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15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

21/09/2016

L'amie prodigieuse, Elena ferrante

l'amoie prodigieuse,elena ferrante,romans,romans italie,romans adolescenceLila est l'amie prodigieuse d'Elena : prodigieuse car modèle et rivale, complice et bourreau, prodigieuse, car Lila se donne tous les droits, qu'Elena suit comme de nouvelles lois, même si elles ne sont pas toujours fiables.

Elles sont filles de familles très modestes, dans la banlieue de Naples, et elles n'ont jamais vu la mer. Leur milieu est tout petit un quartier, quelques immeubles, la violence banale, la promiscuité des rancœurs, des appartements. Leurs mères sont fanées depuis longtemps, les pères sont vendeurs de fruits et légumes, épiciers, menuisiers. Le père d'Elena est portier à la mairie, celui de Lila, cordonnier. De petites vies où aucun rêve ne vient briser les chemins tracés des garçons, qui mettront leurs pas dans les pauvretés de leur père, et les filles les leurs dans les rides de leur mère.

 Lila est autre. A l'école, elle défie les règles et comprend plus vite que les autres, sans aucune bonne conduite, elle ne suit pas les codes. Elena est la jolie poupée blonde, bonne élève protégée par la maitresse, pourtant rude. Lila est la petite maigre souillonne. Et pourtant, dans la poussière de la cour de l'immeuble, les deux fillettes se frôlent d'amitié, chacune de son côté du soupirail, et cela devient pour toujours, ensemble.

Comme on ne voit jamais Lila que par les yeux et les mots d'Elena, on ne saura jamais vraiment ce que voulait vraiment l'amie prodigieuse, si l'inconditionnelle admiration, stimulation, entre les deux est véritablement le partage de cette volonté de sortir du milieu qui les contient autant qu'il les retient. Sans doute que oui, même si les chemins pour y parvenir se séparent : Elena suivant le chemin des études, vaille que vaille, alors que Lila, prisonnière du quartier, se crée d'autres rêves ...

 Grandir, changer, se mépriser, se trouver laide, apprendre la latin, le grec, entourée de la peur de l'échec, contre l'atavisme social, et contre son propre découragement ; pour Elena, sortir du quartier, c'est aussi s'éloigner de Lila, ne plus vraiment la comprendre, mais comprendre, par contre, le mépris des jeunes garçons riches pour ses amis à elle, comprendre qu'il y a des frontières, que le chic des filles du quartier n'est aux yeux d'autres que vulgarité criante, que même Lila endosse le rôle de la Barbie, en quête d'une autre voie que la sienne.

Plus que l'histoire de l'amitié, ce qui retient l'attention dans ce livres est son évolution, qui suit celle de leur quartier, de l'immédiate après guerre, à des années un peu plus d'abondance, où l'on peut rêver de robinet à eau chaude et de baignoire.

Il semblerait que la suite vienne de sortir, à en croire les blogs que je suis, avec toujours un certain retard ....

 

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

03/06/2016

Blés de Dougga, Alia Mabrouk

les blés de dougga,alia mabrouk,romans,romans tunisie,romans historiques,déceptions.Dougga dépend de Carthage et Cathage dépend de Rome. le peuple de Rome a faim et les terres de Dougga ont du blé à foison. L'empire commence à s'effriter, les Barbares ont remporté quelques victoires, et Dougga commence à le savoir. La protection accordée par l'Empire baisse la garde, alors que les impôts imposés aux provinces en échange, augmente. En ce début d'été antique, Rome pour apaiser son peuple exige de ses possessions lointaines le double de la moisson habituelle.

C'est la mission que le jeune et beau procurateur Caecilius Metellus s'est vu confié et qu'il compte mener à bien en arrivant dans la ville assoupie, pour le moment dans la torpeur des terres africaines. Il y retrouve un ami, Marcillius, représentant officiel de Rome en cette terre anciennement numide, riche et fertile, que Rome a asservi, du temps de sa puissance. Si Caecilius se veut fidèle à l'Empire et à son bon droit, Marcillius, lui, a commencé à douter. Un peu, seulement.
Ce qui ne l'empêche d'offrir fraîcheur de la demeure et cénas pléthoriques. Caecilus arpente la ville, découvrant thermes, marchés, temples et richesses. Il se laisse séduire, lui, l'homme des étendues de mer bleue, par les charmes des vagues blondes des blés et autres odeurs du vent qui passe. Une séduction qui reste inconstante, pas suffisante en tout cas pour comprendre que la misère guette les populations, si ses exigences demeurent aussi élevées. Les seigneurs locaux ont préparé une coalition, qui tente de lui faire raison revenir. Mais fidèle à un idéal qui l'a élevé, Caecilus n'en retire que la gloire de les vaincre et l'énervement de les entendre.

Qui n'a qu'une oreille n'a point de raison, aurait pu être le fil conducteur de cette histoire, qui en fait n'en a guère, de fil. Le charme exotique du cadre et de cette antiquité carthaginoise est rapidement rompu par le trop plein d'érudition. L'auteure connait si bien son arrière plan historique qu'elle en met partout, ça déborde de l'histoire. Les personnages restent plats, sans liens, on les croise et ils disparaissent du noeud de l'histoire, n'ayant plus rien à faire, support d'un morceau d'exotisme , d'une odeur, d'une pratique, d'un dialogue ... Un ou deux chrétiens, deux prostituées, une beauté fatale, un prêtre taciturne, des courses de chevaux, on a l'impression d'un passage en revue.

Et si on garde l'envie de plonger dans des thermes à mosaïques avec le beau ( mais quand même pas fun) Caecilius, et de se faire au passage masser les petons par le gros balèze des bains, l'ancrage social, politique et le dilemme intime sont tellement esquissés qu'on les perd complétement de vue.

Et c'est quand même dommage.

 

 

05/04/2016

Je n'ai pas peur, Niccolo Ammaniti

je n'ai pas peur,niccolo ammaniti,romans,romans italiensSous la chaleur d'un été dans les Pouilles, Michele, le narrateur, sa petite sœur et les quelques enfants du village, passent le temps comme ils le peuvent. A peine une dizaine de maisons, des champs, une mare d'eau boueuse, un caroubier, cet univers confiné et asséché offre peu d'échappatoire à l'ennui des gamins. Rackam est le chef, et aussi le plus stupidement violent, un autre, Salvatore, est un peu plus à part. Il est le meilleur ami de Michele. Son père est l'homme le plus riche du village, tous les autres pères ont, un moment ou un autre, travaillé pour lui. Tout le monde se connait, depuis toujours et même depuis trop longtemps. C'est un lieu dont on voudrait partir, pour aller à la mer, manger une glace ... Personne n'en a vraiment les moyens.

Pendant que les parents vivotent, les enfants courent les champs et les chemins, à vélo, en se jetant des gages dont la victime sort toujours humiliée. Rien de bien neuf sous le soleil de l'enfance. Et puis, un jour, une ferme où les cochons ont un appétit féroce mène les enfants vers une maison abandonnée, et un gage conduit Michele vers un prisonnier qui y croupit et le prend pour un ange ...

L'atmosphère est lourde et pesante, comme le secret du village que le petit narrateur de neuf ans va peu à peu découvrir, et sans le vouloir vraiment, mettre le pied dans l'engrenage des grands, qui n'est pas plus beau que ses jeux d'enfants et bien plus inquiétants que ses cauchemars. Au moins dans les cauchemars, on sait que les monstres n'existent pas et que l'on peut les garder dans son ventre. Mais ici, c'est la réalité qui est peuplée de ces monstres aux visages familiers.

Je pense que j'aurais pu adorer ce livre, mais finalement, l'invraisemblance de la situation dans ce cadre, justement, si réaliste, m'a peu à peu gênée, sans doute aussi, parce qu'à la taille de l'enfant, les motivations des grands restent dans l'ombre, inquiétante à souhait, soit, mais aussi quelque peu nébuleuse.

 

 

14/04/2015

Prends garde, Miléna Agus, Luciana Castellina

prends garde,miléna agus,luciana castellina,romans,romans historiques,déceptionsUn livre que je ne savais pas par quel côté commencer. Pour de vrai, parce que c'est un livre deux en un, un côté histoire-historique, un côté histoire-romanesque, Miléna Agus pour le faux (ou le vrai-faux) et Luciana Castellini pour la restitution des faits avérés. Par qui commencer la relation d'une anecdote de la grande histoire de la deuxième guerre mondiale ? une révolte d'ouvriers agricoles dans un village des Pouilles à l'extrême fin de ce conflit, où le temps peine à changer le monde pour les misérables qui attendaient de la chute du fascisme l'arrivée d'un monde autre que celui des maîtres et des esclaves.

Pile ? Face ? j'ai fait préface : "Seul le roman peut ce que l'histoire ne transmet pas (...) et révéler par le biais de l'imaginaire et de la sympathie, cette part d'histoire qui s'est perdue", dit Agus, le roman étant "un mensonge qui dit toujours la vérité, (je sais, dans la citation d'origine, c'est la poésie, mais je trouve que ça marche pour toute littérature en fait), j'ai pioché le roman en premier.

Roman, ou plutôt nouvelle, et qui botte en touche, j'ai trouvé, qui prend vraiment un à -côté de l'histoire. Sur la place Catuna, les journaliers grouillent en quête d'une journée de travail, les maîtres y font leur choix du moins cher. Sur la même place, se dresse le palais des sœurs Porro. Elles sont quasi dans le même jus depuis des lustres. Elles végètent entre couture et albums de famille où les figures féminines sont de tous les temps fortes et respectables, et les hommes riches. Vieilles filles confites dans l'ordre immuable des maîtres, elles sont innocentes de ne pas voir, en bas du palais, les rancœurs, les frustrations qui agitent les misérables espoirs d'une communauté, pour elles, invisible. Comme les sœurs sont à cette communauté invisibles aussi, charitables par tradition de classe et église interposée.

On les voit par "elle", une autre femme de la haute, comme les sœurs, mais en version "poil à gratter", elle est leur seule visiteuse, un brin provocatrice, un peu exaltée, qui, en décalage d'avec sa famille, tente des percées dans le monde des pauvres, de la crasse et de la violence. Mais la pire des violences est justement le silence entre les deux faces ennemies qui ne se voient pas sur la même place.

Le texte romanesque a un arrière goût du "Guépard", un monde s'étiole, mais sans le fracas du renouveau, du beau Tancrède, dans le roman de Lampedusa. Le récit du destin de nos trois sœurs garde une tonalité de vieux rose, fade et guindé, sans que l'extravagance fébrile, un peu vaine, de "elle", n'arrive à leur donner vie.

Si la nouvelle s'étiole dans une sorte de langueur distante, le texte historique fourmille de détails, de dates, de noms, la vision se fait microscopique, et j'avoue, m'a plutôt embrumé l'esprit. Il manque une vision d'ensemble à cet opéra bouffe qui se clôt en drame absurde. Et, comme j'attendais le retour des sœurs pour comprendre le clivage entre les deux textes, et qu'il est plutôt fin le raccord, j'ai fini ma lecture frustrée des deux côtés.

Agus avait prévenu pourtant : "Les deux parties de ce livre se répondent de loin" (...) parce que "la distance entre les événements et leur signification est presque impossible à combler". 

 

A lire, la note de Sandrine, plus courte et précise que la mienne.

 

01/02/2015

Les poissons ne ferment pas les yeux Erri De Luca

les poissons ne ferment pas les yeux,romans,romans italieUn garçon de dix ans passe un été sur une île italienne. Autrement, il habite Naples, ses bruits, ses mouvements, qui parfois lui font monter les larmes aux yeux.  Sur l'île, tout est différent, à sa mesure, un peu décalée, de petit garçon qui aime la lecture et la pêche, ou même, seulement, regarder les pêcheurs et les poissons ramenés dans les filets, sur la plage. Dès fois, la nuit, il part avec l'un d'entre eux, un vieux, voir les lumières des étoiles.

Ce narrateur nous plonge dans le temps suspendu qui est celui de son île, dont on devine la familiarité, le temps des baignades et des rébus qu'il solutionne, assis près de sa mère, sur le sable. C'est l'île de ses vacances, sauf que cet été-là, il a dix ans. Sa sœur est chez des amis, le père est absent, lui aussi ; rêveur d'Amérique, il y est parti en reconnaissance, pour peut-être y établir la famille. De temps à autre, ses lettres ponctuent le rythme quasi immuable du fils et de la mère, les horaires de la plage, la lecture du roman d'aventure.

Dix ans et l'envie de grandir, sans le mode d'emploi de son corps, ni celui du verbe "aimer" ... une petite fille plus tard, le jeune garçon, un peu lunaire, un peu solaire, va se heurter aux poings jaloux de d'autres de son âge, pour qui le verbe "aimer" a plutôt le goût de la jalousie que celui des sucettes glacées léchées sur les marches en bois, à deux, au rythme des conversations animalières de la belle. La belle qui rétablira une sorte de justice, à sa juste mesure ...

Erri De lucca ne nous donne pas le parfum des sucettes, ni le nom du petit garçon, ne même celui de la petite fille dont le narrateur dit ne pas se souvenir. Mais ce n'est pas ce qui m'a gêné (quoique, pour écrire une note en évitant les répétitions, c'est plus pratique ...). Le texte est très beau, tout en nuances retenues et vaguelettes de l'âme enfantine et de l'enfance de l'amour.

Sauf que, le narrateur adulte s'en mêle sans cesse, avec la distance du vieux monsieur solitaire qu'il est devenu (un peu aigri et pontifiant, pour moi, hein, parce que je n'aime pas que l'on me dise comment lire les personnages), il m'a quelque gâché le récit ("Tiens, le revoilà, celui-là" ...). L'adulte met la tête sous l'eau à l'enfant qu'il était, il lui enlève ses ailes. Et, j''avoue, j'aurais préféré qu'il nous laisse en tête à tête avec ses dix ans, entre sable et soleil et son drame d'amour taillé à sa juste mesure à lui aussi.

Comme j'avais déjà eu un souci similaire avec du même auteur, "Le tort du soldat", je commence à me demander si Erri De Luca me cause vraiment, finalement, à moi ...

 

20/12/2014

La solitude des nombres premiers Paolo Giordano

la solitude des nombres premiers,paolo giordano,romans,romans italiens,romans adolescence,famille je vous haisUn livre où l'on apprend que "les nombres premiers ne sont divisibles que par un et par eux-mêmes", et qui retrace une histoire de jumeaux dont "le véritable destin consiste à rester seuls". 2760889966649 est Mattia, 276088996651 est Alice et "La solitude des nombres premiers" est le second livre lu de mon tas ramené de l'excursion avec ma copine C. de jardin buissonnier, excursion destinée à dénicher des livres qui faisaient rire. Même seulement sourire. "Noces de neige", c'était déjà pas çà, mais alors là, on atterrit très loin du point de base ...

Les deux trajectoires de ces deux personnages, OVNI du monde, commencent chacune par un drame qui les propulsent chacun dans le leur, de monde, et les ferment radicalement à celui des autres. 

Pour Alice, cela aurait pas être rien d'autre qu'un banal accident de ski, un jour de brouillard, un péroné qui claque, et on n'en parle plus. Mais Alice n'avalera pas cette chute, cet "oubli" paternel, et rapidement, l'adolescente n'avalera plus rien, s'enfermant en elle et dans la salle de bain, loin du père, et elle promène avec obstination et impuissance ses doigts sur les cicatrices cruelles du corps et de l'âme.

Au lycée, Alice se terre et se frotte peu aux autres. Jusqu'au moment où Viola, chef de bande, va jeter son œil séduisant et prédateur, sur l'adolescente. 

Mattia, lui, est l'autre jumeau solitaire, solitaire d'une autre jumelle dont il porte l'indicible différence, à jamais coupable d'un autre "oubli". Il est d'une autre planète, autosuffisante, et si si lui se nourrit, c'est de chiffres. Surdoué, muré, il attire et refroidit toute tentative d'approche.

Pourtant, ces deux là vont se croiser, se reconnaître, ou plutôt, reconnaître en l'autre le miroir sans fond de leur solitude. d'années en années, ils vont tenter de se toucher, de se joindre, bulle contre bulle et silences contre silences.

Dans les premières pages, ce livre m'a agacée, un livre de trop pour moi sur les adolescentes souffrances, et puis non, pas vraiment, ou pas seulement. Parce que les personnages marchent sur une corde si raide et si coupante, si vibrante, que l'on n'a pas envie de les laisser tomber, sans savoir si au bout de la démarche claudicante qui est la leur, sur le fil de ce rasoir qui les sépare, ils n'arriveront pas à se regarder, et à, éventuellement, prendre vie. 

10/08/2014

Le tort du soldat Erri de Luca

C’est une première rencontre pour moi avec cet auteur connu et reconnu et que je ne connaissais pas, je veux dire que j’avais un nombre étonnant de fois, soulevé un de ses livres de la pile de nouveautés et qu’à  chaque fois, je l’y avais reposé. Pourquoi ? Aucune idée ….

Seulement voilà, il y a quelques mois, je suis rentrée dans une petite librairie indépendante dans une petite ville un peu éloignée de mes points d’achats d’habituels, et il m’est impossible de ressortir d’une petite librairie indépendante posée dans une ville quelque peu oubliée des grands axes culturels, sans contribuer à la cause. J’ai choisi, pour mon geste de solidarité, ce petit livre, en grande partie parce qu’il était petit, il faut le dire. C’est donc un petit geste de solidarité ….

Et sans doute un mauvais choix de ma part, car, je dois le dire, je suis restée parfaitement hermétique à l’intérêt de ce texte. Intouchée par les personnages et leur histoire, un récit alterné d’une rencontre unique et fortuite, et des conséquences, restées sans lendemain, à leur propre connaissance.

Le premier récit est tenu par un intellectuel italien, spécialiste de l’écrivain juif Isaac Bashevis Singer, assassiné par les nazis durant la seconde guerre mondiale. Il est en train de traduire du Yiddish le dernier chapitre du dernier roman de cet auteur, qui a deux fins différentes. Un truc autour de la vérité, auquel je n’ai pas compris grand-chose. Il vagabonde entre souvenirs de ses visites à Birkenau, évocations du Ghetto de Varsovie et récit des ses escalades montagnardes, notamment celle qui le mène à l’auberge de la rencontre dans les Dolomites. Il y croise un couple, le père et sa fille. Un échange de regards plus tard, ils partent, et lui aussi, chacun de leur côté. Exit l’intellectuel.

La femme croisée prend la suite, elle se révèle être la fille d’un criminel nazi, non encore débusqué, et donc toujours en fuite, et surtout toujours nazi dans l’âme, convaincu que son seul tort est « le tort du soldat », c’est-à-dire d’avoir obéi  et d’avoir perdu la guerre, et que la guerre a été perdue car l’idéologie nazie ne s’est attaquée qu’à la population juive et non à l’âme juive. Affublé d’une fausse identité, il a vécu à Vienne sous un uniforme de facteur et tente de résoudre les mystères de la kabbale pour atteindre la compréhension de l’échec  …. Sa fille n’a rien voulu savoir de ses crimes, elle a décidé de l’accompagner de cette indifférence, elle décrit cet homme sans haine et sans amour.

 

Du coup, moi, j’ai trouvé cette histoire quelque peu plate : une femme frigide de la tête,(seul frémissement, le souvenir des vacances enfantines sur une île de soleil et le frôlement des mains d’un jeune garçon, muet …) un érudit solitaire et un nazi droit dans ses bottes et silencieux. Ces personnages me sont restés des énigmes, passant dans un décor peu animé, quelque chose d’un peu guidé et étriqué où même les Dolomites me sont apparues esquissées avec un arrière plan de Suisse Normande ( enfin, telle que je m’imagine la Suisse Normande, c’est-à-dire avec les couleurs du chocolat Milka, ce qui n’a strictement rien à voir avec le roman !!!!). Je me suis donc égarée en ces pages, sûrement très belles et bien écrites et un auteur à retenter, dans quelque temps ….

15/02/2014

Tableau de chasse Rafaël Chirbes

tableau de chasse,raphaël chirbes,romans,romans espagneComment peut-on aimer un livre qui met en avant la seule parole d’un salaud ? (et pourtant j'ai aimé, voire plus).  Qui plus est d’un salaud de la pire espèce, de ceux qui ne se repentent ni ne se considèrent comme tel. Au contraire, juste un homme de devoir, devoir s’enrichir et gravir l’échelle sociale, s’entend ...

Cet homme dont ne sait le nom raconte par grandes lignes et dans le désordre le flou de ses souvenirs. Fils d’un instituteur rouge, il a tiré un premier gros lot en pénétrant dans une famille aristocratique, mais ruinée, par le biais du frère handicapé, pour épouser la fille, Eva. L’a-t-il manipulé, ce premier échelon de l’échelon de l’échelle, cogité ? Orchestré ? On ne le sait. Lui dit que non. Mais la sincérité de sa parole est si souvent mise à mal ...

Ainsi, sans doute a-t-il juré fidélité à Eva, ce chasseur, ce prédateur de femmes, ce soiffard de sexe ( n’attendez pas non plus des scènes torrides, hein, c’est par brides ...). Comme sa réussite financière, ces semi aveux ne sont qu’hypocrisie. Il met la famille respectable d’un côté, les parties fines de l’autre. Un monde cloisonné qu’il légitime. Sa réussite sous le franquisme triomphant a été fait dans les magouilles et les passe-droit, même si le narrateur se garde bien de le dire comme cela. Là aussi, il cloisonne, laisse le couvercle, à vous d’imaginer les marmites des scandales qui couvent en dessous de sa parole.

Eva, la femme qu’il a épousé, la belle Eva qu’il dit avoir tant aimée, si fine, si délicate, si diaphane, l’accompagne dans les étapes vers la, puis les, nouvelles maisons. Elle sera sa caution à la famille et la beauté. Elle reçoit dans son salon madrilène les franquistes respectables, même quelques artistes, se fend de goûts modernistes. Elle aussi fait dans la veulerie, mais en sourdine. Ses trahisons ne sont que les fêlures discrètes d’une bourgeoise qui s’ennuie.

La face cachée de la réussite, c’est Ort, le gros Ort, Ort, le vulgaire, qui manque de classe, celui qui fournit les jeunes filles qu’on s’envoie comme des caramels mous, pour se boucher une dent creuse, entre deux « affaires », sûrement à la fois louches et juteuses. Ort, le complice, l’ami du narrateur, qui lui a mis le pied dans la casserole sera évincé quand il fera trop tâche dans le salon d’Eva. Le narrateur s’en souvient parfois ...

De ce passé divisé, le personnage vieillissant ne garde que peu de choses, ses enfants sont des ombres dans son tableau et Eva aussi a fini accrochée au mur.

Dans la grande maison vide, reste Ramon, le domestique à demeure, et dans la grande villa du bord de mer, la revanche du fils de pauvre sur son passé, ne résonne plus aucun bruit.

L’écriture est, comme la parole du personnage, toute en subtiles nuances d’apparences. On cherche la faille, le secret, la révélation, la punition. On ne fait qu’entrevoir l’opacité de l’aveuglement volontaire ( y a-t-il aveuglement d’ailleurs ?). La punition ? Elle n’est que dans la solitude de l’absolue certitude d’avoir eu malgré tout, raison ... ce qui fait que l’on peut ne pas aimer laisser le dernier mot du livre à ce salaud là.

Une lecture commune avec Ingamnnic dont je ne sais ce qu'elle va en dire tant on peut être mitigée sur cette lecture ...

11/01/2014

Invasion Fernando Marias

espagneaznarbush22022003crawfordtexasm.jpgQuand on a fait un comité de soutien virtuel pour un livre que l'on n'a pas encore lu, faut quand même pas pousser le jeu trop loin et se soutenir soi même ... Ce qui fait que je n'ai pas trop tardé à passer à la lecture et que je continue à adhérer à mon propre comité ( le contraire aurait été risible mais possible ...)

"Invasion" est un livre à claques, elles arrivent par vagues, plus ou moins régulières, comme les invasions ...

La première est celle de l'Irak par les troupes américaines. Par ricochet, l'Espagne s'engage à soutenir les forces du bien contre celle du mal sans visage, et par un plus petit ricochet, Pablo, paisible médecin militaire se retrouve sur le terrain. A contre-coeur, et avec beaucoup plus de peur que de conviction guerrière. Il n'en a aucune. Comme sa femme, sa tant aimée, Tina, il pense que cette invasion est injuste, inqualifiable, injustifiée. Mais voilà, il a signé, photo de Tina et Pilar ( sa petite fille) sur le coeur, il est embarqué dans l'invasion avec son meilleur ami. La base, l'ennui, la vacuité et très vite, une embuscade, un hasard, une nuit, une maison, plus tard, trois civils, trois innocents et deux coupables, de hasard, mais coupables quand même,  sans trop savoir de quoi, de qui.

La deuxième invasion sera celle de la peur sur l'esprit, l'engrenage des gestes, et les deux médecins se retrouvent meurtriers. Délire de l'un, folie de l'autre, demi vérité des deux. Leur retour en Espagne ne leur laissera aucun répit. Qu'il le veulent ou non, ils sont des héros. Des héros que l'on cache en attendant de les oublier. Mais l'oubli les oublie et la mort taraude Pablo. Il est envahi de son crime, ils sont deux là-dedans, et le pire est à venir.

Cloitré dans la grande maison des grands parents, le retour est de de feu et de sang pour Pablo. Bardé d'amour, celle de de sa femme, de sa fille, bardé aussi d'infirmières, de recommandations et de préocupations gouvrernementales (il ne s'agirait pas que le héros se mette à parler d'une voix discordante et devienne un simple coupable). L'étreinte sanglante se poursuit, entre délires d'innocence rêvée en culpabilité réelle, entre lui et sa victime, son bourreau, sa faute.

Marias n'épargne rien à Pablo, il triture sa folie, la construit de strates en strates. Le bourreau devient victime, ou est-ce l'inverse ? Le fantôme de la victime envahit, à son tour, le coupable, comme une revanche. Il lui prend sa vie, insère en lui les pires fantasmes et le garde en son enfer morbide. Qui va gagner ? Le retour n'est pas une délivrance mais juste le début de l'enfer. Femme, fille, ami, il ne reste rien. Balayé l'ancien Pablo, sauf que le nouveau, il fait peur. Même à lui même.

Un roman puissant qui fait transpirer sur son fauteuil, un thriller de la haine de soi, moi, je n'avais jamais lu un truc pareil. Entre fantastique onirique et hyper réalisme, comme Pablo, on se demande parfois où l'on est, si on va arriver à suivre sa course folle vers son innocence problématique, à pardonner encore les errances d'une culpabilité à laquelle on ne peut donner de nom, ni celle du hasard, ni celle de l'humanité.

 

 

PS : spéciale dédicace au traducteur, je me demande comment on dort quand on traduit un texte pareil ?

 

Comme je persiste dans mon comité de soutien : l'avis de Jérôme , un peu mitigé sur le dernier chapitre ( faut dire qu'il y a de quoi ...) et de Sandrine qui dit "à lire" et remet ce titre en perspective avec la réalité.

 

 

 

 

06/11/2013

Les bosniaques Vélibor Colic

Les bosniaques, romans, romans serbo croates, dans le chaos du mondeDe ce livre-là, je me suis approchée avec circonspection, avec des petits pas de côté, parce que c'est un de ceux de Vélibor Colic en colère, voire en rage. Le premier publié en français, me semble-t-il, écrit en serbo crate, à partir de notes prises par l'auteur alors qu'il étatit soldat, pendant la guerre dite en " ex Yougoslavie". La préface est datée de juillet 1992, du camp de Slavonsky Brod. J'ai commencé par regarder les dates, les lieux, ce qui était écrit en petit, les abords quoi.

Après, j'ai vu qu'il s'agit de textes très courts, divisés en trois parties : les Hommes, divisés en musulmans, serbes, croates. Chaque texte a pour titre un prénom. Après, il y a la partie Villes, quatorze villes détruites ou martyres, et enfin la partie Camps, six, dont celui de Slavonski Brod, ce qui m'a ramenée au début. Pour chaque camp, il y a un commentaire. Slavonski Brod, par exemple, " le camp de la défaite et de la honte". Et enfin, il y a un "Post scriptum ou post mortem ?". Du coup, j'ai commencé par lire ce texte là. Je me suis dit que si il y avait une montée en puissance dans l'horreur, tant qu'à faire autant prendre la plus grande claque au début ( à la fin, donc) et que comme cela, je saurai où j'allais.
Le problème est que cela ne marche pas. La claque elle est au début, l'histoire d'Adan, elle suffit à vous mettre la saloperie sous les ongles direct.

Ce sont donc des petites histoires d'hommes, des humbles, des riens, un mendiant, un simple d'esprit, un marchand ambulant, un voisin, un artisan, un homme dans son jardin, de ce qu'ils faisaient quand les serbes sont arrivés et de ce qu'ils n'ont plus jamais fait après. Pour certains, c'est vivre, pour d'autres marcher. Les flashs se succèdent sans morale ni jugement, ce n'est vraiment pas la peine. Entre ces hommes devenus ombres tanguent la silhouette de celui qui a vu, et recherche les mots pour dire. Parfois, un clin d'oeil à la vie, un clin d'oeil à ces scènes qui font le soleil de Jésus et Tito. Par exemple celle d' Asim : " Un des premiers jours de la guerre, Asim, dit "le plongeur", alcoolique notoire, parcourut à vélo la ville en flammes ; il alla même jusqu'aux positions serbes, d'où il revint sain et sauf. le lendemain matin, lorsqu'il eut cuvé son vin, on lui raconta ce qu'il avait fait. Asim, dit "le plongeur", eut si peur qu'il en perdit connaissance."

De "Jésus et Tito", de "Sarajevo Omnibus" est ici la vraie face sombre, celle des voisins qui se sont tués entre eux, des mêmes qui ont supprimé leur ombre, des hommes devenus fous de la mort :" Lorsqu'on fouilla le prisonnier Dragon, un tehetnik ( un serbe) qui avant la guerre travaillait comme serveur au "Café de la ville", on découvrit, glissé dans sa ceinture, un crochet à trois branches - appareil qui sert à arracher les yeux".

"La honte nous survivra" dit l'auteur. Après, il a des femmes aussi, dans les villes et dans les camps. A chaque note, petit récit, se dessinent un pion, coupable ou victime, puis un autre, comme un jeu de quille sans figures à rester debout. De ces troués d'actes guerriers (peut-on parler de guerre ? de celle-là, on ne sait pas grand chose, de celle des pouvoirs et des institutions internationales, je veux dire), vus à hauteur des yeux d'un homme, on sort rompu et l'esprit un peu vide, un peu sonné.

J'ai voulu en savoir un peu plus, j'ai cherché le nom des villes, les traces des lieux, je me suis perdue dans ces orthographes étranges pour moi, ces photos de monuments staliniens, ce stade ? un camp ? ces chiffres de recensements de population déplacées, de combien de musulmans vivaient dans un quartier, de combien de croates, de combien .... Tout parait si lisse vu de mon écran, presque rationnel et si loin. Je n'ai pas compris, sauf un peu la colère impuissante des mots que je venais de lire. C'est tout.

08/09/2013

La belle écriture Rafael Chirbes

la belle écriture,rafael chirbes,romans,romans espagneAh, la belle écriture que voilà, sensible et juste lente à souhait qui déploie son murmure en un texte court, pas un soufle de trop, ça cause comme une corde de violon tendue et que l'on frôlerait, pincerait de deux doigts, ou comme la chanson grêle d'un orgue de barbarie, qu'on aurait laissé dans un coin au prétexte qu'un juke box couine plus juste.

La voix de la récitante est celle d'une vieille femme, elle parle à son fils, absent, d'un temps qui n'est plus, qu'il n'a pas connu, qu'il méprise sûrement, sans savoir. Alors, elle dit, maintenant solitaire, depuis sa vieille maison encore debout alors que les immeubles ont poussé autour, le temps où le village l'entourait, parfois hostile, fermé, austère, mais où il y avait les gens qu'elle aimait. Elle dit, elle remonte le temps comme on remonte le ressort du temps d'avant.

Par à coup, les images remontent donc, celle de l'attente de son mari, encore jeune, Tomas, parti avec les Républicains avec son frère aîné, Antonio, peut-être morts, peut-être fusillés, sûrement humiliés, l'attente de son retour, leur retour ensuite, le lent retour aux mouvements après l'immobilité,  forcée, de la honte. Les républicains ont perdu, le nouvel ordre s'installe, autour d'eux, sans eux, ils sont les parias, comme les ânes de la noria, elle le dit, ils poussent et tirent. Le temps de s'aimer arrivera plus tard.

Et puis, il y a aussi le temps de l'avant de la guerre, celui où ils étaient tous ensenble autour de la table, et comme le dit Antonio, ils ne manquaient pas de l'indispensable. Que l'indispensable, c'était aussi d'être ensemble, le dimanche, à Bovra, chez la grand-mère Angéla, dans ce coin d'Espagne : il y avait l'oncle Antonio, celui qui chantait si bien les airs de Caruso, elle, la narratrice, son futur et bientôt mari, celui qui aimait tant son grand frère qu'aucun sacrifice ne sera trop grand, que quand le temps des malheurs sera sur eux, il ne voudra pas vraiment voir que les trahisons commençaient, qu'Antonio faisait des accros que la narratrice ne pouvait recoudre ... Jusqu'à l'arrivée de l'intruse, qui aimait la ricoré et les choses de la ville, les parfums, et dont la belle écriture va briser les coeurs de ces taiseux, et mettre fin au temps d'avant, celui où ils sortaient de la honte et auraient pu trouver le temps de s'aimer.

Sans rancoeur, au rythme lent de la parole des simples, la narrateur égrène les moments de lumières, éclaire à peine les zones d'ombres des drames qui se sont reclus. C'est tout simplement rugueux et doux à la fois.

Encore une découvert d'un auteur que je ne connaissais pas, grâce à une amie (merci A.M.) 

 

20/08/2013

Sarajevo Omnibus Vélibor Colic

sarajevo omnibus,vélibor colic,romans,romans historiques,romans bosnieAprès un roman « a capela », « Archanges », Vélibor Colic ( prononcer « tcholitch ») dit avoir fait un roman en forme d’  « omnibus cinématographique » : il transporte effectivement pas mal d’images et comporte cinq wagons : un pont, un archiduc, un livre sacré, un salaud de la pire espèce, et enfin, un affabulateur mirifique, entre autres voyageurs dans le temps. L’espace, lui est immobilisé : Sarajevo.

Moi, je dirai plutôt ( n’en déplaise à l’auteur) que c’est un livre vitrail avec des vitraux qui tournent comme un kaléidoscope. (Mais non, cela ne donne pas le

Et pourtant, c’est autour d’un fait que l’on relie plutôt  généralement à la grande histoire occidentale que l’auteur brode sa toile de petites silhouettes aux couleurs vives : l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et de sa femme, la toute germanique Sophie. Cette journée, elle est tournée dans tous les angles, vues par les à-côtés, abordée tournis, parce que c’est drôlement bien fait, ça danse). En tournant autour d’un même évènement, Vélibor Colic multiplie les facettes de l’histoire en la concentrant dans la ville de cette ex-Yougoslavie qui est en réalité ( dans le livre, donc) une civilisation à elle toute seule. Je ne sais pas à quoi ressemble Sarajevo, mais ici, c’est le lieu de l’orient aux accents européens : juifs séfarades, musulmans, chrétiens s’y croisent et s’y côtoient mêlant leurs héritages.sous tous les angles des morts, les deux célèbres, plus une autre anonyme, ou plutôt oubliée par la Grande Histoire de l’Occident. L’auteur la rattrape par la petite, toute aussi grande.

Il commence par un premier tableau d’un livre d’images, ou plutôt d’enluminures presque effacées : la construction du pont latin, le lieu où ripèrent les cinq balles bien des siècles plus tard, où le ton est plus sûrement celui d’un apologue, oriental, toujours, que celui d’une fresque historique. Il se termine par une morale qui m’a fait sourire : « Dieu nous donne des mains, mais il ne bâtit pas de ponts »

Puis l’auteur se rapproche de la chronique historique. Il s’en va faire resurgir le groupe des comploteurs de « La main noire », à l’origine de l’attentat, son fondateur, Apis, buveur et fumeur de cigarettes à bouts dorés, un comparse, futur écrivain prix Nobel, égaré en ce monde, l’instigateur russe, vieux beau d’un monde finissant avec lui, et puis celui qui va tirer, Gavrilo Princ. Puis, il zoome sur ceux qui étaient là, sur le pont, qui ont vu quelque chose ou ne se sont doutés de rien : un curé, ex-fêtard converti, un imam qui a peur de sa femme, et surtout le rabbin, Abramovicz. Le rabbin, il s’est réveillé ce matin là dans les brumes des plumes des rêves sans savoir que ce jour serait celui où il recevrait la cinquième balle, celle qui a été perdue par l’histoire. Ce rabbin est le gardien de la Haggadah, le livre venu à Sarajevo avec l’exil des juifs, depuis l’Espagne, depuis ce qui a paru être une terre d’exil à une autre terre de paix. Il a une âme d’enfant et une barbe blanche. Sa sagesse lui vient des temps d’avant. On va même jusque dans la voiture impériale, pour boucler la boucle et repartir dans l’avancée de l’histoire, de la ville et donc du monde.

Le fil que tire ensuite Vélibor Colic est celui du deuxième gardien du livre, la toujours Haggadah, le tapis magique de l’histoire. Cette fois, il est poursuivi par la folie nazie incarnée dans un sinistre sire à la pâle figure, Ernst Rosembaum. Face à lui, l’auteur plante la figure du martyr, Daoud Cohen,  et d’un Imam, complice d’un sauvetage livresque qu’Indiana Jones n’aurait pu imaginer (trop simple pour un vrai héros).

Toute la simplicité de la fraternité perdue se déploie dans le dernier fil, la fable historico-épico-burlesque du grand père maternel de l’auteur, revue et corrigée par lui-même, une légende dorée qui  parle de femme serpent que les, d’une montre perdue telle Jonas dans les flots, de multiples morts toutes plus héroïques les unes autres, et d’une traversée de l’Italie en vélo.

Tout cela en peu de pages, c’est dire si on en a pour ses quelques sous d’Histoire et d’histoires pas historiques mais malaxées d’odeurs d’un temps qui était celui d’avant, celui que Vélibor Colic reconstruit comme un pont, à son tour : « Ce n’est qu’une fiction. J’ai voulu l’imposer comme une histoire vraie, parce que, par essence, chaque roman est vrai ». Et toc !

17/08/2013

Mélo Frédéric Ciriez

mélo,frédéric ciriez,romans,romans françaisOn suit trois personnages, un par partie, reliés par peu de chose, le lieu unique où ils évoluent, Paris, deux objets, un portable et des SMS, un briquet rouge à lèvres qui a pour principale fonction de projeter quasi grandeur nature des images de femmes nues où on le souhaite, les murs, sa peau, le creux de sa main, le long de sa cuisse. Des femmes en vrai mais pas vraies, pour tous les goûts, de toutes les races, de toutes les couleurs, de peaux ou de cheveux, comme dans le fond des petits verres de saké.

Chaque personnage est marqué par l’obsession, sous différentes formes, de soi.

Le premier personnage est tout ce qu’il a de fade. Syndicaliste de bureau, solitaire et dépressif ( il n’a même pas le droit au substitut sexuel du briquet lumineux, lui, pourtant, c’est peut-être lui qui en aurait eu le plus besoin …), il est mort dans sa voiture, une Xantia blanche, ce qui semble avoir une importance à cause du nom de la voiture. Avant, il a eu une vague enfance, de vagues heures d’étudiants, il vaque à une fête, et surtout, il conduit sa voiture sur le périphérique en écoutant la radio raconter une histoire de légende urbaine. De lui, on ne sait pas grand-chose de plus, ce qui fait qu’on ne regrette pas vraiment de l’avoir connu vivant, ( d’ailleurs, l’a-t-il vraiment été ?).

Le second personnage est relié au premier par la connaissance en vrai, ce sont juste donc des connaissances, le second envoie au premier  des SMS sans savoir qu’il est déjà mort pour que le syndicaliste vienne assister au triomphe du deuxième, un sapeur congolais qui se nomme de lui-même Parfait.  Parfait, il se veut, Parfait il se fait, pour cette nuit là qui va être celle de son triomphe. Avant, dans la vraie vie, il est conducteur de camions poubelles, dans le dixième arrondissement de Paris. Il se parfume à Anteus de Chanel  pour tenir le rythme. Puis, il se sape et se prend pour le roi, cette nuit là doit être celle de son apothéose.

Le troisième personnage est une jeune fille, Barbara, son obsession à elle, c’est la vente directe, dans les rues de Paris qu’elle sillonne en rollers, à titre expérimental et individuel  pour l’instant mais son rêve est d’inonder les trottoirs de jeunes vendeuses à tee-shirts  et à roulettes, paniers sur l’épaule. Son panier, elle l’appelle  « Gloryfier », les briquets à femmes nues, c’est elle qui les vend (elle les utilise aussi un peu, mais pas autant que Parfait qui s’en sert en miroir ….), au milieu du fatras de camelote qu’elle refourgue avec bénéfices aux touristes : brumisateurs, parasols de tête,  qu’elle tient d’une main de maître sur ses épaules qu’on imagine frêles, même si la jeune fille est de tête de jambes solides, et un peu de courses folles, aussi.

Un roman très bien écrit ( trop ?), drôlement intelligent, truffés de petites trouvailles narratives originales, mais seule Barbara m’aura vraiment entraînée dans son sillage. L’originalité des situations pourtant simples et quotidiennes sont indéniables : les bureaux du syndicaliste au-dessus de l’agence de mannequins « Elite », la description de Paris vue par ses poubelles, les silhouettes de ces femmes nues venues d’ailleurs qui éclairent un moment un coin d’escalier, un studio minable relooké, un coin de peau …. Des digressions sont glissées  dans cet « infra-ordinaire » scruté à la loupe ; les noms de voitures qui portent des noms de déesses anciennes et oubliées …

Des agacements aussi, surtout lors de l’interminable logorrhée de Parfait, le sapeur imbu de lui-même au point que l’on n’en puisse plus de lui-même ( je me doute bien que c’est l’effet voulu), et au hasard de quelques tournures répétées ( c’est voulu aussi, je me doute) jusqu’au systématisme, c’est travaillé au quart de poil de mots près, (trop ?)

Cependant malgré mes quelques froideurs, ( mais ce n'est pas un roman qui se veut chaud non plus) chaudement recommandé par Manou, et par Maylis de Kérangal ( oui, je frime un peu, mais c'est juste que Manou m'en parlait et que Maylis de Kérangal était devant nous sur le stand du salon du livre de Saint Malo et était d'accord avec elle, je ne pouvais donc résister ...)

16/08/2013

D'acier Sylvia Avallone

d'acier,sylvia avallone,romans,romans italie,famille je vous haisD’acier, tout est d’acier ou de béton dans le microcosme de cette cité italienne de Pimbino,  au bord de la mer sans être balnéaire, industrielle et loin d’être florissante. Pimbino, dont l’étymologie doit venir de plomb comme horizon plombé.  Tout est d’acier même l’amitié entre deux très jeunes filles treize ans, bientôt quatorze dont les deux jeunes corps s’ébrouent dans les vagues à l’assaut  des sensations brûlantes dont elles font l’objet. Objets de tous les regards, la blonde Francesca la brune, Anna, sont les stars Lolita de leur carré de sable envahi l’hiver par les ordures, lo’été par les tas d’algues que les services municipaux ne viennent pas déblayer. A Pimbino, il n’y a pas de touristes,  que la plage, les barres de HLM et l’usine d’acier, une boite de nuit où de vagues filles dénudées se déhanchent sur des barres verticales, le bar du coin, des vieux paumés qui rêvent d’Ukrainiennes volées, des pères indignes,  défaillants, violents, des mères fatiguées par les tournées de spaghettis ou de tornioles, des télés branchés sur des rêves de pacotille.

Anna et Francesca sont les reines éphémères (mais elles ne le savent pas encore) de cet été brulant , de leur pâté de sable et de HLM, à la vie à la mort depuis la maternelle, elles s’aiment, s’enlacent, brillent de leurs feux. En l’espace d’un été, l’acier de cette amitié va se fissurer, peut-être parce que l’une aime trop l’autre, peut-être parce qu’un marin pas très net va venir traîner ses guêtres dans le coin … Le béton va se fissurer, éclater, envoyer des morceaux pas très loin, car leur monde est petit, tout petit, mais à leur dimension, ce sont des bombes sismiques.

Tout va déraper doucement, comme hors de leur contrôle, elles ne savent comment faire face, elles rêvent d’un autre bord, pas tout à fait le même, mais presque : pour Francesca, la bombe atomique à retardement, le rêve est Elbe, l’île d’en face, le côté soleil de luxe de leur soleil de pauvre, Miss Italia, starlette haut de gamme pour échapper à la surveillance intrusive, abusive, des jumelles de son père, toujours prêtes du haut de son HLM à s’attarder sur sa bretelle de maillot de bain et à lui faire payer cher  le moindre regard, autre que le sien.  Anna, elle, c’est la bonne à l’école, son rêve, c’est le droit ou quelque chose comme cela, avocate, présidente.  En attendant, elles jouent ensemble des regards assassins et jaloux, meurtrières frivoles des cœurs qui les indifférent, hors d’elles mêmes, pas de salut. Elles veulent être enfin grandes et danser ailleurs que devant la glace de leur salle de bain. Et puis il y a aussi le frère d’Anna, le beau Alessio qui se fond avec l’acier de l’usine qui coule dans ses veines comme la cocaïne, à coup d’amour perdu pour la belle bourgeoise, lui, il a déjà perdu son paradis.

Tout est sali, sur fond de la grande usine dont les cheminées fondent la fin des possibles et les hautes tours la fin des illusions, les limites des rêves, des ambitions, des amours. Les plages regorgent de chats affamés et les cabines de bain de préservatifs, d’attouchements et de copulations vite fait sans autre perspective que celle d’accoucher trop vite et trop jeune, et de grossir ensuite, à l’ombre des chaises sous les HLM pendant que les hommes cousent d’autres histoires louches en bar du coin d’en bas.

Ce n’est peut-être pas un grand roman, mais il met à jour la véritable misère, dans les lumières sordides du bordel , l’eldorado du samedi soir et les paillettes d’un rose Barbie triste à pleurer, une Italie loin des clichés, une plongée dans la besrcolunitude. Triste et presque pourtant  presque flamboyant.

 

 

20/06/2013

Tout sera oublié, Mathias Enard, Pierre Marquès

tout sera oublié,mathias enard,pierre marquès,romans graphiques,dans le chaos du mondeCe livre est un projet, disait Mathias Enard à "Etonnants voyageurs". Soit. Un texte de lui et les dessins de Pierre Marquès. Ce qu'il en disait était super intelligent et ne je n'en ai retenu que des brides : traces, mémoire, oubli, monument à dresser pour ( contre ?) l'oubli, la commémoration : qu'est-ce que l'on célèbre quand on commémore ? la paix ?  Les morts, les noms ? Les anonymes ? Quelle tête elle a la paix entre les Serbes, les Bosniaques, les croates ? Quelle tête un architecte venu d'ailleurs peut-il lui donner ?

M. Enard racontait aussi qu'à Mostard, les autorités voulait un monument du genre consentuel, un sondage a été organisé parmi les habitants pour désigner l'heureux vainqueur. Ce fut Bruce Lee. Ce qui peut être drôle, ou pas.

"Tout sera oublié" est donc un texte illustré. Surtout illustré en fait. Le texte est en gros en dessous. En très gros, parce qu'il n'y en a pas beaucoup. Les illustrations prennent tout la place, et c'est tant mieux. Des sortes d'images-photos- sanguines, crayonnées des fois par dessus les couleurs grises, ocres qui jouent avec un sépia recolorisé pastel. C'est juste superbe. Celles des immeubles de Sarajevo surtout, sont d'une urbanité humaine, lépreux et ridés, craquelés, fissurés, des témoins du temps d'avant, fatigués d'être restés dans le pendant et qui vont peut-être se laisser tomber dans l'oubli de cette guerre pas terminée.

Quant au texte ........... ben, il raconte l'histoire du type auquel l'union européenne à commandé le fameux monument et qui n'y arrive pas. Il fait un tour par Cracovie et Sélibor,  histoire de voir comment le vide résonne là-bas, et il renonce à construire quoique ce soit. A la place, il propose de laisser les ombres et les vivants envahir la mémoire de la ville et les murs se taguer de témoignages spontanés, puis que les loups et les corbeaux envahissent la ville. Bof, quoi. Sauf, toujours sur les images où la métaphore est juste paradoxalement belle.

Un peu flouée ( rapport texte/prix, ça fait mesquin, mais j'aurais bien aimé un poster à encadrer avec ... ), je note malgré tout deux trois aphorismes révélateurs du projet énoncé, mais sans l'image, ils vont tomber à plat : " On ne peut que continuer à boire sur des ruines, en bavardant", "Laisser la destruction parler pour elle même. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse à son tour", et une anecdote grinçante sur un violeur humaniste dans les montagnes du Montenégro. Je me demande quand même ce qu'en dirait l'archange de Vélibor Colic.

 

Du même auteur sur ce même blog : "La perfection du tir"

 

 

 

10/06/2013

Archange Vélibor Colic

michel-ange-jugement-dernier.jpg" La teinte du papier sur lequel cet ouvrage a été imprimé est le résultat d'une recherche soucieuse d'un plus confort de lecture : le coéfficient de lisibilité est en effet jugé optimal, sous condition d'un bon éclairage ambiant". Normalement, quand j'ai fini un roman, je le sais, je ne reste pas les yeux fixés sur le numéro d'impression, ni sur le code barre, je ne cherche pas où peut bien se situer Mercuès (France) qui abrite l'imprimerie France Quercy. Normalement. Seulement là, j'ai relu au moins deux fois ces quelques lignes expliquant le choix du papier rose, au lieu du blanc. Puis, j'ai fini par comprendre, que ça parlait du rose, pas du confort de lecture de ce que raconte les lettres sur le rose, et que l'éclairage ambiant, je l'avais dans le baba.

Ce n'est donc pas un livre normal. C'est un roman a capella, à quatre voix successives. La première est celle d'un presque mort, un homme devenu singe crouteux mangé par sa vermine du corps et de la tête. Un sale type, dégueulasse qui s'est cru être un homme pendant la guerre de l'ex-Yougoslovie. Maintenant, il est clochard sur un banc, à Nice, on le prend pour un fou, on le surnomme "le Russe". Il n'est plus rien qu'objet de dégoût. Avant la guerre, il était ministre et poète. Pendant la guerre, il était un tueur illuminé. C'est un type qui dit : " Le baratin sur le crime et le châtiment, mon oeil, rien qu'une fable inventée pour les victimes" (pas "par", "pour"). C'est un type qui dit qu'il pourrait compter jusque 100, 200, mille, ses crimes, les "orgasmes concentrés à la pointe de (son) couteau, les seins et les oreilles qu''il) a coupé comme s'(il) avait taillé la tendresse". Mais il parle du premier, le numéro un, il est hanté par lui, l'histoire de la jeune fille violée, celle qui avait l'air d'une fleur.

Le second homme qui parle, qui geint plutôt, c'est Le Duc. Celui qui avait dit "Une fleur mon cul" et qui était passé en deuxième, justement, alors que le premier avait à peine fini et qu'elle avait déjà les ailes coupées.Le Duc est à présent réduit à un tronc, dans un hopital. Il tête un biberon en cherchant à mordre la main qui le lui tient. C'est un type qui dit : " Je suis un tronc, il n'y a pas de chances qu'un jour j'attrape des rhumatismes. Ou que je pue des pieds. Avant la guerre, il était au gouvernement. Pendant, il avait décoré son chien et parfois il le chevauchait, pour rire. Maintenant dans ses rêves, un ange vient pour le baiser et l'enculer. Mais le rêve s'arrête avant.

Le quatrième est le fils du troisième. Celui-là, il est mort, alors il apprend l'enfer, en attendant mieux. Il était passé en troisième. Elle était déjà morte.

La troisième voix est celle de l'ange, Seuka. Elle dit : " Avant, j'avais les yeux d'une biche, la taille d'une guêpe et la bouche d'une fraise mûre". Maintenant, " je suis cette merde qu'on appelle une âme. Je pue ... Dieu existe et c'est un chien". Elle erre entre les deux mondes, l'Enfer et son bourreau, ses bourreaux et ses victimes.

Les mots des quatre voix s'enlassent et s'entrelassent en  une poèsie qui serait morbide si elle n'était incantatoire. Il faut juste ne pas fermer les yeux pendant quelques pages, comme quand on a envie de fermer les yeux parce que les lumières sont trop fortes et éclairent ce que l'on ne voudrait surtout pas voir pour après se retrouver encore vivant. C'est un roman aussi écorché que lumineux, un roman qui raconte le temps d'après celui de "Jésus et Tito", les deux côtés de l'histoire. 

 

25/04/2013

Le roi transparent Rosa Montero

le roi transparent,rosa montero,roman,roman espagnol,roman historique,dans le chaos du mondeBien sûr, le titre fait inévitablement penser à Calvino et son "Chevalier inexistant", l'époque aussi, le Moyen Age, ses affres d'incertitudes sur son fond d'écran guerrier, le fracas des armures et le souci de qui il y a dedans. L'entreprise diffère cependant en plusieurs points ; par les formats, le Calvino est tout petit et celui-ci gros, sans être un pavé à réserver pour des vacances-liseuses, et le degré de fantaisie historique. Le Calvino en fait quasiment fi, Rosa Montero nous en fait un condensé.

Ou plutôt un concentré, un mitonné des meilleurs morceaux pour lier la sauce aventureuse à la quête mystique, la « queste » dirait Arthur si il était encore de ce monde (mais dans ce roman, c’est presque encore le cas, on entend son murmure), celle de Léola, l’héroïne mutante et bisexuée et aussi celle de sa complice, mi sorcière, mi fée libidineuse, Nynève, plus celle de quelques éclopés de l’époque, rencontrés sur leurs chemins, à elles deux, tortueux, dans un monde où les forêts brumeuses cachent d’autres secrets enfouis.

Ce roman est comme une toile tissée à la main, une tapisserie d’apparat aux pans parfois initiatiques, parfois échevelés, parfois érudits.

Quand le roman commence, dans la fureur qui semble sans fin des obscurs conflits seigneuriaux qui se règlent dans le champ voisin, à coup de masses d’armes et de jambes et bras coupés, Léola, son père et son frère courbent le dos le plus bas possible pour ne pas se faire voir, pliés sur une terre qui n’est pas la leur, permet à peine de se nourrir, à jamais grevés de leur servitude.

Tableau suivant, Léola et son Jacques, son promis d’épousailles prochaines, au bord de la rivière et des caresses … Elle a quelques rêves d’ailleurs, vagues, intangibles, lui non, mais ils n’auront pas le temps de leur divergences. La fureur des temps est décidement chevaleresque à souhait, et dur pour  les manants qui ne peuvent que subir les caprices de ceux qui se pensent plus grands qu’ils ne sont. Le père, le frère et le Jacques sont embarqués et Léola laissée à sa condition de fille serve, autant dire de proie.

Mais, en un temps, deux mouvements, la voilà homme et chevalier ; pour retrouver son Jacques, ( enfin, c’est ce qu’elle pense …), elle va croiser un maître à penser, celui qui veut mourir en gloire, puis sa fée, la guide aux jupes pansues, elle va apprendre le maniement des armes, faire ses preuves en tournoi « provinciaux », et arriver à la cour d’Aliénor. Rien que cela. Puis, enfin, chercher la paix de l’âme quelque part où la religion ne serait que tempérance. Autant dire qu’en ces temps de croisades frénétiques et de brulâges d’hérétiques, ce n’est pas gagné.

Le roman se fait fresque en bousculant, sans trop que cela se voit, la géographie et les temps historiques : Aliénor croise Héloïse et Fontevrault est un peu plus bas que la normale, mais quand on a, comme moi, des repères géométriques à géométries variables, ce n’est pas grave tant la lecture est goûtue et gouleyante.

J’oubliais le conte qui tue celui qui le raconte, ( donc, je n’en ferai rien), un maitre d’arme effrayant comme un ogre de carnaval, une princesse enfermée dans son donjon de haine dont les lèvres si douces sont si amères qu’on y risquerait pas sa bouche, et Avalon, comme un rêve d’idéal perdu par les hommes qui se redessine sur des murs de plus en plus étroits.

Un met de choix.

 

Athalie

16/08/2012

Nager sans se mouiller Carlos Salem

nager sans se mouiller,carlos salem,romans,romans policiersMes ami(e)s ne me prêtent jamais de livres. Non pas que je n'ai pas d'ami(e)s pouvant me passer leurs lectures, et souvent de très bons conseils, mais j'ai une certaine résistance au prêt : un livre que je ne pourrais pas garder et ranger/classer dans mon complexe système névrotique qu'est ma bibliothèque me décourage de lui corner les pages ou de casser la tranche en deux, si je veux. ( ce aussi pourquoi je ne fréquente pas les bibliothèques, établissements fort respectables par ailleurs). Cet été fait donc exception à la régle "on ne me prête jamais de livres" puisque que c'est le troisième que A.L.M. me confie et que je lis. Elle m'a dit en me tendant l'objet "Tu vas voir, un polar sympa, mais sans plus", et elle a raison. Mais un polar sans "nature writing" et sans shériff tellement cracounet qu'on a l'impression de faire partie d'un fan clud pour alcoolique dépressif, finalement, ça me tentait bien.

Juanito Perez Perez mène une double vie, côté pile il a l'allure d'un VRP minable et transparent, anodin personnage qui a négligé ses rêves d'enfants, de pirate et de capitaine, côté face, le numéro trois d'une organisation qui gère les crimes commandités comme d'autres les séjours en club vacances sur la côte sud de l'Espagne. Divorcé de la belle Leticia, qui a préféré larguer le minus qu'il semble être pour s'éclater vers des cieux plus ambitieux, il est quand même père de deux enfants et est censé les prendre en charge pendant une partie des vacances. Tâche dont il compte s'acquitter, sans grand enthousiasme, quand l'organisation lui change le décor prévu. Il doit aller passer des vacances studieuses (opération de surveillance d'une cible) dans un camp naturiste. A partir de là, les hasards, rencontres s'enchainent, les pistes font du surplace et s'embrouillent. La cible devient floue, qui piège qui ? Le fantôme du numéro quide ses pas. D'abord se servir de sa tête, puis de ses poings et si rien ne marche, de ses couilles. C'était (en gros) l'adage de son père de substitution, sauf que Juanito a tendance a faire les choses dans l'ordre inverse et se sert beaucoup de ses couilles. Ce qui fait que l'on attend quand même  un peu longtemps avant que le pseudo VRP a la technique sexuelle parfaite et sa partenaire à la plastique pareille finissent de mettre le camping en émoi avant que l'intrigue ne redémarre, ce qu'elle finit par faire dans un coucher de soleil de soleil à la James bond, avec Sean Connery en arrière plan .... ( ce qui vaut le shériff cracounet)

Athalie