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08/05/2017

La crique du Français, Daphné du Maurier

Caspar_David_Friedrich_01911.jpg

Comme son nom l'indique, ce Du Maurier là appartient à la veine plutôt gothique romantique des romans de la grande dame. Point de tension psychologique à la Rebecca ou à la cousine Rachel, peu de noir de l'âme humaine, mais du grand amour à foison, un air de l'appel du large à larguer les amarres dans l'histoire de la belle Dona et de son pirate de Français qui lui ravira à jamais le cœur ... A l'ombre d'une crique idyllique qui a le gout des embruns interdits ...

Au départ, la très belle lady Dona Saint Colomb est une lady qui s'ennuie tellement dans son mariage et les mondanités de sa vie de grande dame, qu'elle s'évertue à créer un tourbillon de mauvaise vie  autour d'elle. Elle s'encanaille dans les bistrots de Londres. En belle compagnie quand même, dont celle de son mari, qui a tendance à rapidement crouler sous les tables, et celle du meilleur ami de celui-ci, Lord Rockingham, qui se verrait bien en amant en titre de la fantasque lady. Mais Dona ne goûte point de ces vils plaisirs. Dona aspire à être autre, elle même, donc.

Pour cela, elle prend ses deux enfants et une domestique dans une calèche et dévale les routes jusqu'au domaine de Narvon en Cornouailles, plantant la belle compagnie sans autre explication qu'une simple histoire d'oiseau qui avait une belle cage, mais qui, quand même, saisit la première occasion de s'envoler vers le grand large.

Narvon est un domaine abandonné, où, solitaire, un seul domestique a veillé à tout autre chose semble-t-il qu'à un séjour de Lady et de Lord Saint Colomb en ses murs. S'il se met au service de Dona et de ses caprices fantaisistes, ce n'est pas sans un sourire en coin, prometteur de bien des secrets. Rapidement, Grace au crayon magique de Daphné du Maurier, les pelouses se couvrent de fleurs bucoliques et Dona peut s'y rouler à loisir avec ses enfants, au mépris des conventions, dont elle ne veut plus entendre parler ! 

La rivière coule en bas du domaine, se jetant dans la mer, comme Dona dans les bras de la liberté. Et un soir, au couchant, se dessine dans un ciel flamboyant les ailes d'un voilier comme surgi des flots providentiels ...

Et voilà, vous avez tous les ingrédients, il n'y a plus qu'à laisser se dérouler le fil de l'intrigue telle qu'elle ne peut qu'être, lady emportée par la passion (mais en retenue quand même) déguisée en mousse qui n'a peur de rien , pirate droit et fier au courage audacieux et insolent, fidèles marins bretons qui œuvrent sans relâche, torses nus aux cordages, notables et aristocrates locaux volés sous leur propre barbe, le teint rougeaud et la perruque de travers, fulminant en gardiens de l'ordre ridiculisés par l'insaisissable français, et la Dona partagée entre passion et raison ...

La nature se peuple de signes : d'engoulevents et de mouettes, les arbres bruissent autour des amants, comme rôdent les dangers venant des obtus lords et maris, ce monde que Dona a fui et qui, sans cesse la rattrape de ses doigts crochus ...

Une lecture qui se doit de se couler dans le modèle voulu, sinon, elle ne fonctionnera pas, elle demande une lectrice parfaitement consentante à toutes les conventions romanesques, elle ! 

 

 

06/05/2017

Caché dans la maison des fous, Didier Daeninckx

caché dans la maison des fous,didier daeninckx,romans,romans français,romans historiques,déceptionsL'histoire se situe à Saint Alban, dans son hôpital psychiatrique planqué en pleine Lozère. Et quand on connait la Lozère, on sait ce que planqué veut dire, la cache mérite son nom. C'est même un coin où la cache est idéale, voire côtoie l'oubli.

En 1943, cet asile pour les fous, mais aussi pour les psychiatres finalement, est devenu le refuge de quelques résistants. Et pas des moindres en littérature, puisque Paul Eluard y séjourna en compagnie de Nush. Dans ce livre, ils passent dans l'histoire d'une autre célébrité, même si elle est bien oubliée aujourd'hui, Denise Glaser. J'ai dû rechercher un peu dans ma mémoire des temps anciens que je n'ai pas vécus, pour retrouver trace de cette dame qui anima une mythique émission "Discorama" ( que nous connaissons en général pour les extraits montrant Brel, Ferré, Brassens ...). Ce fut bien après cette rencontre à Saint Alban, évidemment, où Denise n'est encore qu'une jeune résistante, mise à l'écart de son réseau actif, pour un moment de pause.

 Pendant son séjour à l’hôpital, Denise s'occupe comme elle le peut, elle regarde, écoute, range les livres éparpillés de la bibliothèque, tente un recensement. Elle entrevoit  quelques silhouettes d'internés, ombres qui passent derrière des murs qu'elle ne franchit que par des bribes de récits des soignants, ou gardiens. 

A Saint Alban, on accueille d'autant plus volontiers les résistants que l’hôpital est aux mains de médecins novateurs qui tente de pratiquer autrement que par la seule rétention, le soin des déviants de la raison.

Le directeur en est Lucien Bonnafé, résistant politique et médical. Il tenait un discours iconoclaste pour l'époque, pensant que la pratique artistique pouvait aider les esprits fêlés. il respectait, voire encourageait, leur libre expression. A ses côtés, œuvrait un autre médecin, François Tosquelles : républicain, marxiste et libertaire, condamné à mort par Franco. Voilà pour le côté médecins.

Côté littérature, Eluard et Nush apparaissent soudés l'un à l'autre, sur un coin de table ou au coin d'un lit. Denise ne s'en approche qu'à pas feutrés, si feutrés qu'on les entend à peine. De même pour les médecins, un dialogue ou deux autour d'un repas, pour organiser la disette de ces temps d'occupation alors que l’hôpital se doit de continuer à fonctionner et à nourrir les corps malades.

Avec tous ces personnages, l'histoire de saint Alban, si singulière, le roman, même court, aurait pu être foisonnant. Il est court, mais surtout elliptique. On garde l'impression d'être passé à côté d'un terrain tellement riche que les échos qui nous en sont donnés à travers le seul regard (très partiel en plus) de Denise, nous le rendent d'autant plus frustrant.

Daeninckx est pourtant souvent très tatillon et rigoureux dans ses reconstructions historiques, c'est donc étonnant d'en découvrir davantage par les annexes de la fin que dans le fil d'un bien mince récit ...

 

 

25/03/2017

La mort en Arabie, Thorkild Hansen

En attendant que je cogite aux réponses de mon tag coopératif première version, voici une note bien plus conforme ...

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Au XVIIIème siècle, le Danemark a voulu rejoindre le cortège des nations civilisées en faisant d'une expédition scientifique le fer de lance de sa gloire. C'est toujours mieux qu'une expédition guerrière, qu'une entreprise colonialiste, et correspond à l'essor vers les Lumières. C'est louable, mais tout ne se passera pas comme prévu, ce dont on est prévenu dès le départ.

Lorsque l'expédition part, en janvier 1761, les cinq scientifiques sont comme les joyaux de la couronne (sauf que le vers est déjà dans le fruit). Lorsque l'unique survivant revient, en 1767, le Danemark est passé à autre chose. Les résultats de l'expédition, les caisses des précieuses collections amassées, les journaux des voyageurs, les notes, les illustrations, les relevés, les observations ethnologiques et botanistes, s'entasseront sous la poussière de l'indifférence ; éparpillées, négligées, oubliées, les pépites d'un savoir tout neuf se sont diluées dans le temps qui a passé sans eux, les morts et le survivant.

C'est donc cette quête, inutile et vaine, et si prétentieuse, que conte T. Hansen. Méticuleusement, en prenant le temps des détails, il retrace les pas égarés de cinq hommes qui allèrent de Copenhague jusque la capitale du Yémen pour trouver le secret de ce pays que l'on nommait encore l'Arabie heureuse, à cause d'une glissade erronée de traduction. C'est, en partie, à cause de cette petite erreur que fut mise en branle bas de combat l'ambition politique d'un pays, et surtout celle de deux hommes, aussi différents dans leur caractère, que similaires dans les résultats peu tangibles que leur ambition un peu folle, laissera ; l'un qui croyait pouvoir y échapper, l'autre qui pensait en revenir : Van Haven et Forssal. (il y a un petit ° sur le a, mais mon clavier fait ce qu'il peut ...)

Cinq hommes, deux qui veulent être le chef, un autre qui l'est ... Au départ, à chaque homme sa science, à chaque homme sa fonction, à tous les bien commun de la science, pour la renommée d'un pays et d'un roi (mort d'ailleurs lui aussi entre le départ et la Bérézina de la fin, comme quoi, l'ambition ...)

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkVan Haven est le philologue, imbu de lui-même (d'ailleurs, je ne veux pas dire, mais cela se voit sur sa trogne), pleutre et inconséquent, il passera à côté des trésors de Sinaï par crainte d'avoir faim. L'auteur en montre tous les défauts ; tout d'abord ses manœuvres pour avoir la place du chef, puis ses dérobades devant les difficultés à prévoir, ses entourloupes financières, puis ses oeuvres pour faire régner la discorde dans le groupe.

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkForsskal est un peu plus épargné par l'auteur. Insupportable frondeur, orgueilleux, buté, égocentrique, mais passionné, infatigable botaniste, négociateur sans diplomatie, mais non sans réussite, il se montre bien plus au service de la connaissance, et à celle de son maître à penser, Linné, qu'à celui du pays qui lui permet de mettre ses pas dans les pas de l'histoire.

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkDe l'illustrateur et du médecin, il est dit peu de choses, sinon que le premier accomplit sa tâche et l'autre non. Le cinquième, le futur survivant, Carsten Niebur est un simple arpenteur. Sans aucun titre ronflant, muni de son éternel astrolabe, il tentera sans ambition singulière d'accomplir la mission confiée, aller jusque Sanaa. Une fois l'échec consommé jusqu'à la lie  de la mort des autres, comme un vaillant petit arpenteur, justement, il arpentera sur le chemin du retour des sites jusqu'alors ignorés, Alep, Persépolis. 

Récit d'aventures, récit d'une quête, récit d'un échec, récit des fatuités humaines, récit passionnant surtout par l'évocation d'un monde oriental d'avant la colonisation. Paysages de caravanes qui s'étirent dans le désert, temps où les pyramides étaient encore ensablées, les civilisations orientales encore intouchées, belles, mystérieuses et cruelles, impénétrables à ceux qui ne savent s'y plier avec le respect qui très bientôt n'existera plus. Récit qui fait resurgir du passé une Palmyre encore debout, et une citadelle d'Alep qui grouillait de vies et de richesses humaines.

Merci à luocine, dont je relis la note avec délectation ... et vous devriez en faire de même ... et merci à Dominique qui fut l'initiatrice de ce voyage !

 

12/02/2017

La petite femelle, Philippe Jaenada

pauline-dubuisson-press.jpgLecteur de bonne foi, passe ton chemin, car "la petite femelle", ce n'est même plus vraiment un roman, mais une entreprise résolue, convaincue ( et même de mauvaise foi, ce qui fait que j'adore) de réhabilitation de Pauline Dubuisson, et roman ou pas, c'est juste excellent.

Pauline Dubuisson, Philippe Jaenada la vit, l'impulse, lui souffle l'âme qu'elle avait perdue quelque part dans le crime de fait divers qui a fait sa chute de presque ange déchu, et aussi sa célébrité, pour que son malheur soit vraiment total.

L'auteur reprend la vie de cette jeune fille élevée à la sauce nietzschéenne par son père qui n'en avait retenue que la ligne du plus fort. Homme d'affaire installé à Saint Malo les bains, bourgade proche de Dunkerque, André Dubuisson est un homme de caste, plus que de convictions. La mère de Pauline existe à peine, dans une sorte d'ombre neurasthénique. Les deux frères sont plus âgés et lorsqu'arrive la guerre et les troupes d'occupation, la collaboration , il n'y a plus que Pauline dans cette sinistre famille. Son père instrumentalise son jouet consentant et à partir de ses treize et jusque la fin de la guerre, Pauline passe dans les bras de plusieurs amants allemands (deux seulement avérés selon l'auteur). La rumeur lui en prêtera bien davantage, alors Jaenada rétablit les comptes, comme plus tard, pour ses amours "libres" à Lyon où elle poursuivra contre sa destinée perdue d'avance des études de médecine.

De cette adolescence déséquilibrée, l'auteur fait le tremplin de ce qui mènera Pauline vers le crime de droit commun, une triste héroïne d'un fait divers qui aurait pu être banal, somme toute, le meurtre d'un amant qui l'avait éconduite.

Mais Pauline est hors normes, et surtout en dehors des normes. Belle, intelligente, déterminée, elle est vraiment cette petite femelle qui se débat contre elle même, et veut une route peu comprise. A coups d'arguments détaillés et convaincus, l'auteur livre son plaidoyer. Il décortique et explique le moindre de ses faux pas, tripatouille le moindre rapport établi à charge, dissèque les à priori et les failles du procès, remet à l'heure les enquêtes déficientes, déficientes car toujours basées sur la faille initiale, la liberté qu'elle a eu de son corps, jusqu'à en oublier une fameuse petite culotte et des protections intimes derrière elle, au pied des lits allemands.

Pour l'auteur, aucun doute, c'est bien la société bien pensante et corseté de l'après guerre qui a fait de Pauline une coupable, forcement coupable, dirait Marguerite, si elle était encore là.

Ce long plaidoyer n'est pas une sage biographie, l'auteur investit le texte, ne se prive pas de commenter à la première personne, d'intervenir, de juger coupable, de distribuer les mauvais points, d'insérer une anecdote en apparence peu pertinente, mais qui retombe finalement sur ses deux pieds. Il y a du plaisir dans l'écriture, de l'intensité, des vibratos féministes plein la plume. Il y a autant de goût à lire cette réhabilitation en règle. Jamais il ne la lâche sa Pauline, jusqu'au bout, jusque dans la tombe que le sable aurait dû effacer, il lui tient la main et lui relève la tête.

10/12/2016

Le testament caché, Sébastian Barry

plume-plomb.gifCe roman pourrait être l'exemple parfait d'un récit où une invraisemblance en cachant une autre, on se retrouve pantois au début, et finalement, aussi à la fin.

La situation de début : Roseanne Mc Nulty a cent ans et elle est internée depuis ses vingt cinq ans dans un hôpital psychiatrique, en Irlande. Hôpital est mot trop moderne en réalité, il s'agit d'une institution, l'institution de Roscommon, dirigée par on ne sait qui, mais le fait est que les bâtiments tombent en ruine, que les rats y règnent, et que le personnel, un balayeur distrait qui se balade la braguette ouverte, n'est pas de la première fraîcheur non plus. Il a été décidé que les locataires vont être relogés dans des locaux moins vétustes, et que la modernité allait balayer la poussière du passé sordide de cet établissement. Cet exil nécessite qu'une opération diagnostique soit menée et c'est le seul docteur Grene qui s'y colle : il doit établir qui peut être rendu à la communauté des vivants, dans cette collectivité de fous, dont il se doute bien, vu les temps anciens irlandais, que beaucoup ont été internés pour raison "familiale", que leur folie a surtout été de ne pas cadrer d'avec les normes sociales en vigueur dans une Irlande à la morale rigoureusement moraliste.

Le truc qui m'a bloqué est, bêtement sans doute, l'âge de Roseanne. A 100 ans, me suis-je dit, toujours bêtement, sûrement, après 75 ans d'internement, à quels vivants cette femme pourrait-elle être rendue ? Je comprends bien que pour que le roman fonctionne, il faut que ce personnage soit complètement coupé du monde, mais alors pourquoi partir du supposé qu'elle pourrait y retourner, le genre de cogitations internes qui me fait relire trois fois la même phrase, parce que je reste collée à ma question. Et que je m'en fait une montagne, quand, en plus Roseanne décide d'écrire son journal intime, pour dire sa vérité à elle, toujours bêtement, je me dis qu'elle en a quand même mis du temps, et quand elle le cache du docteur sous les lattes du plancher, je n'y comprends plus rien à la logique romanesque du bouquin.

Il se trouve, par ailleurs que la plume de la centenaire est drôlement alerte, comme sa vélocité pour cacher le journal (mais bon admettons  ...) et que même si elle a quelques trous, quelques visions troubles de son enfance, de son père et d'une histoire de sacs de plumes et de sacs de plombs qui tombent d'une vieille tour, et d'une autre histoire d’exécution dans un cimetière, elle tient quand même drôlement la cadence du stylo.

Les trous et les embellies vont être rectifiés par le second journal intime, celui du docteur, qui mène l'enquête sur le passé de Roseanne, une recherche un peu longuette, vue qu'il se perd souvent dans son histoire de deuil à lui, celui de son couple, puis de sa femme, en enfin, en gros, de ses illusions.

Il découvre que la père de Roseanne n'est pas l'homme intègre, victime du destin malheureux qu'elle décrit. Sur fond de première révolution irlandaise, sa misère et sa triste mort furent les conséquences de trahisons et de hontes que sa fille boira, à sa tour. Elle connaîtra le destin des femmes trop jolies, brisées par la rigueur morale d'un prêtre et d'une société rétrograde où les apparences et les ragots, firent son malheur, abandonnée sans pouvoir se défendre, comme un souvenir dont même la trace a disparu. Elle avait cru pouvoir être heureuse, avec Tom, son jeune et amoureux mari, dans une nouvelle Irlande. Elle sera bannie, rejetée de la communauté pour une rencontre furtive qu'elle ne peut pas elle même expliquer, avec un homme lié aux remords de son père, ou peut-être parce qu'elle avait en elle de la folie de sa mère.

Il y a de beaux, très beaux passages, à l'irlandaise, des passages de pluies, de rayons de soleil, de baignades et de jeunesse, des tristesses, des rêves de légendes et de rédemption ... l'écriture suit les méandres des pensées des deux personnages, si bien qu'on s'y croirait ... J'avais presque réussi à passer outre les cent de Roseanne quand j'ai vu se profiler le noeud de la fin, si gros et si inutilement dramatique, qu'un saumon irlandais ne passerait pas par le chameau de l'aiguille.

03/12/2016

La dernière fuigitive, Tracy chevalier

la dernière fuigitive,tacy chevalier,romans,romans américains,romans historiques,quakersHonor Bright est quaker, elle appartient à la communauté des Amis de Bridport, en Angleterre. Et avant de partir, de traverser l'Atlantique à bord de l'Adventurer, elle fait don de tous ses quilts, et patchworks, et n'en garde qu'un, dont elle aura d'ailleurs bien besoin, mais cela elle ne le sait pas encore. D'ailleurs, elle ne sait pas grand chose, Honor, sauf qu'elle accompagne sa sœur Grace vers l'inconnu d'une maison en bois, bâtie par son futur beau-frère, Adam Cox, à Faithwello, Ohio. Une lettre est partie de l'autre côté de l'océan pour prévenir qu'elles seront deux, au lieu d'une. Avec une seule attendue par un futur mari, quaker comme il se doit.

Honor se dit qu'elle pourra toujours revenir, mais la traversée lui a fait tellement rendre tripes et boyaux que l'océan devient un espace monstrueux, qui se dresse définitivement entre elle et son passé. Lui reste sa sœur et l'inconnu, et rapidement, il n'y a plus que l'inconnu, car Grace succombe à une fièvre maligne et c'est donc seule, sans statut et sans béquille qu'Honor débarque chez Adam. Qui lui même a perdu son frère, il reste Agibail, la belle soeur, dans la fameuse maison en bois, à Faithwello, Ohio.

En chemin, la décence a fait faire une halte à Honor, dans la petite ville voisine. Elle y a rencontré Belle, une modiste qui n'a pas froid aux yeux et le whisky facile, et qui a aussi un frère, Donovan, un redouté chasseur d'esclave en fuite qui sur la route, a commencé à faire des yeux doux à l'apeurée Honor, qui n'y comprend goutte, à l'esclavage. Mais dans la maison de Belle, des bruits clandestins se font entendre derrière les cloisons de la remise, les oreilles d'Honor se deshillent petit à petit, pendant que son don pour la couture lui fait réaliser des chapeaux hauts en couleur où naissent les bouquets de fleurs en tissus, et des oiseaux aussi, alors qu'elle ne porte que le modeste bonnet qui est de mise. Silencieuse, discrète, la jeune quaker noue cependant avec la fantasque modiste des liens dont la solidité lui seront bien utiles.
Le livre raconte la maturation de l’héroïne, échouée dans un monde où tout le monde parle haut et fort, où des esclaves noirs sont en fuite, alors que d'autres choisissent les tissus les plus moirés dans le magasin d'Adam, qu'elle a fini par rejoindre pour découvrir un monde sans horizon, fermé et hostile. Car dans la maison en bois, elle doit se caser dans les coins, pièce inattendue du patchwork qu'Abigail avait commencé à coudre dans le dos d'Adam, fiancé sans fiancée, alors qu'elle est la belle sœur sans frère et Honor la troisième roue d'un autre avenir possible ... Les tensions montent, larvées, alors que Donovan ne la quitte pas des yeux ... Mais en vaillante petite héroïne, Honor se fait une des places possibles.

Finalement, un quilt bien cousu, bien serré, peut tenir aussi chaud qu'un bon vieux bouquin !

 

 

 

23/11/2016

Cent ans, Herborg Wassmo

jardin.jpgEntre 1868 et 1870, le pasteur Fredrick Jensen a peint un retable représentant Jésus dans le jardin des oliviers, mais le véritable sujet en est l'ange auquel Jésus confie son angoisse d'avant la chute. Et cet ange a les traits de Sara Suzanne Krog, née Binglind, le 19 janvier 1842 à Kjopsvik dans le Nordland. Et Suzanne est l'arrière grand mère de la narratrice et la grand mère d'Elida, et celle de sa soeur, celle qui n'a pas eu d'enfants, et Elida est la mère de Hjordis, et alors la narratrice, on comprend à la dernière ligne du roman qu'elle n'est autre que l'auteure, Herborg, qui repart en arrière pour dire le destin de ces femmes du Nordland, entre neige ordinaire, froid et naufrage, pêche et maternité, fermes à tenir et mari à vivre, autant que faire ce peut.

Sara Suzanne est la sixième enfant. Elle a les cheveux roux. A la mort de son père, elle a six ans. Elle aurait bien voulu faire quelques études, mais ce n'est pas le genre de la famille. Elle tâte un peu de la carrière de gouvernante d'enfants à la ville, puis se voit guider fermement vers le droit chemin ordinaire et se marie avec un des frères Krog, le jeune Johannes, pêcheur de son état, dur à la tache et aimant. La demande en mariage fut un peu longue car le fiancé bégaye si douloureusement qu'il préfère se taire. Il a de l'ambition, des projets, des rêves. Et Suzanne les adopte car dans ce Nordland là, ce n'est pas dans le cœur des femmes de faire un vrai mariage d'amour. Elle sera bonne épouse et bonne mère, comme elle a été bonne fille. Il y a bien ce pasteur, Frédrick Jensen, de l'autre côté de la baie, qui l'a choisie pour être le modèle de l'ange. Un homme si triste, qui ne la touchera que du bout de son pinceau, en lui torturant l'âme d'une flamme inconnue et impossible.

Cent ans plus tard, l'auteure reprend à partir de ce pinceau, sa propre histoire, qui alterne avec celle d'Elida, la fille de Suzanna, celle de ses enfants et de sa soeur. Elida en a dix, des enfants. Elle a épousé Fredick ( non, ce n'est pas le même ...) et elle aussi, à son tour, les rêves de son homme, qui lui est si fragile, qu'elle devra laisser partir certains de ses enfants, dont une sera élevée par sa propre soeur, et Elida d'accepter de devenir celle qui les a abandonnés. 

Les souvenirs personnels de la narratrice commencent à la fin de la seconde guerre mondiale, chez sa grand-mère, et aussi sa tante et en même temps qu'elle dit son histoire, elle reconstruit la leur. Le récit n'est donc pas chronologique et l'alternance des époques permet de planter la prégnance des lieux et des caractères qui, si ils se succèdent, se répondent et s'unissent : femmes à l'amour solide, dans les frimas et les aléas des bonnes années, dans les fissures de la misère. Toutes portent leurs hommes comme elles ont porté leurs enfants, comme elles portent un fardeau, bien calé sur leurs hanches qu'on devine larges, comme on porte un panier de linge ou comme on touille une confiture.

Ces femmes sont parfois trop grandes pour les hommes qu'elles accompagnent, qui peinent à les comprendre, quand ils y pensent ... ce sont elles pourtant qui poussent pour que la roue tourne, toujours ou presque, du bon côté de la vie, celui où les coqs trépassent, mais où l'on continue à écraser les myrtilles sur les tartines. De femmes en femmes, la modernité avance pourtant, mais à très petits pas, sans vraiment troubler l'ordre immuable de l'univers. 

La dernière phrase donc, révèle que cette très belle fresque sociale et intime est aussi un hommage à ces déterminations vigoureuses qui ont coulé jusqu'à elle, Herborg Wassmo.

 

19/11/2016

Compagnie K, William March

compagnie k,william march,romans,romans américains,dans le chaos du monde,première guerre mondialeCe roman est à la limite du roman. Il s'agit en effet d'une succession de très courts textes, vrais faux témoignages de soldats américains engagés dans la première guerre mondiale. Ils appartiennent à la même compagnie et c'est ce qui fait le lien entre ces compte rendus individuels, chacun faisant part d'une anecdote, sombre, absurde, drolatique si cela pouvait se dire, de leur guerre, leur engagement, leur retour. Certains se répondent, la plupart non. Un ou deux noms reviennent, la plupart non.

Ils en restent anonymes ces jeunes gens que l'on ne retrouvera plus, profondement humains, parce que leur expérience, la seule dite, est souvent très simple, très concrète. En se succédant, ces fragments d'histoire forment un tableau, troué, décousu, incomplet, et d'autant plus à l'image des fusées éclairantes qui fusant au-dessus des tranchés, labourant les sols, ne laissait qu'une image confuse, à hauteur d'hommes.

Selon la postface,, que je n'ai aucune raison de ne pas croire, ces historiettes réalistes seraient inspirées de l'expérience de l'auteur. March fut un de ces engagés, combattant lors des grandes offensives de l'armée américaine, dans les tranchées, il a vécu l'arrière, l'hopital, le retour au front, puis le retour au pays. Dans son cas, ce fut avec médailles et décorations pour actes de bravoure, mais aussi semble-t-il une forme de traumatisme qui lui fera prendre ses distances avec toute forme d'héroisme.

Les gars qu'il fait parler ne furent pas forcément braves, pas forcément lâches. La majorité n'est pas à sa place, se trouve là où il ne devrait pas être, pas au bon moment. Ainsi Sydney Borstead fut affecté à la cuisine, parce qu'il était couturier dans le civil, deux métiers de mains, selon son sergent, Wadsworth est le soldat qui voulait rester chaste, au nom d'un serment donné de fidélité, et qui ne retrouvera jamais sa belle, Peter Stafford, blessé, commettra l'impair de confondre la reine d'Angleterre avec sa bonne voisine, il ne manquait que le bonnet ...

Le plus souvent, elles sont tragiques, ces percées dans le vécu du réel de la guerre, macabres, accablantes de bêtise ou de cruautés volontaires ou involontaires. La guerre rend les hommes laids, on le sait, mais l'auteur ici nous épargne toute morale. Personne ne vient tirer les leçons, ou soumettre au patriotisme de longs discours, sauf au retour, les officiels américains qui congratulent des soldats hébétés à qui la guerre a pris une main et la musique, un avenir avec une femme, la raison, les yeux, et pas mal d'illusions.

12/11/2016

La huitième vibration, Carlo Lucarelli

figura-12-533x375.jpgDans ce roman noir, que l'auteur associe dès l'épigraphe à l'oeuvre de Joseph Conrad, "Au cœur des ténèbres", tout vibre, comme vibre une terre, des âmes, noires ou blanches, chauffées à blanc, comme vibrent les accents des dialectes italiens et éthiopiens. Sans cesse, les sonorités de ces langues se heurtent, rajoutent à la rocaille du désert qui entoure les murs immobiles et aveuglants de Massoua, la ville coloniale où s'agitent, moites, les multiples personnages des colonisateurs sanglés dans leurs uniformes collant de sueur.

Les Italiens règnent en maîtres factices dans une Érythrée de pacotille dont ils ont corrompus les femmes et les mœurs. Ils sont sardes, vénètes, pouilleux, engagés volontaires, ou forcés, et le livre retrace leur quête sans grandeur, d'argent, de justice, d'amour ou de haine, jusqu'à la bataille finale d'Adoua, la première où les forces du Négus vont faire un carnage des troupes coloniales mal entraînées, stupidement engagées sur un terrain dont ils méconnaissent les reliefs, qui leur seront autant de pièges.

Il est souvent fait référence également dans ce livre à ces photos, format sépia, où une madame noire pose avec son officier blanc, ou encore le simple gradé blanc, de première ou seconde classe, avec son fusil, où le blanc vibre sur le noir, mais c'est un livre où le noir l'emporte sur le blanc : galerie de portraits de salauds corrompus ou de salauds idéalistes, ou de salauds tout courts : Amara, celui qui rêve d'héroïsme, Cappa, celui qui pratique la magie de la corruption, Cicogna, l'ordonnance des basses besognes du major Flaminio, fantoche drogué, et halluciné, rejeton vicié et décadent d'une Italie qui tient son unique colonie comme un trophée dont elle ne sait que faire.

Les quelques personnages honnêtes sont aussi moites que les autres, et c'est un livre où l'on respire court, au rythme saccadé des chapitres, qui étirent d'abord le temps du vide colonial, le temps de sa fatuité sexuelle, puis, ils se remplissent des crimes, les plus mesquins comme les plus vicieux, vains et poisseux des petites ambitions, l'envers du décor d'opérette des photos sépia du soldat colonial, et de la colonisation, d'ailleurs, en général.

05/11/2016

Hérétiques, Leonardo Padura

christ-rembrandt7200321157967693475_1_730_526.jpgDeux épaisseurs historiques pour le prix d'un seul pavé !

Dans la première couche (la première partie), Mario Conde traîne ses gueules de bois et ses désillusions au derrière de la quête d'Elias Kaminsky dans le Cuba contemporain où les langueurs de la fête communiste ont laissé des ressorts nostalgiques à l'ex-policier et ses amis, qu'il retrouve régulièrement autour d'une bouteille ou deux, pour se tenir plus chaud ensemble. Condé met ses compétences au service du jeune artiste peintre, revenu sur les pas de son père, Daniel, et de sa mère, Marta Arnaez, une pure cubaine espagnole. Daniel lui, est fils de juifs polonais qui n'ont jamais pu mettre les pieds sur l'île. Enfant, au début de la seconde guerre mondiale, il les a attendu sur le quai du port de La Havane, en compagnie de son oncle, Joseph, chez qui il avait été envoyé par avance.  Isaias Kaminsky, sa femme, et leur petite fille Judith, ont passé une semaine dans le port, sur le Saint Louis, un bateau venu de l'Europe en proie au mal nazi, et ancré là avec ses passagers en attente d'autorisation pour débarquer. Ils avaient acheté leur liberté au prix fort, mais à Cuba, d'autres bouches avides voulurent encore se servir de ces juifs errants que l'on supposait riches. Le saint Louis repartira, plein de ces familles qui cherchaient un port. Il reviendra en Europe et les Kaminsky disparaîtront dans la Shoah.

Daniel laissera dans ce drame sa foi d'enfant en un dieu sauveur et y gagnera la solide énergie de ne plus être juif, si être juif veut dire être victime. Il sera donc cubain, avant tout par amour et par amitié. Pourtant à son tour, il s'est exilé, aux USA, où vit son fils, Hélias, qui vient donc chercher l'histoire du départ de ses parents. Et surtout l'histoire d'un tableau, un Rembrandt, un portrait de Jésus en jeune juif. En effet, c'est ce tableau qui aurait dû acheter le passage de la famille Kaminsky du bateau aux quais. Or, cette oeuvre, supposée disparue vient d'être proposée dans une vente aux enchères à Londres.

Après cette première incursion dans l'épaisseur de l'histoire, dans les traces de la communauté juive de Cuba, dont il ne reste guère que quelques échos, le livre fait un demi tour toute et reprend l'histoire du tableau, ou plutôt celle du modèle de Rembrandt, dans la nouvelle Jérusalem de 1943.

Amsterdam accueille alors la communauté juive de tout bords, Séfarades ayant fui l'Espagne de l'Inquisition, Ashkénazes poursuivis par les pogroms. Tout semble possible pour ces proscrits, ou presque, car peindre, représenter la création divine reste un blasphème, une hérésie. Or, peindre, Elias Ambrosius Montalbo de Avil, en rêve. Il poursuit Rembrandt, le grand peintre des bourgeois d'Amsterdam, de ses assiduités, défiant les règles en une double vie qu'il n'aura d'autre choix que de fuir lui aussi, à nouveau, juif errant aux confins des croyances, alors qu'un messie autoproclamé rodait vers les guerres turques ... "Quel dieu, Elias ?-N'importe lequel ... tous."

Le grand écart temporel m'a un peu coûté, je l'avoue, en quittant la chaleur cubaine pour les quais humides de la riche Amsterdam, puis, finalement, comme un moteur qui tousse sa valda historique, je suis repartie, plus attirée en outre par le Elias du XVIIème siècle que par le Mario Condé du XXIème. Entre les deux, le second est un peu poussif, déjà vu en figure désabusée, amateur frénétique de rhum bon marché, amoureux en éternel retrait, il ne m'a pas vraiment conquise. Mais le livre, si.

 

30/10/2016

14 juillet, Eric Vuillard

Monet-montorgueil.JPGLe 14 juillet, tout le monde connait, ou, du moins, tout le monde reconnait les quelques traits que l'histoire en a gardé en esquisse, un peu comme un chromo que l'on ne regarde plus parce qu'il a été trop souvent vu sous le même angle ; la colère du petit peuple parisien, la prison royale comme un défi au cœur de l'enceinte de la capitale, Camille Desmoulin au Palais Royal , Versailles au loin qui n'y comprend rien ... etc ....

Or, dans ce très court récit, Eric Vuillard change la focale et se met à la hauteur des hommes qui y étaient, du moins, du peu que l'on sait de ces anonymes qui ont fait la multitude de ce jour singulier, dans sa chaleur et leur sueur. Il dit aussi l'oubli, le tri de l'oubli, et que finalement, on achoppe avec la reconstitution d'une vérité vraie.

Quelques jours auparavant, une foule disparate, menée par la misère a découvert l'ultime luxe de la Folie Triton. En ces temps où elle crevait de faim, monsieur le propriétaire de la manufacture et ses dames s'y roulaient dans la soie. Ce jour de la Folie, la foule semble avoir découvert la vengeance, comme un excès de trop à crever, quitte à crever. Les morts de ce jour n'étaient pas des voleurs, et ne deviendront pas des martyrs, ils resteront les anonymes qui ont contribué, peut-être, à mettre le feu aux poudres du 14.

Le texte de Vuillard ne tente pas de reconstituer, mais livre le hasard comme moteur de l'histoire. Hasard qui a réuni les hommes sur la place, devant cette Bastille qui les narguait; commerçants, artisans, vagabonds, laissés pour compte du royaume, dont le point commun fut la misère, la colère, la rage et la faim. L'auteur joue de ce hasard en listant les noms, dont on ne sait pas vraiment grand chose, parfois juste rien, le métier, l'origine provinciale, pour trois ou quatre, on connait les circonstance de leur mort, pour trois ou quatre, un bout de passé ou d'avenir révolutionnaire. Si l'histoire est écrite par les vainqueurs, ceux de la Bastille n'auront pas cet honneur.

L'auteur donne à cette litanie d'anonymes un souffle quasi épique. En quelques scènes, sporadiques et confuses, comme le furent sûrement les décisions de ce jour, il montre les bouts de ficelles et les improvisations ; bouts de ficelle des armes prises la veille dans la garde meuble de la couronne, lances des preux chevaliers du temps de Philippe Auguste, canons de parade offerts par le roi de Siam, armes de pacotilles ; bouclier de Dardanus, flambeau de Zoroastre, pillés dans les théâtres.

Cette image de la révolte est haletante, elle laisse le souffle court, mais ardent.

 

24/10/2016

La reine Margot, Alexandre Dumas

la reine margot,alexandre dumas,romans,romans français,famille,je vous hais,romans historiques,guerres de religionAlexandre Dumas en roman historique ne reconstruit pas la grande histoire, il en fait une autre, avec les mêmes ingrédients que la vraie, bien obligé, mais en plus hot, et c'est plutôt réjouissant ! Il nous tord les personnages vers Machiaviel, étoffe les personnages à son goût, pour plus d'épices. Il cuisine une histoire un peu plus relevée .... Ce qui n'est pas gênant, quand on admet le parti pris du Ah, qu'est-ce qu'elle bien méchante, la reine Catherine ...

Dans ce titre, Dumas reprend la trame des guerres de religion dans sa partie la plus connue, et la plus spectaculaire, ce qui est logique vu le projet de cape et d'épée. On commence au mariage de la fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, la seule fille de toute sa bande de frères futurs rois. L'ainé est déjà mort, et à laissé sa place au second, Charles VII, qui règne. Enfin, régner est un bien grand mot .... Il a bien du mal le pauvre à rester sur son trône ... Un roi à l'esprit retors, amateur de chasse aux sensations fortes, si pusillanime qu'au lendemain du mariage de sa sœur avec Henri de Navarre, union censée scellée une forme de paix entre catholiques et protestants, il décide de livrer son ami, son père, comme il le dit, l'amiral de Coligny, à la colère des chefs catholiques, et avec lui, tout ce que Paris compte de réformés, d'un coup d'un seul, et c'est, bien sûr, la Saint Barthélémy.

Avec Dumas, foin d'explications sociologiques, politiques, voire religieuses (ben oui, dans l'affaire, ça a dû jouer un rôle quand même ...), non, tout est affaire d'humeurs royales, de stratégies de pouvoir au sein de la famille, d'amours ou de désamours fiévreux, de luttes d'ambitions au sein des Valois, mère, frères, sœur, famille de fiel et de serpent dont la pire des vipères est la Catherine, de Médicis à souhait.

Dans l'histoire selon dumas, les poisons se cachent dans les savons parfumés, les poignards se plantent dans le dos, les grands écoutent aux portes des chambres secrètes, les chausses trappes du Louvre obligent à passer par les fenêtres, les manteaux écarlates s'échangent entre deux corridors obscurs ... La reine Margot y gagne si sa mère y perd. Dumas lui donne une place de choix. Erudite, sagace, elle fait une alliance de raison avec son mari et y reste fidèle, libertine juste assez pour succomber quand même aux charmes romantiques de De la môle, un petit gentilhomme éperdu d'amour pour la reine, mais aussi de fidélité au futur roi ... Henri est conforme à ce que l'on attend de lui, puant l'ail, courant le jupon, mais avec assez de roueries politiques pour se faire aimer du roi et sauver sa peau. Et pourtant la Catherine, elle en usera des stratagèmes pour le faire tomber dans les oubliettes ! Mais Dumas ne pouvant pas céder le romanesque à la dictature de l'histoire, il le protège d'un horoscope à toute épreuve à défaut d'une réelle intelligence politique.

Oui, c'est écrit à la louche, on sent bien que le Dumas tire à la ligne, pour une scène de cape et d'épée en plus, un sombre complot échoué en supplément, mais finalement beaucoup réjouissant que ce à quoi je m'attendais.

15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

17/09/2016

Hilarion, Christophe Estrada

185-RECTO.JPGJ'ai décidé de poursuivre la série commencée par ma lecture de "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, et poursuivie par un premier conseil d'Ys, "La baronne meurt à cinq heures" de Lenormand. Il s'agit ici de son deuxième conseil, et donc de ma troisième lecture à suivre d'un roman policier historique ayant pour cadre le XVIIème. J'ai un peu craint le surdosage au départ, et puis non.

Dans ce roman, le XVIIIème est quasi finissant, du moins se teinte-il d'une certaine amertume, pourtant ce n'est que le début du règne du nouveau Louis XVI. Géographiquement, ce roman sort aussi du cadre des deux précédents, strictement parisien ou presque, pour plonger dans la province, entre Aix en Provence et Toulon, il se passe de drôles de choses ... peu philosophiques. La classe sociale mise en scène n'est pas pour rien dans l'intérêt de ce roman, point d'élite intellectuelle, mais une moyenne aristocratie provinciale qui grouille d'envies, soucieuse de ses privilèges, campée dans ses certitudes, rivée sur une réputation familiale à tenir et un rang à perpétrer, sauf que ça va être plus compliqué que prévu, étant donné l'état des fils des bonnes familles ....

J'ai d'abord cru que j'avais commencé par le second de la série, car le chevalier Hilarion, arrive, héros de cape, mais surtout d'épée, en Aix, chez sa tante, charmante snob, tout auréolé d'une gloire et d'une réputation acquise par l'habilité de sa lame et sa force de caractère : il vient de réprimer, sans coup férir, la révolte des pénitents rouges, confrérie aristocratique qui s'était soulevée contre l'absolutisme royal. Aussi beau, que jeune, orgueilleux et habile, et un peu tourmenté quand même, Hilarion jouit d'un statut privilégié, puisqu'en dehors de toute institution, directement mandaté par le roi, lorsque le scandale éclate, il garde les mains libres et le sauf conduit pour farfouiller dans le caca, un sacré merdier en réalité qu'inaugure un premier meurtre de fils de bonne famille.

Et le fiston est dans un sale état, pas aristocratique du tout, assassiné et émasculé, retrouvé dans une ruelle puante, recroquevillé comme un bébé dans une fontaine asséchée. Sa réputation n'était pas sans tâche à ce jeune nobliau, mais les éléments très scabreux de son exécution, révèlent les pratiques honteuses des jeunes militaires, appelés à servir dans la marine du roi, mais qui conquièrent surtout les garçons au cul ferme qui en font commerce, faute de pouvoir faire carrière.

La construction de l'enquête est simple, mais rigoureuse ; un meurtre, qui annonce une série, des motivations obscures qui conservent une certaine nébulosité jusqu'à la fin, une complexité des personnages secondaires qui garantit l'intérêt du lecteur. Sans contexte, ce titre gagne la palme sur les deux précédents, surtout par l'atmosphère historique qui fourmille de détails plus psychologiques et sociaux que dans les deux précédents. Il ne s'agit plus seulement de faire véridique, mais surtout de faire comprendre un fonctionnement social et ses désuétudes, ses clivages d'orgueil, ses bouffissures vaniteuses qui vont faire tomber les têtes perruques comme Hilarion fait tomber les masques.

Un très bon conseil d'Ys, à suivre ....

 

 

11/09/2016

La baronne meurt à cinq heures, Frédéric Lenormand

la baronne meurt à cinq heures,romans,séries policières,romans policiers,romans françaisEn commentaire de ma note sur "L'énigme des Blancs manteaux" de Parot, Sandrine recommandait deux autres séries du même genre, policiers historiques, et qui plus est, se déroulant à la même période, le dix huit siècle : "Voltaire mène l'enquête" série de Frédéric Lenormand, donc, et "Hilarion" de Christopher Estrada. Piquée par la curiosité et mon goût immodéré pour le dix huitième ( quand ce n'est pas le dix septième qui est en scène, je me contente du suivant), je me suis donc lancée dans une entreprise comparative entre ses trois visions historiques et écritures policières.

Dans "La baronne meurt à cinq heures", on découvre un Voltaire sautillant et encore entre deux chaises à Paris. En 1933, il n'a pas encore publié ses "Lettres anglaises" et se prend pour un grand tragédien. Il tient donc une place non négligeable dans les débats et salons mondains, mais pas tout à fait celle qui sera la sienne en devenant l'épine dans le pied du pouvoir. Il a encore pignon sur rue, enfin presque ... Puisqu'il s'agit de trouver un nouveau protecteur, vu que M. de Maisons, qui lui assurait jusque là gite et couverts, a eu la malencontreuse idée de disparaître subitement.

La Providence vient en aide à celui qui sait en tirer profit, et ce Voltaire là (comme le vrai, sûrement d'ailleurs), sait fort bien y pourvoir, et elle se matérialise sous les traits de Madame Fontaine Martel, baronne, riche, veuve, peu pieuse, mais de fort peu d'esprit et plutôt pingre. Voltaire s'en accommode et lui monte un salon littéraire correct, histoire de point trop s'ennuyer en cette rude compagnie et de continuer à fignoler son image publique.

Seulement voilà, on lui assassine sa baronne ... Pressé par la nécessité qui fait lui fait loi de trouver le coupable, à moins d'être lui-même désigné par un piètre mais tenace policier, Voltaire caracole de soupçons en soupçons, car la baronne souffrait quand même d'une famille en panier de crabe : une fille janséniste, une vague cousine arriviste et une autre jeune fille, fort dévote en sciences botaniques ... En chemin, il croise celui d'Emilie Du Chatelet, enceinte jusqu'au yeux, alors que mariée à un fantôme, ce qui lui laisse, tout doucement, le temps de succomber aux charmes tout relatifs du philosophe.

L'image est d'Epinal mais ce n'est pas déplaisant du tout, car truffé de bons mots et de clins d’œil. Ce Voltaire, enquêteur malgré lui, est campé avec ses torts et ses travers ; brillant mais arriviste, libertin mais prudent, iconoclaste mais hypocondriaque, profiteur, et même quelque peu usurier sur les bords. L'époque est, elle aussi très bien amenée, et l'enquête classique, coule de source sûre, égrainant les détails pittoresques que chaque suspecte permet de suivre, chacune dans son domaine.

Un bon conseil, très facile à suivre !

 

 

 

29/08/2016

La traversée du continent, Michel Tremblay

CN002643_l.jpgRhéauna, dite Nana, dix ans, va traverser le continent canadien en trois étapes et trois rêves.

Elle part de sainte Maria de Saskatchewan, une petite communauté francophone, loin de toute urbanité, perdue au milieu des champs de blés d'Inde. Et pour cette petite fille, le déchirement est immense, si intense même, qu'il n'y a presque pas de mots à mettre dessus. En tout cas, elle n'arrivera pas à les dire à ceux qu'elle doit quitter à jamais, elle le sait ; sa grand-mère et son grand père, Joséphine et Méo. Nana vit chez eux depuis toujours, ou presque. Comme ses deux soeurs plus jeunes, elle n'a aucune souvenir de sa vie d'avant, avec sa mère dont elle ne garde même pas trace du visage. Fille rebelle de Joséphine et Méo, elle avait fui le confinement rural pour aller gagner une vie qu'elle rêvait plus large à Providence, USA.

Trois filles et un mari disparu en mer plus tard, la mère a jeté l'éponge, et les filles ne l'ont jamais revue.

A Sainte maria, elle ne leur manque d'ailleurs pas, les petites se régalent de tendresse, des plats de Joséphine, du coucher de soleil de Méo, et des confiseries du dimanche. Elles ont grandi là, au milieu des bruits du blé d'Inde qui pousse à son rythme. Alors, la demande de la mère, que Nana vienne vivre auprès d'elle à Québec, tombe comme un couperet. Sans recours ni explication.

Le départ et la traversée sont organisés et ont fait connaissance avec les membres de la famille Desrosiers qui jalonnent l'itinéraire ferroviaire de Nana : trois de ses tantes qui l’accueillent tour à tour dans trois maisons et trois villes, de plus en plus grandes, de plus en plus modernes. La solitude de la petite fille et sa tristesse se mêlent à sa curiosité et à sa découvertes des contradictions énigmatiques des adultes.

Régina Desrosier, d'abord, est la tante qui ne s'est jamais mariée. Sèche, revêche, pingre et amère, elle se révèle pourtant artiste échevelée de musique au piano. L'énigme d'un étrange concert se referme au matin. La seconde halte est prise en main par sa sœur, la terrible Babette. Elle est célèbre pour ses saperlipopettes aussi efficaces que redoutés, mène son monde comme un chef d'orchestre survolté et nourrit sans trêve un mari pachydermique, dont le regard supplie la fin. de cette énigme là, non plus, Nana n'aura pas la clef, mais elle commence à voir que les failles des adultes sont aussi douloureuses que complexes, et réalise que le cocon du départ est de plus en plus inaccessible. La dernière tante est Ti-Lou, la louve d'Ottawa, qui sent fort le gardénia et le scandale, ce dont elle n'a cure. Le trajet s'achève sur le quai de Québec, face à l'inconnue qu'est sa mère et à la désillusion des quelques espoirs que la petite fille avait réussi à se forger.

Une itinérance prégnante, écrite dans une bien belle langue, ponctuées d'expressions et de tournures qui fleurent bon la langue française de l'autre côté de l'Atlantique. L'identité du pays est ainsi marqué, de même que les figures de ces femmes, des grandes figures que Nana scrute avec autant d'acuité que les voitures, les immeubles à étages, l'animation des rues. Pour elle, tout est neuf et nouveau, et tout est complexe à appréhender, d'un bain chaud, à trop de beurre sur le maïs, trop de parfum autour d'une trop belle femme.

La diaspora des Desrosiers est un cycle qui comporte neuf tomes, nul doute que le second, "La traversée de la ville" fera partie de mes prochaines lectures, laisser Nana sur le quai m'a fendu le cœur !

24/08/2016

Beloved, Toni Morrison

Garner_Margaret_.jpgDepuis ma découverte de cette auteure avec "Home", court texte juste sublime mais qui m'avait bien secouée, je voulais y revenir à la grande dame de la littérature, même si cette grandeur me fait toujours un peu peur. J'ai donc mis du temps à venir à Beloved, mais pas à le lire, et à vraiment apprécier de me faire encore un peu secouer.

"Beloved" est un texte plus complexe que "Home", plus déstabilisant car puisant davantage dans l'imaginaire de l'esclavage que dans une forme de reconstitution historique.

Beloved est le prénom de la petite fille que sa mère, Sethe, esclave en fuite, a assassiné alors que son maitre l'avait retrouvée et venait la reprendre dans son refuge. Avant, il y avait eu l'organisation ratée de cette fuite, elle y a perdu son mari, et ce qui lui restait de dignité. Beloved est aussi le nom du fantôme qui va se matérialiser auprès de Sethe, dix-huit ans après le drame. Entre les deux temps, beloved est l'esprit qui hante la maison, le refuge, le 124 à Cincinnati, où vivait la famille de Sethe, ses deux fils, sa fille née pendant la fuite, Denver, et la grand-mère. Les deux fils ont fini par partir, par fuir ce refuge qui n'en est plus un, où sévit le remords, la culpabilité et la honte, que rapelle sans cesse l'invisible esprit qui tourmente les travaux domestiques. Peut-être ont-ils aussi fui leur mère qui a tué et qui en a gardé les yeux vides.

La grand-mère, elle aussi, a abandonné la maison à la querelle. Rachetée par son fils, le mari disparu de Sethe, elle avait commencé une forme de reconquête d'une liberté inconnue. Mais, après le meurtre de Beloved, elle a laissé la place à la haine, et n'a plus vécu que pour voir quelques couleurs vives qui surnageraient du naufrage de soi qu'est l'esclavage, de ne pas connaître ses enfants, de ne même pas savoir où ils sont, de n'en avoir aucun souvenirs, qu'une ou deux images fugaces de viols et de pendaisons. C'est ce naufrage que Sethe a voulu éviter à ses enfants. Elle a tué par amour, mais le fantôme ne le lui pardonne pas.

 Quand arrive Paul D, un rescapé lui aussi, une autre vie serait peut-être possible, il pourrait peut-être chasser le fantôme. Paul D a connu Sethe avant sa fuite, avant l'évasion de la plantation du bon accueil, devenue un enfer comme les autres, après la mort du "bon maître", monsieur Garner, qui traitait ses esclaves presque comme des hommes. Mais ce petit avenir devra être arraché au fantôme de Beloved.

C'est une histoire contée avec lacunes car la douleur des personnages ne peut être dite avec une logique et une cohérence linéaire. C'est une histoire dont on comble les trous par des circonvolutions qui se répètent, et petit à petit, se complètent. Une histoire de personnages fracassés qui tentent de devenir des individus conscients, de pouvoir faire des choix. Mais, évidemment, lorsque l'on a jamais eu le droit d'être conscient et encore moins de faire des choix, la démarche ne va pas de soi, de recoller les morceaux.

La force du roman est le recours à une forme d'imaginaire magique qui est la seule manière de dire ce qui n'est que magma : l'histoire de l'esclavage vécue de l'intérieur des hommes et des femmes, ici, surtout des femmes, à qui était refusé d'être mère, épouse, que les maitres utilisaient comme reproductrices, bêtes à pondre d'autres esclaves gratuitement, à qui on mettait dans la bouche un mors, pour les mater, mors qui, à force d'être porté, pouvait donner aux bouches la grimace d'un sourire torturé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13/07/2016

L'énigme des Blancs-Manteaux, Jean François Parot

l'énigme des blancs manteaux,jean françois parot,romans,romans français,romans historiques,romans policiers,séries policièresLe premier tome d'une série qui joue dans la cour des policiers historiques et présente tous les traits d'une série à suivre.

Nicolas Le Floch est tout droit sorti de sa Guérande natale où rien ne le prédisposait à une illustre carrière. Il est envoyé à Paris, sans rien y comprendre, mandaté par son parrain, auprès de Monsieur de Sartine, chef des affaires secrètes de Louis XV et aussi, grands collectionneur de perruques. Nicolas est du genre héros populaire, par ses origines, pour commencer. Enfant trouvé, il a cependant été bien élevé et choyé par un chamoine éclairé et sa fidèle servante qui l'a initié aux parfums culinaires. Il est plein d'autres qualités, honnête, perspicace, il attire naturellement la sympathie et les amitiés ... Son apprentissage dans le monde du crime va donc se faire à la mode exprès.

Bombardé espion de qualité, il se retrouve enquêteur muni des pleins pouvoirs, traitement exceptionnel qui permet à l'enquête de s'étoffer rapidement. Et elle est en fait plutôt touffue, d'autant plus que le cadre historique, le Paris du XVIII ème siècle, est reconstitué avec force détails, visuels et olfactifs. On se plait à suivre l'apprenti dans les différents milieux sociaux que son enquête l'amène à côtoyer ; de la maison bourgeoise à la maison de plaisir, en passant par la gueuserie des indicateurs ou des témoins, en flirtant avec le monde du jeu et de la corruption.

les personnages secondaires permettent aussi de pénétrer un peu plus l'esprit du temps ; on sent l'esprit philosophique qui s'incarne dans certains et se mêle aux fragrances du bon goût qui permettent de goûter, par procuration livresque, à un certain art de vivre, et de cuisiner ...

En effet Nicolas est fine gueule, en plus d'être fin d'esprit. Il débusque, avec quelques encombres quand même, la vérité derrière les cadavres qui s'accumulent .. mais seulement ceux des méchants, même des méchants innocents, ce qui assure une lecture fluide et sans à-coups dérangeants pour les cœurs sensibles. Il y a bien quelques autopsies et flatulences mortifères et macabres, mais rien de bien sordide finalement. Et à la fin, tout s'éclaire dans le meilleur des mondes possibles ...

Intrigue bien pensante, enquêteur de bonne foi, documentation de bon aloi, époque puissante en possibles rebondissements divers, variétés des plaisirs ... De bons ingrédients mitonnés par une plume classique et efficace, sans fioritures, soit, mais pourquoi ne pas suivre les routes bien tracées ?

03/06/2016

Blés de Dougga, Alia Mabrouk

les blés de dougga,alia mabrouk,romans,romans tunisie,romans historiques,déceptions.Dougga dépend de Carthage et Cathage dépend de Rome. le peuple de Rome a faim et les terres de Dougga ont du blé à foison. L'empire commence à s'effriter, les Barbares ont remporté quelques victoires, et Dougga commence à le savoir. La protection accordée par l'Empire baisse la garde, alors que les impôts imposés aux provinces en échange, augmente. En ce début d'été antique, Rome pour apaiser son peuple exige de ses possessions lointaines le double de la moisson habituelle.

C'est la mission que le jeune et beau procurateur Caecilius Metellus s'est vu confié et qu'il compte mener à bien en arrivant dans la ville assoupie, pour le moment dans la torpeur des terres africaines. Il y retrouve un ami, Marcillius, représentant officiel de Rome en cette terre anciennement numide, riche et fertile, que Rome a asservi, du temps de sa puissance. Si Caecilius se veut fidèle à l'Empire et à son bon droit, Marcillius, lui, a commencé à douter. Un peu, seulement.
Ce qui ne l'empêche d'offrir fraîcheur de la demeure et cénas pléthoriques. Caecilus arpente la ville, découvrant thermes, marchés, temples et richesses. Il se laisse séduire, lui, l'homme des étendues de mer bleue, par les charmes des vagues blondes des blés et autres odeurs du vent qui passe. Une séduction qui reste inconstante, pas suffisante en tout cas pour comprendre que la misère guette les populations, si ses exigences demeurent aussi élevées. Les seigneurs locaux ont préparé une coalition, qui tente de lui faire raison revenir. Mais fidèle à un idéal qui l'a élevé, Caecilus n'en retire que la gloire de les vaincre et l'énervement de les entendre.

Qui n'a qu'une oreille n'a point de raison, aurait pu être le fil conducteur de cette histoire, qui en fait n'en a guère, de fil. Le charme exotique du cadre et de cette antiquité carthaginoise est rapidement rompu par le trop plein d'érudition. L'auteure connait si bien son arrière plan historique qu'elle en met partout, ça déborde de l'histoire. Les personnages restent plats, sans liens, on les croise et ils disparaissent du noeud de l'histoire, n'ayant plus rien à faire, support d'un morceau d'exotisme , d'une odeur, d'une pratique, d'un dialogue ... Un ou deux chrétiens, deux prostituées, une beauté fatale, un prêtre taciturne, des courses de chevaux, on a l'impression d'un passage en revue.

Et si on garde l'envie de plonger dans des thermes à mosaïques avec le beau ( mais quand même pas fun) Caecilius, et de se faire au passage masser les petons par le gros balèze des bains, l'ancrage social, politique et le dilemme intime sont tellement esquissés qu'on les perd complétement de vue.

Et c'est quand même dommage.

 

 

17/04/2016

La part de l'autre, Eric Emmanuel Schmitt

star.jpgIl est rare que je fasse une note sur un abandon de lecture, d'abord parce qu'il est très rare que j'abandonne un livre en cours de lecture, et ensuite parce que je n'ai pas abandonné une lecture depuis des années. ce qui fait deux très bonnes raisons. Quand je m'ennuie, je m'ennuie jusqu'au bout, consciencieusement, la main devant la bouche, parce que je suis polie, et les yeux parcourant en diagonale les mots que je ne lis plus. Mais ils ne s'en rendent pas compte, donc, ce n'est pas grave, et je peux en toute bonne foi, dire que, si, je l'ai terminé, ce livre. Et comme j'ai assez peu l'occasion de faire preuve de vraie bonne foi, alors j'en profite.

Mais en ce qui concerne cet abandon ci, il est tellement remarquable que je peux l'argumenter, par conséquent, je ne vais pas m'en priver. Un abandon lâche, puisque sans combat, un abandon exprès, le temps d'un aller retour en bus de chez moi vers une terrasse et de la terrasse à chez moi, quinze pages à l'aller, et quinze pages au retour, ce qui fait que j'ai abandonné à la page trente, et encore j'ai lu les trente parce qu'au milieu de l'aller de retour, lorsque j'ai décidé d'arrêter, je n'avais pas d'autres livres dans mon sac.

A vrai dire, j'avais quasiment décidé d'abandonner avant de le lire, en l'achetant, mais je voulais voir si j'avais raison. Ce qui fait aussi de cette note la plus chère de mon blog. Huit euros 10 pour le livre,  plus le prix des deux tickets, j'ai explosé mon budget de l'abandon. La prochaine fois, j'accepterai de ne pas savoir si j'avais tort ou raison.

Et tout cela parce que je ne peux pas me mettre dans la tête d'Hitler, ni celui qui a été refusé aux Beaux Arts, ni l'autre, celui qui a été accepté, le livre alterne les deux, alors que déjà un, cela fait beaucoup, mais alors deux, cela fait deux de trop. J'ai un barrage anti-fiction qui explose la lecture, ça m'avait déjà fait le même coup avec "Il est de retour" . Ce pourquoi, je me doutais bien que je n'y arriverai pas. J'ai quand même demandé à mon amie A., mon mentor en terme de littérature, (il faudra quand même que j'arrive à faire une note sur "Les gens dans l'enveloppe") entre la page quinze et la page trente, c'est-à-dire sur la terrasse, en gros, "tu l'as lu ?". Elle m'a juste dit "non".

Et vient mon argumentation, sommaire, parce qu'en trente pages, c'est vite torché : voilà un livre où l'on me présente un Hitler trop aimé de sa maman pour pouvoir supporter la vision d'une femme nue et qui s'évanouit quand il doit en dessiner une, le pauvre ...,  un frustré sexuel qui nourrit son complexe de supériorité du rêve inassouvi de tuer son père, qui a fait tant de mal à maman, un malade que Freud se mêle de guérir, la maman étant morte d'un cancer du sein, le pauvre garçon ne peut pas en supporter la vue, ni même dire le mot, "sein" ... Je me suis arrêtée là.

Je ne saurai jamais ce qui est arrivé à l'Hitler admis aux Beaux Arts, mais je sais ce qui est arrivé par l'autre. Ce savoir fictif est rendu non valide par celui de la réalité. Alors peu importe le Hitler et sa maman, son papa, son saint frusquin et sa quéquette molle. Je m'en tape le coquillard de la quéquette d'Hitler et de son complexe d’œdipe. Face à l'histoire, c'est un postulat qui me parait accablant, et je me dis que lire et relire la banalité du mal d’Hanna Harendt est le seul vrai devoir de celui qui mêle la réalité et la fiction à la sauce psy à deux balles.