépouille de tous mensonges et de toutes lâchetés. Il en devient poignant de simplicité. Une seule corde dans l'écriture aussi, quelques variations mais très peu, pas besoin, la plume va, comme le personnage à l'essentiel, de ce qui doit être dit et vécu. Pas de vibratos, ni de trémolos : l'erreur, la réparation, sans illusion cette fois-çi. François avait cru être invincible et entrainer Sophie dans son envol radieux. Sophie s'est cassée une aile, il va reconstruire une béquille, un nid, avec la ferme intention de, cette fois, combattre et vaincre son minotaure à elle, et de la regarder vraiment.

19/03/2016

La formule préférée du professeur, Yoko Oguwa

racine carrée.jpgParmi mes formules de mauvaise foi maintes répétées, il y a cet à-priori définitif : "je ne comprends rien à la littérature japonaise." D'ailleurs, je n'en lis pas. Ce qui, évidemment, n'est pas de nature à me faire changer d'avis. Ce qui est le principe même de la mauvaise foi. Je suis donc parfaitement logique.

Une autre formule, tout aussi avérée, est que, face à des chiffres, même tout petits et inoffensifs ; genre le problème de conversion de hectolitres en millilitres de fifille ; j'éprouve une sorte de vide abyssal qui touche à la stupéfaction. Ce qui n'est pas sans conséquence sur mes réalisations pâtissières, malgré l'achat récent d'un super moule à cheese cake (qui fait pas les conversions tout seul, le con.)

Troisième formule perso ; face à quelqu'un qui m'affirme avoir le goût du sport, je me métamorphose en poule sur un mur qui regarde passer un okapi volant et me planque sous un tapis en attendant qu'il ait fini de passer.

Ce livre, donc, car ce blog est censé parler de livres,et pas de moi, qui est japonais, parle de maths et de sport, est donc une sorte d'erreur d'aiguillage vers l'incongru, quasi une expérience mystique pour moi, une variante personnelle de l'exploit.

Un vieux professeur de maths, genre prix Nobel en puissance, a perdu la mémoire lors d'un accident de voiture. Depuis, elle s'arrête au bout de 80 minutes et repart à zéro. Les seules connaissances qui restent constantes sont celles des formules mathématiques. Il a besoin d'une aide ménagère qui se matérialise, elle, avec constance. Et il se trouve que c'est la narratrice du roman. Elle tombe sous le charme des explications du professeur, se retrouve passionnée pour les nombres premiers, se prend d'amour pour eux et d'amitié pour lui. Il se trouve qu'elle a un fils de 10 ans, fan lui de base ball, et qui a la tête plate comme une racine carrée. Ben me voilà bien ....

Faisant fi de ma mauvais foi ( ce qui est très, très rare !!!), je dirais qu'il y a quelques scènes touchantes entre des digressions, pour moi, interminables, mais en réalité assez courtes, sur la beauté des racines carrées, des nombres premiers et la quête de la vérité mathématique, l’élégance des formules à plein de chiffres qui s'étalent sur la sable du parc, avant de s'effacer sous les pétales de cerisier, la perfection de la mesure de la forme de la base de tir en base ball, le compte de la vitesse du lancer de la balle. J'ai dû bien survolé du cerveau quelques pages, mais là encore, assez peu finalement.

Ce qui me ferait penser que ce pourrait être un livre passionnant, mais que je vais continuer à regarder pousser la littérature japonaise dans les vitrines.

 

16/03/2016

A la grâce des hommes, Hannah Kent

WBC-Islande-Skaftafell-Svartifoss-5.jpgAttention le charme de ce livre est prégnant et insidieux. Il s'agit du premier roman d'une auteure australienne qui, tant qu'à faire dans l'exotisme, le situe dans le nord de l'Islande, et le plante dans la vallée de Votnsdaleur, qui lui même s'ouvre sur la mer du Groenland. C'est dire l'ouverture vers le large.

Dans cette vallée, est née, a vécu, a travaillé, Agnès Magnusdottir, servante de ferme. Le 13 mars 1828, elle a été condamnée à mort comme complice pour le meurtre de Nathan, propriétaire de la ferme où elle travaillait et, aussi, son supposé amant. On ne sait trop pourquoi elle l'aurait tué, comme on ne sait trop si c'est vrai.

En attendant son exécution, voulue exemplaire par le maire de police du canton, Björn Blöndal, la tête d'Agnès devant être tranchée sur le sol islandais, et non en Finlande, comme l'exigeait la tradition politique, le problème se pose du temps de la détention, avant que le bourreau ne soit désigné. Ce temps est nouveau en Islande, indéfini et flexible, quoique forcément final. Il n'y aura pas de pitié pour Agnès. Pas de ce côté là en tout cas.

Agnès est alors placée dans une famille de la vallée, comme prisonnière domestique et à demeure. Margret et Jon ont deux filles et une ferme peu prospère. Mais ils sont obéissants à l'autorité virile et obtuse du maire, qui ne leur laisse d'ailleurs pas le choix. Et c'est ainsi qu'Agnès se fait humble criminelle partageant l'espace contraint de la ferme, des champs et de la badstofa (la chambre à coucher collective).

Et c'est alors que monte le charme insidieux de cette histoire si simple que la grâce des hommes n'a pas écouté.

Agnès connait bien la vallée, et même cette ferme, elle y a travaillé, avant de rencontrer Nathan. Pour elle, il y est question d'enfance perdue, d'enfants aimés, de femmes qui ployaient. Méprisée, Agnès n'avait pas bonne réputation, fille facile dit-on, elle savait lire, elle voulait s'élever, elle qui connaissait aussi bien les sagas que la misère.

Avant d'être exécutée, Agnès doit venir au repentir chrétien, le vrai, celui défini par le dogme de la norme. Cependant, elle a le choix du pasteur, elle se souvient d'un jeune homme, un sous révérend, Thovardur Jonsson, parce qu'une fois, il lui avait fait passer un gué sur son cheval, et que ce jour là, il y avait eu de la compassion dans l'air. Et comme pour une fois, elle a le choix, elle choisit celui-là.

Penché sur la parole de la condamnée, jour après jour, Thovardur va laisser couler ses mots à elle hors de sa prison, quitte à ce que la divine parole, voulue par les hommes, en perde un peu de sa superbe raison. Le roman suspend cette parole jusqu'au bout et la laisse prendre un peu de place, entre travaux des champs, travaux d'aiguilles, fauche des foins, abattage des moutons, silences et reconnaissances.

Agnès tait l'essentiel, au lecteur de tendre une autre oreille.

 

 

12/03/2016

De quelques amoureux des livres, et etc, Philippe Claudel

ob_2224be_425849-10150591273222557-28165572-n-jpg.jpegPhilippe Claudel compile dans ce recueil des biographies de rêveurs d'écriture, des écritures toujours déçues et contrariées, comme le dit le très long titre que je tronque ici, d'hommes et femmes que "que la littérature fascinait". Ces destins fictifs sont fabriqués sur mesure par un écrivain qui s'amuse, dans ces brèves bios lapidaires et elliptiques, à créer autant d'amoureux des livres que d'échecs.

Les personnages sont juste esquissés. Farfelus, fantasques, ils ont un gout de Borges ou de Cervantes. Parfois démesurés, hallucinés, ou alors seulement un peu décalés, ils surgissent et se succèdent pour un moment d'éternité littéraire, comme ce sergent de la Waffen SS déterminé à tuer Javert, retrouvé dans les égouts de Paris (pas Javert, mais le lieutenant SS ....). A d'autres fondus de la chose écrite, l'écriture est interdite pour cause de compulsions viscérales vers l'infini ou de tics improductifs, comme pour cet homme à qui les idées de romans ne viennent qu'en taillant des crayons et qui ne peut jamais écrire les mots ainsi venus puisqu'il n'a plus de crayons ...

Ils sont de tous les continents et de tous les âges, ces fanatiques de l'écrit réinventés par un Claudel facétieux qui rejoue Héraclite en vieux grec faignant qui n'aurait jamais écrit que par fragments, supercherie dont il savait que la postérité lui serait gré d'un plus grand talent encore. 

A l'écrivain frustré, Claudel donne une chance de postérité immortelle et grandiose. Ainsi cet érudit brésilien, pourtant auteur de piètres romans, qui s'immola dans sa bibliothèque pour que les pages de Balzac, Voltaire et Pascal se retrouvent cendres mêlées à ses propres pages, pour l'éternité. L'éternité, c'est souvent ce que vise ces ratés de la plume, victimes des circonstances ou du hasard ; un homme aurait pu écrire s'il avait épousé une autre femme que la sienne ;  celui qui se croyait un grand dramaturge et dont la postérité ne gardera que ses écrits qu'il croyait mineurs (Voltaire es-tu là ?).

La plume est satirique, tendre, nostalgique, alerte et jubilatoire, on y croise ce qui semble être une connaissance (l'auteur qui arrêta d'écrire du jour où il devint membre du  jury d'un grand prix littéraire ...). Soit, l'effet liste peut lasser un peu à la fin, mais je ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle mon préféré est resté le premier "celui de Sparte", que je vous laisse découvrir p 10 : un murmure du passé qui chuinte l'oreille, une envie de le lire à voix haute, je le relis, c'est juste cela.