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01/02/2017

Le testament de Marie, Colm Toibin

Michelangelo's_Pieta_5450_cropncleaned.jpgL'idée du livre est juste de celles qui me font me précipiter sur un livre, l'histoire officielle retournée comme un gant et volte face vent debout aux constructions de la pensée, on culbute les mythes et on va voir sous leurs jupes.

Et ici, les jupes sont celles de Marie, la piéta, la mère des douleurs, celle qui a attendu sous la croix que le corps de son fils lui soit rendu, dans ce geste idéal de toute maternité souffrante qu'a sculpté Michel Age, figure éternelle de la tendresse humaine.

Sauf que Colm Toibin a pris le parti pris de laisser la piéta à Michel Ange et a pris en main une Marie humaine : elle a vu partir son Jésus avec ceux qu'elle dit être des fous, des laissés pour compte. Elle l'a croisé ensuite lors de certaines noces où on a crié au miracle, alors qu'elle dit qu'elle n'a trop rien vu, qu'il y avait bien trop de monde autour de lui,  et peut-être d'autres jarres de vin derrière. En tout cas, il était bien présomptueux ce jour là, son Jésus de fils, assez pour ne pas lui adresser la parole. Elle était venue le chercher, le prévenir de se cacher, les espions romains et juifs voulant sa perte. Ses discours et ses miracles font trop de bruit, il faut qu'il arrête ses paraboles auxquelles d'ailleurs, elle ne prête pas une oreille très attentive .... C'est juste que c'est son fils, qu'elle aime, comme elle a aussi aimé son père, Joseph, quoique les disciples de son fils, mort à présent, veulent lui faire dire dans sa maison solitaire à Ephèse. Elle, elle aurait quand même tendance à penser que la mort de son fils était programmée pour en faire le fils de dieu.

Marie subversive, Marie refusant de participer à la construction de la doctrine, Marie rétive à ces paroles de sanctification d'un mystère lui prenant fils et mari, l'idée était séduisante. 

Seulement voilà, le livre me laisse mi figue mi raisin. Marie résiste mais reste une figure nimbée de mysticisme. J'aurais adoré la voir lui fiche une bonne raclée à Paul (parce que cela ne peut être que lui qui vient ainsi la voir, tentant au passage de s’asseoir sur la chaise de Joseph). Des bons coups de battoirs qui lavent les voiles plus blanc et blanchit même les martyrs ...

Mais non, Marie, même mère plus que sainte, reste éthérée, insaisissable. Le halo de la sainteté ne se laisse pas soulever comme cela, mais bien tenté monsieur Toibin, on y est presque !

PS : pourtant, je persiste, il aurait bien mérité une bonne petite remise en cause le Paul. Depuis la lecture du Royaume, il m'énerve avec ses airs de monsieur je-sais-tout, celui-là ...

10/12/2016

Le testament caché, Sébastian Barry

plume-plomb.gifCe roman pourrait être l'exemple parfait d'un récit où une invraisemblance en cachant une autre, on se retrouve pantois au début, et finalement, aussi à la fin.

La situation de début : Roseanne Mc Nulty a cent ans et elle est internée depuis ses vingt cinq ans dans un hôpital psychiatrique, en Irlande. Hôpital est mot trop moderne en réalité, il s'agit d'une institution, l'institution de Roscommon, dirigée par on ne sait qui, mais le fait est que les bâtiments tombent en ruine, que les rats y règnent, et que le personnel, un balayeur distrait qui se balade la braguette ouverte, n'est pas de la première fraîcheur non plus. Il a été décidé que les locataires vont être relogés dans des locaux moins vétustes, et que la modernité allait balayer la poussière du passé sordide de cet établissement. Cet exil nécessite qu'une opération diagnostique soit menée et c'est le seul docteur Grene qui s'y colle : il doit établir qui peut être rendu à la communauté des vivants, dans cette collectivité de fous, dont il se doute bien, vu les temps anciens irlandais, que beaucoup ont été internés pour raison "familiale", que leur folie a surtout été de ne pas cadrer d'avec les normes sociales en vigueur dans une Irlande à la morale rigoureusement moraliste.

Le truc qui m'a bloqué est, bêtement sans doute, l'âge de Roseanne. A 100 ans, me suis-je dit, toujours bêtement, sûrement, après 75 ans d'internement, à quels vivants cette femme pourrait-elle être rendue ? Je comprends bien que pour que le roman fonctionne, il faut que ce personnage soit complètement coupé du monde, mais alors pourquoi partir du supposé qu'elle pourrait y retourner, le genre de cogitations internes qui me fait relire trois fois la même phrase, parce que je reste collée à ma question. Et que je m'en fait une montagne, quand, en plus Roseanne décide d'écrire son journal intime, pour dire sa vérité à elle, toujours bêtement, je me dis qu'elle en a quand même mis du temps, et quand elle le cache du docteur sous les lattes du plancher, je n'y comprends plus rien à la logique romanesque du bouquin.

Il se trouve, par ailleurs que la plume de la centenaire est drôlement alerte, comme sa vélocité pour cacher le journal (mais bon admettons  ...) et que même si elle a quelques trous, quelques visions troubles de son enfance, de son père et d'une histoire de sacs de plumes et de sacs de plombs qui tombent d'une vieille tour, et d'une autre histoire d’exécution dans un cimetière, elle tient quand même drôlement la cadence du stylo.

Les trous et les embellies vont être rectifiés par le second journal intime, celui du docteur, qui mène l'enquête sur le passé de Roseanne, une recherche un peu longuette, vue qu'il se perd souvent dans son histoire de deuil à lui, celui de son couple, puis de sa femme, en enfin, en gros, de ses illusions.

Il découvre que la père de Roseanne n'est pas l'homme intègre, victime du destin malheureux qu'elle décrit. Sur fond de première révolution irlandaise, sa misère et sa triste mort furent les conséquences de trahisons et de hontes que sa fille boira, à sa tour. Elle connaîtra le destin des femmes trop jolies, brisées par la rigueur morale d'un prêtre et d'une société rétrograde où les apparences et les ragots, firent son malheur, abandonnée sans pouvoir se défendre, comme un souvenir dont même la trace a disparu. Elle avait cru pouvoir être heureuse, avec Tom, son jeune et amoureux mari, dans une nouvelle Irlande. Elle sera bannie, rejetée de la communauté pour une rencontre furtive qu'elle ne peut pas elle même expliquer, avec un homme lié aux remords de son père, ou peut-être parce qu'elle avait en elle de la folie de sa mère.

Il y a de beaux, très beaux passages, à l'irlandaise, des passages de pluies, de rayons de soleil, de baignades et de jeunesse, des tristesses, des rêves de légendes et de rédemption ... l'écriture suit les méandres des pensées des deux personnages, si bien qu'on s'y croirait ... J'avais presque réussi à passer outre les cent de Roseanne quand j'ai vu se profiler le noeud de la fin, si gros et si inutilement dramatique, qu'un saumon irlandais ne passerait pas par le chameau de l'aiguille.

26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.

 

 

09/07/2015

Le coeur qui tourne, Donald Ryan

le coeur qui tourne,donald ryan,romans,romans irlande,dans le chaos du mondeLes premiers contacts avec ce titre furent rudes. J'ai d'abord retourné le volume pour lire le quatrième, ce que je n'avais pas fait devant le monsieur de chez Albin Michel qui était derrière le stand de cette maison d'édition lors du festival Etonnants Voyageurs et qui me disait le plus grand bien de ce livre en m'en racontant plus ou l'histoire, ce qui fait que je ne l'écoutais pas vraiment. J'avais retenu "Irlande, noir, misère", et c'est tout.

Et là sur le quatrième, je retrouve les mêmes mots, ce qui est déjà pas mal, mais aussi une info qui me fait me dresser les poils des bras "21 narrateurs".... Ce n'est plus un roman choral, c'est une fanfare, ça va faire cacophonie dans ta caboche ma pauvre Athalie, tu vas larsener à fond, soupirs ... et le final du futur casse tête, on m'annonce un roman qui serait à la hauteur de "Tandis que j'agonise", et là, je rends  l'âme avec la tête qui explose d'avance. Faulkner, je peux pas, comprends rien, y'a trop de mots, ça me saoule et me plombe. Malgré tout, je ne fuis pas ma responsabilité d'acheteuse compulsive de bouquins, et je me lance. 

Monsieur de chez Albin Michel, juste un mot, vous aviez raison, il est drôlement bien ce livre. Monsieur de chez Albin Michel qui rédige les quatrième, il faut changer de boulot. Si vous voulez, je le fais à votre place, je ne sais pas si je serais meilleure, mais en tout cas, je laisserais tomber Faulkner, c'est pas vendeur, et c'est faire que le livre veut se la péter intello, ce qui n'est pas juste. Pour corser le quatrième, vous auriez pu ajouter bien d'autres choses, en somme. Par exemple, que sur les 21 narrateurs, il y en a qui est mort ... et tous les autres qui sont plombés. Le héros est plombé, le pays est plombé, l'amour pas mieux et l'horizon pareil. D'ailleurs, y'a pas d'horizon, comme ça, c'est-y pas mieux ?

Quelques autres pistes pour donner envie de lire "Le coeur qui tourne" :

  • Un village dans une Irlande en pleine banqueroute, après le boom économique artificiel qui laisse la panade et la mélasse derrière lui,
  • L'entreprise de BTP qui construisait des logements à tour de bras pour futurs endettés a cessé son activité, le patron vérolé a mis la clef sur la porte et s'est envolé avec la caisse vers d'autres cieux,
  • Les hommes qui construisaient les lotissements se retrouvent devant la porte fermée, sans chômage, et sans futurs emplois vus qu'ils avaient les derniers.
  • Les pères sont de vrais salauds depuis un paquet de temps. Les mères n'y peuvent rien, quand elles tiennent encore debout.
  • Bobby est un super mec, il aime une super femme. Il est super beau, il a l'étoffe d'un super héros, tous l'admire. Sauf qu'il n'en sait rien, il se prend pour un gros nul. Son rêve, c'est de tuer son père. Et on le comprend.
  • Les lotissements sont vides, contrefaits, et quand Bobby tente de sauver quelques espoirs, ben, il n'aurait pas dû.
  • Les pubs sont remplis d'hommes désœuvrés, marqués par l'atavisme local, bornés, queutards et à courte vue, quand le poids de la déveine ne les a pas  rendu tarés, débiles, racistes, violents et profondément désespérés. 

Bobby est le cœur autour duquel tournent les récits de ces 21 narrateurs, le lien entre ces personnages qui, tour à tour, prennent la parole pour raconter un bout de son histoire, ce qu'ils pensent en savoir, parfois, ce que les autres en disent aussi ... Ils posent alors quelques petits bouts de la leur, des bouts racornis et coincés là, dans ce village qui porte la poisse. Des bras cassés, des humiliés, des meurtriers par omission, des impuissants.

Dans une autre langue que celle de l'auteur, cette humanité pourrait n'être que vile et terrible. Mais, au contraire, ce qui est terrible, c'est que tous sont un peu humains, touchant sous les couches de non-dits, des restes d'amours et d'humour ...

Et un beau personnage se profile là, Bobby, un homme à terre qui à une allure de héros de statue de héros grec. Fallait le faire ....

 

14/07/2013

Brooklyn Colm Toibin

lsas_nanawithfriends.jpgUne belle histoire simple, très simple, de mots justes, de personnages justes, de beaux personnages, justes et simples, comme un bon, voire, très bon livre.

Une histoire en quatre parties, comme quatre décisions à prendre, deux lieux, deux amours et un peu plus autour, deux moments, un passé, un avenir, et un gros présent qui pèse de son poids sur les deux.

Eilis est irlandaise, entre sa soeur, Rose, et sa mère, elle comptait bien y vivre dans sa petite ville, dans sa maison depuis toujours, dont tous les recoins sont les siens, les amies, l' épicerie, les voisins. Rose joue au golf, travaille, choisit les vêtements, Rose est raisonnable et Eilis aussi. Elle chercherait un emploi de comptable, puis elle irait à un bal, rencontrerait plus tard, bien plus tard, pour l'instant ce n'est pas son affaire, un jeune homme charmant, qui aurait des faux airs de cet énervant Jim Farrel, si peu cavalier et si méprisant qu'elle l'oubliera vite.

D'autant plus vite que la rencontre fortuite entre sa soeur Rose et un prêtre de Brooklyn, d'origine irlandaise et de passage au pays, va bouleverser les choses et la conduire à quitter tout ce qu'elle n'avait jamais songer à quitter, et à traverser l'Atlantique pour l' inconnu dont elle ne veut pas. Mais Eilis est raisonnable, il faut qu'elle parte. Ses trois frères déjà l'ont fait pour se construire un autre avenir que le chomâge. Mais moins loin, en Angleterre et ils étaient tous les trois. Eilis, c'est avec sa valise et sa bonne éducation, sa réserve et sa timidité, ses longues chemises de nuit qu'elle doit prendre le paquebot. Rose restera, solitaire, auprès de la mère, solitaire, une autre forme de sacrifice. Eilis ne choisit pas mais fait ce qui doit être fait, en brave petit soldat de l'exil économique.

A Brooklyn, elle trouve pension et devient vendeuse dans un grand magasin, brave petite vendeuse, elle affronte le froid piquant des grands carrefours, celui de la tristesse, du vide cinglant et morne de ses jours entre la pension à l'horloge réglée au rythme des ventes, que vient troubler le vent des soldes de synthétiques, et le soir, les jacasseries des filles de la pension, entre deux diktats de l'irrascible Magde Keboe, la propriétaire. Toutes d'origines irlandaises, évidemment, il y a celles qui s'émancipent, se coulent dans la mode américaine, et les autres, qui font le pied de grue et la fine bouche.

A travers Eilis, c'est toutes les facettes du petit monde irlandais de l'exil à Broolyn dans les années 50 que l'on découvre, les repas de Noël de la paroisse, tous ces hommes venus là pour bâtir les grands ponts et parfois laissés sur le côté des grands boulevards ... Pour les filles de la pension, la grande affaire est le bal, le nouveau bal de la paroisse, avec qui y aller ? Y aller ou pas ?Danser ou ne pas danser ? Avec qui danser ou ne pas danser ?

Le mode d'emploi de l'exil n'est pas donné clef en main, Eilise s' y construit, de cours du soir en promotion au magasin, chargée du nouveau stand de collants de couleur pour femmes de couleur, une révolution. L'achat même d'un maillot de bain peut révéler bien des zones d'ombre ... Et un petit italien se mêle de la danse et la belle personne doit se regarder, puis regarder, et grandir, pour les choix soient enfin les siens, ou presque ...

Un beau roman de l'exil, de chaque côté de l'exil ( car le retour, ou le pas retour, peut aussi en être un autre), mais surtout un beau roman tout court, de l'amour, de soi, d'un homme, d'une fidélité à soi sans (trop) rogner sur les entournures des autres.

 

 

 

20/04/2013

Muse Joseph O'Connor

muse,joseph o'connor,romans,romans irlandaisUn vrai plaisir de renouer avec ce bon vieux Joseph, après avoir dû abandonner de guerre lasse "Rédemption falls" (pas moyen de passer la barre des deux premiers chapitres ...), là ce fut du pur régal jusqu'au bout, jusqu'au dernier chapitre, une lettre d'amour presque aussi sublime qu'une d'Ariane à son Solal, quand Solal était encore son Solal pour toujours. Là c'est la muse, l'enchanteresse qui l'adresse à son Solal à elle, Synge, mort depuis longtemps et pour toujours. Synge le renouveau du théâtre anglais, bien souffreteux dans sa vraie vie, et bien rigide aussi, que Molly transfigure en amoureux transi, et exigeant, jaloux et tendre.

Pour toujours, alors que O'Connor nous le dit bien dans la postface de la fin, presque tout est faux.

Molly fut bien la muse de l'auteur irlandais du "Baladin du monde occidental", mais ce roman là n'en est pas l'histoire biographique et circonstanciée, mais plutôt une histoire possible et même plus qu'une histoire d'amour entre un auteur intellectuel et une comédienne ordinaire, une histoire d'amour du théâtre, ou une histoire pour l'amour d'une comédienne oubliée.

Molly Allgood, O'Connor la cadre vers sa fin, miséreuse alccolique, elle vit dans un taudis et ne voit qu'à travers des bribes de souvenirs et des restes de ses rêves de gloire et d'amour. C'est tout cassé, quoi. Ce matin là, elle n'a plus rien à boire, plus grand chose à vendre, une seule lettre de Synge, la seule qu'elle avait encore gardée, après la remise en ordre morale de la famille du grand écrivain ( ben oui, la liaison était clandestine, pas trop montrable la fiancée populo de Synge), et les déboires de sa vie de comédienne qui d'étage en étages est tombée, loin du regard du public et des fleurs des premières.

Ce matin là, donc, elle va sortir, se procurer une ultime flasque de cognac auprès d'un tenancier compatissant, qui fait semblant encore de croire à son dernier rôle, celui de la vieille femme digne et qui se tient droite, a des principes et encore de la prestance, celle qu'elle se joue dans sa tête et s'écrit pour elle même.

Et puis ce matin là encore, elle va jusqu'à la boutique du vieux libraire, celui qui va peut-être lui acheter sa lettre, et puis après, elle ira jusqu'au studio de la BBC pour enregistrer en direct une bonne vieille pièce de ce bon vieux O'Casey, ça fait longtemps qu'elle n'a pas joué, et peut-être qu'on l'attend encore, au bout du chemin de sa vieille gloire.

La vieille clocharde se rêve en muse, en modèle, un peu oubliée quand même mais pas trop ; si elle décripte les regards portés sur elle, la vraie elle, la pocharde qui déambule bouteille à la main, elle ne veut pas les voir et se garde d'eux avec ses souvenirs qui ce matin là l'assaille. Yeats, O'Casey, sa soeur, la star d'Hollywood, sa mère, la brocanteuse, celle de Synge, la grande bourgeoise qui n'aurait pas voulu d'elle comme serpillère, les scène de théâtre où elle jouait encore, les trains entre les villes de tournée, la bouteille de moins en moins bien cachée au fond de la valise, les vacances avec Synge, leurs nuits, la chambre qu'ils n'ont jamais eu commun, et lui, lui toujours, lui et le théâtre, sans rancune ni remords, ni gloire, juste un peu, par ricochets.

Une "recréation" biographique juste passionnante.

15/10/2012

L' antarticque Claire Keegan

l'antartique,claire keeman,nouvelles,nouvelles irlandaisesJe me suis dit : "Tiens, je vais lire un recueil de nouvelles de Claire Keeman" , d'abord parce j'ai adoré Les trois lumières, et puis, que je pouvais du coup entrecroiser avec un roman, plus au long cours, un coup, une nouvelle, un coup, le roman au long cours (bon pas un Echenoz, pas un Louise Erdrich, pas un Sandor Marais, pas un Oates, ce qui en élimine pas mal de ma "pile prévue"). L'idée étant de m'empêcher de lire toutes les nouvelles à suivre et après de toutes les mélanger dans ma tête. Un peu comme un pot en plastique rempli de bonbons haribo qui mélange les fraises tagada et les bananes jaunes fluo, parce qu'au bout d'un moment, je ne sais plus, je ne sais plus si je mange une fraise ou une banane, ce qui me gêne, même si j'aime bien les deux. Mais j'aime aussi savoir ce que j'ai en bouche.

Raté. j'ai tout avalé à suivre, le bien, qui m'arrachait des  sentiments larvés, le moins bien, qui me laissait de marbre mais toute aussi impatiente de lire la suivante, de nouvelles, au cas où la lumière des trois lumières reviendrait clignoter, et elle revient souvent. d'abord, dans la délicatesse de "Des hommes et des femmes", où la petite fille qui ouvre les barrières de la ferme dans le froid alors que son père reste dans le chaud de la voiture, verra sa mère , au détour d'une salle de bal, frôler l'émancipation et que la silhouette patermelle s'estompera devant l'impuissance d'une femme qui se redresse, un moment, du moins. Silhouette encore dans "l'amour dans l'herbe haute", celle de Cordélia, si solitaire dans son attente pathétique et improbable de la lacheté d'un homme qui ne sait choisir entre elle, l'aventure, la tranquilité de son quotidien et recule le choix dans un lointain futur : le rendez-vous sera pourtant tenu, même si ce ne sera qu'esquisse d'une crépuslaire fin. "Orages" où l'amour de la fille vient tenir par la main la folie de sa mère, à moins que ce ne soit l'inverse. Et celle qui m'a touchée jusqu'à la moëlle, la revanche de la soeur oubliée dans "Les soeurs", quand l'oubliée tranche dans le vif et démasque les faux semblants, juste avec un bon coup de ciseaux là où ça fait mal. ( Là, comme une gamine, je me suis dit : "Bien fait, pour ta tronche !")

Ce cadre compressé de la famille restreinte, est si souvent repris qu'il peut lasser (mais pas moi), où se tisse et se découse un amour loin d'être éternel, ni évident, mais où l'éphémère, même éphémère, rassure, et même bancal, laisse à l'enfance une voix prégnante. Beaucoup d'histoires de femmes, beaucoup de tendresses et de voix larvées, en sourdine, un fil du rasoir.

A consommer donc avec délectation, mais modération, sans gourmandise excessive, car une nouvelle ne valant pas l'autre, faut pas confondre les bananes avec les fraises.

 

Athalie

26/08/2012

Les trois lumières Claire Keeman

imagesCAZWJPLN.jpgDécouvert au passage dans une librairie de Figeac, où, alors que franchement, je n'étais nullement en panne de lectures, j'ai fait quelques emplettes parce qu'on ne peut ressortir d'un lieu intelligent comme celui-là les mains vides. (D'ailleurs, j'ai vérifié, aucun Christine Angot dans les rayons ...). Une très jolie couverture, un texte court, et voilà.

Un texte court, presque une nouvelle, mais un texte rond, qui n'a pas le goût de trop peu non plus, c'est juste assez, même les virgules, elles se courbent là où il faut, et les points se placent à leur place, jusqu'au dernier, le final, qui clôt avec une délicate ambiguïté une histoire où il ne se passe finalement pas grand chose.

Une fillette à la famille trop nombreuse est placée, le temps d'un été, à priori, chez un couple sans enfant. Tout doucement,sans faire de bruit, elle y prend place et se laisse glisser vers une sorte de sérénité, nouvelle et douce, découvre la saveur de la confiance et celle de pouvoir garder des secrets. Il y a aussi, une tarte à la rhubarbe, le goût de l'eau de la source, un matelas qui suinte, les courses vers la boite aux lettres, un esquimau glacé, un matelas qui ne suinte plus, une veillée funèbre, un chien qui n'a plus de nom, du silence, des bras qui se ferment. Et c'est tout.

Athalie

Un autre commentaire, élogieux aussi, mais plus développé :

http://www.laruellebleue.com/7048/les-trois-lumieres-clai...

08/07/2012

L'étrange disparition d'Esme Lennox Maggie O'Farrell

Friperie-lyon-580x356.pngC'est un roman dont le charme romanesque monte en nostalgie au fur et à mesure, sans effets de cymbales, avec quelques invraisemblances narratrices, détours sentimentaux et même des clichés presque éculés, mais je n'en ai eu cure tant le personnage d'Esme a remporté mon adhésion, esprit critique tout amolli.

La première fois qu'elle apparait, elle n'est qu'une silhouette contemplative, une ombre mal aisée, en contre-jour d'une fenêtre, dans un hôpital psychiatrique d'Edimbourg. Elle a 76 ans et cela fait soixante ans qu'elle est enfermée là, effacée de la mémoire familliale et presque des archives du lieu. Elle y a été enfermée à seize, nul ne sait plus trop pourquoi ... L'hopital doit fermer, les pensionnaires doivent donc être recasées quelque part. Et Esme, n'a plus personne, sauf Kitty, sa soeur, atteinte de la maladie d'Alzeimer mais elles sont inconnues l'une à l'autre, depuis lontemps, et une arrière nièce, Iris, qui ignore tout de l'existence de la vieille folle. Iris est une jeune femme moderne, presque sans attaches, en tous cas, pas les bonnes, et qui va donc se retrouver à hériter d'Esme, au moins pour quelques temps.

La reconstruction des faits passés va se dérouler presque en dehors d'Iris, qui n'en saura finalement pas grand chose, alors que nous, on a accès direct aux tableaux de la mémoire d'Esme, et aux restes de la mémoire de Kitty. Le premier tableau se déroule en Inde, celle des colonies anglaises, Esme, Kitty, leur petit frère y vivaient avant. Et déjà, la petite fille insupporte sa mère, ne cadre pas avec les attentes, les déborde. Premier drame, et exil à Edimbourg, retour aux cadres toujours, chez la grand-mère grande bourgeoise, monde fermé, froid, de contraintes encore, et de règles de conduites à tenir. Kitty s'y plie. Esme rechigne, bute et tombe.

Soixante après, l'histoire d'Esme croise celle d'Iris, et sa propre voix celle de sa soeur, pour déplier les plis, et même un peu au-delà.

Soit, il y a de l'artifice dans cette construction-reconstruction, l'agencement des sentiments et des hasards, la cécité d'Iris (necessaire, pour que la fin arrive comme elle arrive) est confondante, la rebellitude d'une jeune fille de bonne famille finalement fort convenue ... Et pourtant, une écriture fluide qui m'a happée comme dans les plis de la robe d' Esme qui se déploie un peu au vent avant de retomber. Forcément, comme après un grand déballage ou un grand nettoyage d'automne.

Athalie

Le commentaire par où cette lecture est venue (mais il y en plein d'autres .....)

 http://metaphorebookaddict.wordpress.com/2011/06/04/letra...

08/04/2012

Le garçon dans la lune Kate O'Riordan

Piquets01.jpgDans la lune, c'est là où je devais être en le lisant, sur une autre orbitre, ma fusée a eu des ratées, je ne suis pas partie à l'allumage, et j'ai mal arrimé ma capsule spatiale. Suis passée à côté de la cible. sans exploser en plein vol, malgré tout.

Je me disais, voili voilà une histoire de garçon rêveur, terre à terre que je suis. Mais en fait non. Il y en a quand même un, au centre d'une galaxie nébuleuse, ses parents. Sam a sept ans. pas plus. Définitivement. Etoile filante.

Les deux satellites en orbitre autour de leur étoile solaire, leur centre du monde, Sam, donc, c'est Brian et Julia. Ils n'ont rien de brillant, sauf ce gamin, le leur. Un couple, marié depuis 10 ans, ils s'aiment, pas sûrs de ça et pas contre ça, ils montent et ils descendent, sans trop de roulis. Ils s'agacent, sans plus, sans vraiment d'éclats ni de raison raisonnable. Brian est est son bain, Julia prépare leur départ pour le séjour traditionnel de la petite famille chez le père, celui de Brian, en Irlande, après un passage sur le ferry et une visite chez le frère. Les talons de Julia claquent dans le couloir, elle couche son fils, respire son odeur, claque les portes, met tout en ordre, occupée, autoritaire, responsable. Brian traine dans son bain, la désire, elle se laisse faire. Ils partent, reproches quotidiens. Rien ne se remet en cause.

Je m'étire un peu. ça ne m'agace pas, non, ça pourrait, ça sonne à côté pour moi, je ne sais pas pourquoi, je n'entends pas les reproches de Julia, les excuses de Brian.

Et puis, le Noël va prendre une autre trajectoire et c'est Brian et Julia qui vont exploser en plein vol, sans parachute.

On change de fusée. Ce sont les familles qui deviennent les cibles. Celle de Brian dont on découvre l'enfance déchirée à coups de coups de ceinture par son père et d'amour pour ses frères, un Brian qui s'entortille dans une culpabilité indicible, comme dans des barbelés d'une enfance sans couleur, dans une ferme qui suinte la crasse : quelques moments de bravoure contre la loi paternelle, celle du plus fort, de la sélection pas naturelle, seuls les plus forts de ses enfants seront dignes de vivre ( de survivre) . Celle de Julia est sans violence, juste une soeur plus aimable que sa mère a mieux aimé, un père qui est plus souvent au fond du jardin à faire pousser ses fleurs qu'à regarder et entendre grandir sa fille.

Une histoire simple, dramatiquement simple. Je suis juste rester les regarder s'agiter, sans trop savoir pourquoi je suis restée au bord ...

Athalie

 

 

06/07/2011

Eureka street Mac Liam Wilson

 

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Il y a des collègues grandes lectrices et des A. cachotrices. " C'est comme dans Eureka street". "Ben, dans quoi ?" " Ben dans Eureka street ! " "C'est quoi Euréka street ?" "Ben, c'est un bouquin génial, tu connais pas ? Ben, comment ça se fait ?" Ben , comment ça se fait ? ça se fait qu'on ne m'a rien dit, qu'on a gardé Eureka street pour soi toute seule, que je suis la seule au MONDE à ne pas connaître Eureka street et que je vais faire la gueule (deux secondes, durée maximale envisageable) 

Et ben, j'ai lu Euréka street. Et j'ai refait la tronche, toujours deux secondes, parce que je l'avais déjà fini. Elle avait raison, la cachotrice, c'est un génial de petit bouquin, le genre qui redonne la pêche à une lectrice engourdie, qui met du soleil (irlandais, il faut le lire pour le croire) dans le ciel hivernal (breton, il faut être une douce réveuse pour le croire aussi). Il donne même envie d'aller à Belfast, et quelle lectrice bretonne pourrait avoir envie d'aller en Irlande en plein hiver ? Il en fait une ville littéraire, belle et forte, un des personnages les plus attachants du roman, qui pourtant n'en manque pas.

Dans la petite ruelle d'Euréka vit Chukie, gros, pas beau et pauvre, avec sa mère, image même de la banalité, pauvre aussi et pas belle non plus, mais maigre, par contre (ce qui n'a strictement aucune importance, quoique ... ). Grâce à une superbe arnaque légale, bâtie sur du vent libéral, auquel il ne comprend pas grand chose, sur fond de pacification et de mondialisation forcenée et inconséquente, ce paumé invisible va devenir un millionaire naïf et amoureux, la ménagère se révéler à des plaisirs, comment dire ... résurrectionnels (mais peut-être pas très catholiques) ?

Et tout est comme ça, et pourtant ça sonne vrai et juste : la réalité politique de l'Irlande du nord, les derniers attentats, oui, ils y sont aussi, l'omniprésence de l'importance de l'appartenance religieuse, les obligations de choix à ceux qui en ont marre et aussi à ceux qui ne veulent pas lâcher, sinon, quelle lutte ? Jake, qui ne veut pas de ce poids historique, juste tomber amoureux, et Aoirghe qui, elle, y trouve sa raison de vivre et pourtant ....

Ce pourrait être grave, c'est drôle, même lorsque (comme moi), on se mélange les pinceaux dans les enjeux politiques, qui manifeste contre qui, pourquoi il faut parler (ou non) gaélique .... on est du côté de l'histoire qui fait du bonheur : Chuckie, toujours, qui avance sans le savoir vers sa rédemption de loser triste en héros romanesque, de Jake, de ses histoires d'amour bancales et égarées.

Sortir de ce qui a été une vraie tragédie, sans même sembler en parler. Très fort !

Athalie