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18/01/2017

Ciel d'acier, Michel Moutot

ciel d'acier,michel mourot,romans,romans français,amérindiensLe 11 septembre 2001, John Laliberté, dit Cat, assiste à l'effondrement des Twin Towers. Comme il est un "skywalkeur", un marcheur de ciel, un spécialiste des poutres d'acier qu'il faut monter pour construire la ligne d'horizon des buildings de Manhattan, il va aussitôt s'engager pour tenter de dégager des survivants du chaos. Dans les fumées toxiques et la chaleur insupportable, Cat découpe ce "mikado de l'enfer" à la plus grande vitesse possible de son chalumeau. Le roman dit l'urgence de ces premiers jours de la catastrophe, l'anéantissement immobile, la frénésie de la panique, puis la mise en route éberluée de ce chantier unique de désespoir. Cat y travaillera jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un bout de béton et de fer, et que Ground zéro pointe sous le cimetière des tours jumelles.

Cat est une sorte de super héros de l'ordinaire des indiens Mohawks qui montent depuis des générations " à l'assaut du ciel". Il appartient à la sixième, dans sa famille. Il a quarante cinq ans, et il tient le chalumeau en honneur de ce métier et des valeurs qui y sont, selon lui, attachées depuis que ses ancêtres reprennent le marteau des mains de leurs pères. Il a d'ailleurs peu connu le sien, seul mort indien du chantier de construction des tours. Cat symbolise ainsi la fierté de la communauté indienne de ceux qui ont le vertige mais qui montent quand même.

Dans le sens inverse de l'histoire, un autre narrateur prend en charge le récit du début de la légende des Mohawks canadiens et retrace comment ces hommes des réserves se sont retrouvés liés à l'acier pour survivre après la disparition de leur principale activité sur les rives du Saint Laurent, qui était la conduite des bois flottés dans les rapides, la drave. En 1886 commence l'ère des ponts qui enjambent le fleuve et changent les donnent de l'économie du pays et donc des réserves indiennes. Alors les hommes des tribus s'adaptent et montent sur les piles, y semblent y danser, et se construit la légende.

 Un roman à deux voix donc, celle de Cat qui perpétue la tradition, et celle de l'ancêtre qui la fait naître, quelque peu contraint et forcé quand même, ce que le roman appuie peu, du moins, pas assez de mon point de vue. J'ai pourtant, beaucoup appris de ce roman, bien documenté, et en ce sens, réussi, mais c'est sur ce point qu'il m'a paru un peu court en bouche, mettant davantage en évidence la fierté de Cat et des siens d'appartenir à une sorte d'aristocratie indienne, alors qu'il me semble que ces quartiers de noblesse sont bien peu reconnus comme tels par ceux qui les embauchent, voire qui les exploitent, pour monter toujours plus haut les symboles d'une richesse dont les indiens profitent bien peu au quotidien.

Roman d'une légende plus que d'une réalité sociale, un livre qui vaut plus par son thème que par le traitement qui en est fait.

 

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !

 

 

 

05/06/2014

Dans le grand cercle du monde Joseph Boyden

dans le grand cercle du monde,joseph boyden,romans,romans américains,canada,amerindiens.Deux voix indiennes et une voix jésuite (on ne peut pas dire européenne, le jésuite étant avant tout jésuite), forment ce cercle de paroles qui se suivent et se superposent. Chacune leur tour, elles racontent ce qu'elles savent, ou ce qu'elles croient savoir, les unes sur les autres, chacune dans le monde qu'elle comprennent. C'est classique comme narration, un peu systématique, mais efficace. On est juste avant le grand chambardement de la colonisation du Canada par les Français et les Anglais. Ils sont déjà là, mais on les voit encore peu, on est juste avant la main mise du blanc civilisé sur l'indien sauvage, avant que l'ancien monde, baptisé le nouveau, ne soit réduit au silence.

 La force et la justesse du livre n'est pas d'en faire des gentils contre les méchants, ni des Indiens, ni des Jésuites ( oui, au départ, il n'y en a qu'un, mais après, ils sont trois, enfin, deux et demi, parce qu"il y en a un qui va salement morflé). Les trois personnages principaux, le valeureux guerrier Huron, Oiseau, sa fille adoptive "Chutes de neige", et le "Corbeau" (le jésuite), apparaissent comme des alliés éphémères, involontaires, durant ce court moment d'avant la meute blanche. Chacun campe dans son bon droit, et ils ne verront pas vraiment venir ce qu'ils voulaient empêcher.

La destruction est en marche, elle est déjà là, elle veille à implanter un nouvel ordre des choses. Les colons sont encore peu nombreux, retranchés derrière les barricades du camp Champlain, assez pouilleux, oubliés de la métropole pour l'instant et, déjà, pourtant, oublieux des Hurons avec lesquels, ils ont établis une fragile et temporaire alliance commerciale. Ils ont beau être peu nombreux, les ravages ont commencé. Des maladies inconnues déciment les tribus, les famines les suivent, les Anglais arment les Iroquois et les Iroquois tombent sur les Hurons, et les Hurons regardent le jésuite de travers. Ce fut le moins qu'ils puissent faire ...

 Boyden ne fait pas de ses héros, des héros. Il ne fait pas non plus dans le documentaire, ni dans le réquisitoire. Il lève un voile pour que l'on puisse pénétrer un peu dans le monde des longues maisons, dans les longs hivers peuplés de rêves, dans les nuits de longues tortures, dans ses longs rites d'adieu aux morts, dans ce monde qui était de cycles et de songes. De vengeances aussi, de violences ritualisées comme des messes, entre deux tribus pourtant soeurs mais unis surtaout par les crimes anciens, ceux de la femme et des enfants d'Oiseau, par exemple.

Ce qui fait qu'Oiseau va massacrer la famille de "Chutes de neige", avant de l'adopter pour fille, la jeune indienne lui fera d'ailleurs quelques misères au passage, avant de l'accepter comme sien. Une longue histoire d'amour, étrange pour notre regard, évidemment.

Le jésuite, lui, n'aime que Dieu, et aussi un peu les Indiens qui le supportent, plus ou mieux bien, et uniquement quand ils acceptent de se renier. Ce qui n'est pas gagné. La confrontation entre les croyances est plutôt marquée, faut dire, allez essayer de convaincre des hommes que depuis le début que leur monde est  leur monde, ils vont bouillir en enfer, sans le savoir ... Et qu'il leur faut laisser la place, les ancêtres, la terre, les coutumes à ceux qui veulent les effacer et les remplacer.

Sans tomber dans le larmoyant, ni dans le systématisme, c'est une lecture foisonnante, et parfois dérangeante sur l'impuissance. Pas la fatalité, juste l'impuissance.