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23/04/2017

Marcher droit, tourner en rond, Emmanuel Venet

asperger.jpgOui, je sais, ce n'est pas le jour, mais avant d'arrêter de se marrer (si tant est que l'on se marrait avant d'ailleurs !), prenez dans ce livre un bol d'air d'amour ...

Le narrateur de ce court roman jubilatoire est un autiste Alzperger, ce qui réduit considérablement son champ de sociabilité. Le récit se limite donc à son champ d'analyse familial, mais il y a de quoi faire, et de quoi dire. Le temps de l'enterrement de son grand mère marguerite, il en tire le portrait de tous les membres qui la compose, incluant trois membres déjà morts, deux absents et ceux qui l'ont fui. Le narrateur voit et dit la vérité droite que lui permet son angle de vue de côté. 

 Sa passion du scrabble et des catastrophes aériennes, doublés d'une redoutable efficacité au jeu du petit bac, l'éloigne du commun de sa famille. Mais pas que ... Grand mère, tantes, cousines, cousins sont loin de lui qui voit clair sous leur masque et les mensonges débités à la gloire de la morte. La singularité de sa voix et de son regard lui fait croquer des portraits moraux qui se révèlent pitoyables de bêtise et d'égoïsmes, derrière les discours de façade de l'enterrement de la grand mère.

Son grand sujet à notre narrateur, c'est la vérité, mais aussi l'amour. Pas ceux que vivent ses proches : amours matérialistes et mesquins, qui intègrent dès le départ l'idée de leur fin, l'idée de la dissolution inévitable des sentiments dans le quotidien, ses amours toujours sexués d'un sexe triste que les siens évoquent en des termes vulgaires et crus, ces amours qui peuvent se succéder en mariages ratés et enfants enfantés. Non. Le sien est pur, éternel et à sens unique, aussi ... Son objet s'incarne en Sophie Sylvestre, sa star du lycée, intouchée et désormais inapprochable pour lui (il faut dire qu'il a un sens de la communication qui peut-être quelque peu radical). Elle est son idéal et si Sophie, qui se voulait comédienne, n'a pas fait une bien grande carrière, les traces de ses figurations, ses quelques secondes de présence en arrière plan sur la pellicule, font le bonheur du narrateur. Alors il s'en régale. Et aussi, il la rêve. Il rêve leur vie à deux, une vie où Sophie aimerait le scrabble et le jeu du bac ... une vie aussi puérilement sentimentale que les amours familiales sont minablement réelles.

Drôle et triste, Emmanuel Venet a une plume juste et singulière, un regard affûté des petits riens de la bêtise sociale, des vues basses et lasses, à la visée courte, autant que son narrateur, qui pense droit, même si c'est pour lui aussi, tourner en rond ... 

Découvert par ici et j'en profite pour dire qu'une autre pépite dénichée chez keisha est sortie en poche, "Une plage au pôle nord" ; c'est ici pour elle et là pour moi !

 Des antidotes dont on va peut-être avoir besoin !

20/04/2017

Le cas Malaussène, Daniel Pennac

480_17479_vignette_Photo-Pennac-2.jpgJe l'avais un peu perdu de vue le Benjamin, après mes lectures ennamourées du bouc émissaire le plus célèbre de la littérature française, un peu lassée, et c'est un comble, des ficelles qui m'avaient tant plu. Lecteur, lectrice, nous parfois bien pusillanimes et bien ingrats ... de rechigner à jubiler, encore et encore .....

Benjamin est de retour, un peu vieilli, un peu plus esseulé. La nouvelle génération a pris le large, loin du Vercors, l'enclave protectrice des remous du monde. Benjamin y est presque en vacances, entre deux skyppe avec ses rejetons partis faire œuvres humanitaires aux quatre coins du monde. Presque, parce que la Reine Zabo lui a confié la mission d'y planquer son nouvel auteur vedette de la nouvelle ligne éditoriale qu'elle impose à la maison ; la vévé, la vérité vraie. Pas le réalisme, mais la confession du pire vécu sans filtre. Alceste, l'auteur phare, est poursuivi par les membres de sa propre famille pour avoir dévoilé les supercheries de leurs parents (supercheries cruelles mais à la sauce Pennac, de la supercherie littéraire ...) dans un premier best seller "Ils m'ont menti". Alceste est donc forcément, l'ennemi de Benjamin, tenant de la fiction à tout crin, et de la fiction, il y en a ...

Un de ses fils conducteurs est l'enlèvement d'un racheteur d'entreprises en faillitte, parti toucher le chèque de son parachute doré en short et canne à pêche. Fort en gueule, cynique, il a résisté à Verdun, c'est dire qu'il a de la couenne, le bougre. Ben oui, Verdun est là, toujours aussi droite que la justice, et Julia, aussi, et la troisième version de Julius le chien, toujours aussi conforme à la première, il y a tous les anciens, ceux qui ont survécus, et même les disparus dont les mânes planent, protectrices, sur l'agitation échevelée d'une tribu en constante progression numérique, mais en parfaite continuité chimérique d'avec les valeurs tribales. Et les nouveaux venus se raccrochent comme ils le peuvent à la machine à histoire lancée par Pennac à toute allure, chamboulant en rigolant, sûrement, les frontières de la fiction.

Car, c'est bien du rôle de la fiction dont on nous parle ici, et l'auteur, particulièrement joueur, construit un puzzle rétrospectif et prospectif, point du tout nostalgique, ( j'ai particulièrement souri à la réutilisation du succès de la trilogie d'origine comme trompe l'oeil, effet "vache qui rit" garanti !) : un jeu de miroirs et de passe passe littéraire, dont les rides sourient, aussi pétillantes et malicieuses qu'un clin d'oeil. Une fiction qui dit une vérité sur un certain fonctionnement du monde, et du bien contre le mal, les Malaussène contre le reste du monde, en gros !

16/04/2017

Souviens toi de moi comme ça, Bret Anthony Johnston

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Dans les trois premières pages, un personnage saute d'un pont, un beau pont, un arc de cordes en acier, et vous allez passer le reste du roman à ne pas vouloir que ce soit un des Campbell.

Les Campbell sont quatre. Ils étaient quatre, puis trois et maintenant, ils sont à nouveau quatre. Cela aurait pu être des retrouvailles, mais l'auteur vous raconte une autre histoire. A onze ans, Justin Campbell a disparu. Un après-midi, il est parti faire du skate, juste comme d'habitude un peu énervé par son petit frère, une histoire pas grave, un truc de frère ainé et de petit frère. Et Justin n'est pas revenu. Quatre ans après, il est retrouvé, par le plus grand des hasards, parce qu'on ne le recherchait presque plus, à force de messages lancés sur les ondes, de battues en terre et en mer, de fausses pistes en erreurs, en fausses joies et fausses reconnaissances. Et Justin est retrouvé sur un marché, juste de l'autre côté du pont de Harbor Bridge, de l'autre côté de la ville où pendant quatre ans, il avait disparu. Un Justin presque pareil, avec un serpent et quatre ans en plus.

Pendant ses quatre ans, les trois campbell ont survécu, à la fois soudés par le même manque, puis séparés par ce même manque. La mère, Laura, fait dans l'humanitaire pour dauphin en danger, fuyant ainsi un foyer en rupture, Griff, le jeune frère aurait pu tomber amoureux de la fantasque Fiona, mais on ne tombe pas amoureux normalement quand on a un frère disparu. Il fait du skate dans une vieille piscine, à corps perdu, comme d'autres surnagent. et le père, Eric a tenté une relation adultère des plus moroses et vaine.

Mais le roman ne raconte pas cette histoire de l'attente, mais celle du retour de Justin, de ce même et autre Justin. Car le silence de l'attente ne se répare pas d'un coup de baguette magique, et Justin a quatre ans d' autre histoire que la leur. Alors quand elle se dessine, cette histoire, remords, hontes, vengeances, taraudent et les soupapes se tendent. Justin est revenu, mais c'est alors que chacun aurait pu avoir envie de sauter du pont. 

Dérangeant, haletant, à dévorer.

 

26/02/2017

Numéro 11, Jonathan Coe

numéro 11,jonathan coe,romans,romans angleterre,satire,burlesque,au jour d'aujourd'huiC'est un roman melting-pot pot où l'auteur semble si à l'aise avec son oeuvre, qu'il emmêle les pinceaux et construit, avec une  communicative jubilation, un tableau final, hétéroclite et super malin. Il balade son lecteur dans différents sous sols, lecteur qui se retrouve sans cesse à se demander ce qu'il est en train de lire, motivant une attitude distanciée qui sert parfaitement le propos, si tant est qu'il n'y en ai qu'un ...

La tonalité dominante serait sans doute finalement, après méditation avec moi même, le roman social, mais un social modelé fantastique ou fantasque dont toutes les occurrences se rattachent à un seul personnage, Rachel. Ce qui fait un social échevelé (du coup, je crée la catégorie, mais elle ne va pas être vite remplie, parce que des comme cela, il n'y en a pas beaucoup quand même ...)

Dans la campagne anglaise, mais une campagne de pavillons et de petits jardins clos, (on oublie Austen),  Rachel, en vacances avec son frère chez ses grands parents, est une petite fille qui fait connaissance avec le mensonge, la peur et rencontre pour la première fois, la folle à l'oiseau. L'envers du décor ne lui en sera révélé que bien plus tard.

On la laisse pour suivre, plus ou moins, son amie d'adolescence, Alison, perdue de vue par Rachel, à cause d'une lettre manquante dans un message sur un réseau social éphémère. Et c'est à partir d'Alison, et de la mère de celle ci surtout, Val, qu'est permis une virée au vitriol dans l'univers de la télé réalité, en un épisode caricatural de l'attrape cœur de la célébrité qui mange les âmes, même de bonne volonté. Val y perdra les quelques illusions que sa vie d'ex chanteuse d'un succès, lui avait encore laissé dans son pavillon que la crise refroidit sans pitié.

Alison fait une autre cible de choix à la force destructrice du nouvel ordre social à l'anglaise. Handicapée, de couleur et homosexuelle, ( ben oui, il y en a qui abusent quand même ... ), elle ne voit pas fondre sur elle le bec et les ongles vernis de la fille d'Hilary Winshak (oui les affreux Winshak du Testament à l'anglaise), Joséphine, qui, pour conquérir sa marque de fabrique journalistique : "la crise c'est la faute des pauvres qui profitent des allocs", n'hésite devant aucune vilenie. Digne fille de sa mère, de son père, de sa caste de privilégiés cloîtrés dans un monde douillet qui plane, menaçant et invisible. 

Dans ce monde des riches, Rachel s'y retrouve coincée, par hasard. Elle est est la préceptrice des enfants Gunn ; un jeune homme, deux petites filles, un père ultra mondialiste, une mère bâtisseuse d'une étrange extension en sous sol de leur demeure ultra sécurisée de Goulcester Road, près de Hyde Park où Livia, réfugiée albanaise, exerce avec une sagesse toute orientale, le métier de promeneuse de chiens, chiens dont elle ne voit jamais les richissimes propriétaires, comme Rachel voit peu les parents Gunn, de l'autre côté des portes à codes de la maison. Mais dans les sous sols grouillent des invisibles ....

Même si certains personnages sont les descendants des méchants du fabuleux "Testament à l'anglaise", ce roman n'en est pas la suite, il est parfaitement autonome, même si dans la même veine, à la fois satirique et drolatique. Il extirpe du réel les mêmes saloperies de l'exploitation, la même indifférence de la richesse envers ce qui grouille à ses pieds ; le monde des petits boys, prêts à même devenir des menus-potiches vivantes lors d'un banquet surréaliste où un inspecteur, Nathan, digne de son but humanitaire, fait, quand même avancer un peu de justice et pousser la romance.

Hétéroclite, soit, mais pas foutraque, on y retrouve sans problème le Coe à la plume de vitriol, et ses dérapages contrôlés vers le burlesque qui décape.

Dois-je vraiment rajouter que j'ai adoré ?

 

15/02/2017

Histoire de l'amour, Nicole Krauss

histoire de l'amour,nicole krauss,romans,romans américains,pépiteJe ne sais pas si on peut faire un titre plus nunuche que celui-là, pour torpiller un bouquin, il est juste parfait, mais alors que l'on s’attend à du suintant et du dégoulinant du sentiment, on trouve du touchant et du tranchant en même temps et une délicate mise en abîme dont les facettes prennent tour à tour vie. Il faut donc suivre un parcours sinueux à la poursuite d'un livre qui a pour titre "Histoire de l'amour", dont l'auteur n'a tiré aucune gloire mais la jeune fille qui porte le prénom de celle pour qui il a été écrit, Alma, raconte l'histoire d'Alma.

Alma bis raconte son histoire, celle de son frère Bird, celle de sa mère qui pourrait se nommer Pénélope. Au départ, il n'est pas question du livre, mais du père, solaire, aventurier, qui est mort et qui pèse lourd. Son ombre gère leur quotidien et la première quête d'Alma est celle d'une autre histoire pour sa mère. Il s'agit de la tirer de son engourdissement sentimental, car toujours amoureuse, elle se cantonne dans le fantasque dépressif. Pour Alma, la tâche est rude, trouver un amoureux pour une traductrice d'écrivains exclusivement morts, et qui reste en pyjama toute la journée, n'étant pas chose facile, quand on a quatorze ans, de la peine au coeur, sans compter un frère qui s'est pris pour un oiseau avant de se consacrer à une carrière exclusive d'élu du dieu juif. Alma complote des rendez-vous voués à l'échec mais qui vont la mettre sur la piste du livre qui parle de l'amour pour l'autre Alma.

Pas très loin de chez Alma, à Chinatown, vit Léo, vieux célibataire, bourru et asocial. Autrefois, dans un autre temps, celui d'avant l'extermination, et dans un autre lieu, la Pologne, il a été l'amoureux éperdu de la fille la plus aimée du monde. maintenant, il cohabite plus ou moins pacifiquement avec son voisin, Bruno, couple bancal dont le lointain passé est devenu flou.  Léo fut serrurier, il sait crocheter les secrets, même si le sien est enfoui depuis longtemps à l'intérieur d'un cœur fichu. Il tape une histoire sur une vieille machine et une fois par jour, il s'arrange pour que son vieux corps délabré soit vu, au moins une fois, être regardé. Ce qui n'est pas toujours du meilleur goût pour ses victimes, d'ailleurs ...

 Plus loin, beaucoup plus loin, un autre exilé, Zvi Litvinoff, cache un manuscrit, dont le voyage est peut-être achevé, alors qu'un autre écrivain est mort, tout près d'Alma, qui ne sait toujours pas ce qu'elle cherche, mais qui aurait pu le trouver. Du coup, le livre aurait été un conte de fées, mais finalement, c'est juste un poil trop tard pour tout le monde, même si c'est très bien comme cela, finalement.

Un livre qui raconte des rendez vous manqués en réussissant à être drôle, ce n'est pas courant. Rechercher des amours manqués à tâtons demandent un peu d'attention au lecteur, c'est sûr, mais la drôle de gravité des personnages mérite de les suivre dans leur quête un rien déjantée. Leurs histoires reconstruit un puzzle magique, auquel, comme tout puzzle normalement travaillé, il manquera finalement, une seule pièce.

 

 

 

12/02/2017

La petite femelle, Philippe Jaenada

pauline-dubuisson-press.jpgLecteur de bonne foi, passe ton chemin, car "la petite femelle", ce n'est même plus vraiment un roman, mais une entreprise résolue, convaincue ( et même de mauvaise foi, ce qui fait que j'adore) de réhabilitation de Pauline Dubuisson, et roman ou pas, c'est juste excellent.

Pauline Dubuisson, Philippe Jaenada la vit, l'impulse, lui souffle l'âme qu'elle avait perdue quelque part dans le crime de fait divers qui a fait sa chute de presque ange déchu, et aussi sa célébrité, pour que son malheur soit vraiment total.

L'auteur reprend la vie de cette jeune fille élevée à la sauce nietzschéenne par son père qui n'en avait retenue que la ligne du plus fort. Homme d'affaire installé à Saint Malo les bains, bourgade proche de Dunkerque, André Dubuisson est un homme de caste, plus que de convictions. La mère de Pauline existe à peine, dans une sorte d'ombre neurasthénique. Les deux frères sont plus âgés et lorsqu'arrive la guerre et les troupes d'occupation, la collaboration , il n'y a plus que Pauline dans cette sinistre famille. Son père instrumentalise son jouet consentant et à partir de ses treize et jusque la fin de la guerre, Pauline passe dans les bras de plusieurs amants allemands (deux seulement avérés selon l'auteur). La rumeur lui en prêtera bien davantage, alors Jaenada rétablit les comptes, comme plus tard, pour ses amours "libres" à Lyon où elle poursuivra contre sa destinée perdue d'avance des études de médecine.

De cette adolescence déséquilibrée, l'auteur fait le tremplin de ce qui mènera Pauline vers le crime de droit commun, une triste héroïne d'un fait divers qui aurait pu être banal, somme toute, le meurtre d'un amant qui l'avait éconduite.

Mais Pauline est hors normes, et surtout en dehors des normes. Belle, intelligente, déterminée, elle est vraiment cette petite femelle qui se débat contre elle même, et veut une route peu comprise. A coups d'arguments détaillés et convaincus, l'auteur livre son plaidoyer. Il décortique et explique le moindre de ses faux pas, tripatouille le moindre rapport établi à charge, dissèque les à priori et les failles du procès, remet à l'heure les enquêtes déficientes, déficientes car toujours basées sur la faille initiale, la liberté qu'elle a eu de son corps, jusqu'à en oublier une fameuse petite culotte et des protections intimes derrière elle, au pied des lits allemands.

Pour l'auteur, aucun doute, c'est bien la société bien pensante et corseté de l'après guerre qui a fait de Pauline une coupable, forcement coupable, dirait Marguerite, si elle était encore là.

Ce long plaidoyer n'est pas une sage biographie, l'auteur investit le texte, ne se prive pas de commenter à la première personne, d'intervenir, de juger coupable, de distribuer les mauvais points, d'insérer une anecdote en apparence peu pertinente, mais qui retombe finalement sur ses deux pieds. Il y a du plaisir dans l'écriture, de l'intensité, des vibratos féministes plein la plume. Il y a autant de goût à lire cette réhabilitation en règle. Jamais il ne la lâche sa Pauline, jusqu'au bout, jusque dans la tombe que le sable aurait dû effacer, il lui tient la main et lui relève la tête.

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !

 

 

 

23/11/2016

Cent ans, Herborg Wassmo

jardin.jpgEntre 1868 et 1870, le pasteur Fredrick Jensen a peint un retable représentant Jésus dans le jardin des oliviers, mais le véritable sujet en est l'ange auquel Jésus confie son angoisse d'avant la chute. Et cet ange a les traits de Sara Suzanne Krog, née Binglind, le 19 janvier 1842 à Kjopsvik dans le Nordland. Et Suzanne est l'arrière grand mère de la narratrice et la grand mère d'Elida, et celle de sa soeur, celle qui n'a pas eu d'enfants, et Elida est la mère de Hjordis, et alors la narratrice, on comprend à la dernière ligne du roman qu'elle n'est autre que l'auteure, Herborg, qui repart en arrière pour dire le destin de ces femmes du Nordland, entre neige ordinaire, froid et naufrage, pêche et maternité, fermes à tenir et mari à vivre, autant que faire ce peut.

Sara Suzanne est la sixième enfant. Elle a les cheveux roux. A la mort de son père, elle a six ans. Elle aurait bien voulu faire quelques études, mais ce n'est pas le genre de la famille. Elle tâte un peu de la carrière de gouvernante d'enfants à la ville, puis se voit guider fermement vers le droit chemin ordinaire et se marie avec un des frères Krog, le jeune Johannes, pêcheur de son état, dur à la tache et aimant. La demande en mariage fut un peu longue car le fiancé bégaye si douloureusement qu'il préfère se taire. Il a de l'ambition, des projets, des rêves. Et Suzanne les adopte car dans ce Nordland là, ce n'est pas dans le cœur des femmes de faire un vrai mariage d'amour. Elle sera bonne épouse et bonne mère, comme elle a été bonne fille. Il y a bien ce pasteur, Frédrick Jensen, de l'autre côté de la baie, qui l'a choisie pour être le modèle de l'ange. Un homme si triste, qui ne la touchera que du bout de son pinceau, en lui torturant l'âme d'une flamme inconnue et impossible.

Cent ans plus tard, l'auteure reprend à partir de ce pinceau, sa propre histoire, qui alterne avec celle d'Elida, la fille de Suzanna, celle de ses enfants et de sa soeur. Elida en a dix, des enfants. Elle a épousé Fredick ( non, ce n'est pas le même ...) et elle aussi, à son tour, les rêves de son homme, qui lui est si fragile, qu'elle devra laisser partir certains de ses enfants, dont une sera élevée par sa propre soeur, et Elida d'accepter de devenir celle qui les a abandonnés. 

Les souvenirs personnels de la narratrice commencent à la fin de la seconde guerre mondiale, chez sa grand-mère, et aussi sa tante et en même temps qu'elle dit son histoire, elle reconstruit la leur. Le récit n'est donc pas chronologique et l'alternance des époques permet de planter la prégnance des lieux et des caractères qui, si ils se succèdent, se répondent et s'unissent : femmes à l'amour solide, dans les frimas et les aléas des bonnes années, dans les fissures de la misère. Toutes portent leurs hommes comme elles ont porté leurs enfants, comme elles portent un fardeau, bien calé sur leurs hanches qu'on devine larges, comme on porte un panier de linge ou comme on touille une confiture.

Ces femmes sont parfois trop grandes pour les hommes qu'elles accompagnent, qui peinent à les comprendre, quand ils y pensent ... ce sont elles pourtant qui poussent pour que la roue tourne, toujours ou presque, du bon côté de la vie, celui où les coqs trépassent, mais où l'on continue à écraser les myrtilles sur les tartines. De femmes en femmes, la modernité avance pourtant, mais à très petits pas, sans vraiment troubler l'ordre immuable de l'univers. 

La dernière phrase donc, révèle que cette très belle fresque sociale et intime est aussi un hommage à ces déterminations vigoureuses qui ont coulé jusqu'à elle, Herborg Wassmo.

 

15/11/2016

Manuel d'exil, Vélibor colic

velibor colic,manuel d'exil,autobiographie,yougoslavieQuand Vélibor Colic est arrivé à Rennes, il s'est mis à pleuvoir au dessus du banc où il était assis, dans le parc des Tanneurs et il regardait les cailloux blancs de l'allée comme si il étaient neufs. Il a un sac, il a 28 ans, il est soldat, même si il est un ex-soldat de l'ex-armée de l'ex-Yougoslavie, un déserteur croate de l'armée bosniaque, un traître pour tous, et un soldat qui ne veut plus tirer. Son village n'existe plus, sa maison n'existe plus, son passé n'existe plus et sa langue est celle de la douleur. En exil et sans papiers, mais un exilé qui se voit royal, car il est poète. Un poète à la cosaque, à la yougo, entre deux ivresses et une immense tristesse qui le fait royal dans ses rêves, et paumé dans la vie.

Vélibor Colic dit ici, dans cette autobiographie de l'exil, alors que son carnet de soldat n'a pas encore l'écriture des "Bosniaques", ses premières années en France, de son arrivée en 1992, à Strasbourg en 2000, puis un peu plus tard, en Hongrie, en Italie, à Paris, en ces années où la Yougoslavie est à la mode et lui en colère et perdu. Il balade son errance de villes en villes, de cafés en serveuses, il pointe la solitude de celui qui vit dans l'ombre, dans la petitesse, chambres minuscules, suintantes et glaciales pour un espace à peine privé, espaces publics trop vastes, rues arpentées dans ses vieilles bottes en daim quand on ne sait où aller, dans ses vêtements entassés, de tellement seconde main qu'il font que rien n'est à soi. Et même son corps, son visage, surtout, qu'il ne reconnait plus. Avant, il était quelqu'un, maintenant il a la coupe à la mode des années 80, "le joueur de foot est-allemand". Dans cet exil, Vélibor Colic croise d'autres figures d'étrangers, tziganes voleurs, roi de la débrouille, un ex-déporté d’Auschwitz qui cultive son jardin, un concierge d'immeuble qui les soirs d'ivresse fait sa valise de retour, et dont la femme ressuscite le goût des poivrons à l'ail : " Dans mon pays c'est encore la guerre, mais il semble que je suis toujours vivant."

Vélibor Colic a le slave facile, sa nostalgie prend souvent des airs de violons qui beugle aux étoiles, avant de se noyer dans une blague absurde, un pied de nez, une forme d'auto dérision constante qui joue les contre pieds. Il nous égratigne peu, finalement, nous qui regardions les images du siège de Sarajevo, les philosophes et les écrivains qui péroraient sur les plateaux où il fut, une ou deux fois, invité avec eux, eux qui avaient tant à dire sur sa guerre à lui, lui qui peine à transformer sa rage en écriture. "Mother Funker" n'est alors qu'une ébauche, et le solaire de "Jésus et Tito" est encore loin de pointer son nez.

Le sous titre " comment réussir son exil en 25 leçon" est bien réducteur, ce sera mon seul bémol, en annonçant une sorte de pirouette humoristique sur le thème. Pourtant, il n'y a nulle rancœur dans le fil des souvenirs choisis par l'auteur à l’image de son alter égo, ce jeune poète en colère, qui dans la case "projet" de la fiche à remplir pour suivre les cours de français pour adultes analphabètes, écrivait "Goncourt".

Monsieur Vélibor, vous n'avez pas encore eu le Goncourt, mais vous êtes un poète aux étoiles, de ces étoiles qui disent l'exil comme peu.

12/11/2016

La huitième vibration, Carlo Lucarelli

figura-12-533x375.jpgDans ce roman noir, que l'auteur associe dès l'épigraphe à l'oeuvre de Joseph Conrad, "Au cœur des ténèbres", tout vibre, comme vibre une terre, des âmes, noires ou blanches, chauffées à blanc, comme vibrent les accents des dialectes italiens et éthiopiens. Sans cesse, les sonorités de ces langues se heurtent, rajoutent à la rocaille du désert qui entoure les murs immobiles et aveuglants de Massoua, la ville coloniale où s'agitent, moites, les multiples personnages des colonisateurs sanglés dans leurs uniformes collant de sueur.

Les Italiens règnent en maîtres factices dans une Érythrée de pacotille dont ils ont corrompus les femmes et les mœurs. Ils sont sardes, vénètes, pouilleux, engagés volontaires, ou forcés, et le livre retrace leur quête sans grandeur, d'argent, de justice, d'amour ou de haine, jusqu'à la bataille finale d'Adoua, la première où les forces du Négus vont faire un carnage des troupes coloniales mal entraînées, stupidement engagées sur un terrain dont ils méconnaissent les reliefs, qui leur seront autant de pièges.

Il est souvent fait référence également dans ce livre à ces photos, format sépia, où une madame noire pose avec son officier blanc, ou encore le simple gradé blanc, de première ou seconde classe, avec son fusil, où le blanc vibre sur le noir, mais c'est un livre où le noir l'emporte sur le blanc : galerie de portraits de salauds corrompus ou de salauds idéalistes, ou de salauds tout courts : Amara, celui qui rêve d'héroïsme, Cappa, celui qui pratique la magie de la corruption, Cicogna, l'ordonnance des basses besognes du major Flaminio, fantoche drogué, et halluciné, rejeton vicié et décadent d'une Italie qui tient son unique colonie comme un trophée dont elle ne sait que faire.

Les quelques personnages honnêtes sont aussi moites que les autres, et c'est un livre où l'on respire court, au rythme saccadé des chapitres, qui étirent d'abord le temps du vide colonial, le temps de sa fatuité sexuelle, puis, ils se remplissent des crimes, les plus mesquins comme les plus vicieux, vains et poisseux des petites ambitions, l'envers du décor d'opérette des photos sépia du soldat colonial, et de la colonisation, d'ailleurs, en général.

08/11/2016

La marche du mort, Lonesome Dove, les origines, Larry Mc Murtry

la marche du mort,lonesome dove,les origines,marry mc murtry,romans,romans américains,western et cieDes origines dont on aurait bien tort de se priver car on y découvre Gus et Call dans l'oeuf, encore frais comme des gardons pressés d'en découdre avec l'aventure, toutes les aventures, ils ne sont pas regardant sur la qualité. Ils s'engagent dans le corps des rangers , comme de vrais bleus, à peine si ils savent tirer, encore moins pister. Un Gus et un Call tout neufs, c'est mignon, comme des bébés chasseurs d'Indiens méchants (très méchants et très indiens) qui n'auraient jamais vu d'indiens, d'ailleurs.

Leur première expédition, on comprend tout de suite qu'elle est vouée à l'échec ; toute bâclée et complètement de guingois. Il s'agit, normalement d'ouvrir une nouvelle route vers Santa Fé, mais comme ils sont dirigés par un pseudo major qui n'a pas vraiment la boussole dans l’œil, ils se retrouvent rapidement en plan au milieu de fort, fort, grands espaces, totalement inconnus. Deux pisteurs seulement y connaissent quelque chose, Big Foot, est un de ces deux chevronnés, peu avares de recommandations, notamment sur le mode d'emploi du suicide avant capture par les Comanches. Le second, Shadrach, est un solitaire, taiseux et déjà vieux loup. L'expédition compte encore dans ses rangs clairsemés quelques autres néophytes du scalp, deux chasseurs d'indiens répugnants et lâches et une prostituée, la robuste  Matilda, qui les accompagne pour réaliser son rêve américain à elle ; ouvrir un joli bordel en Californie avant d'être trop vieille et de ne plus pouvoir s'allonger sur la couverture derrière un buisson ou deux pour satisfaire les besoins pressés d'un ranger.

En attendant, elle émerge du Rio Grande en brandissant par la queue une grosse tortue serpentine dont elle avait bien l'intention de faire son petit déjeuner, si une tempête de sable glacée ( ben oui ...) n'avait brutalement assailli le campement et rempli tout le monde de sable. Une vieille indienne et un jeune muet plus tard, la cavalcade commence à grandes enjambées : Comanches en embuscades invisibles, rivières en crue à traverser, cyclones, cadavres de chevaux efflanqués, Gus et Call échappent (presque) à toutes les flèches, lances et tortures , ballottés aux quatre coins du désert par la supériorité tactique de Buffalo Hump, le chef indien légendaire, que personne n'a jamais pu voir sans mourir et dont le regard se révélera, évidemment, insoutenable.

D’embûches en déboires, Call et Gus débutants font leurs premières chevauchées sur les grandes pistes de l'Ouest, sauf que comme elles ne sont pas encore tracées, ils vont souvent s'y perdre et y laisser des plumes. Et si ils finiront (presque) par trouver Santa Fé, ce sera après quelques scènes d'anthologie.

Mais, le grand avantage quand on a déjà lu les derniers volumes de l'épopée des deux ranchers (vieillissants), est que, même quand ils sont acculés entre un ravin et un feu de prairie, engagés volontaires au presque au milieu d'un troupeau de milliers de bisons, avec une cheville ou deux foulées, le dos encroûté de plaies, lacérés de coup de fouet, mourant de faim et de soif ou milieu du canyon de la marche de la mort, on tremble, soit, mais en prenant surtout le temps de savourer tous les ingrédients indispensables à un western bien relevé.

Alors, bien sûr, ils sont encore un peu jeunots, un peu fades, il leur manque l'épaisseur de couenne des durs à cuire qu'ils vont devenir, mais c'est quand même un régal, peut-être justement par cette naïveté qui leur fait tout oser comme tomber amoureux de Clara ou suivre une lady anglaise qui prend le temps d'une aquarelle au soleil couchant ...

So long ... 

 

 

 

 

30/10/2016

14 juillet, Eric Vuillard

Monet-montorgueil.JPGLe 14 juillet, tout le monde connait, ou, du moins, tout le monde reconnait les quelques traits que l'histoire en a gardé en esquisse, un peu comme un chromo que l'on ne regarde plus parce qu'il a été trop souvent vu sous le même angle ; la colère du petit peuple parisien, la prison royale comme un défi au cœur de l'enceinte de la capitale, Camille Desmoulin au Palais Royal , Versailles au loin qui n'y comprend rien ... etc ....

Or, dans ce très court récit, Eric Vuillard change la focale et se met à la hauteur des hommes qui y étaient, du moins, du peu que l'on sait de ces anonymes qui ont fait la multitude de ce jour singulier, dans sa chaleur et leur sueur. Il dit aussi l'oubli, le tri de l'oubli, et que finalement, on achoppe avec la reconstitution d'une vérité vraie.

Quelques jours auparavant, une foule disparate, menée par la misère a découvert l'ultime luxe de la Folie Triton. En ces temps où elle crevait de faim, monsieur le propriétaire de la manufacture et ses dames s'y roulaient dans la soie. Ce jour de la Folie, la foule semble avoir découvert la vengeance, comme un excès de trop à crever, quitte à crever. Les morts de ce jour n'étaient pas des voleurs, et ne deviendront pas des martyrs, ils resteront les anonymes qui ont contribué, peut-être, à mettre le feu aux poudres du 14.

Le texte de Vuillard ne tente pas de reconstituer, mais livre le hasard comme moteur de l'histoire. Hasard qui a réuni les hommes sur la place, devant cette Bastille qui les narguait; commerçants, artisans, vagabonds, laissés pour compte du royaume, dont le point commun fut la misère, la colère, la rage et la faim. L'auteur joue de ce hasard en listant les noms, dont on ne sait pas vraiment grand chose, parfois juste rien, le métier, l'origine provinciale, pour trois ou quatre, on connait les circonstance de leur mort, pour trois ou quatre, un bout de passé ou d'avenir révolutionnaire. Si l'histoire est écrite par les vainqueurs, ceux de la Bastille n'auront pas cet honneur.

L'auteur donne à cette litanie d'anonymes un souffle quasi épique. En quelques scènes, sporadiques et confuses, comme le furent sûrement les décisions de ce jour, il montre les bouts de ficelles et les improvisations ; bouts de ficelle des armes prises la veille dans la garde meuble de la couronne, lances des preux chevaliers du temps de Philippe Auguste, canons de parade offerts par le roi de Siam, armes de pacotilles ; bouclier de Dardanus, flambeau de Zoroastre, pillés dans les théâtres.

Cette image de la révolte est haletante, elle laisse le souffle court, mais ardent.

 

15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

09/10/2016

Misery, Stephen King

misery,stenphen king,romans,romans américains,polarsQuand on attaque son premier Stephen King à mon âge, on prend un risque. Soit on devient addict et alors adieu veaux, vaches, cochons  de la rentrée littéraire, veaux, vaches, cochons et pots de lait des nouveautés à découvrir, on plante là la Pile à lire, pourtant amoureusement élevée au rang de gratte ciel depuis les années que je blogue et que je note des titres, la production pléthorique du sieur auteur défiant les années à venir. Soit c'est bof, pas si King que cela le gars, et on passe pour une vieille nouille ringarde ( et accessoirement, en ce qui concerne mon cas particulier, je perds aussi toute crédibilité auprès de fiston pour lui faire lire Zola, et auprès de fifille pour lui dire que si, la littérature jeunesse, c'est drôlement bien, cause que eux, ils lisent le King depuis plus longtemps que moi)

Cette première incursion à haut risque je l'ai donc gérée en choisissant un titre dont je connaissais déjà l'intrigue, "Misery" ayant été adapté au cinéma, et que le film, je l'ai revu il y a peu.  Cette connaissance à priori me paraissant être le gage d'un esprit critique. Je ne courrerais pas vers la fin comme un lapin, je pourrais garder l'esprit lucide pour voir les éventuelles recettes et bouts de grosses ficelles que je soupçonnais. Ben que nenni, en réalité, cette avance m'a juste permis de savourer la dilatation de l'intrigue, ses chausse trappes, et ma foi, c'est rudement bien fait.

Stephen King part en en effet de peu : un huis clos, une chambre, deux personnes, l'écrivain, Paul Sheldon et son admiratrice number one, Annie. Complétement frapadingue. Misery est le nom que Paul Sheldon a donné à son héroïne, une sorte d'aventurière victorienne un peu gothique et tombeuse sur les bords. La série a fait son succès, sa notoriété, mais à présent, il l'a liquidée pour passer à ce qu'il considère être sa véritable oeuvre, plus sérieuse et dramatique, ancrée dans le réel. Il vient de terminer "Fast car", l'épopée prolétarienne d'un jeune malfrat. Dans sa chambre du du Boulderado hotel, il sacrifie à son rituel post dernière page, boit quelques coupes, un peu trop, et décide d'aller faire une escapade vers le grand ouest plutôt que de rentrer chez lui, à New York. Il n’entend pas vraiment l'avis de tempête, et ne voit rien venir avant de se retrouver cloué dans un lit et une chambre inconnue, les jambes plus brisées que son pare brise et avec une infirmière dont malgré le brouillard qui l'engouffre, il perçoit rapidement la dangerosité. Qui s’avère d'autant plus exponentielle qu'Annie est une admiratrice inconditionnelle de Miséry.

D'idole , il est devenu otage, et se doit d'être un otage très diplomate, s'il veut boire, manger et survivre. De s'échapper, il ne peut être question. Annie a ses caprices, et tient son écrivain préféré sous sa main de fer. Le piège monte d'un cran lorsqu' Annie se procure le dernier titre paru des aventures de Misery, dont elle ne sait encore qu'à la fin, Paul enterre son héroïne d'une fin de non recevoir. Misery est morte et Annie crève de rage, et comme elle a le responsable sous la main, elle compte bien le lui faire payer. Et lui compte bien y survivre.On pourrait se dire que l'acmé est atteint mais vu le nombre de pages qui reste après, il est évident que non.Le jeu du gros chat qui va faire souffrir la souris avant de la manger, peut enfin commencer et donner libre cours à des va et vient sadiques et pervers.

Bref, un régal jusque la fin, bien plus complexe que dans le film où le rapport entre la victime et le bourreau étaient bien moins ambiguës et tarabiscoté d'avec l'alliance dans l'écriture. Où on voit qu'écrire peut vraiment être une question de survie .... Au sens propre.

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

29/08/2016

La traversée du continent, Michel Tremblay

CN002643_l.jpgRhéauna, dite Nana, dix ans, va traverser le continent canadien en trois étapes et trois rêves.

Elle part de sainte Maria de Saskatchewan, une petite communauté francophone, loin de toute urbanité, perdue au milieu des champs de blés d'Inde. Et pour cette petite fille, le déchirement est immense, si intense même, qu'il n'y a presque pas de mots à mettre dessus. En tout cas, elle n'arrivera pas à les dire à ceux qu'elle doit quitter à jamais, elle le sait ; sa grand-mère et son grand père, Joséphine et Méo. Nana vit chez eux depuis toujours, ou presque. Comme ses deux soeurs plus jeunes, elle n'a aucune souvenir de sa vie d'avant, avec sa mère dont elle ne garde même pas trace du visage. Fille rebelle de Joséphine et Méo, elle avait fui le confinement rural pour aller gagner une vie qu'elle rêvait plus large à Providence, USA.

Trois filles et un mari disparu en mer plus tard, la mère a jeté l'éponge, et les filles ne l'ont jamais revue.

A Sainte maria, elle ne leur manque d'ailleurs pas, les petites se régalent de tendresse, des plats de Joséphine, du coucher de soleil de Méo, et des confiseries du dimanche. Elles ont grandi là, au milieu des bruits du blé d'Inde qui pousse à son rythme. Alors, la demande de la mère, que Nana vienne vivre auprès d'elle à Québec, tombe comme un couperet. Sans recours ni explication.

Le départ et la traversée sont organisés et ont fait connaissance avec les membres de la famille Desrosiers qui jalonnent l'itinéraire ferroviaire de Nana : trois de ses tantes qui l’accueillent tour à tour dans trois maisons et trois villes, de plus en plus grandes, de plus en plus modernes. La solitude de la petite fille et sa tristesse se mêlent à sa curiosité et à sa découvertes des contradictions énigmatiques des adultes.

Régina Desrosier, d'abord, est la tante qui ne s'est jamais mariée. Sèche, revêche, pingre et amère, elle se révèle pourtant artiste échevelée de musique au piano. L'énigme d'un étrange concert se referme au matin. La seconde halte est prise en main par sa sœur, la terrible Babette. Elle est célèbre pour ses saperlipopettes aussi efficaces que redoutés, mène son monde comme un chef d'orchestre survolté et nourrit sans trêve un mari pachydermique, dont le regard supplie la fin. de cette énigme là, non plus, Nana n'aura pas la clef, mais elle commence à voir que les failles des adultes sont aussi douloureuses que complexes, et réalise que le cocon du départ est de plus en plus inaccessible. La dernière tante est Ti-Lou, la louve d'Ottawa, qui sent fort le gardénia et le scandale, ce dont elle n'a cure. Le trajet s'achève sur le quai de Québec, face à l'inconnue qu'est sa mère et à la désillusion des quelques espoirs que la petite fille avait réussi à se forger.

Une itinérance prégnante, écrite dans une bien belle langue, ponctuées d'expressions et de tournures qui fleurent bon la langue française de l'autre côté de l'Atlantique. L'identité du pays est ainsi marqué, de même que les figures de ces femmes, des grandes figures que Nana scrute avec autant d'acuité que les voitures, les immeubles à étages, l'animation des rues. Pour elle, tout est neuf et nouveau, et tout est complexe à appréhender, d'un bain chaud, à trop de beurre sur le maïs, trop de parfum autour d'une trop belle femme.

La diaspora des Desrosiers est un cycle qui comporte neuf tomes, nul doute que le second, "La traversée de la ville" fera partie de mes prochaines lectures, laisser Nana sur le quai m'a fendu le cœur !

26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.

 

 

24/08/2016

Beloved, Toni Morrison

Garner_Margaret_.jpgDepuis ma découverte de cette auteure avec "Home", court texte juste sublime mais qui m'avait bien secouée, je voulais y revenir à la grande dame de la littérature, même si cette grandeur me fait toujours un peu peur. J'ai donc mis du temps à venir à Beloved, mais pas à le lire, et à vraiment apprécier de me faire encore un peu secouer.

"Beloved" est un texte plus complexe que "Home", plus déstabilisant car puisant davantage dans l'imaginaire de l'esclavage que dans une forme de reconstitution historique.

Beloved est le prénom de la petite fille que sa mère, Sethe, esclave en fuite, a assassiné alors que son maitre l'avait retrouvée et venait la reprendre dans son refuge. Avant, il y avait eu l'organisation ratée de cette fuite, elle y a perdu son mari, et ce qui lui restait de dignité. Beloved est aussi le nom du fantôme qui va se matérialiser auprès de Sethe, dix-huit ans après le drame. Entre les deux temps, beloved est l'esprit qui hante la maison, le refuge, le 124 à Cincinnati, où vivait la famille de Sethe, ses deux fils, sa fille née pendant la fuite, Denver, et la grand-mère. Les deux fils ont fini par partir, par fuir ce refuge qui n'en est plus un, où sévit le remords, la culpabilité et la honte, que rapelle sans cesse l'invisible esprit qui tourmente les travaux domestiques. Peut-être ont-ils aussi fui leur mère qui a tué et qui en a gardé les yeux vides.

La grand-mère, elle aussi, a abandonné la maison à la querelle. Rachetée par son fils, le mari disparu de Sethe, elle avait commencé une forme de reconquête d'une liberté inconnue. Mais, après le meurtre de Beloved, elle a laissé la place à la haine, et n'a plus vécu que pour voir quelques couleurs vives qui surnageraient du naufrage de soi qu'est l'esclavage, de ne pas connaître ses enfants, de ne même pas savoir où ils sont, de n'en avoir aucun souvenirs, qu'une ou deux images fugaces de viols et de pendaisons. C'est ce naufrage que Sethe a voulu éviter à ses enfants. Elle a tué par amour, mais le fantôme ne le lui pardonne pas.

 Quand arrive Paul D, un rescapé lui aussi, une autre vie serait peut-être possible, il pourrait peut-être chasser le fantôme. Paul D a connu Sethe avant sa fuite, avant l'évasion de la plantation du bon accueil, devenue un enfer comme les autres, après la mort du "bon maître", monsieur Garner, qui traitait ses esclaves presque comme des hommes. Mais ce petit avenir devra être arraché au fantôme de Beloved.

C'est une histoire contée avec lacunes car la douleur des personnages ne peut être dite avec une logique et une cohérence linéaire. C'est une histoire dont on comble les trous par des circonvolutions qui se répètent, et petit à petit, se complètent. Une histoire de personnages fracassés qui tentent de devenir des individus conscients, de pouvoir faire des choix. Mais, évidemment, lorsque l'on a jamais eu le droit d'être conscient et encore moins de faire des choix, la démarche ne va pas de soi, de recoller les morceaux.

La force du roman est le recours à une forme d'imaginaire magique qui est la seule manière de dire ce qui n'est que magma : l'histoire de l'esclavage vécue de l'intérieur des hommes et des femmes, ici, surtout des femmes, à qui était refusé d'être mère, épouse, que les maitres utilisaient comme reproductrices, bêtes à pondre d'autres esclaves gratuitement, à qui on mettait dans la bouche un mors, pour les mater, mors qui, à force d'être porté, pouvait donner aux bouches la grimace d'un sourire torturé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/07/2016

Molosses, Craig Johnson

molosses,craig johnson,romans,romans policiers,western et cie,séries policières,romans américainsDans ce nouvel épisode des aventures du shérif Longmire, ne cherchez pas l'intrigue policière, elle est aussi mince que le minuscule bout de pouce découvert dans une glacière en plein dans la décharge tenue par la famille Adams, non, Stewart, car la famille Adams c'est de la roupie de sansonnet light à côté des Stewart.

Dans la famille Stewart, il manque des cartes, il reste le grand-père, Géo, Duane, le petit fils et Gina, sa toute récente femme, Morris, un oncle, mais qui n'arrivera qu'à la fin, pour reprendre le fil de la tradition, qui est dans cette famille, d'avoir plusieurs vies. Les molosses en font aussi parti, d'une certaine façon, avec un oiseau qui mange ses plumes de dépit, et des ratons laveurs. Mais ce sont surtout avec les deux chiens de garde de la décharge que Walt en aura le plus à découdre pour arriver à boucler cet épisode.

La première scène est d'anthologie, Géo y réalise une forme cascade inédite et rocambolesque qui aurait pu lui couter une des vies qui lui reste mais qui, moi, m'a fait gagner une crise de rire, et la dernière, des scènes, est juste génialissime ; une sorte de course poursuite au ralenti où la décharge prend des airs de compression géante (César est battu à plate couture).

Entre les deux, vous trouverez bien deux ou trois cadavres, un enlèvement, un trafic de substances illicites, quelques piqures de grand froid, quelques passages par l’hôpital et la case prison, des rancœurs et des morts par balle, mais ce sont surtout les aléas des personnages qui sont au premier plan, les déboires de Géo, donc, mais aussi de l'ancienne institutrice rigoriste de Walt et de l'Indien, qui cachait drôlement bien son jeu. Vic attend toujours son cadeau de la saint Valentin, et l'adjoint basque de Walt, Saizarbitoria, a du vague à son âme de flic super héros et de père de famille. Walt s'occupe de lui rendre de l'allant dans un plan de sauvetage atypique et à haut risque. Et Walt, ben, il se fait un peu réparer des dégâts corporels des épisodes précédents et cette enquête quasi pépère lui permet de ne pas perdre un autre bout de son anatomie ( ce qui serait dommage, me souffle cette obsédée de Vic).

Bref, un vrai plaisir de se laisser bringuebaler en 4X4, sous la neige qui glace le comté d'Absoraka dans le Wyoming et d'attendre avec Walt que l'Indien termine les préparatifs du mariage de sa fille.

Vivement le prochain épisode !

 

 

03/07/2016

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, Alex Beaupin

les gens dans l'enveloppe,isabelle monnin,alex beaupain,romans,romans français,pépitesUne lecture à cœur, de cœur, trois coups de cœurs pour une seule enveloppe.

Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur sur internet 250 photos, elle en fera un roman, puis retrouvera les vrais gens qui étaient dans l'enveloppe, Alex Beaupain en fera des chansons. C'est le projet en trois temps.

Les photos sont anonymes, sans noms, sans prénoms, sans dates, sans lieux. Elles ne sont ni belles, ni bien prises. Elles montrent des gens ordinaires et des moments infra ordinaires, de ces photos qui ne veulent rien dire de bien important, sauf, peut-être, pour ceux qui les ont regardées, avant de les jeter. On y voit un jardin, un champ, une cour avec des plates bandes en béton, les en arrondie qui devaient faire joli dans les rangées, bien rangées d'un potager, la tapisserie d'une salle à manger, celle à gros festons dorés et déjà fanés. Les mêmes personnes reviennent, mal cadrées ; une grand-mère, un homme plus jeune, qui porte une petite fille, la même qui tient d'une main un grand-père et de l'autre un vélo, elle doit l'avoir reçu en cadeau, elle ne le tient pas bien, une autre photo, cette année là, elle a reçu une guitare. Un portrait se détache, la petite fille porte un gros pull à rayures orange, la laine peluche déjà un peu. Elle a les dents un peu écartées et regarde ailleurs. Une autre photo montre le portrait peint de la petite fille au-dessus du cadre d'une cheminée, le regard affirmé. Et pourtant, c'est le même.

La grand-mère porte de grosses lunettes, de plus en plus foncées. La petite fille grandit. Séance pose au camping, devant un barbecue. Sa solitude enrobe l'âme des polaroïds.

Sur aucune photo, n'apparait la mère. Isabelle Monnin construit l'histoire autour de ce manque et anime le papier glacé, la petite fille attend près d'un téléphone à touches orange, Platini lui fait chanter "allez les bleus", la coupe du monde est en Argentine, très loin de la grand-mère, devenue mamie Poulet, loin de la toile cirée de la cuisine étriquée. Là-bas, il y a celle qui a pris le virage. Isabelle Monnin nomme la petite fille Laurence, le père, Serge, et la mère, celle qui les a quittés, Michelle.

Elle leur brode une histoire de désamour, et de rêves perdus, de tristesse sans plaintes, d'infinis riens ordinaires dans une bourgade des années 70 entre ruralité et usine et raconte une histoire de virages, de ceux que l'on ne prend jamais, ceux qui sont à 90 degrés. Une histoire de barrage et d'enfance grise aux couleurs passées de polaroids qui ne veulent plus rien dire au fond d'un tiroir.

Reste à faire la seconde partie, l'enquête et retrouver les vrais gens. L'auteure traine des pieds, moi aussi. Pas envie de savoir qui ils étaient vraiment ces gens dans l'enveloppe, si cela se trouve, Michelle, Serge, mamie Poulet et Laurence, en vrai, ils étaient moches, pas si tendrement abimés que dans le roman, pas si vrais dans leur vie où la banalité n'aurait pas l'excuse du romanesque. Mais voilà, "dans l'enveloppe, il y avait des gens biens" dit Isabelle Monnin. elle mesure sa chance, et moi aussi.

Serge devient Michel, Michelle devient Suzanne et Laurence reste Laurence. L'enquête bâtit d'autres portraits en échos des premiers et noue, pourtant, la même histoire ; la faille de l'enfance, le désamour et l'abandon, même si les rôles sont redistribués et que l'Argentine rêvée se dissout dans la réalité de Clerval, ancrée dans le Doubs. Reste la fragilité de Serge qui fait chavirer, une histoire de clocher et de cœur que l'on a oublié de prendre.

En enlevant les guillemets de la fiction, le lieu et les gens prennent corps et bruissent les voix qu'Alex Beaupin va alors mettre sur le CD, troisième écho où les vrais gens content alors les deux histoires et la leur. Les trois moments résonnent des mêmes notes frêles et friables comme des larmes à sécher.

 Un autre avis, un autre coup de coeur : monpetitchapitre